Skip to main content

Maternités, archéologie de la figure maternelle

Page 1


CHERCHER LES TRACES

Nous naissons toutes et tous d’une femme. Acte aussi ordinaire qu’événement unique, les femmes portent en leur chair la capacité à être enceinte, à créer à l’intérieur d’elles un nouvel être et à le mettre au monde. Cette aptitude confère à la femme un rôle bien spécifique dans les sociétés humaines, entre sphère intime et publique, entre puissance et soumission, entre mythes et réalités.

La mère est, jusqu’à sa mort et parfois bien au-delà, inscrite dans une histoire qui la transcende. Les politiques publiques, parce qu’elles organisent le vivre-ensemble, ont de tout temps joué un rôle majeur dans le champ de la maternité. Politiques natalistes, contrôle des naissances, soins apportés aux mères et aux enfants, suivi des progrès scientifiques et prise en compte des inégalités entre les hommes et les femmes ; les pouvoirs publics se sont attachés à accompagner les évolutions, voire les révolutions qui permettent aujourd’hui en France de faire de la maternité un choix.

Ces sujets de société très actuels, le Chronographe les appréhende en croisant les regards de la science, de l’histoire et de l’art. Avec l’exposition Maternités, archéologie de la figure maternelle (10 avril 202610 janvier 2027), le Chronographe propose de redécouvrir des histoires oubliées, de chercher les traces archéologiques de la maternité, ou plutôt des maternités, en invitant les visiteuses et visiteurs à s’interroger, notamment par le biais de dispositifs de médiation comme les Questions de science, et en proposant une ouverture contemporaine. Expérimenter par l’archéologie, telle est l’ambition que porte le Chronographe auprès de tous les publics.

La publication qui prolonge l’expérience de l’exposition allie des textes scientifiques, historiques et philosophiques. Les autrices et les auteurs de ces pages partagent leurs réflexions, leurs recherches.

Au-delà d’une vision chronologique de l’histoire des maternités, ce sont autant de « fenêtres ouvertes » sur les époques, les pensées et les traces laissées par la figure maternelle qui sont proposées.

« L’histoire des mères et de la maternité est celle d’une transmission, de moins en moins passive, de plus en plus lucide, de plus en plus responsable », nous rappelle Yvonne Knibiehler (1922-2025), historienne et pionnière de l’histoire de la maternité en Occident.

Les « maternités » sont une aventure en perpétuelle construction.

La présiDence De nantes métropoLe

L’exposition Maternités, archéologie de la figure maternelle, présentée au Chronographe, pose un regard nouveau sur un événement partagé par l’ensemble de la communauté des humains : la naissance.

L’archéologie préventive et ses centaines de fouilles ont mis en lumière les traces matérielles qui témoignent, de la Préhistoire à nos jours, de l’espérance ou de la crainte d’une grossesse, de la naissance, des soins accordés au nouveau-né comme de la mortalité en couches ou du deuil périnatal.

C’est un univers familial, décliné au féminin, que nous révèle ici l’archéologie. De la Vénus paléolithique d’Amiens, au hochet musical du xixe siècle d’Angers, en passant par l’incroyable viatique antique de l’enfant d’Aulnat, les archéologues de l’Inrap dévoilent, au gré de leurs découvertes, la place qu’occupent la maternité et l’enfance dans toutes les sociétés. L’étude des squelettes, complétée par celle des maladies anciennes, la paléogénétique et les analyses isotopiques permettent de rendre compte des bouleversements que sont l’accouchement, la mortalité en couches et la mortalité infantile. Le lien mère-enfant et l’attachement au-delà de la mort sont perceptibles dans la mise en œuvre de rituels funéraires qui s’affranchissent des préconisations religieuses pour offrir un au-delà accueillant, faute d’une vie en bonne santé.

À travers cette exposition ambitieuse et cette publication, l’Inrap est heureux de poursuivre le partenariat engagé avec le Chronographe depuis son ouverture en 2017, et plus largement avec Nantes Métropole et sa Direction du patrimoine et de l’archéologie, afin de diffuser largement les dernières découvertes et avancées de l’archéologie.

« Nous fouillons, c’est votre histoire ! » : la devise de l’Inrap est portée haut à l’occasion de cette exposition et du catalogue qui l’accompagne. Je félicite le très important travail de commissariat scientifique réalisé par Valérie Delattre, anthropologue à l’Inrap, et Cécile de Collasson, conservatrice du patrimoine.

Dominique Garcia

Président de l’Inrap et professeur des universités

SOMMAIRE MATERNITÉS, ARCHÉOLOGIE DE LA FIGURE

MATERNELLE

ÉDITORIAUX

Nantes Métropole

Inrap

Avant-propos

Cécile de Collasson

Valérie Delattre

LE CORPS MATERNEL

« Vénus » : représentations et symboles du corps féminin au Paléolithique

Claudine Cohen

La Dame d’Amiens

Clément Paris

La fabrique de l’enfant dans le sang menstruel au Moyen Âge

Nadia Pla

Les ex-voto dédiés à la fécondité et à la maternité

Stéphanie Raux

La Dame au torque de Beaupréau (Maine-et-Loire)

Sandrine Linger-Riquier

Les plantes des femmes

Delphine Barbier-Pain

AUTOUR DE L'ACCOUCHEMENT

Naître à l’époque romaine Véronique Dasen

La naissance. Des présences féminines surnaturelles Véronique Dasen

Le statut de la sage-femme à la fin du Moyen Âge

Julie Pilorget

Un soin gynécologique du second âge du fer : le pessaire de Saint-Léonard (Marne)

Denis Bouquin

Sidonie Bündgen

Mourir en couches

Valérie Delattre

PRENDRE SOIN DU BÉBÉ

L’amulette et l’enfant

Stéphanie Raux

Nourrir l’enfance au Néolithique : les traces invisibles du sevrage dans les os et les dents

Christina Cheung

Aline Thomas

Estelle Herrscher

Des biberons pour signaler la mort en couches ?

Sandra Jaeggi-Richoz

Jouets sonores et hochets

Mélissa Tirel

Une émouvante sépulture d’enfant sous l’aéroport de Clermont-Ferrand

Ivy Thomson

Laurence Lautier

L’enchystrisme

Mélissa Tirel

Le drame des enfants mort-nés

Jacques Gélis

DESTINS DE MÈRES

Patrilocalité et exogamie féminine, exemple néolithique à Gurgy « Les Noisats » (Bassin parisien)

Maïté Rivollat

Stéphane Rottier

Iulia Mammaea : un modèle maternel pour les régentes du royaume de France

Estelle Berlaire-Gues

Une histoire de transmissions

Céline Bon

ÉPILOGUE

Le corps maternel, lieu du savoir des femmes

Camille Froidevaux-Metterie

Le corps maternel

Motif de femme enceinte, Grotte de la Marche, Lussac-les-Châteaux (Vienne), Paléolithique supérieur, 12 200 avant notre ère. D’après les relevés de Jean Airvaux, préhistorien, spécialiste de l’art paléolithique.

« Vénus » : représentations et symboles du corps féminin au Paléolithique

cLauDine cohen

Philosophe, historienne des sciences, directrice d’études à l’EHESS Membre du Centre de recherches sur les arts et le langage (CRAL)

Scène à deux personnages, Abri de Laussel, Paléolithique supérieur, 27 000-22 000 ans avant notre ère. Musée d’Aquitaine. © Ville de Bordeaux.

Des corps sans tête, aux bras et aux jambes minuscules, aux parties centrales – ventre, seins, postérieur, vulve – extraordinairement développées : telles nous apparaissent les plus anciennes représentations féminines connues, datées des temps glaciaires du Paléolithique supérieur où les Sapiens vivaient de chasse et de cueillette.

À ces étranges figures dessinées, peintes ou gravées sur les parois des grottes, sculptées dans l’ivoire, le jaspe ou la pierre calcaire, les premiers découvreurs ont donné, non sans ironie, le nom de « Vénus », en référence à la statuaire grecque et romaine, mais aussi en écho à la fascination trouble qu’exerça en France la « Vénus Hottentote », Saartjie Bartmann (1788-1815). Cette jeune femme boshimane ramenée d’Afrique en Angleterre en 1810 fut montrée dans les foires puis examinée par de savants anatomistes pendant sa courte vie, et disséquée par Cuvier après sa mort : elle intriguait par sa « stéatopygie » (hypertrophie graisseuse des fesses), et surtout par une particularité anatomique de son sexe, « le tablier » (allongement des petites lèvres de la vulve), caractéristiques qu’on crut retrouver dans la proéminence des fesses et le dessin de la vulve des figurines paléolithiques.

Dès ses origines, à l’Aurignacien (44 000 à 31 000 avant notre ère), l’art paléolithique donne une place aux figures féminines. La Vénus de Hohle Fels, la plus ancienne de toutes, est une petite statuette sculptée dans l’ivoire trouvée dans le Jura souabe en Allemagne : corps nu aux seins énormes et à la vulve démesurée, aux bras et aux jambes réduits, tandis que la tête est remplacée par un anneau. La plus ancienne grotte ornée connue, la grotte Chauvet, livre à côté des thèmes habituels du bestiaire des symboles et des images évoquant les formes féminines. Au plus profond de la grotte, un corps de femme est peint sur une stalactite : hanches rondes, jambes terminées en fuseau, large triangle du sexe à la pilosité noire et vulve creusée de 4 cm, et qui constituent comme une « matrice » des thèmes que l’on retrouvera, inlassablement répétés, tout au long du Gravettien (29 000 à 22 000 avant notre ère). C’est la Vénus de Lespugue, sculptée dans l’ivoire, exhumée dans la grotte des Rideaux en Haute-Garonne ; ce sont les statuettes trouvées à Dolní Věstonice en Moravie, à Avdeevo et à Kostienki dans la plaine

russe ; ce sont les profils de femmes peints à l’ocre rouge sur la paroi de la grotte du Pech-Merle – silhouettes penchées en avant, réduites à la proéminence des fesses et des seins. Au Magdalénien, les représentations sont plus diverses dans leurs styles : corps gracile de la « Vénus impudique » de Laugerie-Basse, près des Eyzies ; formes élégantes et lascives des « Trois Grâces » sculptées en bas-relief sur la paroi de l’abri d’Angles-sur-l’Anglin ; silhouettes gravées de la Magdelaine à la pose alanguie ; profils stylisés taillés dans le jais des figurines de Neuchâtel ou encore silhouettes réduites à quelques tracés géométriques presque abstraits, soulignant les courbes des fesses et des seins ; des « danseuses » gravées sur les plaques de schistes de Gönnersdorf en Allemagne. On trouve aussi, à toutes les époques du Paléolithique supérieur, des vulves schématiques dessinées, peintes ou gravées sur les parois ou les objets.

Beaucoup de ces femmes sont sans regard : la tête est à peine figurée, amincie et réduite à un triangle, ou au contraire énorme et globuleuse, recouverte d’un quadrillage qui en souligne l’abstraction.

Ces croisillons, que l’on retrouve dans toute l’Europe paléolithique, symbolisent peutêtre une coiffure soigneusement ordonnée, parfois figurée de façon plus explicite comme une résille, des nattes ou des boucles.

La fabrique de l’enfant dans le sang menstruel au Moyen Âge

naDia pLa Docteure en histoire médiévale

Dans la pensée de l’Europe occidentale médiévale, le sang menstruel n’est pas un simple résidu sanguin s’écoulant de l’utérus à la vulve, mais une substance qui suit un circuit dans le corps féminin. Il joue un rôle dans l'évacuation des « superfluités » corporelles, ainsi que dans la fabrication d’un enfant.

Sur ce dernier rôle, il existe deux théories. Pour les uns, la femme émet une semence féminine en même temps que l’homme (parfois confondue avec la sécrétion vaginale du plaisir sexuel et/ou avec le sang menstruel), et c’est le mélange de ces deux semences qui crée l’embryon. Pour les autres, seule la semence masculine donne la forme du futur enfant, et le sang menstruel en fournit la matière.

Certains disent que le sang menstruel sert à fabriquer les organes rouges (foie, chair) ; et le sperme, les organes blancs (os, cartilages, nerfs). Tous pensent qu’il nourrit le fœtus. Cela expliquerait qu’une femme enceinte et une femme allaitante n’ont généralement pas de règles. Les auteurs médiévaux avancent qu’une veine part du foie (lieu de création du sang), arrive à l’utérus pour nourrir le fœtus, et repart ensuite vers les seins, où le sang menstruel se blanchit et se transforme en lait pour le nouveau-né ; selon certains, le circuit passe par les seins dès la grossesse, et l’enfant in utero est déjà nourri de sang blanchi, ce qui témoigne du malaise à l’idée que les enfants humains seraient nourris de sang menstruel.

Au xiiie siècle, on ne considère plus le sang menstruel, véhicule chargé d'évacuer les superfluités plus ou moins toxiques, comme étant lui-même une matière toxique. D’où de nouvelles interprétations sur la conception, l’allaitement et la petite enfance.

Certains pensent pouvoir expliquer ainsi le retard de croissance des bébés humains par rapport aux bébés animaux qui, quelques heures après la naissance,

Manuscrit français de 1383. Textes d’Eustache Deschamps et de Lotario dei Segni sur la misère de la condition humaine. À gauche, un enfant humain avec son cordon ombilical rempli de sang menstruel ; à droite, un petit mammifère qui n’est pas nourri de sang menstruel et qui marche déjà. Paris, BnF, ms fr. 20029, f. 8v. © Gallica.

Les plantes des femmes

Palynologue, Inrap, UMR 6566

Aristoloche, Aristolochia L., dans Turpin P.-J.-F., Richard A., Iconographie végétale, ou Organisation des végétaux, Paris : Panckoucke, 1841. © Bibliothèque scientifique, Muséum de Nantes.

En gynécologie, les plantes ont longtemps été les seuls remèdes disponibles pour traiter le corps des femmes dans ses fonctions et ses maux : cycle menstruel, fécondité, grossesse, accouchement, allaitement, avortement…

Dès l’Antiquité, les auteurs grecs et latins (Hippocrate, Dioscoride, Soranos d’Éphèse, Pline l’Ancien) livrent à travers leurs traités médicaux les vertus des plantes et leur utilisation en lien avec les différentes étapes de la maternité. Les plantes sont surtout censées aider les femmes dans la conception, leur « rôle » étant d’enfanter une descendance. Néanmoins la frontière entre les plantes emménagogues (régulant le cycle menstruel) et abortives est floue, et les plantes suggérées sont donc souvent les mêmes. Ainsi, l’aristoloche (Aristolochia sp), l’armoise commune (Artemisia communis), le dictame de Crète

(Origanum dictamnus) et la rue (Ruta graveolens) s’avèrent être les plantes familières employées pour provoquer les menstruations et, le cas échéant, « expulser les fœtus morts », quel que soit le texte considéré.

Le contrôle des naissances pouvait toutefois être du ressort de plantes anaphrodisiaques comme le gattilier (Vitex agnus-castus), dont les feuilles disposées en jonchées sur le lit incitent les femmes à l’abstinence, selon Pline l’Ancien. L’utilisation de ce végétal a perduré jusqu’au Moyen Âge, cultivé dans les abbayes par les moines qui en faisaient des ceintures pour calmer leurs ardeurs. Le recours à des contraceptifs locaux est également mentionné dans les textes antiques, comme l’application de résine de genévrier (Juniperus excelsa) ou d’huile de myrte (Myrtus communis) sur le col de l’utérus. Pour faciliter l’accouchement, les mauves ou guimauves (Malva sp) sont conseillées dans les traités de médecine romaine aux parturientes du fait de leurs propriétés « expulsives », et l’enfant une fois né, le recours à des plantes galactogènes (stimulant la production de lait maternel) comme le fenouil (Foeniculum vulgare) est recommandé. Les modes d’administration sont variés : absorption par voie orale (plante mangée, bue en décoction ou infusion), fumigation à base de vapeurs ou fumées, bains de siège dans des décoctions de plantes, applications d’onguents sur le bas-ventre et/ou les parties génitales, emplâtres, ovules ou pessaires, amulettes…

Certaines plantes ont un rapport analogique avec les maladies ou les parties du corps à soigner, selon la théorie des signatures qui associe les formes des plantes à leurs vertus médicinales supposées. Les fougères, et notamment la fougère mâle (Polystichum filix-mas) et le cétérach officinal (Asplenium ceterach) qui n’ont ni tiges, ni fleurs, ni graines et poussent dans des terrains incultes (roches, murs…), sont considérées dans l’Antiquité par Pline l’Ancien et Dioscoride comme ayant des propriétés contraceptives ; elles peuvent aussi engendrer la stérilité chez les femmes, voire provoquer l’avortement de celles qui sont enceintes. De même, le laiteron (Sonchus oleraceus) qui produit, lorsqu’on casse sa tige, un latex blanc laiteux à l’origine de son nom vernaculaire, était préconisé pour ses supposées propriétés galactogènes.

L’utilisation de certaines plantes relève également parfois de la magie et/ou de la superstition. Ainsi, pour une femme enceinte, le simple fait d’enjamber une racine de cyclamen (Cyclamen hederifolium), de marcher sur de l’orcanette jaune (Onosma echioides) ou de respirer de la serpentaire (Arum dracunculus) pouvait, toujours selon Pline l’Ancien, provoquer un avortement.

L’utilisation de certaines plantes a perduré à travers les époques jusqu’à nos jours, leurs propriétés pharmacologiques étant attestées scientifiquement. Ainsi, dans les ouvrages de phytothérapie actuels, l’aristoloche, l’armoise commune, le dictame de Crète et la rue sont bien indiqués comme ayant des propriétés emménagogues ; le fenouil et le gattilier comme galactogènes. D’autres plantes, telles l’alchémille (Alchémilla sp) et la sauge officinale (Salvia officinalis), identifiées comme des remèdes gynécologiques polyvalents, s’ajoutent à la longue liste des « plantes des femmes » mentionnées dans les traités antiques de médecine gynécologique.

Pour aller plus loin :

lieutAghi P., Musset d (dir.), Les Plantes des femmes. Actes du séminaire d’ethnobotanique de Salagon, Plantes, sociétés, savoirs, symboles, 2006, Mane, Musée de Salagon et Forcalquier, Saint-Michel-l’Observatoire : C’est-à-dire, 2010. Moulinier l , « Conception et corps féminin selon Hildegarde de Bingen », Storia delle Donne, 1, 2005, p. 139-157. halshs-00009212.

Planches botaniques, dans Chaumeton F.-P. (1775-1819), Flore médicale, illustrations Panckoucke E. et P.-J.-F. Turpin, Paris : Panckoucke, 1814-1818, 6 tomes.

Dictame de Crète, Origanum dictamnus L.

Autour de l’accouchement

Ex-voto aux vulves et à la tête de bébé, période galloromaine, albâtre. Collection Direction musée et patrimoine historique, Ville de Bourges. © François Lauginie.

La naissance Des présences féminines surnaturelles

Véronique Dasen

Professeure émérite d’histoire de l’art et d’archéologie classique à l’université de Fribourg (Suisse)

Spécialiste de l’histoire de la maternité et de la petite enfance

À la naissance, le bébé est recueilli dans un linge par la sage-femme qui le pose à terre afin d’observer soigneusement son intégrité physique. Elle annonce d’un signe, non précisé, aux personnes présentes s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille, puis le relève, avant que le cordon ombilical ne soit coupé, afin d’inspecter sa vigueur.

Soranos consacre un chapitre entier à cet examen fatidique : l’enfant doit pleurer avec force, ses orifices être correctement ouverts, ses membres et ses articulations souples et mobiles. La sensibilité du nouveau-né est enfin testée par une pression des doigts (Soranos, Gynaecia, II, 5). La longue énumération des parties du corps signale la sensibilité particulière des Romains envers les anomalies corporelles. Cette attention s’inscrit dans une tradition remontant à l’époque républicaine où les malformations physiques pouvaient manifester une rupture de l’ordre cosmique et causer l’élimination rituelle de l’enfant. La sage-femme est aussi la première à observer d’autres signes augurant le destin de l’enfant. Ainsi, naître les pieds en avant, jugé contraire à la nature, devait annoncer un destin malheureux (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VII, 45-46). Un nom particulier, Agrippa, ut aegre partos, « enfanté difficilement », désignait l’enfant né de cette manière. Certaines taches de naissance pouvaient manifester une action divine. À sa naissance, Auguste aurait présenté sur son corps des taches « qui reproduisaient par leur forme, leur disposition et leur nombre, les étoiles de la figure céleste de l’Ourse », en le désignant comme un futur empereur.

L’exposé de Soranos se termine sobrement en énonçant que « les signes contraires à ceux qui viennent d’être dits révèlent l’inaptitude ». Il n’explique pas ce que la sage-femme devait faire. Des sources littéraires suggèrent qu’à l’époque impériale les enfants jugés incapables de survivre pouvaient être impunément supprimés ou abandonnés (Sénèque, De la colère, I, 15, 2), La fréquence de cette pratique est toutefois remise en question. D’autres informations, notamment archéologiques, signalent que des enfants nés avec des anomalies visibles importantes ont fait l'objet de soins et ont été élevés par des proches et la collectivité. Si l’enfant est jugé viable, la sage-femme le relève de terre, avant de passer à l’étape suivante, la section et la ligature du cordon ombilical. Une série d’intailles gravées d’époque augustéenne révèle l’importance rituelle de ces gestes qui marquent l’entrée dans la vie des vivants. Sur une intaille en verre du British Museum, les Parques, caractérisées par leurs attributs – volumen, fuseau, balance – se tiennent debout devant un enfant nu, allongé par terre. S’ajoute la présence d’une torche, attribut des divinités qui président aux naissances. L’image opère par métaphores. L’enfant gît au sol, inerte, le lien à sa vie intra-utérine coupé, mais pas encore réellement vivant. Lachésis, la Parque fileuse, occupe la place centrale, son fuseau suspendu au-dessus du corps allongé. Elle fait référence à l’action que va opérer la sage-femme : en liant le cordon ombilical avec un fil de laine, elle attache symboliquement au corps de l’enfant le fil de la vie que la Parque a commencé à filer. Soranos précise même que la sage-femme applique ensuite au nombril un plomb en forme de « bouton de fuseau » pour le cicatriser et le modeler (Soranos, Gynaecia, II, 14). La sage-femme agit ainsi comme le double humain des Parques et détient la première le pouvoir de vie ou de mort sur le nouveau-né.

DES PREMIERS SOINS AU DIES LUSTRICUS

Le temps qui sépare la naissance du dies lustricus ou « jour de nomination », huit ou neuf jours après la naissance, n’est pas une période liminale d’attente où l’enfant attendrait d’exister. C’est au contraire une période très active prolongeant la phase d’agrégation au monde des vivants. Un premier cycle est bouclé par le premier bain qui marque l’entrée dans la vie terrestre. Séparé du corps de sa mère, l’enfant est agrégé au monde des vivants par le bain qui élimine toute trace de vie utérine. Sa peau est saupoudrée de sel fin afin de la raffermir, et divers produits – mauve, fenugrec, huiles parfumées – sont mêlés à l’eau pour l’imprégner à un nouvel univers odorant (Soranos, Gynaecia, II, 6a). Sur les sarcophages d’enfants, les Parques représentées à l’arrière-plan président à ce moment qui définit son horoscope : l’une pointe sa baguette sur la sphère céleste pour indiquer son signe zodiacal de naissance, l’autre consulte le livre du destin.

Au bain succède l’emmaillotement qui a pour but de prévenir la malformation des membres mous du nouveau-né. Il ne fabrique pas seulement de l’humain, mais forme des hommes et des femmes. La manière de langer change selon le sexe de l’enfant ; les liens sur les hanches des filles seront relâchés pour que leurs flancs se développent comme il convient à leur futur rôle de mère (Soranos, Maladies des femmes, II, 6a). C’est dans le même but d’amélioration que l’on procède à des massages qui doivent parfaire le bébé. La pratique n’est pas sans danger. Galien dénonce les nourrices ignorantes qui déforment l’enfant en comprimant trop fortement la cage thoracique. Pour Soranos (Maladies des femmes, II, 15), l’emmaillotement peut cesser au bout de 40 ou 60 jours selon la constitution de l’enfant, mais en prenant garde de libérer d’abord la main droite afin d’éviter d’en faire un gaucher. La pratique a probablement varié selon les régions. Seuls en témoignent l’iconographie et des objets modestes comme les anneaux de lange découverts dans différents contextes archéologiques. Une diète d’un à deux jours est recommandée pour le nouveau-né, jugé encore plein de nourriture intra-utérine. L’alimentation du nouveau-né est réduite à un peu d’eau tiède mélangée à du miel, une nourriture aux qualités thérapeutiques et magiques. Déposée avec la rosée sur les fleurs, sa nature céleste le dote de toutes les vertus. Utilisé pour conserver les aliments, la douceur séductrice du miel écarte aussi les démons malfaisants. L’eau miellée devait donc offrir au nouveau-né le meilleur des traitements, en écartant les forces maléfiques et en lui accordant une parole inspirée.

Intaille en verre, ier s. avant notre ère. Les Parques se penchent sur le nouveau-né posé à terre dont le cordon ombilical va être coupé et noué avec le fil de vie. British Museum, Londres, inv. 3079. © Samuel Sottas.

Prendre soin du bébé

Ex-voto en calcaire

e s. Musée d’art et d’archéologie de Senlis, no inv. 00 5001.

tendre d’enfant emmailloté, sanctuaire de la forêt d’Halatte, Senlis, ier-v

L’amulette et l’enfant

stéphanie raux

Archéologue, Inrap, UMR 5140

Le nouveau-né est, dans les croyances du monde romain, une proie facile pour le mauvais œil (en latin fascinum) dont il faut, dès la naissance, détourner l’attention.

Pour ce faire, on attribue aux tout-petits des objets auxquels on confère une valeur apotropaïque (pour conjurer le mauvais sort) et/ou prophylactique (pour prémunir du danger) censée les protéger de la maladie et de la mort. Ils vont les garder durant toute leur enfance. Outre certains textes antiques, comme l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, qui nous renseignent sur ces pratiques, notre connaissance des amulettes protectrices en Gaule romaine provient essentiellement de leur mise au jour au sein des tombes des tout-petits (inhumations d’immatures) et des jeunes enfants, plus rarement dans celles d’adolescents et d’adultes (en particulier féminins), bien que cela ne soit pas exclu. Il s’agit d’objets reconnaissables par leur matériau, par leur forme et par leur couleur. Ils sont associés à l’enfant soit à l’unité, soit sous forme d’assemblages ou de colliers que l’on peut agiter pour faire du bruit et éloigner le pouvoir maléfique. On y trouve des perles côtelées en fritte bleue, des perles et des pendants en ambre et en cristal de roche, des médaillons en bois de cerf, des défenses de porcins, des dents d’animaux sauvages (ours, grands félins, canidés) et des coquillages, des monnaies percées, des pendants phalliques et en lunule, en os et en bronze, des clochettes et des outils miniatures en bronze et, plus rarement, des pendentifs « bulla » en or ou en argent (réservés aux enfants nés libres). S’y ajoutent parfois par opportunisme ou par nécessité de distinction divers objets sans valeur protectrice (fibule, bague, anneau de coffret). D’autres éléments, en matériaux périssables, font également office d’amulette mais ne nous sont connus que par les sources littéraires anciennes.

À la dimension protectrice des amulettes s’ajoute sans doute une dimension sociale : la grande variété des compositions de colliers, en nombre comme en type d’objets, incite à penser que leur port est également un moyen de reconnaissance de l’enfant parmi d’autres et d’identification de la famille à laquelle il appartient.

Pour aller plus loin :

dAsen v., « Les amulettes d’enfants dans le monde grécoromain », Latomus, 62-2, 2003, p. 275-289.

gourevitCh d., Moirin A., rouquet n (dir.), Maternité et petite enfance en Gaule romaine, catalogue de l'exposition, Treignes, Musée du Malgré-Tout, 2 juin-18 décembre 2005, Treignes : Cedarc, 2005.

Collier d’amulettes déposé près de la tête d’un nourrisson inhumé (0-1 an), composé de d’une canine d’ours en position centrale, encadrée d’une rondelle sciée dans un bois de cervidé d’un côté et d’une rondelle en alliage cuivreux de l’autre, et de grains de collier en verre de différentes teintes qui devaient en partie séparer ces éléments. ier s., nécropole des Berges de la Robine, Narbonne (SF17956).

© Christophe Coeuret, Inrap.

Assemblage d’amulettes, déposé dans un contenant souple en matériau périssable disparu (tissu, cuir), près de la tête d’un nourrisson inhumé (0-1 an), dont le squelette est mal conservé. Il comprend à la fois des éléments perforés et non perforés : 6 perles en fritte bleue, une petite branche de corail, une défense de porcin, une perle godronnée en verre vert clair, une perle biconique en verre coloré ambre et blanc cherchant à imiter l’agate rubanée, deux perles en goutte et deux cabochons en cristal de roche, un pendant ithyphallique en alliage cuivreux et une attache de miroirboîte. ier s., nécropole des Berges de la Robine, Narbonne (SF21790).

© Claire Terrat, Christophe Coeuret, Inrap.

Le drame des enfants mort-nés

La destinée des enfants mort-nés, embryons ou fœtus à terme, constitue sans doute l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la naissance aux siècles médiévaux et modernes.

Pour ces enfants-là, pas de baptême, sous peine de sacrilège. Une telle naissance affectait d’autant plus les parents que le pauvre innocent était victime d’une double peine dans une société où les conduites étaient fortement encadrées par la religion. Son âme était destinée à rester dans le « limbe des enfants », une croyance instituée par l’Église au xiiie siècle, où elle était privée pour l’éternité de la vision de Dieu : la peine du dam. Quant au corps de l’enfant qui était exclu du cimetière communautaire, il était enseveli sans rite, presque clandestinement par le père dans le pré ou le jardin, comme un petit animal.

Cette sombre destinée était insupportable aux parents. Comment faire le deuil d’un enfant qu’on n’avait même pas connu ? La culpabilisation était immense.

Restait pourtant des recours, comme l’ensevelissement clandestin du corps sous l’égout du toit de l’église.

Mais ordinairement, le père entreprenait de porter le corps à quelque sanctuaire « à répit », où exposé devant l’image d’une Vierge miraculeuse on attendait qu’il donne des « signes de vie » : changement de couleur, chaleur, ouverture d’un œil, détente d’un bras ou d’une jambe… On s’empressait alors, dans une atmosphère de piété exacerbée, de procéder à l’ondoiement de l’enfant qui « retournait à mort » définitivement ; mais il était sauvé à la vie éternelle puisqu’il avait bénéficié du sacrement. Il était alors « ensépulturé » dans le « cimetière de bébés » proche de l’église où le miracle avait eu lieu. Le rite apaisait la culpabilité des parents et les aidait à faire le deuil de leur malheureux enfant.

Dans un monde où la mort frappait douloureusement les enfants – un sur quatre mourrait avant un an et un autre avant 20 ans –, le rituel du « répit » entre deux morts concerna des milliers et des milliers d’enfants entre le xive et la fin du xixe siècle dans une grande partie de l’aire occidentale : France, Belgique, Suisse, Italie du Nord, Allemagne, Autriche. Ainsi en France, près de 300 lieux ont été le théâtre de ces recours, principalement dans le Nord et l’Est, l’origine du rite étant certainement à rechercher du côté des traditions germaniques. Sauf quelques exceptions, il était inconnu en Bretagne, dans le Sud-Ouest, mais aussi en Espagne où il était remplacé par d’autres rites (« baptême sur le pont » en Galice).

La laïcisation progressive de la société au cours du xixe siècle et l’assouplissement de la position des clercs firent progressivement disparaître cette manifestation majeure de la foi populaire. Aujourd’hui, où la mort périnatale est devenue beaucoup plus rare, les maternités ont développé des attitudes d’accompagnement et réinventé un rituel qui permet d’identifier l’enfant, de lui donner une existence en l’inscrivant dans l’histoire de la famille par son enregistrement à l’état civil. L’Église vint clore en 2007 cette page sombre de l’histoire de la naissance en abandonnant l’idée même du « limbe des enfants », qui n’était qu’une croyance et non un dogme, comme elle le rappela alors.

Pour aller plus loin : lett d., Enfants du Moyen Âge, xii e-xv e siècle, Paris : Tallandier, 2025.

gélis J., Les Enfants des limbes. Mort-nés et parents dans l’Europe chrétienne, Paris : Audibert, 2016. gourdon v , Histoire du baptême. Du Moyen Âge à nos jours, Paris : Passés Composés, 2024.

Tableau offert en ex-voto par les parents d’un enfant mort-né, chapelle Notre-Dame-des-SeptDouleurs, 1750, Vreren, Belgique. © Jacques Gélis.

Statue de Notre-Dame de Tongre, 1081. © IRPA, Bruxelles.

Destins de mères

Buste de Iulia Mammaea, vers 230. © GrandPalaisRmn (Musée du Louvre) / Thierry Ollivier.

Une histoire de transmissions

céLine Bon

Paléogénéticienne

Maître de conférences, Muséum national d’histoire naturelle

Que nous ont transmis nos mères, nos grandsmères, nos ancêtres ? Une recette de cuisine, des expressions, une broche adorée portée au revers d’une veste, une comptine, un attachement à un pays, un bout de terre, un paysage.

Mais, si elles sont aussi nos ancêtres biologiques, la forme d’une oreille, une frisette près de la tempe, la couleur de nos yeux, une susceptibilité à une maladie, la capacité de boire du lait à l’âge adulte – ou pas. Tout un ensemble d’informations qui permet à notre corps d’être, à peu près, fonctionnel. Tout un ensemble d’informations qui fait de nous des vivants. Cette information, parce qu’elle est transmise de génération en génération a été appelée « génétique », et il a fallu attendre le début du xxe siècle pour comprendre qu’elle était portée par une molécule, l’ADN, sous forme de chromosomes ; le milieu du même siècle pour comprendre comment cette information était codée ; et le tout début du xxie siècle pour la lire dans sa quasi-totalité. Qu’y a-t-on vu ? Que cette information génétique est écrite sous forme d’une succession de quatre lettres : A, G, C, T (pour adénine, guanine, cytosine, thymine). Que les trois milliards de lettres du génome humain sont réparties dans environ 20 000 gènes (des chapitres), eux-mêmes portés par 23 chromosomes (les tomes).

Nous possédons chacun de ces chromosomes par paire : une copie pour chacun de nos parents biologiques. Au moment de la fabrication des ovules et des spermatozoïdes, un brassage a lieu entre les deux chromosomes parentaux : sur le chromosome qui sera transmis à l’enfant à naître, on trouvera tantôt les gènes de son grand-père, tantôt les gènes de sa grand-mère. Parce que ce phénomène se reproduit de génération en génération, on se retrouve avec la moitié de son génome provenant de sa mère, un quart provenant de sa grand-mère, un huitième provenant de son arrière-grandmère, etc. La forme de vos mains qui émouvait votre grandmère parce que sa mère avait les mêmes ? Ne cherchez plus, cela vient de là.

Évidemment, les mères ne sont pas les seules à transmettre leur information génétique : les pères, grands-pères, arrière-grands-pères aussi participent, et dans les mêmes

proportions. Sauf pour un fragment du génome dont la transmission est uniquement maternelle : l’ADN mitochondrial.

Ce fragment est très court, comparé au reste du génome : 17 000 lettres uniquement, et est porté dans un compartiment à part, les mitochondries. Lors de la fécondation, lorsque les génomes du spermatozoïde et de l’ovule fusionnent pour donner naissance au génome du nouvel individu, seules les mitochondries de l’ovule, le gamète maternel, survivent. Celles du spermatozoïde, et avec elles, leur information génétique, sont immanquablement détruites. Cet ADN mitochondrial n’est donc transmis que par les mères, leurs mères, les mères de leurs mères. C’est un matrimoine qui relie à une chaîne d’ancêtres, toutes femmes, toutes mères de filles, de notre arbre généalogique. L’étude de cet ADN peut fonctionner comme une machine à remonter le temps. Par exemple, 90 % des personnes d’origine européenne portent un ADN mitochondrial qui remonte, il y a 10 000 ans, au Croissant fertile. En suivant la lignée de leurs ancêtres maternelles, il y a 400 générations, on retrouverait donc des femmes parmi les premières agricultrices, vivant quelque part sur les bords de la mer Égée ou en Anatolie. Pour les autres personnes, cet ADN mitochondrial remonte à des chasseuses-cueilleuses vivant déjà sur le continent européen à la même époque ; ou, il y a 5 000 ans, à des éleveuses de bétail vivant dans l’Est de l’Europe, sur les rives de la mer Noire. Il est même possible de remonter encore plus loin dans le temps, à celle qui est notre arrière-arrière-arrière… grandmère commune. Cette femme, encore peut-être pas tout à fait une Homo sapiens, vivait en Afrique il y a environ 200 000 ans. Elle a eu au moins deux filles, qui ont eu des filles, qui ont eu des filles, qui ont eu des filles… et qui sont les ancêtres de nos grands-mères maternelles à tous et toutes. Bien sûr, elle n’est pas notre seule ancêtre il y a 200 000 ans ! Cette femme vivait au sein d’une population, dont d’autres membres sont aussi nos ancêtres, mais via une lignée généalogique dans laquelle se trouvent parfois des hommes et parfois des femmes. Elle n’est même pas le dernier ancêtre commun à toute l’humanité : lui, ou elle, vivait beaucoup plus récemment !

Mais cette femme relie toute l’humanité à travers un fil ininterrompu de mères et de filles, de comptines partagées, de recettes de cuisine, de techniques de poterie, ou de bijoux en os, et d’une humanité qui, partant d’Afrique, a mille fois changé de paysages, et dont nous possédons tous, dans nos cellules, un petit brin d’ADN.

Dame de Brassempouy, dite « Dame à la capuche », Paléolithique supérieur, 29 000 à 22 000 avant notre ère, ivoire.

Épilogue

Déesse-mère

allaitante, hôtel de ville, Nantes (Loire-Atlantique), fin du ier-iie s, terre cuite. État, DRAC Pays de la Loire, dépôt au Chronographe, Rezé. © Quentin Hulo.

Le corps maternel, lieu du savoir des femmes

Depuis l’aube des temps, être une femme, c’est être d’abord un corps sexuel et maternel. Les statuettes de Vénus aux gros seins et larges fesses témoignent de cette centralité des fonctions reproductrices dans les conceptions préhistoriques de l’existence féminine. Cette figuration des femmes « comme des corps » (et seulement comme des corps) n’a guère varié au long des millénaires, elle illustre la double logique d’objectivation (être réduite à son corps) et d’aliénation (être rendue étrangère à soi-même) qui forme le socle de tout le système patriarcal, et qui a traversé l’histoire jusqu’à nous.

Pour autant, les femmes n’étaient pas condamnées à subir passivement leur condition incarnée. Elles se sont toujours efforcées de posséder, par le savoir, ce corps qu’elles vivaient et dont on cherchait à les déposséder.

La grossesse, l’accouchement et le soin aux nourrissons ont ainsi été des domaines de compétences exclusivement féminins, les connaissances et les pratiques se transmettant par la parole et l’observation, de génération en génération. Maîtresses dans l’art d’utiliser les plantes à des fins médicinales et dans les gestes d’accompagnement des femmes enceintes et des parturientes, les sages-femmes d’autrefois surgissent soudain au travers des objets et des représentations qui sont donnés à voir.

Elles nous rappellent que la volonté de se réapproprier son corps est un fil rouge qui tient ensemble les femmes à travers les âges.

La « bataille de l’intime » que mènent les féministes du xxie siècle relance toutes celles qui ont été menées par les femmes dans l’histoire pour posséder leur propre corps, des batailles sans slogans ni défilés qui passaient par la transmission, le partage et l’entraide. Aujourd’hui comme hier, tout commence avec les règles qu’il faut extirper du carcan de honte où elles sont tenues. Reprendre possession des menstruations, comme le firent des autrices médiévales méconnues, c’est affirmer la volonté d’avoir « un corps à soi ». Cette aspiration concerne ensuite tout le processus de l’enfantement, des problématiques liées à la fécondité et à l’accouchement, en passant par le suivi de la grossesse et jusqu’à l’allaitement. À chaque fois, il s’agit pour les femmes de maîtriser ce dont elles ont été dépossédées.

À défaut de pouvoir choisir le moment de leurs grossesses, ou même de pouvoir les refuser, les femmes des siècles passés ont conservé le pouvoir de choisir comment elles les vivaient. Dans son livre consacré à la grossesse comme expérience de la misogynie institutionnalisée, Of Woman Born , la poétesse et essayiste américaine Adrienne Rich rappelle que la prise en charge par les femmes de l’accouchement a longtemps constitué pour elles une source de pouvoir et de charisme 1. Mais elles ont eu aussi à en payer le prix. Outre que les lois leur interdisaient l’exercice de la médecine, les sages-femmes se sont trouvées assimilées à des « sorcières-guérisseuses » et ont été pour cela persécutées, du xiv e au xviie siècle2 .

Quand les hommes chassent les « commères » des chambres des parturientes, à partir du xviiie siècle, pour se saisir du processus de l’enfantement, leur ignorance de l’anatomie féminine et des techniques de naissance les conduit à élaborer de nouveaux protocoles qui, tous, sont au détriment des femmes. Le mouvement actuel de réappropriation féministe de l’accouchement constitue une tentative pour en finir avec les logiques patriarcales de la médecine obstétricale. Il s’agit d’en réhabiliter la dimension physiologique et de respecter la temporalité propre à la naissance ; il s’agit que la médecine se mette au service des femmes en considérant qu’elles sont capables de mettre leurs enfants au monde, comme elles l’ont toujours fait.

Pour aller plus loin : froidevAux-Metterie C., Un si gros ventre. Expériences vécues du corps enceint, Paris : Stock, 2023 ; Paris : Points 2025.

1 — rich a., Of Woman Born. Motherhood as experience and institution, New-York : Norton & Company, 1986 ; La maternité obligatoire, Marseille : Hors d’atteinte, 2026.

2 — ehrenreich b., english d., Sorcières, sages-femmes et infirmières. Une histoire des femmes soignantes [1972], Paris : Cambourakis, 2014.

Nantes Métropole et l’Inrap remercient

l’ensemble des auteures et auteurs pour leur contribution à cette publication qui prolonge l’exposition

Maternités, archéologie de la figure maternelle, présentée au Chronographe, établissement culturel métropolitain, en partenariat avec l’Inrap du 10 avril 2026 au 10 janvier 2027.

Remerciements chaleureux à toute l’équipe du Chronographe ainsi qu’au

Pôle ressources et au Service archéologie de la DPARC (Direction du patrimoine et de l’archéologie de Nantes Métropole) pour leur participation à la réalisation de cette publication.

Direction scientifique

Cécile de Collasson, conservatrice du patrimoine

Valérie Delattre, archéo-antropoloque à l’Inrap

Commissaires scientifiques de l’exposition Maternités, archéologie de la figure maternelle

Coordination éditoriale et scientifique Inrap

Sandrine Lalain, chargée du développement culturel et de la communication à l’Inrap Grand Ouest

Direction éditoriale

Domitille Baudouin, chargée des expositions, Le Chronographe Clothilde Courtaugis, directrice par intérim, Le Chronographe Commissaires de l’exposition

Maternités, archéologie de la figure maternelle

éDitions 303

Direction

Aurélie Guitton

Édition

Carine Sellin

Correction

Juliette Paquereau

Diffusion

Élise Gruselle, assistée d’Éva Colombe

Conception graphique

BURO-GDS / Elamine Maecha

Photogravure

Pascal Jollivet

Impression

Edicolor Print

Papier

Arctic Volume

Caractères typographiques

Stuart Pro, Matthieu Cortat af Sted Sans Expanded, a.Foundry Satoshi, Indian Type Foundry

Dépôt légal : avril 2026

ISBN : 978-2-487296-20-6

© Éditions 303 et Nantes Métropole, 2026.

Tous droits réservés.

Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Maternités, archéologie de la figure maternelle by Revue303 - Issuu