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"D'ombres et de crocs" de François Pacaud - Extrait

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Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Sophie Hunter/Millennium Images, UK © Éditions du Rouergue, 2026 www.lerouergue.com

FRANÇOIS PACAUD

D’OMBRES ET DE CROCS

Pour planter un piquet de clôture, pour peu que vous ayez le choix, il vous faut d’abord trouver le bon emplacement. Si la terre est trop meuble, ou à l’inverse trop friable, c’est peine perdue. Enfoncez-le aussi consciencieusement que vous le souhaitez, et vous pouvez être certain que quelques jours plus tard, à la faveur d’un orage, d’un coup de vent un peu trop violent ou d’un animal qui sera venu s’y frotter l’échine, vous le retrouverez affaissé lamentablement. Alors vous n’aurez plus qu’à recommencer, en espérant que les bêtes à l’intérieur de l’enclos n’aient pas foutu le camp. Car dans ce cas, vous aurez un tout autre problème à régler et vous regretterez amèrement de ne pas avoir choisi un meilleur emplacement pour votre piquet.

Marc ne s’était pas embarrassé de ce genre de considérations. À sa décharge, il ne s’agissait ici ni d’installer une clôture, ni de mettre en place quelque chose de durable. Ce n’était l’affaire que de quelques heures. Quelques minutes peut-être. À vrai dire il n’en savait rien

et le simple fait de laisser cette question aller et venir librement dans son esprit lui glaçait le sang. Mais cela n’empêchait pas la lourde masse de s’abattre, encore et encore. Au bout du manche en bois il y avait deux mains épaisses et rugueuses avec, dans leur prolongement, deux bras musculeux parcourus de tremblements à peine perceptibles. Après plus de trente années passées à travailler la terre, c’était loin d’être la première fois qu’il réalisait une tâche aussi basique. Une broutille pour lui, l’armoire à glace qui avait été capable quelques semaines auparavant de soulever sans aucune aide le tronc d’un petit frêne, sous lequel s’était retrouvée coincée la patte d’un jeune veau. C’était pendant « la tempête de la décennie », comme l’avaient baptisée les journaux du coin. Quatre jours durant, la campagne s’était noyée sous des trombes d’eau, avait tremblé sous les assauts du vent et s’était illuminée sous une myriade de zébrures électriques. Mais lui avait tenu bon, poursuivant coûte que coûte son labeur harassant. La terre est exigeante.

Seulement voilà, à chaque fois que la masse s’élevait dans les airs et s’abattait sur le morceau de bois, Marc ressentait un épuisement extraordinaire. Comme si cette simple action l’empêchait de respirer. Et sa tête grondait toujours davantage.

Dans la petite clairière, les dernières lueurs du jour mourant disparaissaient peu à peu, diluées dans l’ombre. Il marqua un temps d’arrêt, inspira profondément et tourna machinalement son regard vers la lisière de la forêt, en haut de la dépression herbeuse dans laquelle il se trouvait. Il espérait sans trop y croire entendre quelques cris d’oiseaux. Ils étaient là ; il le savait. De gros corbeaux noirs. Des dizaines de gros corbeaux noirs. Mais il n’y avait aucun bruit. Il avala péniblement sa salive.

Ce piquet-ci était suffisamment enfoncé. Considérant les trois autres devant lui, il en empoigna un et se remit à l’ouvrage. Pas question de perdre du temps. Ils seraient bientôt là.

Rien n’avait changé depuis sa dernière visite, il y avait environ six mois de cela. Comme souvent, il avait fait l’allerretour sans s’attarder sur place. Il s’agissait de mettre aux normes une partie de l’installation électrique de la maison. Une histoire qui traînait depuis au moins trois ans et qui n’avait cessé d’être reportée, tantôt par les sous-traitants du fournisseur d’énergie, tantôt par Étienne.

En réalité non seulement rien n’avait changé durant les six derniers mois, mais l’image qu’il scrutait depuis maintenant dix bonnes minutes était également semblable à celle qui lui servait de référentiel mental depuis vingt ans. Les gravillons qui habillaient jadis la cour s’enfonçaient désormais dans une terre humide d’où émergeaient çà et là de grosses touffes d’herbes folles, et le portail, dont le bois se fendait toujours davantage sous l’action alternée du gel et de la sécheresse, commençait à montrer quelques sérieux signes de faiblesse, mais il s’agissait là des seules différences notables.

En face du portail, marquant l’autre extrémité de la cour, il y avait le puits dont l’épais couvercle en sapin parvenait quant à lui à traverser le temps sans ciller. Étienne n’avait jamais eu l’occasion ni l’envie de le soulever pour en avoir le cœur net, mais la robuste pièce de bois lui semblait aussi saine que le jour où son père l’avait fabriquée et mise en place, en remplacement de l’installation précaire qui obstruait le puits jusqu’alors. Une installation qui avait failli ne pas suffire lors de cette journée de juin, alors qu’Étienne n’était encore qu’un enfant. Ce jour-là il avait grimpé sur la margelle en quête du ballon que son frère avait envoyé se perdre dans la haie qui délimitait cette partie de la cour. Elle passait juste derrière le puits et le surplombait de façon anarchique. Étienne s’était aventuré sur les planches fatiguées, avançant doucement tout en tendant les bras en direction de l’objet convoité. Inconscient de ce que signifiaient les petits craquements sous ses pieds. Inconscient des six mètres qui le séparaient d’une eau sombre et glacée au fond d’un conduit de pierres, et de la mort par noyade qu’elle lui procurerait à coup sûr. Mais les planches avaient tenu bon. Pas jusqu’à ce qu’il récupère le ballon, mais jusqu’à ce que son père, affairé non loin, ne soit alerté par les cris d’encouragement d’Alexis, et n’accoure mettre un terme à la dangereuse entreprise. Les cris suivants avaient été ceux d’Étienne, et ils ne visaient à encourager personne. Son père lui avait administré une gifle cinglante. Éric n’avait jamais fait preuve de la moindre violence envers ses enfants, mais ce jour-là sa peur avait pris le dessus. Il avait par la suite regretté son geste et présenté ses excuses à son fils, qui les avait acceptées, lui-même terrorisé a posteriori par la situation. Le ballon était resté dans les branchages une semaine de plus, jusqu’à ce qu’il tombe sans aucune intervention humaine, lors d’une journée venteuse. Ni Étienne, ni son frère n’étaient plus remontés sur la margelle après cela.

Étienne frissonna, sans savoir si cela était dû au vent qui s’était levé en cette après-midi automnale déjà bien trop froide à son goût, ou à ce souvenir déplaisant qu’il avait laissé se déployer dans son esprit telle une racine noueuse en travers d’un chemin, n’attendant qu’un pied hasardeux pour provoquer une chute douloureuse. Il jeta un dernier regard à la ronde. Le grand poirier était toujours à sa place, dressé à une vingtaine de mètres de la maison, là où la cour s’amalgamait avec ce qui avait autrefois été un pré clairement délimité. Un pré où l’on amenait paître un petit troupeau de vaches. Celles de Fernand sans doute. Ou celles de… Comment s’appelait-il déjà, ce type plutôt sympathique à l’épaisse moustache noire ? Toujours était-il que de vaches, il ne restait à Étienne qu’une image lointaine et passée dont cette terre en friche, devenue le terrain de jeu des taupes et des mulots, ne constituait qu’un souvenir un peu terne. Il arrivait à distinguer – sans doute parce qu’il savait ce qu’il cherchait du regard – un fin trait blanc enserrant le tronc fatigué du poirier et se poursuivant le long de son écorce en direction du sol. Il s’y perdait dans un mélange de boue, de mauvaises herbes et de poires en décomposition. Un simple fil à linge qui s’était un jour détaché du clou rouillé censé le maintenir en place, lui-même enchâssé dans le mur en pierre de l’atelier du père d’Étienne, quelques mètres plus loin. Personne n’avait alors pris la peine de libérer l’arbre de cette étreinte inutile. Personne n’avait plus lavé de linge ici depuis des lustres. Et pour cause, il y avait des lustres qu’il n’y avait plus entre ces murs ni linge à laver, ni personne pour s’en occuper. De cela ou de quoi que ce soit d’autre. De cela ou de cueillir les poires avant qu’elles ne s’écrasent au sol et ne forment avec le temps un épais tapis de pourriture gluante et grouillante. Et cela n’était pas nouveau. Il en allait déjà de la sorte à l’époque où Étienne vivait encore ici, avec son père. Rien que tous les deux. C’était à la fin.

Longtemps après l’épisode de la margelle et de la gifle. Lui, l’adolescent, et celui qu’il appelait encore « papa » même s’il ne s’agissait plus que d’une ombre. Or les ombres ne cueillent pas les poires. Elles s’étiolent, se noient petit à petit dans un océan de ténèbres, puis disparaissent à tout jamais dans la nuit.

Étienne secoua la tête comme pour se débarrasser de ces pensées. Il soupira et se redressa dans l’encadrement de la fenêtre où il s’était accoudé, à l’étage de cette maison pour ainsi dire abandonnée, qu’il avait entrepris d’aérer. Comme si ces quelques minutes étaient suffisantes pour chasser l’humidité et l’odeur de renfermé qui avaient depuis bien trop longtemps pris leurs aises en ces lieux. Il grimaça. Les huit heures de route de la veille et le lit de sa chambre d’hôtel bon marché lui avaient massacré le dos. Il aurait pu dormir ici, mais les vieux matelas qui traînaient encore à l’étage n’évoquaient pas vraiment un sommeil de qualité, et le canapé du salon n’était pas non plus en grande forme. Ils étaient en tout cas suffisamment en sale état pour fournir à Étienne une excuse clefs en main, et lui éviter de réfléchir aux véritables raisons qui l’avaient incité à ne pas dormir entre ces murs.

Il ferma la fenêtre et quitta la petite pièce poussiéreuse qui avait jadis été sa chambre d’enfant, et ne ressemblait plus désormais qu’à un entrepôt de cartons, de boîtes et de sacs remplis d’objets divers, stockés ici en attendant… Dieu sait quoi ! Pièce par pièce, il vérifia par acquit de conscience que toutes les fenêtres étaient bien fermées, laissant consciencieusement de côté la chambre qui jouxtait la sienne, et qui constituait une zone dans laquelle il ne s’aventurait que lorsqu’il y était absolument contraint. En redescendant l’escalier qui s’ouvrait sur le carrelage désespérément glacial du salon, et dont chaque marche grinçait de façon sinistre, il repensa au fil à linge et, une chose en amenant une autre,

lui vint à l’esprit le mur d’enceinte ouest de la Forteresse Maudite. Et le visage d’Alexis. Un nouveau frisson le traversa. Ce n’était pas le vent cette fois, aucun doute là-dessus.

Quelques minutes plus tard, le moteur de la vieille Volvo ronronnait et la soufflerie bourdonnait à plein régime dans l’habitacle, qu’elle réchauffait bien moins que ce que le bruit qu’elle produisait pouvait laisser croire. Si à six cents kilomètres au sud, comme il en avait été témoin pas plus tard que la veille, on pouvait encore profiter de belles après-midi ensoleillées, l’automne était ici solidement installé. Et il avait de sales relents d’hiver. Pas de ceux qui vous donnent envie de boire du chocolat chaud en regardant la télévision, comme le petit Étienne l’avait souvent fait entre les épais murs de pierre qui le toisaient à présent au travers du parebrise de la voiture ; mais plutôt de ceux au cours desquels un froid acerbe vous ronge les os jusqu’à la moelle, et vous fait espérer très fort que le printemps reviendra un de ces jours pour vous sauver la mise.

Étienne passait mentalement en revue les points nécessitant son attention avant de quitter les lieux : fenêtres et volets fermés, à l’étage comme au rez-de-chaussée ; courant coupé ; frigo entrouvert pour éviter les moisissures ; arrivée d’eau fermée et robinets purgés. Y compris celui de la salle de bains ? Oui, celui-ci aussi ! Il s’agissait du point le plus important. L’enjeu était d’éviter qu’un tuyau n’explose dans un mur, sous l’effet du gel qui surviendrait sans aucun doute d’ici peu. C’était précisément ce qui s’était produit pendant l’hiver deux mille quatorze. Parmi toutes les fois où il avait envisagé de vendre la maison, c’était assurément celle où Étienne s’était senti le plus proche de passer à l’acte. Puis, comme à chaque fois, il avait renoncé.

Il soupira, considérant le temps que lui avait pris l’ensemble de ces vérifications, alors même qu’il avait réalisé

toutes ces opérations dans l’autre sens quelques heures seulement auparavant. Tout cela pour se donner l’impression d’entretenir la maison. Pour ne pas l’abandonner, tout en sachant pertinemment qu’elle avait besoin de beaucoup plus d’attention. Elle aussi.

Une brume légère se déploya devant ses lèvres pour s’évanouir à quelques centimètres du tableau de bord. Une nouvelle fois, il reprit la liste depuis le départ : fenêtres et volets fermés, à l’étage comme au rez-de-chaussée… Mais il convint qu’il essayait simplement de gagner du temps et n’alla pas jusqu’au bout. À quoi bon traîner de toute façon ? Que se passerait-il s’il arrivait après l’heure de fin des visites ? Il repartirait en direction de Marseille ? Bien sûr que non. Il reviendrait demain à la première heure et en serait quitte pour se payer une autre nuit d’hôtel, maintenant que tous ses amis de jeunesse avaient mis les voiles et qu’il ne pouvait compter sur personne pour l’héberger. Et cette nuit-là ne serait qu’une nouvelle succession de questions émaillant un mal-être auquel il valait mieux mettre fin le plus vite possible. « La peur n’évite pas le danger », lui aurait dit son père. Une ritournelle qui ne l’avait jamais empêché d’avoir peur face au danger, mais qui l’avait souvent incité plus ou moins consciemment à ne pas reculer face aux aléas de la vie. Et c’est bien cela qu’il s’apprêtait à faire, une fois de plus, avançant fébrilement, les tripes nouées aussi solidement que le fil à linge autour du tronc du vieux poirier.

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