

Dossier « La plage »
05
Éditorial
Pascaline Vallée, journaliste culturelle et critique d’art
06
Histoire du tourisme de plage. L’exemple des Pays de la Loire
Olivier Sirost, sociologue, professeur à l’université de Rouen Normandie
14
La plage, un paysage en mouvement. Une interface vivante
Jérôme Guével, délégué de rivages adjoint du Conservatoire du littoral en Centre‑Atlantique
22
Veiller sur le Veillon
Pascaline Vallée
30
Histoires de bains et de plages de Loire
Bruno Marmiroli, directeur de la Mission
Val de Loire
36
Coco-Plage. Un bonheur balnéaire au fond des bois
Georges Guitton, journaliste
42
Lénine à la plage
Teodoro Gilabert, écrivain
48
Les plages affectives
Nicolas Thévenin, enseignant et critique de cinéma
54
Nos corps à la p(l)age ?
Bernard Andrieu, professeur en sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS), université Paris Cité
60
Vacances contrariées :
Simenon aux Sables-d’Olonne
Anthony Poiraudeau, écrivain
66
Les pêches à pied
Anatole Danto, anthropologue des pêches
Échos / La plage
74
Alain Girard Daudon, Sabrina Rouillé, Sévak Sarkissian
Carte blanche
75
Artiste invitée
Lucie Jean
80
La vie tout simplement
Gilles A. Tiberghien, philosophe et essayiste
Chroniques
81
Alain Girard Daudon, François Jean Goudeau, Isabelle Mathieu, Éva Prouteau, Sévak Sarkissian, Alexandra Spahn, Pascaline Vallée
Dossier
La plage [

Olivier Sirost
Histoire du tourisme de plage
L’exemple des Pays de la Loire
La plage comme lieu de plaisance phare du tourisme est née d’un regard esthétique porté sur la vacuité et le pittoresque, à commencer par la plage urbaine et fluviale, pour s’étendre au littoral et au désir de rivage. Popularisée grâce au transport fluvial puis au chemin de fer, elle dévoile plusieurs formes de tourisme : contemplatif, hygiénique, culturel et sportif.
Une région propice au tourisme
Avec leurs 450 kilomètres de littoral en façade atlantique, dont 210 kilomètres de plage, les Pays de la Loire accueillent 14 millions de visiteurs, principalement l’été dans une offre touris tique balnéaire. Cette dernière est marquée par la conversion d’anciennes activités agricoles et portuaires en une saisonnalité tournée vers les loisirs. Comme le souligne Johan Vincent 1 , l’intrusion balnéaire impacte les populations locales dans leurs espérances et déceptions, les stations balnéaires vivent entre surfréquentation estivale et désertification hivernale, et les ressources locales sont toujours plus sollicitées. Les stations balnéaires sont le reflet d’une économie fondée sur une capacité d’accueil régionale estimée à 1,5 million de lits, en particulier dans les campings. L’ensemble est animé par 65 000 emplois saisonniers. La façade littorale est connue pour des sites comme La Baule, Pornic, Le Croisic, Saint Gilles Croix de Vie, ou Les Sables d’Olonne et le caractère insulaire de Noirmoutier et de l’île d’Yeu. On y observe l’alternance de grandes plages et de petites criques, ainsi qu’une grande variété paysagère : marais, pins, cordons dunaires, roches granitiques, tourbières, roselières, îlots et bras morts… Mais la Loire et ses affluents, ce sont aussi 375 kilomètres de cours d’eau navigables et 373 kilomètres de pistes cyclables ; la baignade de rivière reste ancrée dans une forte histoire locale. Bancs de sable et de vase caractérisent une Venise verte loin du ressac littoral. L’ensemble se complète d’aménagements liés à l’urbanisation, comme des lacs et des bases de loisirs, jusqu’au projet de rouvrir une baignade urbaine dans le fleuve. À l’image du territoire naturel se superpose donc une forme de méandrologie de la plage sous laquelle se sédimentent les mémoires des hommes et le patrimoine culturel (inscrit à l’Unesco).
L’invention de la plage, entre vacuité et pittoresque
La plage, région étendue (plaga) ou étendue de terre, et poétiquement région du ciel, ne s’est localisée géographiquement (spiaggia) au bord de mer qu’au xvie siècle. Sa pratique renvoie à une archéologie des relations entre l’homme et la nature, où l’on projette mentalement des formes esthétiques sur l’infini spatialisé par la configuration de rochers, de nuages, et plus largement du lointain. On creuse également le sable, on fouille la vase pour y rechercher des cités englouties qui rappellent les humanités grecques et latines de la chora. D’Aristote à Plotin,
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La plage de Sainte-Mariesur-Mer (Loire-Atlantique).
© Photo Bernard Renoux.
1. Johan Vincent, L’intrusion balnéaire : les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945), Rennes, PUR, 2007.

Histoire du tourisme de plage. L’exemple des Pays de la Loire / Olivier Sirost

lame, écume, sel, sable, rochers, galets, algues… Mais aussi des métaphores liées à l’alchimie des couleurs et des reflets de l’eau, au mucus de la mer, au retrait de la marée, à la roboration des vagues et à la conjonction des éléments (air, eau, terre, soleil).
L’ordonnancement de l’espace par les impressions sensorielles et les caractères physiques du milieu donne naissance aux choronymes qui vont dessiner une topographie du tourisme amplifiée par les compagnies de chemin de fer. Sur ces principes émergent la côte de Jade, mais aussi la côte sauvage ou encore la côte d’Amour. Cette dernière désigne le littoral entre Saint Nazaire et Mesquer et son nom de baptême est issu d’un concours lancé par le journal local du syndicat d’initiative, La Mouette (« Amour » est plébiscité au détriment de « Saphir » et « Diamant »). À partir de 1918 c’est donc l’ensemble de ce littoral qui sera plébiscité, englobant des stations phares telles que La Baule ou le port du Croisic.
De la plage thérapeutique…
Le premier motif de séjour à la plage est thérapeutique. Comme le rappelle Jules Michelet 4 , c’est le docteur Russell qui, dans la station de Bath, a inventé la mer comme espace hygiénique de jonction entre terre et eau. On vient aux Sables d’Olonne pour bénéficier des bathing machines, chariots pour les curistes tractés jusqu’à hauteur de roues dans l’eau où les maîtres baigneurs sont chargés d’aller faire prendre la lame et de pratiquer l’immersion. Cette médecine s’appuie sur la tradition néo hippocratique, où les éléments agissent sur un cosmos intérieur afin de lutter contre la mélancolie et autres pathologies humorales. Dans une France aux prises avec les épidémies, les cures de nature fondent les espérances de guérison. À Pornic, les premières cabines et tentes de bain sont installées sur la plage de la Sablière dès 1828. La Société des Bains de mer de Pornic fait construire un établissement de bains en dur en 1831. La même société aménage la plage de la Noëveillard en 1844, favorisant le dévelop pement des villas balnéaires. De même, la rade de Pornic devient célèbre pour la qualité de ses eaux. Aux immersions vivifiantes dans l’océan s’ajoutent les bains chauds, les promenades, l’alimentation à base de produits de la mer ou l’activité physique. L’eau de mer n’est pas la seule prisée. La mise en valeur des eaux ferrugineuses de Pornic (et celle de ses falaises de schiste), qui soignent fièvres, anémies et affections chroniques de la peau, s’inscrit dans une médecine naturiste qui favorise le dévêtissement des corps et l’exposition aux éléments naturels.
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La plage des Baigneurs et l’établissement de bains, Le Croisic (Loire-Atlantique), illustration d’Asselineau, 1853-1876. Domaine publicWikicommons.
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Affiche des Chemins de fer de l’État, illustration de Pal, 1894. © BnF, Paris.
4. Jules Michelet, La mer, Paris, Gallimard, 1983.

La plage, un paysage en mouvement
Une interface vivante
La plage est un territoire paradoxal : à la fois familier et insaisissable, stable dans l’imaginaire collectif mais perpétuellement mouvant dans sa réalité physique. Elle est un lieu de loisirs, de mémoire, de conflits d’usage, mais aussi un espace vivant, soumis à des dynamiques naturelles importantes.
Penser le littoral signifie lire et accompagner des processus – transport des sédiments, échanges d’eau et de matières, cycles biologiques –, et comprendre comment ces fonctions façonnent le paysage et la biodiversité, conditionnent les usages du rivage mais déterminent aussi sa résilience. La plage est donc une interface vivante où se rencontrent la mer, la terre, et régulièrement le fleuve. Entre Loire‑Atlantique et Vendée, marais, dunes, vasières, herbiers et bancs de sable maritimes ou fluviaux forment ainsi un continuum menacé de milieux interdépendants, qu’il convient de préserver pour les générations futures. Consciente de la valeur écologique, sociale, économique et culturelle de son littoral, la France a fait le choix de préserver une part significative d’espaces naturels littoraux et de les rendre accessibles à tous. L’État a ainsi décidé en 1975 de créer le Conservatoire du littoral, un établis sement public sans équivalent en Europe dont la mission est d’acquérir des parcelles du littoral menacées par l’urbanisation ou dégradées pour en faire des sites restaurés, aménagés et accueillants, dans le respect des équilibres naturels. Main dans la main avec les collectivités et les partenaires qui gèrent ses propriétés au quotidien, le Conservatoire participe à l’aména gement du territoire.
Un espace façonné par les forces naturelles
La plage n’est jamais figée. Elle avance, recule, se déforme, se recompose. Les tempêtes hivernales, l’élévation du niveau marin, la mobilité des dunes et des estuaires modèlent sans cesse ces paysages. Sur la façade atlantique, les épisodes de recul du trait de côte se sont accélérés, révélant la vulnérabilité de secteurs longtemps perçus comme stables. Cette mobilité, que certains ressentent comme une menace, est aujourd’hui un élément central de la gestion écologique. Laisser la plage évoluer, accepter qu’elle change, c’est reconnaître que la nature n’est pas un décor mais un système vivant. Cette approche, encore difficile à partager, constitue pourtant un enjeu majeur.
Strates, flux et continuités
Le littoral, notamment lorsqu’il est sableux, se lit en strates successives : le milieu marin, la plage intertidale, qui couvre et découvre aux marées, le cordon dunaire et ses dunes blanches et grises, les zones de transition vers les marais. Ces éléments ne sont pas juxtaposés de façon statique : ils échangent sédiments, nutriments et organismes vivants.
← Flore de dunes sur une plage de Vendée.
© Photo Bernard Renoux.



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Le gravelot à collier interrompu (Anarhynchus alexandrinus) se rencontre sur les plages du Pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie (Vendée).
CC BY-SA 2.0.Wikicommons.
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Un huîtrier pie (Haematopus ostralegus) à Pornichet (Loire-Atlantique).
CC BY-SA 2.5. - Wikicommons.
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On peut voir l’avocette élégante (Recurvirostra avosetta) toute l’année sur les plages de Loire-Atlantique.
CC BY-SA 4.0. - Wikicommons.

Une faune entre terre et mer
Gravelots, bécasseaux, sternes et huîtriers pie trouvent sur nos plages et vasières des lieux où nidifier et s’alimenter. Leur cycle de reproduction est calé sur les marées et la disponibilité des laisses de mer. La fréquentation estivale et les chiens non tenus peuvent perturber ces espèces ; la mise en place de zones de quiétude temporaires et une information claire des usagers sont à encourager pour sensibiliser à ces enjeux. Les vasières attirent une grande diversité d’oiseaux limicoles, venus y trouver une nourriture abondante à marée basse. Les avocettes élégantes filtrent l’eau avec leur bec recourbé, tandis que les bécasseaux et les chevaliers sondent la vase pour y dénicher vers et petits crustacés. Plus imposant, le courlis cendré explore les zones plus profondes grâce à son long bec arqué. Ces espèces, souvent migratrices, utilisent les vasières comme des haltes vitales sur leurs routes saisonnières, faisant de ces milieux un maillon essentiel de leur cycle de vie. Dans les marais, la diversité est tout aussi spectaculaire. Discrète, la gorgebleue à miroir fréquente les roselières, offrant au printemps un chant cristallin qui semble suspendu au dessus de l’eau.
La laisse de mer et les fonctions invisibles
Souvent mal comprise, la laisse de mer, composée d’algues, de morceaux de bois et de coquil lages, est pourtant un réservoir de vie : elle nourrit insectes et crustacés, qui à leur tour alimentent les oiseaux. La gestion la plus efficace combine propreté des accès publics et conservation des secteurs naturels, afin de préserver ces apports organiques indispensables au fonction nement de la plage.
Fonctions écologiques et services rendus
Les milieux littoraux remplissent par ailleurs des fonctions concrètes et complémentaires. Les dunes amortissent l’énergie des vagues et protègent l’arrière‑pays ; les marais filtrent l’eau, piègent les sédiments et stockent du carbone ; les vasières et les herbiers servent de nurseries aux poissons ; la laisse de mer apporte une matière organique qui nourrit une faune détritivore souvent invisible mais essentielle. Ces fonctions se traduisent en services rendus aux sociétés : protection contre l’érosion, ressources halieutiques, qualité des eaux, attrait paysager et récréatif. Fragiliser un maillon, c’est affaiblir tout l’ensemble.
La gorgebleue à miroir (Luscinia svecica) est présente à Saint-Brevin (Loire-Atlantique).
CC BY 4.0. - Wikicommons.

Veiller sur le Veillon
Comment concilier
la préservation de richesses géologiques, naturelles et patrimoniales avec les menaces liées à l’érosion naturelle et à la fréquentation touristique ? C’est tout l’enjeu du site de la plage du Veillon à Talmont-Saint-Hilaire, en Vendée.
Il est 16 h cet après midi de printemps. Sur la plage du Veillon, quelques personnes se promènent. Le vent souffle fort, il porte le bruit des hautes vagues dont l’écume brille au soleil. Derrière la flèche formée par la plage dans l’estuaire du Payré, un groupe de mouettes flanqué d’un cormoran est posé sur un banc de sable. De part et d’autre, des falaises et un bois de chênes verts encadrent le cours d’eau aux teintes bleu lagon. Aucune construction en vue si ce n’est, quand on regarde du côté de l’océan Atlantique, le petit port de Bourguenay dont les mâts pointent au loin.
Par leur majesté, les sites naturels dégagent parfois un air d’éternité. Mais comme beaucoup d’autres, la plage du Veillon n’a rien d’un paradis oublié, épargné par la civilisation. Même en dehors de la saison touristique, on ne se perd jamais très longtemps dans la contemplation silencieuse des paysages. Au détour d’une dune, des cris parviennent à nos oreilles. Ce ne sont pas des gravelots à collier interrompu, que l’on dit nicher dans ce sable, mais une humaine, téléphone collé à l’oreille. Elle rit, dos tourné à la mer et au vent, les yeux glissant dans les méandres du Payré.
Dans la froideur du printemps encore lavé par les pluies, il faut s’imaginer l’été, que quelques indices laissent soupçonner : parking aménagé, larges pistes cyclables ou bâtiments habillés de terrasses en bois semblent désigner la plage comme un centre d’intérêt touristique. Un comptage effectué par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) entre avril et septembre 2021 a dénombré en moyenne 4 000 visiteurs et visiteuses par jour, avec des pics à 10 000 en été. Une fréquentation qui dépasse largement les capacités d’accueil de la plage, ce dont la commune de Talmont Saint Hilaire a bien conscience. N’en déplaise aux touristes qui déplorent le manque de stationnements, aucun aménagement n’est prévu pour faciliter l’accès à ce site préservé.
Mesure d’urgence
Un peu partout, des barrières et panneaux d’interdiction se dressent, prêts à réguler l’afflux. Les dunes sont cerclées de clôtures et de ganivelles. Dans une partie des bois, seules quelques allées rectilignes sont accessibles. Partout, la même injonction : rester sur les sentiers. Car pour profiter d’un environnement sauvage, il faut commencer par encadrer notre propre présence. Une menace qui ne date pas d’hier. Au milieu des années 1970, une vague de béton déferle sur la côte vendéenne. Tout le monde veut sa place au soleil, si possible proche de la mer. Tout le monde ? Localement, des voix s’élèvent, comme ici. Pour stopper un projet immobilier prévoyant 800 logements dans les bois du Veillon, une procédure d’urgence est lancée afin de protéger les lieux. Alors qu’un classement de site prend en moyenne dix ans, celui ci est rapidement obtenu, en 1976, pour une zone qui couvre la plage, les bois, ainsi que le havre et la pointe du Payré.
Cette rapidité comporte aussi des défauts. Parmi les cinq critères possibles, le « caractère pittoresque » est retenu, ce qui dit mal les enjeux géologiques et naturalistes du site. Depuis,
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Des empreintes d’Eubrontes veillonensis sont visibles à marée basse.
© Toutes les photos sont de Samuel Hense.
→ Le mur de la pêcherie, en cours de reconstruction par le Groupe Associatif Estuaire.
→ → Sur la pointe du Payré se distingue la discordance hercynienne.

en amont de l’estuaire du Payré. La diversité des paysages de cette « Petite Vendée », qui réunit plage, forêt et marais, attire. Malheureusement, cette attractivité nuit gravement à l’environ nement : piétinement des dunes qui les empêche de se fixer, déchets abandonnés, départs de feu et pollution de l’eau reviennent toujours avec l’été. Dès lors, trouver l’équilibre entre développement économique et protection de l’environne ment n’est pas simple. Comment cohabiter ? S’ils reconnaissent le caractère remarquable de certaines espèces et encouragent leur préservation, les labels n’imposent pas de réglementation spécifique. Seul le classement, qui concerne ici 1 030 hectares et s’applique à un peu moins de 2 % du territoire français, soumet « toute modification de l’état ou de l’aspect des lieux » à autorisation spéciale. Problème : cette protection s’arrête aux limites du site, qui reste perméable aux activités (nautiques, agricoles, touristiques...) et infrastructures périphériques.
Projet Grand Site de France
Pour assurer l’avenir du havre du Payré, plusieurs acteurs publics (le Département de la Vendée, l’État et la DREAL, le Conservatoire du littoral, les communes de Jard sur Mer, Talmont Saint Hilaire et Vendée Grand Littoral) se sont concertés autour d’un projet de labellisation « Grand Site de France ». Ce projet, lancé en 2016, couvre 2 800 hectares, afin de pouvoir engager des actions cohérentes à l’échelle de l’ensemble paysager. Actuellement, vingt trois sites sont labellisés, dont le plus emblématique est sans doute le Mont Saint Michel. L’objectif : permettre la restauration, la préservation et la gestion d’un territoire, notamment en régulant sa fréquentation. Un des enjeux principaux du projet, qui va de pair avec la gestion de la fréquentation, est la sensibilisation du public. Car le littoral se parcourt ici comme un livre d’Histoire, mais encore faut il savoir le lire. Des balades guidées, notamment menées par le GAE, ainsi que des panneaux explicatifs sont déjà en place depuis plusieurs années. Le projet Grand Site voit plus loin, en élaborant un récit de territoire à grande échelle, vision qui nécessitera, au delà des aménage ments prévus, l’implication de tout l’écosystème humain local, des acteurs du tourisme aux associations, sans oublier les habitants et habitantes.
JOurnaliSte culturelle et critique d’art, PaScaline vallée a travaillé à la revue Mouvement et a été rédactrice en chef d’Arts magazine. Elle écrit aujourd’hui pour différents médias et structures culturels


Bruno Marmiroli
Histoires de bains et de plages de Loire
Les pratiques associées aux bains et aux plages de Loire racontent une longue histoire des relations entre les communautés riveraines et la Loire. Leur évolution nous rappelle combien nous sommes liés au fleuve.
Plage sur les bords de Loire, Saint-Rémy-la-Varenne (Maine-et-Loire).
© Photo Bernard Renoux.
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Avaray (Loir-et-Cher), la plage. Coll. Archives départementales de Loir-et-Cher, inv. 6 Fi 8/26.
1. André Delthil, Souvenirs d’un magistrat sous l’Occupation, Mémoires de l’académie d’Orléans, séance publique du 30 octobre 2007, VIe série, tome XVII, 2007.
2. Extrait du règlement de police des bains en pleine rivière, 1832. Archives municipales, 1 J431. Exposition virtuelle « Orléans, tous aux bains ! ».
« Nous passions la majeure partie de nos vacances dans la maison de mon grand père, médecin à Bonny sur Loire, village du Loiret limitrophe de la Nièvre. Avec nos cousins et amis, nous formions une bande joyeuse dont les distractions préférées étaient les jeux sur la plage et les baignades en Loire 1 »
Nous sommes à la fin des années 1930, les berges de Loire sont occupées en période estivale par les familles qui s’installent sur des grèves de sable parfois aménagées. Cabines de plage, pontons, parasols : tout y est semblable au bord de mer. Depuis la fin du xixe siècle, le développement de lignes de tramway permet de quitter plus facilement les centres villes pour rejoindre des communes riveraines de la Loire et transformer ainsi les berges du fleuve en littoral atlantique, plages comprises. C’est le cas de la ligne de tramway ouverte à la fin du xix e siècle entre Tours et Vouvray, empruntée par les Tourangeaux qui effectuent leur promenade dominicale sur les bords de la Loire, entre guinguettes, parties de pêche et canotage. La baignade est alors pratiquée à des fins récréatives, sans négliger l’aspect hygiénique dans un environnement urbain où l’eau courante n’est disponible que dans les bains publics.
La Loire et la décence : sécurité et bonnes mœurs au xixe siècle
Rémi, le héros du roman Rémi des Rauches de Maurice Genevoix, célèbre son amour pour la Loire en s’y baignant nu l’été. Les risques de crue et les dangers n’entament en rien son besoin de retrouver un lien
direct avec la nature comme contrepoint vital au monde moderne incarné par la ville qu’il fuit. Au début du xixe siècle, la réglementation relative à la baignade se propage sur les berges du fleuve. Les zones de baignade sont délimitées chaque année au moyen de pieux, après vérification du niveau de l’eau, de sa qualité et de la présence éventuelle de cavités. Il s’agit de s’adapter au cours d’eau, de limiter les risques de noyade et de garantir la protection des bonnes mœurs. Nous reviendrons sur les dangers liés au fleuve mais il semble intéressant de mesurer à quel point l’exposition de corps dénudés heurte les autori tés : l’hymne à la liberté et à la nature qu’incarne le bain en rivière contrevient au contrôle moral qu’elles exercent dans l’espace public.
À Blois, un arrêté municipal de 1806 interdit la baignade dans la journée dans le centre ville, à l’exception des bains couverts, « considérant qu’un grand nombre de personnes au mépris de la décence ne rougissent pas de se baigner en plein jour sans vêtements dans les lieux les plus apparents et les plus fréquentés. »
À Orléans, une police des bains en pleine rivière datant de 1832 précise que les baigneurs sont tenus « d’être toujours vêtus d’un caleçon, ou au moins d’une ceinture qui les couvre assez pour ne pas blesser la pudeur ; de se tenir à une distance convenable des bancs des lavandières et des tentes couvertes que d’autres personnes pourraient y faire dresser. Il leur est expressément défendu de rester nus hors de la rivière 2 »
La solution des bains couverts, bassins de nage réalisés à partir de l’assemblage de plusieurs bateaux,


Coco-Plage, Sillé-leGuillaume (Sarthe), carte postale des années 1950. En 1958, l’administration des Eaux et Forêts demanda la suppression des cabines de bain construites après la Seconde Guerre mondiale. Coll. part.
Georges Guitton
Coco-Plage
Un bonheur balnéaire au fond des bois
Coco-plage. Sous cette appellation qui prête à sourire, se cache un petit paradis balnéaire niché au creux de la forêt de Sillé-le-Guillaume au nordouest de la Sarthe. « Coco » était le petit nom de l’homme qui « inventa » le lieu il y a juste cent ans.
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La forêt de Sillé-le-Guillaume avant les aménagements, début du xxe siècle (avant 1914). Coco-Plage n’existait pas encore, les lacs et la forêt appartenaient alors à la duchesse d’Uzès de Luynes. Coll. part.
Il n’est pas un seul Sarthois qui ignore Coco Plage. À peine prononcé, ce nom rigolo allume des étoiles dans les yeux de tous les anciens enfants. Ce Coco là est le sésame d’un paradis balnéaire d’autant plus désirable que sa plage se niche au creux d’une forêt que hantent les cervidés et les légendes. La forêt de Sillé le Guillaume, trois mille quatre cents hectares de beaux feuillus domaniaux, à deux pas des Alpes Mancelles – ce nom vibrant de rêves –, s’étale sur un éperon dont l’altitude varie de 142 à 290 mètres. Ce sont les Coëvrons, venus de la Mayenne, ultime relief du Massif armoricain avant que ses roches primaires ne cèdent la place au Bassin parisien. Lieu populaire de balades, de fêtes, de drague, de pêche, de voile ou de nage, ces trente deux hectares d’eau douce avaient tout pour demeurer secrets, sauf pour quelques romantiques égarés du xixe siècle. Mais il y a cent ans, en 1925, surgit de ses rives un pêcheur astucieux aux ordres de la duchesse d’Uzès, encore propriétaire des lieux avant que l’État ne rachète la forêt. Il va exploiter la pisciculture des quatre étangs disposés en chapelet, vendant ses captures sur les marchés des environs. Ce Silléen, appelé Gabriel Richefeu, obtient le feu vert pour bricoler une buvette au bord du Grand Étang ; des légions de pêcheurs du dimanche vont bientôt affluer. Un jour, sa mère avait glissé à l’oreille du jeune Gabriel : « Tu vois, mon petit Coco, si tu installais une guinguette ici, tu gagnerais mieux ta vie. » Tope là, la guinguette est née, Coco Plage sera son nom.
La suite, c’est l’histoire d’améliorations ininterrom pues au fil des décennies : terrasse, salle de bal, piano mécanique, boutique de souvenirs, manège, pédalos,
location de barques, vedette promenade, camping, base de voile, golf miniature, cabines de plage, bar, restaurants... On dévie la route pour qu’elle ne frôle plus la plage, on abat des arbres pour faire un grand parking. On assainit les abords marécageux, on trace un sentier pour faire le tour complet de l’étang (4 km). Bref, on charge la barque. Mais raisonnablement, sans blesser la nature, cet atout majeur qui fait de l’endroit un paradis apprécié. C’est juré, Coco Plage ne sera jamais Copacabana.
Un Sam’Suffit sans chichis
C’est avant la Seconde Guerre mondiale qu’a éclos le vrai boom des loisirs « made in Coco ». À compter de 1936, les congés payés attirent un peuple immense sur les plages océanes. Sillé jouit d’une mer en petit. Un Sam’Suffit rural, sans chichis et pas cher, qui étanche la soif d’air pur et le plaisir d’être ensemble. On y vient pique niquer en famille, rigoler entre amis et barboter avec les enfants. Monsieur Richefeu règne en maître sur cet Eldorado lacustre. Il promène les badauds à la barre de sa vedette, casquette vissée sur le crâne. Impayable bricoleur, il a construit une grosse baraque en bois pour y vivre en famille. Toutefois l’étang de la forêt n’est pas qu’un havre de paix. Dans ces années 1930 le vrombissement des sports mécaniques brise le silence des pêcheurs à la ligne. Ça chahute dur sur les flots tourmentés par les vagues. Ce sont les Fêtes nautiques organisées par l’Union sportive de Sillé, restées dans la mémoire de milliers de curieux – jusqu’à trois mille certains dimanches –, massés sur la rive et ne manquant rien


du spectacle. Numéros de cirque sur les pontons dont le premier fut installé en 1934. Concours de plongée et courses de chambres à air. Hors bord et ski nautique. Matches de water polo et jeux de plage. Après la guerre, l’extrême vitesse fait son entrée lors de meetings « motonautiques ». Championnats de France de toutes sortes : ski, parachute, dinghies et runabouts, ces bolides effilés qui font trembler la forêt jusqu’aux années 1980, quand le vainqueur du championnat de vitesse fait une pointe à 178 km/h ! Tout cela sur un plan d’eau de 400 mètres par 80 mètres.
La Wehrmacht y prit ses aises
Il nous faut revenir en arrière. Revenir à 1940 quand tout s’est brisé, le bonheur nautique assassiné par l’occupation allemande. Sur la voie ferrée Paris Brest, Sillé est stratégique. La Wehrmacht trouve idéal de se tapir pendant quatre ans au ras des rives de Coco Plage. Les équipements balnéaires servent aux soldats, dont les effectifs montent parfois à trois cents. Ils occupent les baraques de la colonie de vacances et construisent un mess. Ils creusent aussi sous les arbres de grandes caches rectangulaires pour enfouir les véhicules : une cinquantaine de ces trous sont encore visibles aujourd’hui, vraies montagnes russes prisées des vététistes.
Arrive août 1944, les Anglais larguent trois cents bombes, tout vole en éclats, les baraques
Richefeu sont ruinées par le souffle. Coco a le temps de mettre sa famille à l’abri. Lui, l’ancien Poilu, a aménagé une tranchée recouverte de planches. Elle sauvera la vie des siens. Tout est à reconstruire. Gabriel s’y attelle avec ses deux fils, Marc et Gaby. La plage reprend peu à peu des couleurs. L’endroit monte en puissance. En 1947, il devient site classé, protégé à jamais des appétits immobiliers. Six ans plus tard les Fêtes nautiques ressuscitent, mais c’est l’année où Coco Richefeu décède, à l’âge de 58 ans. Son épouse Marthe prend vaillamment la relève, avec ses deux fils et leurs épouses. Pour longtemps.
Miroir de nos nostalgies
Coco Plage reste avant tout un réservoir de sensations fines. Nulle mieux que Michèle Bouix Richefeu, petite fille du père fondateur, n’exprime en parlant de son paradis les senteurs indélébiles que les bords du lac lui ont offertes à longueur d’enfance 1 : « L’odeur fade de l’eau douce par temps chaud... Sous mes pieds nus, la douceur tiède des pontons en bois chauffés au soleil... Le moelleux mystérieux de la vase en reprenant pied après la baignade... La pêche à la main des têtards à plat ventre sur un ponton... Le saut des carpes par temps orageux... » Tout autant que ces évocations solitaires, l’enfant de Coco Plage réveille l’univers sonore que l’agitation « touristique » a injecté dans sa mémoire : « Les chansons diffusées par le juke box de la salle de jeu pendant les parties de baby foot et de flippers... Les tut tut stridents des klaxons des voitures des mariés et de leurs invités qui, entre les deux repas traditionnels venaient danser, faire un tour de vedette ou de barque... Les airs de valse, tango, marche, java, paso doble, madison, cha cha, rock, joués par les trois musiciens de l’orchestre le dimanche après midi... »
À l’instar de la gamine du Coco Plage d’autrefois, mille souvenirs de Coco Plage tournent aussi dans ma tête en regardant de vieilles cartes postales. Ma mémoire reste fixée au parfum des années 1960. Élève du lycée de Sillé, qui occupait alors le château forteresse dominant la ville, je me souviens de notre excitation quand les après midis de « plein air » nous convoquaient à Coco Plage. On s’y rendait à pied, trois ou quatre kilomètres de montée avant d’accé der à la forêt et de rejoindre le lac pour y apprendre à nager ou s’exercer aux sports de balle.
Nous ignorions alors totalement que notre guide, le très aimé « prof de gym » Martin Parayre, avait été avant la guerre un artisan majeur du développement sportif de Coco Plage. C’est lui qui fit creuser dans le lac un bassin de 25 mètres surplombé d’un superbe plongeoir en ciment haut de 3 mètres. Qui inlassa blement initia les enfants à la natation, qui fut aussi un pilier de l’Union sportive de Sillé pour organiser
Carte postale à système « Trottinons gaiement vers Coco-Plage ». Coll.part.
1. Dans le livre collectif Destination Coco-plage, nourri d’innombrables photos d’archives, paru en 2021 aux Éditions de l’Étrave.
Coco-Plage. Un bonheur balnéaire au fond des bois / Georges Guitton
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Stand de confiserie de la maison Richefeu installé sur la terrasse, 1957. En 1958 l’administration des Eaux et Forêts a exigé qu’il soit déplacé à un emplacement désigné par le service forestier et que le bâtiment soit peint en vert foncé. Coll. part.
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Bal avec orchestre pour un mariage à la Brasserie du Lac à Coco-Plage, établissement de Gabriel Richefeu fils et son épouse, 1972. Coll. part.
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Parc de jeux créé par Gabriel Richefeu fils en 1961. Les différents jeux ont été fabriqués sur ses instructions par un artisan de Sillé-leGuillaume. Coll. part.




Teodoro Gilabert
Lénine à la plage
L’Obs, L’Humanité, France Inter, Ouest-France, Le Télégramme, Le Courrier du Pays de Retz, mais aussi des sociétés d’historiens, des collectionneurs de cartes postales… Le sujet passionne, sans être réellement passionnant. Alors pourquoi, toujours et encore, évoquer ce modeste épisode balnéaire de l’homme qui a marqué l’histoire du xxe siècle ?
Lénine n’a sûrement pas préparé la révolution (plutôt le coup d’État) d’octobre 1917 en pêchant la crevette à Pornic pendant l’été 1910. Et pourtant c’est un marronnier qui fleurit presque chaque été. Probablement en raison du décalage contextuel et géographique : il est tellement cocasse d’imaginer Lénine en maillot de bain avec son épuisette, si loin de sa Russie natale, dans cette colonie pour socialistes déjà petits bourgeois. C’est un peu comme quand j’ai vu pour la première fois ma maîtresse (de CM1) en maillot de bain, sur la plage du Croisic, au début des années 1970. Je n’en croyais pas mes yeux. Voilà pourquoi, à mon tour, je n’ai pas résisté à l’envie d’évoquer notre Lénine international dans mes Plages intérieures 1 :
Vladimir Ilitch Oulianov en train de pêcher la crevette à Pornic à l’été 1910, dans un pantalon retroussé au niveau des genoux, trempé jusqu’aux fesses. Une casquette de marin vissée sur la tête protège du soleil un front dégarni où les plans de la révolution prolétarienne ne sont qu’à l’état d’ébauche. Une image qui ne vient pas d’emblée à l’esprit quand on pense au père de la Révolution d’Octobre. C’est pourtant celle que je préfère, en raison de ce décalage. Pour clore ce portrait aux antipodes de nos représentations, il faut imaginer Lénine sans son bouc iconique, juste avec une grosse et banale moustache comme on en voyait partout à l’époque. Il pousse consciencieusement un immense haveneau rendu invisible par l’eau chargée des alluvions de la Loire qui se jette dans l’océan à Saint Brevin, à quelques kilomètres de la Pointe Saint Gildas constituant l’extrémité Nord de la baie de Bourgneuf. Pornic est le seul véritable port de cette baie, pour la pêche comme pour le commerce et la ville a profité de l’arrivée du train en 1875 pour développer une activité touristique florissante.
Les crevettes bretonnes (en 1910, on n’envisage même pas le débat sur l’appartenance ou non de Pornic à la Bretagne) se laissent piéger par ce pêcheur inexpérimenté venu de Russie en passant par la Finlande, la Suède, l’Allemagne, la Suisse et puis Paris d’où il est arrivé par le train le 22 juillet. Lénine est heureux, on peut l’imaginer bronzé, les yeux et la peau rougis par le soleil. Dommage que nous ne disposions pas de photographies ! C’est peut être mieux ainsi, je suis moins gêné aux entournures. Une certitude, Lénine a bien séjourné à Pornic. Des cartes postales dûment authentifiées l’attestent.
– Eh, Vladimir Ilitch ! Il va falloir rentrer à la maison !
La mer monte et cela devient compliqué avec les vagues. Sait il nager ? Dans une carte envoyée en Finlande à sa sœur Maria, il reste très flou à ce sujet : « Chère Maniacha, je t’écris de Pornic. Nous prenons un repos merveilleux. Baignades, etc. »
Je ne l’imagine pas vraiment en train de braver les flots jusqu’à perdre pied, s’éloigner du rivage en pratiquant une nage codifiée ou non, et surtout pas le crawl. Cette technique empruntée aux amérindiens, jugée trop sauvage pour les sportsmen anglais et qui fut révélée au grand public lors des Jeux Olympiques de Paris en 1900 par un champion Hongrois, avant de devenir célèbre sous
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La plage de la Noëveillard, Pornic. © Région Pays de la LoireInventaire général, Denis Pillet.
1. Teodoro Gilabert, Plages intérieures, Paris, BuchetChastel, 2024, p. 33-46.

Nicolas Thévenin
Les plages affectives
Constitutives d’un imaginaire poétique, burlesque ou tragique, les plages forment un cadre de mise en scène privilégié, à nul autre pareil. Celles de la Loire-Atlantique et de la Vendée accueillent des films traversés notamment par la mémoire et les passions.
Les images du cinéma amateur documentent en premier lieu, en dehors des circuits de diffusion habituels, l’évolution de la fréquentation des plages des Pays de la Loire, parfois à travers un même regard sur une période longue, presque une vie entière. Ainsi des films d’Odette Guilloux, devenus avec le temps de précieuses archives, visibles en ligne sur le site de la Cinémathèque de Bretagne. Née en 1905, issue de la bourgeoisie commerçante de Laval, oisive mais très active, elle se voit offrir par son père, en 1929, une caméra Pathé Baby 9,5 mm, l’une des premières destinées au grand public, qu’elle utilise immédiatement. Elle ne cessera de filmer qu’en 1984, onze ans avant son décès. Les vacances passées à Pornichet lui permettent de saisir le bonheur du cercle familial, qui s’épanouit souvent sur la plage des Libraires, non loin de la villa Welcome, ou en vadrouille dans les environs : La Baule, Le Pouliguen, Batz sur Mer, Le Croisic, La Turballe. Pendant plusieurs décennies, en noir et blanc puis en couleurs, à mesure que les enfants grandissent et que les parents vieillissent, les tenues de plage se raccourcissent et les jeux se diversifient devant la caméra de cette ethnologue involontaire, qui enregistre la démocratisation de l’accès à cet espace, un privilège aristocratique se transformant en loisir de masse grâce aux congés payés. Aujourd’hui, les brefs films d’Odette Guilloux, aux titres calendaires, constituent un témoignage fascinant et émouvant de l’histoire balnéaire du siècle dernier, au sein d’une existence consacrée, entre autres manifestations de créativité et de curiosité, à fixer des images sur pellicule.
Tout près, à Saint Marc sur Mer, le quartier balnéaire de Saint Nazaire, Jacques Tati tourne Les Vacances de monsieur Hulot entre juin et octobre 1951 et se focalise sur la faune d’une plage qui sera surplombée, à partir de 1997, par une statue en bronze représentant le cinéaste personnage dans une posture caractéristique, penché vers l’avant, les mains sur les hanches. Si le rivage accueille une population hétérogène et porteuse des préoccupations de la société française de l’époque, décrite avec une dérision affectueuse, il est surtout une zone de gags visuels et sonores mis en scène selon la science burlesque du cinéaste, que l’on quitte avec mélancolie lorsque les vacances prennent fin. Jacques Tati en fixe à trois reprises la puissance évocatrice : par les deux plans successifs du générique tout d’abord, dépourvus de toute présence humaine, un léger ressac faisant office de calme avant l’arrivée tempétueuse des estivants ; ensuite par le surgissement de la mer face aux enfants regardant par la vitre d’une voiture comme s’il s’agissait d’un écran de télévision, au terme d’un trajet que l’on imagine de longue haleine ; enfin par le timbre qui vient orner le plan final à peine le véhicule de monsieur Hulot sorti du cadre, figeant le décor en carte postale, image souvenir instantanée mais aussi signe de l’entrée de la fréquentation des plages dans l’ère du consumérisme et de la standardisation des loisirs. Pour en actualiser la portée, Jacques Tati ajoutera dans la troisième et dernière version du film, en 1978, une scène présente dès le scénario original mais tournée après la découverte des Dents de la mer de Steven Spielberg, sorti quelques années plus tôt : le kayak que manœuvre monsieur Hulot se replie sur lui même, donnant l’impression d’une immense mâchoire qui fait hurler de terreur et fuir les estivants, créant ainsi un dialogue inattendu dans l’histoire du cinéma. Sous d’autres latitudes et plus récemment, en 2008, une remontée des souvenirs structure Les Plages d’Agnès, qui marche, selon Agnès Varda et avec elle, « à reculons ». Introduit par une
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Affiche de René Péron pour le long métrage Les Vacances de monsieur Hulot de Jacques Tati, 1953.

Nos corps à la p(l)age ?
De la libération des mœurs aux défis climatiques, la plage est le miroir de nos rapports au corps. Entre culte du bronzage et injonctions esthétiques, regard sur l’évolution d’un espace politique et social. Bernard Andrieu / Illustrations
À la mémoire de ma mère, toujours solaire.
Les vacances à la plage fabriquent une esthétique, en particulier avec les pratiques de l’épilation et du bronzage, ainsi qu’un système d’apparences qui cherche à révéler une image associée à la beauté et au bien être. Le jeu des maillots consiste moins à dénuder les corps qu’à mettre en valeur les formes. Le summer body musclé et affiné devient la norme de ce que devrait être un corps actif.
Ces pratiques sont amplifiées par de nouveaux usages, produits et techniques pour les soins du corps et son apparence. Avec l’ère des loisirs, la plage et l’exposition au soleil pour des raisons esthétiques gagnent du terrain dans nos sociétés, même en ville : il est possible de se baigner dans la Seine, le Rhône et la Marne, notamment.
Faire face au changement climatique
La chaleur augmentant aussi sur les plages, il est devenu important d’adapter sa tenue – chapeau, parasol – et ses horaires car l’exposition au soleil en période de réchauffement de la planète présente des risques. Ceux qui ne peuvent passer qu’une journée à la plage en reviennent couverts de coups de soleil, tandis que les autochtones ont le loisir de se baigner en horaires décalés.
Quatre niveaux d’immersion solaire peuvent être distingués : le bonheur solaire, l’écologisation du corps, l’osmose expérimentale et la profondeur de l’énergie. Ces degrés sont à leur tour liés à des expériences (se chauffer au soleil, se faire bronzer, la guérison par le soleil, l’architecture solaire) et aux sensations qui leur sont associées (chaleur, couleur, amélioration de l’estime de soi, sentiment d’une appartenance au cosmos). Une peau bronzée renvoie au culte du corps, à la santé, à la beauté et à la jeunesse mais le bronzage n’a pas toujours été une norme esthétique et sociale : avant les années 1950, une peau blanche était un symbole de beauté et de statut social élevé. Le changement de l’apparence du corps, notamment à travers le bronzage à la plage, a pris de nouvelles dimensions et de nouvelles significations culturelles, dans la mouvance de la révolution sexuelle mais aussi par le biais de l’industrie des cosmétiques.
Le bronzage est un sujet multidisciplinaire lié à la nature, aux loisirs et à l’esthétique. Il engage une réflexion sur les sensations vécues dans le corps mais aussi sur l’esthétique et les techniques médicales et éducatives. Il fait partie de l’histoire des interactions entre l’homme et la nature, qui commence par l’expérience de la nudité avec le naturisme : la peau sert d’interface entre l’extérieur et l’intérieur du corps.
Le bronzage est né au début du xxe siècle, mais sa signification a évolué grâce à l’avènement de conceptions et de produits plus écologiques : utilisation de l’énergie solaire, crèmes de protec tion, boissons énergétiques, automédication avec des capsules de vitamine D pour mieux capter les effets des rayons du soleil.

Anthony Poiraudeau
Vacances contrariées :
Simenon aux Sables-d’Olonne
Les Sables-d’Olonne, et tout particulièrement le Remblai et la Grande Plage, sont le cadre de plusieurs romans de Georges Simenon. Cela fait suite au séjour de l’écrivain belge dans la station balnéaire vendéenne, et aux raisons
pour lesquelles il a dû s’y attarder.
De septembre 1944 à avril 1945, le grand écrivain belge Georges Simenon loge aux Sables d’Olonne, avec une vue constante sur l’océan et la courbe douce de la Grande Plage. Il a alors 41 ans et est un auteur célèbre depuis plus d’une décennie, père de l’illustre commissaire Maigret et de romans déjà très nombreux. Il est même une sorte de phénomène littéraire, qui impressionne surtout par sa productivité et les chiffres de ventes de ses livres, et il aspire désormais à recevoir une reconnaissance pour son talent littéraire plutôt que pour son statut de personnalité sensationnelle du monde des lettres. Lorsqu’il vient habiter aux Sables d’Olonne, il connaît déjà bien les lieux pour s’y être rendu régulièrement, en voisin, au cours des années précédentes. En effet, Simenon a passé toute la période de l’occupation allemande en Vendée : fuyant en août 1940 les environs de La Rochelle, qui étaient la cible de bombardements, il était venu vivre à Fontenay le Comte jusqu’en décembre 1942, puis à Saint Mesmin, près de Pouzauges, jusqu’en septembre 1944 1. À le croire, son séjour sablais a un but médical : il souffre d’une pleurésie et pense que l’air et le soleil du bord de la mer l’aideront à guérir. Il arrive là avec son jeune fils Marc, âgé de 5 ans, et la bonne du foyer, surnommée Boule, qui est également sa maîtresse, tandis que Tigy, son épouse, va et vient entre Saint Mesmin et la maison que les Simenon possèdent à Nieul sur Mer, près de La Rochelle. Ils s’installent à l’hôtel des Roches Noires, sur le Remblai, à l’extrémité est de la Grande Plage (l’hôtel est toujours en service aujourd’hui, à l’angle de la promenade Georges Clemenceau et de la rue du Va’a), et y occupent deux chambres situées au premier étage. De la chambre qu’occupent Simenon et Boule, la vue sur la mer et le Remblai est imprenable, et comporte même deux points de vue, de part et d’autre de l’angle qui divise la façade du bâtiment : l’un plein sud vers l’horizon, et l’autre légèrement orienté vers l’ouest, depuis lequel toute la courbe de la plage et de la promenade du front de mer se déroule sous le regard. Simenon fait de cet hôtel, aujourd’hui plutôt chic, le portrait d’un établissement modeste, dont les tenanciers sont simples et chaleureux : « Un petit hôtel, “Les Roches noires”, tout au bout de la promenade, à l’orée des bois de pins. Un patron et une patronne rondouillards, au bon sourire accueillant. […] À cause de la guerre, nous étions les seuls clients de l’hôtel, en dehors des quelques personnes, jamais plus de quatre ou cinq, qui venaient y manger 2 » Simenon ne consacre que quelques pages à ces huit mois passés aux Sables d’Olonne dans ses Mémoires intimes, qui sont à la fois son ultime livre et son ouvrage autobiographique le plus abondant, et il n’y relate qu’une poignée d’anecdotes rassemblées comme des éclats de souvenirs anodins, censés traduire pêle mêle l’atmosphère d’ensemble du moment. C’est notamment l’espace de la plage et la longue promenade du Remblai à son bord qu’il fait remonter à la surface de ses souvenirs dans le bref passage sablais de ses mémoires. S’adressant à son fils Marc dans cette partie de l’ouvrage, il écrit : « [aux Sables d’Olonne,] tu allais revoir une
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Vue sur la Grande Plage des Sables-d’Olonne.
1. Luc Siret, « Les années charnières : Simenon en Vendée », dans Georges Simenon (1903-1989) : de la Vendée aux quatre coins du monde, Paris, Somogy et Conseil général de la Vendée, 2011, p. 42.
2. Georges Simenon, Mémoires intimes suivis du Livre de Marie-Jo (1981), dans Tout Simenon 27, Paris, Omnibus, 2004, p. 816.
© Photo Bernard Renoux.

Les pêches à pied
Pratiques vivrières, les pêches à pied ont longtemps constitué une nécessité pour les populations riveraines et s’ancrent, encore aujourd’hui, dans les identités locales des communautés littorales et fluviales.
Entre le système fluvial ligérien et l’estran atlantique, les usages de l’environnement, à des fins historiquement vivrières, sont encore nombreux à être pratiqués par une communauté diversifiée d’acteurs et actrices. Ces usages trouvent leurs origines dans un éventail de pratiques historiques, réellement vernaculaires. Ainsi, une très forte hétérogénéité d’us et coutumes demeure, dépendant de facteurs environnementaux mais aussi culturels, contribuant à une acception plurielle des pêches à pied, que l’on ne peut réduire à une seule et même activité homogène. Ces pratiques ont façonné les identités locales, fluviales, palustres, côtières et insulaires, et sont encore des symboles de connexion aux milieux marins et aquatiques. Cet article en aborde quelques unes, dressant un panorama de cette diversité bioculturelle régionale, exposant leur complexité mais aussi leur historicité. En filigrane se dessinent des systèmes de prédation anthropique à l’égard des écosystèmes édifiés sur le temps long, comprenant un ensemble de règles presque coutumières, mais aussi un encadrement réglementaire important de ces usages par l’action publique, via un outil de gestion foncière (et fiscale) : le domaine public.
Au delà de cette gestion des usages et des ressources naturelles qui en dépendent, émerge un volet plus identitaire : les pratiques de pêche à pied s’ancrent dans un ensemble d’usages de l’environnement qualifiables de traditionnels et contribuent à façonner, même de manière contemporaine, les identités des communautés riveraines. Toutefois, ces pratiques connaissent aujourd’hui d’importants changements.
Dès l’époque néolithique, la fréquentation des estrans à des fins alimentaires est documentée par des amas coquilliers, premières « déchetteries » anthropiques au sein desquelles s’accu mulent les coquilles des mollusques consommés, les arêtes de poissons ou les os de gibier de mer et de mammifères marins. Au Moyen Âge, clergé et noblesse accaparent les ressources.
Tout un ensemble d’archives de l’Ancien Régime détaille ce que les communautés côtières peuvent exploiter, et de quelle manière. Certains animaux sont ainsi réservés au roi et à sa cour, comme les mammifères marins ou certains poissons gras, notoirement les grands migrateurs amphihalins (saumon, esturgeon…), sauf dans quelques cas où les villageois dépècent trop rapidement les animaux échoués ou « braconnent ». Le régime royal concède des droits exclusifs aux congrégations religieuses des territoires maritimes. Le tiers état se partage le reste, poissons non nobles, coquillages et crustacés, algues : la res nullius
Le catholicisme médiéval enjoint aux fidèles de consommer des produits non carnés le vendredi ou durant le Carême, ce qui promeut les usages de l’espace intertidal. Certains oiseaux de mer, comme les macreuses, ou des mammifères marins, sont pour l’occasion versés dans la catégo rie « piscicole » du bestiaire halieutique religieux, et sont consommés même les jours maigres. Quelques usages cynégétiques de l’estran sont ainsi considérés comme des pratiques de pêche à pied. La région en regorge, à l’image de la capture des canards marins au filet sur la plage de Villès Martin, à Saint Nazaire. Les bois d’échouage, les plantes marines et le goémon d’épave entrent aussi dans cette catégorie très englobante et font l’objet de pratiques dirigées, lors du glanage littoral, autour des lais et relais de la mer. Comme la plus grande partie du linéaire des côtes de France, la région profite des compensations du xviie siècle. Pour Colbert, les « gens de mer », face à la dureté de leurs conditions de vie, mais aussi tenant compte du système de classes qu’il instaure pour lever les marins des vaisseaux de la marine royale, bénéficient d’un
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Pêche à l’épuisette, photographie de René-Jacques, vers 1933. Coll. Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Charenton-le-Pont.
© Photo Ministère de la CultureMédiathèque du patrimoine et de la photographie, Dist. GrandPalaisRmn / René-Jacques.


Revue 303
Juillet 2026
Éditions 303
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ISSN : nº 0762-3291
ISBN : 978-2-487296-18-3
Dépôt légal : juillet 2026
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