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MEMORIES DU GENERAL BON DE MARIBOT

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BI8I:,I017HEQt:1E OEUXIÈME

P~ON

SltRIE

51. Paul Bourget, . . . . l' Émigr!. de I' Acadfmie lra.oçaao.

52. Ernest Péroohon . . Nene (Prix Ooncourt 19!0). 53. Louis Dumur. . . . . Un Coca de glnie. 54. tmile Baumann. . . L'Immoli. Laur6at du Prilc Bai.tac 1922.

55. L4on Daudet. . . . . Le Voya,ee de Shakespeare. de l' >.cadbnie Goucourt.

56. Léon Tolstoi . . • . . La Sonate à Kreutxu, 57. Paul Bourget . . . • Les Détours du mar. de l' A~d6mle française.

58. Ch, de Bernard .. . La Femme de quarante ans. 59, J, et J. Tharaud.. . La Mai/resse servante. 60. a.i B•• de Marbot.. M!moires • • • (Wagram - Torrès

Vedras - Polotsk). 61. Henri de Régnier. . R.omaitre Mirnumlt. de l'Aoadhnle lrançaise..

62. Jean Rameau..... Le Fuseau d'or. 63. Paul Bourget.. , . . Cra,lk é,ugme. de 1'Acadfmie lrançaise.

64. Alphonse Daudet. . La Pdite Paroisst, 65. Henry Bordeaux. . Les R.oqtuvil/ard. de I' Acad6oùe lra.oçalse.

66. 67. 68. ®.

Jean Afoard . . . . . Gnston Chérau.... Jean Nesmy.•.• ,. V• E.-M, de Vogd.é.

Dlamant noir. Champi-Tortu. Le Roman d, la forti. L~ Morls qui parlenJ.

de l' Aeadtmie fraoçal,e.

70. Martial-Piéchaud. . Le R.etour dans la nuit. 71. Paul Bourgot . • • . Les Dewc S®rs. de I'Académio fraoça>••·

Madame d'Épone. 73. Ivan Tourgueneff . Lts Eaux prlntanières. 74. G" B.. de Marbot. . M!moires * >:: * * (La B!rlsina Leipzig - Waterloo).

72. Brada . . • . . . . . .

Volr à la fin du volume les titres de la premièro sério.


BIBLIOTHÈQUE PLON

MÉMOIRES DU GÉNÉRAD

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DE

MA·RBOT ..... J'eogage le colooèl Marbot à continuer à écrire pour la dUen1e dc la cloirc d!\S arméM frauç..fses et à eo C<!tlfoodre k• c•lomniateurs et !es a{)llstats. (TlWl'A>fEN1' DI< NAPOLtON,)


DÉJA PARUS DANS LA BIBLIOTHÈQUE PLON Kémoires du général baron de Marbot. ToME TOME

TOME TOME

I. -- Gtnes-Austerlitz. Il. - Eylau-Madrid-Essling. III - Wagram-Torrès-VédYas-Polotsk. IV. - La Bérezina-l.eipztg-Waterloo.


"

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL

8°N DE MARBOT **** LA BÉRÉSINA -

LEIPZIG

WATERLOO

PARIS L:CBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT ET C'", IMPRIMEURS-tOJTEURS

8,

RUR GAT1.ANCIÈRR·6•


D~ott, de reprotluctioo et de traducttoo Nl1~v6s pour tous p~y,.


MÉMOIRES DU GltNl1RAL

BARON DE MARBOT

CHAPI TRE PREMIER Affalre de Jnkoubowo ou Klla,tltsoul. -

Jc suls bless6.

A pdnc les <livers corps d'armée qui nolls avaient pré<hlés à Polotsk s'en furent-ils éloignés, pour, allcr rcjoind:rc l'Empereur à Witep~k, qu'Oudinot, entassant toutes ses tru,1pes en une scule et immense colonne sur la route de S lint·Pétersbour~, marcha le 29 juillet sur l'armée de Wittgmstein, qu on savait étre postée à dix licues cle nous, entre deux petites viUes nommécs Scbej et Newel. Nous tillàmes cc jour-là coucher sur les rives de.la Drissa. Cet affi.uent de ia Duna n'est encore qu'un fort ruis~-eau devant le relais de Siwotschina, où il est traversé par la grande r oute de Pétcrsbourg; et comme il n'existait pas de pont, le gouvernement russe y avait suppléé en faisant abattre des deux còtés, en pente douce, les hautes berges qui l'encaissent; et, en pavant le fond du ruisseau sur une largeur é$ale à celle de la routc, on avait établl un gué fort prattcable, mais à droitc et à gaucbe duquel !es troupes et les chariots ne pouvaient passer, tant le rivage est esr.arpé. Je crois devoir donner cettc exJ?.lication, parce que troi~ jours après ce lieu fut le tbtatre d'un engagement des plus vifs. Le lendemain 30, mon régiment étant de service, je pris la téte de l'avant-garde et, suivi de tout le corps d'ann~. j~ traversai le gué de la Drissa. La chalem était accablunte, et dans les bl6s couvert.~ de pou~ière qui


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bordaient la route, on voyait deux larges zones où la paille couchée et écrasée, comme si un rouleau y avait été trainé plusicurs fois, indiquait le passage de fortes colonnes d'infanterie. Tout à coup, auprès du relais de poste de Kliastitsoui, ccs indices disparaissaient des bords dc la grande route et se reproduisaient à sa gauchc sur un large chemin vicina.I qui aboutit à Jakoubowo. Il était évident que l'ennemi avait quitté sur ce point la direction de Sebej pour se jcter sur notre flanc gauche. La chose me parut grave I J'arrétai nos troupes et envoyai prévenir mon général de brigade. Mais le maréchal, qui marchait ordinaircment cn vue de l'avant-garde, ayant aperçu cette halte, accourut au galop, et malgré les observations dcs généraux Castex et Lorencez, il m'ordonna de continuer la marche par la grande route. A peine avais-je fait une lieue, que j'aperçois venant à nous un kibick, ou calèche russe, attclé de deux chevaux de poste!. .. Je le fais arréter et vois un officier ennenù qui, assoupi par la chaleur, s'était couché tout de son long dans le fond du kibick. Ce jeune homme, fìls du seigneur auquel appartenait le relais de Kliastitsoui que je venais de quitter, était aide de camp du général Wittgenstein et rcvenait de Pétersbourg avcc la réponse aux dépéches dont son général l'avait chargé pour son gouvernement. Rien ne s1urait peindre sa stupéfaction, lorsque, réveillé en sursaut, il se trouva en présence de nos chasseurs à figures rébarbatives et aperçut non loin de là de nombreuses colonnes françaises I Il ne pouvait concevoir comment il n'avait pas rcncontré l'annéc de Wittgenstein, ou au moins quelques-uns de ses éclaireurs, entre Sebej et le point où nous étions ; mais cet étonnement confirmait le général Castex et moi dans la pensée que Wittgenstein, pour tendre un piège à Oudinot, avait brusque· ment quitté la route de Pétersbourg pour se jeter sur la gauche et sur l'arrièrc-garde de l'armée française, qu'il alfait attaquer cn flanc et en queue I En effet, nous enten· dimes bicnt6t le canon, et peu après la fusillade. Le maréchal Oudinot, quoique surpris par une attaque aussi imprévue, se tira assez bien du mauvais pas où il s'était engagé. Faisant faire un à gauche aux diverses fractions de sa colonne, il se mit en tigne en face de Wittgenstein, dont iI repoussa si vigoureusement lcs premières attaques que le Russe ne crut pas devoir les renouveler ce jour-là, et se retira derrière Jakoubowo. Mais sa cava-


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9 lerie avait eu un assez beau succès, car elle avait pris sur nos derrières un millier d'hommes et une partie des équipages de l'armée française, entre autres nos forgcs de campagne. Ce fut une perte immense, dont la cavalerie du ze corps se ressentit péniblement pendant toute la campagne. Après cet engagement, les troupes d'Oudinot ayant pris position, la brigade Castex reçut l'ordre de rétrograder jusqu'à Kliastitsoui, afin de garder l'embran·chement des dcux routes, où l'infanterie du général Maison vint se joindre à nous. L'officier russe, prisonnier dans la propre maison de son père, nous en fìt les honneurs avec beaucoup de gràce. Cependant, un combat sérieux se préparant pour le lendemain, les commandants des deux armées prirent leurs dispositiom, et au point du jour les Russes marchèrent sur la maison de poste de Kliastitsoui où s'appuyait la droite des Français. Bien qu'en de telles circonstances les deux régiments fussent employés, néanmoins celui qui était de service se mettait en première ligne. C'était le tour du 248 de chasseurs. Pour éviter toute hésitation, le brave général Castex vient se placer en tete du régiment. le conduit rapidement sur les bataillons russes, les enfonce et fait 400 prisonniers, en n'éprouvant qu'une perte légère. Castex entrc couragcusement le premier dans les rangs et?,nemis ; son cheval fut tué d'un coup dc ba'ionnette, et le général, dans sa chute, eut un pied foulé. Il ne put pendant plusieurs jours diriger la brigade, dont le colone} A... prit le commanclement. Les bataillons russes que fo 248 venait de sabrer avaient été remplacés sur-le-champ par d'autres, qui débouchaient de Jakoubowo et s'avançaient sur nous rapidement. Le maréchal ayant alors envoyé à M. A... l'ordre de les attaquer, celui-ci commanda le passage de ligtte en avanti ce que j'exécutai aussitot. Arrivé en première ligne, le 238 , s'étant remis en bataille, marcha vers l'infanterie russe, qui s'arréta et nous attendit de pied ferme: c'était le régiment de Tamboff. Dès que nous fiìmes à bonne portée, je commandai la charge !.. . Elle fut exécutée avec d'autant plus de résolution et d'ensemble que mes cavaliers, outre leur courage habituel, étaient vivement stimulés par la pensée que leurs camarades du 248 suivaient des yeux tous leurs mouvements !.. . Les ennemis commirent la faute énorme, selon moi, de démunir leur ligne de tout son feu à la fois, en nous tirant


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une bo,dét, qui, mal ajustée, ne tua ou blessa que quelques hommes et quelques chevaux : un feu de file eùt été bien plus meurtder. ~s Russes voulurent recharger leur:, armes, mais nous ne leur en laissa.mes pas le temps ; nos excellents chevaux, lancés à fond de train, arrivèrcnt sur eux, et le choc fut si violent qn'une foule d'cnnemis fnrent jetés à terre !... Beaucoup se relevèrent ·en essayant de se défendre avec la ba10nnette contre les coups de pointe de nos chasseurs ; mais après avoir essuyé de grandes pertes, ils reculèrent, puis se débandèrent, et un bon nombre furent tués ou pris en fuyant vers un régiment de cavalcrie qui arrivait à leur secours. C'étaient les hussards de Grodno. J'ai remarqué que lorsqu'un corps en a battu un autre, il conserve toujours sa supériorité sur lui. J'en vis ici une nouvelle preuve, car les chasseurs du 238 s'élancèrent comme sur une proie facile contre lcs hussarò.s de Grodno qu'ils avaient jadis si bien battus ò.ans le combat de nuit de Drouia, et lcs hussards, ayant recoonu leurs vainqueurs, s'enfuirent à toutes jambes I Ce régimcnt fut pendant tout le 'reste de la campagne en face du 23e, qui conserva toujours sur lui lo meme asccndant. '.Pendant que Ies événemcnts que je viens de mconter se passaient à notrc ailc droite, l'infanterie du centre et de la gauche ayant attaqué les Russes, ceux-ci, battus sur tous les points, abandonnèrent le champ de bataillc, et à la tombée de la nuit ils allèrent prendre position à une liette de là. Notre armée garda celle qu'clle occupait entre Jakoubowo et l'embranchement cle Kliast itsoui. La joie fut grande ce soir-là dans les bivouacs de la brigade, ca.r nous étions vainqueurs !. .. Mon régiment avait pris le drapeau des fantassins de Tamboff, et le 24° s'était aussi emparé de celui du corps russe qu'il avait enfoncé; mais le contentement qu'il éprouvait se trouvait affaibli par le regret de savoir ses deux chefs d'escadrons blcssés. Le premier, M. Monginot, était sous tous lcs rapports un offìcier du ph.1.s grand mérite ; le second, frère du colone!, sans avoir Ies talents ni l'esprit de son ainé, était un officier des plus intrépides. Ces deux chefs d' cscadrons se rétablirent promptement et fìrent le reste de la campa(f11e, Lorsq11'un corps cherche à tourner son ~nnemi, il sexpose à étre tourné lui-m@me. C'est ce qui était arrivé à Wittgenstein, car ce général, qui le 29 avait quitté la route de Pétersbourg pour se jeter sur la gauche et sur les der-


rt tihcs de l'armée françaisc, avait compromis par là sa Ji~oc de communication dont Oudinot anrait pu le sép:ncr complètcment, si, après l'avoir battu le 30, il l'efit poussé vigourcusement. La situatiun du général nisse était d'autant plus dangereuse que, placé cn face d'une arméc victori('use qui lui barrait le chemin d" la retraite, il apprit quo le maréchal MacdonalJ, après avoir passé la Duna et pris la place de Diinabourg, avançait sur ses dcrrières. Pour sortir de ce mauvais pas, Wittgenstein avait habilement employé toute la nuit après le combat pour faire à tmvers champs un détour qui, par J akoubowo, ramenait son armée sur la route dc Saint-l>étersbourg, au delà du relais de Kliastitsoui. Mais craignant que la droite des Français, postée à peu de distancc de ce point, ne vint fondre sur ses troupes pendant leur marche de fio.ne, il avait résolu de l'en empecher en attaquant luiméme notrc aile droite avec des forces supérieures, pendant que le gros de l'armée, exécutant son mouvement, regagnerait la route de Saint-Pétcrsbourg et rouvrirait ses communications avec Sebcj. Le lendemain 31 juillet, mon régiment prenait le service au lever de l'aurore, lorsqu'on s'aperçut qu'une partic de l'armée enncmie, battue la veille par nous, ayant contourné la pointe de notre aile clroite, était en plcine retraite sur Sebej, tandis que le surplus venait nous attaqucr à Kliastitsoui. En un clin d'rell, toutes les troupcs du maréchal Oudinot furent sous les arrnes ; mais pendant quc les générau.ic prenaient lcurs dispositìons de combat, une forte colonne dc grenadiers russes, attaquant nos alliés de la légion portugaisc, les mit dans un désordre complet ; puis elle se dirigeait vers la vaste et forte maison du relais, poìnt impcrtant dont elle allait s'emparer, lorsque le maréchal Qudinot, toujours l'un des premiers au feu, accourt vers mon régiment d6jà rendu aux avantpostes, et m'ordonne de tàcher d'arrNer, ou du moins de retarder la marche des enncmis jusqu'à l'arrivée de notre infanterie qui s'avançait rapidement, Jenlève mon régiment au galop et fais sonner la chargc, en prenant obliquement la ligne ennemie par sa. droitc, ce qui géne infiniment le feu de l'infanterie; aussi cclni que lcs grenadiers cnncmis firent sur nous fot-il presquc nul, et ils allaient étro sabrés vigourcusement, car le désordre éta.it déjà parmi eme, lorsque, soit par instinct, soit sur le commanden,ent dc lcur chef, ils font è.emi-tour et gagncnt en


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courant un large fossé, qu'en venant ils avaient laissé derrière eux. Tous s'y précipitèrent, et là: couvcrts jusqu'au men ton, ils commencèrent un feu de file des mieux nourris. J'eus tout de suite six à sept hommes tués, une vingtaine de blessés, et reçus une balle au défaut de l'P,paule gauche. Mes cavaliers étaient furieux; mais notre rage était impuissante contre des hommes qu'il nous était physiquement impossible de joindre !... Dans ce moment critique, le général Maison, arrivant avec sa brigade d'infanterie, m'envoya l'ordre de passer derrière ses bataillons; pub il attaqua par les deux flancs le fossé, dont les défensenrs furent tous tués ou pris. Quant à moi, grièvement blessé, je fus conduit auprès du relais. On me descendit de cheval à grand'peine. Le bon docteur Parot, chirurgien-major du régiment, vint me panser; mais à peine cette opération était-elle commencée, que nous fumes obligés de l'interrompre. L'infanterie russe attaquait de nouveau, et une grele de balles tombait autour de nous I Nous nous éloignames clone hors de la portée des fusils. Le docteur trouva ma blessure grave : elle eut été mortelle si les grosses torsades de l'épaulette, que la balle avait dG. traverser avant d'atteind.re ma personne, n'eussent changé la direction et beaucoup amorti la force du coup. Il avait néanmoins été si rude que le haut de mon corps, poussé violemment en arrière, était allé toucher la croupe de mon cheval ; aussi les officiers et chasseurs qui me suivaient me crurent-ils mort, et je serais tombé si mes ordonnances ne m'eussent soutenu. Le pansement fut très douloureux, car fa balle s'était incrustée dans Ics os, au point où le haut du bras se joint à la clavicule. Il fallut, pour l'extraire,· élargir la plaie, dont on voit encore la grande cicatrice. Je vous avouerai que si j'eusse alors été colonel, j'aurais suivi les nombreux blessés dù corps d'armée qu'on dirigeait vers Polotsk, et que, passant la Duna, je me serais rendu dans quelque ville de Lithuanie pour m'y faire soigner. Mais je n'étais que simple chef d'escadrons; l'Empereur pouvait en une 1ournée de poste arriver à Witepsk, passer une revue du corps, et il n'accordait rien qu'aux militaires présents sous les armes. Cet usage, qui, au premier aspect, paraìt cruel, était néanmoins basé sur l'intéret du service, car il stimulait le zèle des blessés, qui, au lieu de trainer dans les hOpitaux, s'empressaient de rejoindre leurs corps respectifs dès que leurs forces le


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permettaient. L'effectif de l'armée y gagnait infiniment. A toutes les raisons dites plus haut, se joignaient mes succès devant l'ennemi, mon attachement au régiment, ma récente blessure reçue en combattant dans les rnngs, tout m'engageait à ne pas m'éloigner. Je restai donc, malgré les douieurs intolérables que j'éprouvais, puis, après avoir mis mon bras en écharpe tant bien que mal et m'etre fait hisser à cheval, je rejoignis mon régiment.

CHAPITRE II Défilé des marais de Sebej. - Retraite. - Brillante affaire du gué de Sivotscbioa. - Morl de Kouloiefl. - Retour offe11sif. - Deroiers adieux.

Depuis que j'avais été blessé, l'état des choses était bien changé; nos troupcs avaient battu Wittgenstein et fait un grand nombre de prisonniers. Cependant, les Russes étaient parvenus à gagner la route de Saint-Pétersbourg, par laquelle ils effectuaient leur retraite sur Sebej. Pour se rendre du relais de Kliastitsoui à cette ville, il faut traverser le très vaste marais de Khodanui, au milieu duquel la grande route est élevée sur une digue formée par d'immenses sapins couchés les uns auprès des autres. Un fossé, ou plutòt un canal large et profond, règne des deux cotés de cette digue, et il n'existe aucun autrc passage, à moins de se jeter bien loin de la direction de Sebcj. Cc défilé a près d'une lieue de long, mais la route en bois qui en assure la viabilité est d'une largeur très considérable. Aussi, dans l'impossibilité de placer des tirailleurs dans le marais, les Russes se retiraient-ils en épaisses colonnes par cette route factice, au delà de laquelle nos cartes indiquaient une plaine. Le maréchal Oudinot, voulant compléter sa victoire, avait résolu de les y suivre. A cet effet, il avait déjà engagé sur la route du marais la division d'infanterie du général Verdier, que devait suivre d'abord la brigade de cavalerie Castex, puis tout le corps d'armée. Mon régiment n'était pas encore entré en ligne lorsque je le rejoignis.


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En me voyant me replacer à leur téte malgré ma blessure, officiers, sous-officiers et chasseurs me reçurent pat une acclamation générale, qui prouvait l'estime et l'attachement que ces braves gens avaient éonçus pour moi ; j'en fus profondément touché.• Je fus surtout pénétré de reconnaissance pour la satisfaction qu'exprima,-en me revoyant, mon camarade, le chef d'escadrons Fontairte. Cet officier, quoique fort brave et très capable, avait si peu d'ambition qu'il était resté dix-huit ans simple capitaine, avait refusé trois fois le grade de chef d'escadrons et ne l'avait accepté que sur l'ordre forme! de l'Empereur. Je repris donc le commandement du 2~, qui pénétra dans le marnis à la suite de la division Verdier, sur laq nelle les derniers pelotons de la colonne ennemie s'étaien t bornés à tirer de loin quelques coups de fusil tant qu' on fut dans le défilé ; mais, dès que nos fantassins débouchèrent dans la plaine, ils aperçurent l'armée russe <léployée, dont l'arlillerie les reçut p2..r un feu ten-ible. Cependant, malgré leurs pertes, les bataillons français n'en continuèrent pus moins à marcher en avant. BientOt ils se trouvèrent tous hors du défilé, et ce fut à mon régiment à para.itre dans la plaine, à la téte de la brigade. Le colonel A... , qui la commandait provisoirement, n'étant pas là pour nous di.J.iger, je sont5çai à éloigner le plus possible mon régiroent de ce pomt dangereux et lui fis prendre le galop dès que l'infanterie m'eut fait plo.ce. J'eus néanmoins sept ou huit hotnmes tués et urt plus grand nombre de blessés. Le 24°, qui me suivait, souffrit aussi beaucoup. Il en fut de meme è,e la division d'infanterie du général Lcgrand; mais, dès qu'elle fut formée dans la plaine, le maréchal Oudinot ayant · attaqué les lignes ennemies, leur artillerie divisa ses feux sur plusieurs points, et la sortie du défilé serait devenue moins périlleuse pour les autres troupes, si Wittgenstein n'eut en ce moment attaqué avec toutes scc; forces celles que nous avions dans la plaine. La supériorìté du nombre nous contraignit à céder le terrain avant l'arrivée du reste de notre armée, et nous dumes battre en retraite vers le défilé de Khodanui. Heureusement, cette voie était fort large, ce qui nous pe-rmit d'y marcher facilement par pelotons. Du moment qu'on quittait la plaine, la cavalerie devenait plus embarrassante qu'utile; ce fut elle que le maréréchal fit retirer la première. Elle fut suivie par la divi~


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sion d'infantcrie Verdicr, dont le génétal venait d'~tre très grièvement blessé. La division Legrn.nd fit l'arrièregarde. Sa dernière briga.de, commandée par le général Albert, eut à soutenir un combat très vif au moment où ses derniers bataillons étaient sur le point de s'engager dans le marais; mais une fois qu'ils y furent en colonne, le général Albert ayant placé à la queue huit pièces de canon qui, tout en se rctirant, faisaient feu sur l'avantgarde cnnemie, celle-ci éprouva à son tour de grandes pertes. En effet, ses pièces ne tirant que fort rarement, parce que, après chaque coup, il fallait qu'elles fìssent un premier demi-tour pour continuer la poursuite et un second pour se remettre en batterie, mouvemcnts lents et fort embarrassants dans un défilé. L'attillerie russe nous fit dooc pcu de mal dans le passage du marais. La fin du jour approchait lorsquc les trou~ françaises, sortant du défilé, repassèrent devant Kliastitsoui et se trouvèrent sur les rives de la Drissa, au gué de Sivotschina, qu'elles avaient trnvcrsé le matin en poursuivant les Russes, après les avoir battus à Kliastitsoui. Ceux-ci venaient de prendre leur revanchc, car, après nous avoir fait perdre sept ou huit cents hommes dans la plaine, au delà du marais, ils nous poussèrent à leur tour l'épée dans les reins !... Pour mettre fin au combat et donner un peu de repos à l'armée, le maréchal Oudinot lui fit traverser le gué de Sivotschina et la mena camper à Biéloé. La nuit commençait, lorsquo les avant-postes laissés en observation sur la Drissa firent savoir que les ennemis passa.ient e.e cours d'eau. Le maréchal Oudinot, s'étant rendu promptement vers ce point, reconnut que huit bataillons russes, ayant sur leur front quatorze bouches à fou en batterie, vcnaient d'établìr leurs bivouacs sur la rive gauche, que nous occupions. Le surplus de leur arml-e était de l'autrc cOté de la Drissa, se préparant sans doute à la traverser le lendemain pour venir nous attaquer. Cette avant-gartlc était commandée par le général Koulnieff, homme fort entreprenant, mais ayant, comme la plupart des officiers russes dc cette époq_ue, la mauvaise habitudc de boire une trop grande qanhté d'eau-dcvie. Il parait qu'il en avait pris cc soir-là outre mesurc, car on ne saurait cxpliquer autrement la faute énorme qu'il commit en venant, avec huit bataillons seulement, camper à peu de distance d'une armée de 40 ooo hommes, et cela dans les conditions les plus défavorables pour lui. En


16 GÉNÉRAL BARON DE MARBOT efìet, le général russe avait, à deux ccnts pas dcrrière sa lignc, la Drissa, qui, à l'cxccption du gué, était infranchissablc, non point à cause du volume de ses eaux, mais parce que les bcrges, coupées à pie, ont une élévation de 15 à 20 pieds. Koulnieff n'avait ainsi d'autre retraite que ,par le gué. Or, pouvait-il espérer, en cas de défaite, que ses huit bataiHons et qnatorze canons s'écouleraient asscz promptement par cet unique :passagc devant les forces considérables de l'armée frança1se, qui pouvait d'un instant à l'autre fondre sur eux du Jieu voisin qu'elle occupait, à Biéloé? Non!. .. Mais il parait que le général Koulnieff était hors d'état de fairc ces réflexions lorsqu'il plaça son camp sur la rive gauchc du ruisseau, On doit donc s'étonner que pom l'établisscment de son avant-garde, le général en chef Wittgenstein s'en soit rapporté à Koulnieff, dont il dcvait connaitre les habitudes d'intempérance. Pendant que la tete de colonne des Russes se portait arrogamment à une aussi pctite distance de nous, une grande confusion régnait, non parmi }es troupes françaises, mais parmi leurs chcfs. Le maréchal Oudinot, homme dcs plus braves, manquait de fixité dans ses résolutions, et passait cn un instant d'un projet d'attaquc à des dispositions de retraite. Les pcrtes qu'il venait d'éprouver vers la fin de la journée de l'autre cf>té du marai~ l'ayant jcté dans une grande perplexité, il ne savait comment faire pour exécuter les ordres de l'Empereur, qui lui enjoignaient de refouler Wittgenstein sur la route de Saint-Pétersbourg, au moins jusqu'à Sebej et Newel. Ce fut donc avec grande joie que le maréchal reçut pendant la nuit une dép~che qui lui annonçait la très prochaine arrivée d'un corps de Bavarois commandés par le général Saint-Cyr, que l'Empereur plaçait sous scs ordrcs. Mais au lieu d'attendre ce puissant renfort dans une bonne position, Oudinot, conseillé par le général d'artillcrie Dulauloy, voulait aller recevoir les Bavarois en faisant rétrogradcr toute son armée jusqu'à Polotsk !... Ccttc pensée inexplicable trouva une très vive oppo5ition dans la réunion dc généraux convoqués par le maréchal. Le brave général Legrand expliqua que, bien que nos succès de la matinée eussent été contre-balancés par les pertcs de la soirée, l'arméc était cependant on ne peut mieux disposéc à marchcr à l'ennemi; que la faire battre en retraite sur Polotsk lit:rait ébranler son moral et la


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présenter aux Bavarois comm.e une troupe valncue venant chercher un rcfuge auprès d'eux; cnfin que cette pensée seule devait indigner tous les creurs français. La chaleureuse allocution de Legrand ayant réuni les suffrages de tous les généraux, le maréchal déclara renoncer à son projet de rctraite. Il restait à résoudr~ une question fort importante. Que fora-t-on dès que le 1our paraitra? Le général Legrand, avec l'ascendant que lui donnaient son ancienneté, ses beaux services et sa grande habitude de la guerre, proposa de profiter de la faute commise par Koulnicff pour attaquer l'avant-garde russe, si imprudernment placée sans appui sur la rive occupée par nous, et de la rejetcr dans la Drissa qu'il avait à dos. Cet avis ayant été adopté par le maréchal et tout le conseil, l'exécution en fut confiée au général Legrand. Le camp dc l'armée d'Oudinot était situé dans une forét de grands sapins fort cspacés entre eux. Au delà, se trouvait une immense clairière. Les lisières du bois prenaient la forme d'un are dont les deux pointes aboutissaient à la Drissa. qui figurait la corde de cet are. Le bivouac des huit bataillons russes se trouvait établi très près de la rivière, en face du gué. Quatorze canons étaient en batterie sur le front de bandière. Le général Legrand, voulant surprendre l'ennemi, prescrivit au général Albert d'envoyer dans chacune des dcux parties du bois qui figuraient les còtés de l'arc, un régiment d'infanterie qui, s'avançant vers les extrémités de la corde, devait prendre en flanc le camp ennemi, dès qu'il entendrait la m:nche d'un régiment de cavalerie; celui-ci, sortant du l>ois par le ccntre de l'arc, devait fondrc à toutcs jambes sur les bataillons russes et lcs pousscr dans le ravin. La tache qu'avait à remplir la cavalerie était, cornme on le voit, la plus périllcuse, car non seulement eJle devait attaciuer de front la ligne ennemie gamie de 6 ooo fusils, mais essuyer le fcu de quatorze pièces 'd'artillerie avant dc joindrc les ennenùs I Il est vrai qu'en agissant par surprise, on espérait trouver les Russe.s endormis et éprouver peu dc résistance. Vous venez de voir que mon régiment, ayant pris le service le 31 juillet au matin à Kliastitsoui, l'avait fait pendant toutc la joumée. Il devait par conséquent, selon la règle établie, étre relcvé par le 24e le 1cr aout, à. une heure du matin. Ce régiment fut donc commandé pour l'at·


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taque, et le mien devait rester en résprve, -car l'espace vide cntre le bois et le ruisseau ne poì.lvait contenir qu'un seul régiment de cavalcrie. Le colone! A... se rendit auprès d'Oudinot, et lui fit observer qu'il y avait à craindre que pendant que nous nous préparions à combattre les troupcs de Wittgenstein placées devant nous, ce général n'eut dirigé vers notre droite une forte colonne pour passer la Drissa à un gué existant probablement à trois lieues en amont du point où nous étions, gagner nos derrières et enlever nos blessés et nos équipages; qu'il serait donc convenable d'envoyer un régiment de cavalet"ie observer le gué dont il parlait. Le maréchal adopta cette idée, et le colonel A ... , dont le régiment venait de prendre le service, le fit promptcment monterà cheval, et, l'emmenant dans l'expédìtion qu'il avait conçue, laissa au 238 lcs risques du combat qui allait s'engager. Mon brave régiment reç1.1t avec calm.e l'annonce de la périlleuse mission qui lui était confiée et vit avec plài.sir le maréchal et le général Legra~d pa.sser sur son front pour présider aux préparatifs de l'attaque importante que nous allions faire. A cette époque, tous les régiments français, à. l'exception des cuirassiers, avaient une compagnie de grenadiers, nommée compagnie d'élite, qui tcnait habituellement la droite de la ligne. Celle du 23'3 était donc ainsi placée, lorsque le &énéral Legrand fìt observer au maréchal que les ennem1s ayant leur, artillerie en àvant de leur centre, et les dangers devant étre par conséquent beaucoup plus grands sur ce point, il conviendrait de le faire attaquer par la compagnie d'élite, composée des horumes les plus aguerris et des meilleurs chevaux, afìn d'éviter une hésitation qui pourrait compromettre le résultat de l'opéra.tion. En vain, j'assurai que le régiment, presque entièrement fonné d'anciens soldats, était sous tous !es rapports rnoraux et physiques aussi solide sur un point que sur uh autre, le marécbal m'ordonna de placer la compagnie d'élite au centre du régiment. J'obéis; pt1is, ayant réuni les oflìciers, je leur expliquai à demi-voL'< ce que nous allions exécuter, et je les prévins que pour mieux surprendre les ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et mc bomerais à celui de Oha,gezl lorsque notre IignP, serait à pctite portée du canon ennemi. Tout étant bien convenu, le régiment sortit du bivouac dans le plus grand silence aux premières lueur$


19 du crépuscule, et traversa avec assez de facilité le bois dont les grands arhres étaicnt très espacés ; puis nous entràines dans la clairière unie au bou t de laquelle r,e trouvait le camp russe. Seul de tout le régiment, je n'avais pas le sabre à la main, car la droite, celle qui restait libre, était employée à tenir les rénes de mon chcval. Vous comprencz ce qu'il y avait de pénible dans cette position pour un officicr de cavalerie qui va s'élanccr sur les ennemis I... Mais j'avais tenu à marcher avec mon régi• ment et me plaçai cn avant de la compagnie d'élite, ayant auprès de moi son intrépidc capitainc, l\I. Courteau, un des mcilleurs officiers de te corps et celui que j'affectionnais le plus. Tout était parfaitement tranquille dans le camp des Russes, vers lequel nous avancions à petits pas, sans bruit, et j'avais d'autant plus d'espoir de le surprendrc que le général Koulnieff n'ayant fait passer le gué à aucun d6tachement dc cavalerie, nous n aporcevions pas de vedettes et distinguions seulement, à la lueur affaiblie des feux, quelques rares sentinelles d'infanterie, placées si près du camp, qu'entre leur avertissement et nofre brusque apparition, il était probable que Ics Russes ne pourraient se préparer à la défonse. Mais tout à coup deux vilains Cosaqucs, gens r6deurs et m6fiants, parai~sent à cheval, à trente pas de ma tigne, la considèrent • un moment, puis s'enfuient vers le camp, où il était évident qu'ils allaient signaler notre arrivée !... Ce contrctemps mc fut très désagréable, car sans lui nous serions certainemcnt arrivés sur les Russes sans perdre un seul hommc. Ccpendant, comme nous étions découverts et approchions d'ailleurs du point où j'avais résolu d'accélérer la marche, je rnis mon cheval au galop. Tout lo régiment fit de méme, et bic:ntòt je fis entendre le com• mandement : « Chargez ! » . A ce signal, tous mes intrépides cavaliers s'élancent rapidement avec moi vers le carnp, où nous tombon~ comme la foudre I... Mais l'a.larme venait d'y étre donnéc par Ies deux Cosaques I Les artilleurs, couchés auprès dc Ieurs pièces, saisissent leurs lances à feu, et quatorze canons vomissent à la foìs la mitraille sur mon régiment ! Trente-sept hormnes, dont dix-neuf è.e la compagnie d'élite, furent tués raides ! Le brave capitaine Courtcau fut dc ce nombrc, ainsi que le lieutenant Lallouette I Les artilleurs russes essayaient de recharger leurs pièces, lorsMtMOIRES


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qu'ils furent hachés par nos cavaliers I Ncus· avions peu de blessés, presque tous les coups ayant été mortels. Nous eumes une quarantaine de chevaux de tués. Le mìen fut estropié par un biscaien; il put néanmoins me porter jusque dans le camp, où les fantassins russes, réveillés en sursaut, couraient déjà aux armes. Ces hommes se voyant rudement sabrés par nos chasseurs à cbeval qui, d'après mes instructions, s'étaient placés dès l'abord entre eux et les rangées de fusils, fort peu purent saisir les leurs et faire feu sur nous, d'autant moins qu'au bruit de l'artillerie, les deux régiments d'infanterie du général Albtrt, sortant du bois, s'étaient élancés au pas de coursc sur les extrémités du camp, où ils passaient au fil de la baionnette tout ce qui essayait de se défendre. Les Russcs en désordre ne pouvant résisler à cette triple attaque, une grande partie d'entrc eux qui, arrivés la nuit au camp, n'avaient pu distinguer la hauteur des berges de la rivière, voulurent s'échapper dans cette direction et tombèrent de quinze à vingt pieds sur des roches où presque tous furent brisés : il en périt beaucoup I Le général Koulnieff, à peine réveiHé, se réunit cependant à un groupe de 2 ooo hommes, dont le tiers tout au plus avait des fusils, et suivant machinalement cette masse désordonnée, il se présenta devant le gué. Mais, en pénétrant dans le camp, j'avais fait occuper ce point important par 500 à 600 cavaliers, dont faisait partie la compagnie d'élite qui, exaspérée par la mort de son capitaine, s'élança en fureur sur les Russes, dont elle fit un très grand massacre I. .. Le général Koulnieff, que déjà l'ivresse faisait chanceler sur son cheval, ayant attaqué le maréchal des logis Legendre, celui-ci lui plongea son sabre dans la gorge et l'étendit mort à ses picds I. .. M. de Ségur, dans sa narration de la campagne de 1812, fait tenir au général Koulnieff mourant un discours à l'instar des héros d'Homère. J'étais à quelques pas du sous-officier Legendre lorsqu'il passa son sabre dans la gorge de Koulnieff, et je puis certifier que ce général russe tomba sans proférer un seul mot (1) I... La victoire des fantas(1) On lit dans le livre de M. de Ségur : • La mort de Koulnieff fut, dit-o,n, héroique; un boulet lui brisa !es deux jambes et l'abattit sur ses propres canons; alors voyant )es Français s'approcher, il arracha ses décorations et, s'indignant contre lui-méme de sa témérité, il se condamna à mourir sur le lieu m~e de sa taute en ordonnant aux siens qe l'abandonper. •


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sins du général Albert et du 2'39 fut complète. Les ennemis eurent au moins 2 ooo hommes tués ou blessés, et nous leur fimes près de 4 ooo prisonniers ; le surplus périt en tombant sur !es rochers aigus. Quelques Russes des plus lestes parvinrent à rejoindre \Vittgcnstein, qui, en apprenant la sanglante défaite de son avant-garde, se rnit en retraite sur Sebej. Le rnaréchal Oudinot, cnhardi par l'éclatant succès qu'il venait d'obtenir, résolut dc poursuivre les Russes et fit, cornme la veille, passer l'armée sur la rive droite de la Drissa, mais pour donner aux régiments d'infanterie de la brigade Albert ainsi qu'au 236 de cbasseurs à cheval le temps <le se remettre des fatigues du combat, le maréchal les laissa en observation sur le charnp de bataille dc Sivotschina. Je profìtai de ce repos pour procéder à une cérémonie dont on s'occupe bien rarcmcnt à la guerre. Ce fut de rendre !es derniers devoirs à ceux de nos braves camarades qui venaient d'étre tués l... Une foss considérablc les reçut tous, rangés selon leurs grades, ayant le capitaine Courteau et son lieutenant sur le front de la ligne I Puis les quatorze canons russcs, si courageusement cnlevés par le 236 , furent placés cn avant de cette tombe militaire I Ce pieux dcvoir accompli, je voulus faire panser ma òlessure dt! la veille, qui mc causait des douleurs affreuses, et fus pour cela m'asseoir à l'écart sous un immense sapin. T'y aperçus un jeune chef de bataillon qui, adossé contre le tronc dc l'arbre et soutenu par deux grenadicrs, fermait péniblcment un pctit paquct dont l'adrcssc était tracéc avec du sang !... C'était le sien I... Cet officier, appartenant à la brigade Albcrt, vcnait de recevoir, à l'attaque du camp russe, un affrcux couJ? dc baionnette qui lui avait ouvcrt le bas-vcntre, d'où s échappaient !es intestins I... Plusicurs étaient pcrcés, et, quoique le pansement eut été fait, le sang coulait toujours : le co11p était morte! I. .. Le malheureux blessé qui ne l'ignornit pas, avait voulu, avant de succomber, faire ses adieux à une dame qu'il chérissait; mais après avoir écrit, il ne savait à qui confier ce précieux dépòt, lorsque le hasard me conduisit auprès de lui. Nous ne nous connaissions que de vue ; néanmoins, pressé par les approchcs de la mort, il me pria d'une voix presque éteinte, dc lui rendre deux services; et, après avoir fait éloigncr de quelqucs


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pas les grenadiers, il me donna le paquèt er, disant, les larmes aux yeux : « Il y a 1m portrait I » Il me fit promettrc de le rcmettrc sec1èteme1~t cn mai11s pr0pref., si j'étais -.issez heureux pour rctoumer un jour à Paris; • du reste, ajouta-t-il, ce n'cst pas prtlSSé, car il vaut mieux qu'on ne reç_oive ccci que longtemps après que je ne serai plus!... » Jc promis dc m'acquitter de cette nible mission, ce quc je ne pus exée11ter que deux ans plus tard, en 1814 l... Quant à. la seconde prière que m'adressa le jeune chef de bataillon, elle fut exaucée deux hcures après I Il lui était pénible dc penser ci.ue son corps serait déchiré par les loups, dont le pays fo1sonne, et il désirait que jc le fisse placer à còté du capitaine et des cavalier.; du 23° dont il avait vu l'entcrrement. Je m'y engageai, et ce malhcureux officier étant mort quclque temps après notre pénible tntreticn, jc mc confomla1 à ses demiers vreux I .

pe-

GHAPITRE III Nou,•cllc retraite d'Oqdinot. - M:irchcs et contrfmarches. - Le 2~ de chasseun est comblé dc réoornpcnfcs. - R~traìte sur Polotsk. - Le gfnfral Saint,Cyr. - Oudioot, blcssl:, cède le CQmmandcment à Saint-Cyt.

Profondément ému par ·cc lugubre épisoùc, jc réfléchissais fort tristcment, lorsquc je fus tiré dc mes reveries par le bruit lointain d'une très vive canonoade. Lcs deux armées étaicnt encore aux prises. En cffot, le maréchal Oudb!ot, après avoir passo dcvant le rc·lnis de Kliastitsoui, où j'avais été blessé la veille, ayant joint l'arrière-garde russe à. l'entréc du marais dont le débouché nous avait été si funeste vingt-quatre heure$ avant, s'était obstiné à y refouler l'armée ennemie; mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer ce dangereux dtHìlé, avait fait, avcc des forccs considérables, un rctour offcnsif contrc les 'troupes françaises, qui, après avoir éprouvé d'asscz grandes pertcs, se rctiraient suivies par les R.usses. On eut <lit qu'Oudinot et Wittgenstein jouaient une pnrtie de barrcs I... Quand l'un s'avançait, l'autre se retirait pour le poursuivre à son tour s'il battait en retraitc I... La


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nouvelle reculade d'Oudinot nous fut annoncée sur le champ dc bataillc de Sivotschina par un aide de camp qui apportait au général Albert l'ordre de conduirc sa briga.de et le 2'38 dc chassc11rs à deux licucs en arrière, dan~ la direction rlc Polot.sk. Au moment de partir, je ne votùus pa.c; abandonner les quatorzr pièces cnfcvées le matin par men régiment, et commc les chevaux avec lcsquels l'enncmi les avait amenées étaicnt tombés en notrc pouvoìr, on lcs attela, et nous ftmes cond•1ire l'artillcrie à notre prochain bivouac, d'où ce glorieux trophée du courage du 23~ fut di1igé la nuit suivante sur Polotsk; nos quator:r,e canons ne tardèrent pas à concourir très efficacement à la défensc de cettc ville. L'armée Oudinot battit en retraite ce méme jour jusqu'au gué dc Sivotschina qu'dle avait pas~é le matin en poursuivant Wittgenstcin, qui, rcndu plus circonspect par le désastrc éprouvé le jour mémc en ce licu par son avant• garde, n'osa aventurer aucun c:orps isolé sur la rive occupéc par nos troupes. Les deux années, ainsi séparées par la Drissa, prirent respcctivemcnt leurs positions de nuit. Mais le 2 aout, Oudinot ayant rapproché ses troupes de Polotsk, les hostilités cessèrcnt pour quelqt1<'S jours, tnnt les deux partis avaicnt. besoin de repos. Nous fumes rcjoints par le bon général Castcx ainsi quc par le 24e de chasseurs, qui en voulait beaucoup à son colone I de l'avoir éloigné au moment où c'était à lui d'attagucr le camp russe, tandis que dnns sa coursc vers la hautc Drissa, il n'avait pas vu un seul cnnemi ni trouvé le gué suppo~é. A:\'rès quelques jours de repos, \Vittgenstein porta une partte de ses troupes vers la basse Duna, d'où Macdonald mcnaçait sa droite. Le maréchal Oudinot ayant suivi dans cette dircction l'arméc russe, celle-ci fit voltefa.ce vcrs nous, et pendant huit à dix jours il y eut de nombreuses marchcs, contrcmarches et plusieurs engagetnents ;i:>artiels, dont il serait trop long C't trop pénible de faire l analyse, d'autant quc tout cela n'amena a·autre résultat que de fairc tuer des hommes fort inutilemcm, et de démontrer le peu de déci,ion dcs chefs des deux années. Le plus sérieux cles combats livrés pendant cette courtc période eut lieu le r3 aout, auprès du magnifique couvcnt de Valensoui, constr11it sur les bords de la Svolna, Cctte


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petite rivière, dont les berges sont très fangeuses, sépa. rait les Français des Russes, et il était évident guc celui des deux généraux qui tcnterait le passage de vive force sur un terrain aussi défavorable éprouverait un sang.l;mt échec. Wittgenstein ni Oudinot n'avaient donc pas le projet de franchir la Svolna sur ce point; mais au lieu d'aller chercher ailleurs un charnp de bataille sur lequel ils :pussent se mesurer, on les vit tous les deux prendre pos1tion sur ce cours d'eau comme pour se narguer mutuellement. Bientòt il s'établit d'une rive à l'autre une canonnade des plus vives et parfaitement inutile, puisque les troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de joindre leur adversaire, ce déplorable engagement ne pouvait avoir aucun avantage pour personne. Cependant Wittgenstein, pour ménager ses soldats, s'était bomé à poster quelques bataillons de chasscurs à pied dans les saules et dans les roseaux qui bordent le rivage, et tenait ses troupes hors de la portée des canons français, dont le feu bien nourri atteignait seulement quelques-uns de ses tirailleurs, tandis qu'Oudinot, s'étant obstiné, malgré les sages observations de plusieurs généraux, à rapprocher sa première ligne de la Svolna, éprouva des pertesqu'il aurait puet dù s'éviter. L'artillerie des Russes n'est pas, à beaucoup près, aussi bonne que la notre, mais elle se sert, en campagne, de pièces dites licornes, dont la portée dépassait celle des canons français de cette époque. Ce furent ces licornes qui firent les plus grands ravages parmi nos troupes. Le maréchal Oudinot, persuadé que nos ennemis allaient franchir la rivière, tenait non seulement une division d'infanterie à portée de !es repousser, mais il la faisait appuyer par la cavalerie du général Castex, précaution surabondante, car un passage, méme celui d'une petite rivière, demande plus de temps qu'il n'en faut aux défensev..cs pour accourir au-devant des attaquants. Mon régiment et le 24e de chasseurs n'en furent pas moins exposés pendant vingt-quatre heures aux boulets des Russes, qui nous tuèrent et estropièrent plusieurs hommes. Pendant ce combat, où les troupes restèrent très longtemps de pied ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot ava1t envoyé à Witepsk porter à l'Empereur le rapport des combats de Kliastitsoui ainsi que de celui de Sivotschina. Napoléon, voulant témoigner en particulier aux troupes qu'il ne les rendait pas responsables du peu


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de succès de notre marche, venait dc combler le z• corps de récompenses, tant en avancement, qu'en décoratiom;. Après avoir bien traité l'infanteric, Sa Majcsté accordait quatre croix de la Légion d'honncur à chacun des régimen ts de cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre d'envoi quc l'Empereur, pour exprimcr au 238 dc chasseurs à cheval la satisfaction qu'il éprouvait pour sa belle conduite à Wilkomir, au pont oo Di.inabourg, au combat de nuit de Drouia, à Kliastitsoui, et surtout à l'attaque du camp russe de Sivostchina, lui envoyait, en sus des qnatre récompenses données aux autres régiments, quatorze décorations, une pour chaque canon enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnieff I... J'avais donc dix-huit croix à distribuer à mon brave régiment. L'aide dc camp n'avait pas apporté les brevcts, mais le major général suppléait à cet envoi en chargeant !es chefs de régiments de désigncr !es militaires qui devaient Ics recevoir et de lui en faire passer l'état. J'a.ssemblai tous les capitaines et, après m'étre éclairé de leur avis, ic dressai ma liste et fus la présenter au maréchal Oudinot, en le priant de me permettre de la fairc connaitre sur-le-champ au régiment : « Comment, lei, sous les boulets !... - Oui, monsieur le maréchal, sous Ics boulets ... Ce sera plus chevaleresque I... Le général Lorencez, qui, comme chef d'état-major, avait libellé le rapport des divers combats, et fait un très grand éloge du 238 de chasscurs, ayant été de mon avis, le maréchal consentit à ma demande. Les décorations ne devaient arrivcr que plus tard, mais j'envoyai chercher aux équipages une pièce de ruban que j'avais dans mon portemantcau, et après y avoir fait couper dbc-huit morceaux, j'a.nnonçai au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par l'Empereur. Puis faisant sortir des rangs les élus à tour de rOle, je donnai à chacun un bout de cc ruban rouge, alors si désiré, si bien porté, et dont on a depuis si grandement affaibli le prestige en le prodiguant, en le prostituant méme !... Cctte distribution faite cn présence de l' ennemi, au milieu des dangers, produisit un effet immense sur le régiment, dont l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appeiai le vieux sous-officier Prud'homme, réputé à juste titre le plus intrépide et le plus modeste de tous les guerriers du 238 de chasseurs. Toujours calme, ce brave, illustré ~ar de nombreuses actions d'éclat, s'approcha d'un air timide


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et reçut le ruban, au milieu des vives acclamaticns de tous les cscadrons: cc fut un vrai triomphe ponr lui! ... Je n'oublierai jamais ccttc scènc t,mchante qui, vous le savez, se p:issait sous le canon dc l'cnnemi. Mais il n'y a point de bonh,•ur complct !... Deux hommes portés sur ma liste commc apprO\h nt le plns du mérite de ]>nid'homme venaient d'l!tre crudlcmcnt blessés par dcs boulets !... µ maréchnl des logis Legcndre, cclui qui avait tué le génér1.l Koulnieff, avait un bras «'mporté, et le brigadicr Grilfon une jambe brisée I... On les amputait lorsquc je me rend.is à l'ambulancc pour Jes décorer I. .. A la vue du ruban do la Légion d'honneur, ils parurent oublier lcurs douleurs et firent éclater la jole la plus vive f. .• CcJ)C'ndant Lcgrndre ne survécut pas longtemps à sa blessurc, mais Griffon se r·~tablit, fut évacué sur la France, et plusieurs annéc:; apr?,s, je le retrouvai à i 'hotel dcs Invalide;;. Le 248 ne chasseurs, qui ne recevait que qw,tre décoratlons, tandis que le 2~ en ree< v.i.it dix-ht lt, convint que c'étalt juste, mais n'cn m: nik5ta pas moins ses rcgrets d'avoir été privé de l'honneur de prcndrc les !1uatorze canons russes à Sivotschina, eut-il m~me du y éprouver Ics pertcs quc nous avions subies nous-mémes. « Nous sommcs soldats, disaient-ils, nous dcvons courir toutes les chances bonncs ou mauvai-es I • Ils en vou· lurent à lcur coloncl de ce qn'ils appclaient un pas~edroit I... Quelle armée que celle dont Ics soldats réclamaient le privilège de mo.rchcr à l'cnnemi !. .. Vous dcmandez sans <loutc qu~lle fot dan'> ccttc distribution de récompen,;es celle que jc reçus moi-méme? Aucune I parcc qu<' l'Empereur, avant de se décider à rctirer le commanrlcment du r(·gimcnt au colone! de La Nougarède en le faisant ou génér,i.l ou chef d'une légion dc gendamtcrie, voulait sav0ir si la santé de cet offider lui permcttrait de fairc l'un de ce~ sen,iC<.·s. En conséquence, le major général enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. dc La Nougarède par un conseil de sa.nté, dont l'avis fut qn'il ne pourrait jamais monter à chcval. D'après cettc décision, le m:i.réchal autorisa 1y1. de La Nougarède à retourner en Fr:1nce, où il obtint le commandcment d'une placc de seconù ordn!. Ce mallieurcux colonel, avant de qnitter Polotsk, où scs infi.nnités l'avaient forcé de se réfugier, m'écrivit une lettre fort touchante par laquelle il faisait ses adieux au 2se, et bien


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t:p1e M. de La Nougarède n'eut jamais combattu à la tete de ce régimcnt (c:e qui atta.che infinimcnt les troupes à leur chef), il on fut néanmoins regrctté et le méritait à tons égards. Le régiment restant ainsi sans colone!, le maréchal s'attendait à rccevoir bientot ma' promotion à ce grade, et j'avoue franchement que je l'espérais aussi; mais l'Empereur s'étant éloigné de nous et ayant quitté Witepsk pour marcher sur Smolensk et de là vers Moscou, les travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui donnaient les opérations militaires, si bien que je ne fus nommé colone! que trois mois plus tard I Mais revenons sur les bords de la Svolna, dont les Français s'éloignèrent précipitamment, en laissant une partie de leurs blessés dans le couvent de Valensoui. Panni ceux que nous parvìnmes à emporter, se trouvait M. Casa.bianca, colone! du n 8 régiment d'infanterie légère, qui avait été mon camarade lorsque nous servions l'un et l'autre comme aides de camp auprès de Masséna. M. Casabianca était un officier du plus grand mérite, dont l'avancement cùt été fort rapide; mais, frappé à la téte au moment où il visitait les tirailleurs de son régiment placés sur les bords de la Svolna, il vit sa carrière arrétée. Il était mourant lorsque je l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs ! Il me reconnut, et en me serrant la main, il me dit combien il regrettait de voir notre corps d'a1mée si médiocrement dirigé. Le soir méme, ce malheureux colonel expira I.... Scs dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait Wittgenstein, sans se préoccupcr d'ancun obstncle, et ne parlait de rien moins que de le pousser jusqu'à SaintPétersbourg; mais au moindre revers, il ba.ttait rapidement en retraite, et voyait des ennemis partout. Ce fut sous cette dernière influence qu'il ramena sous les murs de Polostk ses troupes, très affectées qu'on Ics fit recnler ainsi devant les Russ~s, qu'elles venaient de vaincre dans presque toutes les rencontres. Le 15 aout, jour de la féte de l'Empereur, le 2 8 corps d'armée arriva fort tristement à Polotsk, où nous trouvfun.es le 6e corps formé des deux belles divisions bavaroises du général de Wrède, dont un général français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur.


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L'Empcreur envoyait ce renfort de 8 à ro ooo hommes aù maréchal Oudinot, qui l'eut reçu ·avec .plùs de satisfaction s'il n'eut craint le contròlc de celui qui le conduisait. En effet, Saint-Cyr était un des militaires les plus capables de l'Europe !... Con tempora in et émule de Moreau, de Hoche, de Kléber et de Desaix, il avait commandé avcc succès une des ailes de l'armée du Rhin, lorsque Oudinot était à peine colone! ou général de brigade. Je n'ai connu personne qui dirigeàt mieux ses troupes sur un champ de bataille que ne le faisait Saint-Cyr. Fils d'un petit propriétaire dc Toul, il avait étudié pour étre ingénieur civil ; mais dégouté de cet état, il s'était fait comédien à Paris, et ce fut lui qui créa le célèbre r6lc de Robert, chef de brigands, au théatre de la Cité, où la révolution de 89 le trouva. Saint-Cyr entra dans un bataillon de volontaires, fit preuve de talents, d'un grand courage, parvint très promptcment au grade de général de division et se distingua par de nombreux succès. Il était d'une taille élevée, mais avait plutòt la toumure d'un professeur que d'un militaire, cc qu'il faut peut-étre attribuer à l'habitude qu'il avait contractée auprès des généraux de l'année du Rhin de ne porter ni uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unie. Il était impossible de voir un homme plu!': calme ! Les périls les plus grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouvait l'émouvoir... il était de giace devant tous les événements !.. . On conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le gout pour l'étude et la méditation, donnait à cet officier général. Mais Saint-Cyr avait aussi de sérieux défauts: jaloux de scs camarades, on l'a vu souvent tenir ses troupes au repos tandis que, auprès de lui, d'autres divisions étaient écrasées; Saint-Cyr marchait alors, et profìtant de la lassitude des ennemis il les battait et paraissait ainsi avoir remporté seul la victoire. En second lieu, si le général Saint-Cyr était un des chefs de l'année qui savaient le rnieux employer ses troupes sur le champ de bataille, c'était incontestablement celui 4.,ui s'occupait le moins de leur bien-étre. Jamais il ne s informait si les soldats avaient des vivres, des vétements, des chaussures, et si leurs armes étaient en bon état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hòpitaux, et ne demandait méme pas s'il en existait ! Selon lui~ les colonels devaient pourvoir à tout cela. En un mot,


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il voulait qu'on lui amenàt sur les champs de bataille des régiments tout prits à combattre, sans qu'il eut à s'occuper des moyens de les tenir en bon état. Cette manière d'agir avait beaucoup nui à Saint-Cyr, et partout où il avait servi, les troupes, tout en rendant justice à ses talents militaires, ne l'avaient point aimé. Tous ses camarades redoutaient de se trouver avec lui, et les divers gouvemements qui s'étaient succédé en France ne l'avaient employé que par nécessité. L'Empereur fit de méme, et il avait une telle antipathie pour Saint-Cyr, que lors de la création des maréchaux, il ne le porta pas sur la liste des promotions, bien que ce général eut de meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux auxquels Napoléon donna le ba.ton de commandement. Tel était l'homme que l'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinot, au grand regret de celui-ci, qui sentait que la supériorité de Saint-Cyr allait 1'.écraser. Le 16 aout, jour de la naissance d' AlfrEd, mon fils atné, (1), l'armée russe, forte de soixante et quelques mille hommes, vint attaquer Oudinot, qui, en compfant le corps bavarois amené par Saint-Cyr, avait sous ses ordres 52 ooo combattants. En toute autre circonstance et dans les guerres ordinaires, un engagement entre 112 ooo hommcs aurait pris le nom de bataille, dont la perte ou le gain aurait eu d'irnmenses résultats ; mais en 1812, le chiffre des troupes des armées belligérantes s'élevant à 600 ooo ou 700 ooo hommes, une collision entre 100 ooo guerriers n'était qu'un combat I C'est donc ainsi qu'on désigne l'affaire q·:i eut lieu sous Polotsk, entre les troupes russes et le corps du maréchal Oudinot. La. ville de Polotsk, batie sur la rive droite de la Duna, est entourée dc vieux remparts en terre. En avant du front principal de la piace, les champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles on cultive des légumes. Bien que ces obstacles ne fussent point infranchissables pour l'artillerie et la cavalerie, ils en génaient cependant la marche. Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du front de la ville ; maìs à leur gauche, sur les rives de la Duna, on trouve une vaste prairie, unie comme un tapis. C'est par là que le général russe aurait du attaquer Polotsk, cc qui l'aurait rendu maìtre du faible (t) Le baron Alfred de Marbot, maitre des requétes au Conseil d'État, mort en 1865.


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et unique pont de bateaux qui nous mettait en communication avcc la rive gauche d' où nous tirio11s nos munitions de guerre et nos vivres. Mais Witt_genstein, préférant prendre le taureau par les cornes, dirigea ses forces principales vers les jardins, d'où il espérait escalader les remparts, qui ne sont, à proprement parler, que des taius faciles à gravir, mais qui ont l'avantage de dominer au loin. L'attaque fut des plus vives; cependant, nos fantassins défendirent bravement les jardins, pendant que, du haut des remparts, l'artillerie, varmi laquelle figu;raient les quatorze pièces prises à S1votschina par le 230, faisait un affreux ravage dans les rangs ennemis ... Les Russes reculèrent en désordre pour aller se reformer dans la plaine. Oudinot, au lieu de consorver sa bonne position, les poursuivit et fut à son tour repoussé avec perte. Une grande parti.e de la journée se passa ainsi, les Russes revenant sans cesse à la chargc et les Français les refoulant toujours au delà des jardins. Pendant ces sanglantes allées et venues, que faisait le génér:;ù Saint-Cyr? Il suivait silencieusement Oudinot, et lorsque celui-ci lui demanclait son a vis, il s'inclinait en se bornant à répondre : « Monseigneur le maréchal !. .. » ce qui semblait dire : Puisqu'on vous a fait maréchal, vous devez en savoir plus que moi, simple général; tirez-vous d' affaire comme vous pourrez ! Cependant, Wittgenstein ayant déjà essuyé des pertes énormes, et désespérant d'obtenir la victoire en continuant ses attaquea du coté des jardins, finit par où il aurait du commencer et :fit mar· :1er le gros de ses troupes vcrs les prairies qui bordent la Duna. Oudinot avait jusqu'à lors tenu ses pièces de r2 et toute sa cavalerie sur ce point, où elles étaient restécs comme étrangères au combat; mais le général d'artillerie Dulauloy, qui craignait pour ses canons, vint proposer au maréchal de faire repasser sur la rive gauche de là rivière non seulement les pièces de gros calibrc, mais toute la cavalerie sous pré· texte qu'elles géneraient les mouvcmcnts de l'infanterie. Oudinot ayant demandé à Saint-Cyr ce qu'il en pensait, celui-ci, au lieu de hri donner le bon conscil d'utiliser l'ar~ tillcric et la cavalerie sur tm terra.in où elles pouvaient facilement manreuvrer et appuyer l'infanterie, se con~ tenta de répéter son éternel refrain : « Monseigneur le maréchal I» Finalement, Oudinot, malgré les observations du général Lorencez, son chef d'état-major, prescrivit à


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l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie de se retirer de l'autre còté du fleuve. çe mouvement regrettable, qui paraissait annoncer une rctraite et l'abandon total de Polotsk et de la rive droite, déplt1t infiniment aux troupes qu'on éloignait, et affecta le moral de l'infantcrie destinée à défondre le coté de la ville qui avoisine les prairics. L'ardeur des Russes s'accrut au contraire, en voyant dix régiments de cavalerie et plusieurs batteries quitter le champ dc bataille. Aussi, pour porter le désordre dans cette énom1e masse pendant qu'elle s'en allait, ils avancèrent promptcment et firent tirer leurs licornes, dont les projectiles creux, après avoir produit l'effet de boulets, éclataient comme des obus. Les régiments voisins du mien eurent plusieurs hommes tués ou blessés; je fus assez heureux pour qu'aucun de mes cavaliers ne fut atteint; je perdis seulement quelques chevaux. Celui que je montais ayant eu la téte brisée, je tombai avec lui, et mon épaule blessée ayant violemment porté sur la terre, j 'éprouvai une affrcuse douleur I Un peu moins d'inclinaison donnée au canon russe, je rece. vais le boulet en plein corps et mon fils était orphelin quelques heures après avoir vu le jour ! Cependant, les ennemis venaient de renouveler le combat, et lorsque, après avoir passé le pont, nous tournames la téte pour regarder ce qui se passait sur la rive que nous venions de quitter, nous fùmes témoins d'un spectacle des plus émouvants. L'infantcrie française, les Bavarois, les Croates, combattaient bravement et méme avec avantage ; mais la légion portugaise et surtout les deux régiments suisses fuyaient devant les Russes, et ne s'arrétèrent que lorsque, poussés dans la rivière, ils eurent de l'eau jusqu'aux genoux I... Là, contraints de faire face à l'enneroi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un feu de file des roieux nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner un peu. Le commanòant de l'artillerie française, qui venait de passer la Dilna avec la cavalerie, saisit avec habileté l'occasion d' étre utile cn faisant approcher ses pièces de la rive, et tirant par-dcssus le fleuve, il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre bord. Cette puissante diversion arr~tant sur ce point les troupes de Witt~enstein, sue les Français, Bavarois et Croates repçmssa1ent sur d autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure avant la fin du jour. Mais le ma:réchai Oudinot ne pouvait se dissimuler


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qu'il faudrait le rccommcncer le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une situation dont il ne _vo.yait pas l'issue et se heurtant au mutisme obstiné de Saint-Cyr, il s'en all.ait à cheval et au petit pas, suivi par un seul aidc de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand les tireurs ennemis, remarquant ce cavalier coiffé d'un chapeau à plumes blanchesi, en firent leur point de mire et lui envoyèrent une balle dans le bras I Aussitot le maréchal, faisant informer Saint-Cyr de sa blessure, lui remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin d'arrangcr les affaires, il quitta le champ de bataille, traversa le pont, s'arréta un mornent au bivouac de la cav<;1.lerie, et, s'éloignant dc l'armée, il fe rendit sur les derrières, en Lithuanie, pour y faire soigner sa blessure. Nous ne revìmcs le maréchal Oudinot que deux mois après.

CHAPITRE IV Nouvelles disp~itions priscs par Saint,Cyr. - Attaque et surprise dc l'ennemi. - Incidents divers. - Combat de c:walerie. - Rctraite de l'ennemi. - Établissemcnt dans Polotsk. - S:iint-Cyr est nommé maréchal.

Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme les rénes du commandement, et en peu d'heures les choses changèrent totalement de face, tant est grande l'ìnfluence d'un homme capable et qui sait inspirer la confiance I Le maréchal Oudinot venait dc laisser l'armée dans une situation très alarmante : une partic des il:oupes acculées à la rivière, les autres disséminées au delà des jardins où elles tiraillaienten désordre; lcs remparts mal garni, d'artillerie ; les rues de la ville encombrées de caissons, de bagages, de cantiniers et de blessés; tout cela péle-méle !. .. Enfin les troupes n'avaient, en cas de revers, d'autre retraite que le pont de bateaux jeté sur la Duna. Ce pont était fort étroit et tellcment mauvais que l'eau dépassait de plus de six pouces les planches du tablier. Enfin, la nuit approchait, et l'on craignait quc les tirailleurs n'amenassent une affaire générale qui pouvait nous devenir funeste, tant il ré~ait peu d'ordre parrni les régiments des différentes nations.


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Le premier acte du général Saint-Cyr fut d'ordonner qu'on fit rentrer les tirailleurs engagés, certain que les ennemis fatigués imiteraient cet exemple, dès qu on ne les attaquerait plus. En effot, le feu cessa bient6t des deux cotés. Les troupes purent se réunir, prendre quelque repos, et la partie parut remise au lendemain. Afin d'étre à méme de l'engager avec des chances favorables, Saint-Cyr profila de la nuit pour se préparer à repousser les ennemis et s'assurer une retraite en cas de revers. Il réunit à cet effet tous les chefs de corps, et aJ?rès leur avoir exposé franchement les dangers de la situahon, dont le plus grave était l'encombrement de la ville et des abords du pont, il ordonna que les colonels, suivis de plusieurs offiçiers et de patrouilles, parcourraient les rues de Polotsk pour diriger les soldats validcs de leurs régiments vers les bivouacs, et tous les blessés, les malades, chevaux de main, cantiniers et charrettes, au delà du pont. Le général Saint-Cyr ajouta qu'au point du jour il visiterait la ville et suspendrait de ses fonctions le chef de corps qui n'aurait pas ponctuellement exécuté ses ordres ! Aucune excuse ne devait étre admisc. On s'empressa d'obéir t Les blessés et les malades furent transportés à bras sur la rive gauche, où l'on réunit ce qui n'était pas indispensable pour le combat, enfìn tous les impedimenta de l'armée. Aussi, les remparts, les rucs furent bientOt complètement libres, de méme que le pont. On consolida celui-ci, par lcquel Saint-Cyr fit repasser sur la rive droite la cavalerie et l'artillerie, qu'il établit dans le faubourg le moins voisin de l'ennemi. Enfìn, pour se ménager une retraite plus facile, le prudent général en chef fìt établir, avec des tonneaux vides recouverts de planches, un second pont, uniquement destiné à l'infanterie. Tous ces préparatifs étant tenninés avant le jour, l'année attendit avec confiance les ennemis. Mais ils restèrent impassibles dans leurs bivouacs établis dans la plaine, sur la lisière d'une vaste forét qui entoure Polostk du còté opposé à la rivière. Le général Saint-Cyr, qui s'était attendu à ~tre attaqué de grand matin, attribuait la tranquillité qui régnait dans le camp des Russes aux pertes énormes qu'ils avaient éprouvées la veille. Elles pouvaient y contribuer; mais la principale cause de la quiétude dans laquelle se trouvait Wittgenstein provenait de ce que, attendant pour la nuit suivante une forte clivision d'infanterie et ~l~

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plusieurs cscadrons de Saint-Pétersbourg, il avait reculé son attaqu<' jusqu'à l'a.rrivéc dc ce pui~!lont renfort, afm de nous vamcre le lcndcmain plus facilemcnt. Bien quc lcs seigneurs polonais, grands propriétaircs des environs de Polotsk, n'osnsscnt prendrc ouvcrtemcnt parti pour lcs Français, de crninte de se compromettre vis-à-vis dcs Russcs, néanmoins ils nous servaient en secret et nous procuraient facil<'ment dcs cspions. Le général Saint-Cyr, inquict de cc qui se préparait dans le camp ennemi, ayant cngagé l'un dc ces noblcs à y cnvoyer un de ses vassaux les plus éclairés, cehti-ci fit conduirc au bivouac russe plusieurs voiturcs de fourrage et plaça parmi les charreticrs son intcndant, habillé en paysan. Cct hommc, fort intclligent, apprit en causant avcc les soldats de Wittgenstcin qu'on attend.iit dc nombrcuses troupes. Il fut méme témoin de l'arrivée du régimrnt dP...s Cosaques de la gardc, d'un escadron dcs chevaliers-gardes, et fut informé quc plusieUis bat~.illons scraient rendus au camp vcrs minuit. Ccs renseigncmcnts pris, l'intcndant fut cn rendre compte à son maìtre, qui s'empressa de prévenir le général en chef de l'armt5e françaisc. En apprcnant ccttc nouvelle, Saint-Cyr résolut de battrc W1ttgcnstein avant l'arrivée des renforts attcndus• .Mais comme il ne voulait pas engagcr une afiairc trop longue, il prévint Ics généraux et chcfs de corps qu'il n'attaquerait qu'à six heures du soir, afin que, la nuit mcttant fin au combat, les Russes n'eusscnt pas le temps de profiter de leurs succès si les chances lcur étaicnt favorables. Il est vrai que dans le cas où nous serions vainqucurs, il nous serait impossiblc de poursuivre lcs ennemis dans l'obscurité; mais Saint-Cyr n'cn avait pas le projet et désirait pour le moment se borncr à leur donner une bonnc leçon qui !es éloignàt de Polotsk. Le général français, voulant agir pas surprise, prcscrivit quc la plus parfaite tranquillité régnat dans la ville et sur toute la ligne des avant-postcs, ce qui fut exécnté. La journéc nous parnt bien longue. Chacun, et méme le général en chef, malgré son sang-froid, avait constamment la montre à la. mai.n. Ayant remarqué la vcille que l'éloignemcnt de la cavalerie française avait permis aux Russcs dc refouler notre aile gauche jusque dans la Diina, le &énéral Saint-Cyr, un moment avant l'attaque, fit venrr en silence tous ses escadrons dcrrièrc dc vnstes magasins, au delà dcsquels commençaient Ics prairies. C'est


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sur ce terrain ,mique devait agir la cavalerìe pour xondre sur la droitc des cnnemis et couvrir la gauche de notre infanterie, écint les deux prcnùères divisions <levaient attaquer le camp russe, pendant que la troisième souticndrait la cavalctic et que les dcux dcrnières, fonnant la réservc, garderaieat la ville. Tout était prét, lorsqu<', enfin, à six: heures du soir, le signal général dc l'attaquc fut donné par un coup dc canqn, suivi par la détonation de toute l'artillcrie française, qui envoya de nombrc1.1x projectiles sur les avant-postes et méme sur le camp ennemi. A l'instant, nos deux premières clivisions d'infanterie, précédées par le 268 léger, s'élancent sur les régiments russes placés dans les jardins, tuent ou prcnnent tous les soldats qu'ils peuvent joindre, et, mettant les autres en fuite, les poursuivent jusqu'au camp, où ils fircnt un grand nombre de prisonniers et enlevèrent plusieurs canons. La surprise, bien que faite en plein jour, fut si complète que le général Wittgenstein dinait paisiblement dans un petit chàteau touchant à son camp, lorsque, pré,. venu quc dcs voltigeurs français étaient dans la cour, il sauta par une fcnftre, et trouvant sous sa main un petit cheval de Cosaque, il l'enfourcha et s'enfuit à toutes jambes vers le gros de ses troupes. Nos voltigeurs s'em~ parèrent des beaux chevaux, des papiers, des fourgons et -des vins du général russe, ainsi q.ue de l'argenterie et du d1ner placés sur sa table. Le butm fait dans le camp par d'autres compagnies fut immense. Au bruit produit par l'attaque si imprévue des Français, la te1Teur se répandit panni les ennemis, qui s'enfuirent presque tous sans songer à prendre leurs annes I Le désordre était a.u comble ; personne ne commandait, et cependant l'approche de nos divisions d'infanterie était annoncée par une vive fusillade et le son des tambours qui battaient la charge !. .. Tout présageait done un immense succès aux troupes françaiscs, à la téte desquelles ma,. chait Saint-Cyr toujours calme I... Mais, à la guerre, un événement imprévu et souvent peu important change l'état des choses l... Un grand nomhe de soldats ennemis rwaient gagné en fuyant les derrièrcs du camp. C'était là quc bivouaquait l'escadron des cheva.liers-gardes, arrivé seulement depuis quelques hcures. Cettc troupe, composée de jeunes gens d'élite, choisis dans les meilleures famil\es nobles,


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était commandée par un major è.'un courage éprouvé, dont l'ardeur venait, clit-on, de s'accr01tre par de co· pieuses libations. En apprenant ~ qui se passe, cet offi, cier monte rapidement à cheval, et, suivi de cent vingt chevaliers cuirassés, il s'élance vers les Frn.nçais, qu'il ne tarde pas à rencontrer. Le premier de nos bataillons attaqué par lui appartenait au 268 léger. Il résista vigoureusement. Les chevaliers-gardes, repoussés avec perte, cherchaient à se rallier pour faire une seconde charge en ligne, lorsque leur mc1jor, impatienté par le temps qu'il faut à des cavaliers désunis pour reprendre leurs rangs, abandonne le bataillon français, qu'il n'avait pu enfoncer, et ordonnant aux chevaliers-gardes de le suivre, il les lane~ à toutes brides en fourrageurs au travers du camp ! Il ll' trouva rempli de fantassins portugais, suisses et méme bavarois, nos alliés, dont les uns, éparpillés par l'effet. méme de la victoire, cherchaient à se réunir, tandis que les autres ramassaient le butin abandonné par les Russes. Lcs chevaliers-gardes ;iyant tué ou blessé plusieurs de ces soldats, le désordre se mit dans cette foule, et bientòt une retirade tumultueuse se déclaìa et dégénéra méme en terreur panique. Or, en parei! cas, les soldats prennent pour adversaires tous ceux dcs leurs qui courent pour venir se réunir à eux, et le nombre des ennemis qui le~ poursuivent parnit immense au milieu d'un nuage de poussière, tandis que, la plupart du temps, il n'est qur d'une poignée d'hommes. C'cst ce qui arriva ici. Les che valiers-gardes, dispersés sur un vaste terrain et avançan1 toujours sans regarder derrière eux, simulaient, aux yeux des !uyards, un corps immense de cavalerie; aussi le désordre s'accrut et gagna un bataillon suisse au milieu duquel le général Saint-Cyr s'était réfugié. Il y fut tellement pressé par la foule, que son cheval fut renversé dans un fossé. Le général, vHu d'une simple redingote bleue, sans marques distinctivcs, resta couché par terre et ne fit aucun mouvcment à l'approche des chevalicrs-gardes, qui, le croyant mott, ou le prenant pour un simple employé d'administration, passèrent outre et continuèrent leur poursuite à travcrs la plaine. On ne sait où ce désordre se serait arrété, lo.rsque l'intrépide et intelligent général Berckheim, accourant à la téte du 4e régiment do cuirassiers, s'élru1ça sur le& chevaliers-gardes, qui, malgré


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leur courageuse défe11sc, furent presque tous tués ou pris, Leur vaillant major resta au nombre des morts. La charge cxécutée par cctte poignée d'hommes aurait eu des résultats immenses si elle cut été soutenue, et le beau fait d'armes des chevalicrs-gardes prouva de nouveau que les attaques de cavalerie imprévues sont celles qui ont le plus de chances de succès. Le générai Saint-Cyr, relevé par nos cuirassiers, fit avancer à l'instant toutes les divisions d'infanterie, avec lesquclles il attaqua Ics Russes avant qu'ils fussent remis de leur désordre. Le suc·cès ne fut pas un moment indécis; lesennemis furent battus et perdirent beaucoup d'hommes et plusieurs canons. Pendant que le combat d'infanterie que je viens de raconter se passait en avant de Polotsk, voici ce qui avait lieu à la gauche de notre armée dans les prarries qui longent la Dilna. Au moment où le premier coup de canon donna le signal du combat, nos régiments de cavalerie, dont la brigadc Castcx formait la téte, se portèrent rapidement vers lcs escadrons ennemis qui, de leur còté, marchaient vers nous. Un engagcment sérieux paraissait imminent. Le bon général Castcx me fit alors observer que si, malgré ma blcssure, j'avais pu continuer à commander mon régiment aux combats de Sivotschina et de la Svolna, où il ne s'agissait que de braver le feu de l'infantcrie et du canon, il n'en serait pas de meme aujourd'hui où, ayant affaire à des cavaliers ennemis, j'allais me trouver compromis dans une charge sans moyen de me défendre, puisque, ne pouvant me servir que d'un seul bras, il me serait impossible de tenir en m~me temps la bride de mon cheval et mon sabre. En conséqucnce, il m'engagea à rester momentanément avec la division d'infantcrie placée en réscrve. Je ne crus ~as devoir accepter ccttc CJffre bienveillante et exprimai s1 vivemcnt le désir de ne pas m'éloigner du ré~ent, quc le général se rendit à mes instances; mais il fit placer derrière moi sL"X cavaliers des plus braves, commandés par l'intrépide maréchal dcs logis Prud'homme. J'avais d'ailleurs à mes cOtés Ics dcu,c adjudants-majors, deux adjudants, un trompette et mon ordonnance Fousse, un dcs meilleurs soldats du régiment. Ainsi cntouré et piacé devant le centre d'un escadron, j'éta.is :mffisamment garanti; d'ailleurs, dans un besoin urgent, j'aurais laché les renes de mon chcval pou11


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prendre de la main droìte là lame de mon sabrc, suspendu

iì mon poignct par la dragonne. La prairie étant asscz large pour contenir dcux régiments en bataille1 le 23° et le 248 marchaient de front. La hrigade du général Corbineau, composée de trois régiments, était en seconde Ugne, et les cuir::tSsiers suivaient en réserve. Le 24°, placé à ma gauche, . avait devant lui un corps de dragons russes ; mon régiment se trouva.it en face des Cosaques de la. garde, reconnaissables à la couleur rouge de leurs vestes, ainsi qu'à la beauté de leurs chevaux, qui, bien qu'an-ivés seulement depuis qnelques heures, ne paraissaient nullement fatigués. Dès que, en avançant au galop, uous fùmes à bonne portée des ennemis, le général Castex ayant cornmandé la charge, toute sa brigade fondit en ligne sur Jes Russes, et, du premier choc, le 24° cnfonça les dragons qui lui étaient opposés... Mon régiment éprouva plus de ijsistance de la part des Cosaques de la garde, hommes choisis, de forte stature, et annés de lances de 14 pieds de long, qu'ils tenaient d'une main ferme. J'eus quelqucs chasseurs tués. beaucoup de blessés; mais enfin mes bravcs cavaliers ayant pénétré dans cette ligne hérissée de fer, tous les avantages furcnt pour nous, car la longueur des lances est nuisible dans un combat dc cavalerie, quand ceux qui les portent, n'étant plus en bon ordre, sont serrés de près par de:s adversaires a..rmés dc sabres, dont ils peuvent facilcment se servir, tandis que lcs lanciers éprouvent beaucoup de difficulté pour présenter la pointe de leurs perches. Aussi les Cosaques furent-ils ob1igés de tourner le dos. Mes cavaliers en fìrent alors un grand massacro et prirent un bon nombre de beaux et exceUents chevaux. Nous allions poursuivte ce succès, lorsque notre atten• tion ayant été attirée vers la droite par un très grand tumulte, nous vimes la plaine couverte de fuyards : c'était le moment où les cheval.iers-gardes exécutaient leur vigoureuse charge. Le général Castex1 pensant alors qu'il ne serait pas sage d'avancer encore lorsque notrc centre pamissait rétrograder en désordre, fit sonner le ralliement et notre brigade s'arréta. Mais à peine avnitelle reformé ses rangs1 que les Cosaques de la garde, enharclis par ce qui se passait. au centre et désirant se venger de leur première défaite, reviment à la charbe, et s'élancèrent en furcur sur mes escadrons, tanclis que les


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hussard,; de Grodno attaquaient le 24 Les Russes, re• poussés sur tous lcs points par la brigade Castcx, ayant fait avancer success1vement leur seconde et leur troisième tigne, le général Corbineau accourut à son secours avec le 7e et zoe de chasseurs et le se de lanciers. Il y eut alors un grand combat de cavalerie, où chacun des deux partis éprouva des chances diverses !. .. Déjà nos cuirassiers acoouraient pour prcndre part à l'affaire, et ceux des Russes avançaicnt aussi, lorsque Wittgenstein, voyant son infanterie battue H vivement poussée par la n6tre, fit ordonner à sa cavalerie de se retiret; mais elle était beaucoup trop engagée pour que la. retraite put étre facilement cxécutée. En effet, les généraux Castex et Corbineau, certains d'étre soutenus par nos cuirassiers qui les suivaient de près, lancèrent tour à tour leurs brigades sur les cavaliers russes, qui furent jetés dans le plus grand désordre et subirent des pertes considérables. Arrivés au delà dc la forét où se réunirent nos divisions d'infanterie et de ca.valerie toutes victorieuses, le général Saint-Cyr, vo~nt approcher la nuit, fit cesser la poursuite, et les troupcs retoumèrent vers Polotsk pour reprcndre les bivouacs qu'elles avaient quittés peu d'heures avant. Pendant le combat tumultueux de la cavaletie des deux partis, ma blcssure m'avait causé de bien vives dou• leurs, surtout lorsque j'étais obligé de rnettre mon cheval au galop. L'impossibilité de mc défendre tnoi-m~me me plaça souvent -dans une situation très difficile, dont je n'aurais pn sortir si je n'eusse été entouré par un groupe de braves qui ne me perdirent jamais de vue. Une fois, entre autres, poussé par la foule des combattants sur un peloton de Cosaques de la garde, je fus obligé, pour ma conservation personnelle, de làcher la bride pour prendre mon sabre en main. Cependant, je n'eus pas besoin dc m'en servir, car, en voyant leur commandant en péril, les hommes de tout grade qui m'escortaient, n.ttaquant avec fureur les Cosaques ·qui déjà m'environnaient, firent mordre la poussière à plusieurs et mirent les autres en fuite. Mon ordonnancc Fousse, chasseur d'élite, en t 1.1a trois, et l'adjudant-major Joly, deux! Jc revins donc sain et sauf de ce grand combat, auquel j'avais désiré de me trouvcr cn personne, afm <l'imprimer un plus grand éla11 à mon régiment et lui prouver de nouveau quc, tant que je pourmis monter à cheval, je ticndrais à honneur dc le 6•


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commander au moment du danger. Les officiers et la troupe mc surent très bon gré dc ce dévoucment, et l'affection que tous me portaient déjà s'en accnit, ainsi que vous le verrez plus lard, lorsqoc je parlerai des malheurs de la grande retraite. Les combats dc cavalerie à cavalerie sont infiniment rnoins meurtriers que ceux contre l'infanterie. D'aillcurs, les cavaliers russes sont généralement maladroits da1u. le maniement de leurs armes, et leurs chefs, peu capablcs, ne savent pas toujours employcr leurs cavaliers à propos. Aussi, bien que mon régiment se fut trouvé engagé pcn· dant le combat de Polotsk avec les Cosaques de la garde, réputés une des mcillcures troupes de l'armée russe, il n'éprouva pas de grandes pertes. J'eus dans cette journée huit ou neuf hommcs tués et une trent.'line de bles.,;és. Mais au nombre de ces derniers était le chef d'escadrons Fontaine. Cet exccllent et brave officier se trouvait au plus épais de la mélée, lorsque son chcval fut tué. M. Fontaine, dont Ics picds étaient embarrassés dans les étricrs, cherchait à se dégager à l'aide de quelques chasscurs venus à son secours, lorsqu'un maudit officier de Cosaques, passant au galop au milieu de ce groupe, se penche avec dextérité sur sa selle et porte à Fontaine un terrible coup de sabre qui lui crève l'reil gauche, blesse l'autre et fend l'os du nez I... :Mais au moment où l'officier russe, fier de cct exploit, s'éloignait, l'un de nos chas· seurs, l'ajustant à six pas avec son pistolet, lui cassa les reins et vengea ainsi son commandant ! Aussitòt que cela fut possible, je fis panser M. Fontaine, qui fut transporté à l'olotsk, dans le couvcnt des Jésuites,où j'allai le voir le soir mémc. J'admirai la résignation dececourageux militaire, qui, devenu borgne, supportait patiemment les douleurs et les inconvénients qu'entraine la perle presque totale de la vue. Dcpuis lors, Fontaine ne put jamais faire de service actif. Ce fut une grande pertc pour le 23° de cbasseurs, dans lequd il servait depujs la formation, aimé et considéré dc tous ; je fus sensiblc à son malhcur. Resté le seul officier supérieur du régiment, je m'efforçai de pourvoir à tous lcs besoins du service, ce qui 6tait une très grande tàchc. Vous trouverez sans doutc 9ue je suis entré dans trop de d6tails relativement aux divE:Is combats que soutint le ze corps d'arméc; mais je répétcrai ce que je vous ai déjà clit : je me complais aux souvenirs des gran<les


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guerres auxquelles j'ai pris part, et j'en parle avec plaisir). .. Il me semble alors que je suis sur le terrain, cntouré de mes braves compagnons qui, presque tous, hélas ! ont déjà quitté la vie!... Mais revenons à la campagne de Russie. Tout autre que le général Saint-Cyr aurait, après d 'aussi rudes engagements, passé ses troupes en revue pour les féliciter sur leur courage et s'enquérir de leurs besoins; mais il n'en fut pas ainsi, car à peine le dernier coup de fu.sil était-il tiré, que Saint-Cyr alla s'enfermer dans le couvent des Jésuites, où il employait tous les jours et une partie des nuits à quoi faire? - A joue, dit violoni C'était sa passion dominante, dont la nécessité de marcher à l'ennemi pouvait scule le distraire I Les généraux Lorencez et de Wrède, chargés par lui du placement des troupes, envoyèrent deux divisions d'infanterie et les cuirassiers sur la rive gauchc de la Diina. La troisième division française et les deux bavaroises restèrent à Polotsk, où elles furent occupées à élever les fortifications d'un vaste camp retranché, devant servir d'appui aux troupes qui, de ce point important, couvraient la gauche et Ies derrières de la Grande Armée, destinée à marchcr sur Smolensk et Moscou. Les brigades de cavalerie légère Castex et Corbineau furent placées à deux lieucs cn avant du grand camp, sur la rive gauche de la Polota, petite rivière qui va se jeter dans la Duna à Polotsk. Mon régiment alla bivouaquer auprès d'un village appelé Louchonski. Le colonel du 24e de chasseurs établit le sien à un quart de lieue cn arrière, à l'abri du 2'36. Nous restames là deux mois, dont le premier sans faire aucune course lointaine. En apprenant la victoire remportée par le général Saint-Cyr devant Polotsk, l'Empereur lui envoya le ba.ton dc maréchal de l'Empire. Mais au lieu de profiter de cette occasion pour visiter ses troupes, le nouveau maréchal vécut dans une solitude plus profonde encore s'il est possible. Personne ne pouvait pénétrer près du chef de l'armée, ce qui lui valut, de la part des soldats, le sobriquet de hibou. En outre, bien que l'immense couvent de Polotsk contint plus de cent appartements qui eussent été si utiles pour les blessés, il voulut y loger seut, croyant faire une très grande concession en permettant qu'on reçtit dans les communs des officiers supérieurs blessés:


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encore faJlait-il qu'ils n'y séjournassent que quarante· huit heures, après quoi, leurs ca.maradcs devaient les transporter en ville. Les caves et lcs greniers du couvent regorgeaicnt de provisions amassées par les J ésuites; vins, bière, huile, farine, etc., tout s'y trouvait en abon d~.nce; mais te maréchal s'était fait remettre !es clefs des maga.sins, dont rien ne sortait, méme pour ìes hòpitaux !.. Ce fut à grand'peine que je parvins à obtenir deux bouteilles de vin pour le commandant Fontaine blessé. Ce qu'il y a de bizarre, c'cst que le maréchal Saint-Cyr usait à peine de ces provisions pour lui-mcmc, car il étaii d'une extreme sobriété, mais aussi d'une fort grande ori ginalité. L'année le blarna hautement, et ces mèmes pro visions, dont le maréchal refusait de dìstribuer une partic à ses troupes, devinrcrlt, deux mois plus t.ard, la proie des flammes et des Russes, lorsque lcs Françai<; furent contraints d'abandonner la ville eùe couvent en feu !

CHAPITRE V 111arcbc do Ja Grande Arméc. - Pdse de Smolensk. - Ney au <léfil6 de Valcutina. - Bataillc de la Mosk<)va. - Épisodes divers.

Pendant que les événements que jc viens de raconter s'accomplissaient devant Polotsk et sur !es rives de la Drissa, l'Empereur était resté à Witepsk, d'où il dirigeait l'ensemble des opérations de ses nombreux corps d'année. Quelques écrivains militaires ont reproché à Napoléon d'avoir perdu beaucoup de temps, d'abord r.. Wilna, où il demeura dix-nP-uf jours, et ensuite à Witepsk, où il en passa dix-sept, et ces écrivains prétendent que ces trentesix jours auraient pu étre mieux employés, surtout dans un pays où l'été est fort comi et où l'hiver commence à fairc sent.ir ses rigueurs dès la fin de septembre. Ce re• proche1 qui parait fondé jusqu'à m1 certain point, ebt néanmoins at.ténué, è'abord par l'espoir qu'avait l'Empereur de voir Ics Russes demanùer un accommodement. ; en sccond lieu, par la nécessité dc ramencr vers un centre commun les divers corps détachés à la poursuite de Ba· gration; enfi.n, pai:ce qu'il était indispensablc d'accorder


43 ~uelque tepos aux troupes qui, outre les marches régultères, se t. ouvaient, chaque soir, forcécs d'aller chcrcher dcs vivres loin de leurs bivouacs ; car, les Russcs brfilant tous lcs ma~asins cn se retirant, il était impossible de faire des distributions journalièrcs aux soldats français. Cependant, il exista fort longtemps une heureuse exception à ce sujet pour le corps de Davout, pa.rce que ce m~.réchal, aussi bon admimstrateur que grand capitaine, avait, bien avant le passage du Niémen, organisé d'immenscs convois de petits chariots qui'suivaient son armée. Ccs chariots, rernplis de biscuits, de salaisons et de légumes, étaient tra1nés par des breufs dont on abattait un certain nombre chaque soir, ce qui, en assurant les vivres dc la troupe, contribuait in'finiment à maintenir le soldat dans le rang. L'Empercur quitta Witepsk le I3 aout, et, s'éloighant de plus en plus des 2 8 et 68 cbrps, qu'il laissait à Polotsk sous les ordres de Saint-Cyr, il se porta sur Krasnoe, où une partie dc sa Grande Armée se frouvait réunie en présence de l'ennemi. On espérait une bataille; on n'obtint qu'un léger combat contre l'arrière-garde russe, qui fut battt1e et se rctira lestement. Le r5 aout, anniversaire dc sa fète, l'Empereur fit défiler devétnt lui ses troupes qui le reçurent avec enthousiasme. Le r6, l'armée découvre Smolensk, piace forte que les Russcs ont surnommée la Sainte, parce qu'ils la consiaèrcnt ccmme la clcf de Moscou et le palfa.dium de leur empire. D'anciennes prophéties annonçaicnt de grands malhcurs à la Russie le jour où elle laisserdt prend::e Smolcnsk. Cette superstition, entretenue avec soin par le gouvernement, date de l'époque où la ville de Smolensk, située sur le Dniéper ou Borysthène, était l'extréme frontière dcs Moscovitcs, qui se sont é!ancés de ce point pout faire d'immenses conquètes. Le roi Murat et le maréchal Ney, arrivés les deux premiers clevant Smolensk, pensèrent, on ne sait trop pourquoi, quc l'ennemi avait abandonné ccttc place. Lcs rapports adrcssés à l'Empcreur lui faisant ajouter foi à cettc croyance, il prescrivit de faire entrer l'avant-garde dans lawillc. L'impatiencc de Ney n'attendait que cct ordre : il s'avance vcrs la porte avcc une faiblc cscorte dc hussards; mais tout à coup un régiment de Cosaques, ma~qué par un pli dc terrain couvcrt de broussailles, se precipite ~ttr nos c~.valiers, les ramène et envcloppe le maré-


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chal Ney, qui fut serré de si près qu'une balle de pistole~. tirée presque à bout portant, lui déchira le collet de son habit I Heureusement la brigadc Domunget accourut et dégagea le maréchal. Enfìn, l'arrivée de l'infanterie du général Razout permit à Ney d'approch~r assez de la ville pour se convaincre que les Russes étaient dans l'intentioo de se défcndre. En voyant les rcmparts armGs d'un grand nombre de bouches à feu, le général d'artilleric Éblé, homme des plus capables, 'Conseilla à l'Empcreur de tourner la piace, en ordonnant au corps polonafa du prince Poniatowski d'aller passer le Dniéper dcux lieues au-dessus; mais Na poléon, adoptant l'avis de Ney, qui assurait que Smolensk serait facilement enlevé, donna l'ordrc d'attaquer Trois corps d'arméc, celui de Davout, de Ncy et de Poniatowski, s'élancèrent alors de divers còtés sur la piace dont les rcmparts firent un fcu mcurtri.er, qui l'était cependant beaucoup moins quc celui des l,atteries éta blies par les Russcs sur les hauteurs de la rive opposée. Un combat des plus sanglants s'engagca ; Ics boulets, la mitraiee et les obus décimaicnt nos troupcs, sans que notre artillerie parvint à ébranlcr les murailles. Enfìn. à l'entrée de la nuit, les ermcmis, après avoir vaillamment disputé le terrain pied à pied, furent refoulés dans Smolcnsk, qu'ils se préparèrcnt à abandonner; mais en se retirant ils allumèrent partout l'inccndie. L'Empereur vit ainsi s'évanouir l'espoir dc posséder une ville qu'on supposait avec raison abondamment pourvue. Ce ne fut que le lendemain au point du jour quc !es Français pénétrèrent dans la place, dont les rues étaient jonchées dc cadavres russcs et dc débris fumants. La pnse de Smolensk nous avait couté r2 ooo hommcs tués ou blcssés !.. . pertc immense qu'on aurait pu éviter en passant le Dniéper en amont, ainsi que l'avait proposé le général Éblé; car, sous peine d'étre coupé, le général Barclay de Tolly, chef de l'armée ennemie, eut évacué la piace pour se retircr vers Moscou. Les Russes, après avoir brfilé le pont, s'établirent momentanémcnt sur Ics hauteurs de la rive droite et se mirent bienteit cn retraite sur la routc de Moscou. Le maréchal Ncy les y poursuivit avec son corps d'armée, renforcé par la division Gudin, détacMc du corps du maréchal Davout. A peu de clistance de Smolensk, le maréchal Ney attei-


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gnit, à Valontina, l'armée russe engagée avec tous ses bagagcs dans un défilé. L'action devint très sérieuse; ce fut une véritable bataille, qui serait devenue très fu. neste aux ennemis si le général Junot, chef du Se corps d'armée, qui avait effectué trop tardivement le passage du Dniéper à Pronditchewo, à deux lieues au-dessus de Smolcnsk, et s'y était reposé quarante-huit heures, fut accouru au canon de Ney dont il n'était plus qu'à une lieue ! Mais, bien qu'averti par Ney, Junot ne bougea pas I En vain l'aide de camp Chabot lui porta au nom de l'Empercur l'ordre d'allcr se joindre à Ney; en vain l'officicr d'ordonnance Gourgaud vint confirmcr le méme ordre, Junot resta immobile!... Cependant, Ney, aux prises avec des forces infiniment supérieures, ayant successivemcnt engagé toutcs les troupcs de son corps d'armée, prescrivit à la division Gudin dc s'emparer des positions formidables occupécs par les Russes. Cet ordre fut exécuté avcc une rare intrépidité; mais, dès la première attaquc, le brave général tomba mortellement blessé. Cependant, conservant toujours son admirable sang-froid, il voulut, avant d'expirer, assurcr le succès des troupes qu'il avait si so11vent conduites à la victoire, et désigna le général Gérard pour lui succéder dans le cornmandement, bien que celuici fut le moins ancicn général de brigarle de sa division. Aussitet Gérard se mit à la tète de la division, marcha sur l'cnncmi, et à dix heures du soir, après avoir perdu I 800 hommes et en .avoir tué 6 ooo, il resta maitre du champ dc bataillc, dont lcs Russes se hatèrent de s'éloigner. Le lendemain, l'Empcreur vint visiter les troupes qui avaient si vaillamment combattu ; il lcs combla de récompenses et nomma Gérard général de division. (Il devint plus tard maréchal de France.) Le général Guàin mourut peu d'hcurcs après. Si Junot eut voulu prendre part au combat, il pouvait enfermcr l'armée russe dans un étroit défilé, où, placée entre dcux feux, elle eut été obligée de mettre bas les armes, ce qui aurait amené la fin de la guerre. On regretta donc le roi Jéròme, qui, bien que médiocre général, tut probablement venu au secours de Ney, et l'on s'attendait à voir J unot sévèrement puni. Mais c'était lepre• mier officier quc Napoléon cut attaché à sa personne et qui l'avait ~uivi dans toutcs ses campagncs depuis le


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siège de TouJon, cn 93, jusqn'en Russie. L'Empereur l'aimait, il pardonna. Cc fut un malheur, car un ex<.;mple devenait néccssairc. Dès que la prisc de Smolcusk fut connue par Ics Russes, un cri de réprobation généralc s'ékva contrc le général Barclay de Tolly. C'ét~.it un Allcmand; la nation l'accusait de ne pns mcttre assez de vigucur dans la conduìte de la guerre, et pour tléfcndrc l'antique l\foscovic, elle demandait un général mosevvite. L'crnpercur Alexandrc, contraint dc céclcr, conféra le commandrment en chef de toutes scs armées au général Koutousoff, hommc usé, peu capable, connu pour sa défaitc à Austcrlitz, mais ayant le mérite, fort grand dans Ics circonstances actudlcs, d'étre un Russe dc vi<.'ille roche, ce qui lui donnait beaucoup d'influence sur Ics troupcs comme sur les masses populaires. Ccpendant, l'avant-garde françai~e, poussant toujours l'ennemi devant elle, avait déjà d6passé Dorogobouje, lorsque, le 24 aout, l'Empcreur :,e Jétermina à quitter Smolensk. La chaleur était accablatite; on marchait sur un sable mouv.. nt ; Ics vivres manquaient pour une aussi imm1mse réunion d'hommes et de chcvaux, car les Russcs ne laissaient derrière eux que des villagcs et des fcrm<'s inccndi6s. Qaand l'armée entra dans Wiasma, cettc joli<' ville était en fcu I 11 cn fut de méme de celle de Ghiat. Plus on approchait dc Moscou, moins le pays offrnit dc ressourccs. Il périt quelques hommes et surtout beaucoup de chevaux. Pcu de jours apr~s, à une chaleur intolérable snccédèrcnt dcs pluies froidcs qni durèrent jusqu'au 4septcmbre; l'automnc approchait. L'armée n'était n'était plus qu'à six lieucs de Mojaisk, seulc ville qui rcstat à prendre avant d'arriver à Mc,cou, lorsqu'elle s'aperçut que les forccs del'arriòre-gnrdecnnemie s'étaient considérablement accrues. Tout indiquait qu'une grande bataillc allait enfìn avoir licu. Le 5, notre avant-garde fut un momcnt arrétée par une grosse colonne russe fortcment retranchée sur un mamelon garni de douzc canons. Le SJ6 de Jignc, quc, dans Ics campagnes d'ltaJ~c, l'Empcreur avait sumommé le ferrible, soutint dignemcnt sa réputation cn s'cmparant dc la redoutc et de I'artilleric ennemic. On était déjà sur le tenain où se donna quarante-Jmit heurcs après, la b:i.taillc que Ics Russe<; nommcnf. Dorodino et quc les Français ap1?cllent la M osllova


41 Le 6, l'Emp~rcur fit annoncer pac nn orare du jour qu'il y aurait bataille le lendemain. L'armée attendait avec joie ce grand jour qu'elle espérait devoir mcttre un tenne à sa misère, car il y avait un mois que Ics troupes n'avaient reçu aucune distribution, chacun ayant vécu , comme il pouvait. On employa dc part et d'autre la soirée à prendre ses dispositions définitives. Du còté des Russes, Bagration commande l'aile gauche, forte de 62 ooo hommes ; au centre se trouve i'hetman Platow avec ses Cosaques et 30 ooo fantassins de réserve ; la droite, composée de 70 ooo hornmes,. est aux ordres de Barclay dc Tolly, qui, après avoir déposé le comman• dement en chef, en a pris un secondaire. Le vieux Koutousoff est généralissime ·dc toutes ccs troupes, dont le chiffre s'élèvc à r62 ooo hommes. L'empereur Napoléon peut à peine opposer aux Russes 140 ooo hornmes ainsi disposés : le prince Eugène commandait l'aile gauche: le maréchal Davout, l'aile droite; le maréchal Ncy, le cèntre ; le roi Murat, la cnvalerie ; l?. garde impériak était cn réserve. La bataille se donna le 7 septembrc ; le temps était voilé, et un vcnt froid soulevait des tourbillons de pous~ sière. L'Empereur, souffrant d'une horriblc migrainc, dC'scendìt vers une espèce de ravin où il passa la plus grande partic de la journée à se promencr à pied. De ce point, il ne pouvait découvrir qu'une partie du champ de bataille, et, pour l'apercevoir en entier, il devait gravir un monticule voisin, ce qu'il ne fit que deux fois pendant la bataille. On a reproché à l'Empereur son i.naction ; il faut cependant reconnaìtrc que du point central où il se trouvait avec ses réservcs, il était à meme de recevoir les fréquents r?.pports dc cc qui se passait sur toute la tigne, tandis que s'il eut été d'une aile à l'autre en parcourant un terrain aussi accidenté, les aides de camp porteurs dc nouvelles pressantes n'auraient pu l'apercevoir ni su où le trouver. Il ne faut d'aillcurs pas oublier que l'Empereur était malade, et qu'un Yent glacial, soufflant avec impétuosité, l'empochait de se tenir \ cheval. J e n'ai point assisté à la bataùle de la Moskova. J e m'abstiendrai donc d'entrer dans aucun détail sur les manceuvrcs cxécutées pendant cctte mémorable action. Je me bornerai à dire qu'après des efforts inou'is, Ics français obtinrent la victoire sur les Russcs, dont la


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résistancc fut cles plus opiniatrcs ; aussi la bataillc de la Moskova passe-t-elle pour w1e dcs plus sanglantes du siècle. Lcs deux armées éprouvèrent des pertes immenses qu'on évaluc au tota! à 50 ooo morts ou blcssés !. .. Les Français eurcnt 49 généraux tués ou blessés et 30 ooo hommcs mis hors de combat. La pertc des Russe! fut d'un tiers plus considérable. Le général Bagration le meillcur dc leurs offi.ciers, fut tué, et, chose bizarre, il était propriétairc du terrain sur lequcl Ja bataille cut lieu. Douze mille chevau."X rcstèrcnt dans les champs Les Français firent très peu dc prisonniers, cc qui dénote avec quelle bravourc !es vaincus se défendircnt. Pendant l'action, il se passa plusieurs épisodes inté ressants. Ainsi, la gauchc dcs Russes, dcux foìs cnfoncée par les efforts inouis dc Murat, Davout et Ncy, et se ral liant constamment, revenait pour la troìsième foìs à la charge, lorsquc Murat chargea le général Belliard de supplier l'Empereur d'cnvoyer une partie de sa garde pour achever la victoire, sans qnoi il faudrait une seconde bataillc pour vaincrc les Russes l Napoléon était disposé à obtempérer à cette demandc ; mais le maréchal Bcssières, commandant supérieur de la garde lui ayant <lit : « Je me permettrai dc faire observer à Votrc Majcsté qu'elle est cn cc moment à sept cents lieues de France"• soit que cette observation détcrminàt l'Empereur, soit qu'il ne trouvat pas la bataille assez avancée pour engagcr sa réservc, il rcfusa. Deux autres demandes de ce genro eurent le méme sort. Voici un dcs faits les plus remarquables de cctte ba taille si féconde en actions courageuscs. Le front de la tigne cnnemic était couvert par des hauteurs garnies de redoutcs, dc redans. et surtout par un fort crénelé armé de 80 canons. Les Français, après des pcrtes consìd6rables, s'étaicnt rendus maitres de tous ces ouvragcs, mais n'avaient pu se maintenir dans le fort. S'cmpare1 dc nouveau dc ce point important était chosc très difficile, méme pour l'infanterie. Le général Montbrun, chef du -i.e corps de cavalcrie, ayant rernarqué, à l'aidc de sa longue-vue, que le fort n'était pas fermé à la gMge; qne Ies troupes russes y cntraicnt par pclotons, et qu'en tournant la hautcur on pouvait éviter les remparts, les ravins, Ics rochers, et conduire Ics escadrons jusqu'à la porte, par un terrain en pente douce, et praticable pour les chevaux i le général Montbrun, dis-je, proposa de


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pénétrer dans le fort par dcrrière avec sa cavalerie, tandis que l'infanterie l'attaquerait par devant. Cette propositlon téméraire ayant été approuvée par Murat et par l'Empereur, Montbrun fut chargé de l'exécution; mais, tandis que cet intrépide général prenait scs dispositions pour agir, il fut tué d'un coup de canon : ce fut une grande perte pour l'armée !. .. Sa 'mort ne fit cependant pas renoncer au projet qu'il avait conçu, et l'Empereur envoya le général Caulaincourt, frère du grand écuyer, pour remplacer Montbrun. On vit alors une chose inouie dans les fastes de la guerre : un fort immense défendu par une nombreuse artillerie et plusieurs bataillons, attfl.qué et pris par une colonne de cavalerie !. .. En effet, Caulaincourt, s'élançant avec une division dc cuirassiers en téte de laquelle mar• chait le 5° régiment de cette arme, commandé par l'intrépide colone! Christophe, culbute tout ce qui défend Jes approches du fort, arrive à la porte, pénètre dans l'in• térieur et tombe mort, frappé d'une balle à la téte !. .. Le colone! Christophe et ses cavaliers vengèrent leur général en passant une partie de la garnison au · fil de Jeurs sabres. Le fort resta en leur pouvoir, ce qui acheva d'assurer la vicoire aux Français. Aujourd'hui où la soif de l'avancement est devenue insatiable, on s'étonnerait qu'après un aussi beau fait d' armes un colonel ne rcçut pas d'avancement; mais sous !'Empire, l'ambition était plus modérée. Christophe ne devint général que plusieurs années après et ne témoigna aucun mécontentement dc ce retard. Les Polonais, ordinaircment si braves, et notamment ceux organisés depuis cinq ans dans le grand-duché de Varsovie sous les ordres du prince Poniatowski, agirent si mollement que l'Empereur leur fit adresser des reproches par son major général. Le général Rapp reçut à la Moskova sa vingt et unième blessure ! Bien que les Russes eussent été battus et.forcés de s'éloigner du champ de bataille, leur généralissime Koutousoff eut I'outrecuidance cl'écrire à l'empereur Alexandre qu'il venait de remporter une grande victoire sur les Français ! Cette fausse nouvelle étant arrivée à SaintPétersbourg le jour de la féte d'Alexandre, y causa une joie des plus vives !. .. On chanta le Te Demn; Koutousoff fut proclamé sauveur de la patrie et nommé feld-maréchal. Cependant, la vérité fut bientot connue, l'allégresse se


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changea cn dcuil; mais Koutousoff était feld-maréchal I C'étn.it cc qu'il voulait. Toutautre quc le timidi' Alexandrc eut sévèrcment puni cc gros:,icr mcnsonge <lu nouveau maréchal : 11taìs on avait besoin dc Koutousoff; il resta donc à la téte dc l'arméc.

CHAPITRE VI Mauvaises nouvclles d'Espagne. Moscou. -

Rostopschinc. Incendics Ròvcil do l'arm6e russe. - Fourberle de Kouto111ofI.

t.,

Les Russes se retirant vers Moscou furcnt rcjoints le 8 au matin à Mol·aisk, où s'engagea un as~l'Z vif combat dc cavaleric dans eque! le gfoéral BclJiard fut blcssé. Napoléon passa trois jours à Mojaisk, tant pour donner }P.s ordres nfressités par les circonstances, que pour répondre à dc nombreuses dépéches arriérécs. L'une d'cllcs, arrivér la veille de la grande bataille, l'avait très vivcmcnt affccté et avait beaucoup contribué à le rendre malade car elle annonçait que notre arméc- dite de Portugal, commandée par le général Marmont, venait d'éprouver une sanglante défaite aux Arapiles, près dc Salamanque, en Espagne. Marmont était une des erreurs de Napoléon, qui, l ayant eu pour cruna.rade au collègc de Brienne, et plus tard dans l'artilleric, lui portait un grand intérét; séduit par quelques succès d'école jadis obtenus par ~farmont, l'Empereur supposait à ce maréchal des talents militaircs quc sa condmte à la guerre ne justifia jamais. Marmont avait, en 18n, remplacé Masséna dans le commandcment de l'armée de Portugal, en annonçant qu'il battrait Wellington; mais ce fut tout le contraire. Marmont vcnait d'ètre vaincu, blessé; son armée, jetée dans le plus ~rand désordre, et obligée d'abandonner plusieurs provmces, aurait éprouvé des pertcs encore plus considérablcs si le général Clauscl ne l'eut ralliéc. En apprenant cPtte catastrophe, l'Empereur dut fairr de bien gravcs réfiexions sur l'entreprise qu'il rénlisait en cc moment, car, tandis qu'il se préparait à entrer sous p,3u de io11rs dans Moscou, à la téte de la plus nombreusc


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de ses armées, une autrc venait d'étre battue à mille lieucs de là. Il envahlssait la Russie et allait perdre l'Espagnc !. .. Le chef d'cscadrons Fabvier, aujourd'hui lieutenant. général, qui avait porté les dépéches de Marmont, ayant voulu prcndre part à la bataille dc la Moskova, y fut blessé à l'attaque de la grande redoute. C'était venir chercher une balle de bien loin l. .. Le 12 septembre, Napoléon quitta Mojai:sk, et le I5 il entrait dans Moscou. Ccttc ville immense était déserte. Le général Rostopschine, son gouverneur, en avait fait sortir tous les habitants. Ce Rostopschine, dont on a voulu faire un héros, était un homme barbare qui, pour acquérir de la célébrité, ne reculait devant aucun moyen. 11 avait laissé étrangler par la populace un grand nombre de marchands étrangers, et surtout des Français, établis à Moscou, dont le seul crirne était d'étre soupçonnés de faire des vreux pour l'anivée des troupes de Napoléon. Quelques jours avant la bataille de la Moskova, les Co. saques ayant enlevé une centaine de malades français, le général Koutousoff les envoya, par des chemins détournés, au gouvemeur de Moscou, qui, sans pitié pour leurs souffrances et leurs fatigues, les laissa d'abord quarante-huit heures sans manger, et les fit ensuite promcner cn triomphe daJJs les rues, où plusieurs de ces malbeureux moururent de faim, pendant que des agents de police lisaient au peuple ·une proclamation de Rostopschine qui, pour le déterminer à prendre les armes, disait que Ies Français étaient aussi débiles et toroberaient facilement sous ses coups. Cette affreuse promenade terminée, 1a plupart de ceux de nos soldats qu, vivaient encore furent àssommés par la populace, sans que Rostopschine fit rien pour les sauver !. .. Les troupes russes vaincues n'avaient fait que traverser Moscoù, d' où elles s'éloignaient pour aller se refo!'mer à plus dc trente lieues de là, vers Kalouga, sur la route d' Asie. Le roi Murat les suivit dans cette nouvelle direction, avec toutc sa cavalerie et plusieurs corps d'infanterie. La garde impériale resta dans la ville, et Napoléon fut s'établir au K remlin, antique palais fortifìé, résidence habituelle des czars. Tout était tranquille en apparence, lorsquc, pendant la nuit du I5 au 16 septembre, }es marchan<ls français et allemands, ~ui s'étaient soustraits aux recherches du gouverneur, vmrent prévenir l'état-major de Napoléon que le feu allait étre mi,')


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à la ville. Cet avis fut bientOt confirmé par un agent de police russe qui ne pouvait se résoudre à exécuter les ordres de son chef. On apprit par cet a~ent que, avant de quitter Moscou, Rostopschìne avait fa1t ouvrir le bagne, les prisons, et rendre la liberté à tous les forçats, en leur faisant distribuer un t rès grand nombre de torches confectionnées par des ouvriers anglais. Tous ces incendiaires étaient restés cachés dans les palais abandonnés, où ils attendaient le si~al (1). L'Empereur, mformé dc cet affreux projet, prescrivit sur-le-champ les mcsures les plus sévères. De nombreuses patrouilles parcoururent les rues et tuèrent plusicurs brigands pris sur le fait d'incendie; mais c'était trop tard; le feu éclata bientot sur différents poìnts de la ville et fit des ravages d'autant plus rapides que Rostopschine avait fait enlever toutcs les pompes ; aussi, en peu de temps, Moscou ne fut plus qu'unc grande fournaise ardente. L'Empereur quitta le Kremlin et se réfugia au chatcau dc Petcrskoe ; il ne rentra que trois jours après, lorsque l'inccndie commcnçait à diminucr, faute d'aliments. Je n'entrerai dans aucun détail sur l'incendie dc Moscou, dont le récit a été fait par plusieurs témoins oculaires. Je me bornerai à examiner plus tard les effets :. de cette immense catastrophe. Napoléon, appréciant mal la situation dans laquelle se trouvait Alcxandre, espérait toujours un accommodcmcnt, quand, cnfin, Jas d'attendrc, il prit la détermination de lui écrire lui-méme. Cependant, l'armée russe se réorganisait vers Kalouga, d'où ses chefs envoyaient vers Moscou des agents chargés de diriger vers leurs régiments Ics soldats égarés. On en évaluc le nombre à 15 ooo. Retirés dans !es faubourgs, ces hommcs circulaient sans défiance au milieu de nos bivouacs, prenaient piace aux fcux de nos soldats, et mangcaicnt avec ewc, et pcrsonnc n'eut la pensée de !es fairc prisonniers. Ce de Ségur écrit : • On ne chercbe plus à cacber, à Moscou, le qu'on lui destine ... La nuit, des émissaires vont frapper à toutes

(1) M. &Ort

Jes porle$; ils annoncent l'incend;.e... On ea.lève !es pompea; la désolatioo monte à son comble... Ce jour-là, une scène etfrayante termina e.e triste drame ... Les prisoos s'ouvrent : une foule sale et dégoOtaote en sort tumultue11sement... Dès lors, la grande Moscou n'appartlent plus ni aux R11$SCS, ni aux Fran(·aìs, mais à cettc foule impure, dont quelques officiera et soldats de polke didghent la fureur. On Ics orga. 11isa; on assigna à chacun son poste, et ils se dispcn;èrcnt pour quc lt plllage et l'incendie éclatauent partout à la fois .. , •


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fut une grande faute, car, pcu à peu, ils rejoignirent l'armée russe, tandis que la nòtre s'affaiblissait journellement par les maladies et lcs premiers froids. Nos pertes en chevaux étaient surtout immenses, ce qu'on attribuait aux fatigues cxtraordinaires que le roi Murat avait imposées pendant toute la campagne à la cavalerie dont il était le chef. Murat, se souvenant des hrillants succès obtenus en 1806 et 1807 contre les Prussiens, en les poursuivant à outrance, pensait que la cavalerie devait suffi.re à tout et faire des marchcs de douze à quinze Iieues par jour sans se préoccuper de la fatigue dcs chevaux, l'essentiel étant d'arriver sur les ennemis avec quelques tétcs de colonnes ! Mais le climat, la clifficulté dc trouver des fourrages, la longue durée de la campagne, et surtout la ténacité des Russes, avaient bien changé les conditions. Aussi la moitié de notre cavalcrie était sans chevaux lorsque nous arrivàmes à Moscou, et Murat achevait de détruire le surplus dans la province de Kalouga. Ce prince, fi.er de sa haute taille, de son courage, et toujours affublé de costumes bizan-es, mai<; brillants, avait attiré l'attention des ennemis, et, se complaisant à parlementer avec eme, il échangeait dcs présents avec les chefs cosaques. Koutousoff pro.fita de ces réunions pour entretenir les Français dans de fausses espérances de paix, que le roi Murat faisait partager à l'Empcrcur. Mais, un jour, cet ennemi, qui se clisait affaibli, se réveille, se glisse entre nos cà.ntonnements, nous cnlève plusieurs convois, un escadron de dragons de la garde et un bataillon de marche; aussi Napoléon défendit-il désormais, sous peine de mort, toute communication avec les Fusses non autorisée par lui. Cependant, Napoléon ne perdait pas tout P.spoir de conclurc hl. paix. Il envoya, le 4 octobre, le général Lauriston, son aide <le camp, au quartier général du maréchal Koutousoff. Ce Russe astucicux montra au géné· ral Lauriston une lettre adrcssée par lui à l'empereur Alexandre pour le presser d'adhérer aux propositions des Français, attendu, disait-il, que l'armée moscovite se trouvait hors d'état de continuer à faire la guerre. Mais à peinc l'offkier porteur de cette dépéche était-il parti pour Saint-Pétersbourg, munì par Lauriston d'un passeport qui devait le préserver de l'attaque de ceu..'C de nos partisans qui rodaient entre les deux armées, qne Koutousoff expédia un autre aide de camp vers son empe-


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reur. Ce second envoyé n'ayant pas de laissez.passer français fut rencontré par nos patroullle~. et, comme il ~tait de bonnc prise, d'apcès lcs lois de la guerre, il fut arrété, et scs dépèches furent cnvoyécs à Napoléon. Elles contenaient toi4t le cont,ai,e de celles que Koutousoff aV'ait montrées à Lauriston. En cffet, le maréchal russe, aprés avoir supplié son souverain de ne point traiter avec les Français, lui annonçait u que l'armée de l'amiral Tchitchakoff, ayant quitté la Valachie après la paixavec Ics Turcs, s'avançait sur Minsk afin de couper la retraite à Napoléon. Koutousoff instruisait aussi Alcxandre des pourparlers qu'il avait engagés et qu'il poursuivait habi• lement avec Murat, à dessein d'entretenir la pcrnicieuse sécurité dans laquelle les Français vivaient à Moscou, à wie époque si avancée de la saison... • A la vue de cette lettre, Napoléon, comprenant qu'il avait été joué, entra da.ns une violente colère et forma, dit-on, le projet de marcher sur Saint-Pétersbourg : mais, oatre que l'aflaiblissement de son armée et les rigueun de l'hiver s'opposaient à cette vaste expédition, des motifs d'une bien haute importance portaient l'Empereur à se rapprocher dc l'Allemagne pour étrc plus à méme de la survei!cr et de voir ce qui se passait en France. Une conspiration vcnait d'éclater à Paris, et les chefs de ce mouvement avaient été les maitres de la capitale pendant une journée !... Un exalté, le général Malet, avait jcté sur Paris cette étincellc qui aurait pu allumcr l'incendie, et s'il ne se fut rcncontré un hommc perspicace autant qu'l:nergiquc, en Ja personne de l'adjudantmajor Laborde, c'cn était peut-étrc fait du gouvcrncmcnt impérial. lcs esprits n'en furent pas moins frappés de cet événetnent, et l'on peut concevoir quelle fut la douleur de NapoMon en apprenant le danger qu'av:i.ient couru sa famillc et son gouverncmcnt I


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CHAPITRE VII La retraite est décidée. - Surprise du corps de Sébastiani. - Combat de J\falo-Iaroslawetz. - Retour sur Mojalsk et la Moskova. - Bar;i guey d'Hilliers met bas !es armes. - Je suis uommé colone!. Retraite bérotque du marécbal Ney.

A Moscou, la s~tuation de Napoléon s'aggravait de jour en jour. Le froid sévissait déjà s.vcc rigueur, et le mora! des soldats Français de naissance était seul resté ferme. Mais ccs soldats ne formaient que la moitié des troupes quc Napoléon avait conduitcs cn Russie. Le surplus était composé d' Allemands, de Suisses, de Croates, de Lombards, de Romains, de Piémontais, d'Espagnols et de Portugols. Tous ces étrangers, restés fidèles tant que l'armée avait eu des succès, commençaient à murmurer et, séduits par Ics proclamations en diverses langues dont les agents russes inondaient nos camps, ils désertaient en grand nombre vers l'ennemi, qui promettait de les renvoyer dans leur pays. Ajoutons à cekr que les deux ailes de la Grande Armée, uniquernent composées d'Autrichiens et de Prussiens, no se trouvaient plus en ligne a.vec le centre, comme au commencement de la campagne, mais étaient sur nos derrières, prétes à 11ous barrer le passage au premier ordre de !eurs souverains, anciens et irréconciliables ennemis de la France !. .. La pohition était des plus critiques, et, bien qu'il dut en coùter beaucoup à l'amour-propre de Napoléon d'avouer au monde entier, en se rehrant sans avoir imposé la paix à Alexandre, qu'il avait manqué le but de son expédition, le mot de retraite fut enfin prononcé !. .. Mais ni l'Empereur, ni ses maréchaux, personne enfin n'avait alors la pensée d'abandonner la Russie et de repasser le Niémcn; il ne s'agissait que d'aller prendre scs cantonncments cl'hìvcr da.ns les moins mauvaises provinccs cle la :Polognc. L'abandon de Moscou était déciclé cn principe; cependant, avant de se résoudrc à l'exécuter, Napoléon, conservant encore un dernier espoir d'accommodemcnt,


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envoya le due dc Vicence (Caulaincourt) vers le maréchal russe Koutousoff, qui ne fit aucunc réponse !. .. Pendant ces lenteurs, notre armée fondait de jour en jour, et, dare; une confiance aveuglc, nos avant-postes restaient aventurés dans la province de Kalouga, sur des positions difficilcs, quand tout à coup l'événcmcnt le plus imprévu vint dessiller Ics yeux des plus incrédules et anéantir Ics illusions que l'Empereur conservait encore de conclurc la paix. Le général Sébastiani, que nous avons vu se laisser surprendre à Drouia, venait dc remplacer le général Mcntbrun dans le commandement du '28 corps de cavalerie, et, quoiquc près de l'enncmi, il passait scs journées cn pantoufles, lisant dcs vers itaJicns et ne faisant aucune rcconnaissance. Koutousoff, profitant de cette négligence, se porte, le 18 octobre, sur le corps d'armée de Sébastiani, l'invcstit de toutcs parts, l'accable par le nombrc et le contraint d'abandonner une partie de son artillerie !... Lcs trois divisions dc cavaJerie de Sébastiani, séparées du surplus des troupes de Murat, ne parvinrent à le rejoindrc qu'en rcnversant plusieurs bataillons ennemis, qui chcrchèrcnt Yainement à s'opposer à leur passage. Dans ce combat sanglant, Sébastiani fìt prcuve de valcur, car il était très brave, mais on peut le signaJer pour sa médiocrité comme généraJ. Vous en verrez une nouvelle preuve lorsq'ue nous en serons à la campagne dc 1813. En m~me temps que le maréchal Koutousoff surprenait Sébastiani, il faisait attaquer Murat sur toute la ligne. Ce prince fut blessélégèrement. L'Empereur, ayant appris le jour m~me cette mauvaise affaire, ainsi que l'arrivéc au camp cnnemi d'un renfort de dix mille cavaliers de l'armée russe de Valacbie, que les Autrichiens, nos alliés avaient laissés pa!>SCr, l'Empereur, dis-je, donna l'ordre de départ pour le lcndemain. Le 19 octobrc au matin, l'Empcrcur quitta .Moscou, où. il était entré le 15 septem bre. Sa Majesté, la. vieille garde et le gros de l'a.rmée prirent la routc de Kalouga; le maréchaJ Mortier et deux divisions de la jeune garde restèrent en ville pendant vingt-quatre heures de plus, afin d'en achever la ruine et de faire sauter le Kremlin. Ils devaient enimitc fcrmer la marche. L'armée tratnait après elle plus de quarante milJe voitures qui encombraient les défilés. On en fit l'obscrvation


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à l'Empereur, qui répondit que chacune de ces voitures sauverait dcux blessés, nourrirait plusieurs hommes, et qu'on s'en débarrasserait insensiblement. Ce système philanthropique pourrait, ce me semble, étre combattu, car la nécessité d'alléger la marche d'une arméc en retraite parait dcvoir passer avant toute~ les autres considéra· tions. Pendant le séjour des Français à Moscou, le roi Murat et les corps de cavalerie avait occupé une partie de la province de Kalouga, sans cependant s'étre emparés de la ville de ce nom dont les environs sont très fertiles. L'Empereur, voulant éviter de passer sur le champ de bataille .de la Moskova, ainsi que par la route de Mojaisk, dont l'armée avait épuisé les resssources en venant.à Moscou, prit la direction de Kalouga, d'où il comptait gagner Smolensk, p;u: des contrécs fertiles et, pour ainsi dire, neuves. Mais, au bout de quelques jours de marche, nos troupes, dont l'effectif, après la jonction du roi Murat, s'élevait encore à plus de roo ooo hommes, se trouvèrent en présence de l'armée russe qui occupait la petite ville de Malo-Iaroslawetz, La position de l'ennemi était des plus fortes ; cependant l'Empereur la fait attaquer par le prince Eugène à la téte du corps italien et des divisions françaises Morand et Gérard. Aucun obstacle n'arrétant l'impétuosité de nos troupes, elles s'emparèrent de la ville après un combat long et meurtrier qui nous couta 4 ooo hommes, tués ou blessés. Le général Delzons, offìcier d'un grand mérite, resta parmi les morts. Le lendemain, 24 octobre, l'Empereur, étonné de la vive résistance qu'il avait éprouvée, et sachant que toute l'armée russe lui barrait le passage, arrete la marche de ses troupes et passe trois jours à réfléchir au parti qu'il doit prendre. Pendant une des reconnaissances qu'il faisait sur le fr:ont des ennemis, Napbléon fut sur le point d'étrc enlevé par eux !... Le brouiHard était épais... Tout à coup les cris de Hourra ! hourra I se font entendre; de nombreux Cosaques sortent d'un bois voisin de la route, qu'ils traversent à vingt pas de l'Empereur en renversant et poin· tant tout ce qu'ils rencontrep.t sur leur passage. Mais le général Rapp, s'élançant à la téte de deux ,escadrons de chasseurs et de grenadiers à cheval de la garde, qui suivaiev.t constamment l'Empereur, sabre et met an fuite les ennemis. Ce fut dans ce combat que M. Le Couteul-X.


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mon ancien camarade à l'état-major de Lannes, devenu aide de camp du prince Bertlùer, s'étant anné de la lance d'un Cosaque tué par lui, commit l'imprudence de revenir en brandissant cette arme, imprudence d'autant plus grave que Le Couteulx était revétu d'une pelisse et d'un bonnet de fourrure, so:1s lcsqnels on ne pouvait rien distinguer de l'w1iformc français. Aussi, un grenadier à cheval de la garde, le prit pour un ofiìcier de Cosaques, et le voyant se diriger vcrs l'Empcreur, il le poursuivit et lui passa son énormc sabre au travers du corps I... Malgré cette affreuse blcssure, M. Le Couteulx, piacé dans une des voitures de l'Empercur, supporta le froid, Ics fatigues . de la retraite, et parvint à regagner la France. Les reconnaissances faites par Napoléon l'ayant convaincu de l'impossihilité de continuer sa marche vers Kalouga, à moins de Iivrer une sanglante bataille aux nombreuses troupes de Koutousoff, Sa Mal'esté se décida à aller passer par Mojalsk pour gagner Smo ensk. L'armée guitta donc un pays fertile pour reprendre une route dévasté'!, déjà parcourue au mois de septembre au milieu des incendies et jalonnéc dc cadavrcs !... Le r.1ouvement que fit l'Empcreur, le reportant aprt:S di% jours de fatigues à douze lieues seulement de Moscou, donna aux soldats beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir. Le temps devint affreux ; le maréchal Mortier rejoignit l'Empereur, après avoir fait sauter le Kremlin. L'armée revit Mojafsk et le champ de bataille de la Moskova !... La terre, sillonnée par les boulets, était couverte de débris de casques, de cuirasses, de roues, d'annes, de lambeaux d'uniformes et de trente mille cadavres à demi dévorés par les Ioups I... Les troupes et l'Empereur pa.ssèrent rapidement, en jetant un triste resard sur cet unmen.c;e tombeau ! M. de Ségur, dans la première édition de son ouvrage sur la campagne- de Russie, dit qu'e·,1 repassant sur le champ de bataille de la Mookova, on aperçut un malheu• reux Français qui, ayant eu les deux jambes brisées dans le combat, s'était blotti dans le corps d'un cheval ouvert par un obus, et y avait pnssé cinquaote jours se nou"i$·

sant et pansant ses blessures avec la chair putrA'{ì,ée àu

morts!... On fit obscrvrr à M. de Ségur que cet hommc.-

cut été asphyxié par les gaz délétères, et qu'il cut, d'autre part, préféré couvrir scs plafos avec dc la te:rre fra.tebe et méme avec de l'herbe, plutòt que d'augmenter la putr6-


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faction en y tnettant de la chair pcurrie !... Je ne fais cette observation que pour mettf·e cn garde contre les exagérn.tions d'un livte qui eut d'autant plus de succès qu'il est très bien écrit. Après Wiasma, l'armée fut assaillie par des fl.ots de neige et un vent glacial qui ralentitent sa marche. Un grand nombre de voiturcs furent abandonnées, et quclques millicrs d'hommes et de chevaux périrent de froid sur la route. La chair de ces derniers servit de nourriture aux soldats et méme aux officiers. L'arrière-garde passa succcssivcment du commandement de Davout à celui du prince Eugène et définitivement sous celui du maréchal Ney, qui conserva cette pénible mi5sìon tout le reste de la campagne. Le rei- novembre, on parvint à Smolensk. Napoléon avait fait réunir dans cette ville une grande quantité de vivres, de vétements et de chaussures; mais les adlninistrateurs qui en étaient chargés, ne pouvant connaitre l'état de désorganisation dans lequel l'armée était tombée, ayant exigé des bons de distribution et toutes les formalités des temps ordinaites, ces lenteurs exaspérèrent les soldats, qui, mourant dc faiin et de froid, enfoncèrent les portes des magasins et s'emparèrent tumultueusement de ce qu'ils contenaient, dc sorte que beaucoup d'hornrnes eurent trop, plusieurs pas assez, d'autres rien! Tant que les troupes avaient marché en ordre, le niélange des dìverses nations n'avait donné lieu qu'à de légers inconvénìents ; mais dès que la misère et la fatigue em:ent fait rompre les rangs, la discipline fut perdue. Comment aurait-e1Ie pu subsister dans un immehse rassemblement d'individus isolés, manquant de tout, mar,. chant pour leur compte et ne se comprenant pas? ... Cat dans cette masse désordonnée réghait vraiment la conf1&r,sion des langues!... Quelques régimehts, et principalement ceux de la garde, résistaient encore. Presque tous les cavaliers des régiments de lignc, ayant perdu Ieuts chevaux, furent réunis et1 bataillons, et ceux de leurs officiers qui étaient encore montés formèrent les escadrons sacrés dont le commandement fut confìé aux généraux Latour-Maubourg, Grouchy et Sébastiani, qtti y remplissaient les fonctìons de sìmples capitaines, tandis quc des généraux de brigade et des colonels faisaient celles de maréchaux des logìs et de brigadiers. Cette organisation suffrrait


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seule .()Our faire connaitre à quelle extrérnitél'arméP, était réùuite I Dans cctte position critiquc, l'Empereur avait compté sur une forte division de troupcs de toutcs armes que le général Baraguey d'Hilliers dcvait conduire à Smolensk; mais en approchant de la ville, on apprit quc ce général avait mis b.is Jes arrnes devant une colonne n1sse, en spécifiant que lui seul ne serait pas fait prisonnier dc guerre, et qu'il lui serait permis d'aller joindre l'armée française afin de rendrc compte de sa conduitc. Mais l'Empereur ne voulut pas voir Baraguey d'Hilliers, auquel il fit donner l'ordre dc se rendre en France et d'y garder les arrèts jusqu'à ce qu'un conseil dc guerre l'ei1t jugé. Baraguey d'Hilliers prévint ce jugement en mourant de désespoir à Berlin. Ce général avait été l'une des erreurs de Napoléon, qu'il séduisit lors du camp de Boulogne, en lui promettant de drcsser les dragons à servir tour à tour commc fantassins et cavaliers. Mais l'essai dc ce système ayant été fait en 1805 pendant la campagne d' Autriche, les vieux dragons qu'on avait mis à pied, et que Baragucy d'Hilliers commandait en personnc, furent battus à Wcrtingen sous !es yeux de l'Empercur. On leur rendit des chevam,, ils furent encore défaits, et pendant plusieurs années les corps de ccttc arme se rcssentirent du désordrc que Baraguey avait jcté panni cux. L'auteur de ce système batard, tombé en disgricc, avait espéré se relevcr en demandant à venir cn Russie, où il acheva de se perdre aux yeux de l'Empereur par sa capitulation sans combat et en violant le décret qui prescrit au chef d'un corps réduit à mettre bas les armcs de suivre le sort de ses troupes, et lui défend de solliciter des enncmis des conditions favorables à lui seul. Après avoir passé plusieurs jours à Smolcnsk afin de réunir les troupes restées en arrière, l'Empereur se rendit le 15 à Krasnoè, où, malgré ses graves préoccupations (car on se battait non loin de la ville), il expédia un offi.cier vers le 28 corps d'armée rcsté sur la Duna et devenu désormais son seul espoir de salut Les régiments dont se composait ce corps avaicnt éprouvé moins de fatigues et de privations que ceux qui avaient fait partie dc l'expédition de .Moscou ; mais aussi, par compensation, ils avaient bicn plus souvent combattu Ics ennemis. Napoléon, voulant Ics en récom-


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penser, en nommant à tous lee emplois vacant5, se fi.t apporter les propositions d'avancement relatives au ze corps. Il y en avait plusieurs en ma faveur, dont l'une ne demanclait pour moi que le grade de major (lieutenantcolonel}. Ce fut celle quc le secrétaire présenta. Je ticns du général Grw1dler, qui, ayant reçu l'ordre de porter ces dépéches, se trouvait dans le cabinct de l'Empereur au moment où il achevait son travail, que Napoléon, au moment de signer, raya de sa main le mot major pour y substituer celui de colonel, en disant : « C'est une ancienne dette que j'acquitte. » Je fus donc enfm colonel du z3e de chasseurs, le 15 novembre; mais je ne l'appris que quelque temps après. La retraite continuait péniblement, et !es ennemis, dont les forces augmentaient sans cesse, coupèrent de l'armée le corps du prince Eugène, ainsi que ceux de Davout et de Ney. Les deux premiers parvinrent à grand' peinc à se fairc jour les armes à la main et à rejoindre l'Empereur, dont l'esprit était douloureusement préoc- " cupé par l'absence du corps de Ney, car il fut plusieurs jours sans en reccvoir aucune nouvelle. Le 19 novembre, Napoléon parvint à Orscha. Il s'étai± écoulé un mois depuis qu'il avait quitté Moscou, et il restait encore cent vingt lieues à faire pour parvenir au Niémen. Le froid était intense. Tandis que de sombres inquiétudes agitaient l'Empereur sur le sort de l'arrière-garde et de son intrépide chef, le maréchal Ney, celui-ci exécÙtait un des plus beaux faits d'armes dont il soit fait mention dans les annales militaires. Parti le 17 au matin de Smolensk, après en avoir fait sauter les remparts, le maréchal, à peine en marche, fut assalii par des myriades d'ennemis qui l'attaquèrent sur les deux flancs, en tNe et en qucue !... Ney, les repoussant constamment, marcha au milieu d'eux pendant trois jours ; mais enfi.n il se trouva arrété au dangereux déftlé du ravin de Krasnoe, au delà duquel on découvrait de fortes masses de troupes russes et une formidable artillerie, qui commença un feu vif et soutenu. Sans s'étonner de cet obstacle imprévu, le maréchàl prend l'audacieuse résolution de forcer le passage et ordonne au 488 de ligne (commandé par le colonel Pelet, ancien aide de camp de Masséna) de charger vivement à la baionnette. A la voix de Ney, Ies soldats français, bien que harassés de fatigue, exténués de besoin et engourdis


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par le froid, s'élancent sur les battci:ies russes et les enlèvent. Les cnnemis !es reprennent, et nos troupes les en chassent de nouveau. Mais enfin il fallut céder à la supériorité du nombre. Le 48°, accablé par la mitraille, fut en très grande partie .détruit, car sur six cent cinquante hornmes qui étaient entrés dans le ravin, une centainc seuJement le repassèrent. Le colone! Pclet, grièvement blessé, était de ce nombre. La nuit survint, et tout cspoir de rejoindre l'Empe·reur et l'armée paraissait perdu pour le corps d'arrièregardc; mais Ney a confìance en ses troupes et surtout en lui-méme. Par son ordre, de nombreuses ligncs de fe\L'{ sont allumés afìn de retenir les ennemis dans leur camp, dans la .crainte d'une nouvelle attaque le lendemain. Le maréchal a résob dc mettre le Dniéper ent.re lui et les Russes, et de confier sa destinée et celle de ses troupes à la fragilité des glacc·s dc ce fleuve. II était seulement indécis sur le chemin qu'il dcvait prendre pour gagner le plus tM possible le Dniéper, lorsqu'un colone! russe venant de Krasnoe se présente comme parlementaire et somme Ncy de mettre bac; les armes !.. l:indignation du maréchal éclate à la pensée d'une telle humiliation, et comme l'oflìcier ennemi n'était porteur d'aucun ordte écrit, Ncy lui déclare qu'il ne le considère pas commc par, lemeniai e, mais bien comme un csP,ion, qu'il va donc le faire passer au fil des bai'.onnettes s'Il ne le guide pas vers le point le plus rapproché du Dniéper I... Le colone! russe fut contraint d'obéir. Ney donne à l'instant l'ordre de quittcr cn silence le camp, dans lequel il abandonne artillerìe, caissons, bagages et les blessés hors d'état de le suivre; puis, favo. risé par 1.'obscurité, il gagne, après quatre heures de marche, les rives du Dniéper. Ce fleuvc était gelé, mais cependant pas assez fortement pour étre praticable sur tous les pomts, car il existait un grand nombre de crevasses et dcs parties où la giace était si I!lince qu'elle s'enfonçait lorsque plusieurs hommes y passaient à la fois. Le maréchal fìt donc défiler ses soldats un à un. Le passage du fkuve ainsi opéré, les troupes du maréchaJ Ney se croyaient en sureté, quand au jour naissant clles aperçurent un bivouac c<msidérable de Cosaques. L'hetman Platow y commandait, et comme il avait, selon son habitude, passé la nuit à boire, il dormait en cc moment. Or, la discipline est si forte dans l'armée russe que personne


n'ooerait évciller son chef ni faire prendre les annes sans son ordre. Les débris du corps de Ney còtoyèrent donc à une lieue le camp de l'hetman sans étre attaqués. On ne vit les Cosaqucs dc l?latow que le len<lemain. Le maréchal Ney marcha durant trois jours cn combattant sans cesse le fong des bor<ls simleux du Dniéper qui devaient le conduire à Orscha, et le 20 il apcrçut enfìn cette ville où il cspérait trouver l'Empereur et l'armée; mais il est encore séparé d'Orscha par une vaste plaine, occupée par un corps nombreux d'infanterie ennemie, qui s'avance sur lui pendant que les Cosaques se préparent à l'attaquer par derrière. Prcnant une bonne position défensive, il envoie successivement plusieurs officiers pour s'assurer que !es Français occupent encore Orscba, sans quoi il cut été impossibl~ de continuer la résistance. Un des officiers attcint Orscha, où le quartier général se trouvai t encorc. En apprenant le rctour du :rnaréchal Ney, l'Empcreur manifesta une joie dcs plus vives, et pour le dégager de la situation périlleusc 01ì il se trouvait, il envoya au-devant de lui le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui repoussèrent les ennemis et ramenèrent à Orscha le maréchal Ney avec ce qui restait des braves placés sous ses ordres. Cette retraite fit le plus grand honneur au maréchal Ney. Le lendemain, l'Empereur continua sa retraite par Kokanow, Toloczio et Bobr, où il trouva les troupes du maréchal Vie tor arrivées depuis peu d'Alle magne et entra cn communication avec le ze corps dont Saint-Cyr venait de rendre le commandement au maréchal Oudinot.

CHAPITRE VIII Situation' du ze corp!. - Démoralisation des Bavarois. auprès du colone! Lubeoski.

Miss!on

Comme il est important d'indiqu.er les causes qui avaient réuni le 2e corps au surplus de l'armée dont il s'était séparé dès le commencement de la campagne, je dois reprendre l'abrégé de son historique depui.s le mois d'aout, lorsque, après avoir battu les Russes devant


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Polotsk, le maréchal Saint-Cyr fìt établir auprès de cette place un immense camp retranché gardé par une partie de ses troupes et distribua le surplus sur les deux rives de la Duna. La cavalcrie légère couvrait Ics cantonnements, et, aiusi que je l'ai déjà dit, la brigade Castex, .à laquelle mon régiment était attaché, fut placée à Louchonski, sur la petite rivière de la Polota, d'où nous étions à méme de surveillcr les grandes routes venant de Sébej et de Newel. L'armée de Wittgenstein, après sa défaite, s'était retiréc en arrière de ces villes, de sorte qu'il ex!stait entre les Russcs et les Français un espace de plus de vingtcinq lieues non occupé à poste fixe mais où chacun des deux partis envoyait des reconnaissances de cavalerie, ce qui donnait lieu à de petits combats peu importants Du reste, comme les environs de Polotsk étaient suffisam ment garnis de fourrages et de grains encore sur pied, et qu'il était facile de comprendre que nous y ferions un long séjour, les soldat.s français se mirent à faucher et à battre les blés, qu'on écrasait ensuite dans de petits moulins à bras, dont chaque maison de paysan est gamie. Ce travail me paraissant trop Jent, je fìs réparer à grand'peine deux moulins à eau situés sur la Polota, auprès de Louchonski, et dès ce moment le pain fut assuré pour mon régiment. Quant à la viande, les bois voisins étaient remplis de bétail abandonné ; mais comme il fai lait y faire une traque chaque jour pour avoir la provision, je résolus d'imiter ce que j'avais vu pratiquer à l'armée de Portugal et de former un troupeau régimentaire. En peu de temps, je parvins à réunir 7 à 800 bétes à cornes, que je confìai à la garde de quelques chasseurs démontés, auxquels jc donnai les chevaux du pays, trop petits pour entrcr dans Ics rangs. Ce troupcau, que j'aug• mentai par de fréquentes excursions, exista plusieurs mois, ce qui me permit de donner au régiment dc la viande à discrétion et entretenait la bonne santé de ma troupe, qui me sut gré des soins que je prcnais d'elle. J'étendis ma prévoyance sur les chcvaux, pour lesquels on construisit de grands hangars recouverts en paille et placés clerrièrc !es baraques des soldats, de sorte que notre bivouac était presque aussi confortable qu'un camp établi en pleine paix. Les autres chefs de corps fìrent dcs éta~ blissements analogues,mais aucun ne forma de troupeaux, Jeurs soldats vivaicnt au jour le jour.


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Pendant que tous Ics régiments français, croates, suisscs et portugais s'occupaient sans relache du soin d'améliorer leur situation, les Bavarois scmls ne. faisaient rien pour se soustraire à la misère et aux maladics !... En vain le général comtc de WrMe chcrchait-il à les stimuler en leur montrant avec quelle activité les soldat<; français construisaient les baraques, moissonnaient, battaient le blé, le transformaient cn farine, batissaient des fours et faisaient du pain, les malheureux Bavarois, totalement <lémoralisés depuis qu'ils ne recevaient plus dc distributions régttlières, admiraient les travaux intelligents de nos troupes sans essayer de Ics imiter ; aussi monraicntils comme des mouchcs, et il n'en serait pas resté un seul si le maréchal Saint-Cyr, sortant momentanément de sa nonchalance habituelle, n'eut engagé Ics colonels des autrcs divisions à fournir quotidicnnemcnt du pain aux Bavarois. La cavalerie légère, placée plus avant dans les campagnes et près des foréts, leur envoyait des vaches. Cependa..,t, ces Allemands, si mous lorsqu'il fallait travailler, étaient fort braves devant l'cnnemi; mais dès que le péril cessait, ils retombaient dans leur complète apathie. La nostalgie, ou maladie du pays, s'cmparait d'eux; ils se trainaient vers Polotsk, et, gagnant les hOpitaux établis par les soins de leurs chefs, ils dcmandaient la chambre où t'on meurt, s'étendaient sur la paille et ne se relevaient plus I Un très grand nombre périrent de la sorte, et les choses en vinrent au point que le général de Wrède se vit obligé de placer dans son fourgon les drapeaux de plusieurs bataillons qui n'avaient plus assez d'hommcs pour les garder. Cependant, on était au mois de septcmbre, le froid ne se faisait pas encore sentir; le temps était, au contraire, fort doux; aussi les autres troupes étaient en bon état et vécurent gaiement en attendant Ics événcments futurs. Lcs cavaliers de mon régiment se faisaient surtout remarquer par leur bonne santé, cc que j'attribuais d'abord à la quantité de pain et de viande quc je leur donnais, et surtout à J'eau-de-vie quc j'étais parvenu à me procurcr cn abondance, par suite d'une convention conclue avec Ics J ésuitcs de Polotsk. Ces bons Pères, tous Franr,ais, avaient à Louchonski une grande ferme dans laquelle se trouvait une distillerie d'eau-de-vic de grain; mais, à l'approchc de la gue1Te, les ouvricrs s'étant enfuis vcrs le monastère en y apportant les alambics et tous ~I~

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les ~tensiles, la fabrication avait cessé, ce qui privaìt les religfoux d'une partic dc leur revcnu. Cepcndant, l'agglomération de l'armée autout de l;i. ville avait rendu Jes alcool5 si rares et si chers, que Jcs cantinicrs faisaient plusieurs jours de msrche pour allcr en chercher ju:,qu'à Wilna. Il me vint donc en pensée de faire avcc Ics Jésuites un traité par lcquel je devais protégcr lcurs distil1.ateurs, faire ramasser et battrc par mes soldats le blé néccssaire, à condition que mon régiment aurait chaque jour une partie de l'eau-dc-vie qui en provicndraìt. Ma proposition ayant été acceptée, les moincs eurent de grands bénéfices en faisant vendre de l'alcool au c,amp et j'eus !'immense avantagc d'en fairc distribuer trois fo1s par jour à mcs soldats, qui depuis qu'ils avaient passé le Niémen ne buvaient que de l'eau. Je sais qu'au premier asped, ces détails sont oiseux, maisJ·e les rappelle avec plaisir parce que les soins que je pris e mcs hommes sauvèrent la vie à beaucoup d'entre eux et maintinrent l'effectif du 238 de chasscurs fort audessus de celui des autrcs régiments de cavalerie du corps d'armée, ce qui me valut de la part de l'Empereur un témoignage dc satisfaction dont je parlerai plus loin. Panni Ics précautions que je pris, il en est encore deux qui sauvèrent 1a "ie à. beaticoup de mes cavaliers. La remière fnt de les contraindre, dès le r5 scptcmbre, se munir tous d'une de ces redingotes en pcau de mouton avec toison qu'on trouvait en quantité dans les habitP.tions dcs villages abandonnés. Lc>s soldats sont de grands enfants, dont il faut prendre soin pour ainsi dite malgré eruc. ù.s miens prétendirent d'abord que ces grandcs pelisscs étaient inutiles et surchargeaient leurs chevaux; mais dès le mois d'octobre, ils Ics placèrcnt avec plaisir sous lcurs manteaux, et, lorsque les grand~ froids furcnt venus, ils me remcrcièrent de Ics avoir forc(:1:, à les garder. La seconde des précautions que je crus dcvoir prcndre fut d'envoyer sur Ics derrièrcs de l'armée tous Ics chasseurs démontés par le feu cnnemi ou dont Ics chcvaux étaicnt morts de fatigue. Un ordre du jour du major général prescrivait d'envoyer tous ces homrncs sur Lcpcl, en Lithuanie, où ils devaient recevoir dcs chcvaux qu'on attenda.it de Varsovie. Jc me préparais à exécutcr cct ordrc, lorsquc, ayant appris que le dépOt de Lepel (:tait encombré dc cavalicrs à pi"d, manquant de tout d n'ayan1 ricn à fairc, car il n'arrivait pas unseul cheval de


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remonta, je pris sur moi d'cnvoyer tous mes hommes démontés directcment à Varsovie,sous lecommandement du capitainc Poitevin. qui avait été blessé. Je savais très bien que ce que je faisais était contraìre aux règlements ; mais dans une armée immense, tr?.nsportée aussi loin et placée dans des conditions aussi extraordinaires, il était physìquemcnt impossible que l'état-major et l'administration pussent pourvoir aux besoins des troupes. Il fallait donc qu'un chef de cor~ put prendre bien des choses sous sa responsa bilité; aussi, le général Castex, qui ne pouvait me donner une autorisatfon oflìcielle, m'ayant promis de fermer les yeux sur ce qui se passait, je con. tinuai à agir de la sode tant que cela fut possible, si bien qu'insensiblement le nombre des chasseurs démontéi; envoyés par moi à Varsovie s'éleva à 250. Après la caro~ pagne, je les retrouvai sur la Vistule, · tous habillés de neuf, bien équipés et ayant d'excellents chevaux, ce qui fut un très bon renfort pour le régiment. Les hommcs démontés appartenant à <l'autres corps et réunis à Lepcl, au nombre de plus de 9 ooo, ayant été surpris par la grande retraite des troupes revenant de Moscou, furent presque tous faits prisonniers ou pérircnt dc froid sur les routes ! Il eftt été cependant si facile de lcs diriger pendant l'été et l'automne sur Varsovie, dont le dép6t de remonte avait beaucoup de chcvaux et manquait de cavaliers. Je passai à Louchonski un grand mois dans le repos, ce gui avança la guérison de la blessure que j'avais reçue en 3uillet à Jakoubowo. Nous étions bien, dans ce camp, sous le rapport matériel, mai,s fort inquiets de ce qui se passait vers Moscou, et n'avions que très rarement des nouveUes de France. Je reçus enfìn une lettre, par Ja,. quelle ma chère AngéJique m'annonçait qu'elle venait dc donner le jour à un garçon. Ma joie, quoique bien vive, fut melée de tristesse, car j'étais bien loin de ma famille, et sans prévoir tous les dangers auxquels je serais exposé avant peu, je ne me dissimulais pas que de grands obs~ tacles s'opposera.ient à notre réunion. Vers le milieu de septembre, le maréchal Saint-Cyr me donna une mission fort délicate. Elle avait tm <loublc but : d'a.bord, aller rcconìlaitre cc q~e fais;~ient les crmemis dans les cnvirons de N~wel, et re-venir ensuite par Ics rives du lac Ozérichtéhi, afin de m'aboucher avec le comte Lubenski, le plus grand seigneur du pays et l'un dcs rares Polonais disposés à tout entrcprc11dr0 pour


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secouer le joug des Russes. L'Empereur, qui, tout en hésitant à proclamer le rétablissement de l'ancienne Pologne, voulait organiser en départements les parties déjà conquises, avait éprouvé beaucoup de refus de la part des seigncurs auxquels il s'était proposé d'en confier l'administration; mais, d'après les assurances qui lui furent données sur le patriotisme du comte Lubcnski, Sa Majesté venait de le nommcr préfct de Witepsk. Ce seigncur vivant rctiré dans une terre située au delà des cercks occupés par les Français, il était difficile de lui faire parvenir sa nomination et d'assurer son arrivée. Napoléon avait donc ordonné d'envoyer un parti de cavaleric légère vers le comtc Lubenski. Chargé de remplir cette mission, avec trois cents hommes de mon régiment, je choisis les cavaliers Ics plus braves, Ics mieux montés, et après les avoir pourvus de pain, de viandes cuites, d'cau-de-vie et dc tout ce qui était nécessaire, je quittai, le 14 septembre, le camp dc Louchonski, où je laissai la brigade Castex et le surplus de nos cscadrons. J'cmmenai avcc moi Lorentz, quidevait me servir d'interprète. La vie de partisan est périlleuse et très fatigante. Éviter les grandcs routes, nous cacher le jour dans les forOt.s sans oser y faire du feu, prendre dans un hameau dcs vivres et des fourrages, que nous allions consommer à quelques lieues dc là, afin de donner le change aux espions cnnemis ; marchcr toute la nuit, en se dirigeant quelqucfois vers un point différent de celui où l'on doit aller ; étre sans cessc sur le qtti-vive, telle fut la vie que je menai, lorsque, lancé avec trois cents hommes seulement dans une contrée immense et inconnue pour moi, je dus m'éloigner dc l'armée française et m~ rapprocher de celle dcs Russes, dont je pouvais rencontrcr de nombreux <létachemcnts. Ma situation était fort difficile ; mais j'avais confiancc dans ma dcstinée, ainsi que dans la valeur des cavalicrs dontJ"'étais suivi. J 'avançais donc résolument, en cotoyant à eux ou trois licues au large la route qui, de Polotsk, se rend à Ncwel par Tomtschino, Krasnopoli et Petschski. Je ne vous ferai pa.5 le récit détaillé des événements peu intércssants qt11 nous survinrent ; il vous suffira de savoir que, grace aux bons avis que nous donnaient les paysans, antagonistes déclarés des Russes, nous fimcs le tour de la ville de Newel, en évitant tous les postes


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ennemis, et quc, après huit · jours, ou piuteit huit nuits <le marche, nous parvinmes au lac Ozérichtchi, sur les rives duquel est situé le magni:fique chateau qui ·appartenait alors au comte Luben,ski. Je n'oublierai jamais la scène qui se passa à notre a1Tivée dans cet antìque et vaste manoir. La lune éclairait une superbe soirée d'automne. La fan1ille du comte était réunie pour célébrcr l'anniversaire de sa naissance et se réjouir de la victoire remportée par :Napoléon à la Moskova, lorsque des domestiques accourant annoncer que le chateau est cerné par des soldats à cheval qui, après avoir piacé des postes et dcs sentinelles, pénétraient déjà dans les cours, on pensa que c'était la police russe qui venait arréter le maitre du logis. Celui-ci, homme des plus couragcux, attendait avec calme qu'on le conduisit dans les prisons de Saint-Pétersbourg, quand un de ses fils, que la curiosité avait porté à ouvrir une fenétre, vient dire : t Ces cavaliers parlent français l » A ces mots, le comte Lubenski, suivi de sa nombreuse famille et d'une foule de serviteurs, se précipitant hors du chàteau, les réunit sur un immense péristyle, dont je montais alors les degrés, et, s'avançant vers moi les bras tendus, il s'écria d'un ton tragique : « Sois le bienvenu, généreux Gaulois, qui apportes les libertés dans ma patrie si longtemps opprimée !... Viens, que je te presse sur mon cceur, guerrier du grand Napoléon, libérateur de la Pologne !... » Non seulement le comte m'embrassa, mais il vou!ut que la comtesse, scs filles et ses fils fissent dc meme. Pui~ l'aum6nier, Ics précepteurs, les institutrices vinrent me baiser la main, et toute la domesticité posa ses lèvres sur mon genou !... Bien que fort étonné des honneurs de divers degrés qu'on me rendait, je les reçus avec toute la gravité dont j'étais capable, et jc croyais la scène terminée, lorsque, sur un mot du comte, chactm se prosternant se mit en prière. Entré au chàteau, je remis à M. LU'benski sa nomination de préfet de Witepsk, rcvetue de la signature de l'Empcreur des Français, et lui demandai s'il acceptait : « Oui, s'écria-Ul avcc force, et je suis prl!t à vous s11ivre !... ,, La comtesse montra le memc enthousiasme, et il fut convcnu que le comte, accompagné de son fils ainé et de deux serviteurs, partirait avec moi. ]'accordai ime heure pour faire les préparatifs du voyage. Il n'cst pas besoin de dire qu'elle fut employée à donner


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un bon souper à mon détachemcnt, qui fut obligé de le mangcr à chcval, tant je craignais d'étrc surpris. Lcs adieux fait~, nous aUàmcs couchrr à quatre Jieucs de là, dans une foret ou nous rcstamc.q cachés tout le jour suivant. La nuit d'après, nous continuames notre marche ; mais, pour dépister Ics partis enncmis, qui auraient pu Otre instruits de la pré~ence d'un détachemcnt trançais dans ccs parages, je me gardai bien dc reprendrc les chcmins quc j'o.vais suivis en vcnant, et, passant par Lombrowka, Swino et Tn.karena, tantòt par des sentiers, tantòt à lravcrs charnps, je parvins, au bout dc cinq jours, à P olotsk. Je me félicitai d'autant plus d'avoir changé de route cn revcnant, qur j'appris plus tard, par des mo.rchands dè Newel, que les Russes avaicnt envoyé un régiment do dragons et 6oo Cosaques m'attendre aux sources de la Drissa, vers Krasnopoli. Après avoir rendu compte de ma mi.ssion au maréchal Saint-Cyr et lui avoir pr6senté M. Lubenski, je regagnai le bivouac de Louchonski, où jc retrouvai Je général Castcx et la partie de rnon régimcnt que j'y avais laissée. Mon cxpédition avait duré treize jours, pendant lcsquels nous avions éprouvé bien des fatigues, quelques priva.tions ; mais je ramcnais mon monde en bon état. Nous n'avions pas cornbattu, car Ics petits groupes d'ennemis que nous avions aperçus s'étaient tous enfuis en nous voyant. Lo trajet quc le comtc Lubenski avait fait avec nous m'avait mis à ml!me dc le juger et de l'apprécier. C'était un homme fort instruit, capable, aimant son pays pardessus tout, mais dont l'exaltation faussait quelqucfois le jngcment lorsqu'il s'agissait dc cboisir Ics moycns de reconstituer la Pologne. Néanmoins, si tous ses compatriotcs avaicnt partagé son ardcur et eutsent pris lcs armrs à l'arrivée des Français, la Pologne eut pcut-l!trc recouné son indépendance en t8L'2 ; mais, à peu d'exceptions près, ils restèrent tous dans lo. plus profonde apathie. En s'éloignant de Polotsk, le con1tc alla prendrc pos• session de sa préfecture. Il ne la garda pas longtcmps, car un mols s'était à peine écoulé, que l'armée française , après rvoir quitté Moscou, traversait la province de Witcpsk en effcctuant sa retraite. Forcé, par ce fata! ivénement, d'abandonncr sa prMecture et de se soustrairo à la v'engo.ance dcs Russes, le comte Lubenski se


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réfugia dans la Galicic, en Poiognc autriclùenne, où il possédait de très grands bicns. Il y vécut en paix jus• qu'en 1830, époque à laqucUe il revint dans Ia Pologne russe, lorsqu'elle prit !es armcs contre le czar. J'ignore quelle a été la destinée du comte Lubenski pendant et après ce soulèvement. Plusieurs de scs compatriotes m' ont

assuré qu'il s'était de nouveau retiré sur ses terres de Galicie. C'-était un grand patriote et un excellent homme, Peu de jours après notre iretour à Louchonski, je fus grandement surpris en voyant arrill/er de France un <létachement de trente cavaliers de mon régiment. Ils venaient de Mons et avaient par conséquent traversé la Belgique, I.es provinees rhénanes, toute l' AJlemagne, une pattie de la Prusse, de la Pologne, et parwuru plus de 400 lieues sous le commandement d'un simple sous.officier. Cepcndant, pas un homrne n'était resté en arrière et pas un chcval n'était bless~ !... Cela suffirait pour démontrer le zèle et le bon esprit dont le 23e de cha.sseurs était 9Jlimé.

CHAPITRE IX Dttection dei 4utrjchier1J. - DékA~ de PQlot~. - Witigm$tr;i!J prisonnier nous échappe. - Nouveaux conwats. - ,Évac11ation de la ville. - Les Bava,ois nous abandonnent. - Jonctwn avec le corps de Victor. -

Le macais d~ Ghorodié.

v~rs le r2 oclobre, le 2~ corps d'armée, qui, depuis le 16 aoùt, vivait dans l'abondance et la tranquillité à Polotsk, et dans les environs, dut se préparer à cowir derechef la chance des combats. Nous apprtmes que l'amira1 Tchitchakoff, commandant en chef de l'année russe de

Valaehìe, après avoir tait la paix avec les Turcs par l'intermédiaire des Anglais, se dirigeait vers Mohilew, afin de se porter 1mr les derrièrcs de l'empereur Napoléo.n, qui, n1 ayant pas encore quitté Moscou, se herçait toufours de l'espoir de conclure un trnité avec Alexandre. On s'étonnait que le prince Schwarzenberg. chargé avec trcnte mille A11trichiens, nos alliés, dc surveiller 1c corps russe d~ Valachie, eut laissé passer Tchitchakoff : mais le fait n'étaJt pas moins réel. Non seufoment les Antri~


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chiens n'avaient pas barré le chemin aux Russes, ainsi qu'ils le pouvaient, mais, au lieu de les suivre en queue, ils étaient restés fort tranquilles dans leurs cantonnements de Volhynie. Napoléon avait trop compté sur la benne foi des ministres et des généraux de son beau-père l'empereur d' Autriche, en leur confiant le soin de couvrir l'aile droite de la Grande Armée. En vain le général de Ségur cherche à pallier les torts du gouvernement autrichien et du prince Schwarzenberg, commandant de ses armées ; il y eut trahison flagrante de leur part, et l'histoire flétr.u-a leur conduite ! Pendant qu'à notre droite les Autrichiens livraient passage au corps russe venant de Turquie, les Prussiens, dont on avait si imprudemment formé notre aile gauche, se préparaient à pactiser aussi avec les enuemis, et cela presque ouvertement, sans se cacher dtt rnaréchal Macdonald, que l'Empereur avait mis à leur téte pour les maintenir dans la fidélité. Dès que ces étrangers apprirent que l'occupation de Moscou n'avait pas arnené la pau, .ils prévirent les désastres de l'année française, et toute lem haine contre nous se réveilla. Ils ne se mirent point encore en rébellion complète, mais le maréchal Macdonald était fort mal obéi, et les Prussiens, cantonnés près de Riga, pouvaient d'un moment à l'autre se réunir aux troupes de Wittgenst~in pour accabler le 28 corps français campé sous Polotsk. On comprend combien la situation du maréchal SaintCyr devenait difficile. Elle ne put cependant l'émouvoir, et, toujours impassible, il donna avec calme et clarté les tirdres pour une défense opiniatre. Toute l'infanterie fut réunie dans la ville et le camp retranché : plusieurs pants furent ajoutés à ceux qui unissaient déjà les denx rive:;; de la Duna. On plaça Ics malades et les non-combattants au vieux Polotsk, ainsi qu'à Ekimania, postes fortifiés placés sur la rive gauche. Le maréchal, ne pensant pas avoir assez de troupes, pour disputer la plaine à Wittgenstein qui venait de recevoir de très puissants renforts de Saint-Pétersbourg, crut ne devoir garder que cinq· escadrons, et il en prit un dans chaque régiment de cavalerie légère. Le surplus passa sur la rive opposée. Le 16 octobre, Ics éclaireurs ennemis se montrèrent deva.nt Polostk, dont l'aspect dut lcur paraitre bìen changé, tant à cause de !'immense camp retranché nou 4


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73 vellement établi, que par les nombreuses forti:fications dont la plaine était couverte. La plus grande et la plus forte était une redoute sumommée la Bavaroise. Tous ceux des malheureux soldats du général de Wrède qui avaient survécu à la maladie du pays demandèrent à défendre cette redoute, ce qu'ils firent avec beaucoup de valeur. Le combat commença le r7 et dura toute la joumée, sans que le maréchal Saint-Cyr put étre forcé dans sa position. Le général Wittgenstein, furieux, c.ttribuant cet échec à ce que ses officiers n'avaient pas assez reconnu le fort et le faible de nos ouvrages défensifs, voulut les examiner lui-méme, et s'en approcha très courageusement ; mais cet acte de dévouement faiilit lui couter la vie, car le commandant Curély, l'un ùes plus braves et des meilleurs officiers de l'armée française, ayant aperçu le général russe, s'élance sur lui à la téte de l'escadron fourni par le 208 de chasseurs, sabre une partie de son escorte, et poussant jusqu'à Wittgenstein, auquel il met la pointe sur la gorge, il le force à rendre son épée ! Après l'importante capture du général én chef ennemi, le commandant Curély aurait du se retirer promptement entre deux redoutes et conduire son prisonnier dans le camp retranché; mais Curély était trop ardent, et, voyant qne l'escorte du général russe revenait à la charge pour le délivrer, il crut l'honneur français engagé à ce qu'il conservat son prisonnier, malgré tous les efforts des ennemis !... Wittgenstein se trouva donc pendant quelques minutes au milieu d'un groupe de combattants qui se disputaient sa personne ; mais le cheval de Curély ayant été tué, plusieurs de nos chasseurs mirent pied à terre pour relever leur chef, et Wittgenstein, profitant de la confusion produite par cet événcment, s'enfuit au grand gal op, en ordonnant aux siens de le suivre !. .. Cet épisode, bientot connu de toute l'armée, donna lieu à une controverse des plus vives. Les uns prétendaient que la modération dont Curély avait fait preuve et?. ne portant aucun coup au général Wittgenstein devait cesser du rnoment où les Russes, revenus au combat, étaient sur le point de délivrer leur général, et ils sout-enaicnt que Curély aurait du lui pa$Ser alors son sabre au travers du corps. Mais d'autres disaient quc, du moment où Curély avait reçu le général ennemi à merci, il n'avait vlus le droit de le tuer. Il peut y avoir du vrai


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dans ce clernier raisonncment ; cepcndant, pour qu'il ftlt complètcment exact, il faudrait que, à l'exemple des anciens chevaliers, le général Wittgcnstein se filt constitué prisonnier, secour·u ou tion secouru; mais il parait qu'il n'avait pas pris cct engagcment, ou bien qu'il y manqua, puisqu'il s'évada dès qu'il en vit la possibilité. En avait-il le droit? C'est une question très difficile à résoudre .. Il en est de memc de celle relative au droit qu'anrait eu Curély de tuer Wittgenstein pendant qu'on cherc_hait à le reprcndre. Quoi qu'il en soit, lorsque, plus tard, on présenta le commandant Curély à l'Empereur pendant le passagé de la Bérésina, o~ le général Wittgenstein nous fit éprouver de si grandes pertes, Napoléon dit au chef d'escadrons : « Ce malheur ne fut probablement par arrivé si, usant de votre droit, vous eussiez tué Wittgenstein sur le champ de bataillc de Polotsk, au moment où les Russes cherchaicnt à l'arracher de vos mains ... ,, Maigré ce reproche, mérité ou non, Curély devint colone! peu de temps après et officier géuéral en 1814. Mais revenons à Polotsk, dont les ennernis, repoussés le 17 octobre, renouvelèrent l'attaque le 18, avec des forces tellement supérieures que, après avoir éprouvé des pertes immen.,;es, Wittgenstein s'empara du camp retranché. Mais Saint~Cyr, se mettant à. la téte des divlsions Legrand et Maison, l'en chassa à coups de baionnette. Sept fois les Russes rcvinrent avec acharnement à la charge, et sept fois les Français et les Croates les repoussèrent, et restèrent enfin maitres de toutcs les posi,.. tions. Le maréchal Saint-Cyr, quoique blessé, n'en continua pas moins à diriger les troupes. Ses efforts fnrent cou ronnés d'un plein succès, car Ics ennemis, abandonnant le champ de bataille, se rctirèrent dans la forét voisine. 50 ooo Russses venaient d'étre battus par 15 ooo hommes. La joie régnait dans le camp français. Mais le 19 au matin, on apprit que le général Steinghel, à la téte dc 14 ooo Russses, vcnait de traverser la Duna devant Disna et remontait fa -rive gauche pour tourner Polutsk, s'emparer <lcs ponts et enfermcr l'armée de Saint-Cyr entre les troupes qu'il amcnait et celles de Wittgenstein. En effet, on vit bientòt l'avant-garde de Steinghel paraitre devant Natcha, se dirigeant vers Ekimania, où se trouvaient la. division de cuirassiers et Ics .régiments de 0


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cavalerio légère dont le maréchal n'avait gardé qu'un cscadron à Polotsk. En un clin d'ceil, nous fumes tous à cheval et repoussàmcs les ennemis, qui anraicnt cependant fini par prendre le desstL'\ car il leur arrivait de puissants renforts, et nous n'avions pas d'infanterie, lorsque le maréchal Saint-Cyr en envoya trois régiments, détachés des divisions qui gardaient Polotsk. Dès lors, Steingll.el, qui n'avait plus que quelq11es efforts à faire pour arriver aux ponts, s'arrétA. tout court, tandis que sur l'autrc rive Wittgenstein gardait aussi l'immobilité. Il semblait que les deux généraux russes, après avoir combiné un plan d'attaque très bien conçu, n'osaient cn achever l'exécution, chacun d'eux s'en reposant sur l'autre du soin d.e vaincre les Français. Cependant la position de ccs derniers dcvenait horriblement critique, car, sur la rive droite, ils étaient acculés par l'armée de Wittgcnstein, triple do la leur, contre une ville entièrement construite en bois, et une rivière considérablc, n'ayant d'autre moycn dc retraite que les ponts, dont lcs troupcs de Stcinghel mcnaçaient de s'emparcr par la rive gauche. Tous les généraux presscnt alors Saint-Cyr d'ordonner l'évacuation de Polotsk; mais il veut gagner la nuit, parcc qtt'il sent que Ics 50 ooo Russes placés devant lui n'attendent que son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur son arméo affaibUc et porter le désordre dans ses rangs. Il resta donc immobile, et, profitant 4e l'inconcevable inaction dcs généraux enncrnis, il attendit le coucher du solei], dont heurcuscmcnt !e moment fut avancé par un brouiUard fort épais, qui déroba !es trois armées à la vuc Ics uncs des autres. Le maréchal saisit cet instant favorablo pour cxécntcr sa retraite. Déjà sa nombreusc artillcrie et quelqucs escadrons rC'stés sur la rive droite avaicnt traversé les ponts en silence, et l'infantcric allait suivre en dérobant sa marche à l'ennemi, lorsque, sur le point de partir, !es soldats de la division Lcgrand, ne voulant pas abandonner aux Russes Icurs baraques intactcs, y mirent le fen. Les deux autres divisions, pensant que c'était un signal convenu, fircnt dc mème, et cn un instant, tonte la lignc fnt cm. brasée. Cet immense incendie ayant annoncé aux Russes notre mouvement rétrograde, toutes leurs batttrìes éclatèrcnt1 et !eurs obus mirent le fou aux faubourgs air.\Si


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qu'à la ville, sur laquelle leurs colonnes se précipitèrent. Mais les Français, et principalement la division Maison, la défendirent pied à pied, car, à la luenr de l'incendie, on se voyait comme en plein jour. Polotsk brfila c0mplètement : les pertes des deux partis furent considérables; néanmoins la retraite de nos troupes s'effectua avec ordre : on ernmena nos blessés transportables l les autres, ainsi qu'un grand nombre de Russes, périrent dans les flammes. Il paraJt quc le désaccord le plus complet régnait entre les chefs de l'armée ennemie, car pendant cette nuit de combat Steinghel resta fort tranquille dans son camp et ne seconda pas plus l'attaque de Wittgenstein que celui-ci n'avait secondé la sienne le jour précédent (r). Ce fut seulement quand Saint-Cyr, après avoir évacué la place, se fut mis hors des atteintes de Wittgenstein, en brfilant les ponts de la Duna, que Steinghel commença le 20 au matin à prendre des dispositions pour nous attaquer ; mais les troupes françaises étant alors toutes réunies sur la rive gauche, Saint-Cyr les porta contre Steinghel, qui fut culbuté avec perte de plus de 2 ooo hommes tués ou pris. Dans ces rudes engagements de quatre jours et une nuit, les Russes eurent six généraux et IO ooo hommes tués ou blessés. La perte des Français et de lcurs alliés ne fut que de 5 ooo hommes hors de combat, différence énorme, qu'il faut attribuer à la supériodté du feu de nos troupes, surtout à celui de l'artillerie. Mais l'avantagc quc nous avions eu sous le rapport des pertes était en partie compcnsé, car les blessures que le maréchal Saint-Cyr avait reçues allaient priver l'armée du chef en qui elle avait une entière confiance. Il fallait le remplacer. Le comte de Wrède, alléguant son rang de général en chef des corps bavarois, prétendit avoir le commandement sur les généraux de division français ; mais ceux-ci refusant d'obéir à un étrangcr, le maréchal SaintCyr, quoique très souffrant, consentit à garder quelque temps encore la direction des deux corps d'année et ordonna la retraite vers Oula, afin de se rapprocher de (r) Si nous en croyons !es Mé..moires de Tcbitcbakoff, lo funeste dé· saccord qui régnait trop souvcnt parmi !es lieuteoaots de Napoléon exlstait également parmi ceux d' Alexandre. C'est à ce désaccord que les débris de la Grande Armée auraieot dO en partie leur salut lors du pas• sage de la Bérésioa, (Note de l'~dlteur.}


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Smoliany et couvrir ainsi le flanc de la route d'Orscha à Borisoff, par laquelle l'Empereur revenait de Moscou. Cette retraite fut si bien ordonnée, que Wittgenstein et Steinghel, qui, après avoir réparé les ponts de la Duna, nous suivaient en queue avec 50 ooo hommes, n'osèrent nous attaquer, bien que nous n'eussions que r2 ooo combattants, et ils n'avancèrent que de quinze lieues en huit jours. Quant au comte de Wrède, dont l'orgueil blessé ne voulait plus se plier à l'obéissance, il marchait à volonté avec un miìlier de Bavarois qui lui restaicnt et une brigade de cavalerie française, qu'il avait emmenée par subterfuge, en disant au général Corbineau qu'il en avait reçu l'ordre, ce qui n'était pas ! La présomption du comte de Wrède ne tarda pas à étre punie ; il fut attaqué et battu par une division russe. Il se retira alors sans autorisation sur Wilna, d'où il gagna le Niémen. La brigade Corbineau, refusant de le suivre, revint joindre l'armée française, pour laquelle son retour fut un grand bonheur, ainsi que vous le verrez lorsque je parlerai du passage de la Bérésina. Cependant, par ordre de l'Empereur, le maréchal Victor, due de Bellune, à la téte du 9e corps d'année fort de 25 ooo hommes de troupes, dont la moitié appartenait à la Confédération du Rhin, accourait de Smolensk pour se joindre à Saint-Cyr et rejeter Wittgenstein au delà de la Diina. Ce projet eut certainement été suivi d'un prompt effet, si Saint-Cy, eut eu le commandement supérieur; mais Victor étant le plus ancien des deux maréchaux, Saint-Cyr ne voulut pas servir sous ses ordres, et, la veille de leur réunion, qui eut lieu le 3r octobre de. vant Smoliany, il déclara ne pouvoir continuer la campagne, remit la direction du 2 8 corps au général Legran<l et s'éloigna pour retourner en France. Saint-Cyr fut regretté des troupes, qui, tout en n'aimant pas sa personne, rendaient justice à son courage et à ses rares talents militaires. Il ne manquait à Saint-Cyr, pour étre un chef d'armée complet, que d'avoir moins d'égoisme et de savoir gagner l'attacheme-nt des soldats et des oflìciers en s'occupant de leurs besoins : mais il n'y' a pas d'homme sans défaut. Le maréchal Vietor avait à peine réuni sous son commandement les ze et 9" corps d'armée, que la fortune lui offrit l'occasion de remporter une victoire éclatante. En effet, Wittgenstein, ignorant cette jonction et se fiant à


GÉNÉRAL DARON DE MAlH>O'l'

sa supérìorité, vint attaquer nos postes en s'adossant imprudemment à des défités très difficiles. Il ne fallait qu'un effort simultané des deux corps pour le détruire, car nos troupes, mo.intenant aussi nombreuscs que !es siennes, étaient animées du meilleur esprit et désiraient vivement le combat; mais Victor, se méfiant sans doute de lui-méme, sur un terrain qu'il voyait pour la premiète fois, profita dc la nuit pour se retirer, g_agna Sicnno et cantonna les deux corps d'armée dans les cnvirons. Les Russes s'éloignèrent aussi, en laissant sculemen, quelques Cosaques pour nous observer. Cet état de choses, qui dura toute la prcmière quinzain,! de novembre, fut très favorable à nos troupes, car elles vécarent Iargement, la contréc offrant beaucoup dc re,;sources. Le 238 de chasseurs, post6 à Zapoìé, couvrait un des flancs des deux corps réunis, lorsqi::e le maréchal Victor, inforrné qu'une nombreuse armée enncmie se t.rouvait à Vonisokoi:-Ghorodié, prescrivit au général Castex de faire reconnattre ce point par un des régimcnts de sa brigade. C'était au mi.en à marcher. Nous partimes à la tombée du jour et arrivames sans encoml>rc à Ghorodié, village situé dans un bas-fond, sur un très vo.ste marais desséché. Tout y était fort tranquille, et les paysans que je .fis interroger par Lorentz n'avaient pa.s vu un soldat russe depuis un mois. Je me ;mis donc en disposi.ti.on de revenir à Zapolé, mais le retour ne fut pas aussi calme que l'avait été notrc marche en avant. Bien qu'il n'y eut pas de brouillard, la nuit était fort obscure; je crajgnais d'égarer le régiment sur les nombreuses digues des marais que je devais traverser de nouveau. Je pris donc pour guide celui d<!s habi.tants de Ghorodié qui m'avait paru le moins stupide. Ma colonne cheminait en très bon ordrc, depuis une demi-heurc, Iorsque tout à coup j'aperçois de~ feux de bivouac sur les collin~s qui dominent les marais !... J'arréte ma troupe et fais dire à l'avant-garde d'envoyer en reconnaissance deux sous-officiers intelligcnts qui dcvront observer, en tachant dc n'étre pas aperçus. Ccs hommes revfonnent promptement me dire qu'un corps très nombreux nous barre le passage, tandis qu'un autre s'établit sm nt1s derrières I Je toume la téte, et, voyant des mUliers de fenx entrc moi et Ghorodìé, que je venals de quitter, il mc parut évident que j'avais donné sans le savoir, au milieu d'w1 corps d'armée qui se prépa.rait à blvouaquer el\ ce


lflhtOIRBS

lieu I... Le nombre des feux augmentait sans cesse ; la plaine ainsi que les coteaux en furent bientot couverts et offraient l'aspect d'un camp dc 50 ooo ·hommes, nu centre duquel je mc trouvais avec moins de 700 cavaJiers !... La partie n'était pas é~alc; mais comment éviter le péril qui nous mcnaçait? II n y avait qu'un seul moyen, e'était de nous lancer au galop et cn silencc par la digue principale que nous occupions, de fondre sur Ics ennemis surpris par cctte attaquc inrprévue, de nous ouvrir un passage le sabre à la 'main, et, une fois éloignés de la clarté des feux du camp, l'obscurité nous permettrait de nous retirer sans étre poursuivis !.. . Ce pian bien arrété, j'envoie des officiers tout le long de la colonne pour en prévenir la troupe, certain que chacun approuverait mon projet et me suivrait avec résolution !... J'avouerai néanmoins que je n'étais pas sans inquiétude, car l'infanterie ennemie pouvait prendre les armes au premier cri d'un factionnaire et me tuer beaucoup de monde pendant que mon régiment défiìerait devant elle. J'étais dans ces anxiétés, lorsque le paysan qui nous guidait part d'un grand éclat de rire, et Lorentz èn fait aufant ... En vain je questionne celui-ci, il rit toujours, et, ne sachant pas assez bien le français pour expliquer le cas extraordinaire qui se présentait, il me montre son manteau, sur lequel vcnait de se pose;- un des nombreux f eu:x follets quc nous avions pris pour des feux dc bivouac... Ce phénomène était produit par les émanations des marrus, condensees par une petite gclée, après une jouméc d'automne dont le soleil avait été très chaud. En peu dc temps, tout le régiment fut couvert de ces feux, gros comme des ceufs, ce qui amusa beaucoup !es soldats. Ainsi remis d'une des plus vives alannes que j'aie jamais éprouvées, je regagnai Zapolé.

CHAPITRE X Oudinot nous rejoint et se sépare de Victor. - Grave sltuation de l'année. - Abandon et teprisc dc Borisoff. - Inccndic du pont de la Bérésina. - Nous faisons un immense butin à BoriSQff.

Au bout de quelques jours, il m'échut une nouvelle mission, dans laqucllc nous n'cfunes plus à bravcr les feux follets, mais hien ceux des mousquetons dcs dra-


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gons russes. Un jour que le général Castex s'était rendu à Sienno, auprès du maréchal Victor, et que, le 248 de chasseurs étant en expédition, mon régiment se trouvait à Zapolé, jc vois arriver deux paysans et reconnais dans l'un M. de Bourgoing, capitaine aide de camp d'Oudinot. Ce maréchal, qui s'était rendu à Wilna, après avoir été blessé à Polotsk, le 18 aoùt, ayant appris que Saint-Cyr, blessé à son tour le 18 octobre, vennit de quitter l'armée, avait résolu d~ rejoindre le 2 8 corps et d'en reprendre le commandement. Oudinot, sachant quc scs troupes étaicnt dans les environs de Sienno, se dirigeait vers cette ville, lorsque, arrivé à Rasna, il fut prévenu, par un prétre polonais, qu'un parti de dragons russes et de Cosaques ròdait auprès de là ; mais comme le maréchal apprit en méme temps qu'il y avait de la cavalerie française à Zapolé, il résolut d'écrire au commandant de ce poste pour lui demander une forte escorte et expédia sa lettre par M. de Bourgoing qui, pour plus de sùreté, se déguisa en paysan. Bien lui en prit, car à peine était-il à une lieue qu'il fut rencontré par un fort détachement de cavaliers ennemis, qui, le prenant pour un habitant de la contrée, ne firent pas attention à lui. Peu de moments après, M. de Bourgoing, entendant plusieuxs coups de feu, pressa sa marche et parvint à Zapolé. Dès qu'il m'eut informé de la position critique dans laquelle se trouvait le maréchal, je partis au trot avec tout mon régiment, pour lui porter un prompt secours. Il était temps que nous arrivassions, car, bien que le maréchal se fùt barricadé dans une maison en pierre où, ayant réuni à ses aides de camp une douzaine de soldats français qui rejoignaient l'armée, il se défendait vaillamment, il allait néanmoins étre forcé par les dragons russes, lorsque nous appanlmes. En nous voyant, les ennemis remontèrent à cheval et prirent la fuite. Mes cavaliers les poursuivirent à outrance, en tuèrent une vingtaine et firent quelques prisonniers : j'eus deux hommcs blessés. Le maréchal Oudinot, heureux d'avoir échappé aux mains des Russes, nous exprima sa reconnaissance et mon régi· ment l'escorta jm:qu'à ce que, arrivé dans les cantonnements français, il fiìt hors de danger. A l'époque dont je parle, tous les maréchaux de !'Empire paraissaient résolus à ne pas reconnaitre entre eux les droits de l' ancienneté, car aucun ne voulait servir sous


MÉMOJRES

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un de ses camarades, quelle que fut la gravité des circonstane'es. Aussi, dès qu'Oudinot eut repris le commandemenf du ze co:-ps d'arméc, Victor, plutòt que de rcster sous ses ordres pour combattre Wittgenstein, se se2para de lui et se dirigea vers Kokhanow, avec ses 25 ooo hommes. Le maréchal Oudinot, resté seul, promena ses troupes pendant quelqucs jours dans diverses parties de la province et alla enfin établir son quartier général à Tschéréia, ayant son avant-garde à Loukoulm. Ce fut pendant un petit combat, soutenu en avant de cette ville par la brigade Castex, que me parvint enfin ma nomination au grade de colonel. Si vous considérez que j'avais reçu, comme chef d'escadrons, une blessure à Znai:m, en Moravic, deux à Miranda de Corvo, en Portugal, une à Jakoubowo, fait quatre campagnes dans le mème grade, et que, enfin, je commandais un régiment depuis l'entrée des Français en Russie, vous penserez peut-étre que j'avais bien acquis mes nouvelles épauIettes. Je n'en fus pas moins reconnaissant envers l'Empereur, surtout en apprcnant qu'il me maintenait au 23e de chasseurs que j'a:ffectionnais beaucoup, et dont j'avais la certitude d'étre aussi estimé qu'aimé. ·E n effet, la joie fut grande dans tous les rangs, et les braves que j'avais si souvent menés au combat vinrent tous, soldats comme officiers, m'exprimer la satisfaction qu'ils éprouvaient de me conserver pour leur chef. Le bon général Castex, qui m'avait toujours traité comrne un frère, voulut me faire reconnaitre lui-mème à la téte du régiment. Enfin, le colone! du 24e lui-mème, bien que nous fussions peu Iiés, crut devoir venir me féliciter à la téte de son corps d'officiers, dont j'avais su acquérir la considération. Cependant la situation de l'armée française s'aggravait chaque jour. Le feld-maréchal Schwarzenberg, commandant en chef du corps autrichien dont Napoléon avait formé l'aile droite de son armée venait, par la trahison la plus infame, de laisser passer devant lui les troupes russes de Tchitchakoff, qui s'étaient emparées de Minsk, d'où elles menaçaient nos derrières. L'Empereur dut alors vivement regretter d'avoir confié le commandement de la Lithuanie au général hollandais Hogendorp, son aide de camp, qui, n'ayant jamais fait la guerre, ne sut rien entreprendre pour sauver Minsk, où il pouvmt #acilement réunir les 30 ooo hommes des divisions Du-


GJfNfRAT, BARO~ DE MARBOT

ruttc, Loison et Dombrowski, mises à sa disposition. La pri.si> de Minsk était un événcment grave auquel l'Empercur attacha néanmoins pcu d'importancc, parcc qu'il comptait passer la Bérésina à Borisoff, dont le porrt était couvert par une forteressc 011 très bon ét:tt, gardéc par un régiment polonais. La confiancc de Napoléon était si grande à ce sujct quc, pom all(;gcr la marche de son armée, il avait fait brulcr à Orsch·i tous scs équipagcs dc pont. Cc fut un bien grand malhcur, car ccs pontons nous eusscnt assuré le prompt passage de la Bérésina, qu'il nous fallut achctcr au prix de tant de sang ! Malgré sa sécurité rclativcmcnt à cc passagc, Napoléon, en apprenant l'occupation dc Minsk par Ics Russes, manda au maréchal Oudinot de quittcr Tschéréia pour se rendre à marches forcées sur Borisoff ; mais nous y arrivames trop tard, parce quc le général Bronikowski, chargé de la défense du fort (I), se voyant cntouré par dc nombrC'ux enncmis, crut fa1rc un acte méritoirc en sauvant la garnison, et au licu d'opposer une vive résistancc, qui eut donné au corps d'Oudmot le temps d'arriver à son secours, le général polonai5 abandonna la piace, puis il passa avec tonte sa garnison sur la rive gauche, par le pont, et prit la route d'Orscha pour venir rojofadrc le corps d'Ondinot qu'il rencontra devant Natscha. Le ma.réchal le rcçut fort mal et lui ordonna de revenir avcc nous vers Borisoff. Non seufoment cette ville, le pont dc · .l Bérésina et la forteresse, qui le domine étcient déjà au pouvoir de Tchitchakoff, mais ce général, que ses sucd.-s rendaient impa1 icnt de combattrc lcs troupcs françaises, s'était porté le 23 novembre au-devant d'cllcs avcc Ics principales forces de son armée, dont le général Lambert, l<' meilleur de ses Iieutenants, faisait l'avant-gardc avec un<' forte division de cavalerie. Le terrain étant uni, le maréchal Oudinot fit marcher en téte de son infanterie la division de cuirassiers, précédée par la brigarle de caval<::·rie légèrc Castex. Ce fut à trois lieucs dc Borisoff, dans la plaine de Lochnitza, que l'avant-garde russe, marchant cn sens con· La téte dc pont &Ul la rive ~roite. 'le oomte de Rochechouart, alors aide de camp de l'empcreur A. xandre donne dans scs llfbnofns dc nnmbreux détails sor toute l'a. ''\ire de Boris'> ff, à Jaquelle il prit uoe grande part. (Not~ de l'tdi(I)

seu, .)


:trnhrnurns traire Jes Franc:ais, viut se hcu1ter contro nos cuirassiers, qni, ayant' fort pcu comb,1ttu pendant le cours de cette campagne, avaient sollicité l'honncur d'ètre placés en prcmière lignc. A l'aspect dc crs beau.."X réipments, encorc nombreux, bien montés, et sur lcs cuirasscs dcsquels étincelaient Ics rayons du solcil, la cavalerie rui,se s'arréta to'.lt ccurt; puis, reprenant couragc, elle se rcportait en ava11t, lorsque nos cuirassiers, chargeant avec furie, Ja renversèrent et lui tuèrent ou prirent un rnillier d'hommes. Tchitchakoff, à qui l'on avait assuré quo l'arrnée de Napoléon n'était plus qu'une masse sans ordre et sans annes, ne s'était pas atten<lu à une vigueur pareille ; aussi s'empressa-t-il de battre en retraite vers Borisoff. On sa.it qu'après avoir fourni une chargo, les grands chevaux de la grosse cavaleric, et surtout ceux dcs cuirassicrs, ne peuvcnt longtemps continucr à galoper. Ce furent donc le 238 et le 24ll de chasseurs qui rcçurent l'ordrc de poursuivre les enncmis, tandis que !es cuirassiers venaicnt en seconde ligne à une allure modérée. Non seulemcnt Tchitchakoff avait corrunis la faute de se porter au-dcvant du corps d'Oudinot, mais il y avait encore ajouté celle de se faire suivre par tous !es éql.lipages de son armée, dont le nombre des voitnr.:s s'Hevait à plus dc quinze ccnts !... Aussi le désorclre fot-il si grand dans la retra.ite précipitée des Rus!'es vers Bori,;off, que les cleux régiments de la brigade Castex vire11t souvcnt leur marche cntravée par les chariots que les ennemis avaicnt abandonnés. Cct cmb-u-ras devint encore plus considérab!e dès quc nous p6nétràmes dans la ville, dont les rues étaient encombrées de bagages et de chevaux de trait, entre Jesquels so faufilaient les soldats russes qui, après avoir jeté leurs arroes, cherchaient à rejoindre leurs troupes. Cependant, nous parvinmes au centrc de la ville, mais cc ne fut qu'apri\..s avoir perdu un temps précieux, dont les ennemis profitèrent pour travcrscr la rivière (I}. L'ordre du maréchal était de gagner le pont de la Bér6sina et dc tachcr de le passer en méme tcmps quc les fuyards russes; m.:.is, pou.r cela, il aurait fallu savoir où se trouvait ce pont, et aucun de nous ne connaissait (1) 1-es J.{émoires de Tchitcbakoff confirwent pleinement tous r..es détai/1.


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la ville. Mes cavalicrs m'amenèrent cnfin un Juif, que je questionnai cn allcmand; mais, soit quc le dr6le ne comprit pas cette langue ou feignit ne pas la comprendre, nous n'cn pumes tirer aucun renseignement. J'aurais donné bcaucoup pour avoir auprès de moi Lorentz, mon domestique polonais qui me servail habituellement d'interprète ; mais le pollron était resté en arri~re dès le commencement du combat. Il fallait pomtant sortir dc l'impasse dans laquelle la brigade se trouvait cngagée. Nous funes donc parcourir lcs rucs de la ville par plusieurs pelotons, qui aperçurent enfin la Bérésina. Cette rivière n'étant pas encore assez gelée pour ~u'on put la traverser sur la giace, il fallait donc la franchir en passant sur le pont; mais pour l'enlcver il aurait fallu de l'infanterie, et la n6trc se trouvait encore à trois lieues de Borisoff. Pour y suppléer, le maréchal Oudinot, qui arriva sur ccs entrefaites, ordonna au général Castcx de faire mettre picd à terre aux trois quarts des cavaliers des deux régiments, qui, armés de mousquetons, et formant un petit bataillon, iraient attaquer le pont. Nous nous cmprcssames d'obéir, et, laissant les chevaux dans les rues voisines à la gardc de quelques hommes, nous nous dirigcames vers la rivière sous la conduite du général Castex, qui, dans cette périlleuse entrcprise, voulut marcher à la téte de sa brigade. La déconfiture que venait d'éprou-v>er l'avant-garde russe ayant porté la constemation dans l'arrnée de Tchitchakoff, le plus grand désordre régnait sur la rive occupée par elle, où nous voyions dcs masses de fuyards s'éloigner dans la campagne. Aussi, bien qu'il m'eut paru d'abord fort difficile quc des cavaliers à pied et sans baionncttes pusscnt forcer le passage d'un pont et s'y maintcnir, je commençai à espérer un bon résultat, car l'ennemi ne nous opposait que quelques rares tirailleurs. J'avais donc prescrit aux pelotons qui devaient arriver les premiers sur la rive droite de s'emparer des maisons voisines du pont, afin que, maitres dcs deux extrémités, nous pussions le défendre jusqu'à l'arrivée de notre infanterie, et assurer ainsi à l'armée {rançaise le passage de la Bérésina. Mais tout à coup les canons de la forteresse gr()n.dent et couvrent le tablier du pont d'une ~éle de mitraille qui, portant le désordre dans notre faible bataillon, le force à reculer momentanément. Un groupe de 3apeurs russes, munic; de torchcs, profite dc cet instant


MiMOIRES

pour mettre le feu au pont ; mais comme la présence de ces sape11rs empéchait l'artillcrie ennemie de tirer, nous n.ous élançons sur eux !... La plupart sont tués ou jetés dans la rivière, et déjà nos chasseurs avaient éteint l'in• cendie à peine allumé, lbrsqu'un b'atail1on de grenadiers, accourant au pas de charge, nous force à coups de baionnette à éva.cuer le pont, qui bientòt, couvert de torches enflammées, devint un immense brasier dont la chaleur intense contraignit les deux partis à s'éloigner. Dès ce moment, les Français durent renoncer à l'espoir de passer la Bérésina sur ce point, et leur retraite /ut coupée!... Cette immense calamité nous devint fatale et contribua infìniment à changer la face de l'Europe en ébranlant le tròne de Napoléon ! Le maréchal Oudinot, ayant reconnu l'impossibilité de forcer le passage de la rivìère devant Borisoff, jugea qu'il serait d~gereux de laisser encombrer cette ville par les troupes de son armée. Il leur envoya donc l'ordre de camper entre Lochnitza et Némonitza. La brigarle Castex resta seule dans Borisoff, avec défense de communiquer avec !es autres corps, auxquels on voulait cacher aussi longtemps que possible la fatale nouvelle de l'embrasement du pont, qu'ils n'apprirent que quarante-huit heures plus tard. D'après les u1>ages de la guerre, les bagages de l'ennemi appartiennent aux capteurs. Le général Castex autorisa donc les chasseurs de mon régiment et ceux du 24° à s'emparer du butin contenu dans les r 500 voiturcs, fourgons et chariots que les Russes avaient abandonnés en fuyant au delà du pont. Le butin fut immense! Mai5 comme il yen avait cent fois plus que la brigade n'aurait pu en porter, je réunis tous les hommes de mon régiment, et leur fis comprendre qu'ayant à faire une longue retraite, pendant laqueilc il me seraìt probablement impossible de continuer les distributions de viande que je leur avais fait faire pendant toute la campagne, je les engageais à s'attacher principalement à se munir de vivres, et j'ajoutai qu'ils devaient songer aussi à se garantir du froid et ne pas oublier que des chevaux surchargés ne duraient pas longtemps ; qu'il ne fallait donc pas accabler les leurs sous le poids d'une quantité de choses inutiles à la guerre; qu'au surplus, je passerais une revue, et que tout ce qui ne serait pas vivres, cha1,ssures et v&tements, serait impitoyablement rejeté. Le gé 4

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néral Castex, a fin de prévenir toutc discussion, avait fait planter <les jalons qui divisaicnt en deux portions l'immcnsc quantité de voitnrcs priscs. Chaquc régimrnt avait son quartier. Le corps d'année d'Oudinot environnan: trois clté& de la ville, dont le quatrième, couvcrt par la Bérésina, l:tnit en outrc ob:;crvé par divers postcs, nos soldats pouvaif'nt se livrer avcc sécurité à l'examcn du contcnu dcs voiturcs et chariots rt1$SCS. Aussitòt le signal donné, l'invcstigation commcnça. Il parait que Ics officierz du corps dc Tchltchakoff se traitaicnt bien, car jamais on ne vit dans les équipages d'une armée une tellc profusion de jambons, piìtés, ccrvclas, poissons, viandcs fumécs et vins de toutes sortes, plus une immense quantité dc biscuits de mcr, m, fromagc, etc., etc. Nos soldats profitèrent aussi des nombreuses fourrures, ainsi quc des fortes chaussures trouvées dans Ics fourgQns russes, dont la capture sauva ainsi la vie à bien des hommes. Lcs conducteurs ennemis s'étant enfuis sans avoir eu le temps d'emmene:r leurs chevaux, qui étaient prcsque tous bons, no'.lS choisimes lcs meilleurs pour remplacer ccux dont nQs cavali<::rs se plaignaicnt. Les officicrs cn prircnt aussi pour porter les vivres dont chacun venait de fairc si ampie provision. La bl'igade passa encorc la journéc du 24 dans Borisoff, et commc, maigré !es précautions prises la veille, la nouvelle dc la rupturc du pont avait pénétré dans les bivouacs du ~ corps, le m::mkhal Oudinot, voulant que toutes scs troupcs profitassent des denrées contenues dans les voitures des enncmis, consentit à laisser entrer successivement en ville des détachements dc tous les régimcnts, qui faisaient piace à d'autres, dès qu'ils avaient opéré leur chargemcnt. Nonobstant la grande quantité de vivres et d'objcts de tous gcnrcs enlevés par les troupcs d'Oudinot, il cn restait encore beaucoup dont s'cmpa• rèrent, le jour suivant, ics nombrcux soldats débandés qui rcvcnaient dc Moscou. Ccpendant, Jcs chds, ainsi quc Jes ofikicrs capablcs cl'apJ?récicr la facheuse position de l'arméc, étaiont dans de v1vcs anxiélés. En effet, nous avions devant nous la Bérésina, dont les troupes de Tchitchakoff gamissaient la rive opposée; nos flancs étaient débordés par Wittgcnstein, et Kouto~ofi nous suivait en queut- !... Enfm, excepté Ics débris dc la gardc, les corps d'Oudinot et de


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Victor, réduits à quelques milliers de combattants, le surplus de cctle Grande Armée, naguère si belle, se composait <le malades et de soldats sans armcs, que la misère privait de leur ancienne énergic. Tout paraissait conspirer contre nous; car si, grace à l'abaissement de la température, le corps de Ney avait pu, quelqucs jours avant, échapper aux ennemis en travcrsant le Dniéper sur la glacc, nous trouvions la Bérésina dégelée, malgré un froid excessif, et nous n'avions pas dc pontons pour établir un passage. Le 25, l'empercur entra dans Borisoff, où le rnaréchal Oudinot l'attcndait avec les 6 ooo hommcs qui lui restaient. Napoléon, ainsi quc les maréchaux et officiers de sa suite, furent étonnés du bon ordrc qui régnait dans le ze corps, dont la tenue contrastait singulièrcment avec celle des misérablcs bandes qu'il ramcna,t de l\ioscou. Nos troupes étaient certainement beaucoup moins belles qu'en garnison, mais chaque soldat avait conservé s~s armes et était prét à s'en servir courageuscment. L'Empercur, Irappé de leur air martial, réunit tous les colonels et les chargea d'exprimer sa satisfaction à leurs régiments pour la belle conduite qu'ils avaicnt tenue dans les nombrcux et sanglants combats livrés dans fa province de Polotsk.

CHAPITRE Xl l.3 brigad~ Corbineau

rejoiilt le zt corps. - Fausse démonslrat!on en a val de Bodsoff et pass:ige de la Bér~sina.

Vow; devez vous souvenir que, quand le général bavarois comte dc Wrède s'éloigna sa11S autorfoation du 2ll corps, il avait emmené la brigacle de cavalerie Corbineau, en trompant ce général, auquel it assura avoir reçu des ordres à cet effet, ce qui n'était pas. Eh bien, cettc superchcrie eut pour résultat de sauver l'Em~rcui· et !es clébris dc sa Grande Arméc ! En effet. Corbineau, cntrainé maìgré lui dans une dircction opposl1e à celle du ze corps dont il faisait partie, avait suivi le général de Wrèdc jusqu'à Gloubokoé: m.ais là., il avait déclaré qu'il n'irait {las plus i.oin, à moins


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que le général b1varois ne lui montrat l'ordre qu'il prétendait avoir de garder sa brigade auprès de lui. Le comte de Wrède n'ayant pu satisfaire à cette demande, le général Corbineau se sépara de lui, gagna vcrs Dockchtsoui les sources de la Bérésina ; puis, longeant sa rive droite, H espérait atteindre Borisoff, y passer la rivière sur le pont et, prenant la route d'Orscha, aller au-devant du corps d'Oudinot, qu'il supposait étre dans les environs de Bobr. On a reproché à l'Empereur, qui avait plusieurs milliers de Polonais du duché de Varsovie à son service, de n'en avoir pas, dès le commencement de la campagne, placé qi.elques-uns comme interprètes auprès de chaque officier général et méme de chaquc colonel, car cettc sage mesure aurait fait éviter bien des erreurs et rendu le service infìniment plus exact. On en eut la preuve dans la périlleuse course de plusieurs jours que la brigadc Corbincau fut obligéc de faire dans un pays nouveau pour elle, dont aucun Français ne connaissait la langue 1 car fort heureusement, parrni les trois régiments commandés par ce général, se trouvait le se de lanciers polonais, dont les officiers tiraient des habitants tous les renseignements nécessaires. Cet avantage immense servit merveilleusement Corbineau. En effct, comme il était parvenu à une demi-journée de Borisoff, dcs paysans ayant informé ses lanciers polonais que l'armée russe de Tchitchakoff occupait cette ville, Corbineau désespérait de parvenir à traverser la Bérésina, lorsquc ces mémes paysans, l'engageant à rétrograder, conduisircnt sa colonne en face de Studianka, petit village situé non !oin de Wesclowo, à quatre lieues en amont de Borisoff, et devant lequel se trouvait un gué. Les trois régiments dc cavalerie de Corbineau le travcrsèrent sans pertcs, et ce général, se dirigeant ensuite à travers champs, en évitant habilement d'approcher de Borisoff, de méme que dcs troupes de Wittgenstein établies à Roghatka, passa cntre deux et rejoignit enfin le maréchal Oudinot, le 23 au soir, près dc Natscha. La marche hardie que venait de faire Corbinéau fut glorieuse pour lui et on ne peut plus heureuse pour l'année, car l'Empereur, ayant reconnu l'impossibilité physique de rétablir promptement le pont <le Borisoff, résolut, après en avoir conféré avec Corbineau, d'aller tra-


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verser la Bérésina à Studianka. Mais comme Tchitchakoff, informé du passage de la brigade Corbineau sur ce point, venait d'envoyer une forte division et beaucoup d'artillerie en face de Studianka, Napoléon employa pour trompcr l'ennemi une ruse de guerre qui, bien que fort ancienne, réussit presque toujours. Il feignit de n'avoir pas de projet sur Studianka et de vouloir profiter de deux autres gués situés au-dessous de Borisoff, dont le moins défavorable est devant le village de Oukoloda. A cet effet, on dirigea ostensiblement vers ce lieu un des bataillons encore armés, qu'on fit suivre de plusielil'S milliers de tratnards, que les ennemis durent prendre pour une forte division d'infanterie. A la suite de cette colonne marchaient de nombreux fourgons, quelques bouches à feux et la division de cuirassiers. Arrivées à Oukoloda, ces troupes tirèrent le canon et fuent tout ce qu'il fallait pour simuler la construction d'un pont. Tchitchakoff, prévenu de ces préparatifs et ne doutant pas que le projet de Napoléon ne ffit de franchir la rivière sur ce point pour gagner la route de Min5k qui l'avoisine, se hàta non seulement d'envoyer par la rive droite toute la garnison de Borisoff en face d'Oukoloda, mais, par suite d'une aberration d'esprit inqualifiable, le général russe, qui avait assez de forces pour garder en méme temps le bas et le haut de la rivière, fit encore descendre vers Oukoloda toutes les troupes placées la veille par lui en amont de Borisoff, entre Zemhin et la Bérésina. Or, c'est précisément en face de Zembin qu'est situé le village de Weselowo, dont le nameau de Studianka est une dépendance. Les ennemis abandonnaient donc le point sur !eque! l'Empereur voulait jeter son pont, et courai:ent mutilement à la défense d'un gué situé à six lieues au-dessous de celui que nous allions franchir. A la faute qu'il commit d'agglomérer ainsi toute son armée en aval de la ville de Borisoff, Tchitchakoff en ajouta une qu'un sergcnt n'eut pas commise et quc son gouvernement ne lui a jamais pardonnée. Zembin est ba.ti sur un vaste marais, que traverse la route de Wilna par Kamen. La chaussée de cette route présente vingtdeux ponts en bois que le gén'éral russe, avant de s'éloigner, pouvait, en un moment, fairc réduire en cendres. car ils étaient enviror.nés d'ur.e grande quantité de meules de joncs secs. Dans le cas où Tchitchakoff eùt pris cette sage précaution, l'arrnée française devait étre


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perdue sans retour, et il ne lui eùt servi de rien de passer la rivière, puisqu'eUe eut été arretée PaJ: le profond marais dont lembin est entouré; mais, ainsi que je viens de !e dire, le général russe abandonna les ponts in· tacts et dcscendit stupidement la Bérésina avec tout son monde, p.e laissant qu'une cinquantainc de Coso.ques en observation en face de Weselowo. Pendant que les Russes, trompés par les démonstrations de l'Empcreur, s'éloignaient du véritable point d'attaque, N apoléon donnait des ordres. Le maréchttl Ouclinot et son co~·ps d'année doivent se rendre la nuit à. Stu. dianka, potU" y faciliter l' établissement de deux pon~, passer e11su.ite sµr la rive droite et se formcr entre Zembin et-la rivière. Le due dc Bcllune, partant de Natscba, doit faire l'arrière-garde, poussor devant lui tous les traìnards, tacher de défondre Borisoff IX!ndant quelques heures, se rendre ensuite à Studianka et y passer lei pontfì. Tels furent Ies ordres de l'Empereur, dont les événements emp~chèrent la stricte exécution. Le 25 au soir, la brigade Corbineau, dont le chef con~ naissait sj bien les env.irons de Studianka., se dirlgea vers ce Jieu en remontant la rive gauche de la Bérésina. La brigarle Castex et quelqucs bataillons lége.rs marchaient 4 sa suite ; puìs vena.it le gros du 2 8 corps. No® quittames à regret la ville de Borisoff, oti nous avions passé si heu.reusement deux journées. D .semblait que nous eussions un triste pressentimcnt des maux qui nous étaient ré~ :òerv~. Le 26 novembre, au point du jour, nous étioiis à Studian~a, et l'on n'apercevait, à la rive opposée, aucun préparatif de défense, de sorte que si l'Empereur eùt conservé l'équipage de ponts, qu'il avait fait bru.ler quelques jours avant à Orscha, l'armée eut pu franchlr la Bérésina sur-le-champ. Cette rivière, à lag_uelle certaines imaginations ont cionné des dimensions gigantcsques, est tout au plus Iarge c;omme la rue Royale, à Paris, devant le ministère de la marine. Quant à sa profondeur, il suffìra de dire que les trois régiments de cava,lerie de la brigade Corbineau l'avaient traversé à gué, sans accident, soixante-douze heures avant, et la franchirent de nouveau le jour dont je parle. Leurs chevaux ne perdirent point pied ou n'eurent à nager que pendant deux. ou trois toises. Le passage n'offrait en ce moment que de légers inconvénfonts pour la cavalerie, les cliariots et l'ar..


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tilkrie. Le premier consistait en ce que ks cavaliers et conducteurs avaient de l'eau jusqu'aux ganoux, ce qui, néanmoins, 6tait supportablc, puisquo malh('ureusement Jc froid n'étai.t pas as~cz vi.f pour gclcr la rivière, qui charriait a peine quelqucs rarC;S glaçons : mieux eiìt v:iJu pour nous qu'elle fftt prise à plus,eurs degrés. Le second inconvénient résultait cncore du peu de froid qu'il laisait, car une pralrie marécageuse, qui bordait la rive opposéc, était si fangetu:e, quc Ics chcvaux de ~elle y possaient avcc peine et que Ics chariots enfonça.lent jusqu'à 13. moitié dcs roucs. L'esprit de corps est ccrtaincment fort lounble, mais il faut savoir le modércr, et rnéme l'oublier, dans les circonstancea difficiles. C'est cc que ne surent pas faire, dcvant la Bérésina, les chefs de l'artillerie et du génìe, car chacun de ces deux corps éleva la prétcntion dc construire seul Ics ponts, dc sorte qu'ils se contrccarraient mutuellcment, et rien n'avançait, lorsque l'Empereur, étant arrivé le 26, vers midi, termina le différend cn ordonnant qu'un dcs dcux ponts scrait établi par l'artilleric et l'autre par le génie. On arracha à l'instant Ics poutrcs et Ics voligcs dcs masures du village, et les sapeurs, ainsi que les artillcurs, se mireut à l'ouvrage. Ccs braves soldats donnèrent alors une preuve de dévouement dont on ne lcur a pas asscz tenu compte. On Jcs vit se jetcr tout nus dans Ics eaux froides de la Bérésina et y travaillcr constamment pendant six ou sept heurcs, bien qu'on n'eùt pas une seule goutte d'eau-devie à lcur donner et qu'ils ne dussent avoir ponr lits, la nuit suivante, qu'un champ couvcrt de neige I. .. Aussi presque tous pérircnt-ils lorsque les grandcs gclées arrivèrent. Pendant qu'on travaillait à la construction des ponts et que mon régimcnt, ainsi que toutes les troupes du ~ corps, at.tendaicnt sur la rive gauche l'ordre de traverscr la rlvière, l'Empcrcur, se p:romenant à grands pas, allait d'un régiment à l'autre, parlant aux soldats com.me aux officiers. Murat l'accompagnait. Ce guerrier si brave, si entreprenant, et qui avait accompli de si beam, faits d'arrncs lorsque !es Français victorieux se portaient sur Moscou, le ficr Murat s'était pour ainsi dire éclipsé dcpuis qu'on avait quitté cettc ville, et il n'avait, pendant la rctraite, pris part à aucun combat. On l'avait vu suivre l'Emporeur cn silence, comme s'il eut été étranger à ce


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qui se passait dans l'armée. Il parut néanmoins sortir de sa torpeur: en présence de la Bérésina et des seules troupes qui, s'étant maintenues en ordre, constituaient en ce moment le dernier espoir de salut. Comme Murat aimait beaucoup la cavalerie et que, des nombreux escadrons qui avaient passé le Niémen, il ne restait plus que ceux du corps d'Oudinot, il dirigea les p~ de l'Empereur de leur còté. Napoléon s'extasia sur le 'bèl état de conservation de cette troupe en général et de mon régiment en particulier, car il était à lui seul plus fort que plusieurs brigades. En e:ffet, j'avais P.ncore plus de 500 hommes à cheval, tandis que Ies autres colonels du corps d'armée n'en comptaient guère que 200 ! Aussi, je reçus de l'Empereur de très flatteuses félicitations, auxquelles mes offìciers et mes soldats eurent une large part. Ce fut en ce moment que j'eus le bonheur de voir venir à moi Jean Dupont, le domestìque de mon frère, ce servitcur dévoué dont le zèle, le courage et la fidélité furent à toute épreuve. Resté seul, après que son maitre eut été fait prisonnìer, dès le <lébut de la campagne, Jean suivit à l\foscou le r68 de chasseurs, fit toute la retraite cn soignant et- nourrissant Ics trois chevaux de mon frère Adolphe, et il n'en voulut pas vendre un seul, malgré les offres les plus séduisantes. Ce brave garçon vint me joindre après cinq mois de fatigucs et de misères, rapportant tous les effets de mon frère, mais en me les montrant, il me dit, les larmes aux yeux, qu'ayant usé sa cbaussure et se voyant réduit à marcher pieds nus sur la giace, il s'était permis de prend.re une paire de bottes de son maitre. Je gardai à mon service cet homme estimable, qui me fut d'une bien grande utilité, lorsque, guelque temps après, je fus blessé derechcf au milieu des plus horriblcs jours de la grande retraite. Mais revenons au passage de la Bérésina. Non seulement tous nos chevaux traversèrent cette rivière facilcment, mais nos cantinicrs la franchirent avecleurs charrettes, ce qui me fit penser qu'il serait possible, après a,;oir dételé plusieurs des nombreux chari9ts qui suivaient l'arméc, de Ics fixer dans la rivière, les uns à la suite des autres, atìn dc former divers passages pour les fantassins, ce qui faciliterait infiniment l'écoulement des masses d'hommes isolés qui le lendemain se presseraient à l'cntrée des ponts. Cette idée me parut si heureuse que,


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bien que mouillé jusqu'à la ceinture, je repassai le ~é pour la communiquer aux généraux dc l'état-major 1mpérial. Mon projct fut trouvé bon, mais personne ne bougea pour aller en parlcr à l'Empereur. Enfìn, le général Lauriston, l'un de scs aides de camp me dit : u J e vous charge de faire exécutcr cette passerelle dont vous vencz de si bien cxpliqucr l'utilité. » Je répondis à cctte propositiou, vraiment inacceptable, que n'ayant à ma disposition ni sapcurs, ni fantassins, ni outils, ni pieux, ni cordages, et ne devant pas d'ailleurs abandonner mon régimcnt, qui, placé sur la rive droite, pouvait étre attaqué d'un moment à l'autre, jc me bornais à lui donncr un avis que je croyais bon et rctournais à mon poste I. .• Cela dit,J·c me remis à l'cau et rcjoignis le 238 • Cepen ant, les sapeurs du génie, et les artilleurs ayant enfìn terminé les deux ponts dc chevalets, on fit passer l'infanterie et l'artilleric du corps d'Oudinot, qui, dès leur arrivée sur la rive droite, allèrent placer leurs bivouacs dans un grand bois situé à une demi-lieue au dclà du hameau de Zawniski, où la cavalerie reçut ordre d'aller les rejoindre. Nous observions ainsi Stakowo (r) et Dominki, où aboutit la grande route de Minsk, par laquelle le général Tchitchakoff avait emmené toutes scs troupes vers la basse Bérésina, et qu'il devait reprendre nécessairement pour se reporter sur nous en apprenant que noas avions franchi la rivière auprès de Zembin. Le 27 au soir, l'Empereur passa les ponts avec sa garde et vint s'établir à Zawniski, où la ca.valerle reçut l'ordre i'aller les rejoindre. Lcs ennemis n'y avaient pas paru. On a beaucoup parlé des désastres qui eurent lieu sur la Bérésina; mais ce que personne n'a dit encore, c'est qu'on eùt pu éviter la plus grande partie, si l'état• major général, comprenant mieux ses devoirs, cùt profìté de la nuit du 27 au 28 pour faire traverser les ponts aux bagages et surtout à ces milliers de trainards qui le len, demain obstruèrent le passage. En effet, après avoir bien établi moo régiment au bivouac de Zawniski, je m'aperçus de l'absence d'un cheval de bàt qui, portant la petite caisse et les pièces de comptabilité des escadrons de guerre, n'avait pu étre risqué dans le gué. Je pellSais donc que le conducte.ur et les cavaliers qui l'escortaient avaient attendu quc les ponts fussent établis. I!s l'é'taient depuis (1) Ou Stako1l.


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plusieurs heurcs, et ccpendant CC'S hcmmcs ne parnissaicnt p.is ! Alors, inquiet sur eux aussi bien que sur le dépOt précieux qui leur était confié, jc veux aller en personne favoriser leur passagc, car je croyais les ponts cncombrés. Je m'y rends donc au galop, et quel est mon étonnemc•nt dc les trouver c()mplètcmcnt déserts! ... Personne n'y passait en ce momcnt, tandis qu'à cent pas de là et par un beau clair de lune j'aperccvais plus de 50 ooo tratnards ou soldats isolés dc leurs régirncnts, qu'on surnommait rtJtisseurs. Ces hom.mes, tranquillement assis dcvant dcs feux immenscs, préparaient des grillades dc chair de chcval, sans se douter qu'ils étaient devant une rivière dont le passage cou1crait le lendemain la vie à un grand nombre d'entre eux, tandis qu'en quel• ques minutes, ils pouvaient la franchir sans obstaclcs dès à présent, et achevcr les préparatifs dc leur soupcr sur l'autre rive. Du reste, pas un officier de la maison impériale, pas un aide dc camp de l'état-rnajor de l'armée ni d'aucun maréchal n'était là pour prévenir ces malhoureux et les pousser au besoin vers les ponts I Ce fut dans ce camp désordonné quc jc vis pour la premi~re fois des militair<'s revcnant de Moscou. Mon ame <'n fut navréc I. .. Tous les grades étaicnt confondus : plus d'armcs, plus dc tenue militaire I Des soldats, des officiers et méme des généraux couvcrts de haillons et n'ayant pour chaussurcs que dcs lambcaux dc cuir ou dc drap mal réunls au rnoycn de ficelles ! Une cohue immense dans Iaquelle étaient pele-méle dcs rnilliers d'hommes dc nations clivcrses, parlant bruyamment toute!\ les langues du contincnt européen, sans pouvoir se comprcndre mutucllement ! Ccpendant, si l'on c(1t pris dans le corps d'Oudinot ou dans la garde quclqttcs-uns dcs batai!Jons en<'ore en orJre, ils eussent facilrment poussé cette masse au dc}à cìes ponts, puisque, cn retonrnant vers Zawniski, et n'ayant avec moi que quclqucs ordonnanccs, je parvins, tant par la persuasion que par la torce, à fairc passcr dcux ou trois mille de ccs malheureux sur la rive droite. Mais un autre d<'voir me rappclant vers mon régiment, jc du.'3 :iller J.e rejoindre. En vain, en passant dcvant l'état-major général et ceh.tl du maréchal Oudinot, je signalai la vacuité des ponts et la fadJité qu'il y aurait à faire traverser les hommes sans armes au moment où l'ennemi ne faisait aucune


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entreprise ; on ne mc répondit que par dcs mots évasifs, chacun s'en rapportant à son collèguc du soin de diriger cette opération (r). Revenu au bivonac de mon régiment, je fus heureument surpr.is d'y trouver le brigadicr et les huit chasscurs qui, pendant la campagne, avaient eu la gardc de notrc troupeau. Ccs braves gens se désolaient dc ce que fa foule des r6tissett1'S, s'étant jetés sur leurs breufs, !es avait tous dépec~ et mangés sous leurs yeux, sans qu'ils pussent s'y opposer. Le régiment se consola de cctte perte, car chaque cavalier avait pris à Borisoff pour vingt-ci,nq fours de vivres. Le zèle de mon adjudant, M. Verdier, l'ayant poussé à retourncr au delà des ponts pour tàcher de découvrir les chasseurs gardiens de notre comptabilité, ce brave milita.ire s'égara dans la foulc, ne put repasser la rivièrf', fut fait pdsonnier dans la bagarre du. lendenwin, et jc ne le rcvis quc deux ans après.

CHAPITRE XII Perte de la division Partouneaux. -

Combat de 7..awniski près Bril• Iowa. - M. de Nooilles. - Passage dts poots et catastrophe de la Béréslna. - Le :i- corps protège Jn retralte. - Je sui:s blessé ò Plecht• chénitsoui.

Nous voici arrivés au moment le plus teirible de la fatale campagne de Russie... au passagc de la Bérésina, qui eut lieu pri!'lcipalcment le 28 novembre ... A l'aube de ce jour néfastc, la position dcs armées belligérantes était celle-ci. A la rive gnuche, le corps du maréchal Victor, après avoir évacué Borisoff pendant la nuit, s'était rcndu à Studianka avrc le 9e corps, cn pom,· sant devant lui une masse de trainards. Ce maréchal avait laissé, pour faire son arrièrc-gardc, la division d'in* fanterie du g~néraJ Partouncaux, gui, ayant ordre de (r) Dans une curieuse et dramatique rclation illustrtt de la campagne de Ru~,ie, pubUée à Stuttgnrd eo 1 843, Fabcr du Faure signa.le cettc v,.cuité dcs poots dans la nuit da 27 au 28 no,·embrc, et mb:D,J daus .-..cltc du 28 au 29. (Not, iù t'tditeur.)


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n'évacuer la ville que deux heures après lui, aurait du faire partir à la suite du corps d'armée plusieurs petits détachements qui, unis au corps principal par une cha1ne ò'éclaireurs, eussent ainsi jalonné la direction. Ce g~néral aurait du, en outre, envoyer jusqu'à Studianka un aide de camp chargé de recom1aìtre les chemins et de revenir ensuite au-devant de la division ; mais Partouneaux, n~gligeant toutes ces précautions, se boma à se mettre en marche à l'heure prescrite. Il rencontra deux routes qui se bifurquaient, et il ne connaissait ni l'une ni l'autre; mais comme il ne pouvait ignorer (puisqu'il venait de Borisoff) que la Bérésina était à sa gauche, il aurait du en conclure que pour aller à Studianka, situé sur ce cours d'eau, c'était la route de gauche qu'il fallai t prendre !... Il fit tout le contraire, et, suivant machinalez:aent quelques voltigeurs qui le précédaient, il s'engagea sur la route de droite et alla donner au milieu du nombreux corps russe du général Wittgenstein ! Bientot environnée de toutes parts, la division Partouneaux fut contrainte de mettre bas les armes (r), tandis qn'un simple chef de bataillon qui commandait son arrière-garde, ayant eu le bon esprit de prendre la route de gauchc, par cela seul qu'elle" le rapprochait de la rivière, rejoignit le maréchal Victor auprès de Studianka. La surprise de ce maréchal fut grande en voyant axriver ce bataillon au lieu de la division Partouneaux, dont il faisait l'arrière-garde ! Mais l'étonnement du maréchal se changea bientòt en stupéfaction lorsqu'il fut attaqué par Ics Russes de Wittgenstèin,qu'ilcroyait tenus en échcc par la division Partouneaux ! Victor ne put dès Jors douter que ce général et tous ses .régiments ne fussent prisonniers. · Mais de nouveaux malheurs l'attendaient, car le rnaréchal russe Koutousoff, qui, depais Borisoff, avait suivi Partouneaux cn queue avec de nombreuses troupes, ayant appris sa capitulation, pressa sa marche et vint se joindre à Wittgenstein pour accabler le maréchal Victor. Celuici, dont le corps d'armée était réduit à IO ooo hommes, opposa une résistance des plus vives. Ses troupes (méme lcs Allemands qui en faisaient pa1tie) combattirent avec (1) Le général Partouneaux se défenrlit d'ailleurs h6roiquemcnt; sa division était réduite à q uelques centaines de combattants lorsqu'elle dut se renclre. (Voy. TmKRS, litstofre du Consulat ei dr. l' Empire.)


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un C')Urage vraiment héroique et d'autant plus remarquablc que, attaqués par deux armées à la fois et étant acculées à la Bérésina, leurs mouvemcnts se trouvruent en outrc génés par une grande quantité de chariots conduits sans ordre par des hommcs isolés, qui cherchaient tumultueusement à gagner la rivière I... Ccpendant le maréchal Victor contint Koutousoff et Wittgenstein toute la journée. Pendant que ce désordre et ce combat avait li.eu à Studianka, les ennemis, qui prétendaient s'emparer des deux extrémités des ponts, attaquaient sur la rive droite le corps d'Oudinot, placé en avant de Zawniski. A cet effet, les 30 ooo Russes de Tchitchakoff, débouchant de Stakowo, s'avancèrent à grands cris contre le ze corps, qui ne comptait plus dans ses rangs que 8 ooo combattants. Mais comme nos soldats, n'ayant pas été en contact avec ceux qui revenaient de Moscou, n'avaicnt aucune idée du désordre qui régnait parmi ces malhcureux, le mora! du corps Oudinot était resté excellent, et Tchitchakoff fut vigoureu~ement repoussé, sous les yeux mémes de l'Empereur, qui arrivait en ce moment avec une réserve de 3 ooo fantassins et I ooo·cavaliers de la vieille et de la jeune garde. Les Russes renouvelèrent leur attaque et enfoncèrent les Polonais de la légion de la Vistulc. Le maréchal Oudinot fut grièvement blessé, et Napoléon envoya Ney pour le remplacer. Le général Condras, un de nos bons officiers d'infanterie, fut tué ; le vaillant général Legrand reçut une blessure dangereuse. L'action se passait dans un bois de sapins de dimcnsions colossales. L'artillerie ennemie ne pouvait donc apercevoir nos troupes que fort imparfaitement ; aussi tirait-elle à toute volée sans que ses boulets nous atteignissent ; mais, en passant au-dessus de nos tétes, ils brisaient beaucoup de branches plus grosses que le corps d'un homme, et qui tuèrent ou blessèrent dans leur chutc bon nombre de nos gens et de nos chevaux. Comme 1es arbres étaient très espacés, les cavaliers pouvaient circuler entrc eux, quoique avec difficulté. Cependant le maré• chal Ney, voyant approchcr une forte colonne russe, lança contre elle ce qui nous restait de notre division de cuirassiers. Cette charge, faite dans des conditions aussi extraordinaircs, fut néanmoins l'une des plus brillantes que j'aie vues !. .. Le brave coloncl Dubois, à la téte du 'J8 de cuirassiers, coupa en deux la colonne ennemie, à ~I~

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laquelle il fit z ooo prisonniers. Les Russcs, aitisi mis tn désordre, furent poursuivis par toutc la cavalcric légère et repoussés avec d'énormes pcrlcs jusqu'à Stakowo (r). Je reformais les rangs de mou régimcnt, qui avait pris part à cet engagcmcnt, lorsquc je vis arriver à moi M. Alfred de Noailles, avec lcquel j'étais Jié. 11 revcnait do porter un ordre du prince Bcrthicr dont il l!tait aide de camp ; mais, au Jieu de rrtourner vers cc maréchal après avoir rempli sa mission, il <lit, en s'éloignant dc moi, qu'il allait jusqu'aux prcmières maisons de Stakowo pour voir ce que faisaient lcs enncmis. Cctte curiosité lui devint fatale, car, en approchant du villàge, il fut entouré par un groupo de Cosaqu<'s, qui après l'avoir jeté n bas de son cheval et pris au collet, l'entratnèrcnt en le frappant I J'envoyai sur-le-cha.mp un er.cadron à son secom:,;, mais cet effort resta infrucillcux, car une vive fusilladc partie des maisons emp{lcha nos cavaliers de plnétrer dans le village : depuis cc jour, on n'entendit plus parlcr de M. de Noailles I... Lcs super bcs fourrurcs et l'uniforme couvert d'or qu'il portait ayant tenté la cupidité des Cosaques, il fut probablement masso.cré par ccs barbares. La famille de M. de Noailles, informée quc j'étais le dernier Français avec lequel il cut causé, me fit demander des renscignements sur sa disparition; te ne pus donner que cewc susmentionnés. Alfred de Noaillcs était un excellent offi.cier et un bon camarade. Mais cctte digression m'a éloigné do Tchltchakoff, qui, battu par le maréchal Ney, n'osa plus venir nous attaquer ni sortir de Stakowo de toute la journée. Après vous avoir fait connaitre sommairement la position dcs n.rmées sur les dcux rivcs de la Bérésina, je dois vous dire en pcu de mots cc qui se pas.'$ait sur le fleuve pendant le combat. Les m asses d'hommes isolés qui avaient cu deux nuits et deux jours pour trav<'rser fcs ponts et qui, par apathie n'en avaient pas proflté, parce que personnc ne Ics y contraignit, voulurent tous passer à !a fois, lorsque les boulets de Wittgenstein vinrent tom(1) Tchitchakofl a rendu justice à la vigueur le ootre c.ivalcric dans cette affaire. Du reste, scs Mémoircs (publiés en 1862) et ceu:r. du tomte de Rochecbouart <'onfìrmcnt de point cn point Ics dHails donoés sur ces événcrnents : la prlse et In perte de BorisoJ'J par les Rulil!C9; lcur mouvement iotenipestif sur Ocrcsino inlérieur; le combat de Zaw. niski près BriUowa et Stakowo; l:i fatale rupture d~ ponts et 13 retraite d~ nos troupes par!,, marais gelfs de Zcmbìo. (.'Voli èe l'ldi!1Hr.}


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ber aumilieud'eux. Cette multitude immense d'hommes, de chevaux et de chariots s'entassa complètement à l'entrée des ponts, qu'elle obstruait sans pouvoir les gagner l... Un très grand nombre, ayant manqué cette entrée, fnrent poussés par la foule dans la Bérésina, où presque tous se noyèrent ! Pour comble de malheur, un des ponts s'écroula sous le poids des pièces et des lourds caissons qui !es suivaient I Tout se .porta alors vers le second pont, où le désordre était déjà si grand que lcs hommes les plus vigoureux ne pouvaient résister à la pression. Un grand nombre furent étoufiés l En voyant l'impossibilité de traverser les .POnts ainsi ancombrés, beaucoup de conducteurs de voitures poussèrent leurs chevaux dans la rivière ; mais ce mode de passage, qui eut été fort utile si on l'eut exécuté avec ordre deux jours auparavant, devint fatal à presque tous ceux qui l'entreprirent, parce que, poussant leurs chariots tumultueusement, ils s'entre-choquaient et se renversaient les uns les autres ! Cependant, plusieurs parvinrent à la rive opposée; mais comme on n'avait pas préparé de sortie en abattant les talus des berges, ainsi que l'état-major aurait du le faire, peu de voitures parvinrent à les gravir, et il périt encore là bien du monde I Dans la nuit du 28 au 29, le canon des Russes vint augmenter ces horrcurs en foudro:yant les malheureux qui s'efforçaient de franchir la rivière. Enfìn, à neuf heures du soir, il y eut uri surcroit de désolation, lorsque le maréchal Victor commença sa retraite et que ses divisions 1>e présentèrent en ordre dcvant le pont, qu'elles ne purent gagner qu'en refoulant par la force tout ce quì obstruait le passage !... Mais jetons un voile sur ces horribles scèncs !... L3 29, au point <lu jour, on mit le feu à toutes les voitures restant encore sur la rive gauche, et lorsque enfin le général Éblé vit !es Russcs s'approcht;r du pont, il le fit aussi incendier ! Quelques inilliers de mclhcureux restés devant Studianka tombèrent aux mains de Wittgenstein. Ainsi se termina le plus horrible épisodc de la campagne de Russie I Cet événement eut été bien moins funeste si l'on efit su et voulu employer le temps qnt> nous avaient laissé las Russes depuis notrc .arrivée devant la Bérésina. I/année perdit dans cepassage zoà 25 ooo hommes. Ce grand obstacle franchi, la ma.sse des hommcs isolés échappés à cet affreux désa.,tre éta.it encore immense.


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On la fit évacuer sur Zembin. L'Empcrcur et Ja garde suivircnt. Venaient ensuite les débris de quelques régimcnts, et cnfin le 2 8 corps dont Ja brigadc Castcx faisait l'extr~me a.rrièrc-garde. ]'ai déjà dit que la routc de Zembin, la seu1c voic qui nous restat, traverse un immense marais au moyen d'un très grand nombre de ponts que Tchitchakoff avait négligé de brfiler lorsque, plusicurs jours avant, il occupait cette position. Nous ne communes pas une parcille fante, car, après le passage de l'armée, le 248 de chas~eurs et mon régiment y mirent aisément le feu, avec des joncs secs cntassés dans le voisinagc. En ordonnant de brfiler les ponts de Z~mbin, l'Empercur avait espéré se débarrasscr pour longtemps dc la poursuite des Russes ; mais il était écrit quc toutes les chanccs nous scFaient contraircs !... En cffet, la geléc, qui à cettc époque dc l'année aurait du transfonner en un chemin facile Ics eaux de la Bérésina, leur avait laissé presque tonte lcur fluidité quand nous devions les traverser; mais à pcine les eumcs-nous franchies, qu'un froid rigoureux vint !es geler au point de Ics rendre assez solides pour porter du canon !... Et commc il en fut de méme de celles du marais de Zembin, l'incendie des ponts ne nous fut d'aucune utilité {I). Les trois armées rnsses que nous avions laissées derrière nous purent, sans obstacle, se mettre à notre poursuite; mais, fort heureusement, elle fut peu vigoureuse. D'ailleurs, le maréchal Ncy, qui commandait l'arrière-garde française, ayant réuni tout ce qui était encore en état de combattre, faisait dc fréquents retours offensifs sur les ennemis lorsqu'ils osaient approcher de trop près. Depuis que le maréchal Oudinot et le général Legrand avaient été blessés, le général Maison commandait le ze corps, qui, se trouvant, malgré ses grandes pertcs, le plus nombreux de tonte l'armée, était habituellement chargé de repousser Ics Russes. Nous les maintinmes au Join pendant la journée du 30 novembre et du rer décembre ; majs, le 2, ils nous serrèrent tellement avec des forces considérables qu'il en résulta un combat très sérieux dans le~uel je reçus une blessure d'autant plus dangereuse qu il y av'ait ce jour-là 25 degrés de froid !. .. Je devr;iis peut-étre me borner à vous dire que jc fus (1) Tcbilc!ialwfl a ~rouvé dans ce fait unii excu;;e à sa négligeuc:1),


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frappé d'un coup de lance, sans entrer dans aucun détail, car ils sont si horribles que je frémis encore lorsque j'y pense !... Mais enfin je vous ai promis le récit de ma vie tout entière. Voici donc ce qui m'advint au comba.t de Plechtchénitsoui. Pour vous mettre plus à me.me de bien comprendxe mon récit et !es sentiments qui m'agitèrent pendant l'actìon, je dois vous dire d'abord qu'un banquier hollandais, nommé Van Berchem, dont j'avais été l'intime ami au collège de Sorèze, m'avait envoyé, au commencement de la campagne, son fils unique, qui, devenu Français par la réunior; de son pay.s à !'Empire, s'était engagé dans le 23°, bien qu'il eut à peine seize ans 1... Ce jeune homme, rempli de bonnes qualités, avait beaucoup d'intelligence ; je l'avais pris pour secrétaire, et il marchait toujours à quinze pas derrière moi avec mes ordonnances. Il était ainsi piacé le jour dont je parie, lorsqu'en traversant une vaste plainc, le ze corps, dont mou régiment formait l'extréme arrière-garde, vit accourir vers lui une énorme masse de cavalerie russe qui, en un moment, le déborda et l'attaq ua de toutes parts. Le général Maison prit de si bonnes dispositions que nos carrés d'infantcrie repoussèrent toutes les charges de la cavalerie régulière des cnnemis. Ceux-ci ayant alors fait participer au combat une nuée de Cosaques, qui venaient insolemment piqucr Ies officiers français devant leurs troupes, le maréchal Ney ordonna au général Maison de les faire chasser, en lançant sur eux tout ce qui restait de la division de cuirassiers, ainsi que des brigadcs Corbineau et Castcx. Mon régiment, encore nombreux, se trouva devant un pulk de Cosaques de la mer Noire, coiffés de hauts bonnets d'astrakan et beaucoup mieux vétus et montés que ne le sont ordinairement les Cosaques. Nous fondtmes sur eux, et, selon la coutume de ces gcns-Ià, qui ne se battent jamais cn Iigne, les Cosaques fìrcnt dcmi-tour et s'enfuirent au galop ; mais étrangers à la localité, ils se dirigèrent vers un obstacle bien rare dans ces vastes plaines : un immense et profond ravin, que la parfaite régularité du sol empéchait d'apercevoir au loin, les arréta tout court !.. . Se voyant dans l'impossibilité de le franchir avcc lcurs chcvaux et obligés de faire face à mon régiment qui allait les rejoindrc, les Cosaq_ues se retournent et, se sermnt les uns contre les autres, :ls nous préscntent hravemcnt leurs k.nccs l


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Le terrain, couvert de verglas, était fort gli1,sant, et nos chevaux, très fatigués, ne pouvaicnt galopcr sans toruber. Il n'y eut donc pas de clwc, et ma ligne arriva seult'ment au trot sur la masse enncmie qui restait inunòbilc. Nos sabrcs touchaient les lances ; mais celles-ci ayant trcize à quatorze pieds de long, il nous était impossible d'atteindre nos adversaires, qui n'06aient rectùer, de crn.inte dc tomber dans le précipice, ni avancer pour venir affrontcr nos sabres ! On s'observait donc murnellcment, lorsqu'en moins de tcmps qu'il n'en faut pour le raconter, se passa la scènc suivante. Prcssé d'en finir avcc les enncmis, je criai à mes cavaliers qu'U fallait saisir qùelques lanccs de la muin gauche, les détourner, pousser en avant, et pénétrer au milieu de cette foule d'hommes, où nos armcs courtcs nous donneraient un avautage immense sur leurs longues perches. Pour étre mieux obéi, je voulus donncr l'exemplc, et, écartant quclqyes lances, je parvins en cffct à pénétrer dans les prcm1ers rangs ennemis !... Mes adjuda11ts-majors, mes ordonnances me suivircnt, et tout le régiment fit bicnt6t de méme. 11 cn résulta une méléc généralc. .Mais au momont où elle s'engageait, un vleux Cosaque à barbe blanche, qui, placé aux rangs inféricurs, se trouvait séparé de moi par d'autrcs combattants, se penche, et, dirigeant adroitcment sa lance entre !es chcvaux de ses oamarades, il me frappe de son fer aigu, qui passe, d'outre en outrc, sous la rotule de mon gcnou droit I. .. En me sentant blessé, je poussai vers cet homme pour me venger dc la douleur affreuse que j'éprouvais, lorsque je vis devant moi deux beaux jeunes gcns de dix-huit à vingt ans, portant un brillant costume couvert dc riches broderies : c'étaient les fils du chef du p1tlk. Un homme àgé, espèce de mentor, les accompagnait, mais n'avait pas de sabrc à la main. Le plus jeune de ses élèves ne se servait pas du sien, mais l'ainé fondit bravement s.ur moi et m'attaqua avec furcur I. .. Jc le trouvai si peu formé, si faible, que, me bornant à le dfsarmer, je le pris par le bras, le poussai derrièrc moi et ordonnai à Van Berchem de le garder. Mais à peine avais-je accompli cct actc d'humanité, que je $entis un corps dur se poscr sur ma jouc gauche, une double détonation éclatc à mes orcilles, et le collct dc mon manteau est traversé par une balle !. .. Je me retournc vi vement, et qtte vois-jc? ... Le jeune officier cosaque qui, tenant une paire de pistolets doubles


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dont il ve>nait de tirer tra!trcusement un coup sur moi pa.r <lerrièrc, briUait la cerve/le au malhcureux Van &r. chcrn I!!. .. Transporté de fureur, je m'élance alors sur cet enragé, qui déjà m'ajustait avec le second pistolct !... Mais son regard ayant rencontré le mien qui devait ~tre terrible, il cn fut commc. /asciné, et s'écria cn trt:s bon français : ~ Ah I grancl Dieu I je vois la mort dans vos ycux !... Je vois la mort dans vos yeux I l ! - Eh bien, scélérat, tu vois justc I ! !... • En cffct, il tomba I. .. Le sang appcllc le sang ! I.a vuc duJ·eunc Van Bcrchem étendu à rnes pieds, ce que jc venais e fairc, l'animation du comb:1.t et peut-etre aussi l'affrcusc douleur que me causait ma blc~sure, tout cela réuni me jetant dans un état de surexcit.1tion fébrilc, je cours vers le plus jeuno dcs officiers cosaques, je le sa1sis à la gorge, et déjà mon sabre était levé, lorsquc le vieux gouverncur, cherchant à garantir son élève, pcnche le haut du corps sur l'eneoIure de mon cheval, de manière à m'empécher dc remuer te bras, et s'écric d'un ton suppliant, « Au ncm de votro mère, grac<.', gracc pour cclui-ci, il n'a rien fait I... l) En entcndant invoqucr un nom vénéré, mon esprit, exalté par tout ce qui m'cnlourait, fut fra.ppé d'kall1t-cit3ation, au point que je crns voir une main bianche, ~i conuue de moi, se poscr sur la poitrine du jcunc homme quc j'allais perccr, et il me scmbla. cniendre la voix: de ma mère prononcer lcs mots : u Gràcc I gràce I II Mon sabrc s'abaissa ! Je fis conduire le jeune homme et son gouver· neur snr Ics derriè::es. Mon émotion était si grande après ce qui venait de se passer, quc je n'aùrais pu donner aucun ordre au régi· ment, si le combat eut encorc duré quelque temps; mais il fut bicntOt tcrminé. Un grand nombrc de Cosaquc"; avaie11t été tués, et les autres, abandonnant leurs chevamr., s'étaient lai,;sés glisser dans lcs profondeurs du ravin, rù la plupart périrent dans les énormcs tas de neige que Il.., vents y avaient amoncelés. Les enncmis furent aus.. i repoussés sur tous les autres points.( Mcs états dc scrvice portcnt m:'l. blessure comme n,çue le 4 décembrc ; elle J.e fut en réalité !e 2, jour du combat <le Plcchtchénitsoui.) Dans la soiréc qw suivit cette affaire, je qucstionnai mon prisonnier et son gouverncur. J'appris quc !es deux jeunes gens étaient fils d'un chef puissant qui, ayant perdu une iambe à la bataillt! d'Austerlitz, avait voué


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aux Français une haine si vive, que ne pouvant plus les combattre, il avait envoyé ses deux fils pour leur faire la guerre. J e prévis que le froid et le cbagrin feraient bientOt périr le seul qui lui restat. J'en eus pitié et lui rcndis la liberté ainsi qu'à son vénérable mentor. Celui-ci, en prenant congé de moi, mc dit ces mots expressifs : « En pensant à son fìls atné, la mère de mes deux élèves vous maudira; mais cn revoyant le second, elle vous bénira, ainsi que votre mèrc, en considération de Iaquelle vous avez épargné le seul enfant qui lui reste ! » Cependant, la vigueur avec laquelle Ics troupcs russcs avaient été repoussées dans la dernière action ayant calmé leur ardeur, nous ffunes deux jow;s sans Ics revoir, ce qui assura notre rctraite jusqu'à Malodeczno; mais si Ics ennemis nous laissaicnt un moment de tréve, le froid nous faisait une guerre des plus rudes, car le thermomètre dcscendit à 27 dcgrés ! Lcs hommes et lcs chcvaux t ombaient à chaque pas, et bcaucoup pour ne plus se relever. Je n'en restai pas moins avec les débris de mon régiment, au milieu duquel je bivouaquai sur la neige chaque nuit : où aurais-je pu aller pour étrc moins mal? Mes braves officiers et soldats, considérant leur colone! comme un drapeau vivant, tenaient à me conserver et m'entouraient de tous les soins 9,ue comportait notre affreuse situation. La blcssure que ]'avais rcçuc au genou m'empéchant de me tcnir à califourchon, j'étais obligé de placer ma jambe sur l'encolure du cheval et de garder l'immobilité, ce qui mc glaçait. Aussi mes douleurs devinrcnt-elles intolérables; mais que faire? La route ltait parsemée de morts et de mourants, la marche lente et silencieuse. Ce qui restait d'infanterie de la garde formait un petit carré dans lcquel marchait la voiture de l'Empereur. Il avait à ses cOtés le roi Murat. Le 5 décembre, après avoir dicté son vingt-neuvième b uiletin, qui jeta toute la France dans la stupeur, Napoléon guitta l'armée à Smorgoni, pour se rendre à Paris. Il faillit étre enlevé à Ochrniana par un parti de Cosaques. Le départ de l'Empereur produisit un effet immense sur l'esprit des troupes. Les uns le blamaient en le qualifiant d' abandon; les autres l'approuvaient comme le seul moyen de préserver la France de la guerre civile et de l'invasion de nos prétcndus· alliés, dont la plupart, n'attendant qu'une circonstancc favorable pour se déclarer contre nous, n'oseraient bouger, en apprenant que Napoléon,


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rentré dans ses États, y organisait de nombreux ré~ments. Je partageais cette dernière opinion, dont les fa1ts prouvèrent la justesse.

CHAPITRE XIII Ioteosit6 du froid. - Brigandagc armé. - Arcivée à Wilna. - Le déb16 de Ponari. - Retea.ile en tcaineaux. - Arrivée à Kowno. Passage de la Vistule.

L'Empereur, en s'éloignant, confia le commandement des débris de l'armée à Murat, qui, dans cctte circonstance, se montra au-dcssous de sa tachc. Il faut convenir aussi qu'elle était on ne peut plus difficile. Le froid paralysait les facultés morales et physiqucs dc chacun ; la désorganisation était partout. Le maréchal Victor refusa de relever le ze corps, qui faisait l'arrière-garde depuis la Bérésina, et le marlchal Ney eut beaucoup de peine à l'y contraindre. Chaque matin, on laissait des millicrs de morts dans les bivouacs qu'on quittait. Je m'applaudis alors d'avoir, au mois de septembre, forcé mes cavaliers à se munir de redmgotes en peau de mouton : cette précaution sauva la vie à beaucoup d'entre eux. Il en fut de méme des provisions de bouche que nous avions faites à Borisoff, car, sans cela, il aurait fallu disputer à la multitude ailamée des cadavres de chevaux. Je dirai à ce sujet que M. de Ségur exagère lorsqu'il dit quc, pour assouvir leur faim, on vit des malheureux réduits à manger de la chair humaine (r). La route était suffisamment gamie dc chevaux pour quc personne ne songeat à se faire antbropophage. Au surplus, on serait dans une grande erreur si l'on croyait que les vivres manquaient totalement dans la contrée, car ils ne faisaient défaut que dans les localités situées sur la route méme, parce que ses environs avaient été épuisés lorsque (t) e Des malbeureux se précipitì:rent daos ces brasicrs... leurs compagnons affam6s Ics regardaicnt sans cjfroi... il y en eut rr.ème qui atti• rèrent à eux ces corps défigurés et [nillés... et il est trop vtai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette r6voltante nourriture I • (DE StGuR, HùJqfre de Napo/lq11.)


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l'armée se rnndait à Moscou ; mais com.me elle n'avait fait que passer com.me un torrent, sans s'étendro sur les flancs, et que dcpuis cctte époque la moisson avait été faite, le pays s'éfait un pcu remis, et il suffisait d'aller à une ou deux licues sur les cOtés pour retrouver une cert aine abondancc. Il est vrai Que Ics détachementa encorc en bon ordre pouvaicnt seufs faire de tclles cxcursions sans étre enlevés par des partis de Cosaqucs qui rodaient autour de nous. Je me concertai donc avcc plusieurs coloncls your organiser des maraudes armées qui revenaicnt touJours non seulement avec du pain et quelq ues pièccs de bétail, mais avec des tramcaux chargés de viandes salées, <le farine et d'avoine prises dans !es villages que les paysans n'avaicnt pas abandonnés. Cela prouve quc si le due de Bassano et le général Hogendorp, auxquels l'Empcreur avait confié, au mois de juin, l'administration de la Lithuanie, avaient rempli leur devoir pendant le long espacc de temps qu'ils passèrent à Wilna, ils auraient pu facilerncnt créer de grands magasins; mais ils s'étaient surtout att:ichés à approvisionner la ville, sans s'occu~r des troupes. Le 6 décembre, l'intensité du froid s'accrut infinimcnt, car le thermomètre descendit à près de 30 degrés ; aussi cette journéc fut-elle encore plus funeste que Ics précédentes, surtout pour les troupcs qui n'avaient pas été habituées pcu à peu à l'intP.mpérie du climat. Dc ce ncmbrc était la <livision Gratien qui, forte de r2 ooo conscrits, avait quitté Wilna le 4, pour venir au-devant de nous. La brusque transition dc cascmes bien chaudcs avec le bivouac de 29 degl·és et demi dc froid fit périr en quarante-huit heurcs presquc tous ces malheurcux ! La rigueur de la saison produisit des effets encore plus territlcs sur .200 cavaliers napolitains de la gar<le d11 roi Murat. Ils venaicnt aussi à notre rencontre après avoir séjourné longtemps à Wilna ; mais ils moururent toHs dès la première nuit qu'ils passèrcnt sur la neige I Ce qui restait d ' Allemands, d'Italiens, d'Espagnols, de Croates et a11tres étrangers que nous avions conduits en .Russie, sauvèrcnt leur vie par un moyen qui répugnait aux :Français : ils désertaient, gagnaient les villages à proxin:iité de la route, et attcndaient, en se chauffant dans les m,ùsons, l'anivéc des ennemis, qui, souvcnt, n'avait lieu QUe Q.Uelques jours après, cai', chose éto.n-


ro7 nante, les soldats russes, habitu~ à passer l'hiver dans dcs ha.bitations bien calieutrées et garnies de poéles touj ours allumés, sont infmiment plus sensib!es au froid quc ceux des autres contrées dc l'Europe; aussi l'armée cnnemie éprouvait-elle de grandcs pertes, ce qui explique la lenteur de Ja poursuite. Nous ne comprenìons pas comment Koutousoff et ses généraux se bornaient à nous suivre en queue avec une faible avant-garde, au lieu de se jeter rnr nos flancs, dc les déborder et d'aller nous couper tonte r~traite en gagnant la t~lc de nos colonnes. Mais cette tnanreuvre, qui cut consommé notre perte, leur devint impossible, parce que la plup3.rt de leurs soldats pérlssaient, ainsi que les n6tres, sm les routes et dans les bivouacs, car l'intensité du froid était si grande qu'on distinguait une sorte de fuméc sortant des oreilles et des yeux. Cette vapcur, se condensant au contact de l'air, rctombait bruyamment sur nos poitrìnes comme aurnient pule fàire des poignées de grains de millet. Il fallait s'arl'~ter souvent pour débarrasser les chevaux des énormes glaçons que leur haleine formait en se gelant sur le mors des brides. Cependant, quelques millicrs de Cosaques, attirés par l'espoir du pillage, supportaient encore l'intempérle de là saison et còtoyaient nos colonnes, dont ils avai~nt mfune l'audace d'attaquer Ies points où ils apercevaient des bagages ; mais il suffisait de quelques coups de fusil pour les éloigner. Enfin, pour jeter facilement le trouble parmi noussans courir aucun danger, car nous avions été réduits, faute d'attelages, à abandonner toute notre artillerie, les Cosaques placèrent sur des traineaux de petìts canons légers, avec lesquels ils tiraient sur nos troupes jusqu'à ce que, voyant un détachement armé s'avancer vers eux, ils se sauvassent à toutes jambes. Ces attaques partielles, qui, en réalité, faisaient pcu de mal aux Françals, ne laissaient pas que d'~tre fort d{-,sagréables par leur continuelle répétition. Beaucoup de malades et de blessés ayant été pris et dépouillés pat ces courems, dont quelques-uns firent un immense butin, le désir de s'enrichir aussi nous attira de nouvcaux ennemis, sortant des rangs de nos alliés : ce furent les Polonais. Le maréchal de Saxe, fils d'un de leurs rois, a <lit avec raison que « les Polonais sont !es plus grands pillards du monde et ne respecteraient meme pas le bien de leurs


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pères. » J ugcz si ceux qui étaient dans nos rangs respectaient celui de lcurs nlliés. Aussi, dans lcs marches et dans les bivouacs ils volaient tout ce qu'ils voy~ient ; mais commc on se mlfiait d'eux et quc les Iarcins isolés devinrent fort difficilcs, ils résolurent dc travailler en grand. Pour cela, ils s'organisèrcnt en bandes, jetèrent lcurs casqucs, se coiffèrent de bonncts de paysans, et, se glissant hors des bivouacs, dès que la nuit était dose, ils se réunissaient sur un point donné, et, revenant ensuite vcrs nos camps en poussant le cri de guerre des Cosaques : « Hourra ! hourra ! » ils portaient ainsi la terreur dans l'esprit des hcmmes faiLlcs, dont beaucoup fuyaient, en abandonnant effcts, voitures et vivres. Alors les prétendus Cosaqucs, après avoir tout. pillé, s'éloignaient et rcntraient avant le jour dans la colonne française, où ils reprenaient le titre de Polonais, sanf à redcvenir Cosaqi,es la nuit suiv:mte. Cet affreux brigandage ayant été signalé, plusicurs généraux et colonels résolurent de le punir. Le général Maison fìt faire si bonne gardc dans lcs bivouacs du 2° corps, qu'une hclle nuit nos postes surprirent une cinquantaine dc Polonais au moment où, s'appr~tant à jouer le ròle de fa1Jx Cosaqttcs, ils allaicnt faire lcur lzourra de pillage l... Se voyant ccrnés de toutes parts, ces bandits eurent l'impudencc de dire qu'ils avaicnt voulu faire une plaisanteriel... Mais comme cc n'était ni le lieu ni le moment de rire, le général Maison Ics fit lous fusiller sur-Jcchamp I On fut q_uelque tcmps sans voir des volcurs de cette cspècc; malS ils reparurcnt plus tard. Nous arrivàmcs le 9 déccmbrc à Wilna, où il existait quelqucs magasins; mais le due dc Bassano et le général liogendorp s'étaicnt rctirés vers le Niémen, et pcrsonne ne donnait d'ordre ... Aussi, là cornme à Smolensk, les administrateurs exigeaient, pour délivrcr des vivres et dcs vétcmcnts, q;u'on lcur remit dcs reçus réglùicrs, ce qui était imposs1blc à cause dc la désoq;anisation de presquc tous les régiments. On perdit donc un tcmps précieux. Le général Maison fit cnfoncer plnsieurs magasins, et ses trcupes curent quelqucs vivrcs et dcs cffcts d'habillcmcnt, mais le surplus fut pris le lcndernain par ks Russes. Les soldats des autrcs corps se répa.ndircnt , n ville, dans l'espoir d'étrc rcçus par Ics babitants; mais ccux-ci, qui, six mois avant, appelaicnt les Français de leurs vceux, frrmèrent leurs maisons dès qu'lls les vircnt


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dans le malheur ! Les J uifs seuls reçurent ceux qui avaient de quoi payer cette hospitalité passagère. RepouSsés des magasins ainsi que des habitations particulières, !'immense majorité des hommes affamés se porta vers les hopitaux, qui furent bientot encombrés outre mcsure, bien qu'il ne s'y trouvat pas assez de vivres pour tous ces malheureux ; mais ils étaient du moins à l'abri des grands froids !. .. Cet avantage précaire détermina cepcndant plus de 20 ooo malades et blessés, parmi lesquels se trouvaient deux cents oflìciers et huit généraux a ne pas éùler plus loin ! Leurs forccs morales et physiques étaient épuisées. Le lieutenant Hernoux, l'un des plus vigoureux et des plus braves officiers de mon régiment, était tellement constemé de ce qu'il voyait depuis quclques jours, qu'il se coucha sur la neige, et rien ne pouvant le déierminer i se lever, il y mourut !. .. Plusieurs militaires de tous gradesse brulèrcnt la cervelle pour mcttre un terme à leurs misères 1 Dans la nuit du 9 au 10 décembre, et par 30 degrés de froid, quelques Cosaques étant venus tirailler aux portes de Wilna, bien des gens crurent que c'était l'fl.rmée cntière de Koutousoff, et, dans leur épouvante, ils s'éloignèrent précipitamment de la ville. ]'ai le regret d'étre obligé de dire que le roi Murat fut de ce nombre : il partit t ans donner aucun ordre; mais le maréchal Ney resta. Il organisa la retraile le mienx qu'il put, et ncus quittàmes Wilna le IO au matin, en y abandonnant, outre un très grand nombre d'hommes, un pare d'artillerie et une partie du trésor de l'année. A peine étions-nous hors de Wilna que les i11fames Juifs, se ruant sur les Français qu'ils avaient reçus dans lr,urs maisons pour leur soutirer le peu d'argent qu'ils avaicnt, les dépouillèrcnt de leurs vétements et ]es jetèrcnt tout nus par lcs fenètres !.. Quclques officiers de l'avant-garde russe qui entraient en ce moment furent tcllement jndignés de cette atrocité qu'ils firent tuer beaucoup de Juifs. Au milieu de ce tumulte, le maréchal Ney avait pousso vers la route de Kowno tout ce qu'il pouvait mettre en mouvement ; mais à peine avait-il fait lllle lieue, qu'il rencontra la haufaur dc Ponari. Ce monticule, qu'en toute autre circonstance la colonne eut franchi sans y faire attcntion, devint un obstacle immense, parce que


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la glace qui le couvrait avait rendu la route tellement glissante que les chevaux dc trait étaient hors d'état de monter les chariots et Ics fourgons !... Cc qui rcstait du trésc•r ailait donc tombcr aux mains deB Cosaqucs, lorsque le rnaréchal Ney ordonna d'ouvrir lcs caissons et de laisser ]es soldats français puiser da.-is les coffres. Cette sage mesurc, dont M. de Ségur n'a probablcment pas connu le motif, l'a porté à dire que les troupcs pillèrent le trésor impérial. Dans le Spectateur militaire de l'époquc, j'ai égalemcnt relcvé cettc phrr..se de M. dc Ségur : , Après le départ de l'Em?Crew·, la plupart dcs co!oneb dc l'armée, qu'on avait admirés jusquc-là marchant cncore, avec quatre ou dnq officicrs ou soldats, autour dc leur aiglc ... ne prirent plus d'ordres que d'eux-roémcs ... Il y eut des hommes qui :firent deux centB lieucs sans toumer la téte I • J'ai prouvé que le maréchal Ney, ayant vu tomber dans !ID combat le colone! et le chef de bataillon d'un régiment qui ne comptait plus que soixante hommes, comprit ~ue de telles pertes s'opposeraient à la réorganisation de 1 arrnéc et ordonna qu'on ne gardat devant l'ennemi quc le nombrc d'officiers supérieurs proportionné à cclui de la trou~. Plusicurs jours avant notrc arrivée à Wilna, l'inten sité du froid ayant fait périr bcaucoup dc chevaux de mon régiment et empéchant de monter ccux qui nou'l restaient encore, tous mes cavaliers marchaient à pied J'aurais bien voulu pouvoir ks imiter, mais ma blcssure s'y opposant, jc fis prendre un tratncau auquel on attcla un de mes chcvaux. La vue de ce nouveau véhicuie m'ins pira l'idéc dc sauver par ce moyen rncs malades deveni.15 nombreux, et commc en Russie il n'y a pas de si pauvre habitation dans laquclle on ne trouve un traineau, j'en eus bientOt une centaine, dont chacun, trainé par un chcval de troupe, sauvait deux hommcs. Ccttc manière d'aller parut si commode au général Castex, qu'il m'autorisa à placer tous les autrcs cavaliers en traineaux. M. le chef d'cscadrons Monginot, devcnu colonel du 24e dc rh:isseurs depuiB que M. A... avait été nommé général, ayant reçu la mémc autorisation, tout ce qui restait dc notre brigadc attela scs chevaux et forma une caravane qui marchait avcc le plus grand ordre. Vous croycz, sans doutc, qu'en marchant ainsi nous paralysions nos moyens de défense, mais détrompezvous, car sur la glace nous étions bien plus forts avcc dos


ru: traineaux qui passent partout et dont les brancards soutiennent les chcvaux, que si nous fnssions restés en selle sur des montures tombant à chaque pas ! La routc étant couvertc de fusils abandonnés, nos chasseurs en prircnt chacun deux et firent atm.i ample provision de cru.touches, de sorte que lorsque les Co.saques se hasardaient à nous approcher, ils étaient reçus par une mous3ucterie des plus vivcs, qui les éloignait promptement. D ailleurs, nos cavaliers combattaient à pied au besoin ; puis, le soir, nous fonnions avec les trameaux un immense carré, au milieu duquel nous établissions nos feux. Le maréchal Ncy et le général Maison venaient souvent passer la nuit cn cc licu, où il y avait sécurité, puisque l'ennemi ne nous suivait qu'avec des Cosaque~. Ce fut sans doute la première fois qu'on vit faire l'arrière-garde en traineaux ; mais la gclée rendait tout autre moyen impraticable, et celui-ci nous réussit. Nous continufunes donc à couvrir la retra.ite jusqu'au 13 décembre, où nous revtmes enfin le Niémen et Kowno, dernière ville dc Russie. C'était par ce méme Jicu quc, cinq mois plus tòt, nous étions entrés dans !'empire dcs Czars ! Combien Ics circonstanccs étaient changées depuis I. .. Quelles pertes immenses l'armée française avait éprouvécs I A son entrée dans Kowno avec l'arrière-garde, le maréchal Ney trouva pour toute garnison un faible bataillon de 400 Allemands, qu'il joignit aux quelques troupes qui lui restaient, afin de défendre la piace le plus longtemps possible et de donner ainsi aux malades et blessés la facilité de s'écouler vers la Prnsse. En apprcnant l'arrivée de Ney, le roi Murat s'éloigna pour gagncr Gumbinnen. Le r4, les Cosaques de Platow, suivis de deux bataillons d'infanteric russe, placés ainsi que plusieurs canons sur des traineaux, parurcnt devant Kowno, q u'ils attaquèrent sur plusieurs points. Mais le maréchal Ney, sccondé par le général Gérard, les rcpoussa et se rnaintint dans la ville jusqu'à la nuit. Alors, il nous fit traverser le Niémcn sur la giace et quitta le dernier le territoirc russe I Nous étions en Prusse, cn pays allié !.. Le maréchal Ney, accablé de fatigue, malade, et considérant d'ailleurs la campagne comme te1minée, nous <JUitta aussitòt et se rendit à Gumbinnen, Otl se réunissaient tous Ics maréchaux. Dès ce moment, l'arméc n'eut plus de chef, et les


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débris dc chaquc régimcnt marchlrcnt isolément c'n avan· ça.nt sur le tcrritoire prussicn. Les Russcs, en guerre avcc ce pays, auraient eu le droit dc nous y suivre; mais satisfaits d'avoir reconqnis lcur territoire, et ne sachant d'ailleurs s'ils dovaient se présen!cr cn Prusse comme alliés ou ennemis, ils voulurent attendrc !es ordres dc leur gouvernement et s'arretèrent sur le Niémcn. Nous profitàmcs dc leur hésitation pour nous diriger vers les villes de la Vieille-Prusse. Les Allemands sont généralcmcnt humains ; bcaucoup d'entre cux avaicnt dcs parents et des amis dans les régiments qui avaicnt suivi Ics Français à Moscou. Ils nous rcçnrcnt donc assez bicn, et j'avoue qu'après avoir couché pendant cinq mois à la belle étoilc, cc fut avcc délices que je me vis logé dans une ch ambre chaude et placé dans un bon lit! Mais cette brusque transition d'un bivouac glacial à un bicn-etre depuis si longtemps oublié me rcndit gravement maladc. Presque toute l'armée éprouva lcs mémes cffets : nous perd1mcs bcaucoup de monde, cntre autrcs Ics généraux E blé et Lariboisière, chefs de l'artillerie. Malgré la réception convenablc qu'ils nous firent, les Prussiens, se rappc]ant leur défaite d'Iéna et la manière dont Napoléon les avait traités en 1807, en démembrant une partie de lcur royaume, nous haissaient secrètement et nous auraient désarmés et arrétés au premier signal donné par lcur roi. Déjà le général York, chef du nombreux corps prussien dont l'Empereur avait si imprurlemment formé l'ailc gauchc de la Grande Armée, le général York cantonné cntre Tilsitt et Riga, venait de pactiser avcc Ics Russcs et dc renvoyer le maréchal Macdonald, quc, par un reste de pudeur, il n'osa cependant pas fairc arréter. Les Prussiens de toutc classe applaudirent à la trahison du général York, et comme les provinccs que travcrsaicnt en cc moment les soldats français malades et sans armes étaient garnics de troupes prussiennes, il est probable quc lcs habitants auraient cherché à s'emparer de nous, s'ils n'aveicnt craint pour lcur roi qui était à Bcrlin, au milieu d'une arméc françaisc commandée par le maréchal Augcrcau. Cette crainte et le désaveu que le roi de Prusse (le plus honnéte homme de son royaumc) infligea au général York, en le faisant jugcr et condamncr à mort pour crime de haute trahison, ayant cmp~ché l.!n soulèvemen+ général contre Ics Franç-ais,


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II3 nous cn profitàmes pour nous éloigner, et pour gagner Ics rives cie la Vistule. Mon régimcnt la traversa auprès de la forteresse de Graudcnz, au poir.l memc où nous l'avion! passée en nous rcndant en Russie ; mais le trajet fut cettc fois très périlleux, car le dégcl s'étant déjà fait sentirà quelques lieues en amont, la giace était rccouverte d'un grand picd d'eau, et !'on entcndait d'affreux cra.quements, présagc d'une débacle généralc. Ajoutez à cela que cc fut au milieu d'une nuit obscure que je reçus l'ordrc de passcr le fleuvc à l'instant méme, car le général venait d'étrc informé que le roi dc Prusse ayant quitté Bcrlin pour se réfugier en Silésie, au centre d'une arrnée considé· rable, lC's popnlations commençaicnt à s'agiter et il était à craindre qu'clles ne se soulcvassent contrc nous, dès que la débacle nous cmpechcrait de traverser la Vistule. Il fallait donc absolument affrontcr le d,u1ger. II était immense, car le fleuve est très considérable dcvant Graudcnz, et il existait dans la giace dc largcs et nombreuses crevasscs qu'on n'apercevait quc fort difficilement à la lueur des feux allumés sur les deux rives. Commc il ne fallait pas songer à !aire ce trajct avec nos tratncaux, nous !es abandonnames : on prit les chcvaux en main, et, précédés dc quelques hommes armés de perches qui signalaient Ics crevasscs, nouc; com.menc;ames cctte périlleusc traversée. Nous étions jusqu'à miJambes dans l'cau à demi gelée, ce qui aggrava la position dcs blessés et des malades ; mais la douleur physique n'était ricn auprès des craintes que nous inspiraient les craquements des glaçons menaçant à chaque instant de s'cnfoncer sous nos pieds l Le domestique d'un de mes offtcicrs tomba dans une crevasse et ne reparut plus I Enfin, nous arrivames à la rive opposée, où nous passames la nuit à nous réchauffer dans cles huttes de pécheurs, et le lendcmain nous fOmes témoins d'un dégel complet de la Vistule, dc sorte que si nous eussions retardé notre passagc de quelqucs hcurcs, nous étions faits prisonniers !... Du licu où nous avions franchi la Vistule, mon régiment se rendit dans la petite ville de Sweld, où il avait déjà cantonné avant la guerre : ce fut là que je commençai l'année I8r3. Celle qui venait de finir avait été certainemcnt la plus pénible de ma vie l


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GfNÉRAL BAR~N t)F. !>IARBO'i

CHAPl TRE XIV Causesde nos désastres. - llfanque d'interpr!tes. - Confiance aveuglo d,1ns la fidélité de nos oJliés. - Considératìnns sur l'lncend1e de Moscou. - Cbiflre de nos pcrtes, -- Temoìgna,e ftaltcur accordé par l'Empereur au 2;!' dc cbasseurs.

Jetons maintenant un coup d'reil rapide sur les causes qui firent manqner la campagne dc Russie. La principale fut incontcstab' mcnt l'erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu'1l crut pouvoir faire la guerre dans le nord de l'Europe avant de tcrminer celle qu'il soutcnait depuis longtcmps cn Espagne, où ses armées venaient d'essuyer dc grands revers à l'époque où il se préparait à aller attaquer les Russes chez cux. Les troupcs vraiment françaises, ainsi disséminées au nord et au midi, se trouvant insuffisantes partout, N:ipoléon crut y suppléer en joignant à leurs bataillons ceux de ses alliés. C'était :iffaiblir un vin généreux cn y mélant de l'eau bourbeuse !... En effet, les divisions françaises furent moins bonnes ; les troupes des alliés restèrent toujours médiocres, et ce furent elles qui, pendant la retraite, portèrent lo désordre dans la Grande Armée. Une cause non moins fatale de nos revers fut la mauvaise organisation, ou plutOt le manque total d'organisation des pays conquis. Car, au Iieu d'imitcr ce que nous avions falt pendant les campagnes d' Austerlitz, Iéna et Fricclland, en établissant dans les pays dont l'armée s'éloignait de petits corps de troupes qui, échelonnés d'étapes en étapes, communiquaient régulièrement entrc eux pour assurer ìa tranquillité de nos derrièrcs, l'arrivée des munitions, des hommes isolés, et le départ des convois de blessés, on avait imprudemment poussé toutes les forces <lisponibles vers Moscou, si bien que, de cctte ville au Niémen, il n'y avait, si on en exceplc Wilna et Smolcnsk, pas une seule garnison, pas un magasin, pas nn Mpital I Deux cents lieues de pays étaient ainsi livrées à quelques partis de Cosaqncs errants. Il résulta dc cet abandon que les malades rétablis ne pouvaient rcjoindre l'armée, et que, faute de convois d'évacuation, on fut


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obJigé de laisser pendant près de deux mois tous les blessés de la Moskcva dans le couvent de Kolotskot. Ils s'y trouvaient encorc au moment dc la retraite ; presque tous furent pris, et ccux qui, comptant sur leurs forces, voulurent suivrc l'armée, périrent de fatiguc et de froi<l sur les grandes routes ! Enfin Ics troupes en retraite n'avaicnt p~ de subsistances assurées dans des contrées qui produisent d'immenses quantités de blé. Le défaut dc petitcs garnisons sm· nos derrières fut encore cause q,ue sur plus de 100 ooo prisonniers faits par les França1s dans le cours de la campagne, pas un, mais à la lcttre pas 1m seul, ne sortit de Russie, parce qu'on n'avait pas organisé sur les derrières des détachements pour les conduire en se les passant de main en main. Aussi, tous ces priçonniers s'échappaient facilement et retournaient vers l'armée russe, qui récupérait par ce moyen une partie de scs pertcs, tandis que les nòtres s'aggravaient chaque jour. Le manque d'interprètcs contribua aussi à nos désastres beaucoup plus qu'on ne le pense; en effet, quols renscigncments obtenir dans un pays inconnu, quand on ne peut échanger une scule parole avec les habitants?... Ainsi, lorsque sur !es bords de la Bérésina, le général Partouneami:: se trompa de chernin, quittant celui dc Studianka pour se diriger vers le camp de Wit.tgenstein, Partouneaux avait avec lui un paysan de Borisoff, qui, ne sachant pas un mot de français, tachait de lui faire comprcndre par dee signes expressifs que ce camp étaii russe ; mais, fautc d'interprète, on ne s'entendit p35, et nous perdimcs une belle division dc 7 à 8 ooo holtlmes I Dans une circonstancc à peu près somblable, le ~ de lanciers, surpris au mois d'octobre, malgré les avis incornpris dc son guide, avait perdu 200 hommes. Cependant, l'Empcreur avait dans son armée plusieurs corps de cavalerie polonaise, dont pre!"quc tous les officiors et bcaucoup de sous-officiers parlaient très bien le russe ; mais on les la.issa dans leurs régirnents respectif'l, tandis qu'on :rnrait dli en pren.dre quelques-uns dans chaque corps pour les placer auprès de tous les généraux et colonels, où ils auraient re,,du de très grands services. J'insiste sur ce point, parce que l'armée trançaise étant celle où les langues étrangères ~ont le moins connaes, il en. est souvent résulté de très grands incon;rénients pour elle, ce qui néanmoins ne ~ous a pas corrig6s do l'i11Souciancc


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GtNtRAL BARON DE MARBOT

que nous apportons dans celte partie si cssentielle à la guerre. J'ai déjà fait observer combien fut grande la faute que l'on commit en formant les deux ailes de la Grande Armée avec les contingents de la Prusso et de l' Autrichc. L'Empcreur dut vivement s'cn repcntir, d'abord cn apprenant que lcs Autrichiens avaient laissé passer l'armée russe de Tchitchakoff, qui venait nous couper le chemin de la retraile sur les bords de la Bérésina, et cn second Jicu lorsqu'il connut la trahison du général York, chef du corps prussicn. Mais Ics regrets de Napoléon durent etre encore bien plus amers pendant et après la retraite, car si dès le commencement dc la campagne il eut composé les deux ailes de la Grande Armée de troupts françaiscs, en amenant à Mo::;cou Ies Prussiens et Ics Autrichicns, ceux-ci, ayant éprouvé leur part de misèrcs c:t de pertcs, auraient été au retour aussi affaiblis quc tous les autres corps, tnndis quc Napoléon aurait retrouvé intactes Ics troupes françaises laissées par lui aux deux ailes ! J'irai méme plus loin, car je pense que l'Empt reur, afin d'affaiblir la Prusse et l'Autrichc, aurait dt1 exiger d'elles des contingents triples et quadruples de ceux qu'elles lui envoyèrent I. .. On a dit, après l'événcment, que ces deux États n'auraient pas adhéré à ccttc demande ; je peuse tout le contraire, car le roi de Prus~c venant à Dresde swj>plier Napoléon de vouloir bien agrécr son fils pour aidc de camp n'aurait osé ricn lui refuser; et l' Autriche, dans l'cspoir de rccouvrer quelques-unes dcs riches provinces que l'Empereur des Français lui avait arrachées, aurait de son còté fait tout pour lui complaire !. .. La trop grande confiance que Napoléon eut cn 1 8 12 dans la Prusse et l' Autriche le perdit I On a prétendu, et l'on répétera longtemps, que l'incendie de Moscou, dont on a fait honncur à la couragcurn résolution du gouvernement russe et du général Rostopscbine, fut la principale cause de la non-réussite dc notre campagne dc 18r2. Cettc assertion me parait contestablc. D'abord, la destruction de Moscou ne fut pas tellement complè te qu'il n'y rcstiìt assez de maisons, de palais, d'églises et de casernes, pour établir toute l'armée, aim,i que le :prouve un état quc j'ai vu entre les mains de mon ami le général Gourgaud, alors premier officier d'ordonnauce de l'Empcreur. Ce ne fut donc pas le défaut de logements qui conlraignit les Français à quit-


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tcr Moscou. Bien des gens pcnsent que ce fut la crainte de manquer de vivrcs ; mais c'est cncore une errcur, rar les rapports faits à l'Empcrcur par M. le comte Daru, intcndant général de l'armée, prouvcnt quc, méme après l'incendic, il existait dans celle ville immense plus de provisions qu'il n'en aurait fallu pour nourrir l'armée pendant six mois I Ce ne fut donc pas la crainte de la disette qui détermina l'Empercur à faire retraitc, et sous ce rapport le gouvcrnemcnt n'aurait pas atteint le but qu'il se proposait, s'il l'avait eu toutefois. Ce but était tout :rntre. En cffct, la cour voulait porter un coup morte! à la vicille aristocratie des boyards cn détruisant la ville, ccntre dc leur constante opposition ; le gouvernement russe, tout despotiquc qu'il est, a beaucoup à compter avcc la haute noblessc, dont plusieurs empereurs ont payé de lcur vie le mécontcntcment. Les plus puissants et Ics plus richcs membrcs dc cctte noblessc faisant de Moscou le foyer pcrpétucl de lcurs intrigues, le gouvernemcnt, dc plus cn plus inquict dc l'accroissement de cettc ville, trouva dans l'invasion française une occasion dc la détruire. Le général Rostopschinc, un des autcurs du projet, fut chargé de l'cxécution, dont il voulut plus tard rejeler l'odieux sur les Français (r); mais l'anstocratie ne s'y trompa pas ; elle accusa si hautemcnt le gouvcrnement et montra un tel méconlentement dc l'incendie inutile de scs palais, que l'empereur Alexandre, pour éYitcr une cataslrophe personncllc, fut obligé non i;culement de permettre la reconstroction de Moscou, mais dc bannir Rostopschine, qui, malgré scs protcstations de patriotismc, vint mourir à Paris, hai par la noblcsse russe. Mais qucls que fussent les motifs de rincendie de Moscou, je pensc que sa conscrvation aurait été plus nuisible qu'utile aux Français, car pour dominer une cité immense, habitéc par plus de 300 ooo individus, toujours préts à se révolter, il aurait faJlu affaiblir l'armée pour placer à Moscou une garnison de 50 ooo hommes qui, au moment dc la retraite, auraicnt éf é assaillis par la populace, tn.ndis quc l'inccndie ayant éloigné prcsque tous !es habitants, quelques patrouilles suffirent pour maintenir la tranquillité. (1) Dans sa brochure publiéc en 1823, Rostopscllint- insiste parti• culièrement su: l:s cau~s aocidcntellcs de l'incendie.


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GfNtRAL BARO'N ùE MARBOT

La seule influencè qu'ait eu.e Moscou sliI' les événements dc 1812 provint de ce que Napoléon, ne voulant pas comprendre qu' Alexandre ne pouvait lui demander la paix, sous peine d'étre mis à mort par ses sujets, pénsait que s'éloigner de cette capitale avant d'avoir conclu un traité avec les Russes sero.it avouer l'impuissance dans laquelle il était de s'y maintcnir. L'empereur des Ftançais s'obstina donc à rcster le plus longtemps possible à Moscou, où il perdit plus d'un mois à attendrc hmtilement des propositions de paix. Ce retard nous devint fatai, puisqu'il permit à l'hiver de se prononcer avant gue l'armée française pùt aller se cantonner en Pologne. Mais lors méme que Moscou aurait été conservé intact, cela n'eùt rien changé aux événements ; ia catastrophc provìnt de ce qùe la retraite ne fut pas préparée d'avance et exécutée en temps opportun. Il était cependant facile de prévoir qu'il ferait très grand froid en Russie pendant l'hiver !. .. Mais, je le répète, l'espéra11-ce de conclure la paix séduisit Napoléon et fut la seule cause de son long séjour à Moscou. Les pertes dc la Grande A1mée pendant la campagne furent immenses ; on les a cependant beaucoup exagérées. ]'ai déjà dit que j'avais vu entre Ics rnains du général Gourgaud, un état de situation surchargé de notes écrites de la main de Napoléon, et qu'il résultait de ce document offi,ciel que le nornbre d'hommes qui passèrent le Niérnen, fut de 325 900, dont 155 400 Français et r7a 500 alliés. A notre rctour, les contingents prussicns et auttichiens passèrent en masse à l'ennemi, et presque tous les autres alliés avaient déserté individuellement pendant la retraite. Ce n'est donc qu'en établissant une balance entre l'effectil des Français à leur entrée en campagne et ce qu'il était à leur second passage du Niémen, qu'on peut faire un premier calcul approxìmatif de leurs pertes. Or il résulte des états ·c1e situation produits en févricr 18r3 que 60 ooo Français avaient repassé le Nìémcn: il en manquait donc 95 ooo. Sur ce nombre, 30 ooo dcs prisonniers faits par !es Russcs tentrèrent dans lcur patrie après la paix de 1814. La perte totale des Français regnicoles fut donc, pendant la campagne dc Russie, de 65 ooo morts (r). (1) M. Thfors établit comme il su!t le compte de nos pertes. Selon 420 ooo hommci; passèrent le Ni~men, et ce chlffre fut port6 à

lui,


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I19 La perte éprouvée par mon régiment fut dans des proportions rclativement beaucoup moindres. En cffet, à l'oun•rture de la campagne, le 2'3" dc chasseur:. comptait dans ses rangs I 018 hommes. Pendant son séjour au camp de Polotsk, il en reçut 30, ce qui portait à r 048 le nombre de cavaliers de ce corps entrés en Russic. Sur ce nombre, j'eus 109 hommes tués, 77 faits prisonniers, 65 estropiés et 104 égarés. Le ~éfìcit ne fut donc que de 355 hommes; de sorte que, après la rentrée dcs cavaliers que j'avais dirigés sur Varsovie après la campagne, le régiment qui, dC'S bords de la Vistule, avait étc envoyé au delà de l'Elbc, dans la principauté dc Dcssau, put réunir en février 1813 un tota} de 693 hommes à cheval, ayant tous fait la campagne de Russie. En voyant ce chiffre, l'Empereur, qui de Paris surveillait la réorganisation de son armée, pensa qu'il y avait erreur, et renvoya la situation, en mc faisant ordonncr d'en faire produirc une plus exacte, et corome la seconde fut .conforme à la première, l'Empereur ordonna au général Sébastiani d'aller inspecter roon régiment et de lui fairc dresser un état na-minatif des hommes présents. Cette opération ayant détruit tous les doutes et confìrmé cc que j'avais avancé, je reçus peu de jours après du major général une lettre des plus flatteuses pour les officiers et sous-officiers et surtout pour moi. Elle portait que l' « Empereur chargeait le prince Berthier de nous exprimer la satisfaction de Sa Majcsté pout Ics soins que nous avions donnés à la conservation dcs hommcs placés sous nos ordres; que l'Empereur, sachant quc le 23e de chasseurs n'avait pas été jusqu'à Moscou, ne fondait pas la comparaison sur les pertcs essuyéC's par !es réglments qui avaient pousséJ·usque-là, mais qu'il l'établissait entre ceux du ze corps 'armée qui, s'étant trouvés dans les mémes conditions, auraient du ne faire qu'à peu près les mèmcs pertes ; que néanmoins, le 2~ de chasseurs, bien qu'il eut plus souffert du feu de l'ennemi que les autres, était celui de tous qui avait ramené le plus d'hommcs, ce que Sa Majesté attribuait au zèle du colo, nel, des officiers et sous-officiers, ainsi qu'au bon esprit des ·soldats ! » Apr~ avoir mis à l' or<lre ('t fait lire cette lettre devant 533 ooo pa.r des renforts :m=if::: 300 ooo aurnient pérl, tant FLaQ

cais ou'alll~. (Noi• de i'idllfflr,l


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GÉNiRAL BARON DE M'.ARBOT

tous les escadrons, je comptais la garder comme un titre glorieux pour ma famille, mais j'en fus empéché par un scrupule que vous approuverez sans doute. Il me parut peu convenable de priver le régiment d'une piècc qui, portant les · marq ues de la satisfaction impériale pour tous, appartenait à toits. J'envoyai donc la lettre du major général aux archives du régiment. Je me suis bien souvent repenti de cet acte de délicatesse, car un an s'était à peine écoulé, que le gouvernement de Louis XVIII ayant été substitué en 18I4 à celui de l'Empereur, le 2~ de chasseurs fut incorporé au 3e de m8me arme. Les archives de ces deux corps furent d'abord réunies, mal conservées, puis, au grand Iicenciement de l'arroée en 1815, elles se perdirent dans l'immense gouffre du bureau de la guerre. En vain, après la révolution de 1830, j'ai fait rechercher la lettre du major général, si flatteuse pour mon ancien régiment et pour moi, je n'ai pu parvenir à la retrouver.

CHAPITRE XV 1813. F,kbeuse situation générale. -

Incurie de l'adminlstrat!on. Observations sue la conservation dcs placcs fortcs. - État de la Fran~. - Levécs forcée~ et illégales. - Je rejoins mon dép6t à Mons.

L'année 1813 commença pour la France sous de bien facheux auspices ; car à peine les glorieux débris de notre armée revenant de Russie eurent-ils franchi la Vistulc et commencé à se réorganiser, que la trahison du général prussien York et des troupes qu'il comroandait nous contraignit à nous retirer derrière l'Oder, et bientot à abandonner Berlin et toute la Prusse soulevée contre nous, à l'aide des corps que Napoléon avait eu l'imprudence d'y laisser. Les Russes hatèrent autant que possible leur marche et vinrent se joindre aux Prussiens, dont le Roi déclara alors la guerre à l'empereur des Fi:ançais. Napoléon n'avait dans le nord de l'Allemagne que deux d.ivisions, commandées, il est vrai, par le maréchal Augereau, mais presque entièrement composées de cons-


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crits. Quant aux Français qui venaient de faire la campagne de Russic, dès qu'ils furent bien nourris, et qu'ils cessèrent de coucher sur la neige, ils recouvrèrent leurs forces, et l'on aurait pu les opposer aux ennemis. Mais nos cavaliers étaient presque tous à pied, très peu de fontassins avaient cor.servé leurs fusils; nous n'avions plus d'artillerie; la plupart des soldats manquaient de chaussures, et leurs habits tombaient en lambeaux ! Le gouvernement français avait cependant employé une partie de l'année 1812 à faire confectionner une grande quantité d'effets de tous genres ; mais, par suite de la négligence de l'administration de la guerre, alors d.irigée par M. Lacuée, comte de Cessac, aucun régiment ne reçut les vétements qui lui étaient destinés. La conduìte de nos adrPinistrateurs cn cette circonstance mérite d'étre signalée. Voici comment les choses se passaient. Dès que le dépot du régiment avait confectionné à grands frais les nombreux effets destinés à ses bataillons ou escadrons de guerre, l'adrninistration traitait avec une maison de roulage pour les transporter jusqu'à Mayence, qui faisait alors partie de l'Empire. Les colis, traversant la France, ne couraient donc aucun danger jusqu'aux bords du Rhin; cependant, par ordre de M. de Cessac, un détachement devait les accompagner jusqu'à Mayence, où l'on renvoyait les rouliers français, ainsi que l'escorte, pour livrer les caisses à ~es entrepreneurs étrangers, chargés de les diriger sur Magdebourg, Berlin et la Vistule, sans qu'aucun agent français eut à surveiller ces expéditions ; aussi se faisaient-elles avec tant de mauvaise foi et une si grande lenteur, que les ballots contenant les effets d'haoillement et les chaussures mettaient six à huit mois pour parcourir le trajet de Mayence à la Vistule, ce qui aurait pu étre fait en quarante jours. Mais ce qui n'avait été qu'un grave inconvénient lorsque les armées franpises occupaient paisiblement l' Allemagne et la Pologne devint une calamité après la campagne de Russie. Plus de deux cents bateaux chargés d'cffets destinés à nos régiments étaient retenus par les glaccs sur le canal de Bromberg, auprès de Nackel, lorsqu'en janvier 1813, nous passfunes sur ce point. Mais comme il ne se trouvait pas sur cet immense convoi un seul agent de l'administration française pour nous prévenir, et que Jes bateliers, tous Prussiens, se considéraient déjà comme nos ennemis, pas un ne parla, et nous pas-


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GtNtRAL BARON DE ~ARBOT

samcs outre, croyant que cu; barque:s portaicnt des marchandises. Ccpendaut, le lcndemain, lcs Prussiens prir!nt pour plus dc douzc millions <l'effcts d'babillcmcnt, tinge et chaussurcs, qui, dcstiné!; à nos malhcureux soldats, servirent à vétir plu~ieurs rlgiments que la Prusse leva contre nous. Le froid, qui sévtssait dc nouveau, fit périr quclques millicrs de Français de plu.,, mais on n'en vanta pas moins notre habile administration I Le pcu dc réguJarité qui régna dans la marche de l'arméc française pendant qu'ellc traversait la Prusse provint d'abord de !'incurie de Murat, qui avait pris le comma.ndem<.>nt apr~~ le départ dc l'Empcrcur, et plus tard de la faiblesse du prince Eugène dc Beauharnais, vice-roi d'ItaJie. Aussi était-il tcmps de t epasc;er l'Elbc, pour entrer sur le territoire de la Confédération du Rhin. Mais avant de se résoudre à éloigner ses troupcs de la Pologne et de la Prusse, l'Empereur, voulant s'y ménager des moyens ~e re tour offensif, avait ordonné de laisser de fortes garnisons dans les places qui assurent le passage de la Vistule, de l'Oder et dc l'El be, telles que Praga, Modlin, Thorn, Danzig, Stettin, Custrin, Glogau, Dresde, Magdcbourg, Torgau, Wittemberg, et Hambourg. Cette grave décision de Napoléon peut etre envisagéc sous deux points de vue bien différents, aussi a-t-cllc été louée par des militaires éclairés, tandis que d'autres, non moins instruits, l'ont fortement blàmée. Les premicrs disalcnt que la néccssité de donner enfin du repos et un refuge aux nom brcux rnaladcs et blessés que son arm~ ramenait de Russie, força l'Empereur de garder les places fortes dont l'occupation assurait, du reste, au:x. Français la coriservation d'un immense matériel de guerre et dc grands approvisionnements de vivres. lis aJoutaient que ces forteresses embarrasseraient les mouvements des cnnemis, qui, forcés de les bloquer, affaibliraient ainsi le nombre des troupcs actives qn'ils pourrai~nt employer contre nous; cnfin, que si les renforts q ue Napoléon faisait venir de France et <l'Allemagnc le mettaient à méme de gagner une bataille, les places fortes conservées par lui faciliteraicnt aux Français une nouvelle conquete de la Prusse, ce qui nous reporterait bientet au delà dc la Vistule et contraindrait Ics Russes à retourner dans leur pays. On répondit à cela quc Napoléon affaiblissait son armée en la morcelant sur tant de points éloignés, dont


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Ies garnisons ne pouvaicnt se pretcr mutucllemcnt a\!cun secours ; qu'll ne fallait pas compromettre le salut de la .Fram.-e pour sauvcr quelques milliers de malades et de ble::isés, dont un très petit nombre pourrait servir de nouveau. En effet, ils pérircnt pres9.ue tous dans les h6pl· taux. On disait encore que Ics tég1ments italiens, polonais et allernands dc la Confédération du Rhin, joints par l'Empereur aux garnisons françaises pour ne pas trop ilinùnucr scs troupcs, scrviraient mal. Effectivement, presquc tous les soldats étrangers combattirent très mollement et fmirent par passerà l'ennemi. On ajoutait enfin que l'occupation des places fortes géncrait fort peu les armées russes et prussiennes, qui, après lcs avoir bloquées par un corps d'observation, continueraient leur tnarcbc vers la France : ce fut en eff.et ce qui an'iva. Chacune de ces dcux opinions présente, en thèse générale, dcs avantages et dcs inconvénients. Cependant, dans les conditions où se trouvait l'arméc française, je crois devoir me ranger à l'avis de ceux qui proposaient d'aban• donner les places, ca.r puisque, de l'aveu méme de leurs contradicteurs, ces places ne pouvaicnt nous étre utilcs qu'autant que nous battrions complètemcnt les armécs n.1.'ISes et prussienncs, c'était une raison de plus pow· cherchcr à augmentcr nos forces disponibles, au lieu de les disséminer à l'infini I Et qu'on ne disc pas quc les enncmis n'ayant plu!l, dès lors, de blocus à faire, auraient aussi accru le nombre de leurs bataillons disponibles, ce qui aurait rétabli la proportion, car on tomberait dans une très grande erreur !... En effet, l'ennemi aurait toujours été obligé de laisser de fortes garnisons dans !es places abandonnées par nous, tandis que nous eussions pu disposer de la totaliU des troupes que nous y laissamcs, et qui furcnt ainsi paralysées. jajouterai que la défense inutile dc ces nombreuscs forteresses priva notrc année activc de beaucoup de généraux expérimentés, cntre autres du maréchal Davout, qui, à lui seul, valait plusieurs divisions. Je conçois d'ailleurs qu'on renonce à se servir, en campagne, de quelques brigadcs, lorsqu'il s'agit de lcur confier la ga.rde dcs places d'où dépend le salut de son pays, tclles que sont Ics villes de Metz, de Lillc, dc Strasbourg pour la France, car alors c'est, pour ainsi dire, le ccrps de la patrie qu'on défend. Au contrnire, !es fortercsses placées sur la Vistule, l'Oder et l'Elbe, à deux et trois cents


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lieues de France, n'avaient pas une importance conditionneUe, c'est<à-dire subordonnée aux succès de nos années actives. Ces succès n'ayant pas eu lieu, les quatrevingt et quelques mille hommes de garnison que l'Empereur avait laissés en 1812, dans ces places furent obligés de mettre bas les armesl ... La situation de la France, dès les premiers mois de 1813, était des plus critiques, car, au midi, nos années d'Espagne avaient éprouvé de très grands revers par suite de l'affaiblissement de nos forces dans la Péninsule, d'où l'on tirait sans cesse quelques régiments, tandis que !es Anglais ne cessèrent d'envoyer des troupes à Wellington ; aussi ce général avait-il fait une brillante campagne dans le courant de 1812. Il nous avait rcpris Ciudad-Rodrigo, Badajoz, le fort de Salamanque, avait gagné la bataille des Arapiles, occupé Madrid, et il menaçait Ics Pyrénées. Au nord, les soldats nonibreux et aguerris que Napoléon avait conduits en Russie avaient presque tous péri dans les combats ou succombé de misère. L'armée prussienne, encore intacte, venait de se joindre aux Russes. Les Autrichiens étaient sur le point d'imiter cet exemple. Enfin, Ics souverains et surtout !es peuples de la Confédération germanique, excités par l' Angleterre, chancelaient dans leur alliance avec la France. Le Prussien baron de Stein, homme dc moyens et fort entreprenant, saisit cette occasion pour publier divers parnphlets, dans lesquels il appelait tous Ics Allemands à secouer le joug de Napoléon et à reconquérir lcur liberté. Cct appel fut d'autant micux écouté que le passage, le séjour et l'entretien des troupes françaises qui, depuis 1806, avaient occupé l' Allemagne, lui avaient occasionné des pertes immenses auxquelles s'était jointe la confìscation des marchandises anglaises, par suite du blocus contincntal établi par Napoléon. La Confédération du Rhin lui aurait donc échappé si les souverains des divers États dont elle se composait eussent dès lors pris la résolution de céder aux vceux de leurs sujets; mais aucun d'eux n'osa bouger, tant était grande l'habitude de l'obéissance à l'empereur des Français, ainsi que la crainte de le voir bientòt arriver à la tete de forces considérables, ~u'il organisait promptement et dirigeait sans eesse sur 1 Allemagne. La majeure partie de la nation française avait encore une tr~ grande confiance dans NapoI6on. Les gens ins-


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truits le blamaient sans doute d'avoir, l'année précédente, poussé son armée jusqu'à Moscou et surtout d'y avoir attendu l'hiver; mais les masses populaires, habituées à considérer l'Empereur comme infaillible, et n'ayant d'ailleurs aucune notion sur les événements et sur les pertes éprouvées par nos troupes en Russie, voyaient seulement la gloire que la prise de Moscou faisait rejaillir sur nos armes; aussi y eut-il beaucoup d'élan pour donner à l'Empereur Ics moyens de ramener la victoire autour de ses aigles. Chaque département, chaque ville, firent des dons patriotiques en chevaux ; mais de nombreuses levées de conscrits et d'argent attiédirent bientòt cet enthousiasme. Cependant, au tota!, la nation s'exécuta d'assez bonnc grace, et les bataillom; ainsi quc les escadrons sortaient pour ainsi dire de terre comme par enchant.ement. Chose étonnante ! après les nombreuses levées d'hommes qui avaient été faites cn France dcpuis vingt ans, jamais le recrutement n'avait produit une aussi forte et une aussi belle espèce de soldats. Cela provenait de plusieurs causes. D'abord, chacun des cent huit départements alors existants avait depuis plusieurs années une compagnie d'infanterie dite départementale, sorte de garde prétorienne de MM. les préfets, qui s'étaient complu à la former des hommes les mieux constitués. Ceux-ci, ne quittant jamais les principales villes du département où ils étaient fort bien casernés, nourris et vétus, et où ils faisaient très peu de service, avaient eu le temps d'acquérir toutes leurs forces corporelles, car la plupart menaient cette vie depuis six à sept ans, et comme on !es exerçait régulièrement au maniement des armes, à la marche et aux manreuvres, il ne leur manquait que le bapt!me dii feu pour étre des troupes parfaites. Ces compagnìes étaient, selon l'importance du département, de r50, 200 à 250 hommes. L'Empereur les envoya toutes à l'armée, où elles furent fondues dans des rég1ments de ligne. En second lieu, on appela au servìce une très grande quantité de conscrits des années précédentes, dont les uns par protection, les autres par rusc, ou maladies pas5ag'ères, avaient obtenu d'étre placés à la queue des dépots, c'est-à-dire de rester chez eux jusqu'à nouvel ordre. L'age les avait rendus presquc tous forts et vigoureux. Ces mesures étaient légales; mais ce qui ne l'était pas, ce fut le rappel des individus qui, ayant déjà tiré a la


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conscription et s'étant trouvés libérés par le sort, n'en étaient pas moins contraints à prendre lcs armcs, s'ils avaient moins de trenta ans. Cette levée produisit un'! grande quantité d'hommes propres à supporter les fatigues de la ~ucrre. Il y eut bien à ce sujet quelques murmures, princ1palcrnent dans le Midi, la Vendée et la Brctagne; cependant, !'immense majorit.é du contingent marcha, tant était grande l'habitude de l'obéissance !... Mais cette abnégation des populations entralna le gouvernement dans une mesure encore plus illégale, et d'alttant plus dangercusc qu'elle frappait la classe supérieure; car, après avoir fait marcher les hommes que le sort avait e:xemptés, on força ceux qui s'étaient tait remplacer (ainsi que la loi les y autorisait) à prendre néanmoins les armes, bien que pl~icurs familles se fussent génées et méme ruinécs pour cons~rver leurs fils, car les remplaçants cot'ìtaient alors I2, I5, 18 et jusqu'à 20 ooo francs, qu'il fallait payer comptant. Il y eut méme des jeunes gens qui, s'étant fait remplacer jlL';qu'à trois fois, n'en furent pas moins obligés de partir, et l'on en vit qui servaient dans la m&'ne compagnie que l'individu payé par eux pour les substituer !. .. Cette iniquité provenait dcs conseils de Clarke, ministre do la guerr<', et de Savary, ministre de la police, qui persuadèrent à l'Empereur que, pour prévcnir pendant la guerre tout mouvement hostile au gouvernemcnt, il fallait éloigaor de l'intérieur Ics fils dcs famillcs influentes et Ics envoyer à l'armée pour servir en quclque sorte d'otages !... Mais afin d'atténuer un peu aux yet1x de la classe aisée l'odieux de cctto mesure, l'Empercur créa, sous la dénomination de gardes d' ho,inettr, quatre régiments <le ca valcrie légère spécialemcnt destiné$ à recevoir les jeunes gcns bien élevés. Ces corps, auxquels on donna un bri!lant uniforme dc hussards, eurcnt des officiers généraux pour colonels. A ces levées plus ou moins légales, l'EmperPur ajouta le produit d'une conscription anticipée et de nombrcux et excelJ.ents bataillons formés avec les matelots, ouvricrs ou al'tilleurs do la marine milìtaire, tous hommes faits, instruits au m:uuement dcs annes, et qui, ennuyés de la vie monotone des ports, désiraient nrdernment depuis longt<'mps aller acquéri1 de la gloire auprès de lc1.1ts cainarades de l'armée dc terre. I1s devimcnt bienMt d'excl'llents et redoutables fantassins, Le nombre de ccs mariu~


s•étevait à plus de 30 ooo. Enfìn, l'Empereur, obligé d'employer tous les moyens pour reconstìtuer l'arméc, dont une grande partie avait péri dans les glaccs de la Russie, affaiblit encore ses armées d'Espagne, en y prcnant non seulement quclqucs milliers d'hommes pour compléter sa garde, mais plusicurs brigades et divisions entières, composées de vieux soldats habitués aux fatigues et aux dangers. . De leur còté, les Russes, et surtout les Prussiens, se préparaìent à la gue1Tc, L'infatigable baron de Stein parcourait les provinces en prechant la croisade contre les Français, et en organisant son Tugenbund ou ligae de la vertu, dont les adeptes juraient de prendre les armes pour la liberté de l' Ailemagne. Cette société, qui nous suscita de si nombreux ennemis, agissaìt ouvertement dans la Ptusse déjà. en guerre avec Napoléon, et s'ìnsinuaìt dans les États et les armées de la Confédératìon du Rhin, malgré quelques souverains et dc l'aveu tacite de plusieurs autres, si bien que presque toute l' Allemagne en secret était notre ennemie, et les contingents qu'elle joignait à nos forces militaires se préparaient à nous trahìr à la première occasion, ainsi quc les événements le prouvèrent bient6t. Ces événements n'auraient pas tardé à se produire, si la mollesse et la lenteur naturelles aux Allemands ne les eussent empéchés d'agir beaucoup plus Mt qu'ils ne le fìrent, car Ies débris de J'armée française, qui avaient repassé l'Elbe à la fin de r8r2, rcstèrent paisiblement cantonnés sur la rive gauche de cc fleuve pcndans les quatie premiers moìs de r813, sans que les Russes et les Prussiens, postés en face, osassent les attaquer !... lls ne se croyaicnt pas assez forts, bien que la Prusse eut mìs sur pied sa landwehr, composée de tous ics hommes valides, et que Bernadotte, oubliant qu'il était né Français, nous etlt déclaré la guerre et ei.ì.t joint Ics troupes suédoìses à celles des ennemis de sa véritable patrie!... Pendant le séjour que nous funes sur la rive gauche de l'Elbc, bien que l'armée française reçùt continuellement des renforts, sa cavalerie était encore peu nombreuse, si l'on en excepte quclques régitnents dont le mien faisait partie ; aussi lui avait-011 assigné comme cantonnements plusieurs communes et les deux petites villcs de Brenha et de Landsberg situées dans un excellent pays, non loin de Magdebourg. J'éprouvai là un bicn


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vif chagrin. L'Empereur, voulant activer l'organisation des nouvellcs levées, et pensant que la présence des chefs dc corps seraìt pour cela momentanément fort utile aux dépots de lcurs régiments, décida que tous les coloncls se rendraient en France, cxcepté ceux qui auraient encore un certain nombre d'hommes présents sous les armes. Le chiffi;e :fixé pour la cavalerie était de quatre cents; j'en avais plus de six cents à cheva1 !... Je fus donc forcé de rester, lorsque j'aurais été si heureux d'embrasser ma femme et l'enfant qu'elle m'avait donné pendant mon absence !. .. A la peine que je ressentais, se joignit encore une grande contrariété, Le bon général Castex, dont j'avais eu tant à me louer pendant la campagne de Russie, nous quitta pour entrer dans les grenadiers à cheval de la garde. Sa brigade et celle du général Corbineau, qui venait d'étre nommé aide de camp de l'Empereur, furent réunies sous !es ordres du généra1 Exclmans. Le général Wathiez devait remplacer le général Castex, et le généra1 Maurin, Corbineau; mais comme ces trois généraux s'étaient rendus en France après la campagne de Russie et que j'étais le seul colone! présent, le général Sébastiani, au corps duquel la nouvelle division allait étre attachée, m'en donna le commandement, ce qui ajoutait aux obligations que j'avais à remplir dans mon régi· ment un surcroit de charges, puisque je devais, par un temps affreux, visiter souvent les cantonnements des trois autres. La blessure que j'avais reçue au genou, bien que cicatrisée, me faisait encore souffrir, et je ne sais vraiment comment j'aurais pu continuer ce scrvicc jusqu'à la fin de l'hiver, lorsqu'au bout d'un mois le généra1 Wathiez, ayant rcjoint l'armée, prit le commandement de la division. Peu de jours après, sans que je l'eusse demandé, je reçus l'ordre de me rendre en France, afin d'organiser le très grand nombre de recrues et de chevaux envoyés au dép6t de mon régiment. Ce dépOt se trouvait dans le département de Jemmapes, à Mons en Belgique, qui fai. sait alors partie de l'Empire, Je me mis en route sur-le· champ. Mon voyage fut rapide, et comme je compris que, autorisé à venir en France pour affaire de service, il ne serait pas convenable de solliciter le plus petit congé pour aller à Paris, j'acceptai l'offre que me fit Mme Desbrières, ma belle-mèrc dc conduire à Mons ma femme et mon fils.


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Après une année de séparation et tant de dangers courus, je revis ma chère femme avec un bien grand plaisir, et embrassai pour la première fois notre petit Alfred, agé de huit mois. Ce jour fut un dcs plus beaux de ma vie! Vous comprendrez surtout la joie quc j'éprouvai en embrassant mon enfant et en me rappelant qu'il avait été sur le point de devenir orphelin le jour meme de sa naissance !... Je passai au dépòt la fin d'avril, ainsi que les mois de mai et de juin, dans de très grandes occupations. Les recrues envoyées au 238 étaient fort nombreuses, les hommes superbes et de race belliqueuse, car ils provenaient presque tous des environs de Mons, ancienne province du Hainaut, d'où l'Autriche tirait ses meilleurs cavaliers, principalement les célèbres dragons de La Tour, lorsque les Pays-Bas lui appartenaient. Les habitants de cette contrée aiment et soignent bien les chevaux. Ceux que le pays produit étant un peu trop forts pour des chasseurs, j'obtins l'autorisation .d'en faire acheter dans les Ardennes, d' où nous tiràmes une assez belle remonte. J'avais trouvé au dépòt quelques bons officiers et sousofficiers. Plusieurs de ceux qui avaient fait la campagne de Russie s'y étaient rendus pour se rétablir de leurs blessures ou de maladies; enfin le ministre m'avait envoyé quelques jeunes sous-lieutenants sortant de l'École de cavalerie et de Saint-Cyr. Avec de tels éléments, je formai promptement divers escadrons qui n'étaient sans doute pas parfaits mais dont les hommes pouvaient figurer sans inconvénient parmi les vieux cavaliers revenant de Russie que j'avais laissés sur l'Elbe et avec lesquels ils devaient ètre fondus à leur arrivée. Dès qu'un escadron était prét, il partait pour l'armée.

CHAPITRE XVI Reprise des hostilités sur l'Elbe. - Batailles de Lutzen et de :Bautzcn. - Armistice. - Je rejoins mon régiment. - État de l'armée. Malaise général. - Napoléon devait traitcr. - Forco des armées en présence.

Pendant que je m'occupais activement à reconstituer mon régiment et que tous les colonels, principalement ceux de cavalerie, étaient retcnus en France par le 0

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mémes soins, les hostilités recommcncèrent sur l'Elbe, que les alliés avaient franchi. L'Empereur, ayant quitté Pari,, se trouvait le 25 avril à Naumbourg en Saxe, à la téte de 170 ooo hommcs, dont un tiers seulement étaient Français, une partie dcs troupes récemment dirigées sur l'Allemagne n'étant point encore arrivées sur le théitre de la guerre. Les deux autrcs tiers de l'année de Napoléon étaient formés des contingents de la Confédération du Rhin, dont la plupart étaicnt fort mal disposés à combattre pour lui. Le général Wittgenstein, auquel notre désastre de la Bérésina avait donné quelque célébrité, bien que lc:,,s éléments nous e_ussent fait beaucoup plus de mal que ses combinaisons, commandait en chef les troupes russes et prussiennes réunies, fortes de 300 ooo hommes, qui se présentèrent le 28 avril devant l'armée de Napoléon, aux environs de Leipzig. Il y eut le xer mai un vif engagemcnt à Poserna, dans la plaine déjà célèbre par la mort de Gustave-Adolphe. Le maréchal Bessières y fut tué d'un coup de cahon. L'Empereur le regretta plus que l'armée, qui n'avait pas oublié que les conseils donnés par ce maréchal, le soir de la bataille de la Moskova, avaient cmpéché Napoléon de compléter la victoire en faisant combattre sa garde, ce qui eut changé · la face des événements et amené la destruction complète des troupes russes. Le lendemain de la mort du maréchal Bessières, et pendant que Napoléon continuait sa marche sur Leipzig, il fut attaqué à l'improviste et en flanc par les RussoPrussiens, qui avaient passé la rivière de l'Elster avant le jour. Dans cette bataille, qui prit le nom de Lutzen1 l'action fut des plus vives ; les troupes nouvellement arrivées de France combattirent avec la plus grande valeur. Les régiments de marine se :fire11t particulièrement rcmarquer. Les ennemis, battus de toutes parts, se retirèrent vers l'Elbe ; mais lcs Français, n'ayant presque pas de cavalerie, ne purent faire que peu de prisonniers, et leur victoire fut incomplète. Néanmoins, elle produisit un très grand e:ffet mora! dans toute l'Europe, et surtout en France, car ce premier succès prouvait que nos troupes avaient encore conserYé toute leur supériorité, et que ]es glaces de la Russie avaient pu seules les vaincre en i:812. L'empereur Ale:xa:ndre et le roi de Prusse, qui, après av0.ir a.ssisté à Lutzen. 2. !r.. défaite de Jeurs armées, s'étaient


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rendus à Dresde, furent obligés d'en sortir à l'approche de Napoléon victorieux, qui prit, le 8, possession de cette ville, où son allié le roi de Sa.xc vint bientòt le rejoindrc. Après un court séjour à Dresde, les Français y passèrcnt l'Elbe, et suivirent les Prusso-Russes, dont ils joignircnt et battirent l'arrière-garde, à Bischofswerda. Le'mpereur Alexandre, mécontcnt dc Wittgenstein, avait pris hù-méme le commandcment des armées alliées; mais ayant été défait à son tour par Napoléon au com~ bat de Wurtchen, il reconnut probablement son insuf. fisance pottr la direction des troupcs, car bientòt il re• nonça à les conduire. Les Russo-Prussiens s'étant arretés et rctranchés à Bautzen, l'empcreur des Français fit tourner leur position par le maréchal Ney, et remporta la zr mai une victoirc que le manque de cavalerie rendit encore inconiplète ; mais les ennemis eurent 18 ooo hommes hors de combat, et s'enfuirent dans le plus grand désordre. Le 22, les Français, s'étant mis à la poursuite des Russes, atteignirent leur an-ièrc-garde en avant du défilé de Reichenbach. Le peu de cava.lorie qu'avait Napoléon était commandé par le général Latour-Maubourg, mili. taire des plus distil1guéS, qui la mena avec tant de viguem que les ennemis furent enfoncés et abandonnèrent le champ de bataille après de grandes pertes. Celles des Fran· çais, bicn que peu nombreuses, leur furent très sensibles. Le général de cavalerie Bruyère, excellent officier, eut les deux jambes emportées et mourut de cette affreuse blessure. Mais l'événement le plus funeste de cette jouruée fut produit par un boulet qui, après avoir tué le général Kirgoner (beau~frère du maréchal Lannes), bl~ssa mortellement le maréchal Duroc, grand maréchal du palais, homme aimé de tout le monde, le plus ancicn et le meillew ami de Napoléon. . Duroc ayant survécu quelques hcures à sa blessure, l'E'mpcreur se rendit auprès de lui et donna les preuves d'une grande sensibilité. Son déses. poir fut des plus touchants. Les térnoins de cette scène déchirante remarquèrent que, obligé de quitter son ami pour reprendre la direction de l'armée, Napoléon, en s'éloignant dc Duroc, baigné de ses larmea, lui dònna rendcz-vnus dans « itn monde meilleu,r i>! Cependant l'am1éc française, poursuivant se!l succès, était parvcnuc en Silésio, et occupa le 1er juin Breslau, :la capitale. Alors, frappés de terreurt l<ls allié$1 surtout


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les Prussiens, reconnurent ce qu'il y avait ,de critique dans leur position, et se sentant, malgré leur jactance, incapables d'arréter seuls les Français, ils voµlurent gagner du temps, dans l'espoir que l'Autricbe, mettant un terme à ses hésitations, joindrait enfin ses armes aux leurs. Les Prusso-Russes envoyèrent donc dcs parlementaires chargés de solliciter un armistice qui, sous la médiation de l' Autriche, allait, disait-on, amener la conclusion d'un traité de paix. L'empereur Napoléon ayant cru devoir accorder cct armistice, il fut signé le 4 juin, pour durer jusqu'au ro aoùt. Pendant que Napoléon marchait de succès en succès, le maréchal Oudinot se fit battre à Luckau et perdit r roo hommes. L'Empereur espérait que, pendant l'armistice, les nombreux renforts qu'il attendait de France et surtout la cavalerie, dont il avait si vivement regretté l'absence, le rcjoindraient et pourraient participer à une nouvelle campagne, si elle devenait indispensable. Ce. pendant, malgré cct avantage, plusieurs généraux regrettaient que l'Empereur n'eut pas poursuivi ses succès. IJs disaient que si l'armistice nous donnait le temps de faire arriver nos réserves sur le théatre de la guerre, il laissait aussi la mème faculté aux Russo-Prussicns, qui, outre'les Suédois déjà en marche, pour venir défendre leur cause, avaient l'espoir de voir se joindre à eux les Autrichiens. Ces derniers n'étaient pas préts en ce moment, mais ils allaient avoir plus de deux mois pour organiser et mettre en mouvement leurs nombreuses troupes. En apprenant à Mons les victoires de Lutzen et dc Bautzen, je fus peiné dc n'y avoir pas participé ; mais les regrets que j'éprouvai furent atténués quand j'eus acquis la certitude que mon régiment ne s'y était pas trouvé; en effet, il était alors en avant de Magdebourg, sur la route de Berlin. M. Lacour, ancien aide de camp du général Castex, avait été vers la :fin de r8r2 nommé chef d'escadrons au 238 de chasseurs, qu'il commandait en mon absence. C'était un officier très brave, qui s'était fait lui-mème une demi-éducai:ion avec des livres, ce qui lui donnait des prétentions pcu en rapport avec l'habit militaire ; en · outre, son peu d'entente du commandement exposa le régiment à des pertes qu'on aurait pu éviter et dont je parlerai plus loin. Pendant mon ~éjour au dépòt, jc rcçus comme second c!J..d d'esca,dro~s M. :Po-


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r33 zac, brillant officicr sous tous !es rapports, auquel sa valeur 2.vait fait obtenir un sabre d'honneur à la bataille de Marengo. Vers la fin de juin, tous les colonels envoyés en France pour organiser de nouvelles forces, ayant rempJi cette tàche, reçurent l'ordre de retourner en poste à l'armée, bien que les hostilités dussent encore étre suspendues pendant quelque temps. Je fus donc contraint de me séparer de ma famille, auprès de laquelle je venaìs de passer des jours si heureux; mais l'honneur et le devoir parlaient, il fallait obéir l , J e repris la route d'Allemagne et me rendis d'abord à Dresde, où l'Empereur avait convoqué tous !es colonels. afin de les questionner sur la composition des détachements dirigés par eux sur l'armée. J'appris à ce sujet une chose qui me navra le cceur !... J'avais organisé dans mon dépot quatre superbes escadrons de r50 hommes chacun. Les deux prcmiers (heurcusement les plus beaux et les meilleurs) avaient rejoint le régiment; le troisième m'avait été enlevé par décision impériale, pour se rendre à Hambourg, où il fut incorporé dans le 28 8 de chasseurs, un des plus faibles régiments de l'armée. Cet ordre étant régulier, je m'y sournis sans murmurer. Mais il n'en fut pas de méme lorsque je fus informé que le 4e escadron, que j'.avais fait partir de Mons, ayant été vu à son passage à Casse! par Jérome, roi de Westphalie, ce prince l'avait trouvé si beau, que de son autorité privée, il l'avait incorporé dans sa garde !... Je sus que l'Empereur, très irrité de ce que son frère s' était permis de s'eroparer ainsi d'un détachement de ses troupes, lui avait ordonné de le remettre sur-le-champ en route, et j'espérais qu'il me serait rendu; mais le roi Jérome fit agir quelques aides de camp de l'Empereur, qui représentèrent à Sa Majesté que la garde du roi de Westphalie étant uniquement composée d'Allemands peu surs, il serait convenable de lui laisser un escadron français sur lcquel il put compter; qu'en second lieu, le roi venait de donner à grands frais à cet escadron le brillant uniforme des hussards de sa garde ; enfin que, méme en perdant un escadron, le 238 de chasseurs serait encore un des plus forts régiments de la cavalerie française. Quoi qu'il en soit, l'incorporation de mon escadròn dans la garde westphalienne fut ainsi maintenue, malgré mes vives réclarnations. Jc ne pouvais me consoler de cette :E>erte. et trouvais souveraine-


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ment injuste de me voir ainsi dépouillé du fruit de mes pcines et de mes travaux. Je rejoignis mon régiment non loin de l'Oder, dans le pays de Sagan, où il était canto1mé près de la pctitc ville de Freistadt, ainsi que la division Exelmans dont il faisait partie. M. Wathiez, mon nouveau général de brigade, avait été mon capitaine au 25e de chasseurs. Il fut toujours très bien pour moi. Nous allames loger dans un charmant et confortàble chàteau, nommé Herzogwaldau, placé au centre de plusieurs villages occupés par mes cavaliers. Pendant notre séjour en ce lieu, il se passa un épisode fort bizarre. Un chasseur nommé Tantz, le seul màuvais sujet qu'il y cut au régiment, s'étant fortcment grisé, osa menaccr un officicr qui le faisait conduirc à la salle de police. Mis en jugement, cct homme fut condamné à mort et la sentence ratifiéc. Or, quand la garde, commandée par l'adjudant Boivin, alla chercher Tantz pour le conduire au lieu où il devait étre fusillé, elle le trouva complètement nu dans la prison, sous prétexte qu'il faisait trop chaud. L'adjudant, très brave mili.taire, mais dont l'intelligence n'égalait pas le courage, au lieu de faire habiller le condam11é, se borna à lui faire endosser un mantcau ; mais, arrivé sur le pont-levis des larges fossés du chàteau, Tantz jette le manteau à la figure des homrnes dc garde, s'élance dans l'eau, la traverse à la nage, gagne la camp:1gne et va joindre Ics cnnemis de l'autre còté de l'Oder. On·n'entendit plus parler de lui!. .. Je cassai l'adjudant pour avoir manqué de surveillance, mais il reconquit bientéìt ses épaulettes par un trait de courage que je rapporterai sous pcu. Les escadrons que je venais de joindre au régiment, portaient sa force numérique à 993 hommes, dont près de 700 av'aient fait la campagne de Russie. Les soldats nouvellement arrivés étaient fortement constitués et presque tous tirés de la légion dépaitementale de J crn.mapes, ce qui avait beaucoup facilité leur instruction com.me cavaliers. ]'incorporai mes nouveaux escadrons dans les anciens. De part et d'autre on se préparait à la lutte, mais les ennemis avaient utilisé leur temps à nous susciter un puissant advetsaire, en déciòant l'Autriche à marcher contre nous !. .• L'empereur Napoléon, que de notnbreuses vir.toires avaient habitué à ne pas compter avec ses ennemis, se


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crut de nouveau invincible en se voyant en Allcrnagne à la téte dc 300 ooo hommes, et il n'exarnina pas assez les forces dont se composaient les éléments qu'il a!Jait opposer à l'Europe cntière, coalisée contre lui. L'armée française venait, ainsi que je l'ai déjà dit, de recevoir une très forte espècc d'hom.mes ; aussi, jarnais elle n'avait été aussi belle I Mais com.me, à l'exception de quelqucs régiments, la plupart de ces nouveaux soldats n'avaient point encore combattu, et que Ics désastres de la campagne de Russie avaient jeté dans les corps une perturbation dont lcs effets se faisaient cncore sentir, nos supcrbes troupes formaient une armée plus proprc à montrcr pour obtcnir la paix, qu'à fairc en ce moment la guerre ; aussi prcsque tous Ics généraux et colonels qui voyaient !es régiments de près étaient-ils d'avis qu'il leur fallait quelques années dc paix. Si dc l'armée française on passait à l'examcn de celle dc ses alliés, on ne tronvait que mollcsse, mauvaise volonté et désir d'avoir l'occasion de trahir la France!... Tout devait donc porter Napoléon à traiter avec scs adversaires, et pour cela il aurait du se rattacher d'abord son beaupère l'empereur d' Autriche, en lui restituant la Dalmatìo, l'lstrie, le Tyrol et une partie des autres provinces qu'il lui avait aITachées en 1805 et 1809. Quelques concessions de ce genre, faites à la Pru'>se, auraient calmé Ics alliés qui, à ce qu'il paratt, offraient à Napoléon de lui rcndre les colonies enlevées à la France et de lui garantir toutcs les provinces cn deçà du Rhin et dcs Alpes, de méme que la haute Italic ; mais il devait abanùonner l'Espagne, la Pologne, Naples et la Wcstpha,Iie. Ces propositions étaicnt convenal>les ; cependant, après en avoir conféré avcc les diplomates étrangers envoyés pour traitcr avec lui, Napoléon rudoya M. dc Metternich, le princlpnl d'entre cux, et Ics renvoya tous sans rien céder. On assure m(!mc qu'en les voyant sortir du palais de Drcsde, il ajouta : « Comme nous allons Ics battre !... » L'Empereur paraissnit oublier que les armées ennemies étaient pr?>s de trois fois plus nombreuses que celles qu'il pouvait lrur opposer. En effct, iJ n'avalt pas plus dc 320 ooo hommes cn Alll'magnc, t:mdis quc Ics aUiés pouvaient mcttre en ligne près de 800 ooo combattants I La fétc de l'Empereur tombnit au r5 ,1out, mais il ordonna dc l'avanccr, parce que l'armistice finis~ait le 10. Les réjouissances de la Saint-Napol6on eurcnt clone licu


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dans les cantonnements. Ce fut la dernière fois que l'armée françaisc célébra le jour de la naissance de son cmpereur ! Il y cut fort pcu d'enthousiasmc, car Ics officiers les moins clairvoyants comprenaient quc nous étions à la veille de grandes catastrophes, et les préoccupations dcs chefs se reflétaient sur l'esprit dcs subalterncs. Cepcndant, chacun se préparait à bién fa.ire son devoir, mais avec peu d'espoir de succès, tant était grande )'infériorité numérique de notre arméc, comparée aux troupes innombrables des ennemis, et déjà parmi nos alliés de la Confédération du Rhin, le général saxon Thielmann avait déserté avec sa brigade pour se joindre aux Prussiens, après avoir tenté dc lcur livrer la forteresse de Torgau. Il régnait donc dans l'esprit de nos troupes un grand malaise et pcu de confiance. . Ce fut en ce moment qu'on appri.t le retour en Europe du célèbre général Moreau, qui, condamné au bannissement cn 1804, à la suite de la conspiration de Pichegru et de Cadoudal, s'était retiré en Amérique. La haine que Moreau portait à Napoléon lui faisant oublier ce qu'il devait à sa patrie, il flétrit ses lauriers en allant se ranger parmi les ennemis de la France ! Mais ce nouveau Coriolan subit bientòt la peine que méritait cette conduite infame!. .. Ccpendant, un immense demi-cercle se formait autour de l'armée française. Un corps de 40 ooo Russes était en Mecklembourg; Bernadotte, prince royal de Suède, occupait Berlin et les environs avec une armée de 120 ooo hommes composée de Suédois, Russes et Prussiens: Les deux grandes armées russe et prussienne, fortes de 220 ooo hommes, dont 35 ooo de cavalerie, cantonnaient en Silésie, entre Schweidnitz et l'Oder; 40 ooo Autrichiens étaient postés à Lintz, et la grande armée autrichienne, dont le nombre s'élevait à 140000 hommes, ét::tit réunie à Prague ; enfin, derrière et à peu de distance de cette première ligne composée de 560 ooo combattants d'immenses réserves étaient prétes à marchcr. L' empereur N apoléon avait ainsi distribué ses troupes : 70 ooo hommes, concentrés auprès de Dahmen en Prusse, devaient agir contre Bernadette ; le maréchal Ney, avec roo ooo hommes, gardait une partie de la Silésie. Un corps de 70 ooo hommes se trouvait aux environs de Zittau. Le maréchal Saint-Cyr, avec r6 ooo hommes, occupait le carnp de Pirna1 et couvrait Dresde. Enfin, la


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garde impériale, forte dc 20 à 25 ooo hommes, était autour de cettc capitale, pr~tc ~- se portcr où besoin scrait. En ajoutant à ccs forces !es garnisons laissées dans lcs placcs, les troupcs de Napoléon étaient infiniment moins nombreuses quc celles dcs cnnemis. Cctte énumération ne comprcnd pas !es annécs laissées en Espagnc et en Italie.

CHAPITRE XVII Du choix dcs chefs de corps. - Rupturc de l'armistice. - Le général J omini. - Combat en Silésicsur le Bober. - Épisodes divers. - DouJonreux échec.

L'empereur dcs Français avait clivisé son armée en quatorze corps, dits d'infanterie, bien qu'ils eussent chacun une division ou au moins une brigade de cavalcric légère. Lcs généraux cn chef furent : pour le I .. corps, Vandamme; pour le 2 8 , le ma.réchal Victor; 38 , maréchal Ncy; 48 , général Bertrand; 5e, général Lauriston; 68 , maréchal Marmont ; 13. général Reynier; se, prince Poniatowski; 9e, maréchal Augcrcau ; 108 (cnfenné dans Danzig}, le général Rapp; II8 , marécha1 Macdonald; I:28, maréchal Oudinot ; 13e, maréchal Davout ; 14e, maréchal Saint-Cyr; enfin la gardc, sous !es ordres directs de l'Empcreur. La cavalerie était divisée cn cinq corps ainsi commandés, savoir : le rer, par le général LatourMaubourg ; ze, général Sébastiani; 38, général Arrighi; 48 , général Kcllermann; 5e, général Milhau. La cavaleric de la gardc était sous Ics ordres du général Nansouty. Si l'armée applaudit à quelques-uns de ces choix, tels que ceux dc Davout, Ncy, Augercau, Reynict et SaintCyr, elle regrettait dc voir des commandements importants : à Oudinot, qui avait eommis plus d'une erreur dans la campagne de Russie ; à Marmont, qui par trop de précipitation venait de perdre la bataille des Arapiles : à Sébastiani, qui semblait au-dessous d'une telle tache ; enfm, elle se plaignit que pour une campagne qui devait décider du sort de la France, l'Empereur essay<U les talents stratégiques de Lauriston et de Bertrand. Lepremier était un bon artilleur ; le sccond, w1 cxcellent ingé-


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nieur; mais n'ayant ni l'un ni l'autre dirigé des t roupe$ sur le terrain, ils étaient par conséquent dans l'impossibilité formelle dc rnener un corps d'armée. Napoléon, se rappelant que lorsqu'il fut nommé général en chef de l'armée d'Italic, il n'avait encore commandé que quelques bataillons, ce qui ne l'empécha pas de conduire une armée dès son début, crut probablement quc Lauriston et Bertrand pourraient faire de mémc ; mais !es hommes universcls comme Napoléon sont fort rares, et il ne pouvait espérer en rencontrer de tels dans ces nouvcaux chefs dc corps. C'est ainsi que l'affcction personnelle qu'il vouait à ces généraux l'entraina dans l'erreur qu'il avait déjà commise en confìant une armée à l'artilleur Mannont. En vain on cliscutera sur ce point ; l'histoire des guerres passécs nous prouve que pour étre général en chef, !es théories ne suffisent pas, et que, à très peu, mais très peu d'exceptions près, il faut avoir servi dans les régimcnts d'inlanterie ou de cavalerie et y avoir commandé conunc eolonel pour étre à méme de bien diriger des masses de troupes, car c'est un apprentissage quc trè.s peu d'hommes pcmvent bien faire comme officiers généraux, surtout comme chefs d'armée. Jamais Louis XIV ne confia en rase campagne le commandement d'un corps de troupcs au maréchal de Vauban, qui était cependant un des hommes les plus capables de son siècle, et, si on le lui eut offort, il est à présumer que Vauban l'etìt refusé, pour s'en tenir à sa spécialité, l'attaque et la défense des places. Marmont, Bcrtrand et Lauriston n'eurent pas la méme modestie, et l'affection que Napoléon leur portait l'empécha d'écoutcr aucune des observations qu'on lui fit à ce sujet. Le roi Murat qui s'étcit rendu à Naples après la cam· p:i.gne dc Russie, rejoignit l'Empcreur à Dresde. Les coalisés, c'est-à-clire les Autrichiens, Russes et Prussiens, ouvrirent la campagne par un manque de bonne foi indigne des nations civilisées. Bien que, aux termcs de la dernière convention, lcs hostilités ne dussent commenccr · que le x6 aoùt, ils attaquèrent nos avant-postes le I4 et mirent la plus grande partie de lcurs troupes en marche, ,Par stiitc de la trallison de Jomini. Jttsqu'à ce jour, on n'avait vu que deux généraux saxons, Thielmann et Langueneau, s'avilir au point de passer à l'ennemi; mais l'uniforme de général français était encore exempt d'une telle tache. Ce fut un Suisse,


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le général Jomini, qui la lui impritna. Ce malheureux était simple commis, au traitcment dc I 200 frartcs, dans les bureaux du ministère dc la République helvétiquc en 1800, lorsque le général Ney fut cnvoyé à Bcmc par le premier Consul pour s'entendrc avcc le gouvcrncmcnt de la Suisse sur les moyens de défensc de cet État, alors notrc allié. Les fonctions du commis Jomini, spécialement chargé de la tenue des registres de situation de la République helvétique, l'ayant mis cn rapport avec le général Ney, celui-ci fut à méme d'apprécier ses moyens, qui étaient grands, et, cédant à ses vives sollicitations, il le fit adtnettre comme lieutenant et bientot comme capitaine dans un régiment suisse qu'on formait pour le service de là France. Le général Ney, prenant de plus en plus son protégé en affection, le fit faire offecier français, le choisit pour aide de camp, et lui donna le moyen de publier les ouvrages qu'il écrivait sur l'art de la guerre, ouvrages qui, bien que trop vantés, ne manquent certainement pas de mélite. Grace à cette haute protection, Jomini devint promptement colone], général de brigade, et se trouvait chef d'état-major du maréchal Ney lors de la reprise des hostilités, en 1813. Séduit alors par les brillantes promesses des Russes et oubliant ce qu'il devait au niaréchal Ney, à l'Empereur, ainsi qu'à la France, sa patrie adoptive, il déserta en emportant les états de sitttation de l'armée, ainsi que toutes les notes relatives au pian de campagne qui allait s'ouvrir (1), et de crainte que, en àpprenant sa fuite, Napoléon ne modifi!t ses projets, il insista auprès des al!iés pour qu'ils commençassent les hostilités deux fours avant celui fixé pour la rupture de l'armistice. t 'etnpereur Alexandre, au grand étonnement de l'Europe, récompensa la tràhison de J omini en le nommant son aide dc camp, ce q11'i choqua tellement la délicatesse de l'empereur d' Autnche, que dinant un jour chez Alexandrc et apercevant Jomini au nombre des convives, il s'écria tout haut : « Je sais que les souverains sont quclquefois dans la nécessité de se servir de déserteurs, mais je ne conçois pas qu'ils les reçoivent dans leut état-ma1or et mérnc à leur tablc !... >> "-(1} Le fait particulier d'avoir ernport6 les étr.ts de situation de l'année et !es notes relatives au plan de ('.aropagne a été géuéralement contredit . Voir notamment THIEfts, Rutofre du Consulat et de t'E111pfre, t. XVI, p. 275-276,


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La trahison de J omini, chef d'état-major du maréchal Ney, ayant fait tomber aux mains des alliés !es ordres de marche dictés par Napoléon, fut pour celui-ci un coup des plus funestes, car plusieurs de ses corps d'armée furent attaqués pendant leur mouvement de concentration et obligés de céder à l'ennemi des positions importantcs, faute de temps poùr en préparer la défense. Cependant, l'Empereur, dont le projet était de se porter en Bohéme, trouvant partout les ennemis prévenus et sur leurs gardes dans cette direction, résolut de marcher sur l'armée prussienne de Silésie et d'y faire reprendre !'offensive par les corps français qui avaient été forcés de se retirer devant Blticher. En conséquence, Napoléon se rendit, le 20 aout, à Lowenberg, où il attaqua une masse considérable de coalisés, composée de Prussiens, Russes et Autrichiens. Divers combats eurent Iieu, les zr, 22 et 23, dans les environs de Goldberg, Graditzberg et Bunzlau. Les ennemis perdirent 7 ooo hommes, tués ou pris, et se retirèrent derrière la Katzbach. Pendant un des nombreux engagements qui eurent Iieu durant ces trois jours, la brigadc Wathiez, qui poursuivait les ennemis, fut arrétée tout à coup par un large et bourbeux ruisseau, affluent du Bober. Il n'existait d'autres passages que deux ponts en bois situés à un demi-quart de lieue l'un de l'autre. et que l'artillerie russe couvrait de boulets. Le 24e de chasseurs, qui était passé sous le commandement du brave colone! Schneit, ayant reçu l'ordre d'attaquer le pont de gauche, s'y porta avec son intrépidité habituelle; mais il n'en fut pas de méme du ne régiment de hussards hollandais, qui, nouvellement admis dans la brigade, avait pour mission d'enlever le pont de droite. En vain son colone!, M. Liégeard, bon et brave officier, le seul Français qu'il y eut dans ce corps, exhorta ses cavaliers à le suivre, pas un ne bougeait, tant ils étaient dominés par la peur. Mais comme mon régiment, placé par son tour de service en seconde ligne, rccevait presque autant de boulets que le ne de hussards, je courus sur le front de ce corps pour aider le colone! à décider ses cavaliers à fondre sur l'artillerie ennemie, ce qui était le seuI moyen d'en faire ccsser le feu ; mais voyant mes efforts infructueux, et prévoyant que la Hìcheté des Hollandais ferait perdre beaucoup de monde à mon régiment, je le fis passer devant eux et allais le lancer, lorsque je vis le pont de gauche s'écrou-


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ler sous le premier peloton du 246, dont plusieurs hommes et chevaux furent noyés. Les Russes, en se retirant, avaient préparé cet événement, en faisant scier avec une t";lle habileté Ies principales poutres destinées à soutenir le tablier que, à moins d'ètre prévenu, on ne pouvait s'en aperccvoir. A la vue de ce funeste accident, je craignis que Ies ennemis eussent tendu un piège sembfable sur le pont vers lequel je dirigeais la tète de ma colonne; j'arrètai un moment sa marche afìn de faire examiner le passage. Cette inspection était très difficile, car non seulement c'était le pont vers Iequel Ies ennemis braquaient leur artillerie, mais la fusillade d'un de leurs bataillons le couvrait de balles ! J'allais clone demander un homme de bonne volonté pour cette périlleuse entreprise, et j'avais la certitude d'en trouver, lorsque l'adjudant Boivin, que j'avais cassé naguère pour avoir, faute de surveillance, laissé évader le chasseur condamné à mort, mit pied à terre et vint à moi en clisant « qu'il ne serait pas juste qu'un de ses camarades fùt tué en allant reconnaitre le passage, et qu'il me priait de lui permettre de remplir cette mission, afìn de réparer sa faute )). Cette noble détermination me plut, et je répondis : « Allez, monsieur, et vous retrouverez votre épaulette au bout du pont !. .. » Boivin, s'avançant alors avec calme, au milieu des boulets et des bnlles, examine le tablier du pont, descend au-dessous et revient me donner l'assurance que tout est solide et que le régiment pent passer !. .. Je lui rendis son grade ; il reprit son cheval, et, se plaçant en tète de l'escadron qui allait franchir le pont, il marcha le premier sur les Russes, qui n'attendirent pas notre attaquc et se retirèrent promptemcnt. L'Empereur ayant, le mois suivant, passé la revue du régiment et fait plusieurs promotions, je fis nommer M. Boivin sous-lieutenant. Notre nouveau général, M. Wathiez, sut acquérir, dans ces divers combats, l'estimeet l'affection des troupes. Quant au général Exelmans, commandant de la division, nous ne le connaissions encore que par la voix publique de l'armée qui nous avait informés de sa brillante valeur ; mais elle le signalait aussi pour manquer souvent d'esprit de suite dans le commandement. Nous en eùmes la preuve dans le fait suivant, qui signala la reprise des hostilités,


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Au moment où la division exécutait une retraite que mon régiment devait couvrir, le général Exelmans, sous prétexte de tendre un piège à l'avant,garde prussienne, m'ordonne de mettre à sa disposition ma compagnie d'élite et mes 25 plus habilcs tirailleurs, dont il confie le cotnmandement au chef d'escadrons Lacour; puis il place ces r50 hor.nmes au milieu d'une plaine entourée de bois, et après avoir défi:ndn de bougcr sans son ordre, il s'en va et le.s oublie complètcment ! ... Les ennemis arrivent, et, voyant le détachemcnt ainsi abandonné, ils s'arrétent, de crainte qu'on ne l'ait mìs là afin de les attirer dans une embuscade. Pour s'en assurer, ils font glisser isolément quelques hommes à droito, et à gauche dans les bois, et, n'entendant aucun coup de feu, ils en augmentent insensiblement le nombrc, au point d'en~ vironner entièrement nos cavaliers I En vain quelques officiers font observer au commandant Lacour que ceHe marche enveloppante a pour but de lui couper la retraìte ; Lacour, très brave militaire, mais n'ayant aucune initiative, s'en tient à la lettre de l'ordre qu'il avait reçi.1, sans penser que le général Exelmans l'a peut-étre oublié, qu'il serait bon de l'envoyer prévenir, et de faire tout au moins reconnattre le terrain par !eque} il pourra se retirer. On lui a dit de rester là, il y restera, dussent ses hommes y étre pris ou périr. Pendant que le chef d'escadrons Lacour exécntait sa consigne plutòt cn simple sergent qu'en officier supérieur, la division s'éloignait I. .. Le général Wathiez et moi, ne voyant pas revenir le détachement; et ne sacha.nt où trouver Exelmans, ~ui galopait à travers champs,avfons de sinistres pressentunents. J e demande alors et obticns du général \Vathiez de retourner vers le commandant Ltl.Cour. Je pars au grand galop avec un escadron, et j'arrive pour étre témoin d'qn spectacle affreux, surtout pour un chef de corps qui aime ses soldats ! Les ennemis, après avoir débordé les deux flancs et méme les derrières de notre détachement, l'avaient fait charger de front par des forces infiniment supérieures, si bien que 700 à 800 lanciers pru.ssiens cntouraient nos 150 hommes, qui, pour comble de malheur, n'avaient pour toute retraite qu'uue 1nauvaise passerelle en planches, posée sur le ruisscau très encaissé d'un moulin voisin I... Nos cavaliers no pouvaicnt marchcr que par un dans cet étroit défilé. Il y eut donc encombrement, et


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ma compagnie d'élite perdit plusieurs hommes. Un grand nombre de chasseurs, apercevant alors une immense cour, pensère11t qu'elle avait issue sur le ruisseau, et, dans l'espoir de trouver un pont, ils s'engagèrent dans cc passage, où tout le détachement les suivit. Le ruisscau longeait en effet la cour, mais il formait en cet endroit la retenue du moulin, dont les berges étaient soutenues par de larges dalles glissantes, ce qui en rendait l'accès extré,. mement difficile pour les chevaux et donnait un avantage immense aux enncmis, qui, pour assurer la,capture de tous les Français cntrés dans cette vaste cour, en ava.ient ferm.é les portes. Ce fut en ce moment critique que je parus de l'autre còté du ruisseau avec l'escadron de renfort que j'avais amené à la ha.te. Je lui fis mettre picd à terre, quatre chevaux étaient tenus par un scul homme, tous les autres cavaliers, armés de leurs carabincs, coururent à la passerelle que gardait un escadron de Prussicns. Mais ceuxci, restés à cheval, et n'ayant que quelques pistolets pour toute arme de jet, ne purent résister au feu bien nourri des nombreuses carabines de nos chasseurs. Aussi furentils contraints de s'éloigner de quelques centaines de pas, en laissant sur le terrain une quarantaine de blessés et de morts. Ceux de mcs cavaliers qui étaient enfermés dans la cour voulurent profìter dc ce moJnent de répit pour forcer la grande porte en faisant à cheval une vigoureuse sortie ; mais je leur criai de n'en rien fa.ire, parce que cet acte de vigueur ne les eut pas sauvés, car, pour me rejoindre, ils auraient été dans l'obligation d'aller avec 1 lcurs chevaux franchir le ruisseau sur la passerelle, ce qu'ils n'auraient pu exécuter qu'en marchat'lt un par un, cn prétant le flanc et toumant le dos aux PrussiellS, qui n'auraient pas manqué de les charger et de ics exterminer pendant ce mouvement. Le rivage était garni d'arbres de rivière, au milieu desquels les fantassins pouvaicnt braver impunément une nombreuse cavalerie. Je plaçai donc en tiraillcurs le long du ruisseau les hommes de J'escadron qui avaient déjà mis pied à terre, et, dès qu'ils furent en comniunication avec la cour du moulin, je fis dire à ceux qui s'y ttouvaient de mcttre également pied à terre, de prenàre lcurs carabines, et, pendant que cent d'entre eux tiendraient par lcuts feux les ennemis à distance, les autres, se glissant derriòre la ligne des tireurs,


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se passeraient de main en main les chevaux jusqu'au delà de la passerelle. Pendant que ce mouvement, couvert par un cordon de r8o tirailleurs à pied, s'exécutait avec le plus grand ordre, les lanciers prnssiens, furieux de voir leur proie près de leur échapper, essayèrent de troubler notre retraite par une vigoureuse attaque ; mais leurs chevaux, embarrassés par les branchages des saules, par des flaques d'eau, des trous nombreux, et pouvant à peine avancer au petit pas sur ce terrain fangeux, ne parvinrcnt jamais à joindre nos tirailleurs à picd, dont le feu bien ajusté, exécuté à très petite distance, leur fit éprouver une grande pcrte I... Cependant, le major prussien qui commandait cette charge, poussant audacieuscment sur le milieu de notre ligne, cassa d'un coup de pistolet la téte au lieutenant Bachelet, un des bons officiers de mon régiment. Je regrettai vivement M. Bachclet, qui fut promptement vengé par les chasseurs de son peloton, car le major prussien, percé de plusieurs balles, tomba rnort auprès de lui I La chute de leur chef, !es nombreuses pertes qu'ils venaient d'éprot!Ver, et surtout l'impossibilité de nous joindre, déterminèrent les ennemis à renoncer à leur entreprise ; ils se retirèrent. Je fis relever !es blessés et exécutai ma retraite sans étre suivi. Mon régiment perdit dans cette déplorable affaire, un officier et neuf cavaliers tués ; treize avaient été faits prisonniers. Le lieutenant Matéchal était au nombre de ces derniers. La perte de ces vingt-trois hommes me déchira le creur avec d'autant plus de raison qu'elle était inutile et qu'elle portait entièrement sur les plus intrépides guerriers du corps. dont la plupart étaient désignés pour la décoration ou l'avancement. Je ne pus jamais me consoler du chagrin que me causa ce rude échec I Il acheva de nous indisposer à l'égard d'Exelmans. Il en fut guitte pour étre réprimandé par le général Sébastiani et par l'Empereur, auprès duquel le recommandait d'ailleurs l'amitié de Murat. Le vieux généra1 Saint-Gcrmain, ancien colone! et méme créateur du 23e de chasseurs, pour !eque! il avait conservé beaucoup d'affection, ayant dit hautement qu'Exelmans méritait un chatiment exemplaire, ces généraux se prirent de querelle et en seraient venus aux mains si l'Empereur ne s'y ffit formellcment opposé. Le comman~


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r45 dant Lacour, dont l'inhabilcté avait si grandement contribué à cette catastrophe, perdit de ce jour ma confiance.

CH'APITRE XVIII Bataille des z6 et 27 aout devant Drcsde. - Vandamme à Kulm. Fière attitude de Vandamme prisonnier.

Après les journées des 2r, 22 et 23 aout, dans lesquelles nous avions battu le corps prussien du feld-maréchal Bliicher, qui s'était retiré derrière la Katzbach, l'Empereur venait de donner des ordres de poursuite pour le lendemain. Mais apprenant que la grande armée austroprusso-russe, forte de 200 ooo hommes, commandée par le prince de Schwarzenberg, venait de déboucher, le 22, des montagnes de BoMme en se dirigeant vers la Saxe, Napoléon prit avec lui toute sa garde, la cavalerie de Latour-Maubourg et plusieurs divisions d'infanterie. Il se porta à marches forcées sur Dresde, où le maréchal Saint-Cyr avait été s'enfermer avec les troupcs qu'il avait retirées à la ha.te du camp de Pirna. L'Empereur, en s'éloignant de la Silésie, se fit suivre par le maréchal Ney et confia au maréchal Macdonald la direction de la nombreuse armée qu'il laissait sur le Bo ber, c'est-à-dire les 3e, 5e et rre corps d'infanterie et le ze de cavaleric, avec une très imposante artillerie, ce qui formait en totalité un effectif de 75 ooo hommes. Le commanmandement d'une telle masse de combattants était une tache trop lourde pour Macdonald, ainsi que la suite le démontra. Vous avez dtl remarquer que plus le nombre des troupes engagées est considérable, moins je décris en détail leurs mouvements : d'abord, parce que cela demanderait un travail immense que je craindrais de n'étre pas capable de mener à bonne fin; en second lieu, ce serait rendre la lecture de ces Mémoires trop fatigante. Je serai donc encore plus concis sur les événements de la guerre de r8r3, àuxquels 600 ooo à 700 ooo hommes prirent part, que je ne l'ai été dans les récits des précédentes campagnes.


I46 GiNtRAL BARON DE MARBOT _Le 28 aoftt, 200 ooo alliés ayant cerné la vi11e de Dresde, dont les fortifications étaient à. peinc à l'abri d'un coup dc main, la situation du maréchal Saint-Cyr dcvint infiniment critiquc, car il n'avait que 17 ooo Français pour résister aux forces immenses des ennemis. Ceux-ci, bien mal setvis par lcurs cspions, ignoraient l'arrivée prochaine de Napoléon, et, pleins de confiance cn leur grand nombre, ils remirent l'attaque au lendemain. Leur assurance s'accrut en voyant venir à eux deux régiments westphaliens qui, désertant le service du roi Jéròme, se joignirent au~ Autrichicns. Le maréchal Saint-Cyr, inquiet, s'attendait à étre attaqué le 26 au roatin, mais il fut rassuré sur les résultats du combat par la présencc de l'Empereur, qui ce jour-là méme entra de bonne heurc à Dresdc à la téte de la garde et de nombreuses troupes de toutes armcs. Peu d'instants après, les ennemis, croyant encorc n'avoir affaire qu'au seul corps de Saint-Cyr, marchèrent sur la ville avec une tclle impétuosité qu'ils enlevèrent plusieurs redoutes, et déjà les Russes et les Prussiens, maitres du faubourg de Pirna, essayaient d'enfoncer la porte de Freyberg, lorsque, par ordre de l'Empereur, cette porte s'ouvrit tout à coup et donna pa5sage à une colonne d'infanterie dc la garde impériale, dont la première brigade était commandée par le brave général Cambronne I. .. Ce fut comme l'apparition de la tete de Méduse !. .. L'ennemi recula épouvanté, son attillerie fut enlevée au pas de course, et l~s canonniers tués sur leui:-s affuts I De toutes Ies portes de Dresde de pareilles sotties ayant été faites simultanément avec le méme résultat, les coalisés abandonnèrent les rcdoutes prises par eux et s'enfuircnt dans les campagnes voisines, où Napoléon les :6.t charger par sa cavaJerie jusqu'au pied des collines. Dans cette pre~ mière joumée, l'ennemi perdit 5 ooo ,hommes, mis liors de combat, et on lui fìt 3 ooo prisonniers. Lcs Français eurent z 500 hommcs tués ou blessés : cinq généraux étaient au nombre de ces derniers. Le lendemain 27, ce fut l'armée· française qui, à son tour, prit l'initiative de l'attaque, bien gu'elle eut 8-7 ooo homme.~ de moins que ses adversaires. L'engagement fut d'abord vif et sanglant; mais la pluie qui tombait par torrents sur un sol dcs plus gras eut bientòt converti le champ dc bataille en larges fl.aques d'eau fangeuse, où nos troupes, dans lcur marche vers l'ennemi1


r47 avaient ~rand'peine à se mouvoir. Néanmofns, on avan- . çait tou1ours, et déjà la jeune garde faisait reculer la gauche des ennemis, lorsque l'Empcreur, s'étant aperçu que le prince de $(;hwarzenberg, gén~ralissimc des coa. lisés, avait commis la faute de ne pas soutenir suffisamment son aile gaqche, la fit écra.ser par l'infantcrio du maréchal Victor et par la cavalerie de Latour-Maubourg. Le roi Murat, qui commandait cette partie de la ligne française, y parut plus brillant que jamais, car, après avoir forcé le défìlé de Cotta, il tourna et sépara de l'ar~ mée autrichienne le corps de Klt:nau, sur Ie9.uel il se précipita. le sabre à la main à la t.~te des carabiniers et dcs cuirassiers. Le mouvement fut décisif : K!enau ne put résister à cette terrible charge !. .. Presque tous ses bataillons, enfoncés, furent forcés de mettre bas les armes, et deux autres divisions d'infanterie éprouvèrent le meme sort. Pendant que Murat battait ainsi la gauche des ennemis, leur ailé droite était mise en déroute par la jeune gardc, de sorte qu'à trois heures, la victoire était assurée, et !es coalisés baHaient en retraite vers la. Bohéme. · Dans cette deuxième et sanglante journée, ]es ennemis Jaissèrent sur le champ de bataille 18 drapeaux, 26 canons et 40 ooo hommes, dont 20 ooo prisom;ders. La perte princìpale tomba sur l'mfanterie autrichìenne, qui eut deux généraux tués, trois blessés et deux faits prisonniers. Il est à noter qu'à cette époque, les armes à percus9 sion étant à peine connues, . les fantassins de toutes Ics nations se servaient encore de fnsils à. pierre, dont le feu devenait à peu près impossible dès que la poudre de l'amorce était mouillée. Or, commo la pluie n'avait cessé de tombcr pendant toute la journée, elle contribua be.auà la défaitc dc l'infanteric ennemie attaquée par nos cavaliers. Il se passa m~me à ce sujet, un fait très remarquable. Une division de cuirassiers, commandée par le gén6ral Bordesoulle, se trouvant en présence d'une forte division d 1infanterie autricbienne formée en carré, la fit sommer de se rendre. Le général cnnemi s'y ét.ant refusé, Borde~ soulle, s'avançru1t, lui fit obsorvcr que pas un des fusils de sa troupe n'était cn état dc tirer. L' Autrichien répon. dit que ses soldats se défendraicnt à la ~aionnette avec d'autant plus d'avantage que le$ chevaux dcs Français,


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enfonçant dans la boue jusqu'aux jarrets, ne pourraient venir les choquer du coup de poitrail qui fait la forcc de la cavalerie. a J e vais foudroyer votre carré avec mon artillcrie !.... - Mais nous n'en avcz pas, car elle est restéc dans !es boucs l - Cepcndant, si je vous montrc les canons plac6s derrièrc mon premier régiment, vous rcndrez-vous? - Il le faudrait bien, puisqu'il ne me rcsterait aucun moyen dc défense ! ,, Le général français fit alors avancer jusqu'à trente pas des cnnemis une batterie de six pièces dont Ics artillcurs, la lance à fcu en main, s'apprétaient à tirer sur le ,carré, A cctte vuc, le général autrichien et sa division mircnt bas Ics armes. La pluie ayant ainsi paralysé le feu de l'infanterie des deux armécs et beaucoup ralenti la marche dc la cavalcric, ce fut l'artillerie q\li, malgré la grande diffi.culté de se mouvoir sur un terrain détrcmpé, rar des pluies diluviennes, jouale r~le principal, surtout l artillerie françaisc, dont Napoléon avait fait doublcr les attelages avec des chevaux momcntanémcnt retirés aux fourgons de l'administration qui étaient en surcté dans la ville dc Drcsde; aussi nos pièces de campagne fircnt-elles un grand ravagc, et cc fut un de leurs boulets qui frappa Moreau. La voix publique annonçait depuis quelque temps le retour en Europe de cet ancien et illustre général français, qu'ellc assurait avoir pris du scrvice parmi les cnnemis de son pays ; mais très pcu de gcns ajoutaient foi à ce bruit, qui fut cepcndant confumé le soir de la bataille dc Dresde d'une manière fort bizarrc. Notre avant-garde poursuivait Ics ennemis en déroute, lorsquc l'un dc nos hussards apcrcevant à l'entrée du village de Notnitz un magnifique chien danois qui, d'un air inquiet, paraissait chcrcher son maitrc, l'attirc, s'cn cmpa:re et lit sur son collier ces mots : <e J'apparticns au général Moreau. ,, On apprend alors, par le curé du lieu, que le général Moreau vicnt de subir chez lui une double amputation; un boulet français, tombé au milieu dc l'état-major de l'cmpercur dc Russie, avait d'abord brisé l'un des gcnoux du célèb(e transfuge; puis, ayant traversé le corps de son cheval, il avait été frapper l'autre jambe dc Morcau. Cet événement ayant eu lieu uu momcnt dc la défaitc tles armées alliées, l'empereur Alexandre, pour évitcr que Morcau ne f(lt pris par les Français, l'avait fait portcr à bras par


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des grenadiers, jusqu'au momelil.t où, la poursuite ae nos troupes s'étant ralentie, on avait pu panser le blessé et lui couper les deux cuisses I... Le curé saxon, témoin de cette cruelle opération, rapportait que Moreau, à qui l'on n'avait pu cacher que sa vie était en danger, se maudissait lui-méme et répétait sans cesse : « Comment, moi ! moi, Moreau, mourir au milieu des ennemis de la France, frappé par un boulet frari.çais I... » Il expira le 1er septembre, et les Russes emportèrent son corps. Personne dans l'armée française ne regretta Moreau, dès qu'on sut qu'il avait pris les armes contre sa patrie. Un parlementaire russe étant venu réclamer le chien de la part du colone! Rapate!, aiùc de camp de Moreau, dont il avait suivi la fortune, on lui remit cet animal, mais sans le collier, qui fut envoyé au roi de Saxe. Ce collier figure à présent panni les curiosités de la galerie de Dresde. Cependant, le prince de Schwarzenberg, généralissime des troupes ennemies battues à Dresde, ayant indiqué la ville de Tceplitz comme point de réunion aux débr,is de ses armées, les Autrichiens effectuèrent leur retraite par la vallée de Dippotiswald, les Russes et les Prussiens par la route de Telnitz, et les débris du corps de Klenau par celle de Freyberg. L'empereur Napoléon suivit jusqu'auprès de Pirna les mouvements des colonnes françaises qui poursuivaient les vaincus; mais, au moment d'arriver dans cette ville, il fut pris d'une indisposition subite, accompagnée d'un léger vomissement, et causée par la fatigue qu'il avait éprouvée pour ètre r~sté cinq jours constamment à cheval, exposé à une pluie incessante. L'un des plus grands inconvénients attachés à la position des princes, c'est qu'il se trouve toujours dans leur entourage quelques personnes qui, voulant témoigner d'un excès d'attachement, feigncnt de s'alarmer à 1eur moindre indisposition, et exagèrent les précautions qu'il faut prendre : c'est ce qui arriva en cette circonstance. Le grand écuyer Caulaincourt conseilla à Napoléon de retourner à Dresde, et les autres grands oflìciers n'osèrent donner l'.avis infiniment meilleur de continuer jusqu'à Pirna, distant seulement d'une lieue. La jeune,garde s'y était déjà rendue, et l'Empereur y eut trouvé, avec le repos dont il avait besoin, l'immense avantage d'étre à m~me d'ordonner les mouvements des troupes engagées


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à la poursuite dcs cnnemis, ce qu'il ne pouvàit faire de Dresde, situé à une bien plus grande distance du centre dcs opératìòns. Napoléon laissa donc aux maréchaux Mortier et Saint-Cyr le soin de soutcnir le général Van• damme, chef du 1er corps, qui, détaché de la Gtande Armée depuis troìs jours, avait battu un corps russe, menaçait à présent les derrières dcs ennemìs, interceptait la route de Dresde à Prague et occupait Peterswalde, d'où il dominait le bassin de Kulm en Bohéme, ainsi que la ville de T<:eplitz, point des plus itnportants, par où les coalisés devaient nécessairement faire leur retntite. Mais la rentrée de Napoléon à Dresde annula. le succès qu1il venait de remporter et amena un immense revers, dont les effets contribuèrent infiniment à la chute de !'Empire. Voici le récit très succinct dc cette catastrophe célèbre. Le général Vandamme était un très bon et fort brave officier, qui, déjà illustré dès Ics premìères guerres de la Rèvolution, avait ptèsque constanunent comtnandé en chef divcrS corps dans cèlles de !'Empire : aussi l' on s'étonnait qu'il n'etlt pas c:Ucbre reçu le ba.ton de matéchàl, dortt ses manières brusques et cassantes l'avaient privé. Ses détracteurs out dit, après sa défaite, que le désir d'ùbtenir enfin cette haute récompense l'avait poussé à se jeter à l'étourdie, avec 20 ooo hommes seulement, sur le chemìn de 200 ooo ennemìs, auxquels il prétendait barrer le passage; mais la vérité est qu'ayant été prévenu par le tnajor général qu\l serait soutenu pat les deux armées des maréchaux Saint-Cyr et Mortier, èt reçu t'o1'dr1' formel d'aller s'emparer de Tceplitz pout couper tt>ute retraite aux ennemìs, le général Vandamme dut obéir. Se cMyant cèrtain d'étre soutenu, il descendit donc bravement le 29 aoiìt vers Kulm, d'ort, poussànt devant lui les ttoupes ennemìes, il chercha à gugfler T~plitz; et il est positif que si Mortier et Saint-Cyr eussent exécuté Ies ordres qu'ils avaient reços, les corps prussiens, russés et autricbiens, engagés dans dcs chemihs affreux et se trouvant coupés de la B0Mn1e par la prise de Tceplitz, se fussent \rus attaqués en téte et en queµe, et contraints de mettrc bas les armcs. Vandamn'l.e eut alors- reçu les plus grands éloges, de ceux mémes qui l'ont blamé de• puis. Quoi q1i'il en soit, Vandà.Inl11e, arrivé devant Tceplitz le 30 au matin, s'y trouva cn présence de la division d'ÙS·


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tarmnnn, un des meilleurs et des plus braves genéraux de l'armée rus~e, et il l'attaqua avec d'autant plus de vigueur que, voyant descendre des hauteurs de Petcrs... walde un corps d'armée qui suivait la route parcourue la veille par scs propres troupes, il dtit croire que c'étaient les armées de Mortier et de Saint-Cyr, dont l'Empereur lui avait fait promettre le secours. Mais au lieu d'amis,. ces nouveaux venus étaient deux fortes divisions prussiennes, conduites par le général Kleist, et qui, ditigéés sur Kulm, d'a.près l'avis de Jomini, ·.renaient de passer entre les corps de Saint-Cyr et de Mortier, sans que ces maréchaux s'en fussent aperçus, tant était grand le mauvais vouloir dc Saint-Cyr lorsqn'il devait seconder un de ses camarades, mauvais vouloir qui dans cette circons· tancc influa sur le g(méral M:ortier !.., Ni l'un ni l'autre ne bougèrent lorsquc leur coopération, jointe aux efforts courageux de Vandamme, eut infailliblement amené la. défaite totale dcs cnnemis. En effet, leurs colonncs d'infanfantcrie, de cavalerie, d'artillerie et d'équipagcs, jetér.s dans le plus grand désordre, se trouvaient entassées p~lcméle dans les étroits dé5lés des hautes monta.gnes qui séparent la Silésie de la BoMme. Au licu du secours qu'il attendait, le général Vandamme vit para1tre Ies deux divisions du général Kleist, qui fondirent à l'instant sur lui. Vandammc, tout .e n continuant de combattre cn téte !es Russes d'Ostermann, placés devant Tccplitz, rctourna son arrière-garde contre Kl.eist, qu'il atta.qua avec furie. Déjà lcs enncmis faiblissaient de toutes parts, lorsque les immenscs renforts qui lettr survinrent, portant leurs forccs à plus de roo ooo hommes, établìrent une tellc disproportion avec les 15 ooo combattants qui restaient au général Vand<\mme, quc celui-ci, malgré sa valeur et sa ténacité, dut pcnser à faire retraite sur les corps de Saint-Cyr et de Mortier, qu'il croyait ~tre non loin de lui, d'après ce que l'Empereur lui avait fait écrire par le pdnce Berthier. . Arriv{,.,s au défùé de Telnitz, les Français le trouvèrent occupé par les clivisions ennemies du corps dti général Kteist, qui leur barraient entièrement le passage. Mais nos bataillons, précédés par la cava1erie du général Corbineau, qui, malgré l'aspérité dcs montagnes, avait réclamé l'honneur de continuer à faire l'avant-garde, se préci· pitèrent sur les Prussiens avec une teUe impétuosité qu'ils les culbutèrent et parvinrent i\ franchir le dé:filé, ap.i:ès


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avoir pris toute l'artilleric ennemie, dont ils ne purent emmener quc les chevaux, à cause du mauvais état des chemins. Les militaires qui ont fait la guerre comprendront qu'un tel succès ne peut étre obtenu qu'au prix de bien du sang, et qu'après un aussi terriblc combat, le xer corps d'armée fut infiniment réduit. Ccpendant Vandamme, environné de tous còtés par des forces décuples des siennes, refusa de se rendre, et, se plaçant en téte dc deux bataillons du 85°, les seuls dont il p1t encore disposcr, il fondit au milieu des enncmis dans l'espoir d'y trouver la mort. Mais son cheval ayant éfé tué, un groupe nombreux de Russes se précipita sur lui et le fit prisonnicr. Les généraux, les officiers et jusqu'aux simples soldats ennemis, admirant le courage de Vandamme, eurent pour lui les plus grands égards; mais, chose incroyable, et cependant certaine, les bons procédés cessèrent et se changèrent en outrages dès que le prisonnier eut été conduit à Prague, devant l'empereur de Russie et le grandduc Constantin, son frère, qui, oubliant ce qu'on doit au courage malheureux, lui adressèrent la parole en termes insultants; le grand-duc Constantin lui arracha lui-méme son épée. Vandamme, indigné de ce procédé, s'écria : << Mon épée est facile à prendre ici ; il cut été plus noble de venir la chercher sur le champ de bataille ; mais il parait que vous n'aimez que les trophées qui ne vous co1ìtent pas cher !... »En entendant ces paroles, l'empereur Alexandre, furieux, ordonna d'arréter Vandamme, auquel il donna les épithètes de pitlard et de brigand! Vandamme répondit, en regardant fièrement Alexandre en face : « Je ne suis ni pillard ni brigand; mais, dans tous les cas, mes contemporains et l'histoire ne . me reprocheront pas d'avoir trempé mes mains dans le sang de mon père ! » Alexandre pfilit à cette allusion faite à la catastrophe de l'assassinat de Paul rer, son père, auquel la voix publique l'accusait d'avoir donné son assentiment, de crainte d'étre lui-méme mis à mort par les conjurés. Atterré par les souvenirs de la scène horrible à Iaquelle il devait le tròne, et que Vandamme venait de lui rappeler d'une façon presque directe, devant son nombreux état-major et un peloton de ses gardes, Alexandre s'éloigna rapidement. Le général fran~is, gardé à vue, fut conduit à Wintka, aux frontières de la Sibérie, et ne revit sa patrie qu'après la paix de r814.

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La bataille de Kulm couta au 1er corps de l'armée françaisc 2 ooo hommes tués et 8 ooo faits priso1miers, parmi lcsquels se trouvait son général en chef. Le surplus des soldats de Vandamme, au nombre de 10 ooo, commandés par les généraux Teste, Mouton-Duvernet, de Monceau et Corbineau, étant parvenus à se faire jour Ics armes à la main, allèrcnt rejoindre Saint-Cyr et Mortier. Ces dcux maréchaux avaient gravement manqué à leur devoir en ne poursuivant pas l'ennemi en tléroute et en s'arrétant, ainsi qu'ils le firent, le premier à Reinhards-Grimme, et Mortier à Pirna, d'où ils entendaient le bruit du combat que soutenait le brave et malheureux Vandamme. On doit s' étonner que de Dresde, si voisin de Reinhards et de Pirna, Napoléon n'ait pas envoyé quelques-uns de ses nombreux aides de camp s'assurer que Saint-Cyr et Mortier s'étaient mis en marche pour se porter au secours de Vandamme, ainsi qu'il le leur avait prescrit. Ces deux maréchaux, n'ayant pas exécuté les ordres qu'ils avaient reçus, méritaicnt d'étre traduits devant un conseil de guerre (1); mais déjà l'armée française, accablée sous le nombre immense des ennemis que Napoléon avait soulevés contre lui, en était arrivée à un tel point· d'épuisement que, si l'Empereur eut voulu punir tous ceux qui manquaient de zèle, il eut du renoncer à se servir de presque tous les maréchaux. Il se boma donc à réprimander Saint-Cyr et Mortier, parce qu'il avait plus que jamais besoin de cacher ses désastres. En effet, ce n'était pas seulement à Kulm que ses troupes avaient éprouvé des revers, mais sur tous les points de !'immense ligne qu'elles occupaient. (1) M. Tbiers (t. XVI, p. 351), examinant la part de responsabilité qu'ont pu avoir dans ce désastre les maréchaux Saint,Cyr èt Mortier, ainsi que l'Empcreur lui-memc, s'exprime ainsi: • Dans la stricte observation de ses devoirs, destiné à ètre dirigé sur un point ou s~ un autre, il était nature! q11e le maréchal Mortier attendit dans une complète immobilité l'expression des volontés d~ Napoléon, et guant à l'ordre pr(lcis de secourir Vandamme avee deux divisions, cet ordre ne lui arriva que dans le courant de la jo11rnée du 30, c'cst-à· dire à une heure où la catastrophe était déjà accomplie. li est donc absolument impossible dc s'en prendre à ce maréchal. • Cette dép&he, signee du major général Berthicr, est entre !es mains du due de Trévise. INote àe l'Uileur.)


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CHAPITRE X I X \

Défaite d'Oudinot à Gross-Beer,en et de Macdon~ld /I la Katzbacb. Le plateau de Jauoc. - Nous repassons la Katzbach.

On a dit avec raison quo, dans les dernières campagnes de l'Empire, la guerre était rarement bien faite lorsque Napoléon ne dirigeait pas en personne le combat. Il est donc à regretter que ce grand capitaine ne fut pas bien pénétré de èette vérité et eut trop confiance dans lcs talcnts de ses lieutenants, dont plusicurs n'étaient pas à la hauteur de leur tàche, bien qu'ils ne manquassent pas de présomption, ainsi qu'on venait d'en avoir dc nouveaux exemples. Au lieu d'ordonner aux chefs dcs corps d'arroée qu'il détachait de se tenir autant que possible sur la défensive, jusqu'à ce qu'il vint avec de puissantes réservcs écraser les forces placées devant eux, l'Empereur leur laissait bcaucoup trop de latitude, et, comme chacun voulait faire parler dc soi, et avoir sa bataille d'Austerlitz, ils attaquaient souvent à controsens et se faisaient battre par lcur faute. C'est ce qui était advenu au maréchal Oudinot, auquel Napoléon avait donné une armée considérablc, composée des corps de Bertrand et de Reynier, en le chargeant d'observer les nombreuses troupes prussiennes et suédoises réunics auprès de Bcrlin, sous le oommande~ ment supérieur de Bernadotte, devenu prince de Snède. Le maréchal Oudinot, étant moins fort que son adversaire, aurait du temporiser; tnais l'habitucle d'aller en avant, la vue des clochers dc Bcrlin ~t la crainte de ne pas répondre à la confiance de Napoléon l'entrainant, il poussa droit devant lui le corps de Bertrar.d, qui ftit battu, ce qui n'empècha pas Oudinot de persi$ter, malgré ce premier échec, à vouloir s'emparer de Berlin. Mais il pcrclit une grande bataille à Gross-Beeren et fot contraint de se retircr par la routc de Wittemberg, après avoir essuyé de très nombreuses pertes. Peu de jours après, le maréchal Macdouald, que Napoléon avait laissé sur la Katzbach à la téte de plusieurs


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corps d'artnée, voulut profìter aussi du moment de liberté que lui laissait l'éloigncment de l'Empereur, pour essayer de gagner une bataille et fa.ire oublier la sanglante défaite qu'il avait éprouvéc à la Ttébia, dans la campagne d'ltalie de 1799 ; mais il se fìt encore battrc ! Macdonald, très brave dc sa pe,:sonne, était constamment malheureux à la guerre, non qu'il manquM d'aptitude, mais parce que, semblable anx généraux de l'année autrichienne et surlout au célèbre maréchal Mack, il était trop compassé et trop exclusif dans ses mouvemcnts stratégiqttes. Avant le combat, il se traçait un pian de conduite qui était presque toujours bon ; mais il aurait du le modifier selon les circonstances, et c'est ce que son esprit lent ne savait pas {aire. Il agissait comrne certains joueurs d'échecs qui, lorsqu'ils dirigent leur partie et celle de l'adversairc absent, conduisent tout à bien dans leur intérét tant qu'ils jouent seuls et ne savent ;plus que faire, lorsque, dans une partie réclle, l'adversatre piace ses pièces tout autremcnt qu'ils ne l'avaient supposé !... Aussi le 26 aoftt, le jour inéme où l'Empereur rcmportait une victoire éclatante devant Dresde, le maréchal Macdonald perdait une bataille que les Français ont uommée de la Katzbach et les Allemands de Jauer (r). L'artnée française, forte de 75 ooo hommes, dont mon régiment faisait partie, était placée entre Liegnìtz et Goldderg, sur la rive gauche de la petite rivière de la Katzbach, qui la séparait de plusicurs corps prussiens commandés par le feld-maréèhal Bliicher. Le terrain que nous C)Ccupions était entrecoupé dc mamelons boLc;és qui, bien que praticables pour la cavalerie, rendaient cependant ses mouvements difficiles, mais offraient par cela meme d'imrnenses avantages à l'infanterie. Or, comme les principales forces de Macdonald consistaient cn troupcs de cette arme, et qu'il n'avait que les 6 ooo che• vaux du corps de Sébastiani, tandis que Ics ennemis disposaient de r5 à 20 ooo cavaliers, placés sur l1immense plateau de Jauer, dont lè sol est J)resque partout uni, tout faisait un devoir à Macdonal d'attendre les Prussiens dans la position qu'il occupait. Ajoutons à cetté considération que la Katzbach, peu encaissée à la rive gauche sur laquelle nous nous trouvions, l'est infiniment du còté opposé, <le sorte que, pour gagner le plateau de (J} Ou Janov.ia,


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J auer, il faut gravir une colline élevée, couverte de r<r chers, et n'offrant qu'un chemin picrreux et fort rapide. La Katzbach, qui coulc au fond de cette gorge, n'a de ponts q uc devant les rares villagcs de la contrée, et n'offre que des gués fort étroits, qui deviennent impraticablcs à la moindre crue d'eau. Cette rivière couvrait le front de l'armée française, ce qui nous était on ne peut plus favorable ; mais le maréchal Macdonald, voulant attaquer les Prussicns, abandonna les grands avantages qu'offrait cette position et se mit la Katzbach à dos, en ordonnant à ses troupcs de la traverser sur plusieurs points. Le corps de cavalcrie de Sébastiani, dont faisait partic la division Exelmans, dans laquellc se trouvait mon régiment, dcvait franchir la rivière au gué de Chemochowitz. · Le t emps, qui était déjà mcnaçant le matin, aurait du porter le maréchal à remettrc son attaquc à un autre jour, ou l'engager du moins à agir sur-le-champ. Il ne prit aucun de ces deux partis et pcrdit des moments précieux à donner des ordres de détail, si bicn que ce ne fut qu'à deux heures de l'après-midi que scs colonnes se mirent en mouvement. Mais à peine l'armée était-elle en marche qu'elle fut assaillie par un oragc affre~x, qui fi.t gonflcr la Katzbach et rendit le gué tcllement difflcile que la division de cuirassiers du général Saint-Germain ne put le passer. Arrivés sur la rive opposée, nous dumcs gravir par un défilé fort étroit une cote dcs plus raides, dont la pluie avait rendu le tcrrain si glissant que nos chevaux s'abattaient à chaque pas. Nous fumes donc obligés dc mettre pied à terre et ne remontames à cheval qu'après avoir atteint l'immense plateau qui domine la vallée de la Katzbach. Nous y trouvàmcs plusieurs divisions d'infanterie française, que les généraux avaient prudcmment ·placées auprès des bouquets dc bois dont cette plaine est gamie; car, ainsi que je l'ai déjà dit, on savait que l'ennemi nous était infiniment supérieur cn cavalerie, désavantage d'autant plus grand que les armcs à percussion n'étant pas connues à cette époque, la pluic mettait les fantassins hors d'état dc faire fcu. En arrivant dans ccs vastes plaines, nous fumes très étonnés dc ne pas voir d'ennemis ! Le silcnce complct qui y régnait me parut cacher quclque piègc, car nous avions la certitude quc la nuit précédcnte le maréchal Blil-


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cher occupait cette position avec plus de roo ooo homrnes. Il était donc nécessaire, à rnon avis, de bicn faire reconnaitre le pays avant de s'y engager. Le général Sébastiani pensa différemment; aussi, dès que, la division Roussel d'Urbal fut forméc, il la lança dans l'immcnsité de la plaine, non seulemcnt avec l'artillerie qui lui appartenait, mais cncore avcc celle de la division Exelmans, que nous avions eu tant de peine à conduire sur le plateau. Dès qu'Exelmans, qui s'était éloigné de ses troupcs. nous rcjoignit à la sortie du défilé el s'aperçut que Sébas• tiani avait emmené ses canons, il courut après cc général pour Ics réclamer et laissa sa division sans ordres. Lcs deux brigades qui la composaient étaient à cinq ccnts pas l'une de l'autre, sur le méme front, et ployées cn colonncs par régiment. Le mien formait la téte de la brigade Wathiez, ayant derrière lui le 24° de chasseurs. Le rie de hussards était à la queuc. Le plateau de Jauer est tellement vaste quc, bien que la division Roussel d'Urbal, partie en avant, fut composée de sept régiments de cavalcrie, nous l'apercevions à peine à l'horizon. A mille pas du flanc droit de la colonne dont je faisais partic, se trouvait un des nombreux bouqucts de bois dont la plaine est parsemée. Si mon régimcnt eut été seul sur ce point, j'aurais ccrtainement fait fouiller ce bois par un peloton ; mais comme Exclmans, très jalòux de son autorité, avait établi comme règlc que pas un hommc de sa division ne dcvait sortir des rangs sans son ordrc, je n'avais osé prendre les précautions d'usag<', et, par le méme motif, le général comrnandant la brig::i.dc avait cru devoir s'en abstenir aussi. Cette obéissancc passive fut sur le point de nous étrc fatale. J 'étais placé devant mon régiment, qui, ainsi que je· l'ai déjà dit, se trouvait en téte de la colonne, lorsquc, tout à coup, j'entcnds derrière moi de tres grands cris : ils provcnaient dc l'attaquc imprévue de nombreux lanciers prussiens qui, sortant à l'improviste du bois, s'étaient jetés sur le 24° dc chasseurs et le ne de hussards, qu'ils avaient pris en flanc et mis dans le plus grand désordrc. La charge des cnnemis, étant oblique, avait d'abor<l porté sur la queue de notre colonne, puis sur le centrc, et menaçait de venir frappcr en tétc. Mon régiment allait dqnc étrc attaqué par le fhmç droit. Lil situation étai~


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d'ii.utant plus critiquc que Fenncmi avançait rapidement. :Mais, plein de confiance dans le courage et l'intelligcnce dc mes cavaliors de tous grades, je commandai un changement de front à droite au grandissime galop. Cette manomvre, si dangereuse devant l'ennemi, s'exé~ cuta avec taI).t de vélocité et d'ordre que, en un clin d'reil, le régiment se trouva en ligne devant lcs Prussicns, et comme ceux-ci, en marchant o"qliquermmt vers nous, prescntaient le flanc, nos escadrons profitèrent de cet avantage et pénétrèrent tous dans les rangs ennemis, qu'ils enfoncèrent et où ils fii·ent un gra.'ld carnage. En voyant le succès obtenu par mon régiment, le 24e de cbasseurs, revenu de la surprise occasionn&.e par l'attaque de fianc qui l'avait d'abordrompu, se rallia promptement et repoussa la partie de la ligne e11nemie qui lui était opposée. Quant au Irl de hussards, entièrement composé de Ho!landais, dont l'Empcreur avait cru faire des Français par un simple décrct, il fut impossible à son ch~f de le ..ramener à la chargc. Mais nous sumes nous passer de l'assistance de ces mauvais soldats, car le 2311 et le 248 suffu-ent pour achever la déroute dcs trois régiments prussicns qui nous avaient attaqués. Pendant que nos chasseurs les poursuivll-ient à outrance, un vieux colonel ennemi, déjà démonté, ayant reconnu mon grade " mes épaulettes et craignant d'étre achevé par quelqu'un de mcs cavaliers, vint se réfugier près de moi, où, malgré l'animation du combat, personne n'osa plus le frapper dès que je l'eus pris sous ma sauvegarde. Bicn que cet offtcier marchat à pied dans des tcrrcs labourées chargécs dc bouc, il suivit pendant un quart d1heure las mouvemcnts précipités de mon cheval, en s'appuyant d'une main ~ur mon genou, et me répétant sans cesse : « Vous étes mon anche tutélaire !... 1> Ce vieillard me faisait vraiment pitié, car il allait tomber de fatigue et ne voulait cependant pas me quitter, lorsque, voyant un de mes chasseurs ramenant un cheval de prise, je le fis préter au colonel prussien, que j'envoyai sur les derrières, sous la conduite d'un sous-officier de confìance. Vous verrez que cet officier ennemi ne tarda pas à me témoigner sa reconnaissance. Cependant, le plateau de Jauer et Ics i;:vcs de la Katz.. bach étaicnt dcvenus subitement le théatre d'une sanglante bataille, car de chaque bois il sortait des troupcs -prussiennes. La }'laine en fut bientòt converte. Mon réei-


r59 ment, dont je n'avais pu modérer l'ardente poursutte, se trouva bient6t devant une briga.de d'info.ntcr.ie ennemie dont lcs fusils, mis hors dc servicc par la pluic, ne purent nous envoycr une sculc balle. J'e.ssayai dc rompre le carré prussicn ; mais nos chevam,, cmpétrés dans la boue jusqu'aux jarrets, ne purcnt avancer qu'au petit pas, et l'on sait quc, sans élan, il est à pcu près impossible à Ja cavaleric de pénétrer dans Ics rangs serrés dcs bataillons qui, bicn composés et bien commandés, présentent bravement une haie dc ba'lonnettcs. En vain nous arrivions si près dcs ennemis, que nous p.irlions avec eux et frappions lcurs fusils avcc la lame dc nos sabrcs, nous ne pfunes jamais enfonccr leurs lig11cs1 ce qui nous eftt été facile s1 le général cn chef Sébastiani n'eO.t pas envoyé l'artilleric de la brigadc sur un autrc point. Notre situation et celle de l'infanterie ennemie placée devant nous étaient vrairnent ridicules, car on se regardait le blanc des yeux sans se faire le moindrc mal, nos sabres étant trop courts pour atteindrc dcs cnnemi.s dont les fusils ne pouvaient partir I Les choses étaient depuis quelquc tcmps dans cet état, lorsque le général Maurin, comrnandant une brigadc voisinc dc la nOtre, envoya à notre aidc le 68 régimcnt dc lanciers, dont le!. longues armcs, dépassant lcs baionnettes ennemies, tuèrcnt en un instant beaucoup de Prussiens, ce qui permit, non seulement à nos lanciers, mais aux chasseurs du 21' et du 248 , de pénétrcr dans le carré cnnemi, où nos cavalicrs fircnt un afftcux carnage. Pendant cc tcrrible combat, on entendait la voix sonore du brave coloncl Pcrquit, qui criait avcc un acccnt alsacien des plus prononcés : cr Bointez, lanciers ! bointez! » La victoire se déclarait ainsi cn notrc faveur sur ccttc pattie du vaste champ de bataillc, lorsqn'cllc nous fut ravio par l'arrivée imprévue dc plus de 20 ooo cavalicrs prussiens, <1,ui, après avoir écrasé la division Rousscl d'Urbal, si 1mprudcmment envoyée seulc à plus d'une lieuc cn avant, vcnaicnt attaqucr la nòtrc avec des forces infiniment supérieurcs I L'approche de cette énormc magse enncmic nous fut signalée" par l'arrivéc du génfral Exelmans, qui avait, ainsi que je l'ai déjà dit, quitté momentanémcnt sa division, pour aller, presque seul, réclamer au général Sébastiani sa batterie d'artillcrie, que cc général cn chef avaìt si mal à propos envoyéc joindrc celle dc Roussel d'Urbal.


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N'ayant pu rencontrer Sébasliani, il n'était arrivé auprès dc la première division que pour étrc témoin de la prise dcs canons de Roussel d'Urbal, ainsi que dcs siens proprcs, et se trouvcr entrainé dans l'affreusc déroute des escadrons de son collègue. Nous eumes le pressentiment <le quelque malheur, en voyant accourir notre général, la figure altérée, ayant pc::rdu son chapeau et méme sa ceinture I Aussi, nous empressàmcs-nous d'arréter nos soldats, occupés à sabrer les fantassins ennemis quc nous venions d'enfoncer. Mais, pendant que nous nous cfforcions de remettre nos gens cn bon ordre, nous filmes totalement enveloppés par les escadrons prussiens qui poursuivaient jusque dans nos rangs les débris de la division d'Urbal !. .. En un clin d'reil, le corps d'armée de cavalerie de · Sébastiani, fort tout au plus dc 5 à 6 ooo combattants, fut accablé par 20 ooo cavaliers ennemis, qui, outre !'immense supériorité du nombre, avaicnt l'avantage d'étre presque tous des tthlans, c'est-à-dire d'étre armés de lances, tandis que nous n'avions que quelques escadrons qui en portassent !. .. Aussi, malgré la vive résistance que nous cherchions à opposer, les groupcs que nous fomùons étaicnt constammcnt dispcrsés par les Prussiens, qui, nous poussant sans cesse, nous ramenèrcnt enfin à l'extrémité de la plaine, au point où commence la descente de la profonde gorge au bas de laquelle coule la rivière dc la Katzbach ! Nous filmes reçus sur ce point par deux divisions d'infanterie française, auprès desquclles nous espérions nous rallier ; mais Ics fusils de nos fantassins étaient si mouillés qu'ils ne pouvaient faire feu. Il ne leur restait d'autre moyen de défcnse qu'une batterie de six canons et leurs baionnettes, qui arrétèrent un moment les cavaliers ennemis; mais les généraux prussiens ayant fait avancer une vingtaine de bouches à feu, celles des Français furent en un instant démontées, et leurs bataillons furent enfoncés !... Alors, un hourra général lança contre nos troupes les 20 ooo cavaliers ennemis qui nous rejetèrent en désordre vers la Katzbach I. .. Cette rivière, que nous avions traversée le matin avec tant de pcinc, bien qu'elle soit peu considérablc, avait été transforméc en torrent impétueux par les pluies diluviennes qui n'avaient cessé de tombcr pendant toute la journée. Lcs eaux, refluant sur Ics deux rives, couvraient


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presque entièrement les parapets du pont de Chemochowitz et empéchaient de reconnaitre si le gué de ce nom était encore praticable. Cependant, comme c'était par ces deux passages que nous étions venus le matin, on se dirigea vers ces points. Le gué était infranchissable pour Ies fantassins : beaucoup s'y noyèrent, mais le pont sauva la grande masse. Je réunis autant que possible mon régiment, que je fis marcher par demi-pelotons très serrés, qui, se soutenant mutuellement, entrèrent dans l'eau avec assez d'ordre et gagnèrent la rive opposée, n'ayant perdu que deux hommes. Tous les autres régiments de cavalerie prirent la méme direction, car, malgré la confusion inséparable d'une telle retraite, les cavaliers comprirent qu'il fallait laisser les ponts aux fantassins. J'avouerai que la descente de la còte fut un des moments les plus criti.ques de ma vie ... Le terrain, très escarpé, glissait sous Ies pieds de nos chevaux, qui trébuchaient d'ailleurs à chaque pas sur de nombreux quarticrs de roches. Enfin la mitraille que vomissait sur nous l'artillerie ennemie achevait de rendre notre situation horrib]e. J'en sortis néanmoins sans éprouver aucun accident personnel, grace au couragc, à l'ardeur, ainsi qu'à l'adresse de mon excellent cheval ture, qui, marchant au bord des précipices comme un chat sur un toit, me sauva la vie, non seulemcnt dans cettc affaire, mais dans plusieurs autres. Je reparlerai plus tard de cet excellent animai. Lcs troupes d'infanterie et de cavalerie françaises qui venaient d'étre précipitées du haut du plateau de Jauèr se crurent à l'abri <lcs ennemis dès qu'elles eurent franchi la Katzbach ; mai<; Ics Prussiens avaient dirigé une forte colonne vers un point situé au-dessus de celui de Chemochowitz, où elle avait passé la Katzbach, de sorte qu'en arrivant sur la rive que nous avions quittée le matin, nous fùmes très étormés d'y 8tre attaqués par de nombrcux escadrons de uhlans. Cependant, malgré la surprise, quelques régimcnts, au nombre desqucls le maréchal Macdonald cita le mien dans son rapport, se por• tèrent sans hésiter contre les ennemis ... J e ne sais néanmoins ce qui serait advenu sans l'arrivée de la division du . général Saint-Germain, qui, laissée le matin sur la rive gauche, et n'ayant par conséquent pas pris part au combat, se trouva toute portée pour venir à notre aide. Cette division, composée de deux régiments de carabi· ~I~

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niers, d'wie brigadc de cuiras!>iers et de six pièces dc r2, attaquant avec furcur Ics ennemis, rejcta dans la rivière tous ceux qui l'avaient franchie pour venir nous couper la rctraitc, et comme il n'y a rien d'aussi terriblc quc les troupcs qui, après avoir subi un échcc, reprennent l'offensìve, lcs cavalicrs dcs divisions Exelmans et Roussel d'Urbal exterminèrent tout ce qu'ils purent atteindre. Ce retour offensif nous fut d'une grande utilité, car il arréta les cnncmis, qui n'osèrent ce jour-là nous suivre au delà de la Katzbach. Cependant, le désastre dc l'armée françaisc fut immense, car le maréchal Macdonald lui ayant fait le matin traverser la rivière sur tous Ics ponts et les gués qui existaient entro Licgnitz et Goldbcrg, c'està-dire sur w1e ligne de plus de cinq lieues, et presquc tous les passages ayant été momentanémcnt intcrccptés par J'inondation, l'arméc françaisc se trouva étcndue sur un long cordon, ayant les Prussiens à dos, et cn face une rivière presquc infranchissable; aussi les scèncs d~astreuscs dont j'avais été témoin sur le plateau de Jauer ainsi qu'au pont dc Chemochowìtz se rcproduisirent-elles sur tous les points du chnmp de bataillc I Partout la pluie paralysa le feu de notre infanterie et favorisa les attaques de la cavalerie prussiennc, quatre fois plus nombrcuse que la nòtre l... Partout la retraite fut rendue très périlleuse par la diffi.culté quc nos troupes épronvèrcnt à franchir la Katzbach débordée. La. plupart des hommes qui essayèrent de franchir cctte rivièrc à la nagc se noyèrent. Le général de brigade Sibuct fut de cc nombre : nous ne punies sauver que quelques pièccs d'artillcric.

CHAPITRE XX Concentratlon sur DrosJe. - Épisodcs. - Les Baskirs. - Napoléon au camp de Pilnitz. - Je suis comblé de favenrs.

Après la malheureuse affaire dc la Katzbach, le maréchal Macdonalcl, cbcrcha.nt à réunir scs troupes, indiqua comme points dc rallicment les villcs de Bunzlau, de Lauban et dc Gorlitz. Une nuit des plus obscures, des chemins défoncés, la pluie tombant toujours à ton-ents,


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rcndirent Ja marche lente et fort pénible; aussi beaucoup de soldats, surtout des confédérés, s'égarèrent ou res. tèrent en arrière. L'armée dc Napoléon perdit à la bataille de la Katz.. bach 13 ooo hommes tués ou noyés, 20 ooo prisonnicrs et 50 pièces de canon. Ce fut une véritable calamité. Le maréchaJ Macdonald, dont les faux calculs stratégiques avaient . amené cette catastrophe irréparable, sut, tout en perdant la confiance de l'armée, conserver son estime par la franchise et la loyauté avcc lesquelles il convint de ses torts ; car le lendemain du désastre, a7ant réuni auprès de lui tous Ics généraux et colonels, i nous dit, après nous avoir engagés à contribucr tous à la conservation de l'ordre, << que, dans les troupes, et parmi les officiers, chacun avait fait son devoir; qu'un seul était cause de la perte de la bataille, et que le coupablc était lui, parce qu'en voyant la pluie, il n'aurait pas dù quitter un terrain accidenté pour aJier attaquer dans de vastes plaines un cnnemi dont les escadrons étaient infiniment plus nombreux que !es nòtres, ni se mettre une rivière à dos par un temps orageux. » Ce noble aveu désarma la critique, et chacun s'cfforça de contribuer au salut de l'armée, qui battit en retraite vers l'Elbe, par Bantzen. Le destin semblait vouloir nous accabler; car peu de jours après que le maréchal Oudinot eut pcrdu la bataille de Gross-Beeren, Macdonald celle de la Katzbach et Van. damme celle de Kulm, les Français éprouvèrent un im- · mense revers. Le maréchal Ney, qui avait remplacé Oudi~ not dans le commandement des troupes destinées à marcher sur Berlin, n'ayant pas des forces assez considé~ rables pour remplir cette mission difficile, fut battu à Jutterbach par le transfuge Bernadotte, et contraint d'abandc;mner la rive droite de I'E!be. L'Empereur revint à Dresde avec sa garde. Les divers corps d'armée aux ordres de MacdonaJd prirent position non Ioin de cette ville, tandis que le maréchal Ney, après avoir refoulé les Suédois sur la rive droite, réunissait ses troupes sur la rive gauche, à Dessau et à Wittemberg. Durant près de quinze jours, de la fin de septembre au commencement d'octobre, l'armée françaisc resta presque immobile autour de Dresde. Mon régimcnt était bivoua. qué près dc Veissig, sur les hauteurs de Pilnit?:, qu'occu. pait une de nos divisions d'infantcric, soutenue par la cavalerie cje Sébastia.ni et d'Exebnans.


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Bien qu'il n'eut pas été conclu d'armistice officiel, la lassitude des deux :Partis établit entre eux une suspension d'armes de fait, dont chacun profita pour se préparerà de nouveaux et plus terribles combats. Ce fut au camp de Pilnitz quc je reçus une lettre du colonel de cavalerie prussiennc auquel j'avais prété un chcval, après qu'il eut élé pris et blessé par des cavaliers de mon régi.ment au début de la bataille de la Katzbach. Cct officier supérieur, nommé M. de Blankensée, ayant été délivré par les sicns lorsque la chance tourna contre nous, n'en était pas moins reconnaissant de ce que j'avais fait pour lui, et afin de me le prouver, il m'envoya dix chasseurs et un lieutenant de mon régiment qui, restés blessés sur le champ de bataille, avaieut été à leur tour faits prisonniers. M. dc Blankensée les avait fait panser, et après les avoir comblés de soins pendant quinze jours, il avait obtenu de ses chefs l'autorisation de les fairc conduire aux avant-postcs français, et me les adressait avec mille remercicments, m'assurant qu'il me devait la vie. J e crois qu'il avait raison, mais je n'en fus pas moins sensible à l'expression de la reconnaissance d'un des chefs de nos ennemis. Tandis que nous campions sur le plateau de Pilnitz, il se passa un fait curieux dont toute la division fut témoin. Dans un moment d'ivresse, un brigadier du 4e de chasseurs avait manqué de respect à son licutenant, et un lancier du 68 , que son cheval mordait avec fureur, ne pouvant lui fairc lacher prise, l'avait frappé au ventre avec des ciseaux, ce qui avait amené la mort dc l'animai. Certainement ces deux hommes méritaient d'étre punis, mais seulement par mesure disciplinaire. Le général Exclmans les condamna à mort dc son autorité privée, et ayant fait monter la division à cheval pour assister à leur exécution, il en forma un grand carré dont trois faces seulemcnt étaient pleines, et sur la quatrième on creusa dcux trous devant lesquels on conduisit les deux patients. Ayant été en course toute la nuit, je rentrais au camp en ce momcnt, et voyant ces lugubres rréparatifs, je ne mis point cn doute que les coupables n eussent été 1ugés et condamn6s. Mais J'appris biCI}tòt qu'il n'en était rien, et, m'approchant d'un cercle formé par le général Exelmans, les deux généraux de brigade et tous les chefs des régiments, j'entendis M. Devence, colone! du 4e dc chas-


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seurs, et M. Perquit, colonel du 68 de lanciers, supplier le général de division de vouloir bien faire gràce aux deux coupables. Le général Exelmans refusait, tout en parcourant au pas le front des troupes pendant qu'on implorait sa clémence. Je n'ai jamais pu me défendre d'exprimer mon indignation quand je vois commettre un acte qui me semble injuste. j'eus peut-étre tort, mais apostrophant les colonels Devence et Perquit, je leur dis qu'ils compromettaient leur dignité en souffrant qu' on promenàt dans le camp comme criminels des hommes de leurs régiments qui n'avaient pas été jugés, et j'ajoutai : « L'Empereur n'a concédé à personne le droit de vie ou de mori, et s'est personnellement réservé celui de faire grace. » Le général Exelmans s'émut en voyant l'effet produit par ma sortie et s'écria qu'il pardonnait au chasseur du 48 , mais que le lancier allait étre fusillé; c'est-à-dire qu'il graciait le soldat qui avait manqué à son lieutenant, et voulait faire exécuter celui qui avait tué un cheval. Pour mettre à mort ce malheureux, on fìt demander dans chaque régiment deux sous-officiers ; mais comme ceux-ci n'ont pas de mousqueton, ils durent prendre ceux de quelques soldats. Dès que cet ordre me fut transmis, je ne répondis pas à mon adjudant-major, qui me comprit; aussi aucun homme du 2'13 ne se présenta pour participer à l'exécution. Le général Exelmans s'en aperçut et ne dit rien I. .. Enfin une détonation retentit, et tous les assistants frémirent d'indignation. Exelmans ordonne alors que, selon l'usage, on fasse défiler les troupes devant le cadavre. On se met en marche. Mon régiment était le second dans la colonne, et j'hésitais pour savoir si je devais le faire passer devant le corps de cette malheureuse victime de la sévérité d'Exelmans, lorsque de grands éclats de rire se fìrent entendre dans le 248 de chasseurs, qui, marchant devant moi, était déjà arrivé sur le lieu de l'exécution. J'envoyai un adjudant pour s'informer de ce qui causait cette joie indécente en présence d'un cadavre, et j'appris bientot que le mort se portait à merveille ! En effet, tout ce qui venait de se pàsser, n'était qu'une parodie inventée pour effrayer les soldats qui seraient tentés de manquer à la discipline ; parodie qui consistait à fusiller un homme à blanc, c'est-à-dire sans balles ! Et pour que le secret de ce simulacre d'exécution fut mieux


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gardé, notre chef cn avait chargé des sous-offi.ciers, aux# queJs on a,v ait distribué des cartouches qui ne contenaient que de la poudre I.. . Mais comme, pour compléter J'illus1on, il fallait quc les troupe-.. vissent le cadavrc, Exclmaos avait prcscrit au lancier, qui dcvait joucr ce r1'>lc dc se jeter la face contre terre d~ qu'on ferait fcu sur lui, de contrcfa.ire le mort, et de s'éloigner de l'o.nnée la nuit suivante avec des habits de paysan et un peu d'argent qu'on lui avait rcmis à cette intention I Mais le soldat, qui était un Gascon des plus madrés, ayant fort bien compris que le général Exclmans outrcpassait ses pouvoirs et n'avait pas plus le droit dc le fusillcr sans jugement que de le .rcnvoycr sans congé, était resté àebottt après la détonation, et refusait dc s'éloigncr, à moins qu'on ne lui délivrat une feuille de route qui le garantit d' étrc arreté par la gendarmerie I En apprenant que c'était ccttc discussion entre le géneral et le prétendu mort qui avait excité lcs éclats de rire du 24° de chasseurs, placé en tHe de la colonne, je ne voulus pas quc rnon régimcnt partidpàt à cettc comédic, qui, selon moi, était bicn plus contrairc à la discipline que lcs fautes qu'on voulait punir ou prévcnir. Jc fis donc faire demi-tour à mes escadrons, et, prenant le trot, je les éloignai dc cctte scène péniblc pour lcs faire rentrcr au camp, où je lcur fis mettre pied à terre. Cct exemple ayant été suivi par tous Ics généraux de brigade et lcs coloncls de la division, Exelmans resta seul avcc le pré~ tendu mort, qui rcprit tra.nquillement le chemin du bivouac, où dès son arrivée il se mit à manger la soupc avec s.cs crunarades, dont les éclats dc rire recommencèrent dc plus belle I... Pendant notre séjour sur le plateau de Pilnitz, les ennemis, surtout lcs Russes, rcçurent de nombreux nmforts, dont le principal, conduit par le général Benningsen, ne comptait pas moins de 60 ooo hommes et se composait des corps de Doctoroff, de cclui de Tolstol et de la réservc du prince Labanoff. Cette réserve vcnait d'au dclà de Moscou et comptait dans scs rangs une très grande quantité dc Tartares et è.e Baskirs, armés seulemcnt d'arcs et dc flèches. Je n'ai jamais compris dans quel but le gouverncment russe amenaii d'aussi loin et à grands frais de tellcs masscs de cavaliers irréguliers qui, n'ayant ni sabrcs, ni Janccs, ni aucunc <'spèce d'armes à feu, ne pouvaient ré-


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sister à dcs troupes réglécs et ne servaient qu'à épuiser le pays et à affamer Jcs corps réguliers les seuls capabks de résister à des ennemis europécns. Nos soldats ne furent nullement étonnés à la vuc de ces Asiatiques à demi Silll· vages qu'ils surnommaient Ics Amours, à cause dc lcurs arcs et de leurs flèchcs I Néanmoins, ccs nouvcaux vcnus, qui ne connaissaient pas encore !es Français, avaient été si exaltés j)ar Jcurs chefs prcsque au~si ignorants qu'eux, qu'ils s'attendaient à nous voir fuir à leur approchc : il leur tardait donc de nous joindrn. Anssi, dès le jour méme dE;. leur arrivée dcvant nos troupes, ils se lancèrent en bandes innombrables sur elles ; mais ayant été reçus partout à coups de fusil et de mousqueton, les Baskirs laissèrent un grancl norobre dc morts sur le terrain. Ces pcrtes, loin de calmer leur frénésie, semblèrent les animer encorc davantage, car, marchant sans ordce, et tous les passages leur étant bons, ils voltigeaient sans cesse autour de nous comme des essaims dc guépes, se glissaient partout, et il dcvenaitfortdifficile dc les joindre. Mais aussi, quand nos cavaliers y parvenaient, ils en faisaient d'affreux massacres, nos lances et nos sabres ayant une immense supériorité sur lcurs flèches ! Toutefois, comme les attaques de ces barbares étaient incessantes et que les Russcs les faisaient soutenir par des détachements de hussards afìn de proflter du désordre que les Baskirs pourraicnt jeter sur quclques points de notre Jigne, l'Empereur ordonna à ses généraux de redoublcr de surveillance et de visiter souvent les avantpostes. Cependant, on se préparait des deux c6tés à reprendre les hostilités, qui, ainsi que jc l'ai déjà dit, n'avaieot été suspendues par aucune convention, mais sculement de fait. Le plus graod calme régnait dans notre camp, lorsqu'un matin où, selon mon habitudc, j'avais mis habit bas et me préparais à me rascr en plcm air devant un petit miroir cloué à un arbrc, je me sens frappé sur l'épaule I... Comme jc me trouvais au milieu de mon régiment, je me retoumai vivement pour savoir quelle était la personne qui se permettait cette familiarité à l'égard de son colonel ... J'aperçus l'Empereur, qui, voulant examiner les positions vo.isines sa.ns donner l'éveil aux ennemis, était venu en poste avec un seul aidc de camp. N'ayant aucun détachement de sa garde, il s'était fait


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suivre d'escadrons choisis par portions égalcs dans tous Ics régiments de la clivision. Ayant pris, sur son ordre, le commandement de l'cscorte, jc marchai toute la journée auprès de lui et n'cus qu'à me loucr dc sa bienvcillance. Comme on se disposait à retourncr à Pilnitz, nous apcrçfunes un· millier de Baskirs qui accouraient vcrs nous de toute la vitesse de leurs petits chcvaux tartares. L'Empereur, qui n'avait pas encore vu des troupes de cc genre~ s'arréta sur un monticule, en demandant qu'on tachat de faire quelques prisonniers. J'ordonnai à cet effet à deux cscadrons de mon régimcnt de se cacher derrière un bouquet de bois, tandis que le surplus continuait à marcher dans une autre clirection. Cette ruse bien connue n'aurait pas trompé des Cosaques, mais elle réussit parfaitemcnt avec lcs Baskirs qui n'ont pas la moindre notion de la guçrre. Ils passèrent donc auprès du bois, sans le faire visiter par quelques-uns des lcurs, et continuaicnt à suivre la colonne, lorsque tout à coup nos escadrons, les attaquant à l'improviste, en tuent un grand nombre et cn prennent une trentaine. J e lcs fis conduire auprès de l'Empereur, qui, après lcs avoir cxaminés, manifesta l'étonncment que lui faisait éprouver la vuc de ces piteux cavalicrs, qu'on envoyait sans autres armes qu'un are et des fièches, combattre des guerriers europécns munis dc sabres, dc lances, <le fusils et de pistolcts !... Ces Tartares Bask:irs avaient des figures cbinoises et portaient des costumes fort bizarrcs. Dès quc nous ffunes rentrés au camp, mes chasseurs s'amusèrcnt à fairc boire du vin aux Baskirs, qui, charmés de cette bonne réception, si nouvelle pour eux, se grisèrent tous et exprimèrent leur joie par des grimaces et des gambades si extraordinaircs qu'un rire homériquc, auquel Napoléon prit part, s'empara dc tous les assistants !.. . Le 28 scptembre, l'Empercur, ayant passé la revue de notrc corps d'armée, me donna les témoignagcs d'uno bienveillance véritablemcnt cxceptionnelle, car lui, qui n'accordait que très rarcmcnt plusieurs récompenscs à J;i fois, mc nomma en mémc temps otficier de la Légion d' honne1ir, baron, et m'accorda une dotation! ... Il combla aussi mon régiment de faveurs, en disant que c'était le scul du c:orps Sébastiani qui se fùt rnaintenu en bon ordre à la Katzbach, eut cnlevé des canons à l'crmemi, et rcpoussé lcs Prussiens partout où il !es avait joints.


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Le 23e de chasseurs fut redevable de cette distinction aux éloges qu'avait faits de lui le maréchal Macdonald, qui, lors de la déroute de la Katzbach, avait cherché un refuge dans les rangs de mon régiment et assisté aux belles charges qu'il fit pour rejeter les ennemis au delà de la rivière. La revue terrninée, et les troupes ayant repris le chemin de leur camp, le général Exelmans passa sur le front de mon régiment et le complimenta à haute voix de la justice que l'Empereur venait de rendre à sa valeur, et, s'adressant particulièrement à ma personne, il s'atta- · cha à faire un éloge véritablement exagéré des qualités du colone!. Cependant l'année française se concentrait aux environs de Leipzig, tandis que toutes les forces des ennernis se dirigeaient aussi sur cette ville, autour de laquelle leur grand nombre leur permettait de former un cercle immense, qui se resserra chaque jour davantage, et qui avait évidemment pour but d'enfermer les troupes françaises et de leur couper toute retraite. Il y eut le I4 octobre un vif combat de cavalerie à Wachau, entre l'avant-garde austro-russe et la nòtre; mais, après des succès balancés, on se replia de part et d'autre dans ses positions respectives, et l'action se termina par ce qu'il y a de plus ridicule à la guerre, une cano:onade qui dura jusqu'à la nuit, sans autre résultat qu'une grande perte d'hommes. L'Empereur, après avoir laissé à Dresde une garnison de 25 ooo hommes, commandés par le maréchal SaintCyr, se rendit à Leipzig, où il arriva le I5 au matin.

. CHAPITRE XXI Napoléon, sourd aux avis du roi de Wurteroberg, se décide i\ coi:nbattre à Leipzig. - Combat de Wachau. - Topographie de Leìpz:ig. Position de n.os troupes. - Surpr-ise avortée des souverains alliés au Keltnberg. - Alternativcs do Ja .journée du 16 octobre.

On ne connaitra jamais bien l'exacte vérité sur la bataille de Leipzig, tant à cause de l'étendue et de la complication du terra.in sur lcqucl on combattit plu-


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sieurs jours, qu'cn raison du nombre immense des troupes de différcntes nations qui prircnt part à ccttc mémorablc affaire. Ce sont principalcment ks documents rclatifs à l'armée française qui manquent, parcc que plusieurs commandants de corps d'arméc, de clivi:,ion, et une partie des chcfs d'état-major, ayant trouvé la mort sur le champ de bataille, ou étant restés au pouvoir dc l'cnnemi, la plupart des rapports n'ont jamais pu etrc terminé.;, et ceux qui l'ont été se resscntcnt de la précipitation et du désordre inévitabies qui présidèrcnt à Jeur rédaction. D'ailleurs, comme à Leipzig j'étais colonel d'un régiment encadré dans une division dont jc dus suivrc tous les mouvements, il ne mc fnt pas possible d'aussi bicn connattrc ceux des autres corps que jc l'avais fait dans lcs campagnes précédcntes, lorsque, étant aidc de camp de clivers maréchaux, j'avais du, par position, avoir connaissance dc l'ensemble général clcs opérations de l'arméc cn portant des ordres sur les diverses parties du champ dc bataille. Je dois donc plus que jamais circonscrirc mon récit et le borner à ce qui est absolument nécessaire pour vous donner un aperçu dcs faits Ics pius importants de la bataille dc Leipzig, dont le ré!'1uJtat eut un1? si grande influence sur lcs destinécs de l'Empereur, dc la Frane.e et de l'Europe. Le ccrcle de fer dans lequcl lrs ennemis se préparaicnt à enfenner l'arméc française n'était point encore complet autour de Lcipzig, lorsquc le roi dc Wurtemberg, homme d'un caractère violcnt, mai5 plcin d'honneur, crut de son devoir de prévenir Napoléon que l'Allemagne entière allait, à l'instigation des Anglais, se soulever contre lui, et qu'il ne lui restait plus que le temps nécessaire pour se rctircr avec ks tronpes françaises derrière le Mein, car toutcs celles dc la Confédération germaruquc l'abandonneraient sous pcu pour se joindre à ses ennemis. Il ajoutait qne lui-mémc, roi de Wurtemberg, ne pourrait s'empécher de les imiter, car il devait enfìn céder à ses sujets qui le poussaicnt à suivre le torrent de l'esprit public allemand, en rompant avec lui pour se ranger du cOté de!. enncmis de la France. L'Empereur, ébranlé par l'avis du plu<: capable comme du plus fidèle dc ses alliés, cut, <lit-on, la pensée <le faire retraite vcrs Ics montagncs de la Tburinge et de la Hes~e, de s 'y couvrir de la dvière de la Saale et d'attcnLdre que les alliés vinssent l'attaquer à lcur désavantage


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dans ces contrées difficiles, boisées et remplies de défilés. L'exécution de ce plan pouvait sauver Napoléon; mais pour cela, il fallait agir promptement, lorsque les armées ennemies n' étaient pas encore entièrement réunies ni assez. rapprochées pour nous attaquerpcndant laretraite ,; . mais au moment de se détcrminer à abandonner une partie de ces conquétes, l'Empereur ne put s'y tésoudre, tant il lui paraissait pénible de laisser croire qu'il se con.. sidérait comme vainc·u, puìsqu'il cherchait un refuge der .. rière des montagnes si dìfficiles à traversar, Le trop de courage de ce grand capitaine nous pcnlit ; il ne consi• déra pas que son armée, très affaiblie par de nombreusea pertes, comptait dans ses rangs beaucoup d'étrangers qui n'attendaìent qu'une occasion favorable pour le ttahir, et qu'elle se trouvait exposée à étre accablée par des forces supérieures dans les i.mmenses plaines de Leip~ zig. li aurait donc bien fait de la conduire dans les mon• tagnes de la Thuringe et de la Hesse, si favorables à la défense, et d'annUler ainsi une partie des fot'ces des rois coalisés. D'aìlleurs, J'approche de l'hiver et là nécessité de nourrir leurs nombrcuses troupes devaient bientòt forcer les ennemiS à se séparer, tandis que l'armée françàise, garantie sur son front et ses flancs par l'extrtme diflkulté dc venir l'attaquer dans un pays hérissé d'obstacles naturels, aurait eu derrière elle les fertiles vallées du Mein, du Rhin et du Necker. Cette position nous auraìt au moins permis de gagnel' du temps et peut-étre de fatiguer les alliés au point de leur faire désirer la paix. Mais la confìance que Napoléon avait en lui, comme dans la valeur de ses troupes, l'ayant emporté sur ces considérations, il prit le parti d'attendre les cnnemis dans Ics plaines de Leipzig. Cette fatale décision était à peinc prise, qu'une seconde lettre du roi de Wurtemberg vint informer l'Empereut que le roi de Bavière, ayant subitement changé de parti, venaìt de pactìser avec les coalisés, et que les dcux années bavaroise et autrichienne, cantonnées sur le bord de l'Inn, s'étant réunies en un seul camp sous les ordres du général de Wrède, marchaìent sur le R.hin; enfìn que le Wurtemberg, bicn qu'à regret, mais contraint par la force de cette armée, était obligé d'y joindre la sienne ; en conséquence, l'Empereur devaìt s'attendre à ce que bientòt 100 ooo hommes cerneraient Mayence et mena.. ceraient les frontières de France.


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A cette nouvelle inattendue, Napoléon crut devoir revenir au projet de se retirer derrière la Saale et les montagnes de la fhuringe; mais il était trop tard, puisque déjà les forces principales des alliés étaient en présence de l'armée française et trop rapprochées d'elle pour qu'il fùt possible de la mettre en retraite sans qu'elle fùt attaquée pendant ce mouvement difficile. L'Empercur se détermina donc à combattre I... Ce fut un grand malheur, car l'effectif des troupes françaises ou alliécs de la France que Napoléon avait réunies autour de Lcipzig ne s'élevaient qu'à 157 ooo hommes, dont seulement 29 ooo de cavalerie, tandis que le prince de Schwarzcnberg, généralissime des ennemis, disposait dc 350 ooo combattants dont 54 ooo de cavalerie !... Cette armée immense se composait de Russes, Autrichiens, Prussiens et Suédois, que l'ex-maréchal français Bernadotte conduisait contre ses compatriotes, contre ses anciens frères d'armes I Le nombre tota! des combattants des deux partis s'élevait à 507 ooo hommes, sans compter les troupes laissées dans les places fortes. La ville de Leipzig, l'une des plus commerçantes et des plus vastes de l' Allemagne, est placée vers le milieu de la vaste plaine qui s'étend depuis l'Elbe jusqu'aux montagnes du Harz, de la Thuringe et de la Bohéme. La situation de cette contrée l'a presgue toujours rendue le théàtre principal des gucrres qui ont cnsanglanté la Germanie. La petite rivière de l'Elster, qu'on pourrait nommer un ruisseau, tant elle est peu large et peu profonde, coule du sud au nord jusqu'à Leipzig, dans une vallée peu encaisséc, au milieu dc prairics humides. Ce cours d'eau se divise en un grand nombre de bras, qui opposcnt un véritable obstacle aux opérations ordinaires de la guerre et néccssitent une infmité <le ponts pour mettre en communication lcs villages qui bordent la vallée. La Pleissc, autre rui!;seau de la méme nature, mais encorc plus faible que l'Elstcr, coule à une lieue et demie de celu1-ci, auquel elle se joint sous lcs murs de Leipzig. Au nord de la ville vient se jeter la Partha, faiblc ruisseau qui serpente dans un vallon étroit et présente à chaque pas des gués ou de pelits ponts à traverser. Leipzig, se trouvant au confluent dc ces trois ruisseaux et presque entouréc vers le nord et l'ouest par leurs bras multipliés, est ainsi la clef du terrain occupé par leurs


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rives. La ville, peu considérable, était à cctte époque environnée par une vieille muraille, percée par quatre grandes portcs et trois petites. La route de Lutzen par Lindenau et Markranstadt était la seule par laquelle l'armée française put encore communiquer librement avec ses derrières. C'est dans la partie du terrain situéentre la Pleisse et la Partha que se livra le plus fort de la bataille. On y remarque le Kelmberg qui est un mamelon isolé, surnommé la redoute suédoise, parce que, dans la guerre de Trente ans, Gustave-Adolphe avait établi quelques fortifi.cations sur ce point, qui domine au loin toute la contrée. La bataille de Leipzig, commencée le r6 octobre r8r3, dura trois jours; mais l'engagement du r7 fut infiniment moins vif que ceux du r6 et du r8. Sans vouloir entrer dans les détails de cette mémora.ble affaire, je crois devoir néanmoins indiquer les principales positions occupées par l'armée française, ce qui donnera une idée générale de cclles des ennemis, puisque chacun de nos corps d'armée avait en face de lui au moins un corps étranger et souvent deux. Le roi Murat dirigeait notre aile droite, dont l'extrémité s'appuyait à la petite rivière de la Pleisse, auprès des villages de Connewitz, Dolitz et Mark-Kleeberg que le prince Poniatowski occupait avec ses Polonais. Après ceux-ci et derrière le bourg de Wachau, se trouvait le corps du maréchal Victor. Les troupes du maréchal Augereau occupaient Doscn. Ces divers corps d'infanterie éta ·.cnt flanqués et appuyés par plusieurs masses de la cavajerie des généraux Kellermann et Michaud. Le centre, aux ordres directs de l'Empereur, se trouvait à Liebert-Wolkwitz. Il était composé des corps d'infanterie du général Lauriston, ainsi que de celui du maréchal Macdonald, ayant avec eux la cavalerie de Latour-Maubourg et de Sébastiani. (Mon régiment, qui faisait partie du corps de ce demier général, était placé en face du monticule de Kelmberg ou redoute suédoise.) L'aile gauche, commandée par le maréchal Ney, se formait du corps d'infantcrie du maréchal Marrnonf, ainsi que de ceux des généraux Reynier et Souham, .,soutenus par la cavalerie du due de Padoue. Elle occupait Taucha, Plaussig et les rives de la Partha. Un corps


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d'observation, fort de 15 ooo hommcs, aux ordrcs du général Bertrand, était détaché au dclà dc Leipzig pour garder Lindenau, Lindcnthal, Gohlis, les passagcs de l'Elster et la route de Lut1.en. A Probsthcyda, dcrrière le centrc, se trouvait, aux ordres du maréchal Oudinot, la ré;crve composéc de la jeune, dc la vicille garde, et dc la ca.valerie de Nansouty. Le vénérable roi de Sa.xc, qui n'avait ras voulu s'éloigner de son ami l'empercur des F rançais, était resté dans la ville dc Leip1.ig avec sa gardc et plusicurs régimcnts françai!'l qu'on y avait laissés pour y maintcnir l'ordre. Pendant la nuit du I5 au I6, les troupcs du maréchal Macdonald avaient fait un mouvemcnt pour se conccntrer sur Liebcrt-Wolkwit1. en s'éloignant du Kelrnberg, ou redoute suédoise ; mais cornme on ne voulait cepcndant pas abandonner ce poste aux ennemis avant la fin do la nuit, je rcs;us l'ordre de le survciller jusqu'au petit point du jour. La mission était fort délicate, car, pour la remplir, je dcvais mc porter en avant avec rnon régi• ment jusqu'au pied du monticule, pendant que l'année françaisc se rctirerait d'une demi-lieue dans la dircction opposéc. J'allais courir le risque dc me voir ccrné et méme enlevé avec toute ma troupe par l'avant-garde ennernic, dont. !es éclaireurs ne manqueraient pas de gravir le sommet du monticule, dès que Ics prcmièrcs lneurs de l'aurore lcur pcrmcttraicnt d'apcrcevoir ce qui se passait dans de vastcs plaines situées à leurs pieds et occupées par l'année française. Le temps était SU\ rbe, et, malgré la nuit, on y voyait passablement à la , ' '"'tté des étoiles; mais, comme en pareil cas on aperçoit infiniment mieux de bas en haut les hommes qui arrivent sur une hautcur, tandis qu'ils ne peuvent eux-mémes aperci~voir ceux qui sont en bas, je portai mcs cscadrons le plus près possible du monticule, afin que l'ombre projetée par le sommet cacM.t mes cavaliers, et après avoir prcscrit le plus profond silence et une pnrfaite immobilité, j'attendis Ics événements. Le hasard fut sur le pomt d'cn produire un qui eut été bicn heureux pour la France, pour l'Empcreur, et eùt rcndu mon nom à tout jamais célèbre I... Voici le fait. Une demi-hcure avant Ics premières lueurs de !'aurore, trois cavalicrs, venant du còté de~ ~nncmis, grimpent à petits pas sur le monticulc de Kelmberg, d'où ils ne pouvaicnt nous aperccvoii, tandis que nous distinguions


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parfaitemcnt leur silhouette et entendions leur convcrsation. Ils parlaient français : l'un était Russe, les deux autres Prussicns. Le premier, qui paraissait avoir autorité sur ses compa~11011s, ordonna à l'un d'eux d'alkr prévenir Leurs M a1estés qu'il n'y avait aucun Français sur ce point-là et qu'e!Jes pouvaient monter, car dans quelques minutes on apcrcevrait toute la plaine ; mais qu'il fallait profiter de ce moment pour que lcs Français n'envoyassent pas des tirailleurs de ce coté... L'officicr auquel s'adressaient ces paroles fit observer que les escortes, marchant au pas, étaient encore bieR éloi~ées. « Qu'importe, lui fut-il répondu, puisqu'il n'y a ic1 personne que nous I » A ccs mots, ma troupe et moi redoublàmcs d'attention et apcrçOmes bientòt, sur le haut du monticule, une vingtaine d'officiers ennemis, dont l'un mit pied à terre. Quoique. en établissant une embuscadc, je n'eusse certainement pas la prévision dc faire une bonne capturc, j'avais cependant prévcnu mes offi.ciers quc, si l'on voyait 4.uelques enncmis sur la redoutc suédoise, il faudrait, au s1gnal que jc ferais avec mon mouchoir, que deux escadrons contournassent ce monticule, l'un par la droite, l'autre par la gauchc, afin de cerner les ennemis qui se seraient ainsi hasar<lés à venir si près de notre arméc. J 'étais clone plein d'espoir, lorsquc l'ardeur immodérée d 'un de mes cavaliers fit échouer mon projet. Cet homme, ayant par hasard laissé tomber la lame de son sabre, prit à l'instant sa carabine en main, et, de crainte d'étrn en retard lorsque je donnerais le signal de l'attaque, il tira au bcau milieu du groupe étranger et tua un major prussien. 'Vous pensez bien qu'en un clin d'reil tous les offi.ciers ennemis, qui n'avaient d'autre garde que quelques or• donnances et se voyaicnt sur le point d'~tre environnés par nous, s'éloignèrcnt au grand galop. Nos gens ne purent les suivre bien loin, dc crainte de tomber ewc• mémes dans les main~ des escortes qu'on entendait accourir. Mcs chasseurs prircnt néanmoins dcux oflìciers, dont on ne put tircr aucun rénscignement. Mais j'appris depuis, par mon ami le baron de Stoch, colonel dcs gardes du grand-duc de Darmstadt, quc l'empereur Alexandre de Russic et le roi dc Prusse se trouvaient au nombre dcs offi.ciers qtti avaient été sur le point de tomber aux mains des Français auprès dc la rcdoutc suédoise.


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Cet événement aurait alors changé les destinées dc l'Europe. Le hasard en ayant décidé autrement, il ne me restait plus 9iu'à me retirer lestemcnt, avec tout mon monde, vers 1 armée française. Le 16 octobre, à huit heures du matin, les batteries des alliés donnèrent le signal de l'attaque. Une vive canonnade s'engagca sur toute la ligne, et l'armée alliée marcha sur nous de tous les points. Le combat commença à notre droite, où les Polonais, repoussés par les Prussiens, abandonnèrent le village dc Mark-Kleeberg. A notre centrc, Ics Russes et les Autriclùcns attaquèrent six fois Wachau et Liebert-Wolkwitz, et furent constamment battus avec dc très grandes pertes. L'Empereur, regrettant sans doute d'avoir abandonné le matin la redoute suédoise que les ennemis avaient occupée et d'où leurs artilleurs faisaient pleuvoir sur nous une gréle de mitraille, ordonna de se réemparer de ce monticule, ce qui fut promptemcnt cxécuté par le 22e d'infanterie légère, soutenu par mon régiment. Ce premier succès obtenu, l'Empereur, ne pouvant agir sur les ailes des ennemis qui, par leur supériorité numérique, présentaient un front trop étendu, résolut de !es occuper à leurs extrémités, pendant qu'il essayerait de percer leur centre. En conséquence, il dirigea sur Wachau le général Mortier avec deux divisions d'infanterie, et le maréchal Oudinot avec la jeune garde. Le général Drouot, avec soixante bouchcs à feu, soutenait l'attaque, qui réussit. De son cOté, le maréchal Victor enfonça et mit en déroutc le corps russe, commandé par le prince Eugène de Wurtembcrg; mais, après dcs pertes considfaables, celui-ci rallia son corps à Gossa. En ce moment, le ~néral Lauriston et le maréchal Macdonald débouchant de Liebert-Wolkwitz, l'enncmi fut culbuté, et les Français s'emparèrent du bois de Grosspossnau. Le général Maison reçut une blessure en s'emparant de ce point important. En vain la nombrcuse cavalerie autrichiennc du général Klenau, soutenue par un pulk de Cosaques, essaya de rétablir le combat; elle fut culbutée et mise en désordre par le corps de cavalerie du général Sébastiani. Le combat fut des plus acharnés ; mon régiment y prit part ; je perdis quelques hommes, et mon premier chef d'escadrons, M. Pozac, fut blessé d'un c.oup dc lance à


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la poitrine, pour avoir négligé de la garantir, selon l'usage, avec son manteau routé en fourrageur. , Cependant, le prince de Schwarzenberg, voyant sa ligne fortement ébranlée, fit avancer ses réserves pour la soutenir, ce qui détermina l'Empereur à ordonner une grande charge de cavalerie, à laquelle prirent part les deux corps de Kellermann, de Latour-Maubourg et les dragons de la garde. Kellermann renversa une division de cuirassiers russes ; mais, pris en flanc par une autre division, il dut se replier sur les hauteurs de Wachau, après avoir enlevé plusieurs drapeaux à l'ennemi. Le roi Murat fit alors avancer de l'infanterie française, et le combat se renonvela. Le corps russe du prince de Wurtemberg, enfoncé derechef, perdit vingt-six pièces de canon. Ainsi maltraité, le centre de l'armée ennemie pliait et all~it étre enfoncé, lorsque i'empereur de Russie, · témoin de ce désastre, fit avancer rapidement la nombreuse cavalerie dt sa garde, qui, rencontrant les escadrons de Latour-Maubourg dans le désordre qui suit toujours une charge à fond, les ramena à leur tour et reprit aux Français vingt-quatre è.es canons qu'ils vevaient d'enlever. Ce fut dans cette charge que le général Latour-Maubourg eut la cuisse emportée par un boulet. Cependant, comme aucun des deux partis n'avait obtenu d'avantages marquants, Napoléon, pour décider la victoire, venait de lancer sur le centre ennemi la réserve composée de la vieille garde à picd et à cheval et d'un corps de troupes fraiches arrivant de Leipzig, lorsqu'un régiment de cavalerie ennemic, qui s'était glissé ou égaré sur les derrières des Français, jeta quelque inquiétude parmi nos troupes en mouvement, qui s'arrétèrent, se formèrent en carré pour ne pas étre surprises, et, avant qu'on ait pu conna1tre la cause de cette alerte, la nuit vint suspendre sur ce point les opérations militaires. D'autres événements s'étaient passés sur l'extréme droite dcs Français. Pendant toute la journée, le général Merfeld avait inutilement tenté de s'emparer du passage dc la Pleisse, défendu par le corps de Poniatowski et ses Polonais ; cepcndant vers la fin du jour, il parvint à se rendre maitre du village de Dolitz, ce qui compromettait notre aile droite ; mais les chasseurs à pied de la vieille garde, conduits par le général Curial, étant accourus de la réserve au pas de charge, culbutèrent les Autrichiens


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au delà dc la rivière et lcur firent quelques centaines de prisonnicrs, panni lesqucls se trouvait le général Merfeld, qui tombait pour la troisième fois au pouvoir des Français. Quoique les Polonais se fussent laissé enlever Dolitz, l'Empcreur, pour relever leur moral, crut devoir donner le ba.ton de marécha! de France à leur chef, le prince Poniatowski, qui ne jouit pas longtemps de l'honneur de le porter. De l'autre c6té de la rivière dc l'EJster, le général au• trichien Giulay s'était emparé du village de Lincfonau, après sept heures d'un combat acharné. L'Empcreur, informé de ce grave événemcnt, qui compromettait la retraite <le la majeure partie de ses troupcs, fit attaquer si vigoureusement Lindcnau par le général Bertrand que ce poste fut repris à la balonnette. A notre gauche, l'impatience de Ney faillit amcner une grande catastrophe. Ce maréchal, qui commandait l'aile gauche, placée par l'ordre de l'Empereur, voyant qu'à dix heures du matin aucune troupe ne paraissait devant lui, envoya de son autorité privée, sous la conduite du général Souham, un de ses corps d'armée à Wachau, où le combat paraissait fortement engagé; mais, · pendant ce mouvement irréfìéchi, le maréchal prussien Bliicher, dont la marche avait été retardée, parut avec l'armée dc Silésie et s'empara du village de Mockern. Alors Ney, qui, diminué d'une partie de ses troupes, n'avait plus à sa disposition que le corps de Marmont fut obHgé, sur le soir, de se replier jusque dans les murs de Leipzig et de se borner à défendre le faubourg de Halle. Les Français perdirent beaucoup de monde dans cct engagemel'lt, qui produisit d'ailleurs un fort mauvais effet sur ceux de nos soldats qui, placés en avant ou sur les flancs de Leipzig, entendaient le canon et la iusillade derrière eme. Cependant, vers les huit heures du soir, le combat cessa totalement de part et d'autre, et la nuit fut tranquille.


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CHAPITRE XXII Vaine tentative d'arrnistice. - Barnille du 18 octobre. - Bernadotte comb:.it contre nous. - Défection dea Saxoos. - Loyaut6 du roi de Wurtembcrg. - Résultat indécis du combat.

Cette première journée avait laissé la victoire indécise ; cependant elle était à l'avantagc des Français, puisquc, avec des forces infinimcnt moins considérables, ils avaicnt non seulcment tenu téte aux coaJisés, mais les avaient chassés d'une partie du terrain qu'ils occupaient la veille. ùs troupes des deux partis se prépar.aicnt à rcnouvcler le combat le lcndemain matin ; mais, contrairement à leur attente, la journée du 17 s'écoula sans qu'aucun mouvcment hostile eùt lieu de part ni d'autre. ùs coa,. lisés attendaient l'arrivée de l'armée rnsse de Pologne, ainsi quc des troupcs qu'amenait le prince royal de Suède, Bernadotte, ce qui devait accroitre infiniment lelll"3 forces. Dc son coté, Napoléon, rcgrcttant d'avoir rejeté les propositions de paix qui lui avaient été faites deux mois auparavant, pendant l'armistice, espérait quelque résultat d'une mission' pacifique qu'il avait cnvoyée la nuit précédcnte aux souverams alliés par le général autricbien comte de Merfcld, qui venait d'étre fait prisonnier. Il se produit quelquefois dcs séries de faits bien étranges. Le comte dc Merfold était le méme qui, scize ans auparavant, était venu demander au général Bonaparte, alors chef dc l'armée d'Italie, le célèbre armistice de Léoben. C'était lui qui avait rapporté à Vienne le traité de paix conclu entre le gouvcrnemcnt autrichien et le Directoire, rcprésenté par le général Bonaparte. C'était lui qui, dans la nuit de la bataille d' Austerlitz, avait transmis à l'cmpereur des Français Ics proposi_.. tions d'armistice faites par l'cmpereur d' Autriche, et comme la singuli_ère desttnée du général Meneld le conduisait de nouveau vers Napdéon au moment où ccluici a•·ait à son tour besoin d'armistice et de paix, l'Em~tcur sourit à l'espoir que cet intcrmédiaire amènemit


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encore le résultat qu'il désirait. Mais lcs choses étaient trop avancées pour que les souverains allìés consentissent à traiter avec Napoléon. dont la proposition seule dénotait un grand embarras. Aussi, quoiqu'ils n'eussent pu nous vaincre dans la bataille du 18, ils ne perdirent pas l'espoir de noU$ accabler par un nouvel effort de leurs troupes supérieures en nombre, et comptaient beaucoup sur la défection des corps allemands qui se trouvaient encore parmi nous, et dont les chefs, tous membres de la société secrète du Tugenbund, profitèrent du repos que donna l'espèce d'armistice du 17, pour se concerter sur la manière dont ils devaient exécuter leur insigne trahison. La mission du comte de Merfeld n'obtint méme pas de réponse. Le 18 octobre, dès le matin, l'arrnée des coalisés commença l'attaque contre nous. Le 2 8 corps d'armée de cavalerie, dont mon régiment faisait partie, se trouva placé, comme il l'avait été le 16, entre Liebert-Wolkwitz et le Kelmberg, ou redoute suédoise. Le combat, engagé sur tous les points, fut surtout terrible vers notre centre, au village de Probstheyda, qu'attaquèrent à la fois un corps russe et un corps prussicn ; tous deux furent repoussés avec des pertes immenses. On se battait sur tous les points. Les Russes attaquèrent très vivement Holzhausen, que Macdonald défendit avec succès. Vers onze heures, on entendit une canonnadc en arrière de Leipzig, du còté de Lindenau, et l'on apprit que, sur ce point, nos troupes venaient de rompre le cercle dans lequel l'ennemi se flattait d'enfermer l'armée française, et que le corps du général Bertrand marchait sur Weissenfeld, dans la direction du Rhin, sans quc l'ennemi eut pu l'en empécher. L'Empereur prescrivit alors d'évacuer les équipages vers Lutzen. Cependant, le plateau de Leipzig était, vers Connewitz et Lossnig, le théatre d'un épouvantable engagement : la terre répétait au !oin le bruit des feux précipités d'un millier de canons. Les ennemis tentaient de forcer le passage de la Pleisse. Ils furent repoussés, bien gue les Polonais eussent fait manquer quelques-unes des charges à la baionnette de notre infanterie. Alors, le 1er corps de cavalerie française, voyant les escadrons autrichiens en ~russiens venir au secours de leurs alliés, sortit de dernère le village de Probstheyda, et, se précipitant au milieu des ennemis, il les enfonça


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et les poursuivit jusque sur leurs réserves, qu'amenait le prince Constantin de Russie. Les alliés, encore enfoncés sur <.e point, réunirent des forces immenses pour en• lever Probstheyda; mais ces formidables masses y furent si bien reçues par quelques-unes de nos divisions d'infanterie et par !es chasseurs à pied de la vieille garde, qu'elles reculèrent promptement. Nous perdu:nes là les généraux Vial et Rochambeau. Celui-ci venait d'étre nommé maréchal de France par l'Empereur. Bernadotte, prince de Suècle, n'avait point encore combatto contre les Français, et paraissait, dit-on, indécis; mais enfin, stimulé et méme menacé par le maréchal prussien Blucher, il se détennina à passer la Partha audessus du village de Mockau, à la téte des troupes suédoises et d'un corps russe placé sous ses ordres (r). Lorsqu'une briga,de de hussards et de lanciers saxons, postés sur ce point, vìt arriver les Cosaques qui précédaient Bernadotte, elle marcha vcrs eux comme pour les charger; mais faisant tout à coup volte-face et oubliant t quoi ils exposaient leur vieux roi, notre allié, qui se trouvait au milieu des troupes de Napoléon, les infàmes Saxons dirigèrent leurs fusils et leurs canons-contre les · Français ! La téte d'armée conduite par Bernadotte, suivant la rive gauche de la Partha, se dirigea vers Sellerhausen, défendu par Reynier. Ce général, dont le corps d'armée était presque entièrement composé de troupes provenant des contingents allemands, ayant été témoin de la désertion de la cavalerie saxonne, se défiait de l'infanterie de cettc nation, qu'il avait placée près de la cavalerie de Duruttc, afin de la contenir ; mais le maréchal Ney, trop confiant, lui prescrivit de déployer les Saxons et de Ies envoyer soutenir un régiment français qui défendait le village de Paunsdorf. Mais à peine les Saxons furent-ils à quelque distance des troupes françaiscs, que, apercevant dans la plaine de Paunsdorf les enseigncs prussiennes, ils se précipitèrent vers elles au pas de coursc, ayant à leur téte l'indigne général Russe!, leur chef. Quelques offi.ciers (1) Le comte de Rochechouart nous raconte d'une façon très pittoresque la mission qu'il eut à remplir auprès de Bernadotte, qui hésitait encore à passer l'Ell)e au mois de septembre; il nous décrit également sa rencontre avec le prince royal de Suède, • superbe au milieu de la mitraille, entouré de morts et de blessés... •, sur le champ de bataille de Leipiig. (Note de l'éditeur.}

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frança1s, ne pouvant comprendre uno parcille trahison, pcnsaient que les Saxons a!Jaient attaquer les Prussiem, ; aussi le général Gressot, chef d'état-major de Reynier, courut-il vers eux pour :tnodércr ce qu'il croyait étrc uu ~xcès d'ardeur ; mais il ne trouva plus devant lui que des enncmis. Cette défcction d'un corps d'armée tout entier, qui produisit un vide effrayant dans le centre de l'armée française, eut, de plus, le grave inconvénient de ranimer l'ardeur des alliés, et, sur-le-champ, la cavalerie wurtetnbergeoise suivi.t l'exemple des Saxons. Non seulement le prince de Suède Bcrnadottc accueillit dans ses rangs les perfides Saxons, mais il réclama le secouts de leur artilleric pour augmcnter l'effet de la sienne, et supplia méme l'ambassadcur anglais dc lui préter la batterie de fusées à la Congrève qu'il avait amenéc avcc lui, et que l'ancicn maréchal de France fit diri• ger su.r les Français. A peine le corps saxon fut-il dans Jes rangs des ennemis, qu'il signala sa trahison en faisant contre nous une décharge générale de toute son artillerie, dont le com• mandant s'écria, en arrivant parrni·les Russes, « qu'après avoir bn1lé la rnoitié de ses rnunitions pour les Français, il allait tirer le reste contre cux I» En effct, il lança sur nous une grèle de projectiles, dont mon régimcnt reçut une très large part, car je perdis là une trentaine d'hommes, au nombre desqucls était le capitaim: Bertin, offider du plus grand mérite : ce brave cut la téte emportée par un boulet. C'était cependant Bemadotte, un Français, un homme auquel le sang français avait procuré une couronne, qui nous portait ainsi le coup de gràce ! Au milieu de cette déloyauté générale, le roi de Wurtemberg présenta une bonorable exception, car, ainsi qne je l'ai déjà dit, il avait prévenu Napoléon quc les circonstances allaient le forcer à abandonner son parti ; mais, méme après qu'il eut pris cette suprème décision, il mit dans son cxécution les procédés les plus loyaux, en prescrivant à celles de ses troupes placécs dans son voisinagc de n'agir contre les Français qu'après leur avoir dénoncé les hostiJités dix jours d'avance, et, bien que devcnu ennemi de la France, il cbassa de son armée le général, ainsi que plusieurs oflìcicrs wurtembergeois, qui avaient entralné ses troupes d,1.ns Ics rangs des Russes pendant la bataille de Leipzig, et rctira toutes lcs décorations aux régiments lxansiugca,


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Cepcndant Probsthcyda continuait à étre le thé/ltre de la lutte la plu..; mcurtrièrc. La vicillc garde, déployée derrière le village, se tcnait prete à voler au ,;ccours dc ses défcnseurs. Le corps prussien dc Bulow, ayant essayé de fa ire un mouvement en avant, fut écrasé; mais nous perdimcs dans cc combat le brave général Dchnas, militairc distingué et homme des plus honorahles, qui, brouillé avcc Napoléon dcpuis la création dc J'Empire, avait passé dix ans dans la rctraite, mai5 avait sollicité du service dès qu'il avait vu sa patrie en dangcr. Au milieu d'une r..ffreuse canonnadc et dc vives attaqurs partiellcs, les Français se maintenaient sur toute la lignc de leurs positions. .Ainsi, vers la gauche, le maréchal Macdonald et le général Sébastiani avaient conservé le terrain situé cntre Probsthcyda et Stòttcritz, malgréles nombreuses attaqucs des Autrichiens de Klenau et des Russes de Doctoroff, lorsque tout à coup celles de nos troupes qui étaient placécs sur ce point furent assaillies pur une charge dc plus de 20 ooo Cosaqucs et Baskirs. Les efforts de ces dcrniers portèrent principalement sur le corps de cavalerie du général Sébastiani. En un clin d'ceil, les barbares entourèrent à grands cris nos escadrons, contre lesquels ils lancèrent des milliers de flèches, qui ne nous causèrcnt quc très peu dc pertcs, parce que les Baskirs, étant totalement irréguliers, ne savent pas se formcr en rangs et marchent tumultue-csement comme un troupeau de moutons. Il résulte de ce désordre que ces cavaliers ne peuvent tirer horizontalement devant eux sr..ns tuer ou blesser ceux de leurs camarades qui les précèdent. Les Baskirs lancent donc leurs flèches paraboliquement, c'est-à-dire en l'air, en leur faisant décrire une courbe plus ou moins grande, selon qu'ils jugent quc l'ennemi est plus ou moins éloigné; mais cette manière dc lanccr !es projectiles ne permettant pas de viser exactement pendant le combat, les neuf dixièmes des flèches s'égarent, et le pctit nombre de celles qui atteigncnt Ics cnnemis ayant usé pour s'élever cn l'air prcsque toute la force d'impulsion que la détente de l'arc leur avait communiquée, il ne leur r~te plus en tomb:int que celle de leur propre poids, qui est bien faiblc ; aussi ne font-elles ordinairement guc de fort légères blessurcs Enfin, !es Baskirs n'ayant :iucuue a .. trc arme, c'est incontestablem<>nt la troupe la moins dange reutc qui ex:i&te au monde.


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Cependant, comme ils arriv.aient sur nous par rnyriades, et que plus on tuait de ccs guépes, plus il en survenait, !'immense quantité de flèches dont ils couvraient l'air devait nécessairement, dans le nombre, faire quelques blessures gravcs; ainsi, un de mes plus braves sous-officiers légionnaires, nommé Meslin, cut le corps traversé par une flèche qui, entrée par la poitrine, lui sortait da~ le dos ! L'intrépide Meslin, prenant la flèche à deux mains, la cassa et arracha lui-méme les deux tronçons de son corps, ce qui ne put le sauver : il succomba peu d'instants après. C'cst, je crois, le seul exemple de mort que l'on puisse citerà la suite d'un coup de flèche tiré par un Baskir. Mais j'eus plusieurs hommes et chevaux atteints, et fus moi-méme blessé par cette arme ridicule. J'avais le sabre à la main,; je donnais des ordres à un officier et j'étendais le bras pour lui indiquer le point vers lequel il devait se diriger, lorsque je sentis mon sabre arrété par une résistance étrange, et éprouvai une 1égère douleur à la cuisse droite, dans laquelle était implantée d'un pouce dans les chairs une flèche de quatre pieds de long dont l'ardeur du combat m'avait empéché de sentir le coup. Jc la fìs extraire par le docteur Parot et placer dans une des caisses de l'ambulance régimentaire, car je voulais la conserver comme monument curieux; je regrette qu'elle se soit égarée. Vous comprenez bien que pour une blessure aussi légère, je ne m'éloignai pas de mon régiment, d'autant plus que le moment était fort critique... En effet, !es renforts amenés par Bernadotte et Blticher attaquaient vivement le bourg de Schonfeld, situé non loin du lieu où la Partha entre dans la ville de Leipzig. Les généraux Lagrange et Friederichs, qui défendaient ce point important, repoussèrent sept assauts et chassèrent sept fois !es a-lliés des maisons qu'ils .avaient enlevées. Le général Friederichs fut tué dans ce combat; c'était un excellent et très brave officier, qui joignait à ces qualités morales l'avantage d'étre le plus bel homme de toutes les armées françaises. Cepen<l,ant, !es ennemis allaient peut-ètre se rendre maitres de Schonfeld, lorsque le maréchal Ney vola au secours dc ce village, qui resta au pouvoir des Français. Le maréchal Ney reçut à l'épaule une contusion qui le força de quitter le champ tj.e bataille. Quand la nuit vint, les troupes des deux armées étaient


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sur une grande partie de la lignc dans la méme position ~u'au commenccment de la bataillc ; ce soir-là, les cavahers de mon régiment, ainsi que ceux de toutes les divisions du corps de Sébastiani, attachèrent leurs chcvaux aux mémes piquets qui lcur avaient servi à la fin des trois journées précédentcs, et presque tous les bataillons occupèrent les mémes bivouacs. Ainsi cette bataille, dont les ennemis ont tant célébré le succès, fut indécise, puisque, bien inférieurs en nombre, ayant contrc nous presque toutes les nations de l'Europc, et comptant une foule de traìtres dans nos rangs, nous ne perdìmes pas un pouce de terrain! ... Aussi le général anglais sir Robert Wilson, qui se trouvait à Leipzig en qualité de commissaire britannique, et dont le témoignage ne peut étre suspecté de partialité, dit-il au sujet de cette bataµIe : « Malgré la défection de l'armée saxonne au milieu du combat, malgré le courage ardent et persévérant des troupes alliécs, on ne put enlcver aux Français un s~ul des villages qu'ils se proposaient de garder comme essentiels à leur position. La nuit termina l'action, laissant aux Français, surtout aux défenseurs de Probstheyda, la gioire d'avoir inspiré à leurs ennemis une généreuse envie !... » Après le coucher du soleil, au moment où commençait l'obscurité, je reçus l'ordre de faire cesser sur le front de mon régiment ce tiraillement inutile qui suit ordinairement les engagements sérieux. Ce n'est pas sans peine que l'on parvicnt à séparer alors les hommes des deux partis qui viennent dc combattrc les uns contre les autres, d'autant plus que, pour ne pas faire connaitre cette disposition aux cnnemis, qui pourraient en profìter pour fondre à l'improvistc sur nos avant-postes, on ne se sert ni de tambours ni de trompettes pour prescrire aux tirailleurs de cesser le feu et de se réunir pour rejoindre leurs régiments ; mais on fait prévenir à voix basse les chefs des pelotons, qui envoient des sous-officiers chercher en silence les petits postcs. Lcs ennernis, de leur c6té, agissant de méme, le fcu diminue insensiblement et fmit bientòt entièremcnt. Afin de m'assurer qu'on n'oubliait aucunr vedette sur le terrain et que cette petite retraite vers le bivouac était exécutée rn bon ordre, je la faisais habituellement diriger par un adjudant-major. Celui qui était d~ service cc soirlà S<' nommait le capitainc J oJy, militairc instruit, fort capablc et d'un grand courage, mais un peu obstiné. Il


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en avait donné des preuves quelques mois avant la bataille, lorsque, clwrgé de distribucr aux officiers des chevaux de remonte dont l'Empereur faisait présent à ceux d'entre eux qui avaient fait la campagne de Russie, M. J oly, malgré mes observations et celles <le ses amis, avait choisi pour lui un superbe chcval blanc, dont ni moi ni aucun de mes camaradcs n'avions voulu à cause de sa robe trop éclatante, et que j'avais d'abord mis aq rang des trompcttes. Aussi, le soir de la bataille de Leipzig, au momcnt où M. Joly, en remplissant ses fonctions, marchait au pas den-iérc la tigne des tiraillcurs, la blancheur de sa monture fut si bien rcmarquée par les ennemis, malgré l'obscurité, que le cheval et le maìtre furent tous deux très grièvement blessés. Le capitaine avait reçu une balle au trave.rs dt1 corps et mourut pendant la nuit, dans une maiso~ du faubourg de Halle, où j'avais fait transporter la veille le commandant Pozac. Bien que la blessure de celui-ci ne fut pas dangereuse, il se déwlait en pensant que probablement l'armée française s'éloignerait et qu'il resterait prisonnier des ennemis, qui s'empareraient alors du sabre d'honneur qui lui avait été donné par le premier Consul après la bataille de Marengo, lorsqu'il n'était encore que sous-officier; mais je calmai ses justes regrets en me chargcant du glorieux sabrc, qui, transporté par un des cbirurgiens du régiment, fut remis à Pozac à son retour en France.

CHAPITRE XXIII Situation pritique, - Péfaut de prévoyance dans l'orgaoisation de l~ retraite. - Adieux du roi de Saxe. - Magnanimité exagérée de Napoloou. - Lcs alliés pénètrent dans Leipzig. - Ruplure préma turée du pont de l'Elster. - Quel fut le sort de mon régiment.

Le calme de la nuit ayant enfìn succédé dans les champs de Leipzig à la terrible bataille dont ils venaient d'ètre témoins, les chefs des deux partis purent examiner leur position. Celle de l'empereur Napoléon était la plus défavorable : en effet, si l'on a blamé ce_ g.rand hommc dc ne


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s'étre pas retiré derrière la Saale huit jours avant la bataille, lorsqu'il pouvait encorc évitcr de compromettre le salut 4e son arméc, autour de laquelle dcs forccs infi: niment plus nombrcuscs que ks iicnnes allaient former un grand cercle de for, à plus forte raison beaucoup de militaircs ont-ils dé:,;approuvé les opérations de l'Empercur, lorsqu'à Leipzig il se laissa complètement cerner sur le ch:unp de bataille par les ennemis. Jc dis com,PUtemet:t, car le 18, à onze heurcs du matin, le corps autrichien de Licbtcnstcin s'étant emparé du village dc Kleinzschocher, sur la rive gauche de l'Elster, il fut un moment où la route de Leipzig à Weissenfels, seule rctraite qui restàt aux Français, se trouva interceptée, et l'armée de Napoléon complètcment cnvironnée. Cetto situation critique ne dura, il est vrai, qu'une demi-heure ; mais fut-il prudent de s'cxposer aux facbeux événemcnts qui auraicnt pu en résulter, et n'aurait-il pas mieux valu, avant que toutes les forces enncmies se fttssent réunies pour cniourer l'arméc française, que le chef de celle-ci l'eut abritée dcrrière Ics montagncs de la Thuringc et la rivièrc de la Saale? ... Nous approchons d'un moment bien critique !. .. u.s Français avaient conservé lcurs positions pendant les trois jours qu'avait duré la bataille; mais ce succès mora! n'avait été obtenu qu'au prix de bicn du sang, car, tant en tués qu'en blcssés, ils avaient près de 40 ooo hommes hors de combat I... Il est vrai que les ennemis en avaient perdu 6o ooo; différence énorme à leur désavantage, qu'il faut attribuer à l'obstination qu'ils mirent à atta• quer les villages retranchés par nous. Mais com.me le nornbre des troupes alliées était infìniment plus considérable que celui des Français, notrc armée, après avoir perdu 40 ooo combattants, se trouvait proportionnellement bien plus affaiblie que la leur. Ajoutons à cela que l'artillerie française ayant tiré de· puis trois jours 220 ooo coups de canon, dont 95 ooo dans le seul engagement du 18, les réserves étaient épuisées, et il n'y rcstait pas plus de 16 ooo coups, c'est-à-dire de quoi entretcnir le feu du combat pendant deux heures seulement. Ce défaut de munitions qu'on aurait dù prévoir avant de s'engnger loin de nos frontières contre des forces infmimcnt supédeures, mettant Napoléon hors d'~tat de livrer une nouvelle batnille, qu'il cut peut-t:tre gagnée, il fut contraint dc se résoudrc à ordoLllcr la u.atraite.


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L'exécution en était infìnµnent difficile, à cause de la nature du terrain que nous occupions, et qui, parsemé de prairies humides, de ruisseaux, et traversé par trois rivières, présentait une quantité de petits défilés qu'il fallait passer sous les yeux et à petite portée des ennemis, qui pouvaient facilement jeter le désordre dans nos rangs pendant cette marche périlleuse. Un seul moyen pouvait aSS'llrer notre retraite : c'était l'établissement d'une infinité de ponceaux sur les prairies, lcs fossés, les petits cours d'eau, et celui de ponts plus grands sur les rivières de la Partha et de la Pleisse, et principalement de l'Elster, qui reçoit ces divers affluents aux portes et méme dans la ville de Leipzig. Or, rien n'était plus facile que lacréationde cespassagesindispensables, puisque la ville et les faubourgs de Leipzig, placés à une petite portée de fusi!, offraient une immense provision de poutres, de planches, de madriers, de clous, de cordes, etc. Toute l'armée avait donc la persuasion que de nombreux passages avaient été établis dès son arrivée devant Leipzig; qu'on les avait augmeotés le 16 et surtout le r7, dont la journée entière s'était écoulée sans combat. Eh bien !... par un concours de circonstances déplorables et d'une négligence incroya·ble, aucune mesure n'avait été prise I... et parmi les documents qui nous sont restés sur cette célèbre bataille, on ne trouve rien, abso'tument rien d' offeciel, qui démontre qu'il eut été pris des mesures pour Iaciliter, en cas de retraite, l'écoulement des nombreuses colonnes engagées au delà des défilés que forment les rivières ainsi que les rues de la ville et des faubourgs de Leipzig. Aucun des officiers échappés à la catastrophe, pas plus que les auteurs qui l'ont décrite, n'ont pu prouver que les chefs de l'armée aient rien fait pour l'établissement de passages nouveaux et la libre circulation sur tellC déjà existants. Seulement, le général Pelet, qui est, avec raison, très grand admirateur de Napoléon et pousse quelquefois cette admiration jusqu'à l'exagération, le général Pelet écrivit, quinze ans après la bataille, cc que ·M. Odier, sous-inspecteur aux revues, c'est-à-dire sousintendant de la garde impériale, lui a dit plusieurs fois qu'il était présent lorsque dans la matinée (il ne spécifìe . point de quel jour) l'Empereur donna l' ordre à un général · de l'état-major de suivre la construction des ponts et le chargea spécialement de ce travail. » Le général Pelet


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ne fait pas connaitre le nom de l'officier général auquel l'Empereur aurait donné cet ordre ; cependant, il eut été fort imp0rtant de le savoir. M. Fain, secrétaire de Napoléon, <lit, dans ses Mémoires, « que l'Empereur ordonna d' établir dans les marais voisins quelques nouveaux passages qui pussent faciliter la traversée de ce long défìlé >>. Je ne sais jusqu'à quel· point l'histoire admettra la vérité de ces assertions posthumes ; mais en les supposant véridiques, plusieurs auteurs pensent que le che! de l'armée française n'aurait pas du se borner à donner un ordre à un général d'état-major qui n'avait peut-étrq à sa disposition ni sapeurs ni le matériel nécessaire, et qu'il aurait fallu charger de l'établissement de nouveaux passages plusieurs officiers, et au moins un par régiment dans chaque corps d'armée, car il est constant que personne ne s'en occupa. Et en voici le vérjtable motif, qui ne fut alors connu que de bien peu de personnes. L'Empereur avait pour chef d'état-major général le maréchal prince Berthier, qui ne l'avait pas quitté depuis la célèbre campagne d'Italie en 1796. C'était un homme capable, exact, dévoué, mais qui, ayant souvent éprouvé les ef.fets de la colère impériale, avait conçu une telle crainte des boutades de Napoléon, qu'il s'était promis de ne jamais prendre l'initiative sur rien, de ne faire aucune question, et de se borner à faire exécuter les ordres qu'il recevait par écrit. Ce système, qui maintènait les bons rapports du major général avec son chef, était nuisible aux intérets de l'armée; car, quelles que fussent l'activité et !es vastes capacités de l'Empereur, il était physiquement impossible qu'il vit tout et s'occupàt de tout; et cependant, s'il oubliait quelque chose d'important, rien n'était fait. Il paratt qu'il en fut ainsi à Lcipzig, où, presque tous les maréchaux et généraux chefs de corps d'armée ayant à plusieurs reprises, et notamment les deux derniers jours, fait observer à Berthier combicn il était nécessaire d1établir de nombreux passages pour assurer la retraite en eas de revers, le major général leur ayait constamment répondu : « L'Empereur ne l'a pas ordonné ! »Onne put rien en obtenir ; aussi, pas une poutrelle, pas une planche n'avaient été placées sur un ruisseau lorsque, dans la nuit du 18 au r9, l'Empereur prescrivit de battre en retraite sur Weissenfels et la rivière de la Saale.


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Lcs alliés avaient éprouvé dc si grandcs pcrtes que, sentant l'impossibilitll de rccommcncer la lutte, iJs n'osaient nous attaquer de nouveau et étaient sur le point dc se rctirercux-mémes, lorsque, apcrccvant les gros bagagcs de l'armée se diriger vers Wcissenfcls par Lindenau, ils comprirent quc Napoléon se préparait à la retraite, et firent lcurs préparatifs pour étrc à mCme de profìtcr dcs chanccs que ce mouvement pouvait amener en leur faveur. Le moment le plus affrcux d'une retraile, surtout pour un chef de corps, est celui où il faut se séparer des blcssés qu'on est forcé d'abandonner à la pitié dcs enncmis, qui souvent n'en ont aucune et pillent ou achèvcnt !es malheureux trop fortcment atteints pour suivre 1eurs camarades. Cependant, comrne le pire de toutes choscs est d'étre laissé gisant sur la terre, je profìtai de la nuit pour faire relever par lcs soldats valides tous Ics blcssés dc mon r6giment, que je réunis dans deux maisons contigues, d'abord pour Ics soustraire au premier moment de fureur des cnncmis pris de vin qui occupernicnt le faubourg, et en second licu pour les mettre à mfune de s'aider les uns les autres et de soutenir mutucl!ement lcur mora!. Un chirurgien sous-aide, M. Bordenave, m'ayant offcrt de rester avec eux, j'acceptai, et à la prux, je fis avoir la décoration de la Légion d'honneur à cet estimable docteur, dont les bons soins avaient sauvé la vie à beaucoup d'hommes. Ccpendant, les troupes se mircnt en marche pour s'éloi~ gner de cc champ de bataille tlmoin de leur gioire et inondé dc tant dc sang I L'empcreur Napoléon quitta son bivouac à huit heures du soir, se rendit en ville et s'établit dans l'auberge des Armes de Prusse, sur le boulcvard du march6 aux chevaux. Après avoir donné quclques ordrcs, Napoléon alla visitcr le vénérab'e roi de Saxe, qu'il trouva fai,.ant des préparatifs pour le suivre. Ce roi, modè'e dcs amis, s'attendait à ce que, pour le punir de la fidélité inaltérable qu'il avait eue pour l'cmpereur des Français, les souverains allibi lui arracheraient son royaume, et cependant, ce qui l'affiigeait le plus, c'était la pensée que son armée s'était déshonorée en passant à l'ennemi. Napoléon ne pouvait consoler ce digne Yieillard, et ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint de lui qu'il restcrait à Leipzig dans scs États et enverrait un de ses ministres vers les confédérés pour dcmand"r un accommodcment.


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Cet émissaire parti, l'Empereur fit ses adieux au vicux roi de Saxe, à la Reine, à la princesse leur fillc, m.odèle de toutes_les vertus, qui avait suivi son père jusqµe sous les canons enncmis. La séparation fut d'autant plus tou. chante que l'on apprit que les aUiés refusaient de prendre aucun engagement sur le sort qu'ils réservaient au mo• mu·que saxon ... Ce prince allait donc se trouver à leur merci... Il avait de belles provinces... Que de motifs pour que ses ennemis fussent impitoyables I Vcrs huit heur~ du soir, la retraite commença par les corps des maréchaux Victor et Augereau, les ambulances, une partie de l'artillerie, la cavalerie et la garde impériaJe. Pendant que ces troupes défilaient à travers la faubourg de Lindenau, les maréchaux Ney, Mannont et le général Reynier gardaient les faubourgs de Halle et de Rosenthal. Lcs corps de Lauriston, dc Macdonald et de Poniatowski entrèrent successivement dans la ville et s'établirent derrière !es 'banières, dont les murs étaient crénelés. Tout était ainsi disposé pour qu'une résistance opiniatre faite par notre arrière7garde mit l'armée à méme d'opérer régulièrement sa retraite. Néanmoins, Napoléon, voulant éviter à la ville de Leipzig les horreurs qui suivcnt toujours un combat dans les rues, avait permis aux magistrats d'adresser une demande aux souverains alliés pour régler, par un armistice de quelques heures, l'évacuation de la ville. Cette proposition philanthropique fut rejetée, et les alliés, dans l'espoir que le dé-· sordre se mettrait dans l'arrière-garde française et qu'ils en profiteraient, n'hésitèrent pas à exposer à une des· truction totale l'une dcs plus grandes villes de l' Allemagne. Ce fut alors que, dans leur indignation, plusieurs généraux français proposèrent. à l'Empereur d'assurer la retraite de son armée en la massant dans l'intérieur de la ville et incendiant }es faubourgs, excepté celui de Lindenau, par lequel nos troilpes s'écouleraient, pendant que le feu arréterait les ennemis. Je pense que le refus de consentir à ce que la retraite eut lieu sans combat nous donnait le droit d'employer tous les moyens de défense possibles, et le feu étant le plus certain en pareil cas, nous aurions du nous en servir; mais Napoléon ne put s'y résoudre, et cette magnanimité exagérée lui couta sa couronne, car le combat dont je


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vais parler lui fìt perdre presque autant d'hommes que la bataille de trois jours qu'il venait de livrer. Elle nous fut méme bien plus funeste, car elle porta la désorganisation dans l'armée, qui, sans cela, pouvait an-iver ':!n France encore très puissante. Or, la belle résistance que ces faibles débris opposèrent aux alliés pendant trois mois démontra assez ce que nous aurions pu faire si tous !es guerriers français qui avaient survécu à la grande bataille eussent repassé le Rhin en conservant leurs armes et leur organisation I... La France eut.. probablement repoussé l'invasion... Mais il en fut autrement, car pendant que Napoléon, par une générosité trop chevaleresque et blamable selon moi, refusait de faire incendier une ville ennemie, ce qui devait assurer sans coup férir la retraite d'une partie de son armée, le prince royal de Suède, l'indigne Bernadotte, blamant le pcu d'ardeur que les alliés mettaient à exterminer les Français ses compatriotes, lança toutes les troupes placées sous ses ordres contre le faubourg de Taucha, s'en rendit maìtre et pénétra ainsi jusque sur les boulevards et dans la ville. Entraìnés par cet exemple, le maréchal Bli.icher et ses Prussiens, ainsi que les Russes et les Autrichiens, font de méme, et attaquent de toutes parts les derrières des colonnes françaises, qui se retiraient vers le pont de Lindenau. Enfin, pour combler la mesure, une vive fusillade éclata auprès de ce pont de l'Elster, seule retraite qui restat à nos troupes I... Cette fusillade provenait des bataillons des gardes saxonnes qui, laissées en ville auprès de leur roi, et regrettant de n'avoir pu déserter avec Ies autres régiments de leur armée, voulaient donner des preuves de leur patriotisme allemand, en attaquant par derrière les Français qui passaient sur la place du chateau où résidait leur souverain !. .. En vain ce malheureux et vénérable prince, paraissant au balcon du palaie; au milieu des balles, criait à ses officiers et soldats : « Tuezmoi, làches !... Tuez votre roi, afin qu'il ne soit pas témoin de votre déshonneur !... >> Les misérables continuèrcnt d'assassiner les Français !... Alors, dans son inclignation, le roi saxon, rentrant dans ses appartements, saisit le drapeau de sa garde et le jeta dans le fcu !. .. Le coup de pied de l'ane fut donné à nos troupes, en cette fatale circonstance, par un bataillon badois qui, signalé pour sa Ucheté, avait été Jaissé en ville pendant


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la bataille, a fin de fendre les buches nécessaires pour chauffer les fours à pain !... Ces infàmes Badois, abrités derrière les fcnetres et les murs de la grande boulangcric, tirèrent aussi sur nos soldats, dont ils tuèrent un grand nombre I... Cependant, les Français résistèrent courageusement et se défendirent dans les maisons, et bien que toutes les armées alliécs eussent pénétré en masse dans la ville, dont elles occupaient les boulevards et les rues principales, nos troupes, malgré les pertes immenses qu'elles éprouvaient, disputaicnt le terrain pied à pied, en se retirant en bon ordrc vers le grand pont de l'Elster à Lindenau. L'Empereur était difficilement parvenu à sortir de la ville et à gagner le faubourg par lequel l'armée s'écoulait. Il s'arr~ta et mit pied à terre au dernier poot, celui dit du Moulin, et ce fut alors seulement qu'il fit chargcr la mine du grand pont. Il adrcssa de là aux maréchaux Ney, Macdonald et Poniatowski l'ordre de conserver la ville encorc pendant vingt-quatre hcures, ou du moins jusqu'à la nuit, afin de laisscr au pare d'artillerie, ainsi qu'aux équipages età l'arrièrc-garde, le temps nécessaire pour traverser le faubourg et Ics ponts. Mais i peine l'Empereur, remonté à cheval, se fut-il éloigné de mille pas sur la route de Liitzen, que tout à coup on entcndit une terrible explosion !... Le grand pont dc l'Elster venait de sautcr f... Cepcndant, les troupes de Macdonald, de Lauriston, de Reynier et de Poniatowski, ainsi que plus de deux cents pièces d' artillerie, se trouvaient encore sur le boulevard de Leipzig, et tout moycn de retraite leur était enlevé I Le désastre était à son comble ! Pour expliquer la cause de cette catastrophe, on a dit plus tard que des tirailleurs prussiens et suédois, auxquels les Badois avaient ouvert les portes de Halle, s'étant glissés de proche en proche jusqu'aux environs du pont où, réunis à des gardes saxons, ils s'étaient emparés de plusieurs maisons et tiraient sur les colonnes françaises, le sapeur chargé de mettre le feu à la mine, trompé par cette fusillade, pensa que l'ennemi arrivait, et quc le moment d'exécuter sa consigne et de fairc sauter le pont était venu; il avait donc mis le feu aux poudres. D'autres attribuèrent cette déplorable erreur au colone! du génie Montfort, qui, en apercevant quclT! IV!

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ques tirailleurs cnnémis, aurait, dè son ~utorlM ptivée, ordonné dc mettre le fcu à la mine. Cettc dernière version fut adòptéc par l'Empereur, qui ordonna de mettrc en jugement l\1. de Montfort, dont on fit le bouc émis saire de ce fatal événemcnt ; mais il fut démontré plus tard qu'U n'y avait pris aucune part. Quoi qu'il en soit, l'opinion de l'armée accusa cncore le major général de négligence, et l'on disait avec raison qu'il nurait dtl conficr la gatde du pont à une brigade entière, dont le général aurait été chargé, sous sa r-sponsabilité ptrso1mell6, d'ordonner lui-mème de mettre le léu au:x poudrcs lorsqu'ìl rcconnaitrait que le tnoment était favorablc. Mais le prince Bcrthier se défendait avec sa réponse habituellc : e L'Empercur ne .l'avait pas ordonné I...» Après la ruptttre du pont, quelqucs-uns des Français auxquels cet 6vénement coupait la retraite se jetèrent dans l'Elster, qu'ils cspéraient traverser à la nage. Plusieurs y parvinrent : le maréchal Macdonald fut de ceu:xIà ; mais le plus grand nombrc, entre autres le prince Poniatowski, se noyèrent, parce que, après avoir traversé la rivièrè, ils ne purent gravir scs bords fangeux, qui étaient d'ailleurs bordés de tirailleurs ennem!s. Ceux de nos soldats qui étaicnt testés en ville et dans les faubourgs après la rupture du pont, ne songeant plus qu'à vendre cMrement leur vie, se barricadèrent derrière les maisons et combattircnt vaillamment toute la journée e~ une partie de la nuit suivante ; mais les cartouches leur ayant manqué, ils furent forcés dans leurs retranchcments improvisés et presque tous égorgés I Le tàmàge ne cessa q~à deux hcures du matin !. .. Pendant cela, les souverains alliés, réunis sur la grande place et ayant Bemadotte parmi eux, savouraient leur victoire et délibéraient sur ce qu'ils auraient à faire pour en assurer le résultat. On portait à 13 ooo le nombrc des Français massacrés dans les maisons, et à. 25 ooo celui dcs prisonnicrs. Lcs ennemis ramàSsèrent ~50 pièccs de canon. Après le récit des événements généraux qui tenninèrent la bataille de Leipzig, jc crois dcvoir vous faire connaUrc ceux qui ont particulièremcnt trait à mon régiment et au corps de cavalerie de Sébastiani, dont il faisait partic. Comme no11::: avions repoussé pendant trois jours consécutifs les attaques des enncmis et conservé


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notre champ de bataille, l'étonnement et la douleur furent grands panni les troupes, lorsqu'on apprit le 18 au soir que, faute de munitions de guerre, nous allions battre en retraite f... Nous espérions du moins, et il paratt que c'était le projet de l'Empereur, qu'elle se bornerait à aller derrière la rivière de la Saale, auprès de la place forte d'Erfurt, où nous pourrions renouveler nos provisions de poudre et recornmencer les hostilités. Nous montames donc à cheval le 18 octobre à huit heures du soir, et abandonnames ce champ de bataille sur lequel nous avions combattu pendant trois jours et où nous laissions les corps de tant de nos infortunés et glorieux camarades. A peine ffunes-nous hors du bivouac, que nous éprouvames les inconvénients résultant de la négligence de l'état-major impérial~ qui n'avait absolument rien préparé pour faciliter la retraile d'une armée aussi nombreuse I... De minute en minute, les colonnes, surtout celles d'artillerie et de cavaleric, se trouvaient arrètées au passage de larges fossés, de marais et de ruisseaux sur lesquels il eùt été cependant sì facile de jeter de petits ponts I... Les roues et les chevaux enfonçaient dans la boue, et la nuit étant des plus obscures, il y avait encombrement partout ; notre marche fut donc des plus lentes, tant que nous ffunes dans la plaine et les prairies, et souvent complètement arrMée dans la traversée des faubourgs et de la ville. Mon régiment, qui faisait la téte de colonne de la clivision Exelmans, qui ouvrait cette pénible marche, n'arriva au pont de Lindenau qu'à quatre heures du matin de la joutnée du 19 octobre. Lorsque nous franchìmes ce '.Passage, nous étions bien loin de prévoir l'épouvantabie catastrophe dont il serait témoin dans quelques heures I Le jour parut : la route, large et belle, était couverte de nombreuses troupes de toutes armes, ce qui annonçait que l'armée serait encore considéhblc en arrivant sur la Saale. L'Ernpereur passa... Mais en Iongeant a)l galop !es flancs de la colonne il n'entendit pas les acclamations accoutum.ées qui signalaient toujours sa présence !. .. L'armée était mécontente du peu de soin qu'on avait mis à assurer sa rctraite dès son départ du champ de bataille. Qu'auraient clit Ies troupes si elles avaient été inforrnées de l'imprévoyance avec laquelle avait été dirigé le passage de l'Elster, qu'elles V'enaient de traverser, mais où tant de leurs camarades allaient bientòt trouver la mort !..•


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Ce fut pendant la halte de Markranstadt, petite ville située à trois lieues de Leipzig, que nous entendimes la détonation de la mine qui détruisait le pont de l'Elster; mais, au lieu d'en ~tre peiné, chacun s'cn réjouit, car on ne mettait pas en doute que le feu n'eut été mis aux poudres qu'après le passage de toutes nos colonnes et pour empécher celui des ennemis. · Pendant les quelques heures de repos que nous primes à Markranstadt, sans nous douter de la catastrophe qui venait d'avoir lieu sur la rivière, je pus voir nos escadrons en détail et connaitre les pertes éprouvées par le régiment durant la bataille des trois jours. J'en fus effrayé !. .. Car elles s'élevaient à 149 hommes, dont 60 tués, parmi lesquels se trouvaient deux capitaines, trois lieutenants et onze sous-officicrs, ce qui était énorme sur un chiffre de 700 hommes avec lequel le régiment était arrivé sur le champ de bataille le 16 octobre au matin. Presque tous les blessés l'avaient été par les boulets ou la mitraille, ce qui donnait malheureusement peu d'espoir pour leur guérison !... Mes pertes se fussent peutétre élevées au double si, pendant la bataillé, je n'eusse pris la précaution de soustraire autant que possible mon régiment au feu du canon. Ceci mérite explication. Il est des circonstances et des positions où le général le plus humain se trouve dans la pénible obligation de placer ses troupes en évidence sous les boulets de l'ennemi ; mais il arrive aussi très souvent que certains chefs étalent inutilement leurs lignes sous les batteries ennemies et ne prennent aucune mesure pour éviter les pertes d'hommes, ce qui cependant est quelquefois bien facile, principalement pour la cavalerie, qui, par la vélocité de ses mouvements, pcut en un instant se porter sur le point où elle est nécessaire, et prendre la formation qu'on désire. C'est surtout dans les grandes masses de cavalerie et sur les grands cha.m!,>s de bataille que ces précautions conservatrices sont Ics plus nécessaircs, et où cepcndant on s'en occupe le moins. Ainsi, à Leipzig, le r6 octobre, Sébastiani, général en chef du 2 8 corps de cavalerie, ayant placé les nom· brcux escadrons de ses trois divisions entre le village de Wachau et celui de Liebert-Wolkwitz, en assignant approximativement à chaque généra! de division l'emplacement que la sienne devait occuper, celle d'Exelmans se trouva établie sur un terrain ondulé, entrecoupé par


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conséquent de petites buttes et de bas-fonds. Le corps d'armée formait une ligne considérable. Les ennemis avaient leur cavalerie à grande portée de nous et ne pouvaient donc pas nous surprendre, J e profitai des basfonds qui existaient sur le terrain où notre brigade était formée, pour y masquer mon régiment, qui, ainsi garanti du canon et cependant se trouvant à son rang et prét à agir, eut le bonheur de voir s'écouler une grande partie de la journée sans perdre un seul homme, car les boulets passaient au-dessus des cavaliers, tandis que les corps voisins éprouvaie~t des pertes notables. Je me félicitais d'avoir si bien placé mes escadrons, lorsque le général Exelmans, sous prétexte que chacun devait avoir sa part de danger, m'ordonna, malgré les représentations du général de brigade, de porter le régiment à cent pas en avant de la ligne. J'obéis, mais en très peu de temps, j'eus un capitaine tué, M. Bertin, et une vingtaine d'hommes hors de combat. J'eus alors recours à une nouvelle méthode : ce fut d'envoyer de braves cavaliers, bien espacés, tirer des coups de carabine sur l'artillerie des ennemis, qui, à leur tour, fircnt aussi avancer des tirailleurs, de sorte que ces groupes des deux partis s'étant mis ainsi à tirailler entre Ics lignes, les canonniers ennemis ne pouvaient fairc feu sur mon régiment, de crainte de tuer leurs propres gens, Il est vrai que les nòtres éprouvaient le méme embarras ; mais ce silence de l'artillerie des deux partis sur un point minime de la bataille était tout à notre avantage, les alliés ayant infìnirnent plus de canons que les Français. D'ailleurs, notre infanterie et celle des ennemis étant en ce moment aux prises dans le village de Liebert-Wolkwitz, la cavalerie française et la leur n'avaient qu'à attendre l'issue de ce terrible combat; il était inutile qu'elles se démolissent mutuellement à coups de boulets, et mieux valait s'en tenir à un engagement entre des tirailleurs qui, la plupart du temps, bn1lent leur poudre aux moineaux. Aussi mon exemple fut-il suivi par tous les colonels des autres brigades, et les ennemis placés devant elles ayant aussi fait taire leurs canons, ia vie de bien des hommes fut épargnée. Un plus grand nombre l'eftt été si le général Exelmans ne ffit pas venu ordonner de faire rentrer les tirailleurs, ce qui devint le signal d'une gréle de boulets que les ennemis lancèrent sur nos escadrons. Heureusement, la journée touchait à sa fin.


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C'était le 16 au soir. Tous les cokmels dc cà.valede dù 2e carps s'étaient si bien trouvés de cette manière d'épargner leurs hommes que, d'un commun accord1 nous l'employfunes tous dans la bataille du r-8. Quand les corps ennemìs tiraient le canon, nous lancions nos tirailleurs, et, comme ils auraient enlevé les pièces si on ne !es eut défendues, nos adversaires étaient contraints d'envoyer des tirailleurs ,contre les nOtres, ce qui, des deux còtés, paralysait l'artillerie.Les chcfs de la cavalerie ennemie placés en face de nous, ayant probablernent deviné et approuvé le rootif qui nous faisait agir, firent de méme, de sorte quc dans la troisième journée les canons attachés à ia cavalerie des deux partis furent beaucoup moins employés. Cela n'empéchait pas de s'aborder mutuellément dans des charges vigoureuses, mais au moins elles avaient pour but d'attaquer ou de défendre une position, et alors on ne doit pas s'épargner, tandiiil que les canonnades sur piace, qui ont trop souvent lieu de tavaletie à cav.alerie, ne servent qu'à faire périr inuti lement beaucoup dc braves gens. Voilà ce qu'Exelmans ne voulait pa.s comprendre ; mais comme il courait sans cesse d'une aile à l'autre, dès qu'il s'éloignait d'un régiment, le colo11el lançait ses tiraiUeurs en avant et le canon se taisait. Tous les généraux de cavalerie, ainsi que Sébastiani, furent teliement persuadés des avantages de cette méthode qu'Exelmans reçut enfìn l'ordre de ne plus ag!J,cet' les canonniers ennemis en faisant tirer les nòtres sur eux, lorsqu.e nos escadrons, étant en observation, n'avaient ni attaque à faire ni à repousser. Deux ans plus tard, j'employai ce méme système à Waterloo devant l'artillerie anglaisc, et jc perdis beaucoup moìns de monde que si j'eusse agi autrement. Mais revenons à Markranstadt.


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CHAPITRE XXIV

Je recuellle sur l'Elster ks débris de

ootre nrm~. - Mass11cre de do(f cents brigaods alliés. - Retraile sur la Saale. - Eriw-t. - Murat guitte l'arméc. - Les Austro-Bavarois à H:mau. - Je torce le défil6 dc Gelohausen, sur la Kiozig. - L'armée dcvant Hanau.

Pendant la balte que l'Empereur et 1es divisions sor. ties de Leipzig faisaient en ce lieu, on apprit le funeste événement de la rupture du pont de Lindenau, qui privait l'armée de presque toute son artillerie, de la moitié de ses troupes restées prisonnières, et livrait des milliers de nos camarades blessés aux outrages et au fer de la soldatesque ennemie, enivrée et poussée au massacre par ses infames officiers ! La douleur fut générale !... Cha• cun regrettait un parent, un ami, des camarades aimés I... L'Empereur parut constemé !,.. Cependant, il ordonna de faire rebrousser chemin jusqu'au pont de Lindenau à la cavalerie de Sébastiani, afin de recevoir et de protéger les hommes isolés qui auraient pu franchir la rivière sur quelques points, après la catastrophe causée par l'explosion de la mine. Afin de hàter le secours, mon régiment et le 24e .de chasseurs, qui étaient les mieux montés du corps d'armée, reçurent l'ordre de précéder cette colonn~ et de partir au grand trot. Le général Wathicz étant indisposé, je dus, comme étant le plus ancien colone}, le remplacer dans le commandement de la brigade. Dès que nous efunes parcouru la moitié de la distance qui nous séparait de Leipzig, nous entendimes de nombreux coups de fusil, et, en approchant des faubourgs, nous distinguamcs les cris de désespoir jetés par les malheureux Français qui, n'ayant plus aucun moyen de retraite, manquant de cartouches pour se défendre, traqués de rue cn rue, de maison en maison, et accablés par le nombrc, étaient lachement égorgéi par les ennemis, sur~ tout par les Prussiens, Ics Badois et les gardcs saxonnes. Il me serait i:inpossible d'exprimer la fureur qu'éprouvèrent alors les deux régiments que je commaudais I... Chacun respirait la vengeance et pensait à regret qu'clle


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était à pcu près impossible, puisque l'Elster, dont le pont était brisé, nous séparait des assassins et des victimes I Notre exaspération s'accrut cncorc lorsque nous rcncontrames environ 2 ooo Français, la plupart sans vétements et presque tous blessés, qui n'avaient échappé à la mort qu'cn se jetant dans la rivière et l'avaient traversée à la nage au milieu des coups dc fusil qu'on leur tirait de la rive opposéc I... Le maréchal Macdonald se trouvait panni eux; il n'avait d11 la vie qu'à sa force corporelle et à son habitude de la natation. Il était complètement nu, et son cheval s'était noyé. Je lui fìs donner à la hàte quelques vétements et lui prétai le cheval de main qui me suivait constamment, ce qui lui permit d'aller au plus tòt rejoindre l'Empereur à Markranstadt et de lui rcndre compte du désastre dont il venait d'étre témoin et dont un des principaux épisodcs était la mort du maréchal Poniatowski, qui avait péri dans les eaux de l'Elster. Le surplus des Français qui étaient parvcnus à franchir la rivière s'étaient vus obligés de se débarrasser de leurs armes pour pouvoir nager et n'avaient plus aucun moyen de défense ; ils couraient à travers champs pour éviter de tomber dans les mains de 4 à 500 Prussiens, Saxons et Badois, qui, non contents de s'étre baignés dans le sang français pendant lcs massacres exécutés dans la ville et les faubourgs, avaient, au moyen de poutres et de planchcs, établi une pa6Serel1e au-dessus des arches du pont que la mine avait détruit et s'en étaient servis pour traverscr l'Elster et venir tuer ceux de nos malheurcux soldats qu'ils pouvaient atteindre sur la route de Markranstadt !... Dès que j'aperçus ce groupe d'assassins, je prescrivis à M. Schneit, colone} du 248 , un mouvement qui, concordant avec ceux de mon ré~iment, enforma tous les brigands dans un vaste dem1-cercle, et jc fìs à l'instant sonner la charge !... Elle fut terrible, effroyable I... Les bandits, surpris, n'opposèrcnt qu'une très faible résistance, et il cn fut fait un très grand massacre, car on ne donna quartier à aHcu11!..• j'étais si outré contre ces misérablcs quc, avant la charge, je m'étais bien promis de passcr mon sabre au travers du corps de tous ceux qui me tombcraient sous la main. Cependant, me trouvant au milieu d'eux et les voyant iV1'es, sa,is ordre et sans autres chefs que deux officiers saxons qui tremblaient à l'approche de notre


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vengeance, je compris qu'il ne s'agissait plus d'un combat, mais d'une exécution, et qu'il ne serait pas bien à moi d'y participer. Je craignis de trouver du plaisir à tuer de ma main quelques-uns de ces scélérats I Je remis donc mon sabre au fourreau et laissai à nos cavaliers le soin d'exterminer ces assassins, dont les deux tiers furent couchés morts sur place !. .. Les autres, parmi lesquels se trouvaient deux officiers et plusieurs gardes saxons, s'enfuirent vers les débris du pont, dans l'espoir de traverser de nouveau la rivière sur la passerelle ; mais, comme on ne pouvait y marcher qu'un à la fois, et que nos chasseurs les serraient de près, ils gagnèrent une grande auberge voisine, d'où ils se mirent à tirer sur mes gens, aidés en cela par quelques pelotons badois et prussiens postés sur la rive opposée: Comme il était probable que le bruit de ce combat attirerait vers le pont des forces considérables, qui, sans franchir la rivière, pourraient détruire mes deux régiments par une vive fusillade et quelques coups de canon, je résolus de hàter la conclusion, et fis mettre pied à terre à la grande majorité des chasseurs, qui, prenant leurs carabines et bien munis de cartouches, attaquèrent l'auberge par ses derrières et mirent le feu aux écuries et aux greniers à foin !... Les assassins que renfermait ce bàtiment, se voyant alors sur le point d'étre atteints par les flammes, essayèrent de faire une sortie; mais à mesure qu'ils se présentaient aux portes, nos chasseurs les tuaient à coups de carabine! En vain ils députèrent vers moi un des officiers saxons ; je fus impitoyable et ne voulus pas consentir à traiter en sotdats qui se rendent après s'étre honorablement défendus, des monstres qui avaient égorgé n'Os camarades prisonniers de guerre ! Ainsi les 4 à 500 assassins prussiens, saxons et badois qui avaient franchi la passerelle furent tous exterminés !... J'en fis prévenir le général Sébastiani, qui arréta à mi-chemin les autres brigades de cavalerie légère. Le feu que nous avions allumé dans les greniers à fourrages de. l'auberge gagna bientot les habitations voisines. Une grande partie du village de Lindenau, qui borde les deux còtés dc fa. grande route, fut brfilée, ce qui dut arrétcr le rétt.thE.t.fmrnt du pont et le passage des troupes ennemies chargées de poursuivre et d'inquiéter l'armée française dans sa retraite.


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Cette prompte expédition terminée, je ramenai la brigade à Markranstadt, ainsi que les 2 ooo Français échappés à la catastrophe du pont. Il y avait parmi eux plusieurs oflìciers de tous grades; l'Empereur les questionna et voulut connattre ce qu'ils savaient relativement à l'explosion de la mine et aux massacres commis par les alliés sur les Français prisonniers de guerre. Il est probable que ce triste récit fit regretter à Napoléon de n'avoir pas suivi le conseil qui lui avait été donné, le matin, d'assurer la retraite de son armée et d'empécher fes ennernis de nous attaquer pendant ce mouvement, en leur barrant le passage par le feu mis aux faubourgs et mérne, au besoin, à la ville de Leipzig, dont presque tous les habitants s'étaient enfuis pendant la bataille des trois jours. Dans le retour offensif que je venais de faire jusqu'au pont de Lindenau, la brigarle que je commandais avait eu seulement trois blessés, dont un dè mon régiment ; mais c'était un des plus intrépides et des plus intelligents sous-officiers. Il avait la décoration de la Légion d'honneur et se norrunaìt Fouchcr. Une balle, reçue à l'attaque de l'auberge qu'il allait incendier, lui avait fait quatre trous, en traversant ses deux cuisses de part en part I. .. Malgré cette grave blessure, le courageux Foucher fìt toute la retraite à cheval, ne voulut point entrer à l'hòpital d'Erfurt, auprès duquel nous passames peu de jours après, et suivit le régimcnt jusqu'en France. Il est vrai que ses camarades et tous les cavaliers de son peloton prenaient un soin tout particulier de lui : il le méritait à tous égards. En m'éloignant de Leipzig, où les alliés avaient égorgé des milliers de prisonnicrs français, je craignais pour les malheureux blessés dc mon régiment que j'y avais lais~ sés, et au nombre desquels se trouvait le chef d'escadrons 'Pozac ; mais, heureusement, le faubourg éloigné dans lequel je les avais logés ne fut pas visité par les Prussiens. Vous avez vu que, pendant le dernier jour de la grande bataille, un corps a.utrichien ayant voulu nous couper la retraite en s'emparant de Liudenau, où passe la grande route qui conduit à Wei5Senfels et de là à Erfurt, l'Empercur l'avait fait repousser par les troupcs du général Bertrand. Celui-ci, après avoir rouvert les communica~ tions, avait gagné Weissenfels, où nous le rejoignhnes. Après les pertes que nous avait occasionnées la rup-


ture du pont de Lindenau, il n'éw.it pius possible de songer à arréter sur la Saale ce qui restait de l'année française ; aussi Napoléon passa-t-il cette rivière. Quinze jours avant la bataille, cc cours d'eau lui offraìt une position inexpugnable qu'ìl avait alors dédaignée pour courir !es chances d'un engagemcnt général en pays découvert, cn se mettant à dos trois rivières et une grande ville qui présentaient des défilés à chaque pas I... Le grand capi.taine avait trop compté sur son étoile et sur l'incapacité des généraux ennemis. Dans le fait, ceux-ti commirent dM fautes tellement grossières que non sculement, malgré l'immense supériorité du nombre de leurs troupes, ils ne purent, pendant une bataille de trois jours, nous enlever un seul des villages que nous défendions; mais j'ai entendu le roi des Belges, qui serN"ait alors dans l'année russe, avouer devant le due d'Orléans que, par deux fois, les alliés furent jetés dans une telle confusion que l'ordre de la retraite fut donné à leurs armées 1 Mais les événements ayant changé, ce fut la n6tre qui dut céder à la rnauvaise fortune I , Après avoir passé la Saale, Napoléon remercia et con• gédia les oftìciers et quelques troupes de la Confédération du Rhin qui, soi! par honneur, ou faute d'occasion d'abandonner notre armée, se trouvaient encore dans ses rangs. L'Empereur poussa méme la. magnanimité jusqu'à laisser les armes à tous ces militaires, qu'il avait le <lroit de retenir conune prisonniers, puisque leurs souverains s'étaient rangés panni scs ennemis. L'armée française c-0ntinua sa retraite jusqu'à Erfurt sans autre événement que le combat de Kosen, où une seule division française battit un corps d'armée autrichìen et fit prisonnier le comte de Giulay, son général e11 chef. Toujours séduit par ies espérances d'uµ grand retour offensii '\?'ers l' Allemagne et par les ressources que lui offriraient, en pareil cas, les places fortes dont il étalt contraint de s'éloigner, Napoléon établit une nombreuse gatnison à Erfurt. Il nvait laissé à Dresde 25 ooo hommes et le marécha.l Saint-Cyt; à Hambourg, 30 ooo, sous le maréchal Davout, et les nombreuses plàces de l'Oder et de i'Elbe etaient aussi gardées en proportion de leur flnportance : ce lurent de nouvelles pertes à ajouter ù ceUes que nous coutaient déjà les forteresses de Danzig et de la Vistule.


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Je ne répéterai point, à cette occasion, ce que j'ai dit sur l'inconvénient de' disséminer une trop grande partie de ses forces pour conserver des places dont on était forcé de s'éloigner. Je me bomerai à dire que Napoléon laissa dans les forteresses de l' Allemagne 80 ooo soldats, dont pas un seul ne revit la France avant la chute de l'Empire, qu'ils eussent peut-étre prévenue si on Ics avait réunis sur nos , frontières ! L'arsenal d'Erfurt répara les pertes de notre artillerie. L'Empereur, qui jusque-là avait supporté les revers avec une fermeté sto'ique, fut cependant ému par l'abandon du roi Murat, son beau-frère, qui, sous prétexte d'aller défendre son royaume de Naples, s'éloigna de Napoléon auquelil devait tout I... Murat, jadis si brillant à la guerre, n'avait rien fait de remarquable pendant cette campagne de 1813. Il est certain que ce prince, bien qu'il fut encore dans nos rangs, entretenait une correspondance avec M. de Metternich, premier ministre d'Autriche, qui, en mettant sous ses yeux l'exemple de Bernadotte, lui garantissait au nom des souverains alliés la conservation de son royaume, s'il venait se ranger parmi les adversaires de Napoléon. Ce fut à Erfurt que Murat quittal'armée française, et, à peine arrivé à Naples, il se prépara à nous faire la guerre. Ce fut aussi à Erfurt que l'Empereur apprit la manceuvre audacieuse des Bavarois, ses anciens alliés, qui, après avoir trahi sa cause et s'étre réunis à un corps autrichien et à plusieurs pulks de Cosaques, s'étaient mis en marche sous le commandement du général comte de Wrède, qui non seulement avait la prétention de s'opposer au passage de l'armée française, mais encore de la faire prisonnière, ainsi que son empereur I Le général de Wrède còtoyait notre année à deux journées de marche et se trouvait déjà à Wurzbourg avec 60 ooo hommes. Il en détacha IO ooo sur Francfort, et avec les 50 ooo autres il se dirigea vers la petite piace forte de Hanau, afìn de barrer le passage aux Français. Le général de Wrèdc, qui avait fait la campagne dc Russie avec nous, croyait trouver l'année française dans le déplorable état auquel le froid et la faim avaient réduit les débris de celle de Moscou, lorsqu'elle parvint sur la Bérésina. Mais nous lui prouvames bientòt que, malgré nos malheurs, nous avions encore des troupes en bon état, et suffisantes pour battre des Austro-Bavarois I


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Le général de Wrède, ignorant que depuis Erfurt les troupes de ligne des alliés, que nous avions combattues à Leipzig, ne nous suivaient plus que de fort loin, était devenu très entreprenant et croyait nous mettre entre deux feux. Cela ne lui était pas possible ; cependant, comme plusieurs corps ennemis cherchalent à déborder notre droite par les montagnes de la Franconie, pendant que !es Bavarois se présentaient en téte, notre situation pouvait devenir critique. Napoléon, s'élevant alors à la hauteur du danger, marcha vivement sur Hanau, dont les avenues ,sont couvertes par d'épaisses foréts et surtout par le célèbre défilé de Gelnhausen, que traverse la Kinzig. Ce cours d'eau, dont les rives sont très escarpées, coule entre deux montagnes qui ne laissent entre elles qu'un étroit passage pour la rivière, le long de laquelle on a établi une très belle grande route, taillée dans le roc, et allant de Fulde à Francfort-sur-le-Mein, par Hanau. Le corps de cavalerie de Sébastiani, qui avait fait l'avant-garde depuis Weissenfels jusqu'à Fulde, où l'on entre dans les montagnes, devait étre remplacé par l'infanterie, en arrivant sur ce point. J e n'ai jamais connu les motifs qui s'opposèrent à ce que ce grand principe de guerre ft'.ìt suivi dans cette grave circonstance ; mais, à notre étonnement, la divisi on de cava!ede légère d'Exelmans continua de marcher en avant de l'armée. Mon régiment et le 24° de chasseurs étaient en téte. Je comman<lais la brigade. Nous apprtmes par !es paysans que l'armée austro-bavaroise occupait déjà Hanau, et qu'une forte division venait au-devant des Français, pour leur disputer le passage du défilé. Ma situation, comme chef d'avant-garde, devint alors fort critique; car comment pouvais-je, sans un seul /antassin et avec de la cavalerie resserrée entrc de hautes montagnes et un torrent infranchissable, combattre des troupes à pied dont les éclaireurs, grimpant sur ]es rochers, allaient nous fusiller à bout portant? J'envoyai sur-le-champ à la queue de la colonne prévenfr le général de division ; mais Exelmans fut introuvable. Cependant, comme j'avais ordre d' avancer et ne pouvais arréter les divisions qw me suivaient, je continuai ma marche, lorsqu'à un coude que fait la vallée, rnes éclaireurs me firent prévenir qu'ils étaient en face d'un détachement de hussards ennemis. ·


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Les Austro-Bavarois avaient commis la méme faute que nos chefs ; car si ceux-ci faisaient attaquer avec de la cavalerie un long et étroit défìlé dans lequel dix à douze chevaux seulement pouvaient passer de- front, nos ennemis envoyaient de la cavalerie pour dé/endre un passage où cent voltigeurs auraient arrété dix régiments de cavalerie I· Ma joie fut donc extréme en voyant que l'ennemi n'avait pas d'infanterie, et comme je savais par expérience que lorsque deux colonnes de partis divers se rencontrent sur un terrain étroit, la victoii:e est à celle qui, fondant sur la téte de l'autre, la pousse toujours sur les fractions qui sont derrière elle, je lançai au triple galop ma compagnie d'élite, dont le premier peloton put seul aborder l'ennemi ; mais il le fit si franchement que la téte de la colonne autrichienne fut enfoncée et tout le reste mis dans une si grande confusion que mes cavaliers n'avaient qu'à pointer. Nous continuàmes cctte poursuite pendant plus d'une heure. Le régiment ennemi que nous avions devant nous était celui de Ott. Jamais je ne vis de hussards aussi beaux. Ils arrivaient de Vienne, où on les avait complètement habillés de neuf. Leur costume, bien qu'un peu théatral, faisait un très bel effet : pelisse, dolman blancs, pantalon et shako amarante ; tout cela propre et luisant à plaisir. On aurait dit qu'ils venaient du pal ou de jouer la comédie I... Cette brillante tenue contrastait d'une étrange façon avec la toilette plus que modeste de nos cbasseurs, dont beaucoup portaient encore les vétements usés avec lesquels ils avaient bivouaqué pendant dix-huit mois, tant en Russie qu'en Pologne et en Allemagne, et dont les couleurs distinctives s'étaient effacécs au contact de la fwnée du canon et de la poussière des champs de bataille ; mais sous ces habits rapés se trouvaient des creurs intrépides et des membres vigoureux I Aussi les blanches pelisses des hussards de Ott furent-elles borriblement ensanglantées, et ce régiment coguet perdit, tant en tués qu'en blessés, plus de zoo hommes, sans qu'aucun des nòtres reçut le plus petit coup de sabre, les ennemis ayant toujours fui sans avoir une seule occasion de se retourner. Nos chasseurs prirent un grand nombre d'excellents chevaux et de pelisses dorées. Tout allait bien pour nous jusque-là; cependant, en suivant au grand galop le torrent des vainqueurs qui poursuivaient les vaincus, je n'étais pas sans inquiétude


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sut la conch1sion de cet étrangc combat, car l'affaissement des montagnes qui bordaient des deux c6tés la Kinzig annonçait que nous approchions du point où se termine la vallée, et il étà.it probable que nous trouverions là uné petite plaine gamie d'infantcrie, dont la fusillade et le canon devraient nous faire payer cher notre succès. Mais heureusement il n'en fut rien, et, en sortant du défilé, nous n'aperçfunes pas un fantassin; mais seulement de la cavalerie, dont faisait pattie le gros du régitnent des hussards de Ott que nous venions dc si malmerter et qui, dans sa frayeur, continua sa fuite précipitée et enttatna une quinzaine d'escàdrons, qui se retitère11t sur Banau. Le général Sébastiani fit alors déboucher ses trois diVisi~ns de cavalerie, que vinrcrtt bien.tòt appuyer l'infanterte des maréchaux Macdonald et V1ctòr, et plusieurs battetiès. F.:nfi.n, l'Empereur et une partie de sa garde parurent, et le surplus de l'armée françàise suivait. C'était le 29 octobre aù soir; on établit les bivouaèS dans un bois voisin; nous n'étions qu'à une lieue de Hanau et de l'armée austro-bavaroise.

CitAPlTR:E: XXV Épisode. - Bataille de Hanau. - Retraite sur le Ròin. - Derniers efforts de& ennemis. - ,holan. - Fuite de Czernicbeft'. ...... Recons• UtutiOn des corps de troupes.

Voici maintenant quèls motifs avaient retenu Exelmans en arrière lors de notre pa!ìsage dans le défilé. Avant l'entrée de la valléc, Ics éclaireurs hli a\raient présenté deu:x soldats autrichiens faits prisonniers au moment où, éloignés dc lour arméc, ils mo.raudaient et buvaient dans un village isolé. Exelmans, les ayant fait questionncr en allemand par un de ses aides de carnp, fut très étcnrté qu'ils répòndissent en bon français et leur demandà où ils avaient si bien apptis notte langue. Un de ces malheureux, à moitié ivtc, croyant alors se donnct de l'itnportance, s'écria qu'ils étaient Parisiens/ A peine ces mots étaient-its prononcés que le général, furieux de voir des


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Français porter les armes contre leurs compatriotes, ordonna qu'on les fusillat sur-le-champ. On les saisit, et le pauvre garçon qui, pour faire le gentil, s'était vanté d'étre Français, venait d'étre mis à mort, lorsque son camarade, dégrisé par ce tcrrible spectacle, protesta que ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les piecls cn France, mais qu'étant nés à Viennc, de parents parisiens naturalisés Autrichiens, ils avaient été considérés cornme regnicoles et forcés, comme tels, d'obéir à la loi du recrutement et d'entrer dans le régiment qu'on leur avait désigné. Pour prouver ce qu'il avançait, il montra son livret et celui de son infortuné compagnon, qui constataient le fait. Cédant enfin aux instances dc ses aides de camp, Exelmans consentit à épargner cct innocent. Entendant alors le bruit du combat qui commençait, le général voulut gagncr la téte de la colonne quc je commandais ; mais, arrivé à l'entrée du défilé, il lui devint impossible d'y pénétrer et de trouver piace dans les rangs, tant était rapide le galop des dcux régiments qui l'occupaient en poursuivant Ics ennemis. Après l'avoir tenté à maintes reprises, le général fut bousculé avec son cheval et roula dans la Kinzig, où il fut sur le point de se noyer. L'Empereur, se préparant à combattre, profita de la nuit pour diminuer la file des voitures. Tous les bagages furent dirigés vers la droite, sur Coblentz, sous l'escortc de quclques bataillons et de la cavalerie des généraux Lefcbvre-Desnouettcs et Milhau. Ce fut un grand allégement pour l'armée. Le 30 au matin, l'Empereur n'avait encore à sa disposition quc les corps d'infanterie de Macdonald et de Victor, qui ne présentaient qu'un effectif de 5 ooo baionnettes, soutenu par les divisions de cavalerie de Sébastiani. Du cOté par lequel nous arrivions, une grande forét que la routc traverse couvre Ics approches de Hanau. Les gros arbres de cette forét permettent d)'. circuler sans trop d'embarras. La ville de Hanau est batie sur la rive opposée de la Kinzig. Le général de Wrèdc, qui ne manquait pourtant pas de moyens militaires, avait commis la faute énorme de placer son armée de telle sorte qu'ellc avait la rivière à dos, ce qui la privait de l'app•1i qu'auraient pu lui donner Ics fortifications de Hanau, avec lesquelles le général


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bavarois ne pouvait communiquer que par le pont de Lamboy, qui restait son seul moyen de retraite. Il est vrai que la position occupée par lui barrait la route de Francfort et de France, et qu'il se croyait certain de nous ernpécher de forcer le passage. Le 30 octobre, au point du jour, la bataille s'engagea comme une grande partie de chasse. Quclques coups de mitraille, le feu de nos tirailleurs d'infanterie et une charge en fourrageurs exécutée par la cavalerie de Sébastiani, dispersèrent la première tigne enncmie, assez maladroitement postée à l'extréme lisière du bois; mais dès qu'on eut pénétré plus avant, nos escadrons ne pouvant agir que dans les rares clairières qu'ils rencontraient, les voltigeurs s'engagèrent seuls sur les pas des Bavarois qu'ils poussèrent d'arbre en arbre jusqu'au débouché de la forét. Alors ils durent s'arréter en face d'une ligne ennemie forte de 40 ooo hommes, dont le front était couvert de 80 bouches à feu ! Si l'Empereur eut eu alors auprès de lui toutes les troupes qu'il ramenait de Leipzig, une attaque vigoureuse l'aurait rendu maitre du pont de Lamboy, et le , général de Wrède aurait payé cher sa témérité; mais les corps des maréchaux Mortier, Marmont, et le général Bertrand, ainsi que le grand pare d'.artillerie, retardés par le · passage de plusieurs défilés, principalement par celui de Gelnhausen n'étant pas encore arrivés, Napoléon ne pouvait disposer que de 10 ooo combattants !... Les ennemis auraient du profiter de ce moment pour fondre vivement sur nous. I!s ne l'osèrent point, et leur hésitation donna à l'artillerie de la garde impériale le temps d'arriver. Dès que le brave général Drouot, qui la commandait, eut quinze pièces sur le champ de bataille, il commença à canonner, et sa ligne, s'accroissant successivement, fìnit par présenter cinquante bouches à feu, qu'il fìt avancer en tirant, bien que fort peu de troupes fussent encore derrière lui pour lasoutenir. Mais, à traversl'épaisse fumée que vomissait cette formidable batterie il n'était pas possible que les ennemis s'aperçussent que les pièces n'étaient pas appuyées. Enfìn, les chasseurs à pied de la vieille garde impériale parurent, au moment où un coup de vent dissipait la fumée !. .. A la vue des bonnets à poil, les fantassins bavarois, saisis de terreur, reculèrent épouvantés. Le général de


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Wrèdé, vo\llant à tout prix àttètet ée dést>tdre, fit chatget sùr notre artillerie toute la cavalerie autrichienne, bavaroise et russe dont il pouvait disposer, et en un instant notre immense batterie fut cntourée par une nuée dc cavaliers ennemis ! MaiS à la vòix de l'inttépide général Drouot, leur chef, qui, l'épée à la 111ain, leut donnait l'exemple d'une courageuse résistance, lei, canonniets frança.J.S, saisissant letirs fusils, restètent inébranlables dettière les àffuts, d'où ils tiraient à brule-pourpoint sur les ennemis. Cependant, le grand notnbre de ceux•ci aurait fini par les faite triompher, lotsque, sur l'otdre de l'Empereur, toute la cavalerie de Sébastiani ainsi què toute celle de la garde ilnpériale, grenadiers à cheval, dragons, chasseurs, matnehiks, lanciers et' gardes d'honneur, fondant sur lei, ca.valiers ennetniii avec furie, en tuèrent un très gtand nombre, dissipèrent le surplus, et s'élançaht ensuite sur les ca.rrés de l'infanterie bava.. roise, ils les enfoncèrent, leur firent éprouver des pertes immenses, et l'armée bavaroise, mise en déroute) S1enfuit vers le pont de la Kinzig et la ville de Hanau. Le général de Wrède était fort brave ; aussi, avant de s'aV'ouer vaincu par des forces l'noitié moins considérables que les siennes, il résolut de tenter un nouvel effort, et, téunissant tout ce qui lui restait de troupes disponibles, il nous attaqua à l'improviste. Tout à coup, la fusillade se rapprocha de notts, et la forét retentissait de nou\teau du bruit dti cahoh; les bouMs siffiaient dans les ar'bres, dont le$ grosses branches tombaient avec fraca.s ... L'reil chetchait ert vain à percer la profondeur de ce bois i à peine pouvait•òn entre\roir la lueut des déchargcs d'attillerie, qui brillaient par-intervalles dans l'ombre projetée par le feuillage épais des Mtrès immenses sous les. quels nous combattions. En entendant le bruit occaSionné par cette attaque des Austro~Bavarois, l'Empereur dirigea de ce còt(: lcs gtenadiers à pied de sa vieille garde, conduits par le générai Friant, et bientòt lls eurent triomphé de cc clerrticr effort dés ennetnis, qui se hàtèrent de s'éloigncr du champ de bataille pour se rallier so1,1s la protection de la place de Hanau, qu'ils a.bandonnèrent aussi pendant là nuit en y laissant une énorme quahtité d~ blessés. Lcs Français occupèrent cette place. Nous n'étions plus qu'à deux petites lieues de :Fr_ancfort, ville c~nsidérable, ayant un pont en pierre sur le


t:U Mein. Or. conune l'armée française devait longer cette rivière pour gagner, à Mayence, la frontière de France, qui était à une marche de Francfort, Napoléon détacha en avant le corps du général Sébastiani et une divi$ion d'infanterie pour aller occuper Francfort, s'emparer de son pont et le détruire. L'Empereur et le gros de l'armée bivouaquèrent dans la forét. La grande route de Hanau à Francfort longe de très près la rive droite du Mein. Le général Albert, mon ami, qui commandait l'infanterie dont nous étions accompagnés, était marié depuis quelques années à Offenbach. charmante petite ville batie sur la rive gauche, précisément en face du lieu où, après avoir laissé derrière nous les bois de Hanau, nous fìmes reposer nos chevaux dans !'immense et belle plaine de Francfort. En se voyant si près de sa femme et de ses enfants, le général Albert ne put résister à l'envie d'avoir de leurs nouvelles et surtout de les rassurer sur son compte, après les dangers qu'il venait de courir aux batailles de Leip· zig et de Hanau, et pour cela il s'exposa peut-étre plus qu'il ne l'avait été dans ces sanglantes affaires, car, s'avançant en uniforme et à cheval jusqu'à l'extréme rivage du Mein, il héla, malgré nos observations, un batelier dont il était connu ; mais pendant qu'il causait avec cet homme, un officier bavarois, accourant à la téte d'un piquet de fantassins, fit appr~ter les armes et allait tirer sur le général français, lorsqu'un groupe nombreux d'habitants et dc batelicrs, se plaçant devant les fusils, empécha les soldats de faire feu, car Albert était très aimé à Offenbach. En voyant cette ville où je venais de combattre pour mon pays, j'étais bien loin de penser qu'elle deviendrait un jour mon asile contre la proscription du gouvernement de la France, et quc j'y passerait trois ans dans l'exil !... L'Empereur, après avoir quitté la forét de Hanau pour se rendre à Francfort, avait à peine fait deux lieues, lorsqu'il apprit que la bataille recommençait derrière lui. En effet, le général bavarois, qui avait craint, après sa déconfiture de la veille, d'étre talonné à outrance par l'Empereur, s'était rassuré en voyant l'année française plus empressée de gagner le Rhln que de le poursuivre, et, revenant sur ses pas, il attaquait vivement notre arrière-garde. Mais les corps de Macdonald, Marmont et celui de Bertrand, qui avaient occupé Hanau pendant la MEMOIRES


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nuit, ayant laissé les Austro-Bavarois s'engager encore une fois au delà de la Kinzig, lcs reçurent à coups dc baionnettc, les culbutèrent et en firent un très grand rnassacre !. .. Le général en chef de Wrède fut grièvement blessé, et son gendre, le prince d'CEttingen, fut tué. Le commandement de l'armée ennemie échut alors au général autrichien Fresnel, qui ordonna la retraite, et les Français continuèrent tranquillement leur marche vers le Rhin. Nous le repassames le 2 et le 3 novembre r8r3, après une campagne entremélée de victoires éclatantes et de revers déscspérants qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eurent pour princìpale cause l'erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu'au lieu de faire la paix au mois de juin, après les victoires de Lutzen et de Bautzen, il se brouilla avec l' Autriche, ce qui entraina la Confédération du Rhin, c'est-à-dire toutc l' Alemagne; de sorte que Napoléon eut bicntòt toute l'Europe contre lui!... Après notre rentréc en France, "l'Empereur ne s'arréta que six jours à Maycnce, et se rendit à Paris où il s'était fait précéder de vingt-six drapeaux pris à l'enncmi. L'armée blàma le prompt départ de Napoléon. On convenait que de grands intéréts politiques l'appelaient à Paris, mais on pensait qu'il aurait du se partager entrc sa capitale et le soin de réorganiser son arméc, et aller de l'une à l'autre pour excitcr le zèle de chacun, car l'expérience avait du lui apprendre qu'en son absence rien ou très peu de chose se faisait. Les derniers coups de canon que j'entendis en r8r3 furent tirés à la bataille de Hanau, conune aussi ce jour-là faillit étre le dernier de ma vie ! Mon régiment chargea cinq fois, dont deux sur les carrés d'infanterie, une sur l'artillerie et deux sur Ics escadrons bavarois. Mais le plus grand danger que je courus provint de l'explosion d'un caisson chargé d'obus qui prit feu tout auprès de moi. J'ai dit que, par ordre dc l'Empereur, toute la cavalerie françaisc, fit une charge générale dans un mdment très difficile. Or, il ne suflìt pas, en parei! cas, qu'un chef de corps, surtout lorsqu'il est engagé dans une forét, lance son régiment droit devant lui, comme je l'ai vu faire à plusieurs; mais il doit, d'un coup d'reil rapide, exarniner le terrain sur lequel vont arriver scs escadrons, afin d'éviter de les conduire dans des fondrières marécageuses. 1 Je marcbai donc quelques pas en avant, suivi de mon


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état-major régimentaire, ayant à coté de moi un trompette qui, d'après mon ordre, signalait aux divers escadrons les obstacles qu'ils allaient trouver d€vant leur ligne. Bien que les arbres fussent largement espacés entre eux, le passage de la forét était difficile pour la cavalerie, parce que le terrain se trouvait jonché de morts, de blessés, de chevaux tués ou mourants, d'armes, de canons et de caissons abandonnés par les Bavarois; et l'on comprend qu'il est très difficile, en parei! cas, qu'un colonel allant au grand galop sur les ennemis au milieu des balles et des boulets, tout en examinant le terrain que ses escadrons vont traverser, puisse s'occuper de sa personne !... Je m'en rapportais donc pour cela à l'intelligence et à la souplesse de mon excellent et hrave cheval ture Azolan! Mais le petit groupe qui me suivait de plus près ayant été infìniment diminué par un coup de. mitraille qui avait blessé plusieurs de mes ordonnances, je n'avais à mes cotés que le trompette de service, charmant et bon jeune homme, lorsque sur toute la ligne du régiment j'entends ces cris : « Colone!! colonel I Prenez garde !... >i Et j'aperçois à dix pas de moi, un caisson d'artillerie bavaroise qu'un de nos obus venait d'enflammer ! Un arbre énorme, abattu par quelques boulets, me barrait le chemin en avant ; passer de ce còté m'eut pris trop de temps. Je crie au trompette de se baisser, et, me couchant sur l'encolure de mon cheval, je le présente devant l'arbre pour le sauter. Azolan s'élance très loin, mais pas assez pour franchir toutes les branches touffues, au milieu desquelles ses jambes sont empétrées. Cependant le caisson flambait déjà, et la poudre allait prendre feu I Je me considérais comme perdu... quand mon cheval, comme s'il eut compris notre danger commun, se mit à faire des bonds de quatre à cinq pieds de haut, toujours en s'éloignant du caisson, et dès qu'il fut en dehors des branchages, il prit un galop tellement rapide, en allongeant et baissant son corps, qu'il s'en fallait de bien peu qu'il ne fut réellement ventre à terre. J e frissonnai lorsque la détonation se produisit. Il parait que je me trouvais hors de la portée des éclats d' obus, car ni moi ni mon cheval ne fumcs atteints. Mais il n'en avait pas été de méme pour mon jeune trompette; car, le régiment ayant repris sa marche après l'explosion, on aperçut ce malhcureux jeune homme mort et horrible-


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ment tttutil~ par les édats des ptojectiles. $oh chevàl était aussi broyé en morceaux. Mon ptave Azolan m'avait déjà sauvé à 1a Katzba<;h. J~ lui devais donc la vie pout la seconde fois. Je le caressai, et la pauvre btle, comme pout exprimer sa jòie, se mit à hennìr de sa voix la plus clairc. Il est des moments où l'on est porté à croire que certains animaux ont i!lfi.niment plus d'intelligence qu'on ne le pense généralement. Je regrettai vivement mon trompette, qui, tant par son couragc que par ses manières, s'était faìt aimer de tout le régi.mcnt. Il était fìls d'un professeur du collège de Toulouse, avait fait ses classes, et trouvait un grnnd plaìsir à débiter des tiradcs de latin. Une heure avant sa mott, ce pauvre garçon ayant remarqué que presque tous les atbres de la forét de Hanau étaient des Mtres, dont 1~ btanches, se projetant au loin, formaient une espèce de toit, l'occasion lui parut favorable pour réciter l'églogu~ de Virgile qui commente par ce vets : Tityre,, tu pat11li11 , ecitba1ts -'>Ub tegmine fa·g L.

ce qui fit beaucoup rire le maréchal Macdonald, qui, pas• sant en ce moment devant nous, s'écria: « Voilà un petit gaìllard dont la mémoire n'est pas troublée par ce qui l'entoure ! C'est bien certaincmeni. la première fois qu'on récite des vets de Virgile sous le fcu du ca.non enncmi I 1> u Celui qui se sert de t>épée pétira pàt l'ép-ée », disent les Livres saints. S1 cette paraoole n'est point applicable à tous les militaires, elle l'était sous l'Empire à beaucoup d'entre eux. Ainsi M. Gui.hdet, qui, en octobre 1806, avait tué au combat de Saalfeld le ptì11ce Louis de Prusse, fut tué lui-mémc à la bataille de Hanau. Cc fut sans doute la crainte d'avoir un pareil sort qui engagea le général russè Czemicheff à fuir devant le ùanger. Vous devez _v ous rappeler que, dans ks premièrs mois de 1812, cet officier, alors colone! aidc dc camp et favori de l'empereur Alexandre, se trouvant à Paris, a'Vait abusé de sa haute posi ti on pour séduire deux pauvres tmployés du ministère de la guerre, -quì forent exécutés pour avoir vendu l'état de situation des ~ées françaises, et que le co1onel russe n'évita 1a juste pUùition que lui auraien't infligée les trlbunaux qu'en s'échappant fUiiivement de France. Rentré dans son pays, M. de Czernièheff, bien qu'il ftìt plus courtisan quc milita.ire, y devint officiet


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général et commandait à ce titre une division de 3 ooo Cosaques, la seule troupe russe qui parut à la bataille dc Hanau, où son chef joua un role qui le rendit la fable des Autrichiens et des Bavarois présents à cet engagement. En effct, Czernicheff, qui, en ma.rchant contre nous, chantait hautement victoire tant qu'il crut- n'avoir à combattre que des soJdats malades et sans ordre, changea de ton dès qu'il se vit en présence de braves et vigoureux guerriers revenant de Leipzig. Le général de Wrède eut d'abord toute sorte de peine à le faire entrer en ligne, et dès que Czernicheff entendit la terrible canonnade, de notre artillerie, il mit ses 3 ooo cavaliers au trot et s'éloigna bravement du champ de bataille, au milieu des huées des troupes austro-bavaroises, indignées de cette honteuse conduite. Le général de Wrède étant accouru en personne lui faire de sanglants reproches, M. de Czernicheff répondit quc les chevaux de ses régiments avaient besoin de manger, et qu'il allait les faire rafraichir dans les villages voisins. Cette excuse fut trouvée si ridicule que, quelques temps après, les murs de presque toutes les villes d' Allemagne furcnt couverts de carica.tures représentant M. de Czcrnicheff faisant manger à ses chevaux des bottes de lauricrs cueillis dans la forét de Hanau. Les Allemands, malgré leur flegme habitucl, sont quelquefois très caustiques. En repassant le Rhin, les troupcs dont se composaient les débris de l'a1mée française s'attendaient à voir finir leurs misères dès gu'elles touchcraient le sol de la patrie; mais elles éprouvèrent une bien grande déception, ca.r l'administration et l'Empereur lui-m~me avaient telle~ ment compté sur des succès, et si peu prévu notre sortie de l' Allemagne, que ricn n'était préparé sur notre fron~ tière polli' y recevoir des troupes et les rforganiser. Aussi, dès le jour méme de notre entrée à Maycnce, le.s soldat,c, et les c'hevaux amaient manqué de vivres si l'on ne Ies cut clispersés et logés chez les habitants des bourgs et vHlages voisins. Mais ceux-ci, qui, dcpuis les premières guerres de la Révolution, avaient perdu l'ha.bitude de nourrir des soldats, se plaignirent hautement, et il est de fait que cctte charge était trop lourde pour les communes. Comme il fallait ga.rder, ou du i:noins surveiller les divers points de l'imm.ense ligne que tonne le Rhin depuis


' 2I6 GÉNÉRAL BARON DE MARBOT Bàlc jusqu'à la Hollande, on établit comme on le put les nombrcux malades et blessés dans Ics h6pitaux de Mayence. Tous les hornmes valides rejoignirent les noyaux de Jcurs régiments; puis les divisions et corps d'armée, dont la plupart ne se composaient que de très faibles cadres, furent répartis le long du fleuve . .Mon régiment, ainsi 9.ue tout ce qui restait du corps de cavalerie de Sébasttani, desccndit le Rhin à petites journées ; mais, bien qoe le temps fut superbe et le paysage charmant, chacun était navré de douleur, car on prévoyait que la France allait perdrc ces bclles contrées, et que ses malheurs ne se bomeraient pas là. Mon régiment passa quelque temps à Clèves, puis quinze jours dans la petite ville d'Urdingen, et descendit ensuite jusqu'à Nimègue. Pendant ce triste voyage, nous étions péniblement affectés en voyant à la rive opposée les populations allemandcs et hollandaises arracher de leurs clochers le drapeau français pour y replacer celui de leurs anciens souverains !... Malgré ces tristes préoccupations, tous Ics colonels tàchaient dc réorganiser le peu de troupes qui leur restaient ; mais que pouvionsnous faire sans e:ffets, équipements ni armes de rcchange? ..• La nécessité de !aire vivre l'armée forçait l'Empercur à la tenir disséminéc, tandis que pour la réorganiser il aurait fallu créer de grands centres dc réunion. Nous étions donc dans un cerclc vicieux. Cependant Ics ennemis, qui auraient dù passcr le Rhin peu de jours après nous pour empécher notre réorganisation, se sentaient encore si affaiblis par !es rudes coups que nous leur avions portés dans la dernière campagne, qu'il leur fallait du temps pour se remettre. lls nous laissèrcnt donc tranqui11es tout le mois de novembre et de décembre, que JC passai en grande partie sur !es bords du Rhin, dans un fantt>mc de corps d'arméc, commandé par le maréchal Macdonald. J e reçus enfin, ainsi que !es autres colonels de cavalerie, l'ordre de conduire tous mes hommes démontés au dépòt de mon régiment pour tacher d'y reconstituer de nouveaux escadrons. Le dépOt du 230 de chasseurs étant encorc à Mons, en Belgiquc, je m'y rendis. Ce fut là quc je vis la fin de l'année 1813, si fertile en grands événements, et pendant laquelle j'avais couru bicn des dangers et supporté bien des fatigues. Avant de terminer ce que j'ai à dire snr cettc année,


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je crois devoir indiquer sommairement les derniers ~vénements de la campagne de 1813,

CHAPITRE XXVI Demicrs événements de 1813. - Reddition des places. - Violation déloyale de la capitulation de Dresde. - Désastrcs en Espagne. Afiaire de Vitoria. - Joseph regagne la frontière. - Retraite de Soult sur Bayonne. - Suchet en Catalogne. - Situation en Tyrol et en Italie,

Les places fortes d' Allemagne dans lesquelles, en se retirant, l'armée française avait laissé des garnisons, furent bientòt cernées et plusieurs méme àssiégées. Presquc toutes succombèrent. Quatre seulement ten.aient encore à la fin de 1813. C'était d'abord Hambourg, où commandait l'intrépide maréchal Davout, qui sut conserver cette place importante jusqu'au moment où, l'Empereur ayant abdiqué, le nouveau gouvernement rappela la garnison en France ; secondement, Magdebourg, que le général Le Marois, aide de camp de l'Empereur, sut aussi conserver jusqu'à la fin de la guerre; troisièmement, Wittemberg, que défendait avec courage le vieux général Lapoype, et qui fut enlevé d' assaut le 12 janvier suivant ; enfin Erfurt, qui fut obligé de capituler fante de vivres. Toutes les autres forteresses que l'Empereur avait voulu conserver au delà du Rhin, et dont les .Plus importantes étaicnt Dresde, Danzig, Stettin, Zamosk, Torgau et Modlin, se trouvaient déjà au pouvoir de l'ennemi. L'occupation des deux premières fut un déshonneur pour les armées alliées I En effet, lorsque, après la bataille de Leipzig, Napoléon se retira vcrs la France avec les débris de son armée, en laissant à Dresde un corps de 25 ooo hommes, commandé par le maréchal Saint-Cyr, celui-ci essaya de s'ouvrir, les armes à la main, un passage au travers des troupes ennemies qui le bloquaient. Il les repoussa plusieurs fois, mais 'enfin, accablé par des forces supérieures e.t manquant de vivres, il fut contraint d'accepter la capitulation honorable qui lui était


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offerte. Elle portait que la garnison conc;crvcrait ses armcs, qu'cllc ne serait pas prisom1ièrc dc guerre et retoUI'Jl.erait en France par joumées d'étapc. Le maréchal aurait voulu que ses troupes réunies marchassent cn corps cl'annéc, et bivouaquassent tous les soirs sur le mCrne point, ce qui leur cut pcrmis de se défendre cn cas de trn.hison ; mais lcs généraux ennemis ayant fait observer que, par suite de l'épuisemcnt du pays, il ne scrait pas possible de trouver tous Ics jours vingt-cinq mille rations dans la méme localité, le maréchal français dut céder devant cctte néccssité. Il consentit donc à ce que son armée fut divisée en plusiC;urs pctitcs colonnes de 2 à 3 ooo hommcs, qui voyageraient· à une et méme deux étapes dc dìstru1ce. Pendant Ics premier.; jours, tout se passa convenablcment ; mais dès quc la dernière colonne française fut sortie de Dresde, après avoir fait la i:emise des forts et des munitions de guerre, Ics généraux étrangers décla rèrent qu'ils n'avaient pas eu le droit de signer la capitulation sans l'agrément de leur généralissime prince de Schvarzenberg, et que celui-ci la désapprouvant, elle était nulle ! Mais on offrait de ramener nos troupes à Dresde, et de lcs replacer exactemcnt dans la situation où elles se trouvaicnt le jour de la capitulation, c'cst-àdire avcc des vivrcs pour quelques jours seulement, pénurie que les Français avaient cachée aux étrangcrs tant que nous occupions la place, et qui, désormais connue par ccux-ci, rendait lcur nouvelle proposition illusoire l... Nos troupes furent indignées dc cet odicux manque de foi; mais quc pouvaicnt entreprendre dcs détachcmcnts isolés de 2 à 3 ooo hommes, que lcs cnncmis avaient pris h précaution dc fairc cntourcr par dcs bataillons placés d'avance sur lcs lieux où chaquc petite colonne françaisc devait apprendrc la rupturc dc la capitulation de Dresde? Toute rési5tance devenait impo.ssible; nos gcns furent donc dans la triste nécessité de mcttrc bas lcs armes I. .. A près la trahison commise sur le champ de bataille de L<'ipzig, venaìt la transgression des capitulations, engagt·mrnts jusquc-là sacrés panni loutcs Ics nations civilisées. Les Allt·numùs n'en ont pas moins chanté victoire, car tout, mérne l'in!amic, kur paraissait permis pour abattrc l'empcrcur Napoléon. Tous les souverains alliés iiyant adopté ce nouvcl et inique droit dcs gens, inconnu


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d e nos pèrcs, ils le mirent en prati4ue à l'égard de la gamison de Danzig. Le bravt' A:énéral Rapp, après avoir longtemps défendu cette place avec la plus grande vigueur, mais n'ayant enfin plus de vivres, conscntit à se rendrc, à condi!ion quc la garnison rentrerait cn France. Cependant, malgré te traité signé par le prince de Wurtcmberg, commandant le corps d'année qui faisait le siège, cettc condition fut inclignement violée, et les courageux défenseurs de Danzig, encore au nombre de 16 ooo, furent envoyés comme pri• sonniers en Russie, où la plupart périrent de misèrc. Un des traits les plus sailla.nts dc ce siègc mémorab!e fut la conduite d'un capitainc d'infanterie de la garnison, nommé M. de Charnbure. Cet officier, rempli de courage et d'intelligencc, avait demandé et obtcnu l'autorisation de faire une oompagnie franche, choisk parmi les plus intrépidcs volontaires. Cctte troupe s'était vouée aux entrepriscs les plus téméraires. Elle allait pendant la nuit surprcndre Ics postes dcs assiégcants, pénétrait dans lcurs tranchées, dans leurs camps, détruisait leurs ouvrages sous le feu méme de leurs batteries, enclouait leurs pioces et allait au loin dans la campagne enlcver ou piller lcurs convois. Chambure, s'étant embarqué pendant la nuit avec ses hommes, surprit un cantonncment russe, mit le feu à un pare de munitions, détruisit plusieurs magasins, tua ou blessa plus de cent cinquantc hommes, n en perdit quc trois et rentra dans la place, triomphant. Peu de temps après, M. de Chambure se porte une nuit sur la batterie de brèche, s'en empare, enclouc toutcs les bouchcs à feu, et, joignant la raillerie au courage, il dépose dans la gueule d'un mortier w1e lettre adressée au prince de \Vurtembcrg et ainsi conçuc : u Prince, vos bombes m'cm~chant de dormir, je suis venu enclouer vos morticrs; ne m'éveillcz donc plus, ou je serai forcé de vous fairc de nouvelles visites. » En effet, Cbambure revint plusieurs fois, réussit constamment et répandit la rerreur parmi les travailleurs et ics canonniers ennemis. Horace Vernet a popularisé son nom en le représentant au moment où il dépose dans un mortier la lettre adressée au prince de Wurtcmberg. Les nombreuses défections qui se produisircnt à cctte époque me rappellent l'anecdote suivante (I). Parnti Ics (I) Dans la gamison de la plupart dC3 places fortes, et notamment


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généraux qui secondèrcnt le célèbre Washington, com•

battant pour l'indépendance américaine, le plus brave, le plus capable, le plus estimé de l'armée était le général ArnoJd. Il perdit une jambe dans une bataille, et son patriotisme était si grand qu'il n'en continua pas moins à combattre les ennemis de son pays; mais enfi.n, s'étant brouillé avec Washington, au sujet d'un passe-droit dont il croyait avoir à se plaindre, le général Arnold déserta, alla prendre du service dans l'armée anglaise et devint un des plus grands ennemis de ses cornpatriotes. Quelque temps après, un armistice ayant été signé et quelques officiers américains s'étant avancés entre les deux camps, plusieurs officiers anglais, au nombre desquels se trouvait le général Arnold, s'approchèrent d'et1x, et l'on causa paisiblement. Cependant le général Arnold, s'apercevant que sa présence déplaisait à ses anciens amis, Ieur <lit qu'il s'en étonnait, car s'il était actuellement Ieur adversaire, ils ne devaient pas oublier les éminents services qu'il avait rendus jadis à. l' Amérique, pour laquelle il avait perdu une jambe. Alors un Américain lui répondit : cc Nous nous· en souvenons si bien que, si jamais nous te faisons prisonnier, ta jambe de,bois sera déposée dans le Temple de la Patrie, comme un monument destiné à rappeler à nos demiers neveux l'héroique valeur dont tu fis preuve lorsque tu combattais pour l'indépendance de ta patrie ; mais après avoir renducethonneur à tajambe, nous ordonnerions d'accrocher le surplus de ton corps à la potence, pour servir d'exemple à tous les traitres qui combattent contre leur patrie ! » Mais reprenons l'examen de la situation des armées françaises en décembrc 1813. L'Espagne, cause première de toutes les catastrophes qui signalèrent la fin du règne de Napoléon, avait été dégarnie, dans le cours de cette année, d'une grande partie de ses meilleures troupes, que l'Empereur envoya renforcer l'armée d' Allemagne. Cependant l'effectif de celles qui restèrent dans la péninsule Ibérique s' élevait encore à plus de 100 ooo hommes. Ce nombre, bien qu'insuffisant, aurait cependant contenu !es ennemis, si Napodans celle de Danzig, composées de troupcs de divcrscs nationalités, on cut à regretter quelgues désertions mème parnti !es officlers, ceux. ci trouyèrent dans le camp russe l'accueille plusempressé et nous com, battirent dans la campagne de France.


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léon en avait laissé le commandemcnt au maréchal Soult. Mais commc il voulait absoiument faire de son frère Joseph un ginéral qui sut défendre le royaume qu'il lui avait donné, ce fut à cc prince, homme fort estimablc, mais antimilitairc, quc l'Empereur confia la direction des armées d'Espagne. Il lui donna, il est vrai, pour major général et consci!, le maréchal J ourdan; mais celui-ci, vieilli avant l'àgc, et qui n'avait pas fait la guerre depuis Ies premières campagnes de la Révolution, était aussi usé au mora! qu'au physique et n'inspirait aucune con. fìance aux troupcs. Aussi, maigré Ics talents dont firent preuve Suchet, Rcille, Bonnet, Gaza.n, Foy, Harispe, Decaen, CiauseI et autrcs généraux qui servaient sous les ordres du roi J oseph, Ics armécs anglo-portugaiscs, commandées par lord Wellington et aidées par les gué. rillas espagnoles, nous firent éprouver d'irréparables pertes. Les Français, resserrés sur tous Ics points, avaicnt déjà été contraints d'abandonner Madrid, Ics deux Gas. tilles, et de repasscr l'Èbre, pour conqmtrcr leurs principales forces autour de la ville de Vitoria, lorsque, atta. qués dans cette position par des masses trois fois supé· rieures en nombre, ils pcrdirent une bataille dont Ics suites furent d'autant plus désastreuscs que le roi Joseph et le maréchal Jourdan n'avaient pris aucune précaution pour assurer la retraite ; aussi fut-elle des plus désordon. nées. Les équipages du Roi, les parcs d'artilletie, Ics nom. breuscs voiturcs d'une foule d'Espagnols qui, ayant pris parti pour Joscph, cherchaient à fuir la vengeance de leurs compatriotcs, Ics fourgons du trésor, ccux de l'ad. ministration militaire, etc., etc., tout cela se trouva bientOt pelc-m~lc, au point quc les routcs en furent encombrées ('f que les régiments avaient grand'peine à se mou. voir au milieu dc cette confusion. Cependant, ils ne se débandèrent pas, et, malgré les vigoureuses attaques dcs ennemis, le gros de l'armée parvint à gagner Salvatierra et la route de Pampclune,, par laquelle la retraite fut exécutée. La bataille de Vitoria fit honneur aux talcnts et à la valeur du général Clausel, qui rallia l'armée et lui donna une direction. D ans cette malheureuse journée, les Fran• çais perdirent 6 ooo hommes tués, blessés ou faits pri~ sonniers, et laissèrent au pouvoir des ennemis une grande partje de leur artillerie et presque tons leurs bagages.


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Malgr-6 cet échec, nos troupes, dont le moral ~ait excellent, auraient pu se maintenir dans la Navarre, en s'appuyant à la place forte de Pampelune et awc montagnes des Pyrénées ; mais le roi J oseph ordonna de continuer la retraite et de franchlr la Bidassoa, dont notre arrière-garde, commandée par le général Foy, eut ordre de détn.ùre le pont. Ainsi, dès la fin de juin, nous avions abandonné l'Espagne sur cette partic dc la frontiè're; néanmoins, le maréchal Suchet tenait encore en Aragon, en Catalogne et dans le royaume de Valence; mais les résultats de la bataille de Vitoria furent si malheureux pour nous que, Wellington ayant pu envoyer des renforts dans le midi de l'Espagne, Suchet dut èVacuer le royaume et la ville de Valcnce. Ceci avait lieu au moment où I'Empereur était encore triomphant en Allemagne, Dès qu'il fut informé de la situation des affaires au delà des Pyrénécs, il s'cm_prcssa de révo~uer les pouvoirs donnés par lui au roi Joseph ainsi qu au maréchal Jourdan, et nomma le maréchal Soult son lieutenant général auprès de toutes les armées d'Espagne. Celui-ci, après avoir réorganisé les divisions, fit de grands efforts pour secourir la garnison française laissée dans Pampelunc ; mais ce fut en vain ; cette placc fut obligée de capituler, et le maréchal Soult dut ramener ses troupes sur la Bidassoa. La forteresse de Saint-Sébastien, gouvcmée par le brave général Rey, se défcndit très longtemps; mais enfm elle fut prise d'assaut par les Anglo-Portugais, qui, oubliant les droits de l'humaruté, pillèrcnt, violèrent et massacrèrcnt les malheureux habitants de cette ville espagnolc, bien qu'ils fus..~nt lcurs alliés I Les officiers anglais ne prirent aucune mesurc pour mcttrc un terme à crs atrocités, qui durèrent trois fois vingt-quatre hrurcs, à la honte de Wellington, des généraux dc son armée et de la nation anglaise I... Le maréchal Soult défcndit pied à picd la chatne dee Pyrénées, et battit plusirurs fois Wellington ; mais Ies forces supéricurcs dont cclui-ci disposait lui pcnnettant de rcprcndre sans ccsse !'offensive, il parvmt enfin à s'établir en deçà de nos frontières et porta son quartier général à Saint-Jean de Lu?I, première ville de France, que n'avairnt pu lui faire perdre ni les défaites éprouvées par le roi François Ier, ni les guerres désastreuses de la fin du règnc de Louis XIV.


MtMOlRES

On ne conçoit pas qu'aprt:S la défection des troupes allemandes à Leipzig, le marécbal Soult ait cru pouvoir conserver dans 1'armée française d{:s Pyrénées plusieurs millicrs de soldats d'outre-Rhin I... lls passèrent tous à l'ennemi dans une m~me nuit, et augrqentèrent les forces de Wellington. Cependant, le maréchal Soult, après avoir réuni plusieur'> divisions sous les remparts dc Bayonne, se reporta contrc les Anglo-Portugais. Il y cut le 9 décembre, à Saint-Pierre de Rube, une bataille qui dura cinq jours consécutifs, et qui fut une des plus sanglantes de cette guerre, car c]Jc cotlta 16 ooo hommes aux ennemis et IO ooo aux Français, qui revinrent néanmoins prendre leur position autour de Bayonne. Avant que ces évfoements se produisissent vers les Basses-Pyrénécs, le matéchal Suchet, ayant appris en octobrc les rcvers que Napoléon venait d'éprouver en Allemagne, et comprenant qu'il lui serait impossible de se maintenir dans le midi de l'Espagne, se prépara à se rapprocher dc la France. A cet effet, il se rcplia sur Tarragone, dont il fit sauter les remparts après avoir retiré la garnison, qui vint augmenter son armée, dont la retraite. bien qu'inquiétée par les Espagnols, s'opéra dans le plus grand ordre, et à la fin de décembre 1813, Suchet et les troupes sous ses ordres se trouvèrent établis à Girone. Pour compléter cet examen de la situation des armées françaises à la fin de 1813, il est nécessaire de rappelcr qu'au printemps de cçtte année, l'Empereur, còmptant fort peu sur l'Autriche, avait réuni dans l~ Tyrol et dans son royaume d'Italie une nombreuse armée dont il avait confié le commandement à son beau-fils Engène de Beauharnais, vice-roi de ce pays. Ce prince était bon, fort dome, très dévoué à l'Empereur; mais quoique infiniment plus militaire que Joseph, roi d'Espagnc, il s'en fallait cependant dc beaucoup qu'il filt capable de con~ duire une armée. La tcndres!,e quc l'Empereur avait pour Eugènc l'abusait sur cc point. Ce fut le 24 aotlt, jour où devait finir cn Allcmagne l'armisticc conclu entr~ Napoléon et !es alliés, que Ics Autrichiens, jusque-là restés neutres, se déclarèrcnt nos ennemis au <lclà des Alpes. Les troupes italienncs combattaient dans nos rangs, mais les Dalmates avaient abandonné notre parti pour prendrc celui de l' Autrichc. Le prince Eugène avait sous ses ordres d'excellcnts lieu-


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• tenants, panni lesquels on distinguait : Verdier, Grenier, Gardanne, Gratien, Quesnel, Campo et l'ltalien Pino. Les hostilités ne furent jamais bien vives, car les chefs des deux armécs avaient compris que ce serait des événements qui surviendraient en Allemagne que dépendrait le succès de la campagne. Il y eut néanmoins de nombreux combats avec des résultats divers ; mais enfìn les forces supérieures des Autrichiens, auxquelles vint bientot se joindre un corps anglais débarqué en Toscane, contraignirent le vice-roi à ramener l'armée franco-italienne en deçà de l'Adige. On apprit au mois de novembre la défection de Murat, roi de Naples. L'Empereur, auquel il devait tout, ne put d'abord y croire. Elle n'était cependant que trop réelle I Murat venait de joindre ses drapeaux à ceux del' Autriche, . qu'il avait si longtemps combattue, et ses troupes occupaient déjà Bologne. Telle est la versatilité des Italiens, qu'ils accueillirent partout avec accla.mations les AustroNapolitains, qu'ils détestaient auparavànt et hairent encore davantage peu de temps après. Au mois de décembre, l'armée du vice-roi, forte seulement de 43 ooo hommes, occupait Vérone et ses environs. L'empereur Napoléon, voyant toute l'Europe coalisée contre lui, ne put se dissimuler que la première condition de paix qu'on lui imposerait serait le rétablissement des Bourbons sur le trone d'Espagne. Il résolut donc de faire de son propre mouvement ce qu'il prévoyait devoir étre forcé de faire plus tard. li rendit la liberté au roi Ferdinand VII, retenu à Valençay, et ordonna à l'armée de Suchet de se retirer sur les Pyrénées. Ainsi, à la fin de r8r3, nous avions perdu toute l' Allemagne, toute l'Espagne, la plus grande partie de l'Italie, et l'armée de Wellington, qui venait de franchir la Bidassoa et les Pyrénées occidentales, ca.mpait sur le territoire français, en menaçant Bayonne, la Navarre et le Bordelais.


MÉMOIRES

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CHAPITRE XXVII 1814. Je suis nommé au commandement du département de Jemmapes.

- Situatlon difficile. - Soulèvement conjuré. - Extermination d'un parti de Cosaques dans Mons. - Rappel de nos troupes vers Paris, - Mon dépot est transféré à Nogent-le-Roi.

J e commençai à Mons l'année 1814, pendant laquelle je ne courus pas d'aussi grands dangers physiques que dans les précédentes, mais où j'éprouvai de bien plus grandes peines morales. Comme j'avais laissé à Nimègue tous les cavaliers de mon régiment qui avaient encore leurs chevaux, je ne trouvai à Mons, où était le dép6t, que des hommes démontés, auxquels je cherchais à donner des chevaux tirés des Ardenncs, lorsque les événements s'y opposèrent. Le 1er janvier, les ennemis, après avoir hésité près de trois mois avant d'oser envahir la France, passèrent le Rhin sur plusieurs points, dont l'tm des deux plus importants fut d'abord Caub, bourgade située entre Bingen et Coblentz, au pied des rochers de Lurlai, qui, en resserrant infìniment le fleuve, rendent sa traversée très difficile. L'autre passage eut lieu à Bàle, dont !es Suisses livrèrent le pont de pierre, en violant la neutralité de leur territoire, neutralité qu'ils réclament ou abandonnent tour à tour, selon leurs intérets du momem. On évalue de 5 à 600 ooo hommes le nombre des troupes que les alliés, nos ennemis, fìrent alors entrer dans la France, épuisée par vingt-cinq années de guerre, qui avait plus de la moitié de ses soldats prisonniers en pays étrangers, et dont plusieurs provinces étaient pretes à se séparer à la prernière occasion. De ce nombre était la province dont Mons, chef-Iieu du département de Jemmapes, faisait partie. Cette vaste et riche contrée, annexée à la France, d'abord en fait par la guerre en .l792, et puis en droit par le traité d'Amiens, s'était si bien habituée à cette union, qu'après les désastres de la campagne de Russie, elle avait montré le plus grand zèle et fait d'énormes sacri'!'~ 1V3 8


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fìces pour aider l'Empereur à rcmettrc ses troupes sur un bon pied. H ommes, chcvaux, équipement, habillement..., elle avait obtemp<:ré à toutes Ics demandes sans murmurer l... Mais les pertes que nous vcnions d'éprouveicn Allemagne ayant découragé Ics Belgi:S, je trouvai l'esprit de cette population totalemcnt changé. Elle regrettait hautement le gouvernement paterne! de la maison d' Autriche, sous lequel elle avait longtemps vécu, et désirait vivement se séparer de la France, dont !es gucrrcs continuellcs ruinaicnt son commcrce et son industrie. En un mot, la Belgiquc n'attcndait que l'occasion de se révolter, ce qui cut été d'autant plus dangereux pour nous qne, par sa position topographique, cettc province se trouvait sur Ics derrières du faiblc corps d'armée que nous avions encore sur le Rhin. L'Empcrcur envoya donc quclques troupes à Bruxelles, dont il donna le commandemcnt au général Maison, homme capablc et des plus fermes. Cclui-ci, ayant parcouru plu,;ieurs départements, rJconnut quo celui dc Jemmapc~. surtout la viJle de Mons, était animé du plus mauvais esprit. On y parlait publiquement d'une prisc d'armes contre lcs faibles garnisons françaises qui l'occupaient, cc que ne pouvait empécher le général O ... , qui <.m avait le commandement ; car cc général, vieux, goutteux, sans énergie, étant né en Belgique, paraissaii craindrc de se compromcttre vis-à-vis de scs compatriotcs. Le comte Maison le suspendit de ses fonct ions et me donna le comm3Ildement du département dc Jt'mmapcs. La mission était d'autant plus difficile que, après les Liégeois, Ics habitants du Borinage, ou pays montois, sont les plus hardis et les plus turbulents de toutc la Bclgiquc, et que, pour les contenir, je n'o.vais qu'un petit bataillon dc 400 conscrits, quelques gendarmes, et 200 cavalicrs démontés de mon régimcnt, panni lesquels se trouvaient une cinquant.aine d'hommes nés dans le pays, et qui, en cas dc collision, auraicnt été se joindre aux insurgés. Je ne pouvais donc vraiment compter que sur les 150 autrcs chasseurs, qui, provcnant de l'ancienno France, et ayant tous fait la guerre avcc moi, m'auraient suivi partout. Ils avaient de bons officiers. Ccux de l'infanterie, et surtout le chef dc bataillon, étaient on ne peut mieux disposés à me seconder. J e ne pouvais cependant me dissimulcr que, si l'on en


Mt.MOIRES

venait aux mains, la partie ne serait pas égale. En effet, de l'Mtel où j'étais logé, je voyais tous les jours 3 à 4 ooo paysans et ouvriers de la ville, armés de gros bàtons, se réunir sur la grande place et préter l'oreille aux discours de plusieurs anciens offi.ciers autrichiens, tous nobles et riches, et qui, ayant quitté le service lors de la réunion de la Belgique à la France, préchaient actuellement contre !'Empire, qui les avait accablés d'impòts, Jeur avait enlevé leurs enfants pour les envoyer à la guerre, etc., etc. Ces propos étaient écoutés avec d'autant plus d'avidité qu'ils sortaient de la bouche de seigneurs grands propriétaircs, et s'adressaient à leurs fermiers et aux gens qu'ils occupaient, et sur lesquels ils avaient une très grande influcnce !. .. Ajoutez à cela que chaque jour apportait des nouvelles de la marche des ennemis qui approchaient de Bruxelles, en poussant devant eux les débris du corps d'armée du roaréchal Macdonald. Tous les employés français quittaient le département pour se réfugier à Valenciennes et à Cambrai. Enfin, le maire de Mons, M. Duval de Beaulieu, homme des plus honorables, crut devoir me rrévenir que ma faible garnison et moi n' étions plus en sureté au milieu d'une nombreuse population exaltée, et que je ferais bien d'évacuer la ville, ce à quoi personne ne mettrait obstacle, mon régiment et moi y ayant tou. jours parfaitement bicn vécu avec les habitants. Je compris que cctte proposition partait d'un comité composé d'anciens officiers autrichiens, et qu'on avait chargé le maire de venir me la transmettre dans l'espoir de m'intimider !... Je résolus donc de montrer les dents, et dis à M. Duval que je le priais d'assemblcr le conscil municipal ainsi que les notables, et qu'alors je répondrais à la proposition qu'il venait de me faire. Une demi-heure après, toute ma garnison était sous les armes, et dès que le conseil municipal, accompngné des pltts riches habitants, se présenta sur la place, je montai à cheval pour etre entendu de tous, et après avoir prévenu le maire qu'avant de causer avec lui et son conseil j'avais un ordre très important à donner aux troupes, je fis connaìtre à mes ~oldats la proposition qu'on vena.it de m'adresser d'abandonner sans combat I.i. ville confiée à notre garde. Ils en furent indignés et l'exprimèrent hautement !... J'ajoutai que je ne devais pl\S leur dissimuler que les remparts étant démolis sur


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plusieurs points et manquant d'artillcrie, il serait fon difficile de les défcndre contre des troupes de lign.e ; qut cepcndant, le cas échéant, nous combattrions vigourcu. sement; mais quc si, contre le droit des gens, c'étaicnt les habitants de la ville et de la campagne qui se portaicnt contre nous, nous ne devrions pas nous borner à la dé/en· sive, mais que nous les attaqucrions en employant tom les moyens, car tous sont pennis contre des révoltésl ... qu'en conséquence, j'ordonnais à mes soldats de s'em• parer du clocher, d'où, après une demi-heure d'attent( et trois roulcments dc tambour, ils fcraient feu sur l~ attroupements qui occuperaicnt la piace, tandis que d~ patrouilles dissiperaient ceux qui obstrueraient les rues. cn fusillant principalement les gcns de la campagne qui avaient guitté leur travail pour venir nous chercher noise. J 'ajouta1 que, si le combat s'engageait, j'ordonnais, comme le meilleur moyen de défense, de mettre le fei, à la ville pour occuper les habitants, et de tircr constamment sur l'incendie pour Ics empécher de l'éteindre !. .. Cette allocution vous paraitra sans doute bicn acerbe ; mais songcz à la position crit.ique dans laquelle je me trouvais, n'ayant que 700 hommcs, dont très peu avaient fait la guerre, n'attendant aucun renfort et mc voyant entouré d'une multitudc qui augmentait .à chaque instant; car l'oflicicr qui commandait le poste envoyé sur le clocher m'informa que toutes Ics routes aboutissant à la ville étaient couvcrtes dc masses de charbonniers. sortant des mines de J emmapes et se dirigeant sur Mons. Ma faible troupe et moi courions le risque d'étre écrasés, si je n'eusse montré une grande énergic I... Mon cliscours avait produit beaucoup d'effet sur les richcs nobles, promoteurs del' émeute, ainsi quc sur les habitants de la ville, qui commcncèrcnt à se retirer; mais comme Ics paysans ne bougeaient pas, je fis avancer deux caissons de munitions, distribuer cent cartouches à chaque soldat, cbarger les armes, et ordonnai aux tambours de fairc les trois roulements précurseurs de la fusillade I A ce terrible signal, la foule immense qui encombrait la piace se mit à courir tumultueusement vers les rues voisines, où chacun se pressait à l'envi pour chercher un refuge, et peu d'instants après, les chefs du parti autrichien, ayant le maire à leur téte, vinrent me serrer les mains en me conjurant d'épargner la ville! J'y consentis, à condition qu'ils enverraient à la minute porter


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l'ordre aux charbonniers et ouvriers de retourner chez eux. Ils s'cxécutèrent avcc empressement, et !es jeunes élégants les mieux montés s'élancèrent sur leurs beaux chcvaux et sortirent par toutes les portes de la cité, pour allcr au-devant des masses, qu'ils renvoyèrent dans leurs villages sans que personne y mit d'opposition. Cette obéissance passive me confirma dans la pensée que l'émeute avait dcs chefs puissants, et que ma garnison et moi eussions été arrétés si je n'eusse intimidé les roeneurs en !es menaçant d'employer tous les moyens, méme le feu, plutot que de rendre à des émeutiers la ville confiée à ma gardc I. .. Les Belges sont grands musiciens. Il devait y avoir ce soir-là un concert d'amateurs, auquel mcs officiers et moi étions invités, ainsi que M. de Laussat, préfet du département, homme ferme et courageux. Nous convinmes de nous y rendre commc à l'ordinaire, et nous fimes bien, car on nous reçut parfaitement, du moins en apparence. Tout en causant avcc les nobles qui avaient dirigé le mouvement, nous leur fimes comprendre que ce n' était pas aux populations à décider par la rébellion du sort de la Belgique, mais bien aux arrnées belligérantes ; qu'il y aurait donc folie à eux d'exciter au combat des ouvriers et des paysans et de faire verser le sang pour hater de quelques jours une solution qu'il fallait attendre. Un vieux général autrichien retiré à Mons, où il était né, dit alors à ses compatriotes qu'ils avaient cu grand tort de comploter l'arrestation de la garnison, car c'eut été attirer de nombreuses calarnit~ sur la ville, puisque des militaires ne doivent jamais rcndre Ics armes sans combattre! Chacun convint de la justcsse de l'observation, et à compter de ce jour, la garnison et Ics habitanti vécurent en très bon accord, comme par le passé. Les Montois nous donnèrcnt méme peu de jours après une preuve éclatante de leur loyauté ; voici à quelle occasion. A mesure que l'armée des alliés avançait, une foule de vagabonds, surtout des Prussiens, s'équipaient en Cosaques, et, poussés par le désir du pillage, ces maraudcurs se ruaicnt sur tout ce qui avait appartenu à l'administration pendant l'occupation des Français et s'emparaient méme sans répu~ance des effets dcs individus non militaircs de cette nation. Une forte bande de ces prétendus Cosaques, après


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avoir t raversé le Rhin, et s'etrc répandue dans les dépar tements de la rive gauche, avait poussé jusqu'aux portei de Bruxelles et pillé le chatcau impérial de Tervueren où elle avait f'nlevé to\1$ Ics chev.1.ux du ha.ru que l'Em pereur y avait form6; puis, se fractionmmt co <livers dét~ chemcnts, ces marau<leurs parcouraient la Belgiquc. ~ en vint dans le département de Jemmapes, où ils es sayèrent de soulever Ics populations; mais n'ayant p~ réussi, ils pensèrent que cela provcnait de cc que Mons le chef.lieu, ne se prononçoit pas pour eux, tant étai1 grande la terreur quo le colvncl qui y commandait avai1 inspiréc aux Montois ! ns résolurent done do m'enleve1 ou dc me tuer; mais pour ne point me donnc1· l'éveil er employant un trop grand nombre d'hornmes à cctte cxpé dition, ils se bornèrent à envoyer 300 Cosaqucs. Il parait que le chef de ccs partisans avait été ass<', bien renseigné, car, sachant que j'avais trop peu dt monde pour faire bien gardcr les vieilles portes et lei ancicns remparts, alors à moitié démolis, il fit pendan1 une nuit obscure approcher de la ville ses cavaliers, don1 la majeure partie, après avoir mis pied à terre, pénétr( en silcnce dans les rues et se dù;gea vcrs la grande plac< et l'hOtel dc la Poste, où j'avais d'abord logé. Mais dcpuù que j'étais informé du passage du Rhin par Ics enncmis. je mc retirais tous Ics soirs à la caserne, où je passais h nuit au milieu de mcs troupcs. Bicn m'en prit, car le~ Cosaques allcmands cntoun'rcnt l'hOtel. dont ils fouillèrent tous Ics appartcments, et furicux de ne pas trouve1 d'officiers français, ils s'en prirent à l'aubergiste, qu'ils maltraitèrent, pillèrerrt, et dont ils burent le meilleur viri au point de se griser, officiers commc soldats. Un Belge, ancien brigadier de mon régimcnt, nommé Courtois, auquel j'avais fait obtenir la décoration comme étant l'un d<' mes plus bravcs gucrriers, cntrait en ce moment à l'hotel. Cct homme, né à Sa.int-Ghislain près de Mons, avait perdu une jambc en Russie l'année précédentc. J'avais été assez heurcux pour le sauver en lui procurant les moyens de rcgagner la France. Il cn avait conservé une telle reconnaissance que, pendant le séjour que je fis à Mons dans le cours de l'hiver de r814, il venait très souvcnt chez moi et se parait, dans ccs occasions, dc l'uniforme du 2'3" dc chasscurs qu'il avait si honorabJement porté. Or, il advint que pendant la nuit dont il est question, Courtois, regagnant le logis d'un de


lfÉMOIRES

ses parents chcz lequel il recevait l'hospitalité, apcrçut le

détachement ennemi qtti se <lirigeait vers l'Mtel de In Poste. Blen que le brave brigadier sut ~ue je n'y passais plus Ics nuits, il voulut néanmoins s a<;sutcr que sou coto1,el ne courait aucun danger, et pénétra bravcment dans l'Mtel oò il entraina son parent. A la vue de l'uniforme français et dc la clécoration de la Légion d'honncur, les PrUS$ietlS eurent !'infamie de se ·eter sur le malheurcux estropié et voulurent lui arrachcr a croix qui brillait sur sa poitrine I... Le vieux soldat ayàht cherché à défen<lre sa décoration, les Cosaques prussiens le h.tèrent, trainèrent son cadavre dans la rue, puis continuèrent leur orgie ! Mons était si grand relativement à ma faible garnison, quc je m'étais retranché da.ns la caserne, et concentrant ma défcnse de nuit sur ce point, j'avais in.tcrdit à ma troupe d'aller du cOté de la grande piace, bien que jc fusse instruit que Ics enncmis s'y trouvaient, car je ne connaissais pas leur nombre et craignais que les habitants ne se réunisscnt à eux !. .. Mais dès que ceux-ci furent informés de l' assassinat de Courtois, leur compatriote, homme cstimé de toute la corttrée, ils résolurent de le venger, et, oubliant momentanément lcurs griefs contre les Frru1çais, ils députèrent vers moi le frère de Courtois ainsi que les plus notables et les plus braves d'entre eux, pour m'engagcr à me mcttre à leur téte, afin de chasscr les Cosaques ! J e crois bien que les c1ccès et le pillage que ceux-ci avaicnt commis à l'Mtel dc la Poste, inspirant à chaquc bourgeois des craintcs pour sa famille et sa maison, les portaient, au tnoins autant que la mort de Courtois, à rcpousser les Cosaques, et qu'ils eussent agi tout différentment si, atl lieti d'a<;sassins et dc pillards, cles troupes réglées eussent pén6tré dans la ville l Néanmoins, je eros devoir profìter de la bonnc volonté de ceux des habHants qui venaient de s'armer cn notrc fa.,re;ur. Jc pris donc une pattie de ma troupe, et rne portai vers la place, tandis qu'avec le surplus, le chef de bataillon, qui connaissait parfaitement la ville, allait, par mon ordre, s'embusci.uer aupr~ de la brèchc par laquelle les Cosaques pruss1ens avaicnt pénétré danc; la piace. Dès Ics prentlers coups de fusil que nos gens tirèrent sur ces drOles, le plus grnnd tumulte régna d'ms l'hotel èt sur la place I... Ccux des etlhemis qui ne furent pas

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tués à l'instant s'enfuirent à toutes jambes; mais beaucoup s'égarèrent dans les rues, où ils furcnt assommés 8fl détail. Quant à ceux qui parvinrcnt jusqu'au lieu où ils avaient laissé leurs chevaux attachés aux arbres de la promenade, ils y trouvèrcnt le chef dc bataillon qui les accueillit par une fusillade à brulc-pourpoint I Le jour venu, on compta dans la ville ou sur la vieille brèchc plus de 200 ennentis morts, et nous n'avions pas perdu un seul hommc, nos adversaircs ne s'étant point défendus, tant ils étaient abrutis par le vin et !es liqueurs fortes !... Ccux d'cntre eux qui survécurent à cette surprise, en se laissant glisser le long des débris des vieux remparts, se jetèrent dans la campagne, où ils furent tous tués ou pris par les paysans devcnus furieux en apprenant la mort du malheureux Courtois, considéré comme la gioire de la contrée, et qui, sumommé par eux la Jambe de bais, lcur était devcnu aussi chcr quc le général Daumcsnil, autre fambe de bois, l'était aux faubouricns de Paris. Je ne cite pas le combat de Mons comme une affaire dont jc puisse tircr vanité, car, avec lcs gardes nationaux, j'avais douzc à trcize cents hommes, tandis que les Cosaques prussicns n'en comptaient guère que 300; mais j'ai cru devoir rapporter cet engagement bizarre, pour démontrer combien l'esprit dcs masses est versatile. En cffet, tous les paysans et charbonniers du Borinage qui, un mois avant, se portaient en masse pour cxterminer ou du moins désarmer le petit nombre de Français laissés dans :Mons, venaient dc prendre parti pour eux contre Ics Prussiens, parce que ceux-ci avaient tué l'un de leurs compatriotes I J e rcgrettai aussi beaucoup le brave Courtois, tombé victime de l'attachement qu'il avait pour moi. Le trophée le plus important de notre victoire fut les 300 et quclques chcvaux quc les ennemis abandonnèrent entre nos mains. lls provenaicnt presque tous du pays de Berg et étaicnt fort bons ; aussi je lcs incorporai dans mon régiment, pour lequcl cctte remonte mattendue arriva fort à propos. Je passai encore un mois à Mons, dont les habitants étaient redevcnus parfaits pour nous, malgré l'approche dcs années ennemics. Mais les progrès de celles-ci devinrent enfin si considérables que Ics Français durent non seulement abandonner Bruxelles, mais toute la Belgique, et repasser les frontières de l'anciennc France. Je


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reçus ordre de conduire le dépòt de mon régiment à Cambrai, où, avcc les chevaux pris naguère aux Cosaques prussiens, jc pus remettre dans les rangs 300 bons cavaliers revenus de Leipzig, et former deu," beaux escadrons, qui, sous la conduite du commandant Sigaldi, furent bientòt dirigés sur l'armée que l'Empcreur avait réunie en Champagne. lls s'y flrent remarquer, et soutinrent la gioire du 238 de chasseurs, surtout à la bataille de Champaubert, où fut tué le brave capitaine Duplessis, officier des plus remarquables. J 'ai toujours eu une grande prédilection pour la lance, arme terrible entre Ics mains d'un bon cavalier. J'avais donc demandé et obtenu l'autorisation dc distribuer à mes escadrons des lances que Ics officiers d'artilleric ne pouvaient emportcr cn évacuant les placcs du Rhin. Elles furent si bien appréciées que plusieurs autres corps de cavalcric en demandèrent aussi, et se félicitèrent d'en avoir. Les dépòts des régiments étant obligés de passer sur la rive gauche de la Scine, afm de ne pas tomber entre Ics mains des cnnemis, le mien se rcndit à Nc,gcnt-le-Roi, ararrondissement dc Dreux. Nous avions un assez bon nombre de cavalicrs, mais prcsque plus de chevaux. Le ~ouvernement faisait les plus grands cfforts pour cn réunir à Versailles, où il avait créé un dépòt centrai de cavalerie, sous les ordres du général Préval. Celui-ci, de m~me que son prédécesseur, le général Bourcier, entendait beaucoup mieux les détails de remonte et d'organisation quc la guerre, qu'il avait très peu faite. Il s'acquittait fort bien de la mission difficile dont l'Empereur l'avait chargé; mais comme il ne pouvait cependant improviser dcs chcvaux ni des équipements, et qu'il tenait d'ailleurs à ne mettre en route que des détachements bien organisés, les départs étaient peu fréque nts. J'en gémissais, mais aucun colone! ne pouvait se rendre à l'armée sans un ordre de l'Empereur, qui, pour ménager ses rcssources, avait défcndu d'envoyer à la guerre plus d'offi.ciers que n'en comportait le nombre d'hommes qu'il.5 avaient à commander. Ce fut donc vainement que je priai le général Préval de me laisser allcr en Champagne. Il fixa mon départ pour la fin de mars, époque à laquelle je devais conduire à l'armée un régi, ment dit de marche, composé des hommes montés dc mon dép6t et de plusieurs autres.


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Je fus autorisé à résider jusqu'à ce moment-là à Paris, au sein de ma famille, car M. Caseneuve, mon lieutenanttoloncl, Suffisait pour commander et réorganiser les 200 hommes qui se trouvaient encore à Nogent-le-Roi, et je pouvais, du reste, les inspecter en quclques heurcs. Je me rendis donc·à Paris, où je passai une grande parti<.> du mois de mars, un des plus pénibles de ma vie, bien que je fosse auprès de ce que j'avais de plus cher. Mais le gouvernemcnt impérial, auquel j'étais attaché et que j'avais si longtemps défendu au prix de mon sang, croulait de tontes parts. Les années ennemies occupaient, de Lyon, une grande partie de la France, et il était facile de prévoir qu'elles arriveraient bientot dans la capitale.

CHAPITRE XXVIII Bello èampagnè de Napoléon. - La résistance devicnt itnpOssiblc, Jnsufiisancc des mesures prises pour préserver Paris. - Arriv6e des alliés. - Retour tardif de l'Empereur sur la capitale. - Paris aurait dO tenir. - Intrisues ourclies contre Napoléon.

Les plus grands antagonistes de l'Empereur sont forcés de convenir qu'il se surpassa lui-meme dans la catrtpag_ne d'hiver qu'il fìt dans les trois pre;micrs mois de 1814. Ja• mais généra1 n'a fait preuve de tant de talents, ni réalisé d'aussi grandes choses avec d'aussi faibles tcssources. On le vit, avec quelqttes milliers d'hommes, dont une grande partie étaient des conscrits inexpériinentés, tenir téte à toutes les armées de l'Europe, faire fate parlout avec les mèmes troupes, qu'il portait d'un point à un atttre avec une rapidité merveilleuse, et, profìtant habi lement de toutes les tessources du pays pour le défendre, il courait des Autricbiens aux Russes, des Rttsses aux Prussiens, pour revenir de Blticher à Schwarzenberg et de celui-ci à Sacken, quelquefois rèpoussé par eux, mais beaucottp plus soul/ent vainqueur. Il eut wi moment l'espoir de chasser du terti.toire français les étrangers qui, découragés par leurs nornbreuses défaites, songeaient à repasser le Rhin. Il n'eut faJlu pour cela qu'Uh nouvel ~:ffort de la nation ; mais la lassitude de la guette 6tait 4


lflhWrRES

gEnérale, et de toutes parts, surtout à Parls, Qn conspirait contre !'Empire. Plusieurs écrivains militaires ont exprimé leur ét<m· nement de ce que la France ne s'était pas levée cm masse, comme en 1792, pour repousser les étrangers, ou bien qu'elle n'ait pas imité les Espagnols en formant dans chaque province un centre de défense nationale. On répond à cela que l'enthousiasme qui avait improvisé les armées de 1792 était usé par vingt-cinq ans de guerres et les trop fréqnentes conscriptions anticipées faites par l'Empereur, car il ne restaìt dans la plupart de nos départements que des vieillards et des enfants, Quant à· l'exemple tiré de l'Espagne, il n'est nullement applicable à la France, qui, ayant laissé prendre trop d'influence à la ville de Parìs, ne peut rien quand celle-ci ne se met pas à la tétc du mouvement, tandis qu'en Espagne, chaque province, formaht un petit gouvernement, avait pu agir et se eréer une a.rmée, lbrs mème que Madrid se trouvait occupé par les Français. Ce fut la centratisation qui perdit la France. Il n'entre point dans le plan que je me suis donné de raconter les hauts faits de l'armée française dans la célèbre campagne de 1814 ; car il faudrait pour cela écrire des volumes, commenter tout ce qui a été publié à ce sujet, et je ne me sens pas le courage de m'appesantir sur les malheurs de mon pays ; je me bornerai donc à dire qu'après avoir disputé pied à pied le terrain compris entre la Marne, l' Aube, la Saòne et la Seine, l'Empereur conçut un vaste projet qui, s'il réussissait, devait sauver la France. C'étrut de se porter avec le gros de ses troupes, par Saint-Dizier et Vitry, vers la Lorraine et l' Alsace, ce qui, en menaçant fortement les der~ rières de l'ennemi, devait lui faire craindre d'étre séparé de ses dép6ts, de n'avoir plus aucw1 moyen de retraite et le déterminer à se retirer vers la frontière, tandìs qu'il en avait encore les morens. Mais pour que le superbe mouvement stratégique projeté par l'Empereur put avoir un bon résultat, il fallait le concours des deux conditions qui lui manquaient, savoir : la fidélité des hauts fonctionnaires de l'Etat, et les moyens d'emp@cher les ennemis de s'emparer de P aris, dans le cas où, sans se préoccuper de la marche que l'Empereur faisait sur leurs d~rrières, ils se porteraient vers la capitale. MalheureusemMt, la fìdélité à l'Empereur était


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tellement affaiblic dans le Sénat et le Corps législatif, que ce furent les principaux membres dc ces assemblécs, tels que Talleyrand, le due dc Dalberg, Laisné et autres, qui, par 4es émissaires secrets, informaient les souverains alliés de la désaffcction de la haute classe parisienne à l'égard de Napoléon, et les engageaient à venir attaquer la capitale. Quant aux moyens de défense, je dois avouer que Napoléon n'y avait pas suffisamment pourvu, car on s'était borné à couvrir de quclques palissades les barrières de la rive droitc, sans faire aucun onvrage pour y placer du canon. Et comme le très petit nombre de troupes de ligne, d'invalides, de vétérans et d'élèves de l'École polytechnique qui formaient la garnison était insuffisant pour qu'on pùt mémc essaycr de résistcr, l'Empereur, en s'éloignant de la capitale au mois dc janvier, pour aller se mettre à la téte des troupes réunies en Champagne, avait confié à la garde nationale la défense de Paris, où il laissait son fils et l'Impératrice. Il avait réuni aux Tuileries les officiers de la milice bourgeoise, qui, selon l'habitude, avaient répondu par de nombreux serments et les plus belliqueuses protestations au discours chaleureux qu'il leur adressa. L'Empereur avait nommé l'Impératrice régente, et désigné pour lieutenant général commandant .supérieur son frère Joseph, ex-roi d'Espagne, le meilleur, mais le plus antimilitaire de tous les hommes. Napoléon, se faisant illusion au point de croire qu'il avait ainsi pourvu à la sureté de la capitale, pensa qu'il pouvait la livrer pour quelques jours à ses propres forces, pour aller avec le peu de troupes qui Jui restaient exécuter le projet de sel'eter sur les derrières des cnnemis. Il partit donc pour la orraine vers la fin de mars. Mais à pcine était-il à quelques jours de marche, qu'il apprit que les a1Iiés, au lieu de le suivre, ainsi qu'il l'avait espéré, s'étaient dirigés sur Paris, en poussant devant cux !es faibles débris dcs corps des maréchaux Marmont et Mor. tier, qui, postés sur les hauteurs de Montmartre, essayaient de les défendre, sans que la garde nationale les secondàt autrement que par l'envoi de quelques rares tirailleurs. Ces facheuses nouvelles ayant dessillé les yeux de Napoléon, il fit rétrogradcr ses colonnes vers Paris, dont il prit lui-méme la route sur-le-champ. . Le 30 mars, l'Empereur, voyageant rapidement en


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poste et sans escorte, venait de dépasser Moret, lorsqu'une vive canonnade se faisant entendre, il conçut l'cspoir d'arriver avant l'entrée des alliés dans la capitale, où sa présence aurait certainement produit une très vive sensation sur le peuple, qui demandait des armes. (Il y avait cent mille fusils et plusieurs mìllions de cartouches dans les casernes du Champ de Mars, mais le général Clarke, ministre de la guerre, ne voulut pas en permettre la distrìbution.) Arrivé au relais de Fromenteau, à cinq lieues seulement de Paris, l'Empcreur, n'entendant plus le canon, comprit que cette ville était au pouvoir des ennemis, ce qui lui fut confmné à Villejuif. En effet, Marmont avait signé une capitulation qui livrait la capitale aux cnnemis ! Cependant, à l'approche du danger, on avait éloigné de Paris l'Impératrice et son fils le Roi de Rome, qui s'étaient rendus à Blois, où le roi Joseph, abandonnant le commandement dont l'Empereur l'avait rcvétu, Ics suivit bientòt. Les troupes de ligne évacuèrent Paris par la barrière de Fontainebleau, route par laquelle on attendait l'Empereur. Il est impossible de donner une idée de l'agitation dans laquelle se trouvait alors la capitale, dont Ics habitants, divisés par tant d'intérets différents, venaient d'etre surpris par une invasion que peu d'entre eux avaient prévue ... Quant à moi, qui m'y attendais, et qui avais vu de si près les horreurs de la guerre, j'étais bien tommenté de savoir où je mettrais en sfueté ma femme et mon jeune enfant, lo1sque le bon vieux maréchal Sérurier, ayant offert un asilc à toute ma famille à l'hotel des Invalides, dont il était gouverneur, je fus tranquillisé par la pensée que, les lieux habités par les vieux soldats ayant été partout respectés par les Français, les ennemis agiraient de méme envers nos anciens militaires. Je conduisis donc ma famille aux Invalides et m'éloignai de Paris avant l'entrée des alliés, pour me rendre à Versailles aux orclres du général Préval, qui me donna le commandement d'une petite colonne composée de cavalit;rs disponibles de mon régiment, ainsi que de ceux des ')8 et 12'e de chasseurs. Lors méme que les alliés n'eussent pas marché sur Paris, cette colonne devant ètre réunie ce jour-là mème à Ramtouillet, je m'y rendis. J'y trouvai mes chevaux et


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équipages de guerre, et pris le commarrdement des esca• drons qui m'étaient destinés. La route était couverte par les voiturcs des personnes qui s'éloignaient de la capitale. Je ne m'en étonnai pas ; mais je ne pouvais comprendre d'où provenait le grand nombre ·de troupes de dìverses armcs qu'on voyait arriver de toutes les directions par détachements qui, si on les eut réunis, auraient formé un corps assez considérable pour arréter les ennemi'l devant Montmartre et donner le temps à l'armée qui accourait de la Champagne et de la Brie, de sauver Paris. Mais l'Empereur, trompé par son ministre de la guerre, n'avait donné aucun ordre à ce sujet, et ignorait probablement qu'il lui restait encore de si grands moyens de défense, dont voici l'énumération, d'après les documents pris au roinistère de la guerre, savoir: Quatre cents canons, suffisamment approvisionnés, soit à Vincenncs, soit à l'École militaire du Champ de Mars, ou au dépòt centrai d'artillerie. Plus de 50 ooo fusils neufs dans ces mémes lieux. Quant aux hornmes, le roi Joseph et Clarke, le ministre de la ~erre, pouvaient disposer des troupcc; amenées à Pans par les maréchaux Mannont et Morticr, et dont l'effcctif s'élevait à 19 ooo hommcs ; dc 7 à 8 ooo soldats de la ligne cascrnés à Paris ; de 3 ooo hommcs appartenant aux dépòts de -la garde impériale ; dc 15 à 18 ooo cavaliers <lémontés, casernés à Versailles ou dans lcs environs ; de 18 à 20 ooo conscrits ou soldats de dépets destinés aux régiments de la ligne, et des gardes nationales actives casernées à Saint-Denis, Courbcvoie, Rucil et autres villages des environs dc Paris ; de plus dc 2 ooo officiers en congé, blessés, sans emploi ou en retraite, qui étaient venus offrir leurs services; enfìn de 20 ooo ouvriers presque tous anciens soldats, qui demandaient à contribuer à la défense de Paris. 'Ces forces réunies présC'ntaicnt un efkctif de plus de 80 ooo hommes, qu'il était facile de rassembler en quelques heures et d'utiliser à la défensc de la capitale jusqu'à l'a.rrivée de Napoléon et de l'armée qui le ~uivait. Joseph et Clarke, prévenus dès le 28 mars au matin dt l'approche des cnnemis, qui n'attaqnèrcnt qoe le 30, turent donc quarantc-huit heures pour employer ces ressources, mais aucune ne fut mise cn usagc. Enfin, pour comble d'impéritic, au momcnt où les troupes ennemies


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attaquaient Romainville, Joseph et Clarke faisaient sortir de Paris, par la barrière de Passy, 4 ooo des meilleurs

fantassins ou cavaliers. de la garde impériale, pour aller renforcer à Blois l'escorte de l'Impératrjce qui était déjà plus nombreuse qu'il n'était nécessaire pour le moment. Dès que Napoléon apprit que Paris avait capitulé et que les deux petits corps de Marmont et de Mortier avaient évacué la place en se retirant vers lui, il leur envoya l'ordre de venir prendre position à Essonnes, à sept lieues et à mi-chemin dc Paris à Fontainebleau, et ~e rendit lui-méme dans cettc dernière ville, où arrivaient les tétes de colonnes de l'arméc revenant de Saint-Dizier, ce qui indiquait l'intention dans laquelle était l'Empereur de marcher sur Paris; dè; que ses troupes seraient réunies.

Les généraux ennemis ont avoué plus tard que s'ils eussent été attaqués par l'Empereur, ils n'auraient osé recevoir la bataille, en ayant derrière eux la Seine et !'immense ville de Paris avec son million d'habitants, qui pouvaient se révolter pendant la bataille, barricader les rues ainsi que !es ponts et leur couper la retraite; aussi étaient-ils résolus à se retircr pour aller èamper sur Ies hauteurs de Belleville, Charonne, Montmartre et les buttes Chaumont, qui dominent la rive droite de la Seine et la route d' Allemagne, lorsque survinrent dans Paris de nouveaux événements qui les retinrent dans çette ville. M. de Talleyrand, ancien évéque marié, avait été, en apparence, l'un des hommes les plus dévoués à l'Empereur, qui l'avait comblé de richesses, fait prince de Bénévent, grand chambellan, etc., etc. M. dc Talleyrand. dont l'amour-propre était blessé de n'étre plus le confìdent de Napoléon et le ministre dirigcant de sa politique, s'était mis, surtout depuis les désastres de la campagne de Russie, à la téte de la sourde opposition que faisaicnt les mécontents de tous les part.is, et principalement le Iaubourg Saint-Gennain, c'est-à-dire la haute aristocratio, qui, après s'étrc soumise en apparence, et avoir rn~me servi Napoléon aux jours de sa prospérité, s'était posée en ennemie et, sans se compromettre ouvertement, attaquait par tous les moyens le chef du gouvernement. Les principaux chefs de ce parti étaient : l'abbé de Pradt, que l'Empereur avait nommé archcvéque de Malines ; le baron Louis, l'abbé de Montcsquiou, M. de Chateaubriand, le député Laisné, etc., etc,


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P resque tous ccs hommes de talcnt, clirigés par Talleyrand, le plus habile et le plus intrigant dc tous, attendaient depuis quelque temps l'occasion de renverser Napoléon. Ils comprirent qu'ils n'en trouveraient jamais une aussi favorable que celle quc leur offrait l'occupation de la France par un million et demi d'ennemis, et la présence à Paris de tous les souverains de l'Europe, dont la plupart avaient été grandement humiliés par Napoléon. Mais, bien que celui-ci fut en cc moment très affaibli, il n'était point encore totalement abattu, car, outre l'armée qu'il ramenait avec lui et qui venait de faire des prodigcs, il lui rcstait celle de Suchet cntre lcs Pyrénécs et la Haute-Garonne, des troupes nombreuses commandées par le maréchal Soult, et il y avait deux bclles divisions à Lyon; enfin, l'armée d'Italie était cncorc fonnidable, de so1ie que, malgré l'occupation dc Bordeaux par les Anglais, Napoléon pouvait encore réunir dcs forccs considérables et prolonger indéfiniment la guerre, en soulevant les populations exaspérées par les exactions des ennemis. M. dc Talleyrand et son parti comprirent que s'ils donnaient à l'Empereur le temps dc faire arriver sous Paris !es troupes qui le suivaient, il pourrait battre les alliés dans les rues de la capitale ou se retirer dans quelques provinces dévouées, où il continuerait la guerre jusqu'à ce quc les alliés, fatigués, conscntissent à faire la paix. II fallait donc, selon Talleyrand et ses amis, changer la face du gouvernement. Mais là se trouvait la grande difficuJté, car ils voulaient rétablir en la personne de Louis XVIII la famille dcs Bourbons sur le tronc, tandis qu'une partie de la nation désirait y laisser Napoléon, ou tout au moins y appeler son fils. La méme divergencc d'opinion exislait parrni Ics souverains alliés, car les rois d' Angleterre et dc Prusse se rangeaient du coté des Bourbons, iandis quc l'empcreur de Russie, qui ne Ics avait jamais aimés et qui craignait que l'antipathie de la nation françaisc ponr ces princes et les émigrés n'amenat quelquc nouvelle révolution, n'était pas éloigné de prendre lcs intéréts du fils de Napoléon. Pour coupcr court à ces discussions et décider la question en prcnant Ics devants, l'astucicux Talleyrand, voulant en quclque sorte forcer la main aux souvcrains étrangers, fit parattre à cheval sur la place Louis XV


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une vingtaine de jeunes gens du faubourg Saint-Germain, parés de cocardes blanches et conduits par le vicomte Talon, mon ancien compagnon d'arrnes, de qui je tiens ccs détails. Ils se dirigèrent vers l'hòtcl de la rue Saint~ Florentin, habité par l'empereur Alexandre, en criant à tue-téte : « Vive le roi Louis XVIII ! Vivent les Bourbons l A bas le tyran !... » Ces cris ne produisirent d'abord sur les curieux rassemblés qu'un sentiment de stupéfaction, à laquelle succédèrent les menaces de la foule, ce qui ébranla les membres les plus résolus de la cavalcade. Ce premier élan de royalisme ayant manqué son effet, ils rcconunencèrent la scène sur différents points des boulevards. Sur quelques-uns on ]es hua, sur d'autres on les applaudit. Gomme l'entrée des souverains alliés approchait et qu'il fallait aux Parisiens un cri pour les animer, celui jeté par le vicomte Talon et ses amis retentit toute la journée aux oreilles de l'empereur Alcxandre, ce qui pcrmit à Talleyrand de dire le soir à ce monarque : « Votre Majesté a pu juger par elle-méme avec quelle unanimité la nation désire le rétablissement dcs Bourbons ! » A compter de ce moment, la cause de Napoléon fut perdue, bien que ses adhérents fussent infiniment plus nombreux que ceux de Louis XVIII, ainsi que les événements le prouvèrent l'annéc suivante.

LETIRES ÉCRITES PAR LE COLONEL DE MARBOT EN 1815 (r)

(Après le licenciement du 23e dc chasseurs et son incorporation au 3e de la méme arme, le colone! de Marbot est nommé au commandement du 7° de hussard5 (çl'Orléans). Ce régiment fait partie du 1er corps d'observation, aux ordres du comte d'Erlon.) Cysoing, ro avril 1815 .

...Je suis en face de Tournay et je garde la ligne depuis Mouchin jusqu'à Chéreng. Qua.od je dis que je garde la ligne, je n'ai pas grand'peine, car les Anglais ne font (r) Ces lettres sont les seuls documents que nous poss6dions sur la campagne de Waterloo.


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GtNÉRAL BARON DE MARBO,

aucun mouvement et sont aussi tranquilles à Tournay que s'ils étaient à Londres. Je crois que tout se passera à l'amiable. J'ai été hier à Lille, où j'ai été on ne peut mieux reçu par le général en chef comte d'Erlon. Saint-Amand,

s

mnJ •

... Je viens de recevoir l'ordre de former une députation de cinq offi.ciers et dix sous-officiers ou soldats pour alter à Paris, au Champ de Mai. L'ordre porte que le colonel sera lui-meme à la téte de la députation. Celles de tous les régiments de la division doivent se mettre en route pour etre rcndues le 17 à Arras et v.artir le lende· main pour Paris. Tout est ici fort tranquille, et l'on n'y parie pas de guerre. Il y a beaucoup de d6sertions dans les troupes étrangères. Les hommes qui en arrivent assurent que tout ce qui est beige, saxon ou bollandais, désertera à nous. Mon régiment devient dc jour cn jour plus considérable. J'ai 700 hommes. Dans mon dép6t, il en est arrivé 52 hicr; le costume les flatte tant qu'ils arrivent drus comme mouches; on ne sait où les fourrer... Saint-Amaod, 8 ma.I •

...Depuis huit jours, la désertion est au dernier degré dans les trpupes étrangères. Les soldats belges, saxons, hanovricns, arrivcnt par bandes de 15 à 20. lls affirment que les Russes ne viennent pas et qu'on croit qu'il n'y aura pas de guerre. Cela parait ici presque certain. S'il en arrive ainsi, que de paroles perdues I Que de projets qui se trouveront manqul!s !... Pont-,ur-Sambre, 13 juin•

...Je suis arrivé ce matin de Paris à Valenciennes. J'ai trouvé mon régiment sur la place. Il traversait la ville pour aller vers Maubeuge. Je n'ai eu que le temps de roettre mes effets sur mes chevaux, de confier ma voiture à un ami et de partir. Je tombais de somrneil, mais il a fallu marcher toute la journée au milieu d'une armée immense. Nous venons de prendre position pour cette nuit... Nous marchons I... Il paratt que le gant est jeté définitivemcnt... Je ne crois pas qu'on se batte avant cinq jours..•


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Merbes-Ie-CM.teau, 14 juin

•.. Nous avons encore marché aujourd'hui, et j'ai été à cheval ce matin à trois heures ... Nous voilà sur l'extréme frontière. L'ennemi se retini, et je ne crois pas qu'ìl y ait un grand engagement. Tant p1s, car nos troupes sont bien animées... (Après une brillaz:ite affaire, le r7 juin, à Genappe, le colonel de Marbot est nommé général de brigade ; la chute de l'Empire empéche que cette nomination soit confirmée. Après Waterloo, le colonel se retire avec son régiment sur Valenciennes, puis vers Paris et derrière la Loire.) Laon, 26 juin 1815.

Je ne reviens pas de notre défaite I... On nous a: fait manreuvrer comme des citrouilles. J'ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l'armée pendant presque toute la, bataille. On m'assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n'était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d'infanterie légère, ce qui était trop faible. Au Jieu du maréchal Grouchy, c'est le corps de Bliicher qui a débouché I. .. Jugez de la manière dont . nous avons été arrangés !... Nous avons été enfoncés, et l'enoemi a été sur~le-champ sur nos derrières !... On aurait pu re.médier au mal, mais personne n'a donné d'ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la téte, et cela va mal... J'ai reçu un coup de.lance daos le còté, ma blessure est assez forte, mais j'ai voulu rcster pour donner le bon exemple. Si chacun eut fait de méme, cela irait encore, mais les soldats désertent à l'intérieur; personne ne les arréte, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu'on dise, 50 ooo hommes qu'on pourrait réunir; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent la permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les dillgences sont pleiaes d'offi.ciers qui s'en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n'y en aura pas un dans huit jours, si la peine de tnort ne !es retient... Si les Chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens p,ompts et des lois sévè,es... On n'envoie pns un


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GÉNÉRAL BARON DE M.\RDOT

bccuf, pas de vivres, rien... ; dc sorte que les soldats pillcnt la pauvre France cornme ils faisaient en Russie ... Je suis aux avant-postcs, sous Laon; on nous a fait promcttre de ne pas tirer, et tout est tranquille...

(Lettre écrite en 1830 par le colonct de Marbot au général E. de Grouchy.) MON GÉNÉRAL,

I

]'ai reçu la lettre par laquelle vous exprimez le désir de connaitre la marche des reconnaissances dirigées par moi sur la Dyle, le jour dc la bataille de Waterloo. Je m'empresse dc répondre aux questions que vous m'adressez à cc sujet. Le ,;e de hussards, dont l''étais colone!, faisait partie de la division de cavalerie égère attachée au 1°r corps, formant, le 18 juin, la droite de la portion de l'année que l'Empcrcur commandait en personne. Au commencement de l'action, vcrs onze heures du matin, je fus détaché dc la division avcc mon régiment et un bataillon d'infanteric piacé sous mon commandement. Ces troupcs furent mises en potcncc à l'cxtrémc droite, derrièrc Frichemont, faisant facc à la Dyle. Des "instructions particulières mc furent données, de la part de l'Empereur, par son aide de camp Labédoyère et un officier d'ordonnance dont je n'ai pas rctenu le nom. Elles prescrivaient de laisser le gros de ma troupe toujours en vue du champ dc bataille, de porter 200 fantassins dans le bois de Frichemont, un escadron à Lasne, poussant des postes jusqu'à Saint-Lambert; un autre escadron moitié à Couture, moitié à Beaumont, envoyant des reconnaissances jusque sur la Dyle, aux ponts de MoU5tier et d'Ottignics. Les commandants de ces divers détachements devaient laisscr de quart de lieue en quart de lieuc des pctits postes à cheval, formant une chatne continue jusque sur le champ de bataille, afìn que, par le moyen de hussards allant au galop d'un poste à l'autrc, les officiers e.n reconnaissance pussent me prévenir rapidement de leur jonction avec l'avant-garde des troupes du maréchal Grouchy, qui devait arriver du cOté de la Dyle. Il m'était enfin ordonné d'envoyer direclcment à l'Empereur les avii; que me transmcttraicnt ces reconnaissances. J e fis exécuter l'ordre qui m' était donné.


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Il me serait impossible, après un laps de ternps de quinze années, de fixer au juste l'heure à laquelle le détachement dirigé vers Moustier parvint sur ce point, d'autant plus que le capitaine Éloy, qui le cornmandait, avait reç.u de moi l'injonction de s'éclairer au loin et de marcher avec la plus grande circonspection. Mais en remarquant qu'il partit à onze heures du champ de bataille et n'avait pas plus de deux lieues à parcourir, on doit présumer qu'il Ics fit en deux heures, ce qui fixerait son arrivée à Moustier à une heure de l'après-midi. Un billet du capitaine Éloy, que me transmirent promptement les postes intermédiaires, m'apprit qu'il n'avait trouvé aucune troupe à Moustier, non plus qu'à Ottignies, et que les habitants assuraient que !es Français laissés sur la rive droite de la Dyle passaient la rivière à Limal, Limelette et Wavre. · J'envoyai ce billet à l'Empereur par le capitaine Kouhn; faisant fonction d'adju<lant-major. Il revint accompagné d'un offi.cier d'ordonnance, lequel me dit de la part de l'Empereur de laisser la Iigne dcs postes établie sur Mousticr, et dc prescrire à l'officicr qui éclairait le défilé de Saint-Lambcrt de le passer, en poussant le plus loin possible dans les directions de Lima!, Limelette et Wavre. Je transmis cet ordre, et envoyai méme ma carte au chef du détachement de Lasne et Saint-Lambert. Un de mes pelotons, s'étant avancé à un quart de lieue au delà de Saint-Lambert, rencontra un peloton de hussards prussiens, auquel il prit plusicurs hommes, dont un officier. Je prévins l'Empereur de cette étrange capture et lui envoyai les prisonniers. Informé par ceux-ci qu'il étaient suivis par une grande partie de l'armée prussienne, je me portai avec un escadron de renfort sur Saint-Lambcrt. J'aperçus au delà une forte colonne se dirigeant vers Saint-Lambert. J'envoyai un officier à tonte bride en prévcnir !'Em?ereur, qui me fit répondre d'avancer hardimcnt, quc cette troupe ne pouvait étre que le corps du maréchal Grouchy venant de Limal et poussant devant lui quelques Prussiens égarés, dont faisaient partie les prisonniers que j'avais faits. J'eus bientot la certitude du contraire. La té:te de la colonne prussienne approchait, quoiquc très lentement. Je rejetai deux fois dans le défi.lé Ics hussards et lanciers qui la précédaient. J e cherchais à gagner du temps en


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maintenant le plus possiblc les ennemis, qui ne pouvaient déboucber que très difficilement des chemins crewc et bourbeux dànS lesquels ils étaient engagés; et lorsque, enfin, contraints par des forccs supérieures, je battais en retrai te, l'adjudant-major, auquel j'avais ordonné d'aller informer l'Empereur de l'arriv6e positive des Prussiens devant Saint-Lambert, revint en me disant que l'Empereur prescrivait de prévenir de cet év6nement la téte de colonne du maréchal Grouchy, qui devait déboucher en ce moment par les ponts dc Moustier et d'Ottignies, puisqu'elle ne venait pas par Limai et Limelette. J'écrivis à cet eflet au capitaine Éloy; mais celui-cf, ayant vainement attendu sans voir parattre aucune troupe, et entendant le canon vers Saint-Lambcrt, craignit d'étre coupé. Il se replia donc successivement sur ses petits postes, et rejoignit le gros du régimcnt resté en vue du champ de bataille, à pcu près au méme instant que les escadrons ~ui revenaient de Saint-Lambert et Lasne, poussés par l ennemi. Le combat terrible que soutinrent alors derrière les bois de Frichemont les troupes que je commandais et celles qui vinrent les appuyer. absorba trop mon esprit pour que Je puisse spécifier exactement l'hcure; mais je pense qu'tl pouvait Mre à peu près sept heures du soir; et comme le capitaine Éloy se replia au trot et ne dut pas mettre plus d'une heure à revenir, j'estime que ce sera vers six heures qu'il aura quitté le pont de Moustier, sur lequel il sera, par conséqucnt, rcsté cinq heures. Il est donc bicn surprenant qu'il n'ait pas vu votre aide de camp, à moins que celui-ci ne se soit trompé sur le nom du heu où il aura abordé la Dyle. Tel est le précis du mouvement que fit le régiment que je commandais pour éclaircr pendant la batailJc dc Waterloo le flanc droit de l'armée françaisc. La marche, la direcEon de mes reconnaissanccs furent d'une si haute importance dans cette mémorable journée, que le maréchal Davout, ministre de la guerre, m'ordonna à la fin de 1815, d'en rclater Ics circonstanccs dans un rapport que j'eus l'honneur de lui adresser et qui doit se trouver encore dans les archives de la guerre (r). (1) Lea d~marchcs faites au mlnistère de la guerre pour tronver oe rapport sont malhcurcu..~t rest~cs lnfructucuses. (Noi, dlS U {•

lturs.}


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Des faits que je viens de raconter est résultée pour moi la conviction que l'Empereur attendait sur le champ de bataille de Waterloo le corps du maréchal Grouchy. Mais sur quoi cet espoir était-il fondé? C'est ce que j'ignore, et je ne me permettrai pas de juger, me bornant à la narration de ce que j'ai vu. ]'ai l'honneur d'étre, etc. Lès récits ciu gél1éral de Marbot se terminant à la bataille de Waterloo, nous avous pcnsé que le lecteur désirerait connaitré la suite de la carrière du vaillant soldat. Nous la trouvons retracée daus un article biographique publié au Joun1al des Débats, par M. Cuvilliet-Flcury, le lendemain de la mort du général : il y parle précisémcnt des M émoires dont il a vait eu connaissance et qu'il engage vivement la famille à publier. Nous avons donc cru ne pouvoir mieux fàire que de terminer ceHe publication en reproduisant ici in e%te11so l'article de M. Cuvillier-Fleury, l'un dl!s morcèàu:k !es plus éloquents du· célèb1·e acatlémicitln.

LE GÈNÉRAL DE MARBOT (Artide du J ournal des Débats du 22 novembre 1854.)

Une rtombrcuse assistartte, composée de patents et d 1à.mis, de génétàux, de magistrats, de rhembres de l'ancienne pàirie et de personnes distinguées, au milieu desquelles on temarquait le matéchal ministrè dé la guerre, actompagnait samedi derniet, à l'église de la Madeleine, et conduisait ensuite au champ du repos, les restes mortels de M. le général baron d<; Marbot, enl~vé le 16 hovembre, après une èourte maladie, à l'affection et aux regrets de sa famille. Le nom de Marbot avait été doublement inscrit dans l'histoire de la Révolutiort et de l'Etnpire. Le père d11 général qui vient de mourlr, ancien ai.de de tamp de M. de Schomberg, député de la Corrèze à l'Assemblée constituante, avait commartdé la 1re divisio11 111illtaire, présidé le Conseil des Anciens, et il était mort des sttit~s d'une bleSSùre qu'il avait reçue au siègc de Gènes. Ce ·tut pendant cette campagne, si fatale à sotl père, que Jean-Baptiste-Marcellin de Matbbt flt le premier àpprentissage de la guerre, comme simple soldat au ,:er régiment de hussards. Il était né le 18 aoO.t 1782, au chateau de la Rivière (Corrèze), et il n'avait que dix-sept ans quand il


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entra au service. Un mois plus tard, à la suite d'un brillant fait d'armes, il fut nommé sous-lieutenant ; et c'est ainsi que s'ouvrit pour lui, entre cette perte irréparable qui lui eruevait son plus sur appui et cette promotion rapide qui le désignait à l'estime de ses chefs, la rude carrière où il devait s'illustrer. Marbot appartenait à cette génération qui n'avait que très peu d'années d'avance sur le grand mouvement de 89, et pour laquelle la Révolution précipitait pour ainsi dire la marche du temps; car il faut bien le remarquer ici : parmi ceux qui, voués a.u métier des armes, devaient porter si haut et si loin la gloire du nom français, tous n'avaient pas eu le méme bonheur que le jeune Marbot. L'ancien régime faisait paycr cher aux plus braves le tort d'une origine obscure et d'une parenté sans blason. On attendait quelquefois quinze et vingt ans une première épaulette. Plusieurs quittaient l'armée faute d'obtenir un avancement mérité. Ce fut ainsi que Masséna prit son congé le IO aout 1789, après quatorze ans de service comme soldat et sous-offi.cier. Moncey mit treize ans à gagner une sous-lieutenance. Soult porta six ans le fusil. Bernadette ne fut sous-Jieutenant qu'après avoir passé dix ans dans le régiment de Royale-Marine. Il mit à peine le double de ce temps-là, une fois la Révolution commencée, pour devenir de sous-lieutenant roi de Suède (1). Marbot, soldat en 1799, était déjà capitaine en 1807. On lui avait tenu compte des canons qu'il avait enlevés aux Autrichiens, dans une brillante charge de cavalerie, pendant la seconde campagne d'ltalie; on lui avait su gré de l'énergique activité de ses services comme aide de camp du maréchal Augereau pendant la bataille d'Austerlitz. Ce fut clone comme capitaine qu'il fit la campagne d'Eylau. Pendant la bataille de ce nom, et au moment le plus critique de cette sanglante journée, Augereau lui donne l'ordre de se rendre en toute ha.te sur l'emplacement qu'occupait encore le 14e de ligne, cerné de tous còtés par un détachement formidable de l'armée russe, et d'en ramener, s'il le pouvait, les débris. Mais il était trop tard. Pourtant Marbot, grace à la vitesse de son cheval, et quoique plusieurs offi.ciers du maréchal, porteurs du mérne onire, eussent rencontré la mort dans cette péril(1) Voit !es Po,traits tnililalres di, M. Dl! LA BARR:rt·DUPARCQ, p. 23.

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Paris, 1853,

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leuse mission, Marbot pénètre jusqu'au monticule où, pressés de toutcs parts par un enncmi acharné, Ics restes de l'infortuné régiment tentaient leur dernier effort et rendaient leur dernier combat. Marbot accourt ; il demande le colone! ; tous les officiers supérieurs avaient péri. Il communique à celui qui commandait à leur place, en attendant de mourir, l'ordre qu'il avait rcçu. Cependant les colonnes russes, débouchant sur tous les points et bloquant toutes les issi/es, avaient rendu toute retraite impossible... « Portez notre aigle à l'Empereur, dit à Marbot, avcc d'héroiques larmes, le chef du 14° dc ligne, et faites-lui les adieux de notre régiment en lui remettant ce glorieux insigne que nous ne pouvons plus défendre ... » Ce qui se passa ensuite, Marbot ne le vit pas : atteint par un boulet qui le renversa sur le cou de son cheval, puis emporté par l'animai en furie hors du carré où le I48 achevait de rnourir jusqu'au dernier homme, l'aide de camp d' Augereau fut renversé quclques moments après, puis laissé pour mort sur la neige, et il eiìt été confondu dans le m~me fossé avcc les cadavres qui l'entouraient, si un de scs camarades ne l'cut miraculeusement reconnu et ramené à l'état-major. Le général Marbot racontait parfois, et avec une émotion communicativc, ce dramatique épisode de nos grandes guerres; et c'est bien le lieu de faire remarquer ici tout ce qu'il mettait d'esprit, de verve, d'originalité et de couleur dans le récit des événaments militaires auxquels il avait pris part; il n'airnait guère à racontcr que ceux-là. Précision du langage, vigueur du trait, abondance des souvenirs, netteté lumineuse et véridique, don de marquer aux yeux par quelques touches d'un relief ineffaçable les tableaux qu'il voulait peindrc, rien ne manquait au général Marbot pour intéresser aux scènes de la guerre Ics auditeurs les plus indifférents ou les plus sccptiques. Son accent, son gestc, son style coloré, sa vive parole, cette chaleur sincère du souvenir fidèle, tout faisait de lui un dc ces conteurs si attachants et si rares qui savent méler au charme des réminiscenccs personnelles tout l'intérét et toute la gravité de l'histoire. Le général Marbot a laissé plusieurs volumes de mémoires manuscrits, qui ne sont entièrement connus que de sa famillc. Pour nous, à qui sa con fiank amitié avait pourtant donné plus d'une fois un avant-goiìt de ce rare et curicux travail, reuvre de sa vigoureuse vieillesse,


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nous n'anticipcrons pas sur une publication qui ne saurait étre, nous l'espérons, ni éloignée, ni incomplète. Depuis Eylau jusqu'à Waterloo, les services de Marbot ont d'ailleurs assez d'éclat pour qu'il ne solt pas nécessaire de les rappeler longuemeht, et mieux vaut attendre qu'il nous les raconte. De l'état-tnajor d'Augereau, :Marbot passe en 1808 à celui du ma.réchal Lannes, en 180~ à celi.ti du maréchal Masséna. Il fait sous ces deux chefs illustres les deux premiètes campagnes d'Espagne, blcssé le 181 novembre 1808 d'un coup de sabre à Agreda, puis d'un coup de feu qui lui traverse le cotps au siège de Saragosse. La méme année, il reçoit un biscaien à la "Cuisse et un coup de feu au poignet à Znaim, au moment n1éme où une tt~ve vient d'atre signée, et où il est envoyé entre les deux années ennernies avec mission de faire cesser le feu. Marbot, comnie oh a pu le remarquer, est blessé pa.rtout, et partout on le retrouve. L'ambulance ne le retient jamll.is si longtemps que le champ de bataille. Sa vigourèuse constitution le sauve des suites de ses blessùres. Sa convalescencc méme est héroique. Son courage et sa vocation tirent parti mème des mauvaises chances. Blessé ou non, !es maréchaux, commandant en chef des corps d'armée dans des positions tlifficiles, veulent tous avoit l\farbot dans leur état-major, et on comprend que ce n'est pas settlcment l'intrépièie sabreur que les matéchaux recherchent, c'est aussi l'oflìcier sérieux, instruit, d'exl".ellent conseil, l'homtne de bon sens, l'esprit avisé et plein dè ressources, l'intelligence atl set~ vice du èourage, et le caltne dans la décision (ì) ; c'est tout cela qui désigne sans cesse le jeune Marbot à la confiance et au chbix des généraux; et c'est ainsi qu'il passe les dix premières annécs de sa vie militaire, faisant la guerre sous ·les yeux des plus illustres lieutettàrtts de Napoléon, à la grande écolc, celle du commandement supé~ rieùr, ayant vu de près, dans plusieurs campagnes mémorables, le fort et le faible de ce grand art si plcin de prodiges et de misères, de concert et d1imprévu, de hautes conceptions et de méprisable ha.sarà, ayant saisi son secret, et capable po~r sa pa.rt de nous le donner darul cètte confidence posth1.1rt1e dont il a. laissé à de dignes fils la primeur et l'héritage. (xl e ... Plurimuni audaciéll ad pericula cape1;senda, plurimum con aìlil bitra ipsa pcrieula erat .. , • (Ttte.LWE, liv. XXI, De AnnibaU.)


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En 1812, le capitaine Marbot quitte définitivemcnt l'état-major des maréchaux. Nous le retrouvons à la téte d'un régiment de cavaleric (le 23• de chasseurs}, qu'il commande avec supériorité ~ndant toute la campagne de Russie; et à la Bérézina c'est lui qui protège, autant que la mauvaise fortune de la France le p,mnct e.lors, le passage dc nos troupcs, et qui contribue à. refouler les forces ennemies qui écrasaient leur!; héroiqucs débris. Blcssé tout à la fois d'un coup de feu et d'un coup de lance à Jacoubowo pendant la rctraite, il revient peu de mois après, et à peine guéri, rccevoir cn pleine poitrine la ilèche d'un Baskir sur le champ de bataille de Leipzig. Au combat de Hanau, le dernier que nos troupes livrèrent sur le sol dc l' Allcmagnc, le colonel Marbot retrouve sa chance, il est blcssé par l'explosion d'un caisson ; et enfin à Waterloo, dans une charge de son régiment, il rcçoit d'une lance anglaise, et après des prodigcs de valeur, une nouvelle blessure, mais non pas cncore la dernière. L'aveugle et fanatique réaction qui emporta un moment le gouvcrnement restauré après les Cent-jours fìt inserire le nom de :Marbot sur la liste de proscription du 24 juillet 1815. La réaction lui devait cela. Marbot se réfugia en Allemagne ; et c'est là, sur ce théatre de nos longues victoircs, qu'il composa ce remarquable ouvrage (r}, qui lui valut quelques années après, de la part de l'empereur Napoléon mourant sur le rocher de SaintcHélène, cet immortel suffrage de son patriotisme et de son génic : « •.• Au colonel Marbot : je l'engage à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre Ics calomniateurs et les apostats (2) !... » La Rcstauration était trop intelligente pour garder longtemps rancune à la gioire de !'Empire. Elle pouvait le craindre, mais elle l'admirait. La lcttre dc Vérone, dans laquelle le sage roi Louis XVIII avait rendu un si grand témoignage au héros d' Arcole et dcs Pyramidcs, était toujours le fond de sa politique à l'égard des scr(1) Re,11arques c,Uu,ues sur l'ouvrage de }.f. le lieutenant ~énéral Rogniat, ìntitul~ : C<>nsidéraJfons su, l'ari de la gutrr6, par le colooel MARIIOT (Marcellin), Paris, 1820. Marbot ~crivait aussi en 1825 un autrc ouvrage, qui eut alors un certala retentissement et qui le roootait; il est intitulé : De la n4c,ssit4 d'augm,,,,,,, les /<>rcu militalres de l<I France, (z) Paragraphe Il, n• 31, du testament de N.!poléoa.. Le lt&S de l'Em pereur à Marbot était de cenl mtue /ranu.


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vitcurs du régime impérial. Le général Rapp était un aide de camp du Roi. Les maréchaux de Napoléon commandaient scs anné~s. Marbot fut rappelé de l'exil et nommé au commandement du se régiment de chasseurs à chcval. Déjà, en r8I4, et très peu de temps après le rétablissemeot de la monarchie des Bourbons, le colone} Marbot avait été appelé à commandcr le 'J8 de hussards, dont M. le due d'Orléans était alors le colone! titulairc. Cettc circonstance avait décidé en lui le penchant qui le rapprocha depuis de la famille d'Orléans, et qui, plus tard, l'engagea irrévocablement dans sa destinée. Homme de cceur et d'esprit comme il l'était, attaché plus encore peut-étre ·par sa raison que par sa passion à ces principes de 89 et à ces conquétes de la France démocratique que la Charte de 18r4 avait consacrés, esprit libéral, cceur patriote, Marbot s'était senti tout naturcllement cntrainé vers un prince qui avait pris une part si glorieuse en r792 aux premières victoires de l'indépendance nationale et qui, le premier aussi, en 1815, avait protesté du haut de la tribune de la pairie contre la réaction et les proscripteurs. Aussi quand le due de Chartres fut en àge de compléter par des études militaires la brillante et solide éducation qu'il avait reçue à l'Univcrsité, sous la direction d'un professeur éminent, ce fut au colonel Marbot que fut confiée la mission de diriger le jcune prince dans cette voic nouvelle ouverte à son intelligeoce et à son activité; et tout le monde sait quc le disciple fit honneur au maitre. Dès lors le général Marbot (le Roi l'avait nommé maréchal de camp après la révolution de Juillet) ne quitta plus le due d'Orléans jusqu'à sa mort ; et il le servit encore après, en restant attaché comme aide de camp à son jeune fils. Devant le canon d' Anvers, en 183i ; plus tard, en 1835, pendant la courte et pénible campagne de Mascara où il commanda l'avant-garde; en 1839, pendant l'expédition des Portes de Fer; en r840, à l'attaque du col de Mouzaia, partout Marbot garda sa place d'honneur et sa part de danger auprès du prince, et il reçut sa dcmière blessure à ses còtés. << ... C'est votre faute si je suis blessé », dit-il en souriant au jeune due, commc on le rapportait à l'ambulance. - « Comment cela? dit le prince. - Oui, monseigneur; n'avcz-vous pas dit au commencemcnt de l'action : J e parie que si un de mes bons officicrs est blessé, ce sera encore Marbot? Vous avez gagné !... »


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Je montre là, sans y insister autrement, un des còtés de la physionomie militaire de Marbot : il avait, dans un esprit très sérieux, une pointe d'humeur caustique très agréable. Il était volontiers railleur sans cesser d'étre bienveillant. Une singulière finesse se cachait dans ce qu'on pouvait appeler quelquefois chez lui son gros bon sens. J'ajoute que les dons les plus rares de l'intelligence, la puissance du calcul, la science des faits et le gout dcs combinaisons abstraites, s'alliaient en lui à une imagination très inventive, à une curiosité très littéraire et à un génie d'expression spontanée et de description pittoresque qui n'était pas seulement le mélite du conteur, comme je l'ai dit, mais qui lui assurait partout, dans !es délibérations des comités, dans les conseils du prince, et jusque dans la Chambr~ des pairs, sur les questions les plus générales, un légitime et sérieux ascendant. D'un commcrce très sur, d'rn1e loyauté à toute épreuve, sincère et vrai en toute chose, Marbot avait, dans la discussion, une allure, non pas dc guerrier ni de conquérant, - personne ne supportait micux la contradiction, - mais de raisonneur convaincu et déterminé, qui pouvait se taire, mais qui ne se rendait pas. Il avait, si on peut le dire, la discussion intrépide comme le creur; il marchait droit à la vérité, comme autrefois à la bataille. Il affirmait quand d'autres auraient eu peut-étre intérét à douter; il tranchait des questions qu'une habileté plus souple etit réservées, et il n'y avait à cela, je le sais, aucun rìsque sous le dernier règne. L'époque, le lieu, l'habitude des controverses publiques, l'esprit libéral et curieux du prince qu'il servait, tout autorisait et encourageait chez Marbot cette franchise civique du vieux soldat. D'ailleurs, comment l'arréter? Elle lui était naturelle comme sa bravoure et elle découlait de la méme source. Le livre que l'Empereur avait si magnifiquement récompensé par deux lignes de sa main, plus précicuses que le riche legs qu'il y avait joint, ce livre aujourd'hui épuisé, sinon oublié, est pourtant ce qui donnerait à ceux <qui n'ont pas connu le général Marbot l'idée la plus complète de son caractère, de son esprit et de cet entrain qui n'appartenait pas moins à sa raison qu'à son courage. Le livre est presque tout entier technique, et il traite de l'art dc la guerre dans ses plus vastes et dans ses plus minutieuses applications ; malgré tout et en dépit de cette spécialité où il se renferme, c'est là une


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des plus attachantes lectures qu'on puisse faire. Je ne parie pas de cette verve de l'auteur qui anime et relève les moindres détails; c'est là l'intértt qui s'adresse à tout le monde, c'est le plaisir; l'ouvrage a d'autres mérites, jc veux dire cette vigucur du ton, cctte ardcur du raisonnemcnt, ce choix éclairé et cctte mcsure décisive dc l'érudìtion mise au service des théories militaires, - mais surtout cet accent de l'e,rpérience pcrsonnclle et ce reflet de la vie pratique, lumineux commentaire de la science. Tel est ce livre du général Marbot. Il l'écrivit à trentc-quatrc ans. Le livre est l'homme ; et je comprends qu'il ait plu à l'Empercur et qu'il ait agréablement rempli quelques-unes dc ces longues veillécs de Sainte-Hélène ; il lui rappelait un de ses offìciers Ics plus énergiques et Ics plus fidèles ; il ralliait dans leur gioire et ranimait dans leur audace tous ces vieux bataillons détruits ou dispcrsés ; il flattait, dans le vainqucur d' Austerlitz, l'habitude et le gout de ces grandes opérations de guerre offensive (r) dont la théorie intrépide et la pratique longtcmps irrésistlble avaient été l'instrumcnt de sa grandeur et la gioire de son règne. Marbot flattait ces souvenirs dans l'Empereur déchu plus qu'il ne l'aurait voulu faire peut-etre dans l'Empcreur tout-puissant ; mais il écrivait en homme convaincu. Il défendalt la guerre d'invasion comme quelqu'un qui n'avait jamais fait autre chose, avec conviction, avec vérité, par entratnement d'habitude et sans parti pris de plaire à pcrsonnc. li était l'homme du monde qui songeait le moins à plaire, quoiqu'il y eùt souvent bien de l'art dons sa bonhomie, bicn du cceur et bien dc l'élan dans sa rodesse. Le général Rogniat avait écrit (z) que !es passions !es plus propres à inspirer du courage aux troupcs étaient, selon lui, « le fanatismc religicux, l'amom de la patrie, l'honncur, l'ambition, l'amour, enfin le désir des richesses ... Je passe sotlS silence la gioire, ajoute l'auteur; les soldats entendent trop rarement son langagc pour q1lelte ait de l'inflitence sur leur coi,rage... • C'était là, il faut bicn l'avouer, une opinion un peu métaphysique pour l'époque où le général Rogniat écrivait, et qui, fftt-elle fondée (ce que je rie erois pas). n'6tait ni 11tlle à répa.ndre ni bonne (1) Voit lo cbapilra lotitul6 : Des gra11d1s of,t,alio,u ol/tnslvts, p. 597 et suiv. de l'ouvrage prtcJt~. (i) Cotl$Ulratk>M su, rari de 111 ivtrre, p. oo.


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à. dire. " ... Mais quoi ! s'écrie le colonel Marbot dans sa réponsc, quoi ! il1, n'entendaient pas le langage de la gloìre, ces soldats qui jur~rent au général Rampon de mourir avec lui dans la redoute de Montélésimo I Ceux qui, saisissant leurs armes à la voix dc Kléber, préférèrent une bataille sanglante à une capitulr.tion honteuse/ Ils n'cntendaient pas le langage de la gioire, ces soldats d' Arcole, de Rivoli, de Castiglione et de Marengo, ceux d' Austerlitz, d'léna et de Wagram ! Ces milliers de braves qui couraient à une mort prcsque certaine dans le scul espoir d'obtenir la croix de la Légion, n'entendaient pas le langage de la gioire !... Que veulent donc ces bravcs soldats qui s'élanccnt les prcmiers sur la brèche ou s'enfoncent dans les rangs des escadrons ennemis? Ils veulent se distinguer, se faire une réputation d'hommes intrépidcs, qui attirera sur eux l'estime de leurs chefs, les louangcs de lcurs compagnons et l'admiration de leurs concitoyens. Si ce n'est p as là l'amour dc la gioire, qu'cstce donc (r)? ..• " ]'ai cité cette héroique tirade, non pas pour donner une idée du style du général Marbot : il a d'ordinaire plus de tempérance, plus de mesure, plus d'originalité, méme dans sa farce; mais ce style à la baionnette, qu'on aurait pu taxer dc déclamation dans un temps différent du nòtre, a aujourd'hui un incontestable à-propos. Une fois en guerre, qui ne reconnatt que cette façon de juger le soldat français est à la fois la plus équitable, la plus politiquc et la plus vraie? Marbot était fe moins pindarique et le moins déclamateur des hommes, quoiqu'il y eut parfois bien de l'imagination dans son langage. Mais un sur instinct lui avait montré ce qui fait battre la fibre populaire sous l'uniforme du soldat et sous le drapeau dc la France; et aujourd'hui, après quarantc ans, en rapprochant dc ces lignes épiques, détachées d'un vieux livre, la liste récemment présentéc au général Canrobcrt des 8 ooo braves qui se sont fait inserire pour l'assaut de Sébastopol, n'est-ce pas le cas de répétcr avec le gfoéral Marbot : Si l'amour de la gioire n'cst pas là, où est-il donc? ... Cctte solidarité traditionnclle de la bravoure dans les rangs de lannée française, aussi loin quc rcmontent dans le passé ses gloricuscs annale:;, est très nettement marquée (1} R1n1Mques criliqu1s, eta., p. 191•I!P,


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dans l'ouvrage que le colone! Marbot écrivait en r8r6 et qu'il publiait quelques années après. S'il l'cut écrit vingt ou trcnte ans plus tard, il n'eut pas sculement nommé lcs conquérants dc l'Égypte, de l' Allemagne et de l'Italic ; il ellt signalé, dans les héritiers dc ces bcllique~ instincts, la méme fiamme d'héroisme qui animait Ics pèrcs ; il Ics eut suivis sous Ics murs dc Cadix, dans !es champs de la Morée età l'attaquc du fort l'Empercur. Plus tard, il c11t cité ces infatigables soldats qui nous ont don né l' Afriquc : il les avait vus à l'ceuvre. Il est mort en faisant commc nous tous de patrioLiques vceux pour le succès de nos armes, engagées si glorieusement et si loin ! Lcs drapeaux changent, les révolutions s'accumulent, les années s'écoulent : la bravoure françaisc ne varie pas. Elle est dans la ra.ce et dans le sang. Marbot était plus quc personne un type éminent de ce courage de nature, comme il l'appelle, qui n'a pas seulcment la solidité, mais l'élan, qui n'attend pas l'ennemi, qui court à lui et le surprend, comme lcs zouaves à l'Alma, par ces apparitions soudaines 4.ui font dc la vitesse cl!e-méme un des éléments de la victorre. Ce courage de l'invasion, de l'offensive, cet art ou plutOt ce don dc marcher en avant, « de tirer avantage des lcnteurs de l'enncmi, de l'étonner par sa présence, et dc frapper Ics grands coups avant qu'il ait pu se reconnaitre, » cette sorte de courage était bicn celle qui convenait à une nation prédestinée, plus qu'aucune autre, par la franchise de son génie, par l'expansion contagieuse de son caractère, par la facilité de sa langue acccptée dc tous, à la diffusion de scs sentiments et de ses idées ; et il n'est pas inutile de le rappeler, au moment où un si grand nombre dc Français sont en ligne devant un si redoutable ennemi. Marbot avait, avcc toutes les qualités sérieuses du métier, ce courage d'avant-garde, et il était cité dans l'armée pour l'audace de ses cntreprises ou de ses aventurcs. Un jour (c'était, je crois, au début de la campagne dc Russie, et il vcnait d'étre nommé colone!), il arrive à la tétc de son régiment devant un gué qu'il avait rnission de franchir. Le passage était défcndu par un nombreux détachcment de Cosaques, appuyés sur une artillerie imposantc. Marbot fait reconna1tre la position, qui est jugée imprenable. « Marchons, dit-il, mes épaulcttes sont d'hier, il leur faut un baptéme ; en avant !. .. » En disant cela, il pique dcs deux. Il y eut là, pendant quelqucs instants, une tutte corps à corps, sabre


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contre sabre, et des provocations d'homme à homme, comme dans un chant d'Homèrc. Enfin l'ennemi céda, les canons furent pris. Marbot rcçut sa huitième blessurn, mais il passa. · Le·général Marbot avait été fidèle à !'Empire jusqu'à souffrir, en mrmoìrc c1c cette gloricusc époque, la proscription et l'r:xil. Nous avons vu comment la Rcstauration lui rendit à la fin justice, et comment la dyna<;ti,e dc Juillet lui donna sa confiance. La révolution de F~vrier le mit à la retraitc. Le général Marbot se résigna. Il accepta sans se plain<lre une disgrace qui le rattachail encorc à la royanté <léchuc. Il avait la qualité des nobles cceurs, il,étai~ fidèle. Le souci très éclairé et très intelligcnt du père de famillc n'avait jamais affaibli cht>z luì le citoyen ni le soldat. Après avoir été un des héros de l'épopéc impériale, il fut un des personnagcs les plus con.sidérablfs et !es plus favorisés de la monarchie de J uillet., et il s'en est souvenu jusqu'à son dcrnier jour, non sans un mélar1ge de doulourensc amertume quand il songeait à cette jeune brnnche d'un tronc royal, brisée fatalcmen.t sous ses yeux, mais avec une imperturbable sérénité de consdence, en songeant aussi qu'il n'avait jamais ccssé, dt>puis soixante ans, de st•rvir son pays sur tous Ics champs de bataille, dans toutes !es rencontres séricuses, dans l'armée, clans le Parl<'ment, dans Ics affaires publiques, dans l'éducation d'un prince, jusque dans ces dcrniers • et trop courts lo'isirs de sa verte vieillesse, consacrés an récit de nos grandes guerres et au souvenir de nos vietoires imrnortelles.

et

CUVILLIER Fr.EURY

ÉTATS DE SERVICE DE

J EAN-BAPTISTE-ANTOINE-MARCELLIN BARON DE MARBOT NÉ A. ALTILLAC (CORRÈZE)

L:1( 18

AOUT 1782

Entré au xer régiment de hussards........ 28 septembre 1799. Maréchal des logis...... . . . . • . . . . . . . . . . . 10T décembre 1799. Sous-lieutenant .•.. , . . . . . . . . . . . . . . . . . . • 31 tléèembre 179.9 T. IV,

9


GfNfRAL BARON DE MARBOT Passé au 25" régimcnt dc chasscurs à chcval. ............... ... ...•......• Envoyé à l'école d'équitation de Versailles. Nommé aide dc camp du général Augercau. Lieutcnant............................ . Capitainc............................. . Passé aide dc camp du maréchal Lannes. Chef d'escadrons ...................... . Passé aide dc camp du maréchal Masséna. P ass6 au 1°r r6giment de chasseurs.... ... . P~é au 23• Colone! Pass6 au 7• dc hussarcls ................ . Porté sur la 2• liste de l'ordonnancc royalc du .....•............................ Sorti dc France d'après la Ioi <lu ......... . Rappelé par l'ordonnance du ........... . Admis au traitcment de réforme ......... . Rétabli en domi-soldo avec rappel cln .... . Colone! <lu 8• régiment de chasseurs ... ... . Aide dc camp dc S. A. R. le due d'Qrléans .. Maréchal dc camp ..... ..... ............ . Corupds daus le cadre d'activité <.le I'étaimajor général.. ..................... . Commandant la 1re brigadc dc cavalcrie au camp de Compiègnc............ ·...... . Commandant une brigade dc grosse cavalerie au camp de Compiègnc ...... ... . . Licutonant g6néral maintcnu dans ses fonctions d'aide de camp dc S. A. R. le du e d'Orléans .......................... . Mis à la disposition clu gouvcrneur dc l'Algéric ..................... .......... . R entr6 en France ....... ............... . Membrc du comité cl'état-major .. ....... . Nommé inspecteur général pour 1842 du 14• arrondissement de cavalerie, ...... . Commandant Ics troupes destinées à figurcr la ligne enn.cmie dans le corps d'opératiOn!! sur I.L Marne ................... . Aidc dc canip de S. A. R. Monscigneur lo com te dc Paris...................... . Inspccteur général pour 1843 du b0 arrondisscmcnt de cavalcric ....... ... .. .... . Inspcctcur général pour 1844 du oc arrondis.~cment dc cavalcrie ........ ........ . l',1embrc du comité dc cavalcrie ......... . Inspcctcur g6néral pour 1845 du 2° arrondissP-mcnt <le caval('rie................ .

II juin 1801. 12 scptembrc 1802. 31 aout 1803. II juillct 1804. 3 janvicr 1807. 2 novembre 1803. 3 juin 1809. 18 juin 1809. 23 novembre 1812. 28 janv1<'r 1812. 15 novembre 1812. 8 octobrc 1814. 24 juillet 12 janvior 15 octobrc 1er avdl 1or

avril

22 mars 12 aolit 22

octobrc

1815. 1816. r818. 1820. 1820. 1829. 1830. 1830.

22 mars 1831. 18 juin 1834. 10 juillct 1836. 21 octobre 1838. 3 avril 1840. mai 18,10. 20 scptcmbrc 18,~1. 22 mai 1842. 29 mai 1842. 20 juillct 1842. II juin 1843. 25 mai 1844. 3 avril 1845.

I


.MÉMOIRES

Inspectcur génfral pour 1846 du 2 6 arrondissement de cavalerie................ . Inspecteur général pour 1847 du 136 arrondssement de cavalerie ................ . II juin Maintenu dans la 1•• section du cadre de l'état-major général.. ............ . ... . xer aoùt Admis à. faire valoir ses droits à. la retraite par décret du ....................... . 17 avril Retraité par arrèté du ................. . 8 juin Décédé à Paris .••..... . ............ . .. 16 novembre

1847. 1847. 1848. 1848. 1854.

CAMPAGNES An VIII, Italie. - An IX, Ouest. - An X, Gironde. -An XII, auc amp de Bayonne. -An XIII, au camp de Brest. - An XIV, 1805, 1806 et 1807, Grande Armée. -1808 et 1809, Espagne et Autriche - 1810 et 18n, Portugal. 1812, Russie 1813 et 1814, Grande Armée. - 1815, Belgique. - 1831, 1832, à l'armée du Nord. - 1835, 1839 et 1840, en Algérie. BLESSURES Un coup de baionncttc au bras gauche: Affeèté d'étourdissements considérables par le passage d'un boulet, qui a enlevé la come de son chapeau à la bataille d'Eylau......... . ......... .... ..... . U e coup de sabre au front à Agréda ... . .. . Un coup de feu au travers du corps au siòge de Saragosse ........•............... Un coup de bis<'.afon dans la c.1isse droitc ~ la bataille d'Essling... ..... ... .... . . . . Un coup de feu au poignet gauche au combat de Znaim.... .. .................. . Un coup d'épéc dans le visage et un coup de sabre dans le ventre au combat de Miranda de Corva..... ... . . . .. ........ . . Un coup de teu à l'épaule gauche au combat de Jakoubowo....................... . Un coup de lance au genou droit au combat de Plechtchénitsoui .. . .... .. ..... .. .. . Un coup de flèche dans la cuisse droite à la bataille de Leipzig................... . Un coup de lance dans la poitrine à. la bataille de Waterloo..... .. .. .. .....• . ..• Une balle au genou gauche dans l'expédition de Médéah......... . ............ .

1•r

8 février 1807. novembre 1808. 9 février 1809. 22 mai 1809. 12 jui!let 1809. 14 mars 18n. 3 I juillet 1812.

4 décembre 1812. 18 octobre 18r3.

18 juin 1815.


26o

GrtNÉRAL B~RON DE MARBOT DÉCORATIONS

();!Ire de la Ugion d'bouneur Chevalier •..

Officier.•.•. Commandeur .. Grand officrer •• Cbevalier de Saint-Louis.••••.••.•. ••. .. Gran1~roix de la Couronr.e de ch~ne dc Hollaode ..•.•..•.•••.••. . •• . ..•. •. .. Grand oftic1er de Léopold de &lgique • ... • Pair de France en •••••••..•••. • .•....•.

16 octobre 1808. 28 septembrc 1813. 21 mars 18 31. 30 avl'il 1836. 10 septembre 18Lf..

d&embre 1832 aoOt 1842. 5.

,s,.


T ABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER Pa~

Affaire de Jakoubowo ou Kliastitsoui. -

J e suis blessé. . • . • •

7

CHAPITRE II Défilé des marais de Sebej. - Retraite - Briilante affaire du gué de Sivotschina. - l\liort de Koulnieff. - Retour offensif. - Derruers adieux..........................

13

CHAPITRE III Nouvelle retraitc d'Oudinot. - Marches et contremarches. - Le 23" de chasseurs est comb:é de récompenses. - Retraite sur Polotsk. - Le général Saint-Cyr. - Oudinot, l>less~. cède le commandement à Saint-Cyr. . . . . . . • . . • . .

22

CHAPIT.RE IV NouveUes dispositicns prises par Saint-Cyr. - Attaque et surpxise de l'ennemi. - Incidents dive.rs. - Combat 1e cavalerie. - Retraite de l'ennemi. - Établissement dans Polotsk. - Saint-Cyr est nomrné maréchal. . . • • • . • . • . .

32

CHAPITRE V Marche de la Grande Armée. - Prise de Smolensk.- Ney au défilé de Valoutina. -Bataitle de la Mosko•,a, -Épisodes divers.. • . • • • • . . . • . • . . . . . . . • • • • . • . . . • . .• • . . . . . . • . •

42

CHAPITRE VI MauvaiS'es nouvelles d'Espagnc. - Rostopschine. - Incendie de Moscou. - Réveil de l'armée russe. - Fourberie de Koutousoff. • . • • • • • • • • • • • • • • • • • . • • . . • . . • • . • • • . • • •

50

·


GtNtRAL BARON DE MARBOT

CHAPITRE VII Poges.

La retraite est décidée. - Surprise du corps de Sébast.iani. - Combat de Jl.la.lo-Iaroslawetz. - Retour sur Mojaisk et la Moskova. - Baragucy d'Hilliers met bas Ics armes. - J e suis nommé colone!. - Retraite héroiquc du maréchal Ncy........ . . . . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . • • . . . •

55

CHAPITRE VIII Situation du 2° corps. - Démoralisation dcs Bavarois. - Mission auprès du comte Lubenski. . . . ... . . . . • • • • . . •

63

CHAPITRE IX Défection des Autrichiens. - Défense de Polotsk. - Wittgen.crtein prisonnier nous échappe. - Nouveaux combats. - Évacuation dc la ville. - Les Bavarois nous abandonnent. - J onction avec le corps de Vietar. - Le marais de Gborodi6..... . ............... .. ............

71

CHAPITRE X Oudinot nous rcjoint et se sépare de Victor. - Grave situation de l'armée. - Abandon et repr.ise de Borisofi. Incendie du pont de la Bérésina. - Nous taisons un immense butin à Borisoff. . . . . . . • . . . . . • • • • • • . . . • . • . •

79

CHAPITRE XI

La brigade Corbineau rejoint le ze corps. - Fausse démonstration en aval de Borisofi et passage de la Bérésina.....

87

CHAPITRE XII Perte de la division Partouneaux. - Combat de Zawnisld près Brillow·i. - M. de Noailles. - Passage des ponts et catastropbe de la Bérésina. - Le 20 corps protl)ge la rctraite. - Je suis blessé à PlcchtcMnitsoui. . . . . . . • . . . . .

95

CHAPITRE XIII Intensité du froid. - Brigandagc armé. - Arrivéc à Wilna. -Le défilé de Ponari. - Retraite en tratneaux. -Arrivée à Kowno. - Passage de la Vistulo.................

105


MÉ:MOIRES

CHAPITRE XIV Pages,

Causes dc nos désastres. - Manque d'interprètes. - Conti.ance aveugle dans la fidélité de nos alliés. - Considé· rations sur l'incenclic de Moscou. - Chiffre de nos pertes. - Témoignage flatteur accordé par l'Empcrcur au 236 de chasseurs .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114 CHAPITRE XV 1813. Fà.cheusc situation générale. -

Incurie de J'administration. - Observations sur la conservation des places fortes, - État de la France. - Levées forcées et illégales. - Je rejoins mon dépòt à. Mons.... ..... ......

120

CHAPITRE XVI Reprise des hostilités sùr l'Elbe. - Batailles de Lutzen et de Bautzen. - Armistice. - Je rcjoins mon régiment. État de l'armée. - Malaise général. - Napoléon devait traiter. - Force des armées cn présence...............

129

CHAPITRE XVII Du choix des chefs de corps. - Rupturc de l'armistice. Le général Jomini. - Combats en Silésic sur le Bober. Épisodes divers. - Douloureux échecs................

137

CHAPITRE XVIII Bataille des 26 et 27 aoftt devant Dresde. - Vandamme à. Kulm. - Fière attitude de Vandamme prisonnier . . . . . . . 145 CHAPITRE XIX D6faitc d'Oudinot à Gross-Beeren et de Macdonald à la Katzbach. - Le plateau de Jaucr. - Nous repassons la Katzbach.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

154

CHAPITRE XX Concentration sur Dresde: - Épisodes. - Les Baskirs. Napoléon au camp de Pilnitz. - Je suis comblé de fa. veurs ................ _. . .................. .... • • . • •

162


GÉNÉRAL BARON DE MARBOT

CHAPITRE XXI Pag(';1.

Napo>éon, sourd anx avis du roi dc Wurtemberg, se décidc à combattn: à Leip1.ig. - Combat dc \Vacbau. - Top0:raphic de Leip:i:ig. - Po~ition dc nos troupes. - Surprise avortée des souveraios alliés au Kelmberg. - Altcrnatives de in joumée du 16 octobrn................. ..... 169 CHAPITRE XXII Vaine tcntative d'armh,1.ice. - Bataillc du 18 octobre. - Bcrnadorte combat cootre nou<i. - DNection des Saxons. - Loyauté du roi de Wurtemberg. - Rés11ltat ibdécis du combat..................................

179

CHAPITRE XXIII Situatioo critique. - Déiaut de prévoyancc dans l'organisation dc In retraite. - Aùieux du roi dc Saxe. - Magnanimité exagfrée de Napoléon. - Les alliés pénètrcnt dans Leipzig. - Rupturc préo1atur6c du poat do l'mstcr. Quel fut le sort de mon régiment. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

186

CHAPITRE XXIV Je recucflk ,., r l'El:rtcr Ics tlébris dc notre armée. - Massacre de r,nq cents bngands ailiés. - Retraite sur la Saale. - Erfurt. - Murat quitte l'armée. - Lcs AustJo-l:3avarnis à H.anau. - j<' fon:c le défilé dc Gr;!nhauseo rnr la Kinzig. - L'armée devant Hana\l,.......... . ...

199

CHAPITRE XXV Épisode. - Bntaille de Hanau. - Retraitc sur le Rhin. Dermers l'florts rlcs ennemis. - A~oliin. - Fuile de Czeruicheff. - Reconst1tution clcs corp~ de troupts.. ...

?.07

CHAPITRE XXVI

D<VtJiers évlncments dc 1S13. - Red ù;tion dcs places. -Violation détoyale dc la ra p1fulatior, de Drn,;d~. - D~aaslres eo l.!>pagno. - All<iirc de Vttmia. - Josc-ph regngn<' la tronti~n,. - Rl·tra1ti- <:e So• lt sur 13.'lyornc. ·Sucltct cn Catalo~no. - ~1tuat100 cn Tyrol et eu hJ lic. . . 217


265

MÉMOIRES

CHAPITRE XXVII Pages.

1814. - Je suis nommé au commandement du départe• meot de Jemmapes. - Situation diflicile. - Soulèvement coaj;:ré. - E,ctcrn1im1.tiou cl'un parti de Cosa<jue;; d11ns Mons. - Rap'fl{: l de uos troupe~ vers Parit. - Mou dépot est transf6ré à Nogent-le-Rci.. • • • • . • • . . • . . . • • • . . • . • • 225

CHAPITRE XXVIII Belle campagne de Napoléon. - La résistance devient impossible. - Insuffisance des mesures pnses pvur pr6server Pa;:ie. - Ardvée des aUiés. - Re'i:our ta.rdit de J'Empereur sur la capitale - Paris au1ait dO teoir. - Intrigues ourtlies comre Napo!èon. ,.,.,,.,,,.,,,,, , . • • 235 Lettres su r ics éYéuement.s de I 8 r 5 . . . . . . . . . • . . . . . . . • . . • .

241

Le g(méral de M11rbot (artidc du Joflrnal dcs Débats dn 22 novembre 1854) ... • , •. , , •• , ••••• , • , . . • . . . • • • . . • •

247

ttats de service du géuéral baron dc Marbot. . .. • . • . . • . • .

257

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2. A . Liohtenberge1·. . Pefite Madame. 3. H. Bordeaux . . . . . La Neige sur les pas. de l'Aca~mle fn\Oçalse.

4. G•1 B" de Marbot.. . Mémoires ii. (Oenes-Austerlitz.) 5. J .-H. Rosny ainé.. . La Oturre dujeu. Roman des ages farouches. 6. Frédério Mistral.. . Mes Origù1es. Mémoires et R.écits. 7. Paul Bourget. . . • . Monique. 8. M. Maindron. . . . . Le Tournoi de Vauplassans. (Ouwag, ,ouronn, par l'Acad,inf, /ra~a(t,J

9. Paul Marguer itte. . L'Autre Lumière. de l' Académie Goocourt,

10. Henr y Gréville. . . Les Épreuves de R.aissa. 11. Gabriel Hanotaux. . Jeanne d' Are. de I' Acad!mle fraoçalse.

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Le Petit R.oi. La Faute d'aufrui. Fermina Marquez. L'Échéa11ce. Le Chemitz tk la Vicfoire (l et IIJ. La Vocation (Priz du Roman, A. z916,J Les Oiseaux s'envolmt et Jesjleurs tombent (l et Il). T. s . V . p.


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27. Paul Boarget.. . . . Un Crime d'amour. 28. Ernest Daudet. . . . les Vidimes de Paris. 29.

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30. E. Fromentin. . . . . Dominiqut. 3 I. Paul Margueritte..

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32. Émile Moselly . . . . Jean des Brebis ou le livre de fa Pr111 C:nc#Url 19<>1. misère. 33. Paul Bourget. . . . . Pastels. 34. Charles Géniaux. . • la Passion d' Armelle louanais. (Pr(,. du R•mon A, 1917,1

35. Louia Bertrand. . . l'lnvasion. 36. Maurice Paléologue. le Ci!ice. 'Sl. Edmond Jaloux •.. l'Écoledes mariages. ,a,cn<I

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38. Marion Crawford. . Le Ca:ur de Rome. (Roman tndwt de 1"Aesl&is.)

39. Pa~ Bourget. . . . . Le Disciple. 40. Du Cause de Nazelle. Avenfures de guerre et d'amour, 111tmoi,e.i du temJ)' de Louia XIV,

41. Charles Nodier. . . 42• .T,-H. Rosny ainé . 43. Hen1-y Bordeaux. 44. CatuHe Mendès , 45. Paul Bourget . . .

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46. Daniel Lesueur.. . Flaviana princesse. 47. Daniel Lesueur, Chaalne son rive. 48. .T. des Gachons. Comme une terre sans eaa. 49. Paul Acker . . , • Les Exills. W. Lichtenberger .. L'A!domne. Vol.r au commencament du volume les titrea de la deu:z:ième série,


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