Du même auteur au Rouergue
Cité Nique-le-Ciel - 1998, roman doado.
Chassé-croisé - 1999, roman doado.
Coup de sabre - 2000, roman doado.
Apache - 2002, roman doado.
Arrête ton cinéma - 2003, Zig Zag (ill. Henri Meunier).
Couscous clan - 2004, roman doado.
Je mourrai pas gibier - 2006, roman doado Noir.
La brigade de l’œil - 2007, roman doado Noir.
Raspoutine - 2008, album (ill. Marc Daniau).
Le Contour de toutes les peurs - 2008, roman doado Noir.
Sans la télé – 2010, roman doado.
Anka – 2012, roman doado.
Je sauve le monde dès que je m’ennuie – 2012, roman zig zag (ill. Martin Romero).
Safari dans le lavabo – 2013, album (ill. Hélène Georges).
Baignade surveillée – 2014, roman la brune.
Plus de morts que de vivants – 2015, roman doado Noir.
Shots – 2016, roman la brune.
Les chiens écrasés - 2017, roman dacodac (nouvelle édition).
Ma grand-mère est une terreur – 2017, roman dacodac (ill. Gaspard Sumeire).
Les héroïnes de cinéma sont plus courageuses que moi – 2018, roman la brune.
Captain Mexico – 2018, roman dacodac (ill. Renaud Farace).
La face cachée du prince charmant – 2019, album (ill. Henri Meunier).
Vorace – 2019, roman épik.
Les trois enterrements de mon chien – 2020, roman dacodac.
La princesse rebelle se dévoile – 2021, album (ill. Henri Meunier).
Mon grand-père est un gangster – 2023, roman dacodac (ill. Pierre Dheur).
Guillaume Guéraud remercie le Centre National du Livre qui lui a accordé une bourse de création pour écrire ce roman dans des conditions moins précaires.
Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.
Illustration de couverture : © Julien Rico
© Éditions du Rouergue, 2026
Guillaume Guéraud la cascade sans
issue
Ma sœur s’appelait Lucie. Elle avait quatre ans de plus que moi. Elle était toujours de bonne humeur et rien ne lui faisait peur.
J’écris ça au passé – mais c’est pas de la littérature.
J’écris ça au passé parce que, même si c’est pas sûr et même si mes parents m’interdisent de le penser, je crois qu’elle est morte.
Ça fait trop longtemps qu’elle a disparu – bientôt huit mois. Depuis l’été dernier – pendant nos vacances dans les Cévennes. Précisément le 24 août – près de la cascade de l’Envol.
Aucune nouvelle et pas la moindre piste – la seule valable, basée sur les dessins d’un enfant de cinq ans qui avait perdu l’usage de la parole, s’est soldée par un échec et, quand ce gamin a enfin été capable de parler, c’était déjà trop tard.
Je ne sais pas si je vais parvenir à raconter correctement les choses, tout est tellement confus, les gendarmes ont fait tant de conneries, même le juge d’instruction a l’air perdu.
Des suppositions en pagaille mais aucune certitude – hormis la disparition de ma sœur.
Elle était là – et soudain elle n’a plus été là.
Tout se passait bien, les baignades et les randonnées, les pique-niques au soleil ou sous les arbres, même lorsque des trombes de pluie nous tombaient dessus au camping des Roches Rondes, on rigolait et tout se passait bien. Avec nos parents, avec les touristes du bungalow voisin, même avec les ados que fréquentait Lucie, des garçons et des filles qu’elle avait conquis en clignant simplement d’un œil, tout se passait bien. Et personne n’aurait pu imaginer que ça allait brusquement s’arrêter.
Mais au milieu de la semaine – elle a disparu.
On s’était posés au bord de la cascade en fin d’aprèsmidi. Pour se prélasser en profitant de l’eau fraîche du bassin. Papa prenait des photos. Maman remplissait une grille de mots fléchés. Lucie s’amusait avec sa nouvelle bande de potes et je les observais en me demandant comment je serai à leur âge.
Au bout d’un moment, à force de m’ennuyer, j’ai décidé de regagner le camping.
Et mes parents sont rentrés avec moi.
Sans ma sœur – qui voulait continuer à se baigner.
« Tu reviens au bungalow à 20 heures pile ! » lui a ordonné papa. Parce que la veille, on l’avait attendue trois quarts d’heure, soi-disant qu’elle n’avait pas vu le temps passer, tu parles, elle s’était planquée derrière la tente des ados pour boire des bières et fumer des clopes avec eux.
« Sinon tu seras privée de dessert ! » a souri maman qui avait acheté une tarte aux myrtilles appétissante à la pâtisserie du village.
« Et tu feras la vaisselle à ma place ! » j’ai ajouté parce qu’on alternait cette corvée un soir sur deux.
Lucie a joint ses mains pour former un cœur entre ses pouces et ses index – signification : je vous aime alors comptez sur moi !
Et on est partis. Et on l’a laissée là. Et on ne lui a même pas dit « au revoir ».
Ça ne craignait rien – il y avait toujours du monde et une bonne ambiance autour de la cascade.
On ignorait ce qui allait arriver – et même aujourd’hui, de toute façon, on ne sait pas ce qui est vraiment arrivé.
Il y avait Mathieu avec elle – un garçon qui aimait jouer de la guitare.
Ma sœur semblait apprécier ses mélodies et son look de vagabond savamment décoiffé. Il campait pour les vacances avec des copains et des copines, comme des grands, sans leurs parents.
On a retrouvé sa guitare trois mois plus tard – à 250 kilomètres de la cascade.
Sans lui – ni Lucie.
Sur le chemin du retour, on a croisé un renard, près du grand hêtre dans lequel j’avais grimpé le jour précédent.
Après, pendant que mes parents préparaient l’apéro, j’ai joué au badminton avec Agnieszka, la fille de nos voisins russes. Profitant de l’absence de ma sœur qui n’aurait pas manqué de se moquer de moi en disant que j’étais amoureux ou quoi.
Lucie adorait me mettre mal à l’aise. On s’entendait plutôt bien mais, des fois, je lui en voulais d’être plus grande et elle m’en voulait d’être trop petit. Elle me traitait de « bébé », par exemple, ou elle me surnommait « l’embryon ».
« Arthur, tu ne devrais accorder aucune importance à ses sarcasmes… me conseillait notre mère. Ta sœur cherche juste à attirer l’attention ! »
Il était 20 h 15 quand j’ai aidé mon père à dresser le feu pour les grillades.
Lucie n’était toujours pas rentrée – mais il faisait encore bien jour alors on ne s’est pas inquiétés…
Après – je ne sais pas trop comment ni dans quel ordre se sont déroulées les choses, à la fois lentement et précipitamment, papa a d’abord secoué la tente des ados, mais Lucie n’était pas parmi eux et ils attendaient leur pote Mathieu, qui n’était pas rentré non plus, Mathieu, celui qui plaisait vachement à Lucie, comme par hasard, « ne vous affolez pas, monsieur, ils vont pas tarder… » ont dit les jeunes à mon père, tu parles, le portable de Lucie injoignable parce que ça ne captait rien dans le secteur, puis la nuit est arrivée, aucune réponse aux multiples textos envoyés par mes parents, puis 23 heures, ça commençait à être inquiétant, puis une heure du matin, je dormais peut-être déjà, mon père se rongeait les ongles et maman tentait de le calmer, plus tard j’ai rouvert les yeux à cause du bruit, papa a forcé les ados à retourner à la cascade avec lui, dans le noir, équipés de lampes frontales, ils n’avaient plus de voix le lendemain, ni eux ni mon père, à force d’avoir crié à travers la forêt, ensuite, ou avant, des campeurs ont dit qu’ils avaient vu un homme et un petit garçon avec Lucie et Mathieu près de la cascade, ça n’avait rien d’alarmant, mais rien de rassurant non plus, le lendemain on a appris qu’il s’agissait d’un père et de son fils, Romain et Antoine Garrec, en vacances comme nous dans les Cévennes, le soleil était peut-être déjà levé quand les gendarmes se sont pointés, le gyrophare de leur camion ondulait entre les allées du camping, je me suis rendormi ou je me suis complètement réveillé, je ne sais plus, mais Lucie n’était toujours pas là.
J’en rigolais presque – seulement parce que j’imaginais comment elle allait se faire engueuler quand elle rentrerait.
Mais elle n’est jamais rentrée. Mathieu non plus.
Ni le petit Antoine ni son père.
Ils n’étaient que tous les quatre au bord du bassin – le 24 août à 20 h 40 selon les derniers témoins à avoir quitté les lieux.
Le petit Antoine avait cinq ans. Son père et lui étaient arrivés la veille. Dans une fourgonnette aussi cabossée que les montagnes.
Aucun d’entre eux n’est revenu au camping.
Le soir du 24 août après 20 h 40 – rien que des questions sans réponse.
On a découvert le corps du père du petit Antoine le lendemain matin dans le bassin de la cascade de l’Envol.
Les trois autres – aucune trace.
Le petit Antoine est réapparu cinq jours après, errant dans un village à vingt kilomètres de là, affamé et assoiffé, complètement perdu, sans pouvoir prononcer le moindre mot.
Davantage de questions – encore moins de réponses.
Lucie et Mathieu – on ne les a jamais retrouvés.
Démarrer cette histoire par la fin, pour ceux qui voudraient du suspense ou quoi, c’est maladroit de ma part, on appelle ça « spoiler », on a même inventé un mot pour le traduire en français, « divulgâcher », c’est moche, mais c’est moins moche que la disparition de ma sœur.
Tout me revient en vrac alors désolé si je ne raconte pas dans le bon ordre.
Tant pis – c’est pas une série Netflix et je n’ai rien inventé.
Du suspense, de toute façon, il n’y en a aucun. Parce que tout le monde est au courant, ça a fait la une des journaux, il y a eu des caméras et des micros. Faut dire que c’était pas un banal fait divers, mais un événement, vu qu’il y avait un cadavre et trois disparus en même temps.
Extrait du journal régional Midi Libre daté du 26 août