MICHEL LORBLANCHET
ITINÉRAIRES
D ’ UN PRÉHISTORIEN
Sommaire
6 Introduction
8 ITINÉRAIRE I
DU QUERCY AU CAUSSE MÉJEAN (1960-1965)
Enfance en Quercy
Séjour sur le causse Méjean
34 ITINÉRAIRE II
L’AUSTRALIE (1974-77, 1982, 1984, 1988, 1992)
Expédition Clack Island
Séjour à Dampier
64 ITINÉRAIRE III
L’INDE (1988-1997)
Expériences indiennes
80 ITINÉRAIRE IV
AU CŒUR DES GROTTES ORNÉES DU QUERCY (1965-2024)
La grotte de Pergouset
96 RETOUR SUR MES ITINÉRAIRES
Un aborigène du Quercy Élaboration d’une méthode de relevé et d’analyse
112 Conclusion
116 ANNEXES
158 Remerciements
Introduction
Je ne suis pas né préhistorien fasciné par l’art préhistorique, je le suis devenu au fil de ma vie. Ce texte retrace mes façons de le devenir, les étapes heureuses de mon parcours, les chances diverses et multiples dont j’ai bénéficié, qui ont mis sur mon chemin une joyeuse rencontre avec mes ancêtres, premiers artistes ! Une rencontre émerveillée que retracent mes anciens articles reproduits dans ce livre. Je suis un aborigène du Quercy et de la vallée de la Dordogne : mon père m’y a fait découvrir la joie de vivre au milieu de la nature… Lointaine réminiscence des temps préhistoriques ! Puis, jeune enseignant, je fus envoyé d’abord sur les hauts plateaux des causses majeurs. L’enseignement que j’ai d’abord pratiqué, et qui fut le métier de ma mère, m’a permis, en même temps, de terminer mes études supérieures et de développer mes premières recherches sur les sites, grottes, dolmens et tumulus que je côtoyais… L’enseignement m’a permis de soutenir ma thèse de préhistoire, d’être un élève du professeur Leroi-Gourhan, et c’est l’enseignement qui m’a détaché au cnrs, où je fus bientôt titularisé. Ce même cnrs qui, avec mon plein enthousiasme, m’a alors cédé à l’institut national d’études aborigènes de Canberra en Australie pendant trois années…
Les aborigènes d’Australie ont complété mon apprentissage : ils m’ont finalement appris sur le terrain mon métier d’archéologue de l’art rupestre en me révélant les fonctions et le rôle des parois ornées dans une société vivante. Mes séjours australiens ont illuminé toutes mes recherches – y compris dans les grottes ornées de mon Quercy natal –non en me livrant de quelconques clés de signification, mais en me guidant dans l’orientation de mes recherches, dans le choix de mes objectifs et de mes méthodes de travail. Riche de cet enseignement australien et quercynois, j’ai également découvert l’art rupestre de l’Inde au cours de plusieurs missions archéologiques… Et j’ai eu l’honneur de participer au comité d’experts internationaux qui a soutenu les préhistoriens portugais défendant des champs de gravures menacés par la construction d’un barrage.
De Pech Merle à Cougnac et au Côa, des gravures de Murujuga en Australie aux peintures de Bhimbetka et de Jhiri en Inde, me furent révélées l’immense richesse et la diversité de la création artistique des hommes à travers l’espace et le temps : l’art ne connaît pas de progrès, de l’art pariétal et rupestre préhistorique à la chapelle Sixtine. Dès qu’il apparaît, il est éternel !
1960—1965
en Quercy
La Dordogne et le Célé
La Dordogne et le Célé coulent dans le pays de mon enfance. Dans mes jeunes années, la nature me fut révélée le long de ces deux rivières au cours des séances de pêche avec mon père.
Mémorables « pêches à la volante » ! Je me faisais tout petit, réfugié sur le « cabastel », l’arrière surélevé de la longue barque de bois traditionnelle dont le nez, « lou muchel », était au ras de l’eau. Juste devant moi se trouvait le rameur, et à l’avant du bateau, mon père était le pêcheur. De mon poste, j’observais la manœuvre… Je me prenais pour Christophe Colomb sur le pont dominant de sa caravelle, scrutant les rives de l’Amérique.
Mon père était expert dans cette pêche : il maniait la canne comme un grand fouet ; dans un mouvement ample, il déroulait le fil qui formait dans les airs une grande boucle en arrière de la barque, puis, le projetant en avant, il le déployait de façon savante afin que l’appât se pose délicatement sous les racines du bord de la rivière… Cet appât était constitué d’une sauterelle, ou plus prosaïquement d’un asticot, qui frappait l’eau avec un petit « ploc », formant un point blanc dans l’ombre mystérieuse des rivages où se cachaient les gros poissons prédateurs. Ce choc imitait la chute naturelle d’un insecte sur la rivière… Pendant l’action, le déroulement du fil faisait entendre un léger sifflement qui me ravissait. J’admirais la précision du geste et la façon qu’avait mon père de placer l’appât au point exact qu’il souhaitait, alors
que la barque était constamment en mouvement. L’habileté du rameur complétait la précision du pêcheur : il œuvrait sans aucun bruit, en maniant sa rame sans la sortir de l’eau, et en l’utilisant à la fois pour propulser le bateau et pour le diriger constamment en le maintenant dans le fil de l’eau. Car cette pêche s’effectuait en descendant la rivière, profitant des petits courants le long des berges ; ce cheminement silencieux avait pour but de surprendre le poisson. Les prouesses du rameur, sa connaissance parfaite de la rivière et de ses courants étaient un gage de succès autant que la science du pêcheur. Mon père choisissait son rameur en connaissance de cause !
Au terme de la trajectoire de la ligne, la chute de la sauterelle ou de l’asticot dans l’ombre noire, sous les branches des bords de la rivière, provoquait aussitôt un remous. Mon père tirait alors brusquement en arrière pour ferrer le poisson qui venait d’avaler l’appât ; une lutte s’engageait accompagnée d’éclaboussements, et mon père ramenait finalement sa prise au bord de la barque et la saisissait dans sa main. La plupart des prises étaient des chevesnes, certains atteignant ou dépassant une livre, ou des vandoises… Une truite parfois. Les poissons étaient jetés dans le fond du bateau, où l’on conservait toujours un peu d’eau pour qu’ils survivent pendant la durée de l’aventure.
La pêche se déroulait dans le silence absolu ; mon père m’interdisait de crier, de bouger ou de taper le bord du bateau. Cette règle nous permettait de nous glisser et de nous fondre dans le monde naturel sans être aperçus, sans provoquer aucune alerte ni aucun trouble… Surprendre la vie pour la capturer, j’apprenais la règle éternelle des chasseurs-pêcheurs et de tous les prédateurs depuis la préhistoire !
Notre lente et silencieuse glissade au fil du courant nous amenait à surprendre les cabrioles des écureuils dans les
basses branches du bord de l’eau ; parfois surgissait d’une cavité de la berge une poule d’eau traînant derrière elle toute la flotte de ses poussins. Je guettais les hérons, les rouges ou les gris, les râles d’eau ou les cingles plongeurs, étranges oiseaux qui plongent et qui marchent au fond des rivières… J’étais émerveillé par le spectacle de la nature, les renoncules aquatiques des herbiers au cœur de la rivière, que le printemps transformait en somptueux massifs de fleurs blanches où évoluaient papillons et libellules, particulièrement cette merveilleuse libellule à la grâce immatérielle, le caloptéryx, aux ailes transparentes sommées d’un bleu intense ! J’apprenais la vie sauvage en remerciant mon père d’accepter ma présence auprès de lui.
Quand la partie de pêche se terminait, le fond de la barque, transformé en vivier éphémère, était vidé dans une large musette, et souvent, mon père distribuait les poissons à ses amis du causse qui vivaient loin des rivières.
Mes pêches enfantines et adolescentes me permirent, au cours de mon existence, d’apprécier l’évolution du milieu naturel, l’invasion progressive des ragondins creusant des terriers dans les berges et l’apparition de nouveaux petits coquillages, exotiques immigrés, qui peu à peu jonchèrent les plages de galets. Aujourd’hui les transistors et les expéditions bruyantes des canoës des touristes et des vacanciers, lâchés dans la nature considérée comme un lieu de défoulement, me rappellent sans cesse mes leçons paternelles de silence au bord de l’eau, de respect et d’humilité face à la nature !
Les galets de la Dordogne
La Dordogne quercinoise court sur les galets. Ses courants, peu profonds, mais pleins de force, charrient, depuis la montagne natale, des éclats de roches arrachés aux berges le long du chemin ; arrondis, usés par leur transport millénaire, ces débris sont devenus dans notre région de beaux galets multicolores, chatoyants dans l’eau et le soleil. Ils témoignent du long voyage de la rivière à travers l’espace et le temps : blanc étincelant, ils viennent des filons de quartz laiteux du Massif central ; noir de jais, ils sont issus des coulées de basalte des volcans d’Auvergne ; gris bleuâtre, feuilletés, ils sont nés dans les micaschistes de la Xaintrie ; rouges ou grenus, mouchetés de cristaux blancs, noirs ou scintillants de mica, quartz et feldspath, ils trouvent leur origine dans les granites et les porphyres anciens du socle limousin ; d’autres, enfin, ont été pris par la rivière au calcaire local plus tendre, rapidement émoussé. Parmi les galets de nos plages se trouvent aussi des roches rares : la serpentine verte et le jaspe doré du Ségala, l’exceptionnel cristal de roche transparent, le silex blond ou le silex crème, rayé de bleu et bistre du Puy d’Issolud. La montagne émiettée s’étale sur nos plages ! Il y a des centaines de millénaires, l’homme préhistorique connaissait toutes les roches de la contrée dans lesquelles il taillait ses instruments. Il utilisait parfois les très anciens galets des hautes terrasses, sur les bords du causse et les versants, vestiges des errements de la Dordogne au temps où elle commençait le creusement de sa vallée. Mais il a plus régulièrement puisé ses matières premières dans la palette que lui présentaient les bords mêmes de la rivière. Écumeur minutieux des grèves, il scrutait les galets jusqu’à ce que l’un d’eux, au creux de sa main, plus blanc, plus dur que les autres, d’exacte forme et de densité requise, commande

Plage de galets au bord de la Dordogne. La bande plus foncée à la limite de l’eau est un dépôt de vase produit par les variations de niveau de la rivière. Aux loin deux hérons, l’un vole, l’autre est posé sur les galets.
Exemples d’outils préhistoriques taillés dans des galets de la Dordogne.
À gauche, chopper1 découvert sur le Puy d’Issolud (Vayrac, Lot) datant du Paléolithique ancien (plusieurs centaines de milliers d’années).
À droite, hache polie datant du Néolithique ou du début de l’âge des Métaux (5 000 à 4 000 ans avant J.-C.) dans un galet de serpentine verte (Saint-Michel-Loubéjou, Lot).
1 Gros racloir taillé dans un galet et portant une patine prouvant sa grande ancienneté.
une transformation immédiate en percuteur2, indispensable marteau pour la fabrication des outils. Il recherchait le galet de silex ou de jaspe offrant la forme rêvée d’un biface3 , collectait les petits galets plats de roches cristallines ou de calcaire tendre, qu’il transportait dans son habitat pour les orner de gravures. C’est au bord de la Dordogne que les premiers artistes de la grotte des Fieux, sur le causse, ont recueilli le grand galet plat de micaschiste, légèrement creux, où ils broyaient le pigment avant de peindre leur main sur la paroi.
Ce sont encore des galets de forme plate et allongée que les pêcheurs de la préhistoire ont rétrécis par des encoches, pour façonner les poids de leurs filets et de leurs cordes. Des millénaires plus tard, leurs descendants actuels utilisent toujours les galets allongés pour fixer leurs cordes au fond de l’eau, tandis que la maîtrise du métal permet désormais l’usage du plomb pour les filets.
L’aptitude de ces mêmes galets à absorber et à rayonner la chaleur est connue depuis toujours, ainsi, ils ont servi à la construction des soles de foyers de l’âge glaciaire, on grillait alors les filets de saumon et les côtelettes de renne et de bouquetin. Plus tard, ce sont aussi les plages de la Dordogne qui offraient les galets dans lesquels la rivière avait déjà esquissé une hache polie presque parfaite dont il suffisait de régulariser un tranchant ; c’est là encore que les paysans néolithiques trouvèrent les gros galets de granite dont ils firent les meules à broyer les premiers grains de blé.
Jusqu’au siècle dernier, les « gens de Dordogne » utilisèrent les galets comme matériau de construction pour leur maison et leur grange. Ils chauffaient leur lit avec un galet posé
2 Galet et gros silex servant à percuter la pierre pour la débiter et fabriquer des outils.
3 Outil de silex taillé des deux côtés.
au bord de l’âtre puis enfilé dans une chaussette. Aux petits matins d’hiver, les pêcheurs relevant les filets réchauffaient leurs mains glacées par l’eau de la rivière en serrant dans leur poche un galet tout chaud sortant du four de la cuisinière ! Pendant longtemps, concasseurs et dragues transformèrent les beaux galets du fond de l’eau en gravillons pour le revêtement des routes et la fabrication du béton, mais depuis 1978, la pollution de l’eau et l’érosion des berges que provoquaient les extractions ont conduit à leur interdiction dans le lit mineur. Elles se sont éloignées des bords de la rivière pour n’extraire leurs matériaux que dans la plaine alluviale.
À Carennac et Lacave, c’est même avec un galet de Dordogne frappant frénétiquement les cloches que l’on sonnait traditionnellement les carillons de noces !
Les galets de la Dordogne racontent ainsi l’histoire de la rivière et celle des hommes confondues : l’homme des débuts et des temps anciens ne s’est pas contenté de les utiliser ; il a inscrit parmi eux son épopée. Ses outils, ses productions se sont mêlés aux alluvions, sont devenus galets eux-mêmes, simples taches colorées dans la myriade des matériaux roulés par la rivière : voici un racloir4 et une pointe de lance moustériens, émoussés par leur transport, la rivière ajoutant son lustre à celui de l’immensité du temps. En aval du Puy d’Issolud, une épée de l’âge du bronze fut retrouvée parmi les galets… Les plages au bord de la rivière montrent parfois de gros galets plats d’un orange presque rose dans lesquels se devine encore la forme originelle d’une tuile à rebord d’une villa gallo-romaine, et ce beau galet rouge, doux
4 Note à ajouter.
comme un œuf, est en réalité un tesson d’amphore qui nous conte l’histoire première de l’huile et du vin !
Les galets s’accumulent sur les rives convexes des méandres, où la rivière calmée dépose sa charge… mais elle les reprend à chaque crue, les travaille, les réorganise, disposant les petits galets en formations chevauchantes comme les éléments d’une toiture. Au temps des très hautes eaux, les grands courants sur les radiers sonnent la charge à grands galops ; dans le grondement de l’eau en furie, roulent, claquent et s’entrechoquent les galets en un bruit d’enfer renvoyé en écho par les falaises pour mieux apeurer les riverains, et leur rappeler la force invincible de la Dordogne.
Ma chambre au Villaret quand j’étais instituteur à Hures. Sur le plancher, le moine.