Skip to main content

9782203297975_UNE GROSSESSE SUR QUATRE - ENQUETE SUR LE VRAI TABOU DE LA FAUSSE COUCHE_C_300 2

Page 1

Chaque année, environ 200000 grossesses s’arrêtent spontanément en France. On les appelle «fausses couches»: ces mots, en apparence banals, cachent pourtant une réalité largement ignorée. Car ce que vivent de si nombreuses femmes, c’est la violence physique et psychologique d’un moment auquel rien ne prépare, et dont personne ne mesure l’ampleur avant d’y être confronté. C’est le sang et l’incompréhension; la détresse émotionnelle et la culpabilité; le silence et l’indifférence. L’angoisse, aussi, de ce qui suivra. La journaliste Camille Drouet Chades a traversé cette épreuve à plusieurs reprises. Avec la dessinatrice Manon Mugnier, elles font la lumière sur cet impensé collectif bien commode. Des urgences gynécologiques à l’Assemblée nationale, des déserts médicaux aux groupes de parole, leur enquête interroge la place du corps des femmes dans la société et l’état exsangue de notre système de soins.

N001 - 25 ISBN : 978-2-203-29797-5


Une enquête de Camille Drouet Chades dessinée par Manon Mugnier


À ma grande grenouille, mon petit chou et Pierre, à ma grand-mère, championne des grossesses qui s’arrêtent avant moi. Pour Élisabeth. Camille

À ma tante et mon oncle, à ma mère. Manon


« Si l’on ne parle pas de la fausse couche, la fausse couche n’existe pas. Si un fait, même partagé par une immense partie de la population, n’est pas inscrit dans le récit collectif, il n’y a pas sa place. » Judith Aquien, Trois mois sous silence (Éditions Payot, 2021)


8


9


10


11


12


13


14


17


18


19


20


21


24


25


26


27


28


30


31


32


34


35


36


37


38


44


48


50


52


54


56


57


62


63


68


70


71


76


77


79


81


84


85


86


88


89


90


92


94


95


96


97


100


104


105


106


107


108


109


110


112


113


114


115


116


117


119


120


122


123


124


125


126


127


132


133


137


138


141


142


143


144


145


146


147


154


155


156


157


158


159


160


162


163


164


165


166


ANNEXES


« EN TERMES DE SANTÉ, LA FEMME RESTE LA FEMELLE DE L’HOMME »

ENTRETIEN AVEC MURIEL SALLE

MURIEL SALLE est historienne, experte en études de genre et humanités médicales, et maîtresse de conférences à l’Université Lyon 1. Membre du groupe d’expert·es qui organise les États généraux de la douleur des femmes, elle est l’autrice de Femmes et santé, toujours une affaire d’hommes ?, avec la neurobiologiste Catherine Vidal (Laboratoire de l’Égalité, 2026), et de Règles et sport, un sujet qui fait tache ? (Les Sportives, 2026). Son prochain livre, consacré à la santé des femmes, paraîtra fin 2026 aux éditions La Ville Brûle.


Que nous dit l’histoire sur les arrêts naturels de grossesses ? Pas grand-chose, les fausses couches étant presque inexistantes dans les archives. On y trouve quelques récits sur des femmes qui ne parviennent pas à avoir d’enfants – parce que, bien entendu, on estime que cela vient d’elles. Mais les rares fois où la fausse couche est évoquée, c’est de manière incidente. Par exemple, dans une archive de 1855 rapportée par l’historienne Emmanuelle Berthiaud1, un médecin écrit que sa patiente de 36 ans en est à sa quatorzième grossesse, dont quatre se sont terminées spontanément. La spécialiste du genre et de la médecine, qui a travaillé sur le vécu de la grossesse en France aux XVIIIe et XIXe siècle, souligne que « sans être la norme de l’époque, cette situation est loin d’être exceptionnelle ». Depuis quelques années, on voit émerger des récits transgénérationnels. Des femmes interrogent leur mère ou leurs grands-mères pour tenter de comprendre pourquoi elles font, aujourd’hui, des arrêts naturels de grossesse. C’est un signe que le tabou est en train de tomber, mais avant cela, la fausse couche est un impensé historique.

Ce silence de l’histoire, que signifie-t-il ? Le mutisme des archives – qui traduit en premier lieu l’épaisseur du tabou – s’explique de plusieurs manières. Il y a certainement eu des récits d’arrêts de grossesse dans des lettres ou des journaux intimes, mais la conservation des archives de l’intime est assez récente. Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, les correspondances ou les écrits personnels qui émergeaient du fond d’un placard, après un décès, finissaient souvent à la poubelle, soit parce que les ayants droit trouvaient leur contenu gênant et ne souhaitaient pas qu’il sorte de la sphère privée, soit parce qu’ils les

estimaient sans intérêt et ne prenaient pas le soin de les verser à un fonds. Sans compter que beaucoup de femmes font disparaître ces documents personnels avant leur mort. Par ailleurs, pour qu’un sujet apparaisse dans les archives, il faut que quelqu’un ait pris la peine de le mettre par écrit. Or, pendant longtemps, seuls les hommes et les femmes des classes favorisées savaient écrire. Cela limite encore le nombre de traces historiques possibles de l’intime féminin. De celui des classes populaires, on ne sait pratiquement rien, même si les témoignages sur le vécu de la maternité deviennent un peu plus fréquents à partir du milieu du XIXe siècle. La journaliste et ouvrière féministe Suzanne Voilquin (1799-1876) évoque ainsi ses pertes à répétition : « Que de pleurs n’ai-je pas versés dans le silence des nuits, en voyant chaque fois mon espoir de nouveau déçu ! »

Il n’existe pas non plus d’écrits scientifiques ? Presque pas qui soient consacrés expressément à la fausse couche. Emmanuelle Berthiaud note toutefois, qu’au XVIIIe et XIXe siècles, les médecins craignent que « les femmes soient enceintes de ce qu’on appelle un “faux germe” ou d’une “môle” dont l’expulsion est toujours redoutée. Il s’agit de corps souvent mal identifiés expulsés par l’utérus (polypes, tumeurs, produits d’avortement spontané précoce). Cette crainte traduit la peur obsédante de la fausse couche […] source d’angoisse récurrente pour les femmes, notamment par crainte d’une hémorragie fatale. » En 1754, un médecin montpelliérain évoque l’expulsion chez une patiente « d’un corps solide de la figure d’une sauterelle privée de ses ailes ». Les travaux de l’historienne féministe Yvonne Knibielher montrent que, très tôt, une culture de la prudence se développe


« Jusqu’au milieu du xxe siècle, la grossesse est un état marqué par la honte, car lié à la sexualité » autour des premiers mois de grossesse. Annonces tardives, prescriptions morales et médicales – comme éviter les émotions fortes, les déplacements, certains aliments, les rapports sexuels ou le travail physique – traduisent une peur réelle de la perte et engagent fortement la responsabilité des femmes. Durant le dernier tiers du XIXe siècle – période marquée par une baisse de la natalité et une angoisse de la « dépopulation » – les médecins s’intéressent à la fécondité féminine et écrivent beaucoup sur la question. Pour autant, on ne trouve pas de traités dédiés aux arrêts de grossesse.

L’avortement a laissé davantage de traces historiques. Pour quelles raisons ? Compte tenu de sa longue criminalisation, on en retrouve plus de récits dans des archives judiciaires ou policières. Ce qui n’est pas étranger au silence qui entoure la fausse couche. Une femme qui faisait état de l’arrêt de sa grossesse, même auprès de son médecin, pouvait courir le risque d’être poursuivie pour « pratique abortive ». Au-delà de la honte de ne pas être féconde, la peur de passer pour une femme qui se contracepte – voire qui s’avorte – donnait une raison supplémentaire de taire sa fausse couche, de ne pas l’écrire. Ce silence s’explique également par le fait que jusqu’au milieu du XXe siècle, la grossesse est un état marqué par la honte, car lié à la sexualité. Qu’elle aboutisse

favorablement ou pas, on ne parlait pas de cette expérience charnelle. La proclamation de la grossesse, par le port de vêtements ajustés notamment, est quelque chose de très nouveau.

Quelles sont les conséquences de cette honte du corps enceint ? Jusque très tardivement, la grossesse est présentée comme une faute que l’on rachète en souffrant en silence et en enfantant dans la douleur. C’est littéralement formulé ainsi dans les archives. Au milieu du XIXe siècle, la comtesse de Ségur écrit à sa fille : « La grossesse est toujours une chose pénible ; aussi que de fautes elle rachète ! Une couche est toujours douloureuse et ennuyeuse par ses suites ; aussi que de mérites elle peut valoir contre toutes les impatiences, toutes les privations et tous les ennuis qu’on accepte et qui sont comptés pour l’éternité ! » Le fait que l’on prenne, encore aujourd’hui, si peu en charge les mal nommés « petits maux de grossesse » est héritier de cette conception. L’idée que le rôle des femmes est de faire des enfants et que leur corps est fait pour ça structure encore la façon dont on envisage le corps féminin et la santé des femmes aujourd’hui. Dans L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, parue en 1756, le chapitre « Femme » décrit un « bassin large et courbe » ou des « mamelles opportunément placées » pour qu’elle puisse caresser et voir son enfant en le nourrissant, et conclut que cela « prouve que la destination de la femme est d’avoir des enfants et de les nourrir ». L’intérêt des médecins de l’époque se focalise sur l’appareil reproducteur, en particulier sur la « matrice », c’est-à-dire l’utérus. De nos jours encore, quand on s’intéresse à la santé des femmes, on se penche essentiellement sur ce qu’on appelle la « médecine bikini ».


Que voulez-vous dire par là ? Comme son nom l’indique, non sans ironie, c’est celle qui concerne les parties du corps cachées sous le bikini. Celle qui fait qu’on confond souvent la santé des femmes et la santé reproductive, en oubliant tout bonnement une partie de leur santé, notamment mentale ou cardiovasculaire. Aux urgences, une patiente qui a mal au ventre va souvent être adressée vers le service gynécologie, comme si un abdomen de femme ne contenait pas d’appareil digestif. Cette conception, très réductrice, engendre beaucoup de méconnaissance et met les femmes en danger. On ne peut que se réjouir de l’existence d’Octobre rose et du fait qu’un mois entier soit dédié à une partie de la santé des femmes, mais qui sait qu’une femme a six fois plus de risque de mourir d’une crise cardiaque que d’un cancer du sein ? Qui sait que la première cause de mortalité l’année qui suit une naissance est le suicide ? Qui sait que la grossesse est l’un des plus gros facteurs d’apparition des violences conjugales ? Qui connaît vraiment l’incidence de la dépression du postpartum ? Beaucoup de problématiques de santé passent sous les radars, laissant des souffrances physiques et psychologiques non apaisées.

Pourtant les femmes vivent plus longtemps que les hommes… La longévité est perçue comme un indicateur positif en faveur de la santé des femmes, mais si on prend l’espérance de vie en bonne santé, l’écart se resserre très fortement. Et les femmes déclarent des états de santé plus dégradés que les hommes, surtout dans les quartiers populaires. En France, la douleur chronique touche jusqu’à 64 % des femmes, mais leur souffrance est moins crue et moins bien prise en charge. Au même titre qu’il existe une tendance

à « naturaliser » la compétence de porter et mettre au monde des enfants, il y a une tendance à naturaliser la douleur des femmes. Plusieurs études ont montré qu’à douleur égale déclarée aux urgences, les antalgiques sont moins systématiquement prescrits, moins rapidement et dans des posologies moindres, quand il s’agit de patientes.

Pourquoi la douleur des femmes est-elle moins bien prise en charge ? On considère que l’expérience douloureuse fait partie de la vie des femmes, depuis les douleurs de règles. Très tôt, elles apprennent qu’il est normal d’avoir mal, s’entendent dire que « ça passera » ou que « c’est dans la tête ». On va avoir tendance à penser qu’elles exagèrent, qu’elles sur-déclarent. D’autant plus pour les femmes racisées. L’ombre de l’hystérie plane toujours : on psychiatrise plus volontiers leur douleur. En France, la crise cardiaque d’une femme est prise en charge en moyenne trente minutes plus tard que celle de l’homme : habituée à la douleur et à sa minimisation, elle va mettre plus de temps à alerter les secours, et les médecins vont plus facilement attribuer cette douleur à de l’anxiété qu’à un infarctus. Cette situation est en partie héritière de conceptions passées, d’un discours déprécié sur le corps des femmes, considérées, déjà à l’époque d’Hippocrate, comme le « sexe faible ».

Vous déplorez que la médecine soit encore essentiellement une « affaire d’hommes »… La pratique et le savoir médical sont encore très largement androcentrés. Historiquement, la recherche s’est faite essentiellement sur des corps d’hommes. Le standard corporel, c’est le corps masculin, et le corps féminin


une différence à la norme. On adapte ensuite les soins, les médicaments et les posologies aux femmes. La médecine ne se demande pas : « En quoi les femmes et les hommes sont-ils différents ? » Mais : « En quoi les femmes diffèrentelles des hommes ? » Même lorsque le corps féminin est intégré aux recherches, beaucoup de médecins continuent à le percevoir comme un corps « compliqué », sur lequel il est difficile de mener des essais cliniques, du fait des cycles ou des hormones. En termes de santé, la femme reste la femelle de l’homme.

Comment y remédier ? Féminiser le corps médical ne suffit pas à changer les pratiques. La magistrature est féminine à plus de 80 %, mais le taux de condamnation des violences sexistes et sexuelles n’a pas particulièrement augmenté. L’enseignement s’est massivement féminisé, pourtant les orientations professionnelles et scolaires sont encore très genrées. Il faudrait que les professionnels de santé aient le temps de remettre en question les savoirs avec lesquels ils travaillent, c’est-à-dire de se demander : « Comment je sais ce que je sais ? Dans quel contexte socio-historique ces savoirs ont-ils émergé et qui les a construits ? » Mais comment prendre ce temps dans un système de santé débordé ?

•

1

Dans « Grossesse désirée, grossesse imposée : le vécu de la grossesse aux XVIIIe et XIXe siècles en France, dans les écrits féminins privés », Histoire, économie & société, 4 / 2009, 35-49.


« PORTER DE L’ATTENTION À LA FAUSSE COUCHE, C’EST PRENDRE EN CONSIDÉRATION TOUTES LES GROSSESSES » ENTRETIEN AVEC VICTORIA BROWNE

VICTORIA BROWNE est une philosophe féministe, enseignante-chercheuse au département Histoire, sciences politiques et relations internationales de l’université de Loughborough, au Royaume-Uni. Elle a lancé Feminist Miscarriage (« fausse couche féministe ») avec l’anthropologue Susie Kilshaw. Le projet, qui réunit des universitaires, des militant·es, des soignant·es, des artistes et des écrivain·es vise à faire évoluer le regard sur les arrêts naturels de grossesse.


« Avortement et fausse couche ont énormément en commun » Depuis combien de temps la philosophie s’intéresse-t-elle à la « fausse » couche ? Quand j’ai commencé mes recherches, il y a vingt ans, je me suis rendu compte de l’absence d’écrits féministes sur la question. Cela m’a semblé très étrange. Par les thèmes qu’il englobe – genres, normes sociales, relations entre les sexes, corps féminin – ce sujet aurait dû avoir toute sa place dans la pensée féministe. Pourtant, il faut attendre 2015 pour que paraissent les premiers écrits. Cette année-là, la journaliste et autrice1 canadienne Alexandra Kimball déplore dans un article : « J’errais dans mon salon, balayant du regard les étagères de ma bibliothèque pleine de Cixous, Butler ou Beauvoir2 et je me suis rendu compte que le féminisme n’avait rien à me dire. Tous ces écrits me parlaient d’agression sexuelle, d’avortement, de naissance, mais rien sur la fausse couche. » Avant le XXe siècle, l’idée d’une grossesse sans naissance n’existe tout simplement pas. Puis, la philosophie féministe va mettre « le corps qui accouche » au cœur de ses réflexions, mais en excluant les grossesses se terminant par des arrêts spontanés, qu’ils soient précoces ou tardifs. Depuis, ce thème a trouvé sa place dans la philosophie et la pensée féministe, même si beaucoup de travail reste à faire.

à la fausse couche, dire qu’elle peut provoquer un deuil, reconnaître de la valeur à ce qui a été perdu pourrait laisser entendre que toute grossesse qui ne produit pas de bébé est forcément tragique. Il ne faut pas sombrer dans la caricature, qui veut que les féministes considèrent l’embryon comme un simple « amas de cellules », mais on ne peut pas nier que les attaques répétées sur les droits reproductifs des femmes ont rendu – et rendent encore parfois – toute tentative de subtilité dangereuse. Pour ne pas céder de terrain aux politiques et discours antiavortement, qui constituent une tentative flagrante d’oppression et de contrôle du corps des femmes et de leurs vies reproductives, la philosophie féministe a toujours eu tendance à éliminer tout signe de valeur accordée à l’embryon ou au fœtus.

Vous prônez de déconnecter la grossesse de la naissance, que voulez-vous dire ? L’arrêt spontané de la grossesse est souvent pensé et traité séparément des autres issues possibles : naissance vivante, avortement, mortinaissance3, interruption médicale de grossesse. Cette distinction n’a pas beaucoup de sens. De très nombreuses personnes vont, au cours de leur vie, perdre une grossesse, parfois plusieurs, avorter et donner naissance à un ou des enfants. Déconnecter la grossesse de la naissance permet de briser la hiérarchie et les divisions présumées qui existeraient entre une fausse couche, une naissance ou un avortement. Et donc de construire des alliances intersectionnelles dans la lutte pour la justice et la liberté reproductive.

Pourquoi la pensée féministe a-t-elle mis tant de temps à s’emparer de ce sujet ? Les réticences tiennent à une peur, tangible et légitime, que cela puisse laisser de l’espace aux mouvements antiavortement. Donner de l’importance

Vous pointez les similarités qui existent entre tous les arrêts de grossesse. Avortement et fausse couche précoce ont énormément en commun. Chacun


à leur manière, ils engendrent une stigmatisation façonnée par des idées très conventionnelles sur la productivité et la valeur sociale que l’on peut résumer ainsi : il faudrait que les femmes soient mères. Perçues comme des échecs pour avoir dévié de ce qu’on estime être leur but naturel – fournir un bébé vivant – ces deux fins de grossesse sont très stigmatisées. Dans une logique productiviste, elles sont considérées comme inutiles car elles n’ont pas donné ce qu’on attendait d’elles et sont donc enveloppées de honte, de silence, de suspicion. Par ailleurs, séparer la fausse couche de l’avortement revient à continuer de traiter l’avortement comme une exception morale à mettre à l’écart, alors que la santé reproductive des femmes doit être traitée de façon globale.

En quoi le recul du droit à l’avortement affecte-t-il tous les arrêts de grossesse ? D’un point de vue physique et médical, l’avortement et les fausses couches sont traités avec les mêmes molécules, les mêmes techniques d’aspiration ou de curetage, les mêmes soins. Les menaces qui pèsent sur le droit à l’avortement affectent donc aussi l’accès aux traitements et aux soins pour les personnes qui font des arrêts de grossesse. De plus, la criminalisation de l’avortement – encore effective dans de nombreux pays – a des répercussions sur les personnes qui font des fausses couches. Il est en effet parfois difficile de déterminer si un arrêt de grossesse est le fait d’un avortement ou d’une fausse couche, ce qui rend suspect tous les arrêts de grossesse. Aux ÉtatsUnis notamment, des femmes qui font des fausses couches sont interpellées, interrogées, poursuivies, voire jetées en prison, car elles ne sont pas crues quand elles disent que la grossesse s’est arrêtée naturellement. Ce genre de loi et leurs conséquences affectent in fine toutes les grossesses.

Pourquoi ce lien est-il si difficile à faire ? L’avortement est souvent perçu comme la fin d’une grossesse non désirée, la fausse couche comme celle d’une grossesse voulue. Dans les faits, c’est plus complexe. Une fausse couche peut être bienvenue pour une personne qui ne souhaitait pas être enceinte. Et un avortement peut être vécu comme une perte. On voit toujours l’avortement comme un choix, mais ce n’est pas toujours le cas. On peut mettre un terme à une grossesse désirée pour tout un tas de raisons : financières, médicales, familiales, sentimentales, etc. Le fait que la fausse couche soit une fin de grossesse non choisie par nature met en lumière la contingence qui touche toutes les grossesses : les choix ne sont pas toujours possibles, et lorsqu’ils le sont, ils ne correspondront pas toujours avec la façon dont la grossesse se terminera. Porter de l’attention à la fausse couche, c’est interroger la valeur, le sens, voire l’importance d’une grossesse qui peut se terminer sans enfant ni choix. C’est prendre en considération toutes les grossesses, quelle que soit leur fin.

Vous souhaitez également que l’on cesse de regarder l’arrêt de grossesse uniquement de façon négative, pourquoi ? La fausse couche est constamment perçue et traitée comme une forme de perte, qui implique souffrance et deuil. Bien sûr, énormément de gens ressentent de la peine lorsqu’ils sont confrontés à la fausse couche, et il faut les soutenir et les accompagner. Il y a d’ailleurs encore beaucoup de progrès à faire là-dessus. Mais il faut aussi laisser de la place pour l’expression d’une palette d’émotions plus large, accepter que des personnes puissent être soulagées, ou vivre cela comme un événement insignifiant. Ce genre de ressenti a tendance à être dissous dans l’obligation de vivre la fausse couche comme une


perte. Certaines personnes peuvent en retirer de la confiance en elles. Beaucoup disent se sentir coupables, faillibles ou inutiles, d’autres relatent une forme d’empouvoirement dans la capacité de leur corps et de leur esprit à encaisser.

Il faut donc, selon vous, politiser les arrêts de grossesse ? Nous avons tendance à penser les fausses couches comme une expérience privée, personnelle – ce qu’elle est à bien des égards – mais nous négligeons souvent à quel point des structures de pouvoir plus larges ont un impact. Le projet Feminist Miscarriage promeut une approche intersectionnelle en prenant en compte le rôle de facteurs tels que les inégalités, la classe sociale ou l’origine ethnique sur le taux de fausses couches, la façon dont elles sont vécues, perçues et prises en charge. Les chiffres montrent, par exemple, que certains groupes sociaux y sont davantage sujets : les personnes non blanches, pauvres, qui vivent dans des logements insalubres… Une étude récente, menée aux ÉtatsUnis, au Royaume-Uni et dans des pays du nord de l’Europe, a montré que les personnes noires avaient 43 % de risque supplémentaire de faire une fausse couche. Quand on dépolitise la fausse couche, on ne voit pas ces tendances systémiques ni les inégalités de santé, notamment reproductive. De plus, dans nos pays façonnés par une certaine suprématie blanche et une idéologie capitaliste, la grossesse d’une personne blanche, riche et éduquée va avoir tendance à être perçue comme ayant plus de valeur que celle d’une adolescente ou d’une immigrée à faible revenu. Et plus la grossesse est valorisée, plus la fausse couche va être reconnue comme une perte importante. Si votre grossesse est stigmatisée, alors son arrêt n’entraînera pas le même niveau de compassion, voire ne sera pas considéré comme une perte.

Pour « réarmer démographiquement » la France, Emmanuel Macron prévoit d’écrire aux Français·es de 29 ans pour les « sensibiliser à la fertilité ». Ça vous inspire quoi ? De nombreuses personnes rencontrent des difficultés à tomber enceinte ou font des fausses couches multiples, parce qu’elles auraient « trop attendu ». Mais le système capitaliste et patriarcal dans lequel nous vivons dissuade les femmes de s’absenter du travail en les maintenant dans la précarité. Elles sont moins bien payées, travaillent plus pour gagner autant, ont moins de contrats fixes... L’impératif capitaliste à travailler, la valorisation des carrières font partie des raisons du recul de l’âge des grossesses. L’environnement ou les conditions de travail ont aussi des conséquences sur la fertilité et sur l’incidence des fausses couches. Écrire aux presque trentenaires pour leur dire de faire des enfants n’est pas une réponse. Le problème est plus large. Il est politique, social, économique, environnemental, comme la fausse couche. Pour s’attaquer au déclin de la fertilité et de la natalité, Emmanuel Macron devrait plutôt interroger le système capitaliste. Et je ne suis pas sûre que cela arrive de sitôt.

•

1 The Seed: Infertility Is a Feminist Issue, (« La Graine : L’infertilité est un thème féministe ») Coach House Book, 2019, non traduit.

Hélène Cixous, Judith Butler et Simone de Beauvoir sont des références dans les études de genre et le féminisme. 2

Naissance d’un bébé sans signe de vie ou mort fœtale à partir de 28 semaines de gestation. Il y a près de 2 millions de mortinaissances, chaque année, dans le monde, principalement en Afrique subsaharienne, selon l’OMS. 3


« BIOLOGIQUEMENT, SYMBOLIQUEMENT, POLITIQUEMENT, IL EXISTE UNE FAUSSE COUCHE MASCULINE » ENTRETIEN AVEC JONAS SCHNEITER

JONAS SCHNEITER est journaliste en Suisse et auteur du livre Les 20 questions sur la fertilité masculine que (presque) personne n’ose poser, paru aux éditions Favre, en avril 2026.


« L’homme peut-il faire une fausse couche ? » C’est une des questions que vous posez dans votre ouvrage sur l’infertilité. De prime abord, elle peut sembler un peu absurde… Bien sûr, la fausse couche se passe dans le corps de la femme. C’est elle qui saigne abondamment, elle qui subit les contractions, elle qui encaisse la douleur. Il y a quelque chose de provocateur pour un homme de dire : « J’ai fait une fausse couche. » Pourtant biologiquement, symboliquement, politiquement, je pense qu’il existe bien une fausse couche masculine. Et ce qui me semble absurde, c’est de reléguer l’homme au rang de simple spectateur.

« Aujourd’hui, aux urgences gynécologiques, un homme se sent un peu comme un végétarien dans une boucherie » En quoi une fausse couche peut-elle être physiologiquement masculine ? Quand il y a une fausse couche, les soignants se tournent systématiquement vers le ventre de la femme. On ne fait que très rarement d’investigations chez l’homme, qui aura parfois, si le couple subit des fausses couches multiples, droit à un spermogramme. On vérifie alors que ses spermatozoïdes sont suffisamment nombreux, et qu’ils bougent bien. Cela revient à considérer le spermatozoïde comme une espèce de livreur, dont le rôle s’arrête là. Personne ne s’intéresse au contenu

de ce qu’il a apporté, qui est pourtant… la moitié du patrimoine génétique. Un spermatozoïde peut très bien féconder un ovule avec un ADN défaillant et donc être à l’origine d’une anomalie génétique qui va provoquer l’arrêt de la grossesse. Mais l’idée que l’homme puisse être pour quelque chose dans la fausse couche semble quasiment inconcevable.

Ces « fausses couches masculines » concerneraient quelle proportion d’arrêts naturels de grossesse ? On sait que plus de 50 % des fausses couches sont dues à des anomalies génétiques. Il est donc légitime de penser que, dans ce cas de figure, l’homme en est à l’origine environ une fois sur deux, puisqu’il apporte la moitié du patrimoine génétique. Concernant l’autre partie des fausses couches – celles qui ne sont pas d’origine génétique –, difficile de donner des chiffres, car on manque d’études et de données sur les hommes. De toute façon, l’idée n’est pas de chercher un «coupable», mais de comprendre ce qui a pu causer une fausse couche pour, peut-être, en prévenir certaines.

Vous déplorez cette minimisation du rôle de l’homme… Ne pas regarder frontalement les problèmes de fertilité masculine n’est pas sans conséquences. Par exemple, on sait que le tabagisme est un facteur favorisant de la fausse couche. On explique aux femmes qui veulent avoir un enfant – et a fortiori quand elles subissent des fausses couches – qu’il faut qu’elles arrêtent de fumer. Mais on ne le dit presque jamais à leur partenaire, alors que le


tabagisme paternel est un coupable très probable de fausses couches. On regarde l’homme qui sort fumer sa cigarette sur la terrasse comme une espèce de héros moderne qui protège sa compagne, alors qu’en réalité, il est peut-être en train de flinguer ses spermatozoïdes. Il serait pourtant facile de dire aux hommes que l’arrêt du tabac dans la période où on essaye de procréer peut se révéler bénéfique. L’âge paternel est également un facteur favorisant de la fausse couche, mais on évoque toujours celui de la mère. Avec l’âge, le sperme se dégrade et l’ADN qu’il contient aussi. Mais jamais on ne parle aux hommes de la congélation de leurs spermatozoïdes, alors que celle des ovocytes est régulièrement abordée auprès des femmes de plus de 35 ans. On leur rebat les oreilles avec leur horloge biologique, alors que la nôtre tourne tout autant.

Et psychologiquement ? Actuellement, les hommes ne sont absolument pas pris en charge, que ce soit sur le plan physique ou psychologique. Très souvent, durant les consultations pour des fausses couches, les professionnels de santé ne s’adressent même pas aux conjoints. Pourtant, il me semble évident qu’ils souffrent aussi de la perte. Mais leur douleur est encore davantage impensée. On attend implicitement de l’homme qu’il soit le roc sur lequel la femme doit pouvoir s’appuyer. L’idée qu’il puisse également se sentir triste et coupable, qu’il a, lui aussi, besoin d’être rassuré, déculpabilisé et accompagné paraît inconcevable. Ce silence vient alourdir le tableau psychologique de l’homme dans ce moment-là, et le prive symboliquement d’une parole déjà particulièrement difficile à libérer.

Comment analysez-vous la place donnée à l’homme dans ces circonstances ? Aujourd’hui, physiquement, un homme qui va aux urgences gynécologiques, ou même dans un service de PMA, est un peu comme un végétarien qui entre dans une boucherie : il patiente dans les couloirs du pôle « mère-enfant », puis il entre en consultation. Là, généralement, il y a un bureau, sur lequel est posé un gros ordinateur, et deux chaises dont une est positionnée pile derrière l’écran. L’homme vient systématiquement se caser avec la tête derrière l’écran. Il est là, mais ne participe pas vraiment. L’environnement général lui fait comprendre qu’il n’est pas à sa place. Ce sont des petites choses inconscientes mais autant de petits indices qui l’incitent à penser qu’il n’est pas au bon endroit. C’est très politique, en réalité. Mis bout à bout, ces éléments rappellent que la société estime qu’il en va de la responsabilité féminine d’avoir un enfant. Les inégalités commencent dès le moment de la conception – ou des difficultés de conception. L’exclusion des hommes de la fausse couche est une manifestation supplémentaire du patriarcat de nos sociétés.

•


PAROLES D’HOMMES


LAURENT WATIEZ 61 ans, journaliste et auteur

« Notre première fausse couche m’a vraiment figé. J’avais déjà trois enfants : deux très grands d’une précédente union et, avec ma compagne actuelle, un petit garçon qui avait mis du temps à arriver. La deuxième grossesse se fait attendre aussi, plus encore que la précédente. Je sais que je suis âgé et on a également dit à ma compagne qu’à 35 ans passés, il ne faut pas traîner. On lui parle de son horloge biologique, de

« Je me sens très impuissant face à sa souffrance physique » fertilité, mais pas de fausse couche. On craint de ne pas y parvenir, mais un test positif vient enfin nous contredire. On se rend chez la sage-femme. Elle met un stéthoscope sur le ventre de ma compagne et dit qu’elle entend un cœur qui bat : la grossesse est confirmée. On prend tranquillement rendez-vous pour une échographie, à laquelle on se rend heureux et pleins de confiance. Et là, c’est la douche froide. La sage-femme nous dit : “Il n’y a rien.” Je le vis vraiment très mal. Je m’attends à entendre un cœur qui bat, à ce qu’une

nouvelle aventure commence. Le souvenir des échographies de la grossesse précédente est encore très vivace : le son du cœur qui résonne pour la première fois. Et non, c’est un œuf clair. “Il n’y a rien.” J’ai l’impression qu’elle nous dit qu’on a entendu des voix. Je me suis rendu compte que mon information sur les fausses couches était vraiment très faible, je connaissais le terme, mais, en pratique, je ne savais rien. J’ignorais notamment tout de leur fréquence. La deuxième fois, on passe la première échographie, tout va bien. Je pars quelques jours avec mon frère. Un soir, je reçois le coup de fil d’un ami : “Il faut que tu rentres d’urgence.” Ma compagne a perdu beaucoup de sang, connaissance… et la grossesse. Je suis au fin fond de l’Ardèche, il fait beau, c’est la fin de l’été. Elle est dans un camion de pompiers à Paris, en route pour l’hôpital. Je ne suis pas là et c’est très difficile. Je me fais beaucoup de soucis pour sa santé physique et morale. Je sais qu’elle a mal, qu’elle a eu peur, qu’elle était seule avec notre fils. Je ne suis pas à ma place. À mon retour, on est sous le choc. Je commence à penser qu’on est maudits. On est dans le même désarroi moral, c’est un monde qui s’effondre, une perspective qui s’évanouit et que je vis aussi douloureusement qu’elle, mais pas dans ma chair. Je me sens très

impuissant face à sa souffrance physique. Comme quand on voit quelqu’un qui fait une énorme chute et se blesse : on peut l’aider à se relever, mais pas souffrir à sa place. On est vraiment décidés à donner un petit frère ou une petite sœur à notre aîné, alors on insiste, sans trop en discuter, pour ne pas laisser s’installer le doute. Et ça finit par marcher. Mais la grossesse qui suit, on la vit dans l’angoisse, surtout durant les trois premiers mois. Il a fallu que j’attende mon quatrième enfant pour comprendre que tout pouvait s’arrêter. Ça a laissé une trace en moi. Ma nièce a fait une baby shower à cinq mois de grossesse : une grande fête avec des ballons sur les portes, plein d’amis, un jeu de piste, des énigmes pour nous faire deviner le prénom. Et, moi, je ne pouvais pas m’empêcher de penser : “J’espère qu’il n’y aura pas de souci.” »

•


MEHDI DJAADI 39 ans, comédien et auteur du spectacle « Couleur Framboise »

« J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans une extrême solitude » « Avec ma compagne, nous avions un très fort désir de parentalité. Mais nous nous sommes rapidement heurtés à un problème de fertilité. Un an d’essai, aucune grossesse. Quand ça a fini par marcher, jamais je ne me suis dit que ça pouvait s’arrêter, et aucun médecin n’a évoqué le risque. J’avais tant d’espoir que notre premier arrêt de grossesse a représenté une désillusion à la hauteur de l’illusion : un énorme coup de massue. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans une extrême solitude. J’ai pris le tabou de plein fouet : en famille, dans la société, on n’en parle nulle part. Et ce silence, j’ai la sensation qu’il est encore plus grand pour les hommes. Parce qu’on n’est pas censé exprimer nos émotions. Et puis je n’avais rien porté, donc j’avais moins de légitimité à exprimer ma perte. Je suis catholique et il a fallu que je conjugue ma foi

avec un discours médical parfois très froid. La médecine nous dit, sûrement à raison, qu’avant trois mois, ce n’est pas tout à fait de la vie. Mais au vu de mes croyances, j’ai considéré cet embryon comme mon enfant dès la fécondation. J’ai eu ce deuil à faire. Sans trouver d’espace pour l’exprimer. On dit toujours qu’on n’oublie jamais ses premières fois. Lors de la deuxième grossesse, tout mon être était empreint de ce qu’on avait vécu : une forte appréhension, mais aussi un désir encore plus grand. Durant la neuvième semaine, une nuit, j’ai entendu un cri de douleur qui venait de la salle de bains –il résonne encore dans ma tête– j’ai ouvert la porte et vu du sang partout, ma femme souffrait, sans que je puisse la rejoindre dans son traumatisme physique. Les femmes vont chez le gynécologue dès qu’elles ont 14 ou 15 ans. Nous, sauf problème, on ne voit jamais un médecin. Notre santé reproductive n’est jamais abordée à l’adolescence, si ce n’est pour nous dire qu’il faut se protéger pour ne pas avoir d’enfant. Notre sexualité ne tourne qu’autour de la performance : la taille du pénis et la durée du rapport. On ne l’imagine jamais comme faillible. Quand on ne réussit pas à avoir d’enfant, on se sent contre-performant. Ce qui est d’autant plus difficile

que notre vie sexuelle ne tournait plus qu’autour de ça. On observait les cycles de ma femme, l’état de sa glaire vaginale, on avait un système de gommettes en fonction. Il y avait des spermogrammes, des prises de sang : c’est très invasif. Et ça laisse peu de place au désir. Notre vie sexuelle et affective était tendue vers ce projet. Entre nous, il n’y avait plus que des gommettes, des silences et des larmes. Après la troisième grossesse arrêtée, j’ai ressenti une grande culpabilité, car mes spermogrammes n’étaient vraiment pas bons. Je me suis dit que nous n’étions peutêtre pas compatibles. J’avais peur qu’elle me quitte. J’ai eu un besoin d’affirmer ce que je pensais être à l’époque ma virilité. Je cherchais dans le regard d’autres femmes une valorisation. On ne m’a pas proposé de soutien psychologique et je n’ai même pas envisagé cette possibilité. Marcher a été ma thérapie. Et écrire mon spectacle « Couleur Framboise », dont le titre évoque la couleur du sang des fausses couches. Je voulais relire ma propre histoire, mettre de la distance, de l’humour sur ces moments dramatiques, qui m’ont profondément changé. »

•


ALBERTO AMO GARCIA 46 ans, chercheur

« Cet aspect du chemin vers la parentalité n’existe pas dans le discours dominant » « Nous avons vécu trois arrêts de grossesse. Et je crois que je n’ai pas été vraiment capable de prendre la mesure de ce que cela signifiait pour ma compagne. Lors du premier, nous n’avions pas encore d’enfant, elle s’est mise à saigner, toute seule, à la maison. Ça l’a profondément marquée, elle l’a vécu comme une sorte d’échec. Mais je ne l’ai compris que bien plus tard. Le deuxième arrêt, alors que nous étions déjà parents, a été détecté lors de l’échographie des trois mois : “Le cœur ne bat pas.” Nous avions déjà annoncé à nos proches une naissance à venir. La sage-femme nous a dit qu’il fallait attendre que le corps expulse la grossesse. Durant dix jours, ma compagne a vécu avec cet embryon mort. Mais, là encore, je n’ai pris mesure ni de sa souffrance physique ni du traumatisme de sentir s’en aller les signes de la grossesse avec l’embryon toujours en elle. Elle a commencé à s’inquiéter sur notre fertilité. Moi, je ne voyais pas le problème, la conception fonctionnait. À la grossesse suivante, le cœur battait à l’échographie, mais pas au

rythme attendu. Une fois de plus, il a fallu attendre plusieurs jours avant que le cœur s’arrête. Ma compagne a fait une hémorragie et a été hospitalisée. Quelque temps plus tard, nous avons fini par avoir notre deuxième enfant, mais cela m’a fait prendre conscience que la maternité est bien souvent une expérience coûteuse et épuisante. Quand nous avons traversé cela, j’ai pensé : “Ah, ce genre de choses peut arriver ?” Et puis je me suis vite rendu compte qu’en fait, elles arrivent très souvent. La maternité est dépeinte de manière très idéalisée. Cet aspect difficile du chemin vers la parentalité n’existe pas dans le discours dominant. C’est un silence intériorisé, une autocensure peut-être, face à un sentiment d’échec. Dans tout cela, nous avons été bien accompagnés, par une sage-femme qui a fait tout ce qu’il fallait. Des annonces correctes, précises, détaillées et vraiment pleines d’humanité. J’ai l’impression que cela a rendu l’événement moins difficile, en tout cas pour moi. Toutefois, je regrette de ne pas avoir su être

plus attentif à la transformation physique, voire à l’épreuve, que ma compagne traversait dès les débuts de grossesse. Je crois que j’en avais une analyse bien trop rationnelle, sans l’empathie que j’aurais dû ressentir. Le corps mort en elle, le changement hormonal brutal dans un sens puis dans l’autre, le sang, la douleur, l’annonce technique sur un écran d’échographie… La grossesse et son arrêt sont un processus physique très lourd. Quand on ne le vit pas dans son corps, c’est particulièrement difficile à appréhender. »

•


ET AILLEURS ?

La lourde facture états-unienne Aux États-Unis, une personne ne bénéficiant d’aucune couverture santé débourse, en moyenne, entre 4 000 et 9 000 dollars pour le traitement médical d’un arrêt naturel de grossesse, selon les données collectées, en 2015, par le National Health Law Program, une ONG de défense des droits pour la santé des plus démunis. Pour les personnes couvertes par une mutuelle, ce coût reste en moyenne de 450 à 1 200 dollars. En mars 2026, l’actrice et influenceuse américaine India Batson a rendu public, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le coût de la prise en charge de ses trois arrêts de grossesse, factures à l’appui : 101 560,98 dollars.

L’ardoise britannique à un milliard Des recherches publiées en 2021 par le Tommy’s National Center for Miscarriage Research, un organisme britannique caritatif de recherche sur les arrêts naturels de grossesse, suggèrent que leur prise en charge s’élève chaque année à au moins 471 millions de livres sterling au Royaume-Uni. Ce chiffre ne prend en compte que les traitements médicaux directs, auxquels s’ajoute le manque à gagner en productivité. Les scientifiques estiment qu’il dépasserait le milliard de livres annuel s’il prenait en compte la santé physique, mentale et reproductive sur le long terme.

Au Salvador, les pires des criminelles Trente ans de prison : c’est la peine prononcée, en mai 2022, contre une Salvadorienne qui avait appelé les secours à la suite de saignements. Deux mois plus tard, une autre femme a vécu le même enfer judiciaire : elle aussi victime d’un arrêt de grossesse spontané, elle s’est vue condamnée à cinquante ans de prison. La première avait été dénoncée par le personnel soignant, la seconde par sa propre famille : toutes deux ont été condamnées pour « homicide aggravé ». Elles ont rejoint la dizaine d’autres Salvadoriennes déjà incarcérées dans les mêmes circonstances. Cet État d’Amérique centrale fait partie des 21 pays du monde qui interdisent totalement l’avortement. En novembre 2021, la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), dont les décisions sont contraignantes, avait émis un jugement obligeant le Salvador à cesser de criminaliser les femmes victimes d’urgences obstétriques.


Avortement illégal, arrêt de grossesse suspect Depuis que la Cour suprême états-unienne a annulé, en 2022, l’arrêt Roe vs Wade, qui garantissait le droit à l’avortement, les poursuites visant des femmes ayant perdu leur fœtus ou leur bébé se multiplient à travers le pays. Dans la vingtaine d’États interdisant l’IVG, chaque arrêt de grossesse peut être suspecté de dissimuler un avortement clandestin. L’ONG Pregnancy Justice estime qu’au moins une quarantaine de femmes ont été poursuivies durant les deux premières années post-Roe vs Wade : « Des femmes qui font des fausses couches chez elles aux toilettes sont soupçonnées d’avoir avorté, arrêtées et criminalisées ». Le concept de fetal personhood (personnalité juridique du fœtus, en français) donne les mêmes droits qu’une personne à un fœtus, voire à un embryon.

La Belgique à l’étude La Belgique flamande a lancé en 2024 Invisible Loss, la première grande étude sur la perte précoce de grossesse. Toujours en cours (elle se termine en 2026), ses résultats préliminaires, relayés par le quotidien Le Soir, indiquent que sur les 700 premières personnes interrogées (femmes et partenaires) ayant vécu une fausse couche précoce, 4,4 % seulement sont en bonne santé mentale. En moyenne, les personnes interrogées se sont absentées douze jours du travail – mais nombre d’entre elles n’ont pas pris un seul jour de congé. En Belgique, seuls les fonctionnaires fédéraux bénéficient, depuis 2024, de deux jours de « congé de circonstance » pour les deux parents, quelle que soit la durée de la grossesse. Mais rien pour le secteur privé ni pour les indépendant·es.

Permis de prendre congé Royaume-Uni : l’enjeu du souvenir En Écosse, les personnes qui le souhaitent peuvent faire figurer leur grossesse perdue avant 24 semaines au Memorial Book of Pregnancy and Baby Loss, un registre commémoratif officiel. Cette « possibilité de reconnaissance et de réconfort pour les personnes qui souhaitent laisser une trace officielle de leur perte », explique le site du gouvernement, est accessible aux pertes récentes mais aussi de manière rétroactive. Dans l’ensemble du Royaume-Uni, un certificat peut être remis sur demande aux femmes et à leur partenaire pour les pertes ayant lieu avant 24 semaines de gestation.

Dans le monde, à peine une dizaine de pays prévoient une forme de congé à la suite d’un arrêt naturel de grossesse précoce. En 2021, la Nouvelle-Zélande et l’Australie ont instauré un congé payé de respectivement trois et deux jours, pour la femme et son ou sa partenaire. En Corée du Sud, la durée de ce congé, créé en 2012, a été porté à dix jours en 2025, mais il est réservé à la femme. Idem en Chine, où elles peuvent prétendre à quinze jours ; et même jusqu’à six semaines en Inde, une durée presque jamais appliquée dans les faits. Ailleurs dans le monde, des congés sont parfois possibles mais non rémunérés : trois semaines au Québec, une petite semaine à Taïwan. Des congés « de deuil » sont à l’étude en Catalogne ou au Royaume-Uni.


POUR ALLER PLUS LOIN

À lire

À écouter

Un si gros ventre, expériences vécues du corps enceint, de Camille FroidevauxMetterie,

Comme une graine. Raconter la grossesse arrêtée, de Mégane Achèche et Anna Lentzner,

Éditions Stock, 2023 Éditions Points féministe, 2025

Un livre à destination des enfants. Édité par le CHU de Besançon, 2026

Enceinte tout est possible, de Renée Greusard,

Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ?, de Muriel Salle et Catherine Vidal,

Flore et les fausses couches, Bliss, épisode 4, 57 min, 2018

Fausses couches, traumatismes minimisés, Le podcast des Maternelles, de Benjamin Muller, 44 min

Éditions J-C Lattès, 2016

Trois mois sous silence. Le tabou de la condition des femmes en début de grossesse, de Judith Aquien, Éditions Payot, 2021

Une fausse couche comme les autres, de Sandra Lorenzo et Mathilde Lemiesle,

Éditions Belin, 2017

Le Monde, 29 min, 2024

Les Négligées. Enquête au cœur du business de la santé des femmes, de Marie-Morgane Le Moël et Solenne Le Hen, Éditions HarperCollins, 2025

Éditions First, 2022

Ce sera pour la prochaine fois, de Cléa Favre et Kalina Anguelova,

À voir

Mes presques riens, de Mathilde Lemiesle,

Et si on s’écoutait, Épisode 2 : « Allez, vous en ferez un autre ! », un courtmétrage de Niels Tavernier,

Éditions Lapin, 2021

2020

Fausse couche, vraie question, de Mathilde Lemiesle,

Nos petites bulles, Un documentaire de Victor Desmettre,

Éditions Glénat, 2025

France Télévisions, 52 min, 2025

Éditions Favre, 2022

Début de grossesse et fausse couche : pourquoi tant de silences ? Épisode 2 du Podcast (In)fertile, de Joséfa Lopez,

C’est déjà maintenant qu’on se quitte : récit d’une fausse couche, de Anna Lentzner,

Couleur Framboise Un spectacle seul en scène de Mehdi Djaadi,

Éditions Les Insolentes, 2024

2025


MERCI

À Ninon et Pablo d’avoir accepté mes absences (et d’avoir fait de chaque retour une fête). Merci de me rappeler, chaque jour par votre simple présence, la chance que j’ai. À Pierre de m’avoir soutenue (et supportée), d’être toujours plus fort que mes doutes et d’avoir ri quand j’ai dit que je n’y arriverai jamais. Ce livre n’existerait pas sans toi. À ma famille aimante et foutraque. Maman, merci de m’avoir dit : « La prochaine fois, c’est la bonne. » Ça n’avait aucun sens, mais je t’ai crue. Et, comme d’habitude, tu avais raison. À Polin et à Mimousse, mes drôles de bonnes fées. À mes ami·es, j’ai la chance infinie que vous soyez bien trop nombreux et nombreuses pour être tous·tes nommé·es ici. A la familia española por el apoyo constante y los Gif absurdos. Os echo de menos, siempre. À celles et ceux qui m’ont confié leur histoire. Je vous souhaite le meilleur pour la suite, quelle qu’elle soit. Aux professionnel·les de santé et aux expert·es qui m’ont accordé du temps. Aux soignant·es de l’hôpital public qui font un travail formidable dans des conditions difficiles. À mes relecteur·ices de la première heure : Alexia, Delphine, Laurie, Laurence, Polin et Seb. Aux membres de la Rumeur pour l’écoute et le chocolat : pas sûre de pouvoir vous rendre un jour toute l’écoute et le chocolat. À Aliénor et ses post-it. À Haydée d’être qui elle est. À Amélie Mougey pour l’impulsion (et le reste). À Nolwenn et Myriam pour les contacts.. À l’inconnue qui m’a prise dans ses bras aux urgences, une nuit de février 2022. Et à toi, Manon, merci d’avoir rendu simple, et souvent drôle, ce qui pour moi était si compliqué, merci pour ton écoute sincère, tes questions surprenantes et ta finesse, merci de m’avoir encouragée par le dessin à montrer certaines choses et à en taire d’autres, merci pour les débriefings téléphoniques hilarants et d’avoir été ma coach durant ces longs mois, merci pour ton souci du détail permanent et ta patience de moine bouddhiste, merci pour ton rire et ton talent. Et, surtout, merci d’être entrée dans ma vie. J’ai beaucoup de chance d’être ton premier album (m’oublie pas quand tu seras une star de la bédé et que t’auras une piscine).

Camille À l’équipe de La Revue Dessinée pour le chemin parcouru ensemble, merci d’avoir fait grandir mon dessin, merci pour la confiance. Et merci d’être de chouettes collègues. À Sylvain de m’avoir fait confiance pour mon premier album. À Franck d’y avoir cru depuis le début. À Cat et à Emma pour leurs conseils et parce qu’elles répondent toujours au téléphone quand j’ai des inquiétudes. À Aurélien pour ses conseils et ses retours, ses petits plats et sa patience, son écoute et sa douceur. À Emma, Océane, Éliane, Camille, Viola et Charlotte pour leurs encouragements, leurs louanges, leurs retours, leur patience, leur présence. À ma famille d’être toujours derrière moi. À ma mère pour ne m’avoir jamais rien caché et pour l’abonnement familial de streaming de musique qu’elle paie encore. Du coup merci à Sabrina, Miki, PinkPantheress, Doja, Olivia, Headache et j’en passe… d’avoir accompagné toutes mes heures de travail. À ma sage-femme et ma gynéco d’avoir accepté que je prenne des photos et des vidéos dans leur cabinet. Aux soignant·es qui ont accepté de me faire rentrer dans leur monde pour mieux le reproduire en dessin. Et, bien sûr, merci à Camille pour cette aventure, de m’avoir donné ta confiance pour illustrer une part si sensible et touchante de ta vie, et pour l’opportunité de travailler sur ce sujet important et pourtant communément tu. C’est grâce à ce genre de projet que mon travail, ma pratique, mon dessin trouvent leur sens. Merci de m’avoir offert ça. Merci aussi pour les messages adorables à toute heure du jour et de la nuit, pour les cafés, les verres de vin et l’amour que tu distribues partout où tu vas. Merci d’être la personne merveilleuse que tu es. Je suis fière d’avoir réalisé ce livre avec toi, je suis fière de notre œuvre.

Manon Camille et Manon remercient chaleureusement les équipes et ami·es de La Revue Dessinée et de Casterman. Dans le désordre et de façon non exhaustive : Morgan Di Salvia, Sylvain Ricard, Marie Croonenborghs, Baptiste Bouthier, Alexia Eychenne, Lizo Hervy Marquer, Elhadi Yazi, Nathalie Rocher, Cat Gabillon, Laurence Fredet, Kathy Degreef, Sixtine Bossu, Marie Le Flahec.


Page 38 : couverture du livre Le Loup en slip, de Paul Cauuet, Wilfrid Lupano et Mayana Itoïz (Éditions Dargaud, 2016). Reproduite avec autorisation. Page 42 : couverture du livre Trois mois sous silence. Le tabou de la condition des femmes en début de grossesse, de Judith Aquien (Éditions Payot, 2021). Reproduite avec autorisation. Page 45 : couverture du livre Un si gros ventre. Expériences vécues du corps enceint, de Camille Froidevaux-Metterie (Éditions Stock, 2023 – Éditions Point féministe, 2025). Reproduite avec autorisation. Page 47 : Il ne faut jamais secouer un bébé, de Philippe Geluck (affiche de prévention réalisée pour la campagne de l’ONE en collaboration avec l’association La Braise, 2008). Reproduite avec autorisation.

www.casterman.com Casterman – Rue Haute 139 – 1000 Bruxelles – Belgique securitedesproduits3@madrigall.fr

www.larevuedessinee.fr La Revue Dessinée – 46 rue de Provence – 75009 Paris – France Éditeur·ices : Baptiste Bouthier, Morgan Di Salvia, Alexia Eychenne, Sylvain Ricard Chef·fe d’édition : Lizo Hervy-Marquer ISBN : 978-2-203-29797-5 N° d’édition : L.10EBBN004013.N001 © 2026 La Revue Dessinée / Casterman Conception graphique : Studio Casterman BD Tous droits réservés pour tous pays. Il est strictement interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie ou numérisation) partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

Achevé d’imprimer en juillet 2026 par Pollina (Zone industrielle de Chasnais, 85407 Luçon Cedex, France) sur du papier Selena PEFC. Ce papier est composé de fibres naturelles, renouvelables, recyclables et fabriquées à partir de bois provenant de forêts gérées durablement.

Dépôt légal : septembre 2026 ; D.2026/0053/153


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
9782203297975_UNE GROSSESSE SUR QUATRE - ENQUETE SUR LE VRAI TABOU DE LA FAUSSE COUCHE_C_300 2 by La Revue Dessinée, TOPO - Issuu