Du même auteur au Rouergue Janis est folle – 2015, roman doado noir Loukoum mayonnaise – 2018, roman doado Les chroniques d’Hurluberland - Volume 1 – 2016, roman dacodac Les chroniques d’Hurluberland - Volume 2 – 2017, roman dacodac Les chroniques d’Hurluberland - Volume 3 – 2020, roman dacodac Journal d’un chien de campagne – 2021, roman dacodac (ill. Charles Dutertre) Nez rouge et dent cassée – 2022, roman dacodac (ill. Charles Dutertre) Demi-frère – 2022, roman doado noir Gueules de mômes – 2025, roman dacodac (ill. Olivier Ka)
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Illustration de couverture : Charles Dutertre Graphisme de couverture : Aela Lebreton © Éditions du Rouergue, 2026
Olivier Ka
journal d’un chat d’appartement
1. j’adore ma vie de chat
Je suis bien, là, affalé au milieu du canapé. C’est un de mes dix endroits préférés. Je peux dormir n’importe où, mais ici, dans le salon, entre les deux gros coussins bien moelleux, c’est là que j’aime passer mes après-midi. Dans l’appartement, personne. Au loin, des notes de musique qui flottent dans l’air. Quelqu’un joue du piano. Ailleurs, des vibrations sourdes. Depuis des mois, toujours les mêmes. Elles proviennent d’un grand terrain, tout en bas de l’immeuble, où des gens s’affairent. Je les observe quand 7
je suis sur le rebord de la fenêtre. Ils ont des outils, des machines, des véhicules, et ils circulent, ils creusent, ils tapent, ils font des brrrr ! et des chtou ! chtou ! chtou ! et des takatakatakataka ! toute la journée. Ah, je vous jure, les humains. Je me demande bien pourquoi ils s’agitent comme ça au lieu de faire la sieste. Est-ce que je passe mon temps à creuser des trous et à construire des trucs, moi ? Je lève les paupières, à moitié. Rien ne presse. J’ai tout mon temps. Ici, c’est calme. Du regard, je fais le tour du salon, m’assure que rien n’a bougé. Je déteste quand les choses changent. Quand Lalala et Bom-bom déplacent un meuble, par exemple. Ou quand ils en apportent un nouveau, quelle idée ! Je n’aime pas non plus quand il y a quelqu’un d’autre que Lalala, Bom-bom ou Cékoi à la maison. Ça arrive parfois, et alors là, c’est une véritable plongée en enfer ! Ils parlent fort, ils 8
rient, ils mettent de la musique qui fait mal aux oreilles. Et le pire, c’est que les invités essayent toujours de me caresser. Je déteste ça, quand des inconnus veulent me toucher. Alors je vais me planquer quelque part et je ne me montre plus jusqu’à ce que tout redevienne normal. Je connais dix cachettes dans l’appartement où je suis presque sûr qu’on ne viendra pas m’embêter. Je bâille, je me redresse, je descends du canapé. Les portes des chambres sont fermées. Dommage, j’aime bien me glisser sous une couette. Je pourrais grimper tout en haut de l’étagère du salon, c’est un bon point de vue pour regarder la porte d’entrée. Des fois que Bom-bom rentrerait plus tôt que prévu. Ça me permettrait de lui réclamer à manger avant l’heure. Il y a le rebord de la fenêtre, aussi. J’aime bien regarder dehors, les toits, le grand terrain 9
tout en bas et ceux qui travaillent dedans, parfois des pigeons passent dans le ciel. Ou alors la cuisine ? Oui, la cuisine, c’est une bonne idée. La cuisine est plus petite que le salon, moins confortable, mais il y a des odeurs agréables, des trucs à manger parfois. Il y a la table sur laquelle je n’ai jamais le droit de me promener quand les humains sont là, et un minuscule espace en haut d’un placard que j’aime bien. C’est ma meilleure des cachettes. Quand je suis planqué là-haut, personne ne peut venir me déloger. Hop, je saute avec souplesse sur le plan de travail. Ça, c’est facile. Ensuite, j’ai deux options : soit j’escalade l’étagère sur laquelle sont rangées les théières puis celle du dessus où se trouvent les livres de cuisine, au risque de faire tomber quelque chose, soit je passe par le dessus du four à micro-ondes, ce qui m’éloigne un peu du haut du placard et m’oblige à faire un bond périlleux. 10
J’hésite quelques secondes. Les théières ? Le four ? Les théières ? Le four ? Les théières. Je me prépare. Pattes arrière pliées, muscles tendus. Regard pointé sur l’espace étroit entre deux théières, là où je dois atterrir. C’est pas très haut mais l’opération est délicate. Je mets toute ma concentration dans ce projet. Je n’ai droit qu’à une seule chance. Un courant électrique parcourt mon bassin. Je suis un élastique étiré sur le point de rompre. Je vais bondir, c’est une question de secondes. D’un coup, je détends mes pattes. Aussitôt, j’atteins le plateau de l’étagère. Je freine mon élan en arrondissant le dos, mais j’ai mal calculé mon coup, je frôle une théière, la blanche avec des fleurs imprimées sur les flancs. Elle tourne sur elle-même. J’essaye de rejoindre l’étagère du dessus, mais 11
je suis distrait par le tintement de la porcelaine. Alors je panique. Mouvements désordonnés. Moulinets avec les pattes avant. J’ai peur de tomber. Je me contracte. Donne un méchant coup de patte contre la théière déjà branlante. Sans le vouloir, j’ai sorti les griffes. Je les plante dans la tranche d’un livre, audessus de ma tête. Une explosion résonne dans toute la cuisine. La théière vient de se briser sur le bord de l’évier. Le livre dans lequel j’ai planté mes griffes est entraîné avec moi dans ma chute. Nouvelle déflagration. Moi, je suis retombé sur mes pattes, je ne sais pas vraiment comment. Je regarde les dégâts autour de moi. La théière pulvérisée. Le livre par terre, ouvert, sa tranche labourée par mes griffes. 12
Je m’assois, me lèche une patte, me la passe derrière l’oreille. Je n’ai rien, tout va bien. Je quitte la cuisine tranquillement. Tant pis pour le haut du placard, ça sera pour une autre fois. Je retourne sur mon canapé, entre mes deux coussins. Et je me rendors. Depuis l’entrée, au bout du couloir, j’entends les pas de Bom-bom. Ce sont des pas lourds qui résonnent dans tout l’appartement. Bom ! Bom ! Je m’étire, je bâille. Puis je descends du canapé, j’approche des jambes de Bom-bom. Je me frotte à ses chevilles. – Bonjour Mozart, bonjour mon chat… Il se penche sur moi, me caresse. J’arrondis mon dos, me frotte encore plus contre lui. – Oui, oui… tu vas avoir à manger, laissemoi arriver… Mééoo… 13
– Ah, mais pousse-toi, tu vas me faire tomber ! Mééoo… Bom-bom m’enjambe. Il va me donner à manger. Je n’ai pas vraiment faim mais j’aime bien réclamer de la nourriture juste pour qu’il s’occupe de moi. C’est un principe. Quand quelqu’un revient à la maison après un moment d’absence, je tiens à ce que l’on fasse attention à moi avant toute chose. Bom-bom se déchausse, entre dans la cuisine. – Mais… ! Oh, c’est pas vrai ?!... Je suis assis à l’entrée de la cuisine. J’attends qu’il me serve. – Mozart ! Qu’est-ce que t’as fichu, encore ?! Je le sens tout énervé. Je n’aime pas quand les humains sont dans cet état, ça me fait courir des frissons sous la peau. Et en général, les humains énervés ne me donnent pas à manger. Bom-bom ramasse le livre de cuisine et le remet en place. Puis il ouvre un placard, 14
s’empare du balai et rassemble les débris de la théière. Comme si c’était ça, le plus urgent. Alors que je suis là, à attendre qu’il remplisse ma gamelle. Les humains n’ont vraiment pas le sens des priorités. Méééé… – Fiche le camp ! Je retourne dans le salon, sur le canapé. C’était bien la peine que je me lève, tiens. Il n’y a plus qu’à attendre l’arrivée de Lalala et Cékoi. Quand, enfin, je les entends ouvrir la porte, je file à leur rencontre. Cékoi est toujours heureuse de me voir. C’est une valeur sûre. – Momo ! Mon amour ! Elle me prend dans ses bras. Mééoo ! – Oh, mais tu as faim ! Elle galope jusqu’au salon en me serrant contre elle. 15
– Enlève ton manteau, Selma ! – Attends, maman, Mozart a faim ! – Tu t’occuperas du chat après ! Selma ! Cékoi déboule dans la cuisine. Elle me pose par terre, ouvre le frigo, sort une boîte de pâtée entamée et me la passe sous la truffe. – C’est quoi, ça ? C’est quoi ? C’est pour mon Momo d’amour ! Elle remplit ma gamelle. Je renifle la pitance avant de la goûter. Tout en écoutant ce qui se passe autour de moi. Je n’aime pas manger quand il y a du bruit. Ils le savent bien, pourtant ! Bom-bom parle fort, depuis le salon : – Je te dis pas la surprise quand je suis rentré. Mozart a fait valdinguer une de tes théières, il y en avait partout ! – Une de mes théières ? Laquelle ? – Celle de ta mère, avec les fleurs. – Oh, non ! Mais quel imbécile, ce chat ! – C’est pas vrai ! Il est très intelligent ! – Selma, ne t’en mêle pas ! 16
Tout le monde est énervé, à présent. Impossible de manger sereinement. Ah, je vous jure, ces humains, à la moindre occasion ils se mettent dans tous leurs états. S’ils passaient plus de temps sur le canapé, comme moi, ils seraient beaucoup plus tranquilles. Je mangerai plus tard, quand il y aura moins de bruit. En attendant, je tourne autour des jambes de Cékoi pour réclamer un peu d’attention. Et ça marche. Elle m’emmène dans sa chambre. Dès qu’elle me lâche, je monte sur son lit pour me glisser sous sa couette. Qu’est-ce que c’est agréable d’être là ! C’est le meilleur endroit de l’appartement, mais je ne peux l’atteindre que lorsque la porte est ouverte, ce qui arrive rarement. La soirée s’écoule comme ça, moelleuse. Quand je quitte enfin la chambre de Cékoi, la nuit est tombée. Ils sont tous les trois sur le canapé, devant la télévision allumée. C’est 17
un de mes moments préférés. Quand, enfin, les humains ont mangé et qu’ils sont blottis les uns contre les autres. Il fait chaud, sur leurs cuisses. J’adore m’y allonger de tout mon long. Et alors là, c’est le festival des caresses. Ils me gratouillent machinalement tout en regardant les images défiler sur l’écran. Un vrai délice. Je me laisse masser dans tous les sens en ronronnant de plaisir. Y a pas à dire : j’adore ma vie de chat.