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Noa Ben Hagai reste Ă©vasive sur les circonstances exactes de sa dĂ©couverte. Cette jeune documentariste i sraĂ©lienne se doutait-elle de lâexistence dâun secret de famille soigneusement gardĂ© ? Cherchaitelle quelque chose en particulier, en fouillant dans les affaires de sa grand-mĂšre, rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©e ? Ou bien a -t-elle t rouvĂ© par un complet hasard ce paquet de lettres jaunies, cachĂ©es dans des piles de linge ? Noa rit, repousse en arriĂšre ses Ă©pais cheveux blonds en dĂ©sordre, rĂ©pond un peu Ă cĂŽtĂ© de la question. « Je ne suis pas t rĂšs ïŹĂšre de moi. Jâai fouillĂ© dans des affaires qui nâĂ©taient pas les miennes. Je savais quâil y avait quelque chose, et jâai trouvĂ© les lettres et photos au fond dâune penderie de ma mĂšre, dans une boĂźte bien cachĂ©e. »
Ce quâelle admet, câest de sâĂȘtre tout de suite rendu compte quâelle venait non seulement dâexhumer lâun de ces drames familiaux que le silence ne parvient jamais Ă occulter indĂ©ïŹniment, mais aussi lâune de ces histoires tellement romanesques que cinĂ©astes et Ă©crivains nâosent mĂȘme pas les imaginer.
Les lettres sont adressĂ©es Ă sa grandmĂšre, Rachel. Il y en a plusieurs dizaines. Le cachet indique quâelles ont Ă©tĂ© postĂ©es entre 1967 et 1971 Ă Naplouse, la grande ville palestinienne du nord de la Cisjordanie, dans les territoires occupĂ©s. Elles sont Ă©crites Ă la main, en hĂ©breu. Ce sont des appels au secours.
«
Ă ma chĂšre famille en IsraĂ«l. Je suis vivante, je ne suis pas morte, commence la premiĂšre. Je vis Ă Naplouse, parmi les Arabes. Jâai un mari et huit enfants. Venez me rendre visite. Je vous attends. Je veux vous voir, voir maman et papa, mes f rĂšres et m es s Ćurs. Je s uis votre f ille. S ignĂ© : P nina Matzliach-Bechor, de Yavniel. »
Lorsquâune jeune IsraĂ©lienne de Tel-Aviv dĂ©couvre quâelle a des oncles, des tantes et des cousins palestiniens, son monde bascule. Elle enquĂȘte, remonte le temps et retrouve sa famille sortie du nĂ©ant. Mais les liens du sang nâĂ©crivent pas une histoire. Impossible dâĂ©chapper au passĂ©. Par Adrien Jaulmes
Les lettres se succĂšdent, donnent des nouvelles, demandent des nouvelles. Dans la boĂźte, Noa trouve aussi des photos en noir et blanc. On y voit des gens habillĂ©s Ă la mode des annĂ©es 1960, avec des lunettes de soleil et des robes croisĂ©es. Il y a des visages inconnus, mais tous ont un mĂȘme air de famille. La sienne.
Noa, jeune IsraĂ©lienne de Tel-Aviv, vient de dĂ©couvrir que sa grand-mĂšre avait une sĆur, dont elle nâavait jamais entendu parler. Et quâelle-mĂȘme a une grand-tante, et des cousins musulmans et palestiniens. « Si c âĂ©tait une f iction, personne nây croirait », dit-elle.
Ouvrir la boĂźte de Pandore
Les lettres nâappartiennent pas seulement au passĂ©, elles viennent aussi dâun autre monde. Ă vol dâoiseau, Naplouse est Ă une centaine de kilomĂštres de Tel-Aviv, une heure de voiture Ă peine, mais câest une contrĂ©e lointaine pour Noa comme pour la plupart des IsraĂ©liens. Ă la tĂ©lĂ©vision ou dans les journaux, on entend parfois parler des territoires palestiniens, gĂ©nĂ©ralement aprĂšs un attentat. LĂ -bas, câest le conflit, la « situation », dans le langage mĂ©diatique. Vu depuis la terrasse dâun cafĂ© de Tel-Aviv, cet univers de points de contrĂŽles militaires et de camps de rĂ©fugiĂ©s est aussi lointain que mystĂ©rieux. On prĂ©fĂšre lâignorer, câest plus confortable.
Noa est une jolie jeune femme, en pantalon et en t-shirt informe. Elle pourrait vivre dans le 10e arrondissement de Paris, Ă Amsterdam ou Ă San Francisco. Elle a un panier accrochĂ© au guidon de sa bicyclette, fait ses courses sur les marchĂ©s bio de Tel-Aviv et Ă©lĂšve ses quatre jeunes enfants avec son mari, Rani. Elle se dĂ©crit elle-mĂȘme comme une « bobo », une « bourgeoise-bohĂȘme ».
Son monde est celui dâun IsraĂ«l moderne, « le cĂŽtĂ© riant de lâApartheid », dit-elle de façon un peu provocatrice. Elle appartient au microcosme libĂ©ral, intellectuel et ashkĂ©naze, de plus en plus minoritaire et isolĂ© en IsraĂ«l, oĂč la droite et lâextrĂȘme droite nationaliste et religieuse dominent la vie politique.
Noa a plusieurs raisons dâĂȘtre intriguĂ©e par la mystĂ©rieuse sĆur de sa grand-mĂšre. Dâabord, elle veut savoir qui est cette femme disparue, cette grand-tante surgie du passĂ© dont sa famille ne lui a jamais parlĂ©, et qui Ă©crit depuis une ville palestinienne.
Elle a aussi des raisons politiques. Noa est de gauche. TrĂšs Ă gauche mĂȘme, puisquâen IsraĂ«l la position sur lâĂ©chiquier politique se dĂ©ïŹnit avant tout par ce quâon est prĂȘt Ă accorder aux Palestiniens.
Entre rien du tout Ă lâextrĂȘme droite, pas grandchose au centre et un petit peu Ă gauche, Noa se situe Ă lâautre extrĂ©mitĂ© : elle fait partie dâune minoritĂ© favorable Ă un Ătat binational, avec des citoyens juifs et arabes jouissant des mĂȘmes droits, vivant ensemble sur le sol de lâancienne Palestine mandataire.
« Lorsque jâai dĂ©couvert que jâavais des cousins palestiniens, je me suis mise Ă espĂ©rer quâau moins, dans ma famille, Arabes et Juifs pourraient avoir un futur commun et quâil serait enïŹn possible de se voir les uns les autres comme des personnes, au lieu de nous en tenir Ă nos communautĂ©s respectives. »
Elle porte enfin un Ćil professionnel sur cette histoire. Noa est Ă©ditrice au supplĂ©ment Ă©conomique du Haaretz, le grand quotidien de lâintelligentsia Ă©clairĂ©e et libĂ©rale israĂ©lienne. Le seul Ă donner encore de la place Ă des Ă©ditorialistes paciïŹstes, Ă publier des journalistes comme Gideon Levy ou Amira Hass, les derniers Ă parler dâune sociĂ©tĂ© palestinienne que la majoritĂ© des IsraĂ©liens ont choisi dâignorer.
Sur les traces de la grand-tante disparue
Elle a fait des Ă©tudes de cinĂ©ma et rĂ©alisĂ© plusieurs ïŹlms. Cette histoire de famille, lâhistoire de sa famille, sera le sujet de son nouveau documentaire. Elle dĂ©cide de mener lâenquĂȘte en la ïŹlmant, en se ïŹlmant, Ă la recherche dâun passĂ© occultĂ©, celui des siens, mais aussi celui de son pays, IsraĂ«l, et de lâhistoire tragique de ses relations avec les Palestiniens.
Comme dans une version moderne des drames bibliques dâIsraĂ«l et dâIsmaĂ«l, les ïŹls dâAbraham, demi-frĂšres devenus ennemis, ou dâEsaĂŒ vendant Ă Jacob son droit dâaĂźnesse pour un plat de lentilles,
«
jâai dĂ©couvert
»
Lorsque
que jâavais des cousins palestiniens, je me suis mise Ă espĂ©rer quâau moins, chez les miens, Arabes et Juifs pourraient avoir un futur commun.
le destin de sa grand-mĂšre et de sa sĆur perdue est son ïŹl conducteur. Son ïŹlm la lance sur les traces de cette grand-tante disparue.
Contre toute attente, elle nâa pratiquement aucune difïŹcultĂ© Ă reconstituer ce pan occultĂ© de lâhistoire familiale : « Je pensais que lâenquĂȘte serait difïŹcile mais, dĂšs que jâai commencĂ© Ă poser des questions, je me suis aperçue que tout le monde dans ma famille Ă©tait au courant. » Au courant, mais pas tous dâaccord pour remuer le passĂ©. Câest une vieille histoire, lui disent sa mĂšre, ses oncles et ses tantes. Le passĂ© est le passĂ©. Ă quoi bon faire revivre tout ça ? Le prĂ©sent est dĂ©jĂ si compliquĂ©.
« Tu nâas jamais demandĂ© ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă ta tante ? demande Noa Ă sa mĂšre.
Ta grand-mĂšre nâaimait pas que je pose trop de questions. Elle avait du mal Ă me rĂ©pondre. Câest pour cela quâelle ne lâa jamais invitĂ©e Ă la maison et a ignorĂ© son existence.
O n p ourrait a voir des p arents Ă Naplouse aujourdâhui, des cousins ?
Câest possible. Ă Naplouse. Ou au KoweĂŻt. » Toute sa famille lui demande dâabandonner lâenquĂȘte. « Pourtant, quand jâai dĂ©cidĂ© de continuer, ils mâont ïŹnalement aidĂ©e. Peut-ĂȘtre quâeux aussi voulaient savoir. »
Ces Juifs un peu trop arabes
Lâhistoire est celle de deux sĆurs, Rachel et Pnina, la grand-mĂšre et la grand-tante de Noa. Elle commence dans les annĂ©es 1940, avant la crĂ©ation de lâĂtat dâIsraĂ«l. Au dĂ©but de la Seconde Guerre mondiale, la Palestine sous mandat britannique est en pleine effervescence. Depuis 1936, la rĂ©volte arabe fait rage contre les troupes britanniques, et contre les nouveaux immigrants juifs qui sâinstallent, toujours plus nombreux. Aux assassinats et aux attentats rĂ©pondent les arrestations et les raids de reprĂ©sailles.
Noa, qui a grandi dans une famille ashkĂ©naze, les Juifs dâEurope centrale fondateurs du m ouvement sioniste et de lâĂtat dâIsraĂ«l,
dĂ©couvre q ue sa mĂšre est en partie issue dâune autre branche du judaĂŻsme. Descendants des Juifs chassĂ©s dâEspagne aprĂšs la Reconquista, les SĂ©farades â les Espagnols â ont essaimĂ© Ă travers tout le bassin mĂ©diterranĂ©en, dâAfrique du Nord jusquâen Turquie. Cette communautĂ© englobe aussi, quoique de façon impropre, celle des Juifs orientaux qui nâont jamais quittĂ© le Moyen-Orient depuis la destruction du Temple de JĂ©rusalem par Titus en 70 de notre Ăšre.
Les nouveaux immigrants juifs laĂŻques et europĂ©ens, venus Ă lâappel du mouvement sioniste recrĂ©er un Ătat juif en Palestine, considĂšrent avec un peu de condescendance ces lointains cousins orientaux qui ont vĂ©cu pendant des millĂ©naires dans la rĂ©gion, dâIran jusquâen Ăgypte, dâIrak et de Syrie jusquâau YĂ©men. En Palestine, leurs communautĂ©s appelĂ©es le « Vieux Yichouv » ressemblent un peu trop Ă des Arabes, dont ils parlent la langue. Les coutumes des Orientaux, leurs superstitions, leurs costumes locaux gĂȘnent un peu.
Fondateurs dâun pays peuplĂ© de Juifs modernes, les nouveaux arrivants portent shorts et chapeaux de toile. Avec leurs fusils et leurs charrues, bronzĂ©s et musclĂ©s, ils font ïŹeurir la terre dâIsraĂ«l et travaillent collectivement dans des kibboutzim dâinspiration socialiste. Pionniers dâune « terre sans peuple pour un peuple sans terre », selon la formule un peu trompeuse en vogue Ă lâĂ©poque, ils ne sont pas lĂ pour se mĂȘler Ă des communautĂ©s arriĂ©rĂ©es et orientales, avec lesquelles ils nâont en commun que la religion.
LâarriĂšre-grand-pĂšre maternel de Noa, Matzilyah Bechor, est nĂ© Ă TibĂ©riade, oĂč vit depuis des temps immĂ©moriaux une communautĂ© juive. Nâayant jamais quittĂ© la Palestine, la communautĂ© ne se sent pas vraiment concernĂ©e par le projet sioniste de retour, mais le pĂšre de Matzilyah Bechor a nouĂ© des liens avec les nouveaux arrivants et nĂ©gocie pour le compte du baron de Rothschild lâachat de terres aux Arabes. GrĂące Ă quoi, lâarriĂšregrand-pĂšre de Noa est acceptĂ© dans une petite communautĂ© sioniste, la coopĂ©rative de Yavniel, prĂšs du lac de TibĂ©riade. Lui et sa famille sont les seuls Orientaux de ce village agricole, composĂ© de Juifs ashkĂ©nazes venus dâEurope.
Comme son pĂšre, Bechor rend bien des services Ă la coopĂ©rative de Yavniel, ne serait-ce que par sa connaissance de la langue et de la culture arabes. Il devient lâhomme Ă tout faire et le gardien du village, faisant Ă lâoccasion le coup de feu
«
Je me suis aperçue que tout le monde dans ma famille était au courant. »
Au courant, mais pas tous dâaccord pour remuer le passĂ©. Ă quoi bon faire revivre tout ça ? Le prĂ©sent est dĂ©jĂ si compliquĂ©.
contre les Arabes rĂ©voltĂ©s. On le voit sur des photos sĂ©pia, Ă cheval, coiffĂ© dâun kefïŹeh. Il a de grosses moustaches noires qui le font un peu ressembler Ă Balzac. Sa femme, Simha, fait des mĂ©nages chez les autres habitants.
Les Bechor vivent dans une cabane en pisĂ© Ă lâentrĂ©e du petit village. Ils ne possĂšdent pas de terres dans une collectivitĂ© qui, Ă la diffĂ©rence des kibboutzim, autorise la propriĂ©tĂ© privĂ©e, juste quelques vaches et des poules. Ils ont deux ïŹlles, Rachel et Pnina.
La cadette, Pnina est une ïŹllette aux jambes grĂȘles et aux cheveux noirs. Câest par elle que le scandale arrive, en 1940. Elle nâa que 14 a ns quand e lle tombe enceinte. Câest un drame. Dans le petit village de Yavniel, Noa retrouve des personnes ĂągĂ©es qui se souviennent encore de cette affaire. Une vieille dame lui parle de la famille Bechor, des gens pauvres et modestes dont « les e nfants Ă©taient bien Ă©levĂ©s ». Dâautres voisins dĂ©crivent Pnina comme le mouton noir de la famille, une ïŹlle facile qui allait avec nâimporte qui dans le foin en Ă©change de petits cadeaux ou de friandises.
Certains Ă©voquent une histoire dâamour avec un jeune homme de la communautĂ©. Le beau S rulik avec sa moto faisait tourner bien des tĂȘtes et battre les cĆurs. Pnina est-elle tombĂ©e enceinte de ses Ćuvres ? A-t-il refusĂ© dâĂ©pouser la ïŹlle du gardien ? Srulik Tamari nâest plus lĂ pour rĂ©pondre. Il a Ă©tĂ© tuĂ© quelques annĂ©es plus tard en escortant un convoi de ravitaillement pour JĂ©rusalem pendant la guerre dâindĂ©pendance dâIsraĂ«l en 1948.
Pnina est une ïŹllette aux jambes grĂȘles et aux cheveux noirs. En 1940, elle nâa que 14 ans quand elle tombe enceinte. Câest un drame. Elle sâenfuit Ă Jaffa, la ville arabe au bord de la MĂ©diterranĂ©e.
Dans la famille Bechor, la grossesse est un scandale. Le pĂšre sâestime dĂ©shonorĂ©. Les seize familles ashkĂ©nazes de la coopĂ©rative de Yavniel ne sont sans doute pas trĂšs heureuses de cette mĂ©salliance avec les Orientaux.
Les deux branches dâun mĂȘme chandelier
DĂ©savouĂ©e, Pnina disparaĂźt. Est-elle chassĂ©e ou dĂ©cide-t-elle de fuguer ? Sur ce point, la mĂ©moire familiale diverge. Une grand-tante de Noa afïŹrme que Pnina est enlevĂ©e par un chauffeur de taxi collectif arabe qui lâemmĂšne Ă HaĂŻfa. Un oncle assure quâelle part volontairement sur le camion dâun marchand de lĂ©gumes de Jaffa.
Une certitude : personne ne recherche sĂ©rieusement lâadolescente. La Seconde Guerre mondiale vient dâĂ©clater et le sort dâune jeune ïŹlle nâintĂ©resse guĂšre par ces temps troublĂ©s. Encore moins quand sa disparition arrange ïŹnalement Ă peu prĂšs tout le monde. Pour les siens, Pnina est morte.
Mais Pnina est bien vivante. Elle sâest enfuie vers la cĂŽte, Ă Jaffa, la ville arabe au bord de la MĂ©diterranĂ©e. Seule, enceinte, sans personne, elle fait la connaissance dâun maraĂźcher palestinien. Elle lâĂ©pouse, se convertit Ă lâislam, et aura avec lui huit enfants.
Le destin de Rachel et Pnina diverge alors de façon radicale. La guerre dâindĂ©pendance dâIsraĂ«l, qui oppose le nouvel Ătat juif et ses voisins arabes, Ă©clate quelques annĂ©es plus tard. Elle entraĂźne chacune des sĆurs dans des univers distincts : celui des vainqueurs et celui des vaincus. Lâune, Rachel, devient la citoyenne dâun pays neuf, oĂč tout est Ă construire. Lâautre, Pnina, connaĂźt les affres de la dĂ©faite et les chemins de lâexil.
Lorsque la Haganah, la future armĂ©e israĂ©lienne, sâempare de Jaffa en 1948, Pnina prend la fuite avec les Palestiniens qui lâont adoptĂ©e. Elle et son mari se joignent aux 70 000 habitants arabes rĂ©fugiĂ©s derriĂšre les lignes jordaniennes, dans les collines de Cisjordanie. Ils croient leur dĂ©part temporaire. Quelques semaines, tout au plus, le temps que les armĂ©es arabes coalisĂ©es contre le jeune Ătat juif leur rendent leurs terres et leurs maisons, dont ils ont gardĂ© les clefs. Mais les Arabes sont vaincus et IsraĂ«l ne laisse pas revenir les rĂ©fugiĂ©s, entassĂ©s dans des camps quâon croit encore provisoires.
Pnina et son mari se retrouvent dâabord Ă Tulkarem, puis au camp n° 1 de Naplouse, dans les collines de Cisjordanie. La nouvelle Organisation des Nations unies distribue des tentes et des mĂ©dicaments. De provisoires, les camps deviennent
permanents. Des cabanes remplacent les tentes, puis lâon construit peu Ă peu des maisons en dur, e nserrĂ©es dans les Ă©troits p Ă©rimĂštres attribuĂ©s aux rĂ©fugiĂ©s. La ligne de cessez-le-feu entre IsraĂ«l et lâarmĂ©e jordanienne devient p endant prĂšs de vingt ans une frontiĂšre quasi infranchissable.
Rachel, elle, est une jolie jeune femme dans un nouveau pays. Pour Ă©chapper Ă ce que Noa appelle la « malĂ©diction de Yavniel », celle des Orientaux mĂ©prisĂ©s, elle Ă©pouse lâun de ces ashkĂ©nazes qui viennent de remporter la victoire et de conquĂ©rir, les armes Ă la main, une nouvelle patrie pour les Juifs aprĂšs deux mille ans dâexil.
Ce jeune combattant victorieux, Yitzhak Ettinger, est le grand-pĂšre de Noa. Issu dâune famille dâimmigrants venus de Russie, qui a fondĂ© un des premiers et des plus cĂ©lĂšbres kibboutzim, celui de Degania oĂč naquit MoshĂ© Dayan, il fait partie de lâĂ©lite du nouvel Ătat. Yitzhak et Rachel sâinstallent Ă Nahariya, une ville cĂŽtiĂšre fondĂ©e par des Juifs allemands dans les annĂ©es 1930. Ils ont deux enfants Shmuel et Ofra.
Ofra, la mĂšre de Noa, se marie Ă son tour avec un Juif ashkĂ©naze, un physicien, Ehud Ben Hagai. Le jeune couple part vivre dans un kibboutz Ă Afek sur les hauteurs du Golan, oĂč grandit Noa. Plus tard, ses parents divorcent, son pĂšre tourne le dos au sionisme et part refaire sa vie Ă Santa Monica, en Californie.
Ce passĂ© quâon veut oublier
Noa grandit avec sa mĂšre Ă Tel-Aviv, au bord de la MĂ©diterranĂ©e, avec ses avenues rectilignes et plantĂ©es dâarbres, et ses immeubles modernes construits par des architectes du Bauhaus. Dans sa famille, personne nâĂ©voque jamais la sĆur de la grand-mĂšre, cette petite jeune ïŹlle indigne qui rappelle la cabane en terre, lâarriĂšre-grand-pĂšre au kefïŹeh et le mĂ©pris entourant les Bechor, ces Orientaux quâon prĂ©fĂšre oublier.
« Pourquoi ne pas avoir remué ciel et terre pour retrouver P nina ? », demande Noa à ses oncles et tantes aprÚs avoir retrouvé les lettres adressées à sa grand-mÚre. Ils lui livrent de nouveaux détails, un peu dérangeants.
Sa grand-mĂšre Rachel, lui explique-t-on, a bel et bien retrouvĂ© sa sĆur Ă Tulkarem, juste aprĂšs la guerre dâindĂ©pendance et tentĂ© de la convaincre de revenir parmi les siens. Pnina refuse, pour ne pas abandonner ses enfants palestiniens. Rachel dĂ©cide alors de couper les ponts. Pnina disparaĂźt Ă nouveau. Pour rĂ©apparaĂźtre vingt ans plus tard, avec les lettres envoyĂ©es Ă partir de 1967.
Cette annĂ©e-lĂ , la guerre des Six Jours se termine par la dĂ©faite des pays arabes et lâoccupation de la Cisjordanie par lâarmĂ©e israĂ©lienne. Entre les nouveaux territoires occupĂ©s et IsraĂ«l, la poste fonctionne Ă nouveau. Pnina Ă©crit Ă sa sĆur et Ă sa « chĂšre famille israĂ©lienne » pour demander de lâaide : « Je suis vivante, je ne suis pas morte. »
La grand-mĂšre de Noa ignore les appels de Pnina, mais quelques oncles et tantes y rĂ©pondent. Le contact est renouĂ©. Un an plus tard, en 1968, les cousins israĂ©liens rendent visite Ă leurs cousins palestiniens Ă Naplouse. David, le plus jeune des frĂšres Bechor, nĂ© en 1941, un an aprĂšs la disparition de Pnina, rencontre alors pour la premiĂšre fois sa sĆur aĂźnĂ©e.
Les visites deviennent rĂ©guliĂšres. Les samedis se font jours de retrouvailles entre cousins israĂ©liens et palestiniens. On prend lâhabitude de dĂ©jeuner ensemble. Pnina cuisine toute la semaine pour la venue des siens.
Noa trouve des photos de la famille réunie posant devant des carcasses de tanks jordaniens. On y voit Pnina en costume traditionnel arabe.
Elle ressemble à une femme ùgée, édentée, prématurément vieillie par les privations et les grossesses.
On sâĂ©crit aussi. Pnina donne des nouvelles, raconte que ses enfants sont partis chercher du travail en Arabie Saoudite et au KoweĂŻt, comme tant de jeunes Palestiniens. La famille israĂ©lienne lui rĂ©pond mais, peu Ă peu, les visites sâespacent. IsraĂ«l et les territoires sont en voie de sĂ©paration. Dâun cĂŽtĂ©, un pays qui se dĂ©veloppe, ressemble dĂ©jĂ Ă lâEurope, au moins dans les grandes villes comme Tel-Aviv. De lâautre, un territoire sous occupation militaire oĂč commence la rĂ©pression contre les premiers activistes palestiniens de lâOLP.
Dans ses lettres, Pnina Ă©voque les raids nocturnes de lâarmĂ©e israĂ©lienne, les arrestations, les difïŹciles conditions de vie. Sa position devient de moins en moins tenable. « Je suis juive comme vous », lance-t-elle aux soldats. Tout le camp de rĂ©fugiĂ©s connaĂźt son histoire : « Tu es juive ? Que fais-tu ici ? Va-tâen ! », lui disent les Palestiniens.
Ă mesure que les visites sâespacent, les courriers de Pnina se teintent de tristesse. « Je veux savoir pourquoi vous ne venez plus me voir », Ă©crit-elle dans sa derniĂšre lettre Ă ses cousins israĂ©liens. « Je pleure jour et nuit. Pourquoi ne venez-vous pas ? Pourquoi ma sĆur ne vient-elle pas me voir ? Vous ne nous aimez pas ? Dites-moi ce quâil y a Je vous aime. »
Pnina meurt dâun cancer en 1971, Ă lâĂąge de 48 ans. Avec elle disparaissent les liens tout juste renouĂ©s entre les deux branches de la f amille. De la page dâhistoire familiale subsistent quelques courriers, quelques photos et des souvenirs enterrĂ©s. Trente ans plus tard, Noa, camĂ©ra Ă la main, est dĂ©terminĂ©e Ă retrouver ces cousins palestiniens.
Elle demande lâaide de son oncle maternel, Shmuel Ettinger. Oncle Shmulik connaĂźt bien les Palestiniens. Ancien militaire, colonel de rĂ©serve, il a fait sa carriĂšre au Shin Beth, les services de renseignements intĂ©rieurs israĂ©liens.
Il parle lâarabe et a Ă©tĂ© gouverneur militaire de Ramallah entre 1988 et 1991, avant les accords dâOslo, Ă lâĂ©poque oĂč lâarmĂ©e israĂ©lienne administrait directement les territoires palestiniens.
Shmulik hĂ©site, mais accepte ïŹnalement dâaider sa niĂšce. AprĂšs quelques coups de tĂ©lĂ©phone Ă ses contacts dans les services de renseignements israĂ©liens, il nâa aucun mal Ă retrouver la trace des cousins. Pnina est morte, mais sa plus jeune ïŹlle, Salma, vit toujours dans la maison du camp de rĂ©fugiĂ©s n° 1 Ă Naplouse.
Il appelle. Ă lâautre bout du fil, une femme dĂ©croche. Câest Salma : « AllĂŽ ?
Bonjour, câest ton cousin Shmulik. Je suis le ïŹls de Rachel, ta tante.
Ah ! Shmulik ! Comment ça va ? Je dois te voir de toute urgence.
Tu peux venir en Israël ?
Je me débrouillerai. »
« VoilĂ , ça y est, câest fait ! », dit Shmulik en raccrochant. « Pourquoi ne les as-tu pas cherchĂ©s quand tu Ă©tais dans lâarmĂ©e ? », lui demande Noa. « Je me suis g ardĂ© d e m âapprocher d âeux co mme d âune ïŹamme. Tu ne comprends pas la position que jâoccupais. JâĂ©tais chargĂ© du renseignement pour toute la Cisjordanie, je recrutais des informateurs palestiniens, je les dirigeais. CâĂ©tait une position sensible. »
Tante Sarah, la femme de lâoncle Shmulik, est dubitative : « Ăa ne va nous attirer que des ennuis », prĂ©vient-elle S on mari et elle vivent dans une ancienne maison arabe de JĂ©rusalem, dans le quartier de Barka : « Ce nâest pas une maison de super-riches, mais quand mĂȘme. Ils vivent dans un camp de rĂ©fugiĂ©s. Ăa rĂ©sume tout. »
La premiĂšre rĂ©union a lieu chez eux. Salma est en larmes quand elle embrasse ses cousins israĂ©liens. Câest une femme entre deux Ăąges, cheveux nus, qui fume cigarette sur cigarette. Elle parle arabe, mais se souvient des comptines en hĂ©breu que sa mĂšre lui apprenait. « DâaprĂšs la loi juive, je suis juive. Mais dâaprĂšs lâislam, je suis musulmane », rĂ©sume-t-elle brutalement. Dans le jardin dâoncle Shmulik, lâatmosphĂšre est chargĂ©e dâĂ©motion, mais on ne trouve pas grand-chose Ă se dire. On promet de se revoir.
La fois suivante, les IsraĂ©liens vont du cĂŽtĂ© palestinien. Salma fait venir des cousins, des neveux. On s âembrasse, on se prĂ©sente les uns aux autres. Les Palestiniennes sont voilĂ©es, les IsraĂ©liens en tenues de sportswear. On dĂ©coupe lâagneau autour de la table du salon, on regarde les photos de famille : « Qui est-ce ? Yezkel ? Tzur ? »
La premiĂšre rĂ©union a lieu chez oncle Schmulik et tante Sarah. Dans le jardin, lâatmosphĂšre est chargĂ©e dâĂ©motion, mais on ne trouve pas grand-chose Ă se dire. On promet de se revoir.
Il y a de la gĂȘne de part et dâautre, de la joie aussi. Regards, embrassades, airs pensifs. On prend une photo de la famille rĂ©unie dans le salon : « Cheese ! »
Les liens du sang ont Ă©tĂ© renouĂ©s, les deux branches sont Ă nouveau rĂ©unies : Noa a rĂ©ussi, elle est heureuse. TrĂšs vite, pourtant, surgissent les doutes, les questions. La femme de lâoncle Shmulik, la tante Sarah, est la plus rĂ©servĂ©e : « Je sais que ce nâest pas t rĂšs gentil de dire ça , mais quâavonsnous Ă g agner de c ette relation ? » Elle i nsiste : « Câest exactement notre problĂšme avec les rĂ©fugiĂ©s palestiniens. Les familles qui sont parties de chez elles a prĂšs la g uerre a vec deux o u t rois e nfants forment maintenant des clans entiers, qui rĂȘvent de retrouver leurs terres et qui brandissent les clefs de leurs anciennes maisons. »
La tante Sarah ne croit pas possible de combler ce fossĂ©. « Tu ne p eux p as les aider », dit-elle Ă son mari : « Tu ne peux pas les faire s âinstaller en IsraĂ«l, ils nâont pas la mĂȘme mentalitĂ©. Ils seront malheureux. »
Noa voulait enquĂȘter sur une disparition mystĂ©rieuse et reconstituer dâun passĂ© tragique, elle se fait chroniqueuse dâun choc entre deux univers que tout sĂ©pare : culture, religion, argent. Pendant quatre ans, elle ausculte les nouvelles relations qui sâĂ©tablissent entre les cousins, elle devient aussi lâun des personnages de son rĂ©cit, Ă la fois narratrice et actrice. Sans rien occulter de ses doutes, elle enregistre les discussions entre les siens qui oscillent entre prĂ©jugĂ©s et dĂ©sir de venir en aide Ă leurs parents sortis du nĂ©ant.
Avec Salma, la rĂ©alitĂ© de lâoccupation fait irruption dans la vie des cousins israĂ©liens. « Je vis Ă Tel-Aviv et jâessaie dâoublier quâĂ moins dâune heure dâici la cousine de ma mĂšre vit dans la misĂšre », dit Noa qui sâinterroge : « La v ie aurait pu prendre un tour diffĂ©rent. Si ma g rand-mĂšre Ă©tait tombĂ©e enceinte, ce serait moi qui vivrais aujourdâhui dans un camp de rĂ©fugiĂ©s. »
Aux sentiments de culpabilitĂ© des uns rĂ©pondent les attentes des autres. Pour les cousins palestiniens, ces retrouvailles sont une aubaine. Salma voit sa famille israĂ©lienne comme le moyen dâĂ©chapper aux rĂšgles de lâoccupation, oĂč tout dĂ©pend de permis de circuler dĂ©livrĂ©s au compte-gouttes par les autoritĂ©s militaires israĂ©liennes.
Plus que vers Noa dont ils ne parlent pas la langue, ils se tournent vers lâoncle Shmulik, aurĂ©olĂ© de son prestige dâancien gouverneur de Ramallah,
de son grade et de ses relations dans lâarmĂ©e israĂ©lienne. Depuis sa retraite, il a fondĂ© une florissante sociĂ©tĂ© de conseil en sĂ©curitĂ©, il a de lâargent, un statut. Câest vers lui que les demandes afïŹuent : « Le tĂ©lĂ©phone nâarrĂȘte pas de sonner. Salma vient chez moi en larmes. Elle demande de lâargent, de lâaide. Parfois, elle me tĂ©lĂ©phone quand elle est bloquĂ©e Ă un point de contrĂŽle pour que je parle aux soldats. »
Le mari et le ïŹls de Salma sont, un jour, arrĂȘtĂ©s Ă Tel-Aviv sans permis de travail. Les Palestiniens ne peuvent circuler en IsraĂ«l sans autorisation s pĂ©ciale, souvent limitĂ©e du lever au coucher du soleil. EnregistrĂ© Ă Gaza, le ïŹls de Salma risque de plus dâĂȘtre expulsĂ© vers ce territoire sans pouvoir retrouver sa famille Ă Naplouse, en Cisjordanie.
AppelĂ© Ă la rescousse, Oncle Shmulik contacte ses anciens camarades du Shin Beth et fait en sorte que les deux hommes soient incarcĂ©rĂ©s dans une prison israĂ©lienne. AprĂšs avoir versĂ© 14 000 shekels de caution, environ 3 0 00 e uros, il o btient la modification du certificat de rĂ©sidence. Salma remplit les papiers dans lâadministration palestinienne en se gardant bien de dire dâoĂč vient ce soudain appui.
Peu aprĂšs, Nidal, le ïŹls de Salma, est Ă nouveau arrĂȘtĂ©. Comme de nombreux jeunes Palestiniens, il sâest fait photographier avec un fusil, et les services de sĂ©curitĂ© israĂ©liens le soupçonnent dâappartenir Ă une organisation clandestine. Encore une fois, Salma en appelle Ă lâaide de lâoncle Shmulik. « Pourquoi a-t-il Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© ? A-t-il pris part Ă des actes de terrorisme contre des Juifs ? », demande Shmulik Ă Salma. « Non, il est comme les jeunes de son Ăąge, comme ton ïŹls qui est dans lâarmĂ©e israĂ©lienne. Il peut avoir Ă tuer un Arabe musulman. La rĂ©alitĂ© est plus forte. » Nidal est libĂ©rĂ©, mais les demandes incessantes pĂšsent.
Petit Ă petit, les distances se creusent, les IsraĂ©liens cessent de rĂ©pondre aux appels tĂ©lĂ©phoniques des Palestiniens. « Peut-ĂȘtre quâon ne les intĂ©resse pas. Je leur demande peut-ĂȘtre trop. Parfois, jâai lâimpression dâĂȘtre un fardeau pour Shmulik », dit Salma. Noa avoue son dĂ©sarroi : « Jâaime bien Salma, mais il y a un mur entre nous. Oncle Shmulik fait tout pour l âaider, mais ce nâest jamais a ssez. Elle essaie toujours dâobtenir le maximum. Câest comprĂ©hensible, mais c âest dur d âĂȘtre toujours du cĂŽtĂ© de ceux qui donnent. On a lâimpression que lâon nâexiste que pour ça. Nous avoir rencontrĂ©s, câĂ©tait pour eux comme gagner au loto ou se dĂ©couvrir un cousin millionnaire en AmĂ©rique. »
Ofra, la mĂšre de Noa, ne veut plus avoir affaire avec ces encombrants cousins : « Je doute que lâon parvienne Ă t rouver quoi que ce soit en commun avec eux. » Ă sa ïŹlle, elle conseille dâen rester lĂ : « Le fossĂ© e st t rop g rand, mĂȘme si nous s ommes du mĂȘme sang. »
Sâaccrocher, jusquâau bout
Oncle Shmulik, lui aussi, en a assez des appels incessants de Salma : « Jâai ïŹni par ne plus rĂ©pondre au tĂ©lĂ©phone. Jâen ai plein le dos dâelle et de ses histoires. Elle tente de me m anipuler. » VĂ©tĂ©ran du Shin Beth, spĂ©cialiste de lâaction clandestine dans les territoires, il est le seul membre de la famille Ă bien connaĂźtre la sociĂ©tĂ© palestinienne oĂč le wasta, le piston, occupe une place centrale. Jamais, dit-il, il nâa partagĂ© lâoptimisme de Noa : « Je lui avais dit dĂšs le dĂ©but que ça ne marcherait pas Les liens du sang ne sont pas tout. »
Il continue toutefois Ă intervenir en faveur de Salma et des siens. Il donne de lâargent, fait jouer ses contacts dans les services de sĂ©curitĂ© israĂ©liens, jusquâau ministre de la DĂ©fense. « Shmulik est le plus Ă droite de toute la famille. Il rĂ©pĂšte quâil ne veut plus entendre parler de Salma, mais il ïŹnit toujours par lâaider », note Noa .
La derniĂšre requĂȘte de Salma dĂ©passe toutes les autres : elle demande la nationalitĂ© israĂ©lienne. « Ils veulent devenir israĂ©liens ? », sâinterroge, incrĂ©dule, tante Sarah. « Elle est juive par sa mĂšre et a droit Ă la nationalitĂ© au regard de la loi israĂ©lienne », rĂ©pond oncle Shmulik qui appuie la demande, tĂ©moigne aux audiences et paie les frais dâavocat. « Le problĂšme est quâil nây a aucun document ofïŹciel, seulement des tĂ©moignages. »
La procĂ©dure traĂźne en longueur. Le dossier atterrit Ă la Cour suprĂȘme. ArrĂȘtĂ© alors quâil cherche du travail Ă Tel-Aviv, le mari de Salma est condamnĂ© Ă huit mois de prison. Noa lui apporte des affaires en prison, Salma demande de lâargent,
Noa en donne. Oncle Shmulik propose de lâemployer comme femme de mĂ©nage, sa femme, tante Sarah, refuse : par « gĂȘne », dit-elle.
Oncle Shmulik en est maintenant persuadĂ© : « MĂȘme si Salma obtient la nationalitĂ©, elle ne sâadaptera jamais Ă la vie en IsraĂ«l. » Sa mĂšre, Rachel, avait raison de couper les ponts : « Quand Pnina a dĂ©cidĂ© de rester avec sa nouvelle famille, son dĂ©part Ă©tait dĂ©ïŹnitif. Salma aurait Ă©tĂ© plus heureuse si on lâavait laissĂ©e tranquille. »
Salma et son mari vivent aujourdâhui Ă lâĂ©cart de leurs proches palestiniens, qui ne veulent pas entendre parler de leur ascendance juive. « Sa ïŹlle a divorcĂ©, ses ïŹls ne lui parlent plus, sa famille est en miettes. Quel bien lui avons-nous fait ? », sâinterroge oncle Shmulik. « Salma a perdu son identitĂ© : IsraĂ©lienne ou Palestinienne ? Juive ou musulmane ? La structure de sa personnalitĂ© a Ă©clatĂ©, et câest de notre faute. Nous voulions bien faire, nous avions de bonnes intentions, mais nous avons causĂ© des dĂ©gĂąts peut-ĂȘtre irrĂ©parables. »
« Comme si tout se répétait sans cesse »
Le ïŹlm de Noa a Ă©tĂ© un succĂšs international. En IsraĂ«l, en Chine, aux Ătats-Unis, en France, Les Liens du sang a Ă©tĂ© saluĂ© par des prix, mais le triomphe a un goĂ»t parfois amer. Oncle Shmulik a invitĂ© Ehud Barak Ă la premiĂšre projection, Ă JĂ©rusalem. En voyant arriver le Premier ministre israĂ©lien, Noa se souvient avoir Ă©tĂ© partagĂ©e : « Je me disais que le ïŹlm le ferait peut-ĂȘtre rĂ©ïŹĂ©chir. En fait, il nâa mĂȘme pas rĂ©agi. »
Avec le recul, Noa se demande si elle a bien fait de sâapproprier cette histoire : « Je nâavais jamais imaginĂ© quâun simple coup de tĂ©lĂ©phone allait causer autant de peines et dâespoirs. Je nâavais pas rĂ©alisĂ© combien la plaie Ă©tait profonde et infectĂ©e. Et cette plaie, je lâai rouverte. Jâai créé une sacrĂ©e pagaille. » Salma a vu le film. « Elle nâa r ien dit, elle mâa juste demandĂ© de lâargent. » Noa a voulu lâemmener en Hollande pour un festival : « Elle mâa demandĂ© pour quoi faire et mâa encore rĂ©clamĂ© de lâargent. » Ses cousins palestiniens nâont tirĂ© aucun bĂ©nĂ©ïŹce de lâaffaire : « Je me demande si je nâaurais pas dĂ» laisser cette histoire-lĂ oĂč elle Ă©tait. »
Noa voulait faire vivre IsraĂ©liens et Arabes ensemble, au moins au sein de sa famille, « mais ça ne marche pas » : « Câest comme si tout se rĂ©pĂ©tait sans cesse. Nous avons abandonnĂ© P nina, et nous recommençons aujourdâhui en abandonnant Salma. Câest comme une mĂ©taphore de notre situation, comme si on ne pouvait pas Ă©chapper au passĂ©, Ă©chapper Ă ce que nous avons fait. » Ćž
« Je nâavais jamais imaginĂ© quâun simple coup de tĂ©lĂ©phone allait causer autant de peines et dâespoirs, pas rĂ©alisĂ© combien la plaie Ă©tait profonde et infectĂ©e. Cette plaie, je lâai rouverte. Jâai créé une sacrĂ©e pagaille. »
Le sionisme, projet de retour des Juifs Ă Sion, autre nom de JĂ©rusalem, aprĂšs deux mille ans dâexil, est Ă©noncĂ© par le journaliste austrohongrois Theodor Herzl Ă la ïŹn du xixe siĂšcle.
Dans LâĂtat juif, publiĂ© en 1896, Herzl explique que rien ne sert de lutter contre lâantisĂ©mitisme qui ne cesse de ressurgir sous des formes diverses Ă travers les Ăąges : la seule solution est pour les Juifs dâavoir un Ătat, comme tous les autres peuples.
Les Juifs mizrahim, Ă©galement appelĂ©s Edot HaMizraâh, sont souvent confondus avec les SĂ©farades, dont ils partagent le rite. Les Mizrahim descendent des communautĂ©s juives du YĂ©men, dâIran, de Syrie, de Boukhara, dâIrak, dâInde, de GĂ©orgie et du Kurdistan et ont vĂ©cu pendant des siĂšcles parmi les Arabes dont ils parlaient la langue.
La plupart dâentre eux ont quittĂ© leur pays de naissance pour gagner le nouvel Ătat israĂ©lien aprĂšs des persĂ©cutions subies pendant et aprĂšs la guerre israĂ©lo-arabe de 1948. Leur installation fut rude et leur arrivĂ©e suscita de nombreuses difïŹcultĂ©s. Plus proches des Arabes par leurs coutumes, cultures et langages, ces communautĂ©s furent parquĂ©es dans des tentes Ă©rigĂ©es Ă la hĂąte, puis dans des zones urbaines de dĂ©veloppement.
Ce nouveau nationalisme juif sâoriente vers la Palestine, site de lâancien IsraĂ«l biblique. Les deux guerres mondiales bouleversent la carte du Moyen-Orient, et aprĂšs la Shoah, les sionistes parviennent Ă crĂ©er lâĂtat dâIsraĂ«l en 1948.
Pour les Palestiniens, habitants arabes de la rĂ©gion, le succĂšs de cette entreprise marque le dĂ©but de lâexode, la Nakba (catastrophe), et ouvre une Ăšre de guerres israĂ©loarabes et de soulĂšvements palestiniens. Le conïŹit se poursuit, sans que personne nâait encore trouvĂ© comment rĂ©concilier lâexistence dâun Ătat juif avec la garantie des droits fondamentaux des populations arabes.
Leurs communautĂ©s dâorigine ont presque entiĂšrement disparu.
Il resterait aujourdâhui environ 40 000 Mizrahim Ă©parpillĂ©s essentiellement en Iran, en OuzbĂ©kistan, en AzerbaĂŻdjan, en Turquie, au Maroc et en Tunisie.
Un kibboutz est, selon lâEncyclopaedia Judaica, « une communautĂ© dĂ©libĂ©rĂ©ment formĂ©e par ses membres, Ă vocation essentiellement agricole, oĂč il nâexiste pas de propriĂ©tĂ© privĂ©e » Cette entreprise utopiste socialiste se dĂ©veloppe avec les premiers pionniers sionistes.
Le premier kibboutz, Degania Aleph, est fondĂ© en 1909 par un petit groupe de jeunes immigrants juifs originaires dâEurope de lâEst. Ă lâorigine, il sâagit de crĂ©er un « homme nouveau » et une « sociĂ©tĂ© nouvelle », dĂ©barrassĂ©s de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Dans les kibboutzim qui se crĂ©eront par la suite, pour briser la « famille bourgeoise », les enfants seront Ă©levĂ©s en commun, et ne vivront pas avec leurs parents. Le moshav est une version un peu moins radicale du kibboutz, qui autorise la propriĂ©tĂ© privĂ©e.
Les kibboutzim se multiplient dans les annĂ©es 1920 et 1930, et connaissent une croissance spectaculaire avec lâindĂ©pendance dâIsraĂ«l. Le nouvel Ătat attribue des terres Ă ces communautĂ©s rurales. Le nombre total des habitants des kibboutzim ne sera jamais trĂšs important, mais ils fourniront un vivier de cadres qui formeront lâĂ©lite de lâĂtat, et un grand nombre dâofïŹciers dans lâarmĂ©e. MoshĂ© Dayan est issu de Degania.
Le kibboutz a connu un net dĂ©clin depuis les annĂ©es 1970. En 2005, il reste 269 kibboutzim en IsraĂ«l, dissĂ©minĂ©s depuis le plateau du Golan au Nord jusquâĂ la mer Rouge au Sud, mais leurs habitants reprĂ©sentent moins de 2 % de la population israĂ©lienne. Une trentaine sont installĂ©s dans les territoires occupĂ©s. Signe des temps, les colonies ont remplacĂ© les kibboutzim comme rĂ©servoir dâofïŹciers pour lâarmĂ©e israĂ©lienne.
Depuis la ïŹn de ladeuxiĂšme Intifada au dĂ©but des annĂ©es 2000, la sociĂ©tĂ© palestinienne a quasiment disparu des Ă©crans en IsraĂ«l.
La gauche israĂ©lienne qui, dans les annĂ©es 1990, avait cru au processus de paix et envisagĂ© la cohabitation avec un Ătat palestinien sâest effondrĂ©e avec les attentats suicides palestiniens.
Ne subsiste aujourdâhui en faveur dâune initiative de paix quâune poignĂ©e dâintellectuels libĂ©raux, dont le message est devenu presque inaudible en IsraĂ«l.
La construction du mur de sĂ©curitĂ© entre IsraĂ«l et les territoires palestiniens est venue entĂ©riner sur le terrain cette sĂ©paration de fait. Le calme qui rĂšgne dans les territoires occupĂ©s, en grande partie dĂ» Ă lâaction de lâAutoritĂ© palestinienne, a produit un statu quo qui convient ïŹnalement trĂšs bien Ă une majoritĂ© dâIsraĂ©liens.
Amira Hass, IsraĂ©lienne basĂ©e Ă Ramallah, auteur de Boire la mer Ă Gaza, et Gideon Levy, rĂ©dacteur de la rubrique « Twillight Zone » dans le quotidien Haaretz, sont parmi les derniĂšres ïŹgures mĂ©diatiques Ă Ă©voquer encore la sociĂ©tĂ© palestinienne dans les mĂ©dias israĂ©liens.
VotĂ©e en 1950 par la Knesset, lâAssemblĂ©e israĂ©lienne, la loi du retour est lâune des lois les plus fondamentales de lâĂtat dâIsraĂ«l. Elle permet Ă tout Juif, et Ă son conjoint nonjuif, dâimmigrer en IsraĂ«l et dâobtenir la nationalitĂ© israĂ©lienne. Pour les fondateurs de lâĂtat dâIsraĂ«l, il sufïŹt dâavoir un grandparent juif pour devenir citoyen.
Câest au titre de cette loi quâarriveront aprĂšs 1948 de nombreux immigrants juifs venus du monde entier. Dans les annĂ©es 1990, des centaines de milliers de Russes immigrants en IsraĂ«l, dont une partie dâascendance juive, nâont jamais Ă©tĂ© reconnus comme tels par le rabbinat (beaucoup de Juifs dâĂthiopie ont Ă©galement connu les mĂȘmes difïŹcultĂ©s).
Druzes, Bédouins ou Palestiniens représentent 20 % de la population.
Les descendants des habitants de la Palestine qui nâont pas fui pendant la guerre dâindĂ©pendance dâIsraĂ«l en 1948 bĂ©nĂ©ïŹcient de la nationalitĂ© israĂ©lienne et du droit de vote, mais sont exemptĂ©s de service militaire.
Il est en revanche quasi impossible Ă un Palestinien de Cisjordanie, ou rĂ©fugiĂ© ayant fui en 1948 ou 1967, dâobtenir la nationalitĂ© israĂ©lienne. IsraĂ«l refuse catĂ©goriquement le droit au retour rĂ©clamĂ© par les Palestiniens, qui remettrait en cause le caractĂšre juif de lâĂtat.
Le Mur de fer dâAvi Shlaim (Ăd. Buchet-Chastel, 2008).
ConsacrĂ© Ă lâhistoire dâIsraĂ«l sous un angle militaire et diplomatique, lâouvrage de cet universitaire britannique dâorigine israĂ©lienne est Ă ce jour lâun des meilleurs jamais publiĂ©s sur le conïŹit israĂ©lopalestinien. La prĂ©cision et la rigueur de lâanalyse dâAvi Shaim, accusĂ© de parti pris par des IsraĂ©liens comme des Palestiniens, font de son livre lâun des plus sĂ©rieux.
Il Ă©tait un pays de Sari Nusseibeh (Ăd. Jean-Claude LattĂšs, 2008).
Descendant dâune des grandes familles patriciennes palestiniennes de JĂ©rusalem, diplĂŽmĂ© dâOxford, Sari Nusseibeh raconte dans ses superbes mĂ©moires le destin dâun Palestinien de JĂ©rusalem. Aujourdâhui, doyen de lâUniversitĂ© dâAl-Quds, il est partisan de renoncer Ă un Ătat palestinien devenu impossible Ă crĂ©er, et de demander des droits Ă©lĂ©mentaires pour les Palestiniens.
La Guerre de 1948 en Palestine dâIlan Pappe (Ăd. La Fabrique, 2000).
Cet ouvrage essentiel de lâun des plus Ă©minents « nouveaux historiens israĂ©liens » a remis en question beaucoup de mythes sur la guerre dâindĂ©pendance dâIsraĂ«l et lâhistoire ofïŹcielle, quâelle soit arabe ou israĂ©lienne.
à sa parution, son auteur a essuyé de violentes critiques.
NaguĂšre en Palestine de Raja Shehadeh (Ăd. Galaade, 2010).
Avocat palestinien de Ramallah, Raja Shehadeh est aussi un randonneur. Ă travers plusieurs promenades dans les collines de Cisjordanie, mais aussi Ă travers lâhistoire, il relate son sentiment de dĂ©possession.
Les EmmurĂ©s de Sylvain Cypel (Ăd. La DĂ©couverte, 2004).
Un dĂ©cryptage en profondeur de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne, qui sâest construite en refoulant lâidĂ©e mĂȘme dâune possible relation avec les Palestiniens, Ă lâabri de la barriĂšre de sĂ©paration construite depuis 2005 entre IsraĂ«l et les territoires occupĂ©s.
Chroniques de JĂ©rusalem de Guy Delisle (Ăd. Delcourt, 2011).
AprĂšs la CorĂ©e du Nord et la Birmanie, le dessinateur quĂ©bĂ©cois se consacre Ă la chronique de lâun des endroits les plus Ă©tranges qui soient : JĂ©rusalem, ville oĂč la raison vacille peu Ă peu dans un quotidien oĂč lâĂ©trange et lâabsurde deviennent la norme.