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Art sacré

Page 1

N° 163 / 2020

Art sacré

15 euros

Art sacré

ISBN : 979-10-93572-50-5

Presse L 11013 - 163 H - F: 15,00 € - AL

La revue culturelle des Pays de la Loire

Revisitée par des études récentes et faisant désormais l’objet d’une nouvelle reconnaissance partagée, l’histoire de l’art sacré continue aujourd’hui de s’écrire, enrichie de l’apport des artistes contemporains et forte d’une pluralité cultuelle respectueuse de la laïcité.

Revue 303 arts, recherches, créations 12, bd Georges-Pompidou 44200 Nantes T. 33 (0) 228 206 303 contact@editions303.com www.editions303.com

Architecture, sculpture, mobilier, vitrail : tous les arts ont été mobilisés afin d’accompagner le culte et la quête spirituelle sur le chemin de la modernité. On découvrira donc au fil des pages de ce numéro des églises de béton, des vitraux en aplats de couleurs, un mobilier épuré, un patio orné de zelliges ou encore une subtile synagogue construite au cœur des ruines d’une église.

Cette publication est réalisée par l’association 303 qui reçoit un financement de la Région des Pays de la Loire

Faire entrer l’art moderne et les artistes vivants dans l’Église : tel fut le projet de L’Art sacré, mouvement intellectuel et artistique qui se développa en France au cours des années trente. Cette ambition, élargie aux autres confessions religieuses, s’est poursuivie sous de multiples aspects tout au long de la seconde moitié du xxe siècle et jusqu’à aujourd’hui.


___ Dossier Art sacré ­ ___ 05

– Éditorial

___Thierry Pelloquet, conservateur en chef du patrimoine

– L’art sacré : le renouveau des arts dans l’Église ___Isabelle Saint-Martin, professeur (DE) à l’École pratique des Hautes Études (EPHE, PSL) 06

– Reconstruire pour le culte Philippe Gros, correspondant Architectures contemporaines remarquables, direction régionale des Affaires culturelles des Pays de la Loire ___

303_ no 163_ 2020_

__ Sommaire

14

22

– Sainte-Anne (1955-1957), une église-manifeste à Saint-Nazaire Solen Peron-Bienvenu, chargée de la protection des monuments historiques, direction régionale

___des Affaires culturelles des Pays de la Loire

– Le temple de Nantes, un projet unique de la Reconstruction ___Karine Dupré, architecte-urbaniste 28

– Sculpture sacrée contemporaine ___Laurent Delpire, conservateur des Antiquités et Objets d’art de Loire-Atlantique 34

– Une église dans la cité : Saint-Bernard des Sablons ___Marie Ferey, chercheuse de l’Inventaire, Région des Pays de la Loire 40

– La création du vitrail : les Pays de la Loire (1950-2020) ___Christine Blanchet, docteure en Histoire de l’art 46

– Des vitraux comme une main tendue. Entretien avec Tahar Ben Jelloun ___Thierry Pelloquet 52

– Ad majorem Dei gloriam. Mgr Garnier et Goudji à Luçon ___Jacques Santrot, conservateur en chef du patrimoine 58

– Nouvelles écritures dans le paysage ligérien ___Ronan Audebert, critique d’architecture 64

70

p. 2

– Un temps pour tout. Une synagogue dans la cité François Terrien, architecte


___ Carte blanche ­ ___

– Artiste invité : Romain Baro ___ 75 80

– Variations sur l’hostie

Pascaline Vallée, journaliste culturelle et critique d’art

___ Chroniques ­ ___ 82

– Superrural

___Claude Puaud, architecte, président de la Maison régionale de l’Architecture des Pays de la Loire

– Pontmain, du sacré au contemporain ___Éva Prouteau, critique d’art et conférencière 86

90

– Le virus et l’art scénique

___Pascaline Vallée 94

– Brèves Daniel Morvan, Pascaline Vallée

p. 3


Dossier Art sacrĂŠ _________________

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___

Dossier Art sacré / Éditorial / Thierry Pelloquet / 303

Éditorial __

Thierry Pelloquet Profondément sécularisée, notre société n’est cependant pas étrangère à la préoccupation religieuse. La recherche de l’absolu et la réflexion sur le sens de la vie restent en effet au cœur des interrogations de tout un chacun. Particulièrement des artistes, tant l’art et la religion, ou les différentes formes que peut prendre la spiritualité, demeurent « parmi les tentatives les plus affirmées de s’élever au-delà de la sphère matérielle1 ». « Art » et « sacré » : le rapprochement de ces deux termes qui donnent son titre à ce nouveau numéro de 303 doit d’abord être appréhendé dans sa dimension historique. Apparu à l’orée des années 1920, l’Art sacré est en effet un mouvement artistique qui veut sortir l’Église de sa léthargie académique et saint-sulpicienne afin d’y faire entrer l’art vivant : les peintres Maurice Denis et Georges Desvallières, fondateurs en 1919 des Ateliers d’Art sacré, sont ainsi chargés de former de nouvelles générations d’artistes et d’artisans. Il a aussi son cadre intellectuel, porté par les pères dominicains Marie-Alain Couturier et Pie-Raymond Régamey, qui sont à l’origine de la célèbre revue éponyme, L’Art sacré, créée en 1935 afin de diffuser plus largement cette nouvelle alliance. La Reconstruction qui s’engage après les affres de la Seconde Guerre mondiale est l’occasion d’affirmer ces ambitions au sein de l’espace public. Comme en témoignent les églises de la « poche de Saint-Nazaire » ou le temple protestant de Nantes, une nouvelle architecture sacrée, marquée par l’audace des formes et des matériaux, inscrit sa monumentalité dans le paysage urbain. Complétée dans les années 1960 avec des projets développés notamment dans les grands ensembles périphériques2, revendiquant pour leur part l’ordinaire ou la pauvreté, cette page revisitée nous révèle une modernité insoupçonnée qui fait aujourd’hui l’objet d’une reconnaissance patrimoniale au même titre que le décor mobilier qui l’accompagne. Peintres, sculpteurs, mosaïstes, créateurs de mobilier sont en effet de tous les chantiers, comme les maîtres verriers qui profitent pleinement des qualités techniques du béton et du verre pour proposer de spectaculaires murs de lumière. C’est d’ailleurs à travers le vitrail que l’art sacré connaît depuis les années 1950 une nouvelle vitalité : se substituant à l’Église, l’État en premier lieu et certaines collectivités locales se sont engagés dans des programmes verriers confiés à des artistes contemporains au sein de monuments historiques. Bien qu’affaiblie, la commande religieuse reste également présente, comme l’illustre le nouveau mobilier liturgique conçu au début des années 1990 par l’orfèvre Goudji pour la cathédrale de Luçon. Des mosquées à Nantes, une synagogue à Angers ; nos territoires doivent enfin compter avec la nouvelle pluralité religieuse, composante de la société française qui souhaite une juste reconnaissance au sein de la cité. À travers les arts et l’architecture, ce sont plus que jamais des gestes d’apaisement et de conciliation, tel celui de Tahar Ben Jelloun dans la petite église du Thoureil, près de Saumur, qui sont désormais attendus, dans le respect de la laïcité et des principes de la République.

___ 1. Jean de Loisy, « L’art, l’Église et l’homme. Jean de Loisy, critique d’art, commissaire de l’exposition Traces du sacré au Centre Georges-Pompidou », La Croix, 12 septembre 2008. ___ 2. À l’image de l’étonnante église Saint-Luc édifiée en 1966 par Pierre Pinsard, avec la collaboration de l’ingénieur Jean Prouvé, dans la ZUP du Breil-Malville à Nantes.

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L’art sacré :

le renouveau des arts dans l’Église

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Isabelle Saint-Martin ___ Au lendemain de la Première Guerre mondiale, des groupes d’artistes chrétiens espèrent profiter de la Reconstruction pour promouvoir un renouveau de l’art sacré ; en tension entre tradition et modernité, ces expériences préludent à l’accueil de l’avant-garde dans les années 1950. ___ « Nous sommes, nous artistes catholiques, de ceux qui ne veulent plus que notre mère l’Église, l’Épouse toujours jeune du Christ éternel, s’habille à l’ancienne mode, et de façon ridicule, chez les mercantis du pseudo-roman ou du pseudo-gothique1. » Alors que la reconstruction des églises ouvre de nouveaux chantiers, Maurice Denis veut, dit-il, en finir avec le genre « sacristie ». Combattre les fadeurs des productions industrielles ou de l’art dit saint-sulpicien par des œuvres authentiques, tel est le but que se donnent plusieurs groupes d’artistes formés dans les premières décennies du xxe siècle afin de rénover l’art chrétien : ils retrouvent ainsi une ambition déjà affichée par la Société de Saint-Jean au siècle précédent. Denis accède, fin 1919, au souhait formulé dès 1912 par son ami le peintre Desvallières, de fonder avec lui des Ateliers d’art sacré pour « former des artistes et des artisans à la pratique de l’art chrétien » et fournir aux églises « des œuvres religieuses d’un caractère à la fois esthétique, traditionnel et moderne2 ». Peu avant, il précisait sa pensée pour les membres de l’Arche, groupe réuni autour de l’architecte Maurice Storez, en bannissant « l’objet religieux » produit en série, confectionné à l’avance et sans destination précise, au profit de « l’objet d’art », « œuvre unique d’un artiste ou d’un artisan » qui a pour « caractère essentiel d’être fait exprès pour un endroit déterminé3 ». Voulant retrouver l’esprit des corporations médiévales et abolir la distinction entre arts majeurs et arts mineurs pour que tous participent à la beauté du sanctuaire, du vitrail à la ferronnerie d’art ou à la paramentique, ces groupes partagent à bien des égards les idéaux qui animent les mouvements d’avant-garde des années 1920 dans toute l’Europe. Ils s’en distinguent toutefois en revendiquant un attachement à la grande tradition française et surtout une commune inspiration néothomiste. Cette quête de vérité donne une dimension éthique aux critères esthétiques qui se définissent par le « refus du mensonge4 », l’authenticité des matériaux et le rejet du simili, du faux ou du trucage. L’exigence morale a ici des conséquences plastiques : elle se détourne d’un illusionnisme factice et du naturalisme académique pour accepter les contraintes de la planéité et privilégier le support mural au détriment du tableau de chevalet. Soumis à l’architecture, le décor mural suppose la collaboration d’artistes dépassant leur individualité dans la quête d’un but supérieur. L’inspiration médiévale

___ 1. Maurice Denis, Nouvelles théories sur l’art moderne. Sur l’art sacré, 1914-1921, Paris, Rouart et Watelin, 1922, p. 257. ___ 2. Exposé du But et de l’Organisation des Ateliers d’Art sacré, s. d. [1919]. ___ 3. Maurice Denis, Préface pour l’Arche (1919) dans M. Denis, op. cit. note 1, p. 245. ___ 4. Ibid.

< Saint Joachim, vitrail de Louis Mazetier, détail, église Notre-Dame-de-l’Assomption, Coëx (Vendée). © Photo Bernard Renoux.

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Reconstruire pour le culte __

Philippe Gros ___ La reconstruction qui suit les destructions de la Seconde Guerre mondiale est un moment privilégié pour l’art religieux, qui bénéficie des nouvelles réflexions issues des courants artistiques de l’entre-deux-guerres1. ___ Écrasées sous des tapis de bombes comme Notre-Dame de Rouen en 1944 ou prises pour cibles comme l’église Notre-Dame-de-Grâce de Guenrouët durant les combats de la « poche de Saint-Nazaire », les églises sont, comme tous les édifices publics, au cœur de la Reconstruction. En effet, La France sort de la guerre épuisée et, globalement, les destructions de bâtiments ont plus que doublé par rapport à la Grande Guerre2 : 2 360 000 immeubles ont été détruits ou endommagés, et près de 4 000 églises sont sinistrées3. Ainsi, les dix années qui suivent la Libération sont des années décisives dans l’histoire de l’architecture française. Créé le 16 novembre 1944, le MRU (ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme) est exclusivement consacré à l’activité du bâtiment. Puissant instrument de l’intervention de l’État dans le domaine de la reconstruction, il est représenté dans chaque département par une délégation. Le délégué départemental du MRU et ses services ont une mission d’approbation et de contrôle des plans d’aménagement et de reconstruction, et gèrent les crédits affectés aux réparations d’urgence. Leurs interlocuteurs sont les coopératives de reconstruction qui exercent la maîtrise d’ouvrage déléguée pour le compte de la commune. L’architecte maître d’œuvre doit soumettre ses projets au maire, au clergé et aux représentants locaux du MRU. C’est dans un contexte de pénurie qu’il lui appartient de construire, dans les limites budgétaires de la créance sur l’État de la réparation des dommages de guerre (loi du 28 octobre 1946). Pour le clergé, cette période de grand bouleversement se révèle propice à l’émergence de nouvelles réflexions sur la liturgie et, de fait, sur la structure spatiale des églises. Cette réflexion n’est cependant pas nouvelle car un débat de fond est engagé dans le cadre du « Mouvement liturgique » qui s’affirme au début du xxe siècle. Les questions principales sont celles de l’ouverture du sanctuaire et de la participation des fidèles aux célébrations. C’est l’objet en 1903 du motu proprio Tra le sollecitudini, sur la musique et le chant liturgique, qui sollicite explicitement la « participation active des fidèles à la liturgie ». En 1947, le pape Pie XII promulgue la première encyclique entièrement consacrée à la liturgie, Mediator Dei, confirmant cette orientation. En France, l’ensemble de ces réflexions est lancé dès 1943 avec la création du CNPL (Centre national de Pastorale liturgique) dont la revue

___ 1. Toutes les églises citées dans cet article ont été labellisées « Patrimoine du xxe siècle » par le ministère de la Culture. Ce dispositif est apparu en 1999 pour sensibiliser les élus et le public à la qualité architecturale de certaines réalisations d’un siècle qui a produit (et détruit) plus que toutes les périodes précédentes. ___ 2. Dans « Les dommages de guerre : étude comparée en France, GrandeBretagne, Belgique et Pays-Bas », Études et conjoncture - Économie mondiale, 2e année, no 12, 1947, p. 69-100. ___ 3. Abram Joseph sous la direction de Gérard Monnier, L’architecture moderne en France, t. II, Du chaos à la croissance (1940-1966), Paris, Picard, 1999.

< Vue du baptistère, église Saint-Gohard de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Georges Ganuchaud et André Guillou architectes.

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Sainte-Anne (1955-1959), une église-manifeste à Saint-Nazaire

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Solen Peron-Bienvenu ___ Édifiée à la veille du concile Vatican II, l’église Sainte-Anne s’élève au cœur d’une ville portuaire en reconstruction. La modernité de son architecture et de son décor en fait un symbole salué par la très influente revue L’Art Sacré. ___ L’esprit d’un sanctuaire Consacrée en 1957 par Mgr Villepelet, évêque de Nantes, l’église Sainte-Anne est l’œuvre d’Henri Demur, architecte en chef adjoint à Noël Lemaresquier, architecte en chef de la reconstruction de Saint-Nazaire, tous deux nommés par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. Elle est implantée dans le nouveau quartier du Soleil Levant, entre la rue du même nom et le boulevard de ceinture Jean-Mermoz, en remplacement d’une modeste chapelle située dans le quartier de la Matte pendant l’entre-deux-guerres, détruite par les bombardements alliés en 1943. Le nouveau sanctuaire s’inscrit dans un contexte édilitaire dense pour l’Église préconciliaire et un environnement culturel marqué à la fois par la doctrine de la « synthèse des arts » et par le mouvement de l’Art sacré1. Formulée la première fois par Le Corbusier à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la « synthèse des arts » est reprise en Angleterre en 1947 ; elle est véhiculée en France au début des années 1950 par André Bloc, directeur de la revue L’Architecture d’aujourd’hui et fondateur de la revue Aujourd’hui, Art et Architecture, dont un numéro spécial est consacré à la « synthèse des arts » en 1954. Cette doctrine reconnaît à l’architecte un rôle clé qui consiste à réunir les arts modernes, « dans et par l’architecture2 ». Pour preuve, la désignation des artistes revient à l’architecte qui communique ses plans ou ses indications : la perspective intérieure esquissée en 1955 par Demur pour l’église Sainte-Anne révèle sa pensée en termes de volumes mais également de décor ; une large autonomie semble cependant accordée à la créativité de chaque artiste, en particulier pour ce qui a trait au mobilier liturgique, aux vitraux ou encore aux tableaux de mosaïque, l’affichiste Paul Colin préférant ne pas consulter les plans de Demur pour éviter toute influence... Encore convient-il de préciser que, dans l’esprit de Le Corbusier, la « synthèse des arts » se doit entendre non comme une œuvre collective mais comme l’affirmation de la prééminence de l’architecture : « L’architecture est la [italiques de Jean-Louis Cohen] synthèse des arts majeurs. L’architecture est formes, volumes, couleur, acoustique, musique3. » Le mouvement de l’Art sacré accorde une attention particulière aux rapports de l’architecture avec le culte, à ceux de l’église avec la cité et à l’utilisation de nouvelles

___ 1. Pour une description de l’église Sainte-Anne, voir Laurent Delpire, « Les églises de la Reconstruction à Saint-Nazaire, témoignage du renouveau de l’architecture religieuse », Par les temps et par les rêves, histoire et culture en région nazairienne, no 2, mars 2012, p. 37-43 ; Emmanuel Mary, « Trois édifices majeurs de la Reconstruction à Saint-Nazaire : l’école Jean-Jaurès, l’église Sainte-Anne, “La Soucoupe” », Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de LoireAtlantique, t. CLIII, 2018, p. 25-40. Pour les sources, voir Solen Peron, « Chronique patrimoniale – Immeubles protégés au titre des monuments historiques en Loire-Atlantique », Ibid., t. CLIV, 2019, p. 39-49 (p. 39-43). ___ 2. Gérard Monnier, L’architecture en France. Une histoire critique (1918-1950), Paris, Philippe Sers éditeur, 1990, p. 400-402. ___ 3. Cité par Jean-Louis Cohen, L’architecture du xxe siècle en France, modernité et continuité, Paris, Hazan, 2014, p. 153.

< Église Sainte-Anne, Saint-Nazaire, détail du chevet à claustra. © Région Pays de la Loire – Inventaire général,

photo Yves Guillotin.

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Le temple de Nantes, un projet unique de la Reconstruction

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Karine Dupré ___ L’architecture religieuse est souvent symbolique d’une époque et de son style, mais c’est aussi souvent l’expression d’une vision et de valeurs portées par un culte. Le temple protestant de Nantes le démontre bien. ___ On sait rarement qu’en dépit d’une longue présence historique protestante dans la région, seuls 2 % de la population française pratiquaient ce culte au début du xixe siècle1. La France est majoritairement catholique et le restera jusqu’aux années 1960 2. Cependant, la construction des temples de Nantes en 1855 et de Saint-Nazaire en 1898 symbolise une nette consolidation du protestantisme dans la région, tandis que l’édification des temples de La Baule et de Saint-Brevin, dans les années 1930, marque le désir d’évangélisation en milieu balnéaire3. De moindre taille et fortement influencés par l’architecture en vogue sur la côte atlantique, ces deux derniers temples ont résisté aux affres de la Seconde Guerre mondiale, ce qui n’est pas le cas de ceux de Nantes et Saint-Nazaire. Nantes, déclarée sinistrée en 1943 à la suite des importants bombardements que la ville a subis la même année, bénéficiera à double titre d’une politique étatique dynamique en matière de (re)construction. Cependant, Nantes est un cas complexe. Tout d’abord, contrairement à Saint-Nazaire qui est pratiquement entièrement détruite, Nantes connaît des destructions inégalement réparties, qui imposent des interventions très localisées et ponctuelles difficiles à gérer. Enfin, elle possède des services municipaux qui, avant la guerre, avaient déjà travaillé à des plans d’extension et de reconstruction de la ville. L’envoi de professionnels qui ne connaissent pas forcément très bien les spécificités locales et qui sont soumis à des directives normatives générales ne se passe donc pas sans heurt... ni sans une coopération nécessaire avec les Nantais, qu’ils soient édiles, architectes locaux ou entrepreneurs. Par ailleurs, avec une population passée de 195 000 habitants en 1939 à 205 000 en 1945, il ne s’agit plus seulement de reloger les sinistrés : il faut aussi loger les nouveaux arrivants et réorganiser un centre administratif. Le centre de Nantes, défini comme la zone comprise entre la place de Bretagne et la place de Viarme, est l’un des périmètres privilégiés par la Reconstruction. L’édification d’un nouveau temple protestant est aussi envisagée dans ce contexte, pour remplacer celui de la place de Gigant, détruit. C’est alors une nouvelle aventure qui débute, non seulement pour la communauté protestante, qui réunit ses fidèles autour d’un nouvel édifice qui mettra quinze ans à apparaître et dont le choix architectural sera âprement discuté, mais aussi pour la ville de Nantes qui, à la faveur de la construction de ce temple et grâce aux personnalités qui se sont investies dans le projet, écrira une nouvelle page de

___ 1. Patrick Cabanel, « Napoléon et les protestants : l’institutionnalisation du pluralisme religieux », Revue du souvenir napoléonien, 470-471, mai-août 2007, p. 37. ___ 2. Pour en savoir plus, voir Philippe Wolff, éd., Les Protestants en France, 1801-2000, Toulouse, Privat, 2001 ; Patrick Cabanel, Les Protestants et la République, Bruxelles, Éditions Complexe, 2000 ; Rémi Fabre, Les Protestants en France depuis 1789, Paris, La Découverte, 1999. ___ 3. Charles Nicol, Enfants de Luther et de Calvin, de l’édit de Nantes à nos jours, l’histoire méconnue des protestants à Saint-Nazaire et dans sa région, Vélizy, Éditions Matignon, 1997.

< Vue générale du temple. Victoire Durand-Gasselin architecte. © Photo Bernard Renoux.

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Une église dans la cité : Saint-Bernard des Sablons

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Marie Ferey ___ Dans le quartier des Sablons, au Mans, l’église Saint-Bernard, élevée au milieu des années 1970 par les architectes Hervé Perrin et Laurent Martin et l’entrepreneur Ducassou, témoigne encore d’une page récente de l’histoire urbaine. ___ Comme de nombreuses villes de France, Le Mans souffre dans les années 1950 d’une pénurie de logements. Les bombardements subis pendant la Seconde Guerre mondiale et le non-entretien des immeubles du centre-ville, combinés à un accroissement remarquable de la population, amènent la municipalité à réclamer la création de plusieurs ZUP (zones à urbaniser en priorité) comme il s’en développe alors partout en France. Entre les tours et les barres on aménage de nouveaux équipements cultuels qui vont répondre aux exigences édictées par le concile Vatican II (1962-1965). Ainsi, le 21 juillet 1960, la ZUP Sablons-Gazonfier est créée par arrêté ministériel. Le plan d’urbanisme établissant l’étude de ce nouveau quartier conçu ex nihilo sur les bords de l’Huisne est confié à Michel Marty. Les premiers projets, qui émanent d’une équipe dirigée par deux architectes de renom, Roger Faraut et Pierre Vago, présentent un quartier divisé en deux parties : au nord Gazonfier et au sud les Sablons. Les premiers logements sont livrés en 1965. À cette date, la construction d’une église n’est pas envisagée. Pourtant, l’année suivante, la paroisse Saint-Bernard des Sablons voit le jour. L’abbé Jules Abbeloos y est alors nommé ; c’est notamment sous son impulsion que l’église est construite dix ans plus tard. Durant cette période, la communauté catholique des Sablons se réunit dans un bâtiment établi en 1966 par la SCAN (Société de Construction Aéro-Navale) de La Rochelle, auquel s’ajoute, la même année, un deuxième édifice du même type. Une troisième construction verra le jour en 1970 afin de répondre à l’accroissement de la population et donc de la communauté catholique, alors que des immeubles sont progressivement élevés dans le quartier1. Malgré ces aménagements, les bâtiments SCAN sont considérés comme provisoires, et dans le même temps plusieurs projets sont étudiés.

Dix ans de réflexion Dès 1968, un premier projet pour la construction d’une église en dur aux Sablons est proposé par le jeune architecte local Claude Roinné, qui lie tradition architecturale (flèche de trente mètres de haut placée au-dessus du chœur) et innovation issue du concile Vatican II (chœur au centre de l’édifice). Bien qu’apprécié par la communauté des Sablons, le projet est abandonné en raison de son coût élevé. Plusieurs années

___ 1. À la fin de l’année 1970, l’ensemble de 1 796 logements est livré aux Sablons.

< Vue de l’église Saint-Bernard des Sablons depuis la tour voisine. Hervé Perrin et Laurent Martin architectes. © Région Pays de la Loire – Inventaire général, photo Pierre-Bernard Fournis.

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La création du vitrail : les Pays de la Loire (1950-2020)

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Christine Blanchet ___ Le vitrail, avec ses lueurs colorées recouvrant fugacement les parois des églises, exerce depuis des siècles une inéluctable fascination. Cette magie produite par des générations d’artistes illustre leur quête d’éternité. ___ Après 1945, les nouvelles formes artistiques, figuratives ou abstraites, se voulaient à l’image d’un monde à reconstruire. C’est dans cet esprit de modernité que l’art du vitrail s’inscrit et renouvelle son expression artistique et technique de la seconde moitié du xxe siècle jusqu’à nos jours. Dans la région des Pays de la Loire, les programmes de vitraux posés témoignent ainsi d’un art vivant en adéquation avec l’évolution de notre rapport au monde « matériel » et « spirituel ». Réparti en trois périodes, le corpus sélectionné, et non exhaustif, intégré dans des églises historiques, se veut donc représentatif des partis pris artistiques dans ce domaine. En charge des édifices classés ou inscrits à l’Inventaire supplémentaire, le service des Monuments historiques organise à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et selon « l’usage » des règles administratives, l’urgence des travaux en faisant appel à des ateliers de maîtres verriers. Puis, à partir des années 1960, suite au mouvement de « l’Art sacré » impulsé par deux pères dominicains, R.P. Couturier et Régamey, les responsables des Monuments historiques privilégient les commandes aux artistes indépendants accompagnés par des maîtres verriers. Enfin, des années 1990 jusqu’à nos jours, le ministère de la Culture, à travers ses différents services décentralisés de la création et des Monuments historiques, met en place une politique patrimoniale en faveur de l’intégration de l’art contemporain dans les monuments historiques ; avec son soutien aux métiers d’art, l’art du vitrail bénéficie d’un nouvel élan.

Les chantiers de l’après-guerre Peintre verrier renommé, Jacques Le Chevallier (1896-1987) est un artiste accompli pratiquant son talent dans divers domaines comme la peinture, la tapisserie, la gravure ou encore le luminaire. Dans les années 1920, il est membre de la Société des Artistes Décorateurs et membre fondateur de l’UAM (Union des Artistes Modernes). Après plusieurs années de collaboration (1932-1945) avec les verriers Louis Barillet et Théo Hanssen, il fonde en 1946 son atelier à Fontenay-aux-Roses. L’année suivante, il intervient à la cathédrale Saint-Maurice d’Angers pour des travaux de restauration de verrières anciennes et le remplacement des pastiches du xixe siècle par des panneaux modernes. Dix ans plus tard, il crée les six verrières de la nef côté < Les vitraux de Pierre Mabille pour l’église Saint-Maurille à Chalonnes-sur-Loire, détail. © Photo Bernard Renoux.

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Des vitraux comme une main tendue Entretien avec Tahar Ben Jelloun1

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Thierry Pelloquet ___ Implantée face à la Loire, au cœur de l’un des villages les plus attachants de l’Anjou, l’église Saint-Genulf du Thoureil accueille depuis une année un programme verrier réalisé par l’écrivain d’origine marocaine Tahar Ben Jelloun. ___ Demeures de mariniers, jardins en terrasses, ruelles colorées de roses trémières, le petit village du Thoureil propose un tableau pittoresque dont la sérénité est animée par les bateaux du club de ski nautique local qui, en cette fin d’été, confèrent au lieu un esprit quasi balnéaire. En slalom ou en saut, les skieurs s’adonnent à la glisse face à l’église romane dédiée à saint Genulf mais aussi à saint Charles. Enrichie au xiiie siècle d’un clocher qui faisait office d’amer pour les navigateurs, elle fut rehaussée à plusieurs reprises, du fait de l’élévation régulière du niveau des crues, avant d’être en partie arasée. Une nouvelle nef est reconstruite au début du xixe siècle mais, faute d’argent, la renaissance du bâtiment s’arrête là. La modestie de la construction affecte également son décor intérieur et notamment ses vitraux, translucides, qui donnent une lumière un peu pâle. C’est pour rehausser l’éclat du vaisseau qu’un nouveau programme a été proposé, il y a environ trois ans, par un conseiller municipal de la commune (nouvelle)2. Pas n’importe lequel : Jérôme Clément est l’ancien président de la chaîne Arte ; il possède au Thoureil une maison de famille et fréquente les lieux depuis l’enfance (il a même été baptisé à Saint-Genulf !). Très vite, il souhaite que soit confié à un artiste contemporain le soin de réaliser les nouvelles verrières. Gérard Garouste est approché mais refuse, ne souhaitant pas intervenir dans une église. C’est finalement vers un écrivain reconnu, mais dont l’activité picturale est encore discrète, que se tourne Jérôme Clément après avoir découvert son travail lors d’une une exposition à l’Institut du monde arabe3. Tahar Ben Jelloun, auteur francophone à succès, prix Goncourt (1987)4 et actuel membre de l’académie éponyme, va ainsi s’engager dans une aventure singulière. Alors que les attentats de 2015 résonnent encore dans toutes les têtes, il accepte, lui l’artiste de culture musulmane, la proposition d’intervenir dans une église. Autodidacte en peinture, il s’emploie aux côtés de Philippe Brissy, maître verrier installé à Saumur5, à créer un nouveau décor de couleurs et de lumière. En concertation

___ 1. Entretien mené en août 2020. Mes remerciements à Tahar Ben Jelloun pour sa disponibilité ainsi qu’à Élisabeth Enguehard, conseillère municipale chargée du patrimoine, et Jérôme Clément. ___ 2. Commune nouvelle de Gennes-Val de Loire. ___ 3. « Carte blanche à Tahar Ben Jelloun », Institut du monde arabe, Paris, 10 octobre 2017-7 janvier 2018. ___ 4. La Nuit sacrée, Paris, Éditions du Seuil, 1987. ___ 5. Philippe Brissy a également créé des vitraux pour plusieurs églises du Maine-et-Loire (Parnay, Meignéle-Vicomte, Noyant-la-Gravoyère, la prieurale de la Jaillette à Louvaines).

< Détail de la première verrière nord de la nef.

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Nouvelles écritures dans le paysage ligérien __

Ronan Audebert ___ Les évolutions au sein du corpus cultuel inscrivent dans la ville des expressions et des usages nouveaux. Depuis une vingtaine d’années, la région des Pays de la Loire se distingue par sa dynamique dans ce domaine. ___ Aujourd’hui, la pluralité religieuse implique une modification des rapports entre groupes religieux et donc un changement de la place des cultes dans un pays largement sécularisé. Cependant, l’essoufflement de la pratique chez certaines communautés religieuses n’empêche pas la construction ou la reconstruction d’édifices cultuels. Ceux-ci illustrent une réponse à de nouveaux besoins de spiritualité et de dialogue au sein de notre société, mais aussi des ambitions et des innovations en matière de création architecturale et artistique. Malgré une commande soumise au recul de la pratique, le catholicisme détruit et reconstruit, tandis que la progression d’autres confessions, tels l’islam ou le protestantisme évangélique, nécessite de nouvelles constructions. L’évolution de l’architecture, d’une part, de la liturgie d’autre part, conduit toujours à de nouvelles recherches formelles, notamment sur l’aménagement du sanctuaire et la forme de l’assemblée. L’Église catholique manifeste sa présence et son renouveau liturgique et institutionnel par la mise en valeur de l’espace architectural et l’intervention d’artistes contemporains, quand d’autres croyances cherchent avant tout à concevoir des édifices appropriés à l’exercice du culte, pour lesquels le dialogue avec l’art passe par des éléments d’artisanat issus de la culture traditionnelle.

Une nouvelle donne cultuelle Si l’Église catholique cherche à s’implanter au plus près des nouveaux bassins de vie en construisant des édifices plus adaptés, les églises nouvelles sont surtout le fait de reconstructions, par souci d’économie pour les diocèses ou les communes. Malgré une certaine liberté des évêchés depuis 19051, ces chantiers restent tributaires de l’intervention d’acteurs publics sur les plans du débat architectural, de l’implantation et de l’intégration des églises dans leur environnement. Considérées comme des éléments structurants du plan d’aménagement, elles intègrent le plus souvent le cadre de politiques de restructuration de la ville. Dans la paroisse Saint-Vincent-de-Paul à Rezé, près de Nantes, le besoin d’un lieu fonctionnel répondant à la liturgie d’aujourd’hui est à l’origine de la démolition de l’ancienne église, installée dans une fabrique de brouettes dans les années 1950.

___ 1. Loi de séparation des Églises et de l’État.

< Église Saint-Vincent-de-Paul de Rezé. Bertrand Aubry (Magnum architectes & urbanistes), 2015. © Patrick Miara.

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