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"Ce qui se joue" de Caroline Hinault - Extrait

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De la même autrice, chez le même éditeur

Solak, 2021 (Prix Michel Lebrun 2021, Prix Claude Mesplède 2021, Prix des lecteurs de Villeneuve-lez-Avignon 2021, Trophée 813 du roman francophone 2021, Prix des lecteurs du Salon du livre de caractère de Quintin 2022, Prix Robin Cook 2022, Prix Lire à tout prix 2022, Prix Marie-Claire Blais 2023)

In carna, fragments de grossesse, 2022 (Rouergue en poche, 2026)

Traverser les forêts, 2024 (Prix Bretagne 2024, Prix 1001 feuilles noires 2024, Prix de la Porte Dorée 2025)

Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d'intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.

Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © iStock.com / Jezperklauzen © Éditions du Rouergue, 2026

Caroline Hinault

la brune au rouergue

1. (Roman)

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. »

Louis Aragon, Aurélien.

La meuf est une tornade, on l’a prévenu. Il l’attend dans la salle des profs, un gobelet fumant entre les doigts.

Pour l’instant, personne à l’horizon. Le voyant de la machine à café clignote. Une muraille de casiers lui fait face. Quinze septembre. 9 h 48. Le calme avant la tempête de 10 heures (la récré est à 10 h 05 mais cette complexité à saisir le temps réel est si facilement escamotable par le langage que ce serait dommage de s’en priver).

Avant l’arrivée du personnage principal, Reverdy a le temps de laisser son œil vaquer sur cette authentique salle des profs : trois tables de travail en Formica, des chaises à armature métallique jaune, quelques ordis sur le côté, des tracts qui traînent et un monsieur chauve penché sur des copies qu’il

annote d’une écriture rare mais vive. Le stylo rouge plane audessus de la feuille comme un rapace au-dessus de sa proie avant de piquer net sur l’erreur et de la bouffer toute crue.

Plus près de Reverdy et de hautes fenêtres qui donnent sur la cour plantée de chênes relativement majestueux, deux mange-debout en mélaminé supportent une boîte de Quality Street presque vide (il ne reste que les jaunes et les orange. Reverdy hésite mais on ne gâche pas des semaines de CrossFit avec du toffee agrume.)

Sur sa droite, s’équilatère un triangle de banquettes monobloc en simili cuir lavande, tellement lavande qu’on s’attendrait à ce que ça sente la Provence et la nostalgie refoulée, mais non, ça sent l’encre et le café. Reverdy a d’ailleurs beau souffler sur son gobelet, le plastique chaud lui brûle la pulpe des doigts. Il fixe les banquettes dans lesquelles doivent s’enfoncer les fesses des profs à chaque récré et naître les éléments de langage thermoformés par la routine et un contrat social des plus élémentaires, tu ne sais pas ce que m’a dit le petit Doiron en 2de C, c’est vrai que t’as pas l’air en forme, rentre chez toi si t’es malade, et le jour de carence ? Tu finis à quelle heure déjà ? C’est quand la sortie théâtre des 2de F ?

Encore deux heures avec les 1re D, j’ai vraiment pas envie là, je n’en peux plus de cette classe, tu l’as lu le dernier Carrère ?

Je te le passe si tu veux, ils sont vraiment sympas les terminales cette année, ils sont sympas mais ils sont faibles quand même, t’en es où là en STMGB ? Chuis à la bourre, oh là là moi aussi, on n’avance pas, tu fais quoi pour les vacances, j’ai plein de copies, l’enfer, il paraît que l’adjoint demande sa mut’, naaan ? Si seulement ça pouvait être la cheffe, hin hin, et de plaintes plus ou moins véhémentes à l’égard des élèves, des parents, de l’administration, de l’institution, des

politiques, du monde et de l’humanité globalement irrécupérables mais on fera quand même l’évaluation sur les enzymes et sur la Troisième République parce qu’il faut des notes pour le trimestre et qu’on est là pour essayer de faire tenir tout ça ensemble, quoi, on ne sait plus très bien, ce qu’on nomme une société, une certaine conception de ce qu’est un être humain, du rapport à l’autre, à la connaissance, au langage, à la pensée, autant de digues qui prennent l’eau de toutes parts et que les profs ont le sentiment de colmater à grand renfort de sable mouillé tels d’increvables gosses un soir de marée montante (gros coeff).

Les yeux de Reverdy s’attardent de nouveau sur la rangée de casiers avec leurs clés à l’utilité mystérieuse puisqu’attachées aux petites boîtes. Sur le pan de mur près de la porte s’étend le panneau en liège d’affichage syndical aux couleurs de Quality Street mal aimés. S’y déploie le champ lexical et visuel de la lutte, poings levés défense ensemble conditions de travail violentomètre réforme à bas ministre stop mépris ne nous aurez pas éducation émancipation pour tou·te·s. Des pas pressés claquent dans le couloir. Une blonde à bouclettes d’une quarantaine d’années, stressée, lui lance un bonjour essoufflé. Chargée comme un âne bâté, elle porte deux tote bags qui lui saucissonnent l’épaule, un sac à dos mauve et, dans la main gauche, un de ces petits sacs isothermes pour lunch, motif jungle, symptomatiques de ceux qui ne veulent pas manger au self et apportent leur dînette micro-ondable. Son ton est un peu interrogateur, il dit à la fois Oh là là je suis en retard et Qui êtes-vous, quand même pas un inspecteur ?

Ses yeux clairs scannent Reverdy et sans doute que, comme la plupart des gens, elle lui trouve un faux air de Pierre Niney – le même type de visage aiguisé et malin, les cheveux

légèrement en bataille, juste ce qu’il faut. Elle note le costume de qualité (il n’est pas prof), la barbe de trois jours bien dessinée (abonnement au Barber Shop), la silhouette de gringalet mais les épaules et les biceps de trentenaire qui s’entretient (c’est fou comme en deux mois de salle il a pris de la masse, mais il faut faire attention au côté minotaure, gonfler subtilement, au risque sinon de déséquilibrer l’ensemble). Elle ne s’attarde pas plus, un inspecteur mi-septembre et surtout trentenaire, c’est peu probable, quoique par les temps qui courent.

Allez, il se présente :

M. Reverdy. Du cabinet ministériel.

Ah, bienvenue alors, souffle la blonde à bouclettes.

Il ne relève pas le modalisateur. Elle a déjà tourné la tête et foncé vers son casier, ostensiblement soulagée de n’être pas concernée par sa présence, pour ne pas dire débarrassée d’un putatif souci car, autrui, lorsqu’il vous attend en costume marine un lundi matin près de la machine à café, c’est rarement pour vous faciliter la vie. En buvant son breuvage enfin refroidi, Reverdy l’observe batailler quelques minutes avec les polycopiés qui débordent de son casier puis se tourne vers la cour encore calme pour une poignée de minutes avant que ne retentisse la sonnerie qui découpe les journées de profs et d’élèves en tranches d’heures, carpaccio de minutes, chiffonnade de semaines, pâté en croûte de trimestres (d’où lui vient cette métaphore charcutière à une heure aussi indue ? Il doit manquer de protéines. La matinée va être longue.) Il attend non pas Godot, mais Mme Boukary la fameuse, dont Mme Sèque, la cheffe d’établissement – une femme administrative, un mètre soixante de sens des responsabilités ceinturé dans un tailleur jupe gris souris ‒, lui a fait dans son bureau un portrait lapidaire et néanmoins ouvert à l’interprétation :

C’est un personnage, Mme Boukary, vous verrez. Beaucoup, beaucoup d’énergie. Un électron libre. Mais je vous laisse la découvrir.

Elle avait jeté un œil sur l’horloge noire fixée au-dessus de Nymphéas lessivés par la proximité de la baie vitrée, et ajouté :

Vous devriez la trouver en salle des professeurs, c’est bientôt la récréation.

Manière de lui signifier, outre le léger coup de talon – carré, cinq centimètres – sur les roulettes de son fauteuil de bureau, la fin de l’entretien. Il allait falloir se débrouiller comme un grand, elle avait d’autres chats institutionnels à fouetter.

Reverdy attend, donc. Il songe à Tartuffe dont le personnage éponyme n’arrive qu’au troisième acte, suscitant l’attente, la curiosité, voire le désir du spectateur. Les bonnes vieilles recettes du classicisme. Maline, la Boukary.

Ça y est, ça sonne. Ou plutôt ça balance du Bizet en guise de sonnerie.

L’a-mour-est-enfant-de-Bohême-il-n’a-ja-mais-jamais-connude-loi, nana na na nana na na.

Quelle drôle d’idée, surtout en ce moment.

À peine les premières notes crachotées par les hautparleurs du lycée (normand le lycée, de taille moyenne, berceau du « patient zéro », établissement ni d’hypercentre ni de la pampa plouc, un bon vieux gros bahut déclassé de zone périurbaine, dite zone sensible, avec une cité tout près mais aussi quelques rues pavillonnaires qui permettent encore un recrutement panaché, c’est-à-dire, selon l’expression consacrée – devrait-on dire sacrée tout court ? Car qui fait toujours un peu ouvrir des yeux extatiques aux profs même les plus enragés ‒, une belle mixité sociale et culturelle ; bref un vieux galion de l’Éduc’ nat’ construit vers la fin des années 1970, qui

rame, c’est le cas de le dire, avec son architecture de navire en béton, la proue donnant directement sur la petite rocade intérieure de la ville, deux rectangles gris encastrés l’un dans l’autre, creusés par endroits de faux hublots pour figurer sans doute cette idée de navire voguant sur l’océan du savoir alors qu’on est à quarante bornes de la côte, à moins de 80 % de réussite au bac et depuis l’épidémie de Fatum, carrément au bord du naufrage), des bruits de pas, de chaises et de tables se font de plus en forts, un brouhaha qui forme un tonnerre formidable au-dessus de lui.

Dans les étages, se multiplient les pas pressés d’aller s’en griller une à l’extérieur ou bien de se retrouver sur les gravillons de la cour dans lesquels des baskets défoncées traceront des demi-cercles de poussière et d’envie de se retrouver, de plaire, d’être quelqu’un (mais qui ? Saleté d’adolescence), avant que Carmen ne rapplique avec son amour enfant de Bohême qui n’a jamais jamais connu de loi, quelle drôle d’idée quand même.

Pour l’instant c’est le début de la récré et le fleuve de lycéens se répand vers les sorties tandis qu’un petit affluent d’enseignants débarque dans la salle des profs (d’abord au comptegouttes, puis par jets bavards et bruyants de trois ou quatre).

La blonde à bouclettes a dû informer ses collègues de l’arrivée de Reverdy sur un quelconque groupe WhatsApp parce que chaque prof entrant dans la salle lance vers lui un bref regard curieux puis un bonjour qui déploie au-dessus des sacs Cabaïa et des cartables au cuir camel fatigué un éventail d’intonations allant de l’obséquiosité la plus crasse à une défiance atavique.

Comme Reverdy se tient toujours près de la machine à café, plusieurs enseignants s’arrêtent près de lui, fouillent leurs poches en quête de l’euro cinquante nécessaire (l’inflation et

le Fatum ont bon dos). Le petit monsieur chauve n’a pas bougé, il continue de corriger ses copies.

Vous avez vu qu’on a reçu un mot du rectorat concernant la « prime de risque » ?

C’est une femme qui parle, la cinquantaine. Voix tonique. Cheveux gris. Très courts. Tee-shirt menthe à l’eau sous lequel roulent des biceps ronds comme deux balles de ping-pong.

Boucles d’oreilles-pommes énormes qui tintent quand elle parle. Un printemps révolutionnaire à elle seule. Elle tient la feuille du rectorat de sa main droite, les bras contractés. Reverdy observe ses muscles pongistes rouler sur l’humérus.

Sylvie – c’est son nom ‒ se tourne vers la vingtaine de collègues assis sur les banquettes lavande, tend l’index droit en l’air et s’élance à voix haute :

« Chers membres de la communauté académique (nan mais déjà, ça commence bien ! Rhôoo, mais chuuuut, taisez-vous on n’entend rien), En cette rentrée particulière marquée par une crise sanitaire dont vous n’ignorez pas la gravité (hin hin, sans blague ; mais tais-toi Pascal !), je tiens à exprimer ma profonde gratitude à chacune et chacun d’entre vous (ben voyons).

Plus que jamais, je tiens en effet à reconnaître l’importance de votre rôle (mimes de violons, rires étouffés, Martine t’aurais pas 1,50 euro ? Mais chuuut ! Rhô pardon pardon), malgré les défis et les épreuves qui peuvent jalonner nos parcours (tu l’as dit bouffi), votre travail quotidien est essentiel pour l’avenir de nos élèves et de notre pays (carrément, arrêtez je vais chialer).

Chers collègues (tiens, on est collègues maintenant ?), je sais à quel point la période est difficile (si peu, rires narquois) et à quel point nous devons rester soudés afin que notre mission de service public (hochements de têtes graves) puisse se maintenir malgré les conditions dans lesquelles elle se déroule en

ce moment (regards au ciel, soupirs, tu m’étonnes John, nan mais please, arrêtez vos blagues de boomer). C’est pourquoi je tenais à vous informer le plus rapidement possible d’une mesure concernant la revalorisation de vos salaires (Aaaah ???) à travers l’octroi d’une prime de risque (Nan ? Il était temps ! Y a baleine sous caillou. Mais c’est pas d’une prime de risque dont on a besoin ! Commencez pas par râler ! Mais taisez-vous, on n’entend plus Sylvie.) »

Sylvie-printemps révolutionnaire s’est tue.

Pire que les élèves, marmonne-t-elle avant de reprendre, haussant la voix, l’index toujours en l’air :

« C’EST POURQUOI je tenais à vous informer le plus rapidement possible d’une revalorisation de vos salaires à travers l’octroi d’une prime de risque annuelle de (silence intéressé) 80 euros (mais c’est pas vrai, quatre-vingts euros ? Ils ont vraiment le sens de l’humour au ministère ! Nan mais ils se foutent de notre gueule ! Bof, c’est un premier pas quand même… Mais enfin tu ne vois pas que c’est un pansement sur une jambe de bois ?!) »

Sylvie parle par-dessus le brouhaha, ok, ok, elle dépose une demande d’heure d’information syndicale rapidement si ça leur va, il faut en discuter tous ensemble (oui, merci Sylvie, ok, on fait comme ça, merci Sylvie, oui merci Sylvie).

Sonnerie. L’a-mour-est-enfant-de-Bohême-il-n’a-ja-maisjamais-connu-de-loi, nana na na nana na na (Déjà ? Purée, faut que j’me dépêche, j’ai éva. Tu veux dire que les élèves ont éva ? Ouais voilà. En plus comme d’hab, il y a la queue aux toilettes ; c’est l’heure de pointe.) »

Avec tout ça, Reverdy n’a toujours pas vu Mme Boukary. Il s’approche de Sylvie et lui demande où il peut la trouver. Elle lui sourit avec une générosité syndicale : Tu es nouveau ?

Sans laisser à Reverdy le temps de répondre ou de relever le tutoiement égalitariste, elle poursuit :

Je ne savais pas qu’on avait trouvé quelqu’un en français pour remplacer Lolo ! C’est une super nouvelle, ça, bienvenue ! Tu vas voir, le lycée n’a pas l’air terrible comme ça, mais les élèves sont attachants et les collègues très soudés. Moi ça fait vingt-six ans que je suis là et je n’ai jamais eu envie de partir.

Carmen, deuxième envoi. Sylvie fait tinter ses granny smith.

Désolée, il faut vraiment que j’y aille !

Elle s’élance, un énorme paquet de photocopies sous le bras, puis s’arrête et se retourne vers Reverdy :

J’y pense, tu pourras peut-être la trouver en repro, je crois qu’elle a un trou le lundi à 10 heures (10 h 20).

Un trou. Il jette un œil à l’emploi du temps qu’on lui a photocopié. En effet. Il la remercie et sort de la salle des profs.

Deux couloirs perpendiculaires s’offrent à lui : un jaune et un orange mêmement écaillés. Il demande au monsieur chauve qui passe devant lui où se trouve la salle de reprographie s’il vous plaît.

Par là.

Toffee citron.

Reverdy ne peut s’empêcher de jeter un regard indiscret sur le paquet de copies que l’homme tient sous le bras.

Primitives et équations différentielles.

Reverdy avance maintenant dans le couloir du rez-dechaussée et examine les panneaux vissés sur les portes. Salles A1, A5, A8 (pas de A2, A3 ou A4, on ignore à quelle logique onomastique obéit ici l’organisation du réel).

Les élèves entrent en cours. Derrière les portes, on perçoit des bruits de chaises et de tables qu’on déplace façon

Rhinocéros de Ionesco. On ne serait pas surpris d’entendre des barrissements. Enfin, il trouve : « Salle de reprographie ».

Reverdy ouvre la porte et la chaleur le saisit. La pièce est minuscule, aveugle. Les murs sont tapissés d’étagères où s’entassent des ramettes éventrées. On étouffe.

Deux femmes, une brune herculéenne et une souris au teint mat fixent avec intensité la machine qui expulse des schémas de la lithosphère.

Bonjour !

Bonjour !

Silence.

Concentration sur le bac de récupération.

Excusez-moi de vous déranger, mais l’une d’entre vous connaît-elle – ou bien serait-elle – par hasard Mme Boukary ?

Ah non, nous c’est Leïla et Cathy, dit l’herculéenne sans préciser qui est qui. Mais elle ne doit pas être loin, je crois qu’elle a un trou à 10 heures le lundi.

Merci quand même.

Elle commence à lui courir sur le haricot la mère Boukary. Avisant le bac de récupération et comme happé à son tour par le miracle de l’accouchement xérographique, Reverdy songe aux courbes de progression de l’épidémie.

Je peux faire des photocopies couleur ?

L’herculéenne éclate de rire.

Des photocopies couleur ?

Elle se marre franchement.

Mais vous sortez d’où vous ?

Elle s’essuie le coin de l’œil, récupère un paquet de feuilles qu’elle tapote sur la table tout en continuant de se bidonner.

Des photocopies couleur ! J’adore !

Ça va lui faire sa journée.

Il ne relève pas et s’adresse à la petite souris occupée à compresser bon an mal an un manuel d’histoire-géo sous le couvercle de la machine tout en réglant un agrandissement de la carte à 140 %. L’effort lui fait tirer la langue.

Excusez-moi d’insister mais auriez-vous une idée de l’endroit où je peux trouver Mme Boukary ? Je ne sais pas à quoi elle ressemble, ajoute-t-il en songeant aussitôt que la formulation est maladroite. Tant pis.

Ne vous inquiétez pas, vous le saurez quand vous aurez affaire à elle, murmure la femme accaparée par sa besogne et extirpant un exemplaire du bac de récupération : la carte est coupée en deux par des traînées noires, on dirait deux joues ruisselantes de rimmel.

La femme chiffonne le papier et le balance dans la poubelle. La machine se met soudain à sonner.

Eh merde, merde, merde !

L’écran clignote.

Bourrage papier.

Ben oui bourrage papier, je le sais ça, bourrage papier, râlet-elle en ouvrant les tiroirs et les chargeurs dont elle extirpe plusieurs feuilles tire-bouchonnées.

L’espace méditerranéen au XIIe siècle ressemble de plus en plus à un test de Rorschach. Elle remet tout en place, referme les chargeurs, les tiroirs mais le bip strident continue de se faire entendre. La machine n’en a pas fini avec elle. La petite souris semble à deux doigts de lui péter les dents. Reverdy approche, tentant de comprendre le schéma qui s’affiche sur l’écran.

Il semble qu’il faille ouvrir les tiroirs C et F, dit-il.

Elle écarquille les yeux. Est-ce qu’il est en train de lui faire du mansplaining là ?

Il s’excuse d’un sourire maladroit, d’autant plus qu’il n’y connaît rien (il n’a pas cubé sa khâgne, fait Normal Sup’ puis passé les concours de la haute fonction publique pour se retrouver dans un lycée pourri de ZEP normande à débloquer un photocopieur qui risque de saloper son costume Paul Smith avec des traces de toner). Il se penche et sent que son pantalon glisse très légèrement sur ses hanches, heureusement retenu par sa ceinture en cuir de poulain, cadeau de Bérénice.

Au-dessus de la machine, un A4 plastifié indique en lettres rouges :

EN CAS DE PANNE,

MERCI DE NE PAS INTERVENIR SEUL.

PRÉVENIR LE BUREAU DU GESTIONNAIRE.

Ne vaudrait-il pas mieux respecter le protocole et prévenir le gestionnaire ? demande-t-il à la souris qui lui jette un regard dont la traduction verbale pourrait être : plutôt crever.

Tout en s’agaçant de plus en plus sur les touches de l’écran qui bipe de façon anarchique, elle lui explique qu’il fut un temps où une personne était chargée de la repro. Sa voix s’étrangle, comme sous le coup de l’émotion. Maintenant, on passe plusieurs heures par semaine à ne faire que ça, des centaines de tirages, à se battre avec la machine, à manier le massicot dont la lame est tellement émoussée qu’elle flingue les tirages en les déchirant par le milieu.

Tiens, vous pouvez me passer l’agrafeuse ?

Reverdy cherche l’instrument. Il le lui tend mais son geste est arrêté par une chaînette qui soustrait l’objet aux velléités criminelles.

Eh merde, elle est vide, râle Cathy. Bon, bref, autant de temps que l’on ne passe pas auprès des élèves ou à travailler nos cours, mais si on les veut aujourd’hui, ces foutues cartes de l’espace méditerranéen au XIIe siècle, il va falloir se sortir les doigts du – Reverdy acquiesce et s’accroupit cette fois complètement pour ouvrir le chargeur du bas.

La porte s’ouvre avec énergie et une bourrasque d’air pénètre la pièce surchauffée. Reverdy se relève, surpris. Une créature enroulée dans un châle motif cachemire, juchée sur des talons de huit centimètres, déboule. Entre quarante-cinq et cinquante ans à vue d’œil. Le teint très mat (des origines ? Vu le patronyme, ce ne serait pas étonnant, songe Reverdy.) Cheveux bruns en cascade qui tourbillonnent jusqu’à la dixième vertèbre. Lèvres très rouges. Créoles dorées clinquantes. Chemise olive ample rentrée dans un pantalon noir de coupe masculine. Un genre d’Esmeralda middle-ridée, dopée au Red Bull.

Attends Cathy ! dit Esmeralda, elle m’a fait le même coup hier.

Ni une ni deux, elle ouvre trois clapets, bim, frappe deux tiroirs, bam, extirpe un tas de feuilles des entrailles de la bête, schlak. Ses gestes sont des gifles. Elle se hisse sur la pointe des pieds, caresse bizarrement le chargeur avant de le rabattre d’un coup et de donner un dernier coup de hanche à l’ensemble. Boum.

Silence.

Pendant quelques secondes, la machine cherche en elle les ressources pour se remettre du trauma, puis, avec des sifflements asthmatiques, recommence péniblement à cracher des bassins méditerranéens, façon Jackson Pollock.

Ça fera l’affaire, merci, souffle Cathy dépitée en regardant sa carto crasseuse. Puis, juste avant de sortir, désignant Reverdy :

Au fait, monsieur te cherchait je crois.

Esmeralda le regarde. Reverdy remonte le plus discrètement possible son pantalon et lui tend la main :

M. Reverdy. Enchanté.

Mme Boukary. De même.

Ils se secouent vigoureusement la main. Cathy claque la porte derrière elle. Il fait de nouveau une chaleur de four.

Alors c’est vous qui venez découvrir la vraie vie ? (Elle dit ça d’un ton bizarrement sans ironie. Vraiment premier degré.)

On peut dire ça, rétorque Reverdy, un peu pris de court et pincé quand même, parce que la vraie vie, ça va, il connaît (une fraction de seconde, il pense à l’hégémonie bourdieusienne dans la sociologie contemporaine et à cette obsession désormais de tout lire sous l’angle des rapports de domination alors que merde à la fin, il est peut-être un technocrate mais un technocrate progressiste, transfuge de classe qui plus est, quand on songe à la ferme du Cotentin dans laquelle il a grandi, lui qui ne s’en vante jamais et a au contraire choisi la fonction publique plutôt que les boîtes privées, il ne va pas s’en excuser quand même). Il hésite puis, finalement, ajoute :

Je ne crois pas que la situation sanitaire prête vraiment à rire, Mme Boukary (toujours rappeler le patronyme pour réamorcer la pompe hiérarchique et la distance symbolique), vous connaissez les enjeux de ma présence ici. Je suis basé dans votre établissement mais je vais circuler dans toute l’académie, dont je suis originaire au passage (pourquoi ce détail ? Pour faire plus « gars du cru » ? Lui qui n’a eu comme désir, depuis l’adolescence, que de partir le plus loin possible de l’élevage parental…), on vous a informée, j’imagine, que l’idée est de « prendre le pouls » des établissements scolaires, de vous rencontrer sur le terrain, vous et tous vos collègues de

l’académie, afin de faire un état des lieux précis de la situation et de la façon dont le Fatum évolue ? Il me faudra aussi (sa voix se fait plus diplomate), dans ce même objectif, observer certains cours « au long cours » si j’ose dire. Ce sera donc une de vos classes de seconde : leur emploi du temps me permet entre autres de repartir le jeudi à Paris. Au ministère, ajoutet-il en se redressant.

Vous avez raison, monsieur Reverdy. (Bon, pas dupe.) Il n’y a pas de quoi plaisanter. Et puisque nous allons être amenés à nous côtoyer beaucoup, vous et moi, ces prochains mois, je préfère vous parler franchement.

Mais je vous écoute.

Il glisse les mains dans les poches de sa veste, mimant la décontraction et l’ouverture d’esprit.

Attendez, lance-t-elle grave, paume droite en l’air. Je lance mes photocopies.

Elle se concentre sur l’écran tactile et programme longuement, en déclenchant tout un tas de petits bips, une série de documents avant de se tourner à nouveau vers lui.

Voilà. Eh bien pour commencer, je vous souhaite la bienvenue. Évidemment, personne ne voulait vous accueillir dans sa classe. Ne faites pas semblant d’être surpris, je ne vous apprends rien : il n’y a rien de pire pour un enseignant – et pas seulement d’ailleurs ‒, que de se sentir évalué, jugé. L’œil porté sur soi, n’est-ce pas… Même s’il ne s’agit pas d’une inspection, ça reste vertical. Ça écrase. Sans parler de tous ceux qui y voient quasiment un acte de collaboration avec l’ennemi. Si vous voulez mon avis, la résistance a lieu ailleurs, mais passons.

Elle pose sa main sur le capot de la machine, les feuilles sortent dans un chuintement lisse et régulier, et elle se met

soudain à parler très calmement, comme sur le ton de la confidence. Il distingue les traits de khôl qui cerclent ses yeux, son nez fort, un peu busqué, la matière brillante de son rouge à lèvres, ses cheveux très noirs dont certains frisottent et grisonnent aux tempes et il sent se liquéfier quelque chose. De toute évidence, ni son statut hiérarchique à lui, ni son costume, ni son sexe, ni sa voix, ni son CV n’agissent sur elle. Cette façon qu’elle a de lui parler est au contraire une déclaration d’horizontalité. Elle s’adresse à lui, factuelle, telle une hôtesse de l’air l’informant des conditions du voyage.

Malgré leurs fanfaronnades, poursuit-elle, la plupart de mes collègues tremblent devant les huiles comme vous.

Pardonnez-moi le stéréotype, M. Reverdy, mais j’entends par là les gens qui portent sur eux et en eux le pouvoir, cette matière invisible qui ne tache pas comme le toner (elle se frotte les doigts) mais qui flotte dans l’air comme une odeur persistante. Voilà aussi pourquoi nous avons du mal à vous voir arriver dans les établissements alors que nous avons le sentiment d’être au front depuis toujours. Rien que votre costume – très beau au demeurant, ajoute-t-elle sans ironie aucune encore une fois, en vraie appréciatrice des belles choses, pour un peu elle en tâterait le tissu (de la laine fresco, idéale pour l’intersaison, tiens d’ailleurs, elle l’effleure) – rien que votre costume parfaitement coupé est pour beaucoup de mes collègues une forme de provocation. Vous avez lu Barthes, je suppose.

Reverdy cherche quelque chose de mordant à répondre mais lance :

Je ne suis pas un homme politique vous savez. (Mais quel con !)

Vous ne travaillez pas au cabinet de la ministre ? Vous n’êtes pas un de ses proches collaborateurs ?

Si, mais ça ne fait pas de moi un « politique » au sens strict. (Mais reprends-toi Reverdy.) Je suis ici en observateur, j’essaie de faire un état des lieux précis de la situation, tout en continuant à travailler en parallèle sur les données de l’épidémie.

Elle s’approche de lui :

Je préférerais que vous le soyez, politique. Comme ça, on pourrait au moins nourrir l’illusion, oserais-je dire l’espoir, que quelque chose advienne à l’issue de votre travail d’observation ici. Que des décisions soient prises.

Elle semble réfléchir et reprend :

Les décideurs se montrent rarement sur le terrain et on les comprend. Ils ne se risquent pas à donner un visage à la catastrophe. Vous êtes courageux en un sens. J’imagine surtout que vous n’avez pas eu le choix. Je ne sais pas quelle pression on vous a mise ou quel poste on vous a promis au ministère pour que vous acceptiez de venir passer dix mois dans un lycée normand – je suppose que vous avez plutôt pensé vous enterrer et ce n’est pas moi qui vais vous le reprocher (elle rit de bon cœur, il prend de nouveau un air choqué mais la garce a vu juste).

Hum, est-ce que je peux vous demander ce qui a motivé votre accord pour m’accueillir dans vos cours ? (Allez Reverdy, on remonte la pente.)

Elle prend une inspiration :

Une classe, c’est quelque chose de très spécial (elle pose la main sur son thorax, cet excès de solennité pourrait paraître ridicule mais elle est trop sincère, habitée soudain, pour qu’il ose esquisser un sourire). Je n’exagère pas : c’est un groupe humain à part, une plateforme de rencontre avec l’Autre, une société en construction qui bon an mal an doit faire corps, et tout ça, à huis clos. Tout le monde pense avoir une idée de ce qui s’y joue, parce que la plupart des gens sont passés par là.

Mais je crois que le cliché, le souvenir, les biais médiatiques ne donnent pas une juste représentation de ce qui a vraiment lieu quand on demande à trente-six personnes, et même plus, de rester enfermées dans une seule et même pièce pendant des heures et avoir pour ambition d’y grandir en savoir et en humanité. M. Reverdy, j’espère sincèrement que vous trouverez ici un remède à l’épidémie de Fatum – j’ai des doutes car il me semble que la blessure est plus profonde – néanmoins, si cela peut nous aider à cerner l’ineffable, alors, vous êtes le bienvenu. C’est toujours intéressant d’avoir un nouveau regard sur ce qu’on croit connaître. J’espère sincèrement que vous m’apprendrez des choses et même que nous serons surpris, vous et moi. Si l’on sait à quoi s’attendre, à quoi bon ?

Vous espérez des effets de sérendipité en somme ? (Et toc.)

Elle sourit, ravie :

Oui, on peut dire ça ! Bon, si j’ai bien compris, vous allez surtout suivre la classe de 2de F ?

Il lisse les poches de sa veste de ses longs doigts, cherchant quelque chose de pertinent à dire et ne trouve que :

C’est ça.

C’est dommage que vous ne veniez pas voir les premières. Mais enfin, les secondes, c’est très bien aussi.

Avec une énergie tourbillonnante, elle saisit d’une main la pile de polycopiés encore chauds, et de l’autre son monstrueux cartable dont un fermoir déglingué tintinnabule : Alors venez. Vous allez voir, ils sont charmants.

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"Ce qui se joue" de Caroline Hinault - Extrait by Éditions du Rouergue - Issuu