Journée mondiale de la Paix

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L’Information Grand Format — N°20 — automne 2012 RÉCIT LE DIPLOMATE PORTFOLIO LES ROBINSONS D’AMERIQUE CONGO LES REVENANTS REPORTAGE E N BD JEAN-PHILIPPE STASSEN ADRIEN JAULMES JUSTINE AUGIER SECRETS DE FAMILLE AU CƒUR D U MON D E JUIF 724 989 7

lettres Larmoire aux

Noa Ben Hagai reste Ă©vasive sur les circonstances exactes de sa dĂ©couverte. Cette jeune documentariste i sraĂ©lienne se doutait-elle de l’existence d’un secret de famille soigneusement gardĂ© ? Cherchaitelle quelque chose en particulier, en fouillant dans les affaires de sa grand-mĂšre, rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©e ? Ou bien a -t-elle t rouvĂ© par un complet hasard ce paquet de lettres jaunies, cachĂ©es dans des piles de linge ? Noa rit, repousse en arriĂšre ses Ă©pais cheveux blonds en dĂ©sordre, rĂ©pond un peu Ă  cĂŽtĂ© de la question. « Je ne suis pas t rĂšs ïŹĂšre de moi. J’ai fouillĂ© dans des affaires qui n’étaient pas les miennes. Je savais qu’il y avait quelque chose, et j’ai trouvĂ© les lettres et photos au fond d’une penderie de ma mĂšre, dans une boĂźte bien cachĂ©e. »

Ce qu’elle admet, c’est de s’ĂȘtre tout de suite rendu compte qu’elle venait non seulement d’exhumer l’un de ces drames familiaux que le silence ne parvient jamais Ă  occulter indĂ©ïŹniment, mais aussi l’une de ces histoires tellement romanesques que cinĂ©astes et Ă©crivains n’osent mĂȘme pas les imaginer.

Les lettres sont adressĂ©es Ă  sa grandmĂšre, Rachel. Il y en a plusieurs dizaines. Le cachet indique qu’elles ont Ă©tĂ© postĂ©es entre 1967 et 1971 Ă  Naplouse, la grande ville palestinienne du nord de la Cisjordanie, dans les territoires occupĂ©s. Elles sont Ă©crites Ă  la main, en hĂ©breu. Ce sont des appels au secours.

«

À ma chĂšre famille en IsraĂ«l. Je suis vivante, je ne suis pas morte, commence la premiĂšre. Je vis Ă  Naplouse, parmi les Arabes. J’ai un mari et huit enfants. Venez me rendre visite. Je vous attends. Je veux vous voir, voir maman et papa, mes f rĂšres et m es s Ɠurs. Je s uis votre f ille. S ignĂ© : P nina Matzliach-Bechor, de Yavniel. »

ILLUSTRATIONS : G A B RI E LLA G IAN DE LLI 33
Lorsqu’une jeune IsraĂ©lienne de Tel-Aviv dĂ©couvre qu’elle a des oncles, des tantes et des cousins palestiniens, son monde bascule. Elle enquĂȘte, remonte le temps et retrouve sa famille sortie du nĂ©ant. Mais les liens du sang n’écrivent pas une histoire. Impossible d’échapper au passĂ©. Par Adrien Jaulmes

SECRETS DE FAMILLE L’ARMOIRE AUX LETTRES

Les lettres se succĂšdent, donnent des nouvelles, demandent des nouvelles. Dans la boĂźte, Noa trouve aussi des photos en noir et blanc. On y voit des gens habillĂ©s Ă  la mode des annĂ©es 1960, avec des lunettes de soleil et des robes croisĂ©es. Il y a des visages inconnus, mais tous ont un mĂȘme air de famille. La sienne.

Noa, jeune IsraĂ©lienne de Tel-Aviv, vient de dĂ©couvrir que sa grand-mĂšre avait une sƓur, dont elle n’avait jamais entendu parler. Et qu’elle-mĂȘme a une grand-tante, et des cousins musulmans et palestiniens. « Si c ’était une f iction, personne n’y croirait », dit-elle.

Ouvrir la boĂźte de Pandore

Les lettres n’appartiennent pas seulement au passĂ©, elles viennent aussi d’un autre monde. À vol d’oiseau, Naplouse est Ă  une centaine de kilomĂštres de Tel-Aviv, une heure de voiture Ă  peine, mais c’est une contrĂ©e lointaine pour Noa comme pour la plupart des IsraĂ©liens. À la tĂ©lĂ©vision ou dans les journaux, on entend parfois parler des territoires palestiniens, gĂ©nĂ©ralement aprĂšs un attentat. LĂ -bas, c’est le conflit, la « situation », dans le langage mĂ©diatique. Vu depuis la terrasse d’un cafĂ© de Tel-Aviv, cet univers de points de contrĂŽles militaires et de camps de rĂ©fugiĂ©s est aussi lointain que mystĂ©rieux. On prĂ©fĂšre l’ignorer, c’est plus confortable.

Noa est une jolie jeune femme, en pantalon et en t-shirt informe. Elle pourrait vivre dans le 10e arrondissement de Paris, Ă  Amsterdam ou Ă  San Francisco. Elle a un panier accrochĂ© au guidon de sa bicyclette, fait ses courses sur les marchĂ©s bio de Tel-Aviv et Ă©lĂšve ses quatre jeunes enfants avec son mari, Rani. Elle se dĂ©crit elle-mĂȘme comme une « bobo », une « bourgeoise-bohĂȘme ».

Son monde est celui d’un IsraĂ«l moderne, « le cĂŽtĂ© riant de l’Apartheid », dit-elle de façon un peu provocatrice. Elle appartient au microcosme libĂ©ral, intellectuel et ashkĂ©naze, de plus en plus minoritaire et isolĂ© en IsraĂ«l, oĂč la droite et l’extrĂȘme droite nationaliste et religieuse dominent la vie politique.

Noa a plusieurs raisons d’ĂȘtre intriguĂ©e par la mystĂ©rieuse sƓur de sa grand-mĂšre. D’abord, elle veut savoir qui est cette femme disparue, cette grand-tante surgie du passĂ© dont sa famille ne lui a jamais parlĂ©, et qui Ă©crit depuis une ville palestinienne.

Elle a aussi des raisons politiques. Noa est de gauche. TrĂšs Ă  gauche mĂȘme, puisqu’en IsraĂ«l la position sur l’échiquier politique se dĂ©ïŹnit avant tout par ce qu’on est prĂȘt Ă  accorder aux Palestiniens.

Entre rien du tout Ă  l’extrĂȘme droite, pas grandchose au centre et un petit peu Ă  gauche, Noa se situe Ă  l’autre extrĂ©mitĂ© : elle fait partie d’une minoritĂ© favorable Ă  un État binational, avec des citoyens juifs et arabes jouissant des mĂȘmes droits, vivant ensemble sur le sol de l’ancienne Palestine mandataire.

« Lorsque j’ai dĂ©couvert que j’avais des cousins palestiniens, je me suis mise Ă  espĂ©rer qu’au moins, dans ma famille, Arabes et Juifs pourraient avoir un futur commun et qu’il serait enïŹn possible de se voir les uns les autres comme des personnes, au lieu de nous en tenir Ă  nos communautĂ©s respectives. »

Elle porte enfin un Ɠil professionnel sur cette histoire. Noa est Ă©ditrice au supplĂ©ment Ă©conomique du Haaretz, le grand quotidien de l’intelligentsia Ă©clairĂ©e et libĂ©rale israĂ©lienne. Le seul Ă  donner encore de la place Ă  des Ă©ditorialistes paciïŹstes, Ă  publier des journalistes comme Gideon Levy ou Amira Hass, les derniers Ă  parler d’une sociĂ©tĂ© palestinienne que la majoritĂ© des IsraĂ©liens ont choisi d’ignorer.

Sur les traces de la grand-tante disparue

Elle a fait des Ă©tudes de cinĂ©ma et rĂ©alisĂ© plusieurs ïŹlms. Cette histoire de famille, l’histoire de sa famille, sera le sujet de son nouveau documentaire. Elle dĂ©cide de mener l’enquĂȘte en la ïŹlmant, en se ïŹlmant, Ă  la recherche d’un passĂ© occultĂ©, celui des siens, mais aussi celui de son pays, IsraĂ«l, et de l’histoire tragique de ses relations avec les Palestiniens.

Comme dans une version moderne des drames bibliques d’IsraĂ«l et d’IsmaĂ«l, les ïŹls d’Abraham, demi-frĂšres devenus ennemis, ou d’EsaĂŒ vendant Ă  Jacob son droit d’aĂźnesse pour un plat de lentilles,

«

j’ai dĂ©couvert

»

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Lorsque
que j’avais des cousins palestiniens, je me suis mise Ă  espĂ©rer qu’au moins, chez les miens, Arabes et Juifs pourraient avoir un futur commun.

le destin de sa grand-mĂšre et de sa sƓur perdue est son ïŹl conducteur. Son ïŹlm la lance sur les traces de cette grand-tante disparue.

Contre toute attente, elle n’a pratiquement aucune difïŹcultĂ© Ă  reconstituer ce pan occultĂ© de l’histoire familiale : « Je pensais que l’enquĂȘte serait difïŹcile mais, dĂšs que j’ai commencĂ© Ă  poser des questions, je me suis aperçue que tout le monde dans ma famille Ă©tait au courant. » Au courant, mais pas tous d’accord pour remuer le passĂ©. C’est une vieille histoire, lui disent sa mĂšre, ses oncles et ses tantes. Le passĂ© est le passĂ©. À quoi bon faire revivre tout ça ? Le prĂ©sent est dĂ©jĂ  si compliquĂ©.

« Tu n’as jamais demandĂ© ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă  ta tante ? demande Noa Ă  sa mĂšre.

Ta grand-mĂšre n’aimait pas que je pose trop de questions. Elle avait du mal Ă  me rĂ©pondre. C’est pour cela qu’elle ne l’a jamais invitĂ©e Ă  la maison et a ignorĂ© son existence.

O n p ourrait a voir des p arents à Naplouse aujourd’hui, des cousins ?

C’est possible. À Naplouse. Ou au KoweĂŻt. » Toute sa famille lui demande d’abandonner l’enquĂȘte. « Pourtant, quand j’ai dĂ©cidĂ© de continuer, ils m’ont ïŹnalement aidĂ©e. Peut-ĂȘtre qu’eux aussi voulaient savoir. »

Ces Juifs un peu trop arabes

L’histoire est celle de deux sƓurs, Rachel et Pnina, la grand-mĂšre et la grand-tante de Noa. Elle commence dans les annĂ©es 1940, avant la crĂ©ation de l’État d’IsraĂ«l. Au dĂ©but de la Seconde Guerre mondiale, la Palestine sous mandat britannique est en pleine effervescence. Depuis 1936, la rĂ©volte arabe fait rage contre les troupes britanniques, et contre les nouveaux immigrants juifs qui s’installent, toujours plus nombreux. Aux assassinats et aux attentats rĂ©pondent les arrestations et les raids de reprĂ©sailles.

Noa, qui a grandi dans une famille ashkĂ©naze, les Juifs d’Europe centrale fondateurs du m ouvement sioniste et de l’État d’IsraĂ«l,

dĂ©couvre q ue sa mĂšre est en partie issue d’une autre branche du judaĂŻsme. Descendants des Juifs chassĂ©s d’Espagne aprĂšs la Reconquista, les SĂ©farades – les Espagnols – ont essaimĂ© Ă  travers tout le bassin mĂ©diterranĂ©en, d’Afrique du Nord jusqu’en Turquie. Cette communautĂ© englobe aussi, quoique de façon impropre, celle des Juifs orientaux qui n’ont jamais quittĂ© le Moyen-Orient depuis la destruction du Temple de JĂ©rusalem par Titus en 70 de notre Ăšre.

Les nouveaux immigrants juifs laĂŻques et europĂ©ens, venus Ă  l’appel du mouvement sioniste recrĂ©er un État juif en Palestine, considĂšrent avec un peu de condescendance ces lointains cousins orientaux qui ont vĂ©cu pendant des millĂ©naires dans la rĂ©gion, d’Iran jusqu’en Égypte, d’Irak et de Syrie jusqu’au YĂ©men. En Palestine, leurs communautĂ©s appelĂ©es le « Vieux Yichouv » ressemblent un peu trop Ă  des Arabes, dont ils parlent la langue. Les coutumes des Orientaux, leurs superstitions, leurs costumes locaux gĂȘnent un peu.

Fondateurs d’un pays peuplĂ© de Juifs modernes, les nouveaux arrivants portent shorts et chapeaux de toile. Avec leurs fusils et leurs charrues, bronzĂ©s et musclĂ©s, ils font ïŹ‚eurir la terre d’IsraĂ«l et travaillent collectivement dans des kibboutzim d’inspiration socialiste. Pionniers d’une « terre sans peuple pour un peuple sans terre », selon la formule un peu trompeuse en vogue Ă  l’époque, ils ne sont pas lĂ  pour se mĂȘler Ă  des communautĂ©s arriĂ©rĂ©es et orientales, avec lesquelles ils n’ont en commun que la religion.

Pnina, par qui le scandale arrive

L’arriĂšre-grand-pĂšre maternel de Noa, Matzilyah Bechor, est nĂ© Ă  TibĂ©riade, oĂč vit depuis des temps immĂ©moriaux une communautĂ© juive. N’ayant jamais quittĂ© la Palestine, la communautĂ© ne se sent pas vraiment concernĂ©e par le projet sioniste de retour, mais le pĂšre de Matzilyah Bechor a nouĂ© des liens avec les nouveaux arrivants et nĂ©gocie pour le compte du baron de Rothschild l’achat de terres aux Arabes. GrĂące Ă  quoi, l’arriĂšregrand-pĂšre de Noa est acceptĂ© dans une petite communautĂ© sioniste, la coopĂ©rative de Yavniel, prĂšs du lac de TibĂ©riade. Lui et sa famille sont les seuls Orientaux de ce village agricole, composĂ© de Juifs ashkĂ©nazes venus d’Europe.

Comme son pĂšre, Bechor rend bien des services Ă  la coopĂ©rative de Yavniel, ne serait-ce que par sa connaissance de la langue et de la culture arabes. Il devient l’homme Ă  tout faire et le gardien du village, faisant Ă  l’occasion le coup de feu

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«
Je me suis aperçue que tout le monde dans ma famille était au courant. »
Au courant, mais pas tous d’accord pour remuer le passĂ©. À quoi bon faire revivre tout ça ? Le prĂ©sent est dĂ©jĂ  si compliquĂ©.

SECRETS DE FAMILLE L’ARMOIRE AUX LETTRES

contre les Arabes rĂ©voltĂ©s. On le voit sur des photos sĂ©pia, Ă  cheval, coiffĂ© d’un kefïŹeh. Il a de grosses moustaches noires qui le font un peu ressembler Ă  Balzac. Sa femme, Simha, fait des mĂ©nages chez les autres habitants.

Les Bechor vivent dans une cabane en pisĂ© Ă  l’entrĂ©e du petit village. Ils ne possĂšdent pas de terres dans une collectivitĂ© qui, Ă  la diffĂ©rence des kibboutzim, autorise la propriĂ©tĂ© privĂ©e, juste quelques vaches et des poules. Ils ont deux ïŹlles, Rachel et Pnina.

La cadette, Pnina est une ïŹllette aux jambes grĂȘles et aux cheveux noirs. C’est par elle que le scandale arrive, en 1940. Elle n’a que 14 a ns quand e lle tombe enceinte. C’est un drame. Dans le petit village de Yavniel, Noa retrouve des personnes ĂągĂ©es qui se souviennent encore de cette affaire. Une vieille dame lui parle de la famille Bechor, des gens pauvres et modestes dont « les e nfants Ă©taient bien Ă©levĂ©s ». D’autres voisins dĂ©crivent Pnina comme le mouton noir de la famille, une ïŹlle facile qui allait avec n’importe qui dans le foin en Ă©change de petits cadeaux ou de friandises.

Certains Ă©voquent une histoire d’amour avec un jeune homme de la communautĂ©. Le beau S rulik avec sa moto faisait tourner bien des tĂȘtes et battre les cƓurs. Pnina est-elle tombĂ©e enceinte de ses Ɠuvres ? A-t-il refusĂ© d’épouser la ïŹlle du gardien ? Srulik Tamari n’est plus lĂ  pour rĂ©pondre. Il a Ă©tĂ© tuĂ© quelques annĂ©es plus tard en escortant un convoi de ravitaillement pour JĂ©rusalem pendant la guerre d’indĂ©pendance d’IsraĂ«l en 1948.

Pnina est une ïŹllette aux jambes grĂȘles et aux cheveux noirs. En 1940, elle n’a que 14 ans quand elle tombe enceinte. C’est un drame. Elle s’enfuit Ă  Jaffa, la ville arabe au bord de la MĂ©diterranĂ©e.

Dans la famille Bechor, la grossesse est un scandale. Le pĂšre s’estime dĂ©shonorĂ©. Les seize familles ashkĂ©nazes de la coopĂ©rative de Yavniel ne sont sans doute pas trĂšs heureuses de cette mĂ©salliance avec les Orientaux.

Les deux branches d’un mĂȘme chandelier

DĂ©savouĂ©e, Pnina disparaĂźt. Est-elle chassĂ©e ou dĂ©cide-t-elle de fuguer ? Sur ce point, la mĂ©moire familiale diverge. Une grand-tante de Noa afïŹrme que Pnina est enlevĂ©e par un chauffeur de taxi collectif arabe qui l’emmĂšne Ă  HaĂŻfa. Un oncle assure qu’elle part volontairement sur le camion d’un marchand de lĂ©gumes de Jaffa.

Une certitude : personne ne recherche sĂ©rieusement l’adolescente. La Seconde Guerre mondiale vient d’éclater et le sort d’une jeune ïŹlle n’intĂ©resse guĂšre par ces temps troublĂ©s. Encore moins quand sa disparition arrange ïŹnalement Ă  peu prĂšs tout le monde. Pour les siens, Pnina est morte.

Mais Pnina est bien vivante. Elle s’est enfuie vers la cĂŽte, Ă  Jaffa, la ville arabe au bord de la MĂ©diterranĂ©e. Seule, enceinte, sans personne, elle fait la connaissance d’un maraĂźcher palestinien. Elle l’épouse, se convertit Ă  l’islam, et aura avec lui huit enfants.

Le destin de Rachel et Pnina diverge alors de façon radicale. La guerre d’indĂ©pendance d’IsraĂ«l, qui oppose le nouvel État juif et ses voisins arabes, Ă©clate quelques annĂ©es plus tard. Elle entraĂźne chacune des sƓurs dans des univers distincts : celui des vainqueurs et celui des vaincus. L’une, Rachel, devient la citoyenne d’un pays neuf, oĂč tout est Ă  construire. L’autre, Pnina, connaĂźt les affres de la dĂ©faite et les chemins de l’exil.

Lorsque la Haganah, la future armĂ©e israĂ©lienne, s’empare de Jaffa en 1948, Pnina prend la fuite avec les Palestiniens qui l’ont adoptĂ©e. Elle et son mari se joignent aux 70 000 habitants arabes rĂ©fugiĂ©s derriĂšre les lignes jordaniennes, dans les collines de Cisjordanie. Ils croient leur dĂ©part temporaire. Quelques semaines, tout au plus, le temps que les armĂ©es arabes coalisĂ©es contre le jeune État juif leur rendent leurs terres et leurs maisons, dont ils ont gardĂ© les clefs. Mais les Arabes sont vaincus et IsraĂ«l ne laisse pas revenir les rĂ©fugiĂ©s, entassĂ©s dans des camps qu’on croit encore provisoires.

Pnina et son mari se retrouvent d’abord Ă  Tulkarem, puis au camp n° 1 de Naplouse, dans les collines de Cisjordanie. La nouvelle Organisation des Nations unies distribue des tentes et des mĂ©dicaments. De provisoires, les camps deviennent

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permanents. Des cabanes remplacent les tentes, puis l’on construit peu Ă  peu des maisons en dur, e nserrĂ©es dans les Ă©troits p Ă©rimĂštres attribuĂ©s aux rĂ©fugiĂ©s. La ligne de cessez-le-feu entre IsraĂ«l et l’armĂ©e jordanienne devient p endant prĂšs de vingt ans une frontiĂšre quasi infranchissable.

Rachel, elle, est une jolie jeune femme dans un nouveau pays. Pour Ă©chapper Ă  ce que Noa appelle la « malĂ©diction de Yavniel », celle des Orientaux mĂ©prisĂ©s, elle Ă©pouse l’un de ces ashkĂ©nazes qui viennent de remporter la victoire et de conquĂ©rir, les armes Ă  la main, une nouvelle patrie pour les Juifs aprĂšs deux mille ans d’exil.

Ce jeune combattant victorieux, Yitzhak Ettinger, est le grand-pĂšre de Noa. Issu d’une famille d’immigrants venus de Russie, qui a fondĂ© un des premiers et des plus cĂ©lĂšbres kibboutzim, celui de Degania oĂč naquit MoshĂ© Dayan, il fait partie de l’élite du nouvel État. Yitzhak et Rachel s’installent Ă  Nahariya, une ville cĂŽtiĂšre fondĂ©e par des Juifs allemands dans les annĂ©es 1930. Ils ont deux enfants Shmuel et Ofra.

Ofra, la mĂšre de Noa, se marie Ă  son tour avec un Juif ashkĂ©naze, un physicien, Ehud Ben Hagai. Le jeune couple part vivre dans un kibboutz Ă  Afek sur les hauteurs du Golan, oĂč grandit Noa. Plus tard, ses parents divorcent, son pĂšre tourne le dos au sionisme et part refaire sa vie Ă  Santa Monica, en Californie.

Ce passĂ© qu’on veut oublier

Noa grandit avec sa mĂšre Ă  Tel-Aviv, au bord de la MĂ©diterranĂ©e, avec ses avenues rectilignes et plantĂ©es d’arbres, et ses immeubles modernes construits par des architectes du Bauhaus. Dans sa famille, personne n’évoque jamais la sƓur de la grand-mĂšre, cette petite jeune ïŹlle indigne qui rappelle la cabane en terre, l’arriĂšre-grand-pĂšre au kefïŹeh et le mĂ©pris entourant les Bechor, ces Orientaux qu’on prĂ©fĂšre oublier.

« Pourquoi ne pas avoir remué ciel et terre pour retrouver P nina ? », demande Noa à ses oncles et tantes aprÚs avoir retrouvé les lettres adressées à sa grand-mÚre. Ils lui livrent de nouveaux détails, un peu dérangeants.

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SECRETS DE FAMILLE L’ARMOIRE AUX LETTRES

Sa grand-mĂšre Rachel, lui explique-t-on, a bel et bien retrouvĂ© sa sƓur Ă  Tulkarem, juste aprĂšs la guerre d’indĂ©pendance et tentĂ© de la convaincre de revenir parmi les siens. Pnina refuse, pour ne pas abandonner ses enfants palestiniens. Rachel dĂ©cide alors de couper les ponts. Pnina disparaĂźt Ă  nouveau. Pour rĂ©apparaĂźtre vingt ans plus tard, avec les lettres envoyĂ©es Ă  partir de 1967.

Cette annĂ©e-lĂ , la guerre des Six Jours se termine par la dĂ©faite des pays arabes et l’occupation de la Cisjordanie par l’armĂ©e israĂ©lienne. Entre les nouveaux territoires occupĂ©s et IsraĂ«l, la poste fonctionne Ă  nouveau. Pnina Ă©crit Ă  sa sƓur et Ă  sa « chĂšre famille israĂ©lienne » pour demander de l’aide : « Je suis vivante, je ne suis pas morte. »

La grand-mĂšre de Noa ignore les appels de Pnina, mais quelques oncles et tantes y rĂ©pondent. Le contact est renouĂ©. Un an plus tard, en 1968, les cousins israĂ©liens rendent visite Ă  leurs cousins palestiniens Ă  Naplouse. David, le plus jeune des frĂšres Bechor, nĂ© en 1941, un an aprĂšs la disparition de Pnina, rencontre alors pour la premiĂšre fois sa sƓur aĂźnĂ©e.

Les visites deviennent rĂ©guliĂšres. Les samedis se font jours de retrouvailles entre cousins israĂ©liens et palestiniens. On prend l’habitude de dĂ©jeuner ensemble. Pnina cuisine toute la semaine pour la venue des siens.

Noa trouve des photos de la famille réunie posant devant des carcasses de tanks jordaniens. On y voit Pnina en costume traditionnel arabe.

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Elle ressemble à une femme ùgée, édentée, prématurément vieillie par les privations et les grossesses.

On s’écrit aussi. Pnina donne des nouvelles, raconte que ses enfants sont partis chercher du travail en Arabie Saoudite et au KoweĂŻt, comme tant de jeunes Palestiniens. La famille israĂ©lienne lui rĂ©pond mais, peu Ă  peu, les visites s’espacent. IsraĂ«l et les territoires sont en voie de sĂ©paration. D’un cĂŽtĂ©, un pays qui se dĂ©veloppe, ressemble dĂ©jĂ  Ă  l’Europe, au moins dans les grandes villes comme Tel-Aviv. De l’autre, un territoire sous occupation militaire oĂč commence la rĂ©pression contre les premiers activistes palestiniens de l’OLP.

Dans ses lettres, Pnina Ă©voque les raids nocturnes de l’armĂ©e israĂ©lienne, les arrestations, les difïŹciles conditions de vie. Sa position devient de moins en moins tenable. « Je suis juive comme vous », lance-t-elle aux soldats. Tout le camp de rĂ©fugiĂ©s connaĂźt son histoire : « Tu es juive ? Que fais-tu ici ? Va-t’en ! », lui disent les Palestiniens.

À mesure que les visites s’espacent, les courriers de Pnina se teintent de tristesse. « Je veux savoir pourquoi vous ne venez plus me voir », Ă©crit-elle dans sa derniĂšre lettre Ă  ses cousins israĂ©liens. « Je pleure jour et nuit. Pourquoi ne venez-vous pas ? Pourquoi ma sƓur ne vient-elle pas me voir ? Vous ne nous aimez pas ? Dites-moi ce qu’il y a Je vous aime. »

Nouvelles retrouvailles

Pnina meurt d’un cancer en 1971, Ă  l’ñge de 48 ans. Avec elle disparaissent les liens tout juste renouĂ©s entre les deux branches de la f amille. De la page d’histoire familiale subsistent quelques courriers, quelques photos et des souvenirs enterrĂ©s. Trente ans plus tard, Noa, camĂ©ra Ă  la main, est dĂ©terminĂ©e Ă  retrouver ces cousins palestiniens.

Elle demande l’aide de son oncle maternel, Shmuel Ettinger. Oncle Shmulik connaĂźt bien les Palestiniens. Ancien militaire, colonel de rĂ©serve, il a fait sa carriĂšre au Shin Beth, les services de renseignements intĂ©rieurs israĂ©liens.

Il parle l’arabe et a Ă©tĂ© gouverneur militaire de Ramallah entre 1988 et 1991, avant les accords d’Oslo, Ă  l’époque oĂč l’armĂ©e israĂ©lienne administrait directement les territoires palestiniens.

Shmulik hĂ©site, mais accepte ïŹnalement d’aider sa niĂšce. AprĂšs quelques coups de tĂ©lĂ©phone Ă  ses contacts dans les services de renseignements israĂ©liens, il n’a aucun mal Ă  retrouver la trace des cousins. Pnina est morte, mais sa plus jeune ïŹlle, Salma, vit toujours dans la maison du camp de rĂ©fugiĂ©s n° 1 Ă  Naplouse.

Il appelle. À l’autre bout du fil, une femme dĂ©croche. C’est Salma : « AllĂŽ ?

Bonjour, c’est ton cousin Shmulik. Je suis le ïŹls de Rachel, ta tante.

Ah ! Shmulik ! Comment ça va ? Je dois te voir de toute urgence.

Tu peux venir en Israël ?

Je me débrouillerai. »

« VoilĂ , ça y est, c’est fait ! », dit Shmulik en raccrochant. « Pourquoi ne les as-tu pas cherchĂ©s quand tu Ă©tais dans l’armĂ©e ? », lui demande Noa. « Je me suis g ardĂ© d e m ’approcher d ’eux co mme d ’une ïŹ‚amme. Tu ne comprends pas la position que j’occupais. J’étais chargĂ© du renseignement pour toute la Cisjordanie, je recrutais des informateurs palestiniens, je les dirigeais. C’était une position sensible. »

Tante Sarah, la femme de l’oncle Shmulik, est dubitative : « Ça ne va nous attirer que des ennuis », prĂ©vient-elle S on mari et elle vivent dans une ancienne maison arabe de JĂ©rusalem, dans le quartier de Barka : « Ce n’est pas une maison de super-riches, mais quand mĂȘme. Ils vivent dans un camp de rĂ©fugiĂ©s. Ça rĂ©sume tout. »

La premiĂšre rĂ©union a lieu chez eux. Salma est en larmes quand elle embrasse ses cousins israĂ©liens. C’est une femme entre deux Ăąges, cheveux nus, qui fume cigarette sur cigarette. Elle parle arabe, mais se souvient des comptines en hĂ©breu que sa mĂšre lui apprenait. « D’aprĂšs la loi juive, je suis juive. Mais d’aprĂšs l’islam, je suis musulmane », rĂ©sume-t-elle brutalement. Dans le jardin d’oncle Shmulik, l’atmosphĂšre est chargĂ©e d’émotion, mais on ne trouve pas grand-chose Ă  se dire. On promet de se revoir.

La fois suivante, les IsraĂ©liens vont du cĂŽtĂ© palestinien. Salma fait venir des cousins, des neveux. On s ’embrasse, on se prĂ©sente les uns aux autres. Les Palestiniennes sont voilĂ©es, les IsraĂ©liens en tenues de sportswear. On dĂ©coupe l’agneau autour de la table du salon, on regarde les photos de famille : « Qui est-ce ? Yezkel ? Tzur ? »

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La premiĂšre rĂ©union a lieu chez oncle Schmulik et tante Sarah. Dans le jardin, l’atmosphĂšre est chargĂ©e d’émotion, mais on ne trouve pas grand-chose Ă  se dire. On promet de se revoir.

SECRETS DE FAMILLE L’ARMOIRE AUX LETTRES

Il y a de la gĂȘne de part et d’autre, de la joie aussi. Regards, embrassades, airs pensifs. On prend une photo de la famille rĂ©unie dans le salon : « Cheese ! »

Le choc des mondes

Les liens du sang ont Ă©tĂ© renouĂ©s, les deux branches sont Ă  nouveau rĂ©unies : Noa a rĂ©ussi, elle est heureuse. TrĂšs vite, pourtant, surgissent les doutes, les questions. La femme de l’oncle Shmulik, la tante Sarah, est la plus rĂ©servĂ©e : « Je sais que ce n’est pas t rĂšs gentil de dire ça , mais qu’avonsnous Ă  g agner de c ette relation ? » Elle i nsiste : « C’est exactement notre problĂšme avec les rĂ©fugiĂ©s palestiniens. Les familles qui sont parties de chez elles a prĂšs la g uerre a vec deux o u t rois e nfants forment maintenant des clans entiers, qui rĂȘvent de retrouver leurs terres et qui brandissent les clefs de leurs anciennes maisons. »

La tante Sarah ne croit pas possible de combler ce fossĂ©. « Tu ne p eux p as les aider », dit-elle Ă  son mari : « Tu ne peux pas les faire s ’installer en IsraĂ«l, ils n’ont pas la mĂȘme mentalitĂ©. Ils seront malheureux. »

Noa voulait enquĂȘter sur une disparition mystĂ©rieuse et reconstituer d’un passĂ© tragique, elle se fait chroniqueuse d’un choc entre deux univers que tout sĂ©pare : culture, religion, argent. Pendant quatre ans, elle ausculte les nouvelles relations qui s’établissent entre les cousins, elle devient aussi l’un des personnages de son rĂ©cit, Ă  la fois narratrice et actrice. Sans rien occulter de ses doutes, elle enregistre les discussions entre les siens qui oscillent entre prĂ©jugĂ©s et dĂ©sir de venir en aide Ă  leurs parents sortis du nĂ©ant.

Avec Salma, la rĂ©alitĂ© de l’occupation fait irruption dans la vie des cousins israĂ©liens. « Je vis Ă  Tel-Aviv et j’essaie d’oublier qu’à moins d’une heure d’ici la cousine de ma mĂšre vit dans la misĂšre », dit Noa qui s’interroge : « La v ie aurait pu prendre un tour diffĂ©rent. Si ma g rand-mĂšre Ă©tait tombĂ©e enceinte, ce serait moi qui vivrais aujourd’hui dans un camp de rĂ©fugiĂ©s. »

Aux sentiments de culpabilitĂ© des uns rĂ©pondent les attentes des autres. Pour les cousins palestiniens, ces retrouvailles sont une aubaine. Salma voit sa famille israĂ©lienne comme le moyen d’échapper aux rĂšgles de l’occupation, oĂč tout dĂ©pend de permis de circuler dĂ©livrĂ©s au compte-gouttes par les autoritĂ©s militaires israĂ©liennes.

Plus que vers Noa dont ils ne parlent pas la langue, ils se tournent vers l’oncle Shmulik, aurĂ©olĂ© de son prestige d’ancien gouverneur de Ramallah,

de son grade et de ses relations dans l’armĂ©e israĂ©lienne. Depuis sa retraite, il a fondĂ© une florissante sociĂ©tĂ© de conseil en sĂ©curitĂ©, il a de l’argent, un statut. C’est vers lui que les demandes afïŹ‚uent : « Le tĂ©lĂ©phone n’arrĂȘte pas de sonner. Salma vient chez moi en larmes. Elle demande de l’argent, de l’aide. Parfois, elle me tĂ©lĂ©phone quand elle est bloquĂ©e Ă  un point de contrĂŽle pour que je parle aux soldats. »

Cruelles désillusions

Le mari et le ïŹls de Salma sont, un jour, arrĂȘtĂ©s Ă  Tel-Aviv sans permis de travail. Les Palestiniens ne peuvent circuler en IsraĂ«l sans autorisation s pĂ©ciale, souvent limitĂ©e du lever au coucher du soleil. EnregistrĂ© Ă  Gaza, le ïŹls de Salma risque de plus d’ĂȘtre expulsĂ© vers ce territoire sans pouvoir retrouver sa famille Ă  Naplouse, en Cisjordanie.

AppelĂ© Ă  la rescousse, Oncle Shmulik contacte ses anciens camarades du Shin Beth et fait en sorte que les deux hommes soient incarcĂ©rĂ©s dans une prison israĂ©lienne. AprĂšs avoir versĂ© 14 000 shekels de caution, environ 3 0 00 e uros, il o btient la modification du certificat de rĂ©sidence. Salma remplit les papiers dans l’administration palestinienne en se gardant bien de dire d’oĂč vient ce soudain appui.

Peu aprĂšs, Nidal, le ïŹls de Salma, est Ă  nouveau arrĂȘtĂ©. Comme de nombreux jeunes Palestiniens, il s’est fait photographier avec un fusil, et les services de sĂ©curitĂ© israĂ©liens le soupçonnent d’appartenir Ă  une organisation clandestine. Encore une fois, Salma en appelle Ă  l’aide de l’oncle Shmulik. « Pourquoi a-t-il Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© ? A-t-il pris part Ă  des actes de terrorisme contre des Juifs ? », demande Shmulik Ă  Salma. « Non, il est comme les jeunes de son Ăąge, comme ton ïŹls qui est dans l’armĂ©e israĂ©lienne. Il peut avoir Ă  tuer un Arabe musulman. La rĂ©alitĂ© est plus forte. » Nidal est libĂ©rĂ©, mais les demandes incessantes pĂšsent.

Petit Ă  petit, les distances se creusent, les IsraĂ©liens cessent de rĂ©pondre aux appels tĂ©lĂ©phoniques des Palestiniens. « Peut-ĂȘtre qu’on ne les intĂ©resse pas. Je leur demande peut-ĂȘtre trop. Parfois, j’ai l’impression d’ĂȘtre un fardeau pour Shmulik », dit Salma. Noa avoue son dĂ©sarroi : « J’aime bien Salma, mais il y a un mur entre nous. Oncle Shmulik fait tout pour l ’aider, mais ce n’est jamais a ssez. Elle essaie toujours d’obtenir le maximum. C’est comprĂ©hensible, mais c ’est dur d ’ĂȘtre toujours du cĂŽtĂ© de ceux qui donnent. On a l’impression que l’on n’existe que pour ça. Nous avoir rencontrĂ©s, c’était pour eux comme gagner au loto ou se dĂ©couvrir un cousin millionnaire en AmĂ©rique. »

40 XXI – OCT O BRE/N O VEMB RE/DÉCEMBRE 2012

Ofra, la mĂšre de Noa, ne veut plus avoir affaire avec ces encombrants cousins : « Je doute que l’on parvienne Ă  t rouver quoi que ce soit en commun avec eux. » À sa ïŹlle, elle conseille d’en rester lĂ  : « Le fossĂ© e st t rop g rand, mĂȘme si nous s ommes du mĂȘme sang. »

S’accrocher, jusqu’au bout

Oncle Shmulik, lui aussi, en a assez des appels incessants de Salma : « J’ai ïŹni par ne plus rĂ©pondre au tĂ©lĂ©phone. J’en ai plein le dos d’elle et de ses histoires. Elle tente de me m anipuler. » VĂ©tĂ©ran du Shin Beth, spĂ©cialiste de l’action clandestine dans les territoires, il est le seul membre de la famille Ă  bien connaĂźtre la sociĂ©tĂ© palestinienne oĂč le wasta, le piston, occupe une place centrale. Jamais, dit-il, il n’a partagĂ© l’optimisme de Noa : « Je lui avais dit dĂšs le dĂ©but que ça ne marcherait pas Les liens du sang ne sont pas tout. »

Il continue toutefois Ă  intervenir en faveur de Salma et des siens. Il donne de l’argent, fait jouer ses contacts dans les services de sĂ©curitĂ© israĂ©liens, jusqu’au ministre de la DĂ©fense. « Shmulik est le plus Ă  droite de toute la famille. Il rĂ©pĂšte qu’il ne veut plus entendre parler de Salma, mais il ïŹnit toujours par l’aider », note Noa .

La derniĂšre requĂȘte de Salma dĂ©passe toutes les autres : elle demande la nationalitĂ© israĂ©lienne. « Ils veulent devenir israĂ©liens ? », s’interroge, incrĂ©dule, tante Sarah. « Elle est juive par sa mĂšre et a droit Ă  la nationalitĂ© au regard de la loi israĂ©lienne », rĂ©pond oncle Shmulik qui appuie la demande, tĂ©moigne aux audiences et paie les frais d’avocat. « Le problĂšme est qu’il n’y a aucun document ofïŹciel, seulement des tĂ©moignages. »

La procĂ©dure traĂźne en longueur. Le dossier atterrit Ă  la Cour suprĂȘme. ArrĂȘtĂ© alors qu’il cherche du travail Ă  Tel-Aviv, le mari de Salma est condamnĂ© Ă  huit mois de prison. Noa lui apporte des affaires en prison, Salma demande de l’argent,

Noa en donne. Oncle Shmulik propose de l’employer comme femme de mĂ©nage, sa femme, tante Sarah, refuse : par « gĂȘne », dit-elle.

Oncle Shmulik en est maintenant persuadĂ© : « MĂȘme si Salma obtient la nationalitĂ©, elle ne s’adaptera jamais Ă  la vie en IsraĂ«l. » Sa mĂšre, Rachel, avait raison de couper les ponts : « Quand Pnina a dĂ©cidĂ© de rester avec sa nouvelle famille, son dĂ©part Ă©tait dĂ©ïŹnitif. Salma aurait Ă©tĂ© plus heureuse si on l’avait laissĂ©e tranquille. »

Salma et son mari vivent aujourd’hui Ă  l’écart de leurs proches palestiniens, qui ne veulent pas entendre parler de leur ascendance juive. « Sa ïŹlle a divorcĂ©, ses ïŹls ne lui parlent plus, sa famille est en miettes. Quel bien lui avons-nous fait ? », s’interroge oncle Shmulik. « Salma a perdu son identitĂ© : IsraĂ©lienne ou Palestinienne ? Juive ou musulmane ? La structure de sa personnalitĂ© a Ă©clatĂ©, et c’est de notre faute. Nous voulions bien faire, nous avions de bonnes intentions, mais nous avons causĂ© des dĂ©gĂąts peut-ĂȘtre irrĂ©parables. »

« Comme si tout se répétait sans cesse »

Le ïŹlm de Noa a Ă©tĂ© un succĂšs international. En IsraĂ«l, en Chine, aux États-Unis, en France, Les Liens du sang a Ă©tĂ© saluĂ© par des prix, mais le triomphe a un goĂ»t parfois amer. Oncle Shmulik a invitĂ© Ehud Barak Ă  la premiĂšre projection, Ă  JĂ©rusalem. En voyant arriver le Premier ministre israĂ©lien, Noa se souvient avoir Ă©tĂ© partagĂ©e : « Je me disais que le ïŹlm le ferait peut-ĂȘtre rĂ©ïŹ‚Ă©chir. En fait, il n’a mĂȘme pas rĂ©agi. »

Avec le recul, Noa se demande si elle a bien fait de s’approprier cette histoire : « Je n’avais jamais imaginĂ© qu’un simple coup de tĂ©lĂ©phone allait causer autant de peines et d’espoirs. Je n’avais pas rĂ©alisĂ© combien la plaie Ă©tait profonde et infectĂ©e. Et cette plaie, je l’ai rouverte. J’ai créé une sacrĂ©e pagaille. » Salma a vu le film. « Elle n’a r ien dit, elle m’a juste demandĂ© de l’argent. » Noa a voulu l’emmener en Hollande pour un festival : « Elle m’a demandĂ© pour quoi faire et m’a encore rĂ©clamĂ© de l’argent. » Ses cousins palestiniens n’ont tirĂ© aucun bĂ©nĂ©ïŹce de l’affaire : « Je me demande si je n’aurais pas dĂ» laisser cette histoire-lĂ  oĂč elle Ă©tait. »

Noa voulait faire vivre IsraĂ©liens et Arabes ensemble, au moins au sein de sa famille, « mais ça ne marche pas » : « C’est comme si tout se rĂ©pĂ©tait sans cesse. Nous avons abandonnĂ© P nina, et nous recommençons aujourd’hui en abandonnant Salma. C’est comme une mĂ©taphore de notre situation, comme si on ne pouvait pas Ă©chapper au passĂ©, Ă©chapper Ă  ce que nous avons fait. » Ćž

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« Je n’avais jamais imaginĂ© qu’un simple coup de tĂ©lĂ©phone allait causer autant de peines et d’espoirs, pas rĂ©alisĂ© combien la plaie Ă©tait profonde et infectĂ©e. Cette plaie, je l’ai rouverte. J’ai créé une sacrĂ©e pagaille. »

Le projet sioniste

Le sionisme, projet de retour des Juifs Ă  Sion, autre nom de JĂ©rusalem, aprĂšs deux mille ans d’exil, est Ă©noncĂ© par le journaliste austrohongrois Theodor Herzl Ă  la ïŹn du xixe siĂšcle.

Dans L’État juif, publiĂ© en 1896, Herzl explique que rien ne sert de lutter contre l’antisĂ©mitisme qui ne cesse de ressurgir sous des formes diverses Ă  travers les Ăąges : la seule solution est pour les Juifs d’avoir un État, comme tous les autres peuples.

Les « Mizrahim »

Les Juifs mizrahim, Ă©galement appelĂ©s Edot HaMizra’h, sont souvent confondus avec les SĂ©farades, dont ils partagent le rite. Les Mizrahim descendent des communautĂ©s juives du YĂ©men, d’Iran, de Syrie, de Boukhara, d’Irak, d’Inde, de GĂ©orgie et du Kurdistan et ont vĂ©cu pendant des siĂšcles parmi les Arabes dont ils parlaient la langue.

La plupart d’entre eux ont quittĂ© leur pays de naissance pour gagner le nouvel État israĂ©lien aprĂšs des persĂ©cutions subies pendant et aprĂšs la guerre israĂ©lo-arabe de 1948. Leur installation fut rude et leur arrivĂ©e suscita de nombreuses difïŹcultĂ©s. Plus proches des Arabes par leurs coutumes, cultures et langages, ces communautĂ©s furent parquĂ©es dans des tentes Ă©rigĂ©es Ă  la hĂąte, puis dans des zones urbaines de dĂ©veloppement.

Les Kibboutzim

Ce nouveau nationalisme juif s’oriente vers la Palestine, site de l’ancien IsraĂ«l biblique. Les deux guerres mondiales bouleversent la carte du Moyen-Orient, et aprĂšs la Shoah, les sionistes parviennent Ă  crĂ©er l’État d’IsraĂ«l en 1948.

Pour les Palestiniens, habitants arabes de la rĂ©gion, le succĂšs de cette entreprise marque le dĂ©but de l’exode, la Nakba (catastrophe), et ouvre une Ăšre de guerres israĂ©loarabes et de soulĂšvements palestiniens. Le conïŹ‚it se poursuit, sans que personne n’ait encore trouvĂ© comment rĂ©concilier l’existence d’un État juif avec la garantie des droits fondamentaux des populations arabes.

Leurs communautĂ©s d’origine ont presque entiĂšrement disparu.

Il resterait aujourd’hui environ 40 000 Mizrahim Ă©parpillĂ©s essentiellement en Iran, en OuzbĂ©kistan, en AzerbaĂŻdjan, en Turquie, au Maroc et en Tunisie.

Un kibboutz est, selon l’Encyclopaedia Judaica, « une communautĂ© dĂ©libĂ©rĂ©ment formĂ©e par ses membres, Ă  vocation essentiellement agricole, oĂč il n’existe pas de propriĂ©tĂ© privĂ©e » Cette entreprise utopiste socialiste se dĂ©veloppe avec les premiers pionniers sionistes.

Le premier kibboutz, Degania Aleph, est fondĂ© en 1909 par un petit groupe de jeunes immigrants juifs originaires d’Europe de l’Est. À l’origine, il s’agit de crĂ©er un « homme nouveau » et une « sociĂ©tĂ© nouvelle », dĂ©barrassĂ©s de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Dans les kibboutzim qui se crĂ©eront par la suite, pour briser la « famille bourgeoise », les enfants seront Ă©levĂ©s en commun, et ne vivront pas avec leurs parents. Le moshav est une version un peu moins radicale du kibboutz, qui autorise la propriĂ©tĂ© privĂ©e.

Les kibboutzim se multiplient dans les annĂ©es 1920 et 1930, et connaissent une croissance spectaculaire avec l’indĂ©pendance d’IsraĂ«l. Le nouvel État attribue des terres Ă  ces communautĂ©s rurales. Le nombre total des habitants des kibboutzim ne sera jamais trĂšs important, mais ils fourniront un vivier de cadres qui formeront l’élite de l’État, et un grand nombre d’ofïŹciers dans l’armĂ©e. MoshĂ© Dayan est issu de Degania.

Le kibboutz a connu un net dĂ©clin depuis les annĂ©es 1970. En 2005, il reste 269 kibboutzim en IsraĂ«l, dissĂ©minĂ©s depuis le plateau du Golan au Nord jusqu’à la mer Rouge au Sud, mais leurs habitants reprĂ©sentent moins de 2 % de la population israĂ©lienne. Une trentaine sont installĂ©s dans les territoires occupĂ©s. Signe des temps, les colonies ont remplacĂ© les kibboutzim comme rĂ©servoir d’ofïŹciers pour l’armĂ©e israĂ©lienne.

42 XXI – OCTOBRE/NOVEMBRE/DÉCEMBRE 2012 L’ARMOIRE AUX LETTRES POUR ALLER PLUS LOIN
Installation du kibboutz Shaar Golan, 1937. AFP/ZOLTAN KLUGER Theodor Herzl au sixiĂšme congrĂšs sioniste de BĂąle, 1903. DR

La

« situation »

Depuis la ïŹn de ladeuxiĂšme Intifada au dĂ©but des annĂ©es 2000, la sociĂ©tĂ© palestinienne a quasiment disparu des Ă©crans en IsraĂ«l.

La gauche israĂ©lienne qui, dans les annĂ©es 1990, avait cru au processus de paix et envisagĂ© la cohabitation avec un État palestinien s’est effondrĂ©e avec les attentats suicides palestiniens.

Ne subsiste aujourd’hui en faveur d’une initiative de paix qu’une poignĂ©e d’intellectuels libĂ©raux, dont le message est devenu presque inaudible en IsraĂ«l.

La construction du mur de sĂ©curitĂ© entre IsraĂ«l et les territoires palestiniens est venue entĂ©riner sur le terrain cette sĂ©paration de fait. Le calme qui rĂšgne dans les territoires occupĂ©s, en grande partie dĂ» Ă  l’action de l’AutoritĂ© palestinienne, a produit un statu quo qui convient ïŹnalement trĂšs bien Ă  une majoritĂ© d’IsraĂ©liens.

Amira Hass, IsraĂ©lienne basĂ©e Ă  Ramallah, auteur de Boire la mer Ă  Gaza, et Gideon Levy, rĂ©dacteur de la rubrique « Twillight Zone » dans le quotidien Haaretz, sont parmi les derniĂšres ïŹgures mĂ©diatiques Ă  Ă©voquer encore la sociĂ©tĂ© palestinienne dans les mĂ©dias israĂ©liens.

La « loi du retour »

VotĂ©e en 1950 par la Knesset, l’AssemblĂ©e israĂ©lienne, la loi du retour est l’une des lois les plus fondamentales de l’État d’IsraĂ«l. Elle permet Ă  tout Juif, et Ă  son conjoint nonjuif, d’immigrer en IsraĂ«l et d’obtenir la nationalitĂ© israĂ©lienne. Pour les fondateurs de l’État d’IsraĂ«l, il sufïŹt d’avoir un grandparent juif pour devenir citoyen.

C’est au titre de cette loi qu’arriveront aprĂšs 1948 de nombreux immigrants juifs venus du monde entier. Dans les annĂ©es 1990, des centaines de milliers de Russes immigrants en IsraĂ«l, dont une partie d’ascendance juive, n’ont jamais Ă©tĂ© reconnus comme tels par le rabbinat (beaucoup de Juifs d’Éthiopie ont Ă©galement connu les mĂȘmes difïŹcultĂ©s).

Druzes, Bédouins ou Palestiniens représentent 20 % de la population.

Les descendants des habitants de la Palestine qui n’ont pas fui pendant la guerre d’indĂ©pendance d’IsraĂ«l en 1948 bĂ©nĂ©ïŹcient de la nationalitĂ© israĂ©lienne et du droit de vote, mais sont exemptĂ©s de service militaire.

Il est en revanche quasi impossible Ă  un Palestinien de Cisjordanie, ou rĂ©fugiĂ© ayant fui en 1948 ou 1967, d’obtenir la nationalitĂ© israĂ©lienne. IsraĂ«l refuse catĂ©goriquement le droit au retour rĂ©clamĂ© par les Palestiniens, qui remettrait en cause le caractĂšre juif de l’État.

Le Mur de fer d’Avi Shlaim (Éd. Buchet-Chastel, 2008).

ConsacrĂ© Ă  l’histoire d’IsraĂ«l sous un angle militaire et diplomatique, l’ouvrage de cet universitaire britannique d’origine israĂ©lienne est Ă  ce jour l’un des meilleurs jamais publiĂ©s sur le conïŹ‚it israĂ©lopalestinien. La prĂ©cision et la rigueur de l’analyse d’Avi Shaim, accusĂ© de parti pris par des IsraĂ©liens comme des Palestiniens, font de son livre l’un des plus sĂ©rieux.

Il Ă©tait un pays de Sari Nusseibeh (Éd. Jean-Claude LattĂšs, 2008).

Descendant d’une des grandes familles patriciennes palestiniennes de JĂ©rusalem, diplĂŽmĂ© d’Oxford, Sari Nusseibeh raconte dans ses superbes mĂ©moires le destin d’un Palestinien de JĂ©rusalem. Aujourd’hui, doyen de l’UniversitĂ© d’Al-Quds, il est partisan de renoncer Ă  un État palestinien devenu impossible Ă  crĂ©er, et de demander des droits Ă©lĂ©mentaires pour les Palestiniens.

La Guerre de 1948 en Palestine d’Ilan Pappe (Éd. La Fabrique, 2000).

Cet ouvrage essentiel de l’un des plus Ă©minents « nouveaux historiens israĂ©liens » a remis en question beaucoup de mythes sur la guerre d’indĂ©pendance d’IsraĂ«l et l’histoire ofïŹcielle, qu’elle soit arabe ou israĂ©lienne.

À sa parution, son auteur a essuyĂ© de violentes critiques.

Naguùre en Palestine de Raja Shehadeh (Éd. Galaade, 2010).

Avocat palestinien de Ramallah, Raja Shehadeh est aussi un randonneur. À travers plusieurs promenades dans les collines de Cisjordanie, mais aussi Ă  travers l’histoire, il relate son sentiment de dĂ©possession.

Les EmmurĂ©s de Sylvain Cypel (Éd. La DĂ©couverte, 2004).

Un dĂ©cryptage en profondeur de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne, qui s’est construite en refoulant l’idĂ©e mĂȘme d’une possible relation avec les Palestiniens, Ă  l’abri de la barriĂšre de sĂ©paration construite depuis 2005 entre IsraĂ«l et les territoires occupĂ©s.

Chroniques de JĂ©rusalem de Guy Delisle (Éd. Delcourt, 2011).

AprĂšs la CorĂ©e du Nord et la Birmanie, le dessinateur quĂ©bĂ©cois se consacre Ă  la chronique de l’un des endroits les plus Ă©tranges qui soient : JĂ©rusalem, ville oĂč la raison vacille peu Ă  peu dans un quotidien oĂč l’étrange et l’absurde deviennent la norme.

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À
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