Imaginez d'immenses réservoirs d'eau pour combattre la sécheresse en été… C'est une idée géniale, non ? Ben, non !

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Imaginez d'immenses réservoirs d'eau pour combattre la sécheresse en été… C'est une idée géniale, non ? Ben, non !

Par Cécile Cazenave et Claire Péron
« No bassaran ! », le slogan s’affiche partout, ce samedi 29 octobre 2022, près du village de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres.

Ce jour-là, avec des associations environnementales et des organisations syndicales, entre 4 000 et 7 000 manifestants se sont réunis à l’initiative du collectif « Bassines, non merci ».
Ils s’opposent à la construction de gigantesques réservoirs d’eau pour l’agriculture.
Les manifestants comptent passer plusieurs jours sur place.
Face à eux, 1 500 gendarmes mobiles.

Le réservoir de Sainte-Soline est le plus important des 16 mégabassines qui doivent équiper, d’ici à 2025, le bassin versant de la Sèvre Niortaise, un fleuve de 160 kilomètres qui traverse tout le Marais poitevin.
Ces bassins artificiels sont de grands trous creusés et recouverts d’une bâche plastifiée qui les rend étanches.
Ils servent à irriguer les cultures, en été, au moment où l’eau manque, en particulier lors des périodes de sécheresse.
Ce bassin artificiel, une fois achevé, s’étendra sur plus de 10 hectares et sera bordé de digues de 8 mètres de haut.
Contrairement aux idées reçues, ils ne sont pas remplis par les pluies, mais par pompage, en hiver, dans les nappes souterraines et les cours d’eau.
Sept forages l’alimenteront depuis la nappe phréatique. Il faudra une quarantaine de jours pour remplir le réservoir.
Il contiendra près de 700 000 m3
Pour les manifestants, ces mégabassines accaparent la ressource en eau.

La tension monte et des heurts éclatent entre les opposants et les forces de l’ordre. C’est un affrontement violent. Des dizaines de manifestants et 61 gendarmes sont blessés.
Pour leurs promoteurs, ces mégabassines constituent une réponse adaptée aux sécheresses qui ne vont pas manquer de se multiplier. leurs yeux, le système est vertueux. L’eau qui tombe en hiver est perdue et file vers la mer.
Ils exigent l’arrêt de la construction du réservoir et sont là pour bloquer le chantier.
Gérald Darmanin ministre de l’intérieur
Dire qu’il suffit de stocker l’eau quand il y en a beaucoup pour en disposer quand il en manque, c’est un raisonnement simpliste. Le changement climatique est déjà en train de bouleverser le cycle de l’eau.
Pourquoi la question de ces mégabassines a-t-elle pris un tour politique ?
Alexis Guilpart coordinateur Eau et Milieux aquatiques à France Nature Environnement
La retenue d’eau de Sainte-Soline, comme l’ensemble des installations de la zone, a d’ailleurs fait l’objet d’un accord, longuement négocié entre tous les acteurs de ce territoire - y compris les associations environnementaleset signé en 2018.
Les agriculteurs se sont engagés à adopter des pratiques plus respectueuses de l’environnement : planter des haies, utiliser moins de pesticides et construire des corridors écologiques pour permettre à la faune de se déplacer entre deux habitats.

L’année 2022 a été la plus chaude jamais mesurée en France. Elle est emblématique des effets du réchauffement climatique.
La sécheresse a des effets dramatiques puisqu’elle affecte tous les réservoirs naturels : le manteau neigeux, les lacs, les rivières, et les nappes souterraines. Les eaux de l’hiver ne suffisent plus à les alimenter..
Ce système de bassines n’est pas un modèle sécurisant pour les agriculteurs. Que se passera-t-il quand elles seront vides à leur tour ? Quand elles n’auront pas pu être remplies parce que les nappes elles-mêmes seront à sec ? On se retrouvera avec un système agricole face au mur.
Alexis Guilpart
Ces grands réservoirs coûtent très cher. Les 16 bassines de la Sèvre Niortaise ont un coût total estimé à 60 millions d’euros. 70 % de cette somme est apportée par l’Agence de l’eau Loire-Bretagne et l’État. C’est de l’argent public.
Or tous les agriculteurs de la zone ne bénéficieront pas de ces réserves d’eau.
Sainte-Soline, par exemple, seules 12 exploitations seront connectées à la réserve d’eau sur les 185 fermes des communes concernées par le projet.

Les autres agriculteurs qui ont fait le choix de cultures moins irriguées seront, eux, soumis à des restrictions d’eau en cas de sécheresse.
Les exploitations connectées au réservoir irriguent de grandes surfaces de céréales destinées à nourrir leurs bêtes, dont des surfaces de maïs, une culture particulièrement gourmande en eau l’été.
Sainte-Soline, c’est près de 700 000 m3 sur plus de 10 hectares, 18 kilomètres de tuyaux pour des agriculteurs dont pas un n’a renoncé aux pesticides.
Une militante

Les bassines, c’est un cas de maladaptation aux effets du changement climatique. On pense avoir la réponse aux sécheresses qui augmentent alors qu’on est dans un cercle vicieux. On maintient sous perfusion un modèle à bout de souffle qui demande toujours plus d’eau quand elle va se faire plus rare.
Alexis Guilpart

Stocker de l’eau souterraine pour l’exposer sur des vastes surfaces à l’air libre relève du non-sens. Elle se perd en partie en s’évaporant, jusqu’à 60 % selon le climat et le territoire.
Beaucoup dénoncent un accaparement de l’eau par l’agro-industrie et le soutien de l’État à une agriculture déraisonnée à l’heure où les ressources en eau sont devenues plus que jamais précieuses.
Les bassines ne sont pas la solution, mais une fuite en avant qui privatise l’eau douce.
L’eau se dégrade, car en chauffant sous l’effet du soleil, elle devient un milieu où se développent des micro-organismes toxiques, comme les cyanobactéries.
Il faut retenir l’eau dans les sols, pas dans des bassines.
Christian Amblard directeur de recherche au CNRS, spécialiste des écosystèmes aquatiques
Il y a d’autres solutions !
Christian Amblard
Cultiver des variétés adaptées. Le blé demande de l’eau au printemps, mais pas l’été, et le maïs est une culture tropicale.

Planter des arbres et des haies coupe les pentes et contraint la pluie à s’infiltrer dans les sols.
Ne pas laisser les sols nus en hiver en plantant des cultures intermédiaires limite l’évapotranspiration et donc le lessivage des sols.
Et enfin, avoir des sols vivants !
Remplacer les fertilisants chimiques par des fertilisants organiques augmente la rétention d’eau dans les sols.
Dans un climat qui change et qui augmente le risque de sécheresses sévères, la mise en place de ces mégabassines pour maintenir coûte que coûte les usages actuels masque une partie importante du problème.
En diminuant les intrants chimiques pour permettre aux micro-organismes d’exister et de creuser des galeries qui désimperméabilisent le sol.
Nous avons été très performants pour assécher les bassins. Il faut aujourd’hui faire le chemin inverse, et urgemment.*
* Propos recueillis par le site spécialisé Bon Pote.
Florence Habets directrice de recherche au CNRS en hydrométéorologie
Magali Reghezza-Zitt géographe et membre du Haut Conseil pour le climat
“Les bassines prennent l’eau”
Chronique parue dans TOPO #41 en mai 2023, par Cécile Cazenave et Claire Péron

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