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Type de source Presse • Journaux Périodicité Quotidien
Vendredi 14 mars 2025 La Presse+ • p. ARTS_6 Page arts_6
• 483 mots
Couverture géographique Provinciale Provenance Montréal, Québec, Canada
Bel ouvrage Machine de rêve Marie Tison La Presse
P
assionné de courses de canot à glace, Kevin Gagné entreprend de construire un canot de bois traditionnel avec l’aide d’un des derniers maîtres constructeurs de L’Isleaux-Grues, Raymond Lachance.
modèle un vieux canot exposé dans un musée de L’Isle-aux-Grues. Par chance, son constructeur, Paul Lachance, est encore de ce monde et leur donne quelques conseils, ainsi que de vieilles formes de bois conservées dans son hangar.
Avec Machine de rêve, le réalisateur Bruno Boulianne nous offre une histoire de tradition, de transmission du savoir,
La tradition se poursuit lorsque Kevin Gagné et Raymond Lachance partent dans le bois pour trouver l’arbre et les branches qui formeront un canot.
mais aussi une histoire de complicité masculine : on ne s’épanche pas, mais on travaille côte à côte. On se taquine, on est parfois ému, mais discrètement.
Le garage de Raymond Lachance devient bientôt l’épicentre de l’aventure : on y coupe le bois, on le rabote, on pour-
Et peu à peu, une véritable œuvre d’art prend forme : un canot à glace traditionnel en bois, issu d’un savoir qui était sur le point de disparaître. À l’origine, les canots à glace servaient au transport des personnes et des marchandises entre les deux rives du Saint-Laurent, ou entre les îles du fleuve et la terre ferme. Maintenant, le canot à glace est essentiellement un sport de compétition, qu’on pratique à bord d’embarcations de fibre de verre. Pour le plaisir de revenir à la tradition, au bois, Kevin Gagné et son mentor, Raymond Lachance, prennent pour
rait pratiquement sentir son odeur. L’hiver règne à l’extérieur, mais il fait très chaud dans le garage, où les hommes se servent de la vapeur pour courber les planches. Cette chaleur attire les amis, les membres de la famille, qui se succèdent pour mesurer le progrès de l’entreprise. « C’est beau de voir des hommes travailler », se moque gentiment la femme de Raymond Lachance. Lorsque le canot prend forme, le père de Kevin Gagné, ancien canotier de compétition, maintenant quelque peu ralenti, ne cache pas sa nostalgie.
« Vous l’avez fait trop tard : crisse que j’aimerais ça être dedans », lance-t-il. La photographie d’Alex Margineanu rend justice au travail délicat de Kevin Gagné et Raymond Lachance, mais aussi à la beauté d’un fleuve Saint-Laurent parcouru par des torrents de glace. La musique d’Alexis Dumais, festive, aux accents traditionnels, se fait discrète. On laisse beaucoup de place aux bruits du quotidien, à la scie, au ruban à mesurer qui se rembobine, à la perceuse. De toute évidence, Bruno Boulianne a beaucoup d’affection pour ses protagonistes et le spectateur ne tarde pas à apprécier ces moments chaleureux passés auprès d’eux. En salle Consultezl’horaire du film
Encadré(s) : Documentaire Machine de rêve Bruno Boulianne Avec
Kevin
Gagné
et
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Raymond
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LEDEVOIR // LE MARDI 11 MARS 2025
CULTURE
B8
III DOCUMENTAIRE
Le canot magique de Bruno Boulianne
C’est tout l’imaginaire d’un monde volontiers oublié qui est porté par le canot à glace situé au cœur de Machine de rêve, film qui suit des passionnés de navigation JEAN-FRANÇOIS NADEAU LE DEVOIR
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Trois scènes tirées du documentaire Machine de rêve PHOTOS F3M
Machine de rêve Documentaire de Bruno Boulianne. Québec, 2025, 75 minutes. À l’affiche le 14 mars.
e n’est pas un documentaire ordinaire que Machine de rêve, le nouveau film signé par Bruno Boulianne. À l’hiver 2023, Raymond Lachance et Kévin Gagné, deux habitués des eaux gelées du Saint-Laurent, entreprennent de renouer avec la fabrication d’un canot à glace traditionnel, tout en bois. Face à la grandeur du fleuve, la figure de ces petits canots constitue une sorte d’allégorie. Elle conduit, d’hier à aujourd’hui, à rappeler la filiation et l’intelligence des savoir-faire d’un passé capable de fendre les eaux endormies de notre présent. Sensible, Bruno Boulianne n’est pas sans savoir que c’est en quelque sorte tout l’imaginaire d’un monde volontiers oublié qui est porté par ces embarcations. Et c’est bien cette part d’humanité qu’il s’est employé à capter à travers le canot à glace, un objet matériel qui l’intéresse bien moins que ceux qui lui donnent naissance. « J’ai rencontré Kévin en 2015, explique Bruno Boulianne. Il avait reçu un diagnostic de leucémie sévère. Pour un jeune père, ça change le regard sur la vie que de penser qu’on va mourir dans la jeune trentaine. Fabriquer un canot à glace, comme Kévin me l’a dit, c’est le genre d’affaires qu’il voulait faire, mais qu’il aurait remis à plus tard, s’il n’y avait pas eu cette sonnette d’alarme. » De la maladie, il n’en est pourtant pas question dans Machine de rêve, mais seulement de la magie de la vie, de la richesse culturelle de gestes simples et beaux. Le plus beau Le canot à glace ? « C’est le plus beau sport », affirme à fleur d’écran Gilles
Gagné, cet ancien champion de canot à glace devenu, au pays de son enfance, à L’Île-aux-Oies, guide de chasse. Son vieux canot en bois, un des derniers du genre, Gilles Gagné l’avait confié à Jean Paul Riopelle. L’artiste l’a transformé en œuvre d’art et cette embarcation a trouvé depuis sa place au musée. Mais le canot à glace en lui-même, fruit de savoirs qui règnent dans le non-dit des ateliers improvisés, transmis de main à main sous l’œil enchanté de marins de fortune, qui allait lui donner, devant l’éternité, son heure de gloire ? Le voici célébré en douce, en tout cas, par l’œuvre enchantée de Bruno Boulianne. « J’admire ces gens-là. Leur vie aux îles. Ils sont conscients de ce qui a disparu, comme de ce qu’ils sont. Le canot, c’est un objet matériel qui invite à les considérer eux. Devant le canot, plus ça allait et plus je voyais que c’était beaucoup plus grand qu’un simple canot… C’est devenu un objet de mémoire qui permet une mise en abîme. Et ce film permet de laisser une trace. Parce que les gens qui sont vivants dedans vont, eux aussi, finir un jour par mourir. » Pareille embarcation était utilisée, au temps où il fallait, en hiver, défier les glaces et le frasil pour regagner les îles ou la terre ferme. Avant de devenir, au milieu des années 1950, un objet de fierté sans bon sens, le canot à glace servait à transporter tout bonnement les gens dans des conditions difficiles qui étaient à la mesure de leurs vies. Avions et avirons Sur quelques îles du Saint-Laurent, en aval de l’île d’Orléans, comme à L’Isleaux-Grues ou à L’Isle-aux-Coudres, il fallait bien, par moments, mettre le pied à la mer pour gagner la terre, la
ville. Les malades comme les morts devaient être évacués. Il fallait quérir de quoi manger, même au péril des glaces, des marées, des vents méchants. La dimension sportive de ces traversées endiablées n’est apparue que sur le tard, après que les avions eurent remplacé les avirons bordés de pointes d’acier. Dans ce documentaire émouvant, Kévin Gagné s’arrête un moment pour regarder et commenter des photographies anciennes. Les hommes du passé, alignés près de leurs embarcations de bois, il semble tous les connaître par leur nom. Ce sont des membres de sa famille, des connaissances, de la parenté, des amitiés du passé qui, dans la longue chaîne des filiations, reviennent de loin en loin jusqu’à lui. Résolu, décidé, il a le projet de rappeler ce que ces passeurs des glaces du passé lui ont laissé d’humanité en partage. Il dit : « C’est un peu ça qu’on veut faire revivre… On veut faire revivre l’époque. Asteure, c’est un beau sport, le canot à glace. Mais peut-être qui en a beaucoup qui ont oublié c’était vraiment quoi, le canot à glace… Avant d’être un sport, c’est un moyen de transport, là. » Et dans ce film, le canot à glace transporte surtout des émotions. C’est tout un passé vibrant qu’il charrie, jusque dans l’écume de notre conscience. Le canot à glace, dans l’œil du réalisateur Bruno Boulianne, s’avère bien plus qu’un fragile esquif réalisé par le génie d’artisans patients. Il apparaît, d’abord et avant tout, comme un moyen de transporter les émotions au milieu d’un demi-pays aux mémoires oublieuses. Et c’est ainsi que, tout le long du film, les anciens qui se retrouvent en contact avec cette nouvelle
embarcation de bois semblent échapper soudain à la noyade du grand âge dans lequel ils sont plongés. Des échos du passé Impossible de ne pas voir d’emblée dans ce film un écho vibrant au chefd’œuvre du cinéma documentaire qu’est Pour la suite du monde (1963) de Pierre Perrault. Ici, le révélateur d’une humanité en partage n’est pas un marsouin blanc, mais un canot qui l’est tout autant. « Le canot de glace, c’est un prétexte narratif. Une façon de narrer la vie des gens de la place et de donner la couleur à leur vie. Le canot à glace tout blanc, c’est un révélateur, comme l’était le marsouin blanc dans l’œuvre de Pierre Perrault. » Boulianne enchaîne : « Avec Kévin Gagné, j’avais mon Léopold Tremblay ! J’avais juste à le suivre. » Ce Léopold Tremblay est la figure majeure autour de laquelle s’articule Pour la suite du monde, mais aussi Les voitures d’eau (1968), un autre grand film de Perrault. Pierre Perrault est un cinéaste que Bruno Boulianne a admiré. Il a eu la chance, à quelques occasions, de le croiser. Dans Machine de rêve, on voit bien par ailleurs, par des effets de transparence, la place qu’y tiennent d’autres documentaires, dont Noël à l’île aux Grues (1964) et, surtout, Les canots de glace (1969) de Jean-Claude Labrecque. Si bien que Machine de rêve, de plusieurs manières, devient une sorte d’écheveau fascinant à situer quelque part entre les eaux du passé et du présent, aussi bien d’artisans du fleuve que du cinéma. Personne n’est interviewé par Bruno Boulianne. Sa caméra est plantée là, en témoin. La vie devant nous court et suit son cours, comme un canot sur l’eau. « Le premier bateau, bordé et membré, que j’ai fait, j’avais 8 ans », explique Raymond Lachance, le maître des travaux de ce chantier inusité. Heureux comme un roi, Raymond Lachance touche du bois comme s’il touchait la grâce même. Rien ne semble le rendre plus heureux que de créer, grâce à ses mains, ce canot qui semble ensorceler ceux qui viennent le regarder. Voici Paul Lachance, son père âgé. Il a la démarche chambranlante. Impossible de ne pas comprendre qu’il est ravi, aux anges. Le voilà planté au milieu d’un simple garage d’arrièrecour. Il sourit de toute sa vie. Et il ne semble avoir qu’un seul regret devant cette réincarnation de sa jeunesse : « Vous avez fait ça trop tard. Criss que j’aimerais ça être dedans ! Eh que j’aimerais ça être dedans ! »