Audrey Bischoff LA TEAM
Hakim
Hakim est épuisé.
Les néons sont trop forts, ça le rend dingue. Il est 2 heures du mat. Le distributeur est en panne. Hakim a essayé de donner quelques coups sur le côté de la machine pour faire tomber un paquet de madeleines. Rien. Il a faim.
Il ne lui reste qu’une clope. Il la garde pour le moment où il pourra enfin s’échapper.
Son portable vibre. C’est Christian : « Bon courage, appelle-moi demain, je reste dispo. »
Hakim ferme les yeux pour essayer de gratter quelques heures de sommeil. Impossible avec ce bruit. Les pleurs de bébés, les bips-bips, les chariots. Le rire des soignants. Merde, ils peuvent pas fermer leur gueule ? Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
La docteure en blouse rose sort de la chambre et s’adresse à lui.
– Impossible de joindre la famille. Vous avez essayé de votre côté ?
– Ça répond pas.
– Vous êtes bon pour rester là cette nuit. Ne lui parlez pas. Le sommeil est bénéfique.
Avant de partir, elle l’apostrophe.
– Ah ! Autre chose ! Un tatouage infecté. Je pense que c’est assez récent. Quatre, cinq jours max. Vous êtes au courant ?
– Non.
Bien sûr que non.
De toute façon il n’a rien vu. Rien compris.
Hakim entre dans la chambre plongée dans la pénombre.
La tête sur le côté, l’ado dort.
Merde merde merde. Comment c’est possible d’avoir été aussi aveugle…
La gare de la Part-Dieu est noire de monde. Tous ces gens qui s’agitent trop vite. Pressés, anxieux, affolés, transpirants. Tout ça pour partir en vacances ?
Je sens la tension de mes parents juste derrière moi. Mon petit frère, Little bro, rigole en tirant sur mon bras. Un barbu à lunettes épaisses avec une chasuble fluo s’avance, devançant un kakémono Viaggio qui prend toute la place.
L’abattoir.
Le barbu se plante devant nous en me regardant droit dans les yeux. Il a un imperceptible mouvement de recul. Comme tout le monde quand on me voit.
– Bonjour. Hakim, directeur du séjour Viaggio. Et tu es ?
Ma mère répond à ma place :
– Sabri Le Gall.
Le barbu continue en cochant sa liste :
Sabri
– Bienvenue Sabri. Je vais récupérer ta fiche sanitaire. Tu as des questions ?
Oui.
Pourquoi je suis obligé de venir, voilà ma question.
La mère de Louise essaie de rester droite dans le tramway. Si elle ne touche pas les rampes, c’est qu’elle a peur des microbes. La mâchoire serrée, son vieux sac à main démodé plaqué contre sa hanche, elle essaie de cacher son stress.
Louise a honte de sa mère.
Une goutte de sueur descend le long de sa nuque. La chaleur est tombée, juste après le dernier jour du collège, comme une ultime sanction.
Après la prof de français, le soleil est le nouvel ennemi à éviter.
Éviter. C’est exactement ce que Louise a prévu. Fuir. Loin du béton, des immeubles, des TCL, des 40 degrés, et surtout de sa mère. Fuir, avant que la violence n’envahisse tout.
Dans quelques minutes, elles arriveront. Louise avec son sac à dos trop lourd, sa mère avec ses mains tremblantes et son sourire crispé.
Louise a besoin d’air. Elle veut respirer, rire, parler sans le regard gluant de sa mère.
Dès qu’Antonia ouvre la bouche, Louise sent son œsophage brûler. Elle ne supporte plus sa voix, son accent, ses remarques, ses manières.
Tiens, par exemple, ce matin, sa mère dégoulinait de panique :
– Tu changes bien de tee-shirt tous les matins, en rando on transpire, hein ? Et tu m’envoies un texto chaque jour, comme ça je sais que tu es vivante. Là, dans la petite poche je t’ai mis : des pansements, du gel hydroalcoolique parce que tu ne vas pas trouver du savon partout dans les montagnes, des fleurs de Bach si tu stresses, tes tongs rouges, une épingle à nourrice, on a toujours besoin d’une épingle à nourrice, et des cachets si tu as le mal des transports, des barres de céréales si tu as…
Mais Louise n’a pas pu se contenir :
– Maman, j’ai 15 ans ! Je SAIS !!!!
– Enfin bon, vu que tu oublies encore d’éteindre la lumière quand tu sors de ta chambre…
– Maman, tu vois pas que j’étouffe ? Tu m’étouffes. Depuis que je suis née tu m’étouffes !
Louise a senti ses mains trembler. Elle a balancé ce maudit cadre photo et détruit les bibelots ringards qui se trouvaient sur le buffet de l’entrée.
Vite, elle est partie se réfugier dans la salle de bains, effrayée par ce qui pourrait se passer si elle ne se contrôlait pas.
Elle s’est assise sur le bord de la baignoire. Se punir des mauvaises pensées. Et enfin s’apaiser.