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Pour la Science n°587 - septembre 2026 - Intelligence collective

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Pour la Science

Les clés de la réussite en mathématiques Xénogreffe : il est temps de se pencher sur l’éthique

Pour la

Élections, Diagnostics, Réunions…

Intelligence collective L 13256 - 587 S - F: 7,50 € - RD

DOM : 9,00 € – BEL./LUX. : 9,00 € – CH : 12,70 FS – CAN. : 13,99 $CA – D. : 9.50 € – PORT. CONT. : 9,00 € – MAR : 86,00 DH – TOM : 1 150 XPF – TUN. : 15,70 TND

Édition française de Scientific American – Septembre 2026 - n° 587

La science expliquée par ceux qui la font

Les promesses des matériaux altermagnétiques

Les étonnantes leçons des expériences de psychologie sociale

09.26


La science expliquée par ceux qui la font MAGAZINE / HORS-SÉRIE / DIGITAL / 25+ ANS D’ARCHIVES

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Édition française de Scientific American


ÉDITO

09.26

François Lassagne rédacteur en chef

Une foule d’experts À l’heure où ces lignes sont écrites, les forêts d’Europe brûlent. Fin juillet, plus de 450 000 hectares avaient été dévorés par les flammes, contre 172 000 par an en moyenne, de 2006 à 2025. Sur les écrans, nuages terribles, murs de feu, et… nuées d’experts. Évidemment légitimes, souvent abattus, les climatologues, s’il le faut encore, confirment qu’il n’y a pas de surprise dans la survenue de ces catastrophes d’intensité inédite. En parallèle s’égrènent les avis et recommandations des ingénieurs forestiers, des spécialistes de la lutte anti-incendie, des assureurs, des hydrologues… et la longue file du personnel politique. Quelles responsabilités attribuer ? Comment parer au pire ? Comment restaurer bâti et habitats naturels, reloger les déplacés ? Comment préparer l’avenir ? Si la foule des experts est dense, aucun de ses membres ne peut prétendre, seul, répondre pertinemment à pareilles questions. Mais leur intelligence collective a de bien meilleures chances d’y parvenir. De très nombreux résultats de recherche l’attestent, un collectif diversifié est parfois imbattable pour identifier les meilleures options, orienter vers les bonnes décisions. Cela suppose cependant de respecter certains principes, comme le détaille Mehdi Moussaïd, chercheur en psychologie sociale. En particulier

celui, donc, de s’assurer que le groupe mobilisé est suffisamment divers (quant à ses connaissances, ses types de raisonnement, ses convictions, ses valeurs…). Certaines méthodes de l’intelligence collective intègrent le fait qu’il n’est pas possible d’évaluer de façon objective ce que serait la meilleure décision. C’est précieux, d’autant plus pour des problématiques complexes, concernant de larges échelles de population. Ces méthodes tendent en général alors à fixer comme critère de réussite la satisfaction du groupe, l’obtention d’un consensus, ou encore la diminution de la polarisation (autant de critères bien connus des responsables politiques). Elles pourraient ainsi les aider à s’emparer des problématiques complexes auxquelles nous faisons face aujourd’hui, comme l’intensification des événements climatiques extrêmes. Les élus et prétendants aux responsabilités publiques, engagés déjà, en France, dans la perspective de prochaines échéances électorales, sauront-ils se saisir du riche éventail de méthodes que l’intelligence collective offre aux sociétés soucieuses de se tenir à distance de l’arbitraire ? n

Remerciements Antoine Balzeau, paléoanthropologue (MNHN), Nathalie Choisne, ingénieure de recherche (Inrae), Florian Maumus, biologiste (Inrae), Julien Monteux, géologue (laboratoire Magmas et volcans)

POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

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SOMMAIRE – Actualités – 06

Virus de plantes : une histoire reconstituée sur 400 millions d’années

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La comète 3I/Atlas serait âgée de 11 milliards d’années

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Parkinson, sclérose en plaques : il n’y a pas de pandémie de maladies neurodégénératives

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La peste chez des chasseurs-cueilleurs

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Les météorites ont retardé la formation des continents

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PHYSIQUE

Une surprenante nouvelle forme de magnétisme

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Paul McClarty Les matériaux altermagnétiques interrogent la théorie et ouvrent des perspectives en électronique. MÉDECINE

Xénogreffe : il est temps de se pencher sur l’éthique

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Ilona Bouvard L’entrée de la transplantation d’organes de l’animal à l’humain dans le champ clinique est imminente. La réflexion éthique doit suivre. HISTOIRE DES SCIENCES

La longue marche de l’astronomie chinoise vers la modernité

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Y. Gomas, T. Montmerle, Z. Yi Une génération d’astronomes formés à l’étranger, née des cendres d’une insurrection étouffée, a transformé l’astronomie chinoise.

– Points de vue – 60

fr

La vie dans tous ses états Aux limites de la Terre

LETTRES D’INFORMATION

Toutes les semaines, l’essentiel de Pour la Science

Perig Pitrou 62

Les sciences à la loupe Évalués par les pairs, oui, mais lesquels ? Et combien ? Yves Gingras

64

Redresseur de code Vis ma vie de dév en 2026 Thomas Gerbaud

66

Retour sur image Les mondes extraterrestres, des paysages offerts à tous

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Charlotte Bigg

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POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026


09.26

À la une

– Culture – 68

Logique & calcul Un seul être vous manque, et tout est renversé ! Jean-Paul Delahaye L’élimination d’un seul concurrent dans un tournoi sportif ou une élection peut bouleverser totalement les résultats… même si le concurrent éliminé est le dernier du classement initial !

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Art & science Le fabuleux voyage de l’oiseau sans pattes Loïc Mangin

PSYCHOLOGIE SOCIALE

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Intelligence collective : décide-t-on mieux à plusieurs ?

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Les livres du mois

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Chroniques de l’évolution La plus vieille sangsue du monde Hervé Le Guyader

84

Jean-Michel Courty et Édouard Kierlik 88

Mehdi Moussaïd et Guillaume Jacquemont

Les chercheurs en psychologie sociale ont mis en évidence un facteur « c » d’intelligence collective, assimilable, pour un groupe, au quotient intellectuel appliqué aux individus. Des marchés prédictifs à la métamajorité, ils ont aussi élaboré une série de techniques pour mieux décider ensemble.

Idées de physique Une fluidité bien calculée

Science & gastronomie Lycopènes : une seule couleur – le rouge –, mais trois additifs différents Hervé This

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L’équation Pourquoi le nombre 12 est sublime Florian Freistetter

En couverture : © Andriy Onufriyenko/Gettyimages. Ce numéro comporte un courrier de réabonnement posé sur le magazine sur une sélection d’abonnés.

24 Enseignement

SCIENCES DE L’ÉDUCATION

des mathématiques : comment dépasser le paradoxe français Entretien avec Pierre-Michel Menger et Stanislas Dehaene Les élèves français se classent en fin de tableau dans les enquêtes internationales, alors que la France continue de produire des mathématiciens parmi les meilleurs du monde. Un paradoxe qu’éclairent Stanislas Dehaene, neuroscientifique spécialiste de l’apprentissage des mathématiques, et Pierre-Michel Menger, sociologue du travail, fin connaisseur de la formation des élites mathématiques.

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Actualités Virologie

Virus de plantes, une histoire reconstituée sur 400 millions d’années

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etracer l’histoire évolutive des virus à travers des millions d’années est un véritable défi, car ils ne laissent pas directement de fossiles. Cependant, une astuce consiste à lire leur passé dans les chromosomes de leurs hôtes. En effet, lors des infections, des fragments de l’ADN viral s’insèrent parfois dans le génome de ces hôtes, qui les conservent alors de

génération en génération, pendant des milliers, voire des millions d’années. Ces séquences virales endogènes constituent de véritables fossiles moléculaires, ouvrant la voie à ce qu’on appelle la « paléovirologie ». Dès les années 1970, des séquences d’ADN de rétrovirus endogènes avaient été découvertes et identifiées chez des vertébrés. Puis, à partir des années 2000, ces séquences ont été utilisées pour

Les bananiers sont un des hôtes de virus de la famille des Caulimoviridae.

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explorer l’évolution des virus. Et en 2014, Pierre-Yves Teycheney, virologue au Cirad de La Réunion, a appliqué la technique aux virus des plantes. Mais, par manque de génomes disponibles, l’étude de virus anciens chez les végétaux a longtemps été limitée aux échantillons d’herbiers, ce qui ne permet pas de remonter au-delà de quelques siècles. Depuis quelques années, la paléovirologie végétale s’est développée, profitant d’un nombre croissant de génomes de plantes séquencés et de nouveaux outils bio-informatiques d’analyse automatisés. Pierre-Yves Teycheney, Héléna Vassilieff, de l’université Paris-Saclay et Inrae, désormais à l’université d’Uppsala, en Suède, et leurs collègues ont ainsi reconstitué, sur plus de 400 millions d’années, l’histoire évolutive d’une famille de virus, les Caulimoviridae. L’équipe a exploré 93 génomes complets représentant l’ensemble des grandes lignées de plantes vasculaires, c’est-à-dire les plantes dotées de vaisseaux conducteurs permettant la circulation de l’eau et des nutriments. Cela couvre toute leur histoire évolutive, des lycophytes, parmi les premières plantes vasculaires apparues sur Terre, jusqu’aux plantes à fleurs (angiospermes) en passant par les fougères et les gymnospermes, dont font partie les conifères. POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

© Andikpras/Shutterstock

L’étude de génomes de Caulimoviridae, une famille de virus affectant notamment de nombreuses cultures tropicales, révèle leur diversité et surtout leur coévolution avec leurs hôtes.


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© Observatoire international Gemini/NOIRLab/NSF/AURA/Shadow the Scientist ; Traitement de l’image : J. Miller & M. Rodriguez (Observatoire international Gemini/NSF NOIRLab), T.A. Rector (Université de l’Alaska à Anchorage/NSF NOIRLab), M. Zamani (NSF NOIRLab)

Astrophysique Les chercheurs se sont appuyés sur Caulifinder, un outil bio-informatique qu’ils ont développé en 2022 pour identifier les séquences virales endogènes dérivées de Caulimoviridae dans les génomes végétaux. Grâce à cet outil, Héléna Vassilieff et ses collègues ont détecté plus de 47 000 séquences de Caulimoviridae intégrées dans 75 des 93 génomes étudiés.

La comète 3I/Atlas serait âgée de 11 milliards d’années

Disparitions et émergences

Ce faisant, les chercheurs ont mis au jour une histoire commune de ces virus et de leurs hôtes qui s’étend sur plus de 400 millions d’années. Ils ont, par exemple, identifié des groupes de virus aujourd’hui disparus. Pour certains virus, cette disparition serait peut-être liée aux grandes crises biologiques qui ont marqué l’histoire de la Terre, notamment à la fin du Permien, il y a environ 252 millions d’années, et du Crétacé, il y a 66 millions d’années. D’autres extinctions pourraient résulter de l’apparition de mécanismes de défense des plantes contre ces virus. À l’inverse, l’équipe suggère que l’émergence des plantes à graines, il y a 360 millions d’années, s’est accompagnée de celle de nouvelles lignées de Caulimoviridae. Les biologistes ont aussi mis en évidence des associations entre des virus et leurs hôtes remarquablement stables qui ont perduré au moins 150 millions d’années. Au total, Héléna Vassilieff et ses collègues ont révélé des traces de Caulimoviridae dans 421 espèces végétales appartenant à 135 familles botaniques, soit plus du double du nombre d’espèces hôtes répertoriées jusqu’à présent. Ces résultats suggèrent que les virus de cette famille sont beaucoup plus répandus et diversifiés qu’on ne le pensait. n Isabelle Bellin H. Vassilieff et al., Plos Pathogens, 2026.

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La comète 3I/Atlas entourée de sa coma, le nuage de gaz et de poussière qui se forme autour de son noyau glacé.

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n juillet 2025, le réseau de télescopes Atlas (Système d’alerte ultime d’impact d’astéroïdes) donnait l’alerte : une comète venue d’ailleurs était en train de traverser le Système solaire à vive allure. Désigné «3I/Atlas», ce bolide présentait une trajectoire fortement hyperbolique ne laissant aucun doute : il était juste de passage, arrivé d’un système planétaire lointain pour repartir, quelques mois plus tard, explorer d’autres régions de la Galaxie. Pour les astrophysiciens, un tel corps est une aubaine, car il offre un échantillon directement observable d’un monde né autour d’une autre étoile, distante et probablement disparue. L’équipe de Martin Cordiner, du centre Goddard, de la Nasa, aux ÉtatsUnis, et celle de Cyrielle Opitom, de l’université d’Édimbourg, en Écosse, ont mené plusieurs analyses de la composition isotopique de 3I/Atlas. Le rapport deutérium/hydrogène dans l’eau et le ratio carbone 12 sur carbone 13 pour le monoxyde et le dioxyde de carbone, ainsi que pour d’autres molécules, esquissent dans quelles conditions cet objet est né. Les

glaces de 3I/Atlas se seraient constituées à une température extrêmement basse, inférieure à 30 kelvins, au voisinage d’une étoile en formation baignée par un flux de rayons cosmiques au moins dix fois supérieur à la moyenne actuelle de la Galaxie, des conditions associées aux régions pauvres en éléments lourds. En combinant ces données avec des modèles d’évolution chimique galactique calibrés sur plusieurs dizaines d’étoiles proches, et sous certaines hypothèses, Martin Cordiner et ses collègues arrivent à une estimation de 11 à 12 milliards d’années pour l’âge de 3I/Atlas. Cette comète serait donc née dans le sillage d’un sursaut de formation stellaire intense qui a marqué les débuts de la Voie lactée, plusieurs milliards d’années avant l’émergence du Système solaire, âgé pour sa part de 4,6 milliards d’années. n Sean Bailly M. Cordiner et al., Nature, 2026 ; C. Opitom et al., Nature Astronomy, 2026.

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À la une

L’essentiel L’intelligence collective permet souvent à un groupe de prendre de meilleures décisions que ses membres pris isolément, à condition de préserver la diversité

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des points de vue, l’indépendance des jugements et une bonne répartition de la parole. Des méthodes comme celles des marchés prédictifs

(qui consiste à acheter des paris sur un événement) ou celle de la métamajorité (les membres du groupe essaient d’estimer ce que vont répondre les autres)

améliorent la qualité des prévisions et des choix, tandis que les discussions spontanées sont fréquemment perturbées par des biais cognitifs et sociaux.

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Psychologie sociale

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Intelligence collective Décide-t-on mieux à plusieurs ? Mehdi Moussaïd et Guillaume Jacquemont

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© Andriy Onufriyenko/Getty Images

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Les chercheurs en psychologie sociale ont mis en évidence un facteur « c » d’intelligence collective, assimilable, pour un groupe, au quotient intellectuel appliqué aux individus. Des marchés prédictifs à la métamajorité, ils ont aussi élaboré une série de techniques pour mieux décider ensemble.

’ils ne sont même pas capables d’estimer le poids d’un bœuf, comment pourraient-ils élire un président ? » Ainsi parlait Francis Galton, célèbre savant et aristocrate britannique. Fondateur de l’eugénisme, il s’était mis en tête de démontrer la stupidité collective par une expérience simple : en 1906, il s’est rendu sur une foire et a demandé à 788 personnes d’estimer le poids d’un bœuf. Il y voyait une métaphore de la démocratie, pour laquelle il n’avait que peu d’estime… Les résultats lui ont procuré une certaine amertume. Certes, tous les visiteurs se sont trompés, parfois dans des proportions loin d’être anecdotiques. Mais la moyenne des estimations atteignait une précision de… 99,6 % ! L’estimation collective valait ainsi 545 kilogrammes, pour un poids réel de 547 kg. Ce phénomène, qualifié de sagesse des foules et confirmé par de multiples travaux depuis, illustre un constat simple : nous pouvons être meilleurs à plusieurs. Ce n’est pas automatique pour autant. Car ce que les recherches montrent aussi, c’est que la décision collective est souvent inefficace. Quelles conditions doit remplir un groupe pour bien fonctionner ? Comment optimiser les différentes étapes POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

de la décision, depuis la collecte d’informations (typiquement le poids du bœuf si on doit proposer un prix d’achat) au choix final ? L’intelligence artificielle peut-elle nous aider à mieux décider ensemble ? Autant de questions explorées par le domaine de l’intelligence collective. Hérité de l’intelligence en essaim, qui s’intéressait aux colonies de fourmis et de termites dans les années 1980, ce champ de recherche analyse les différents types de décision humaine. Qu’il s’agisse de trancher sur un budget, de poser un diagnostic médical ou de choisir la playlist de la soirée, les scientifiques ont développé des techniques innovantes.

Les secrets des groupes efficaces

En 2010, Anita Woolley, de l’université CarnegieMellon, aux États-Unis, et ses collègues ont publié une expérience pionnière, montrant que la pertinence des décisions collectives est très variable selon les groupes. Dans cette étude, près de 700 personnes, réparties en groupes de deux à cinq, devaient discuter librement et parvenir à un consensus sur les actions à mener. L’objectif était d’effectuer diverses tâches, comme jouer aux dames par équipe contre | 15


Entretien • Sciences de l’éducation

ENSEIGNEMENT DES MATHÉMATIQUES

Comment dépasser le paradoxe français Les élèves français se classent en fin de tableau dans les enquêtes internationales, alors que la France continue de produire des mathématiciens parmi les meilleurs du monde. Un paradoxe qu’éclairent Stanislas Dehaene, neuroscientifique spécialiste de l’apprentissage des mathématiques, et Pierre-Michel Menger, sociologue du travail, fin connaisseur de la formation des élites mathématiques.

Les compétences en mathématiques des élèves en France sont à la fois plus homogènes et moins solides qu’ailleurs PIERRE-MICHEL MENGER

est sociologue, titulaire de la chaire de sociologie du travail créateur au Collège de France. Ses travaux portent notamment sur les mécanismes de l’excellence, des carrières scientifiques, de l’innovation et des inégalités de réussite.

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25 La recherche démontre que ce qui compte, c’est l’enseignement explicite et la quantité d’efforts consentie par l’élève STANISLAS DEHAENE

est neuroscientifique, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France, directeur scientifique du centre de recherche Neurospin (CEA ParisSaclay) et président du Conseil scientifique de l’Éducation nationale.

© Patrick Imbert/Collège de France

Le sujet a pris de l’importance, parce qu’effectivement les tests ont révélé que la France était en mauvaise position. Or ces tests sont suffisamment rigoureux – et méthodologiquement intéressants. Et, au fur et à mesure qu’ils étaient administrés, s’est confirmée chaque fois une descente française, sans rebond par la suite. Il y a eu des variations mineures, mais la tendance à la baisse a été évidente et continue.

Les résultats d’évaluations internationales, notamment ceux des tests Pisa, dressent un portrait préoccupant des élèves français face aux mathématiques. Fait-il consensus ? Pierre-Michel Menger : Rappelons d’abord que les tests Pisa, au début des années 2000, étaient considérés comme scientifiquement inappropriés ou méthodologiquement faux en France, alors qu’ils commençaient déjà à déclencher des interrogations partout. Peu à peu, ils sont entrés dans le débat public ; les tests Pisa, puis Timss (un test beaucoup plus précis sur les programmes en mathématiques), ont été commentés dans la presse généraliste. Autrement dit, on a cessé de déconsidérer des évaluations disponibles, en réalité, depuis très longtemps. POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

Article écrit en partenariat avec le Collège de France

Pourquoi cette baisse préoccupe-t-elle autant ? P. M. M. : Parce que la valeur de la numératie a augmenté spectaculairement dans le monde. Les compétiteurs sont de plus en plus forts, en Asie du Sud-Est, en Europe aussi. On sait que la croissance économique est dépendante aussi de la valeur de la compétence dans les sciences numériques. Quand on considère le salaire des individus, l’avantage va à ceux qui ont suivi des formations comportant des éléments mathématiques. Stanislas Dehaene : J’ajouterai que ces données internationales sont confirmées par des données nationales, celles de la Depp [direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, au ministère de l’Éducation nationale, ndlr] qui mène notamment, depuis plus de trente ans, le même test de calcul. Les résultats montrent qu’à chaque décennie, la France a perdu un demi-écart-type de la distribution des scores de calcul. Il s’agit donc d’une baisse en niveau absolu, mais elle est également relative. On pourrait penser que tous les pays sont | 25


Physique

L’essentiel Prédit en 2019, l’altermagnétisme est une nouvelle forme de magnétisme, qui emprunte des propriétés aux matériaux ferromagnétiques et aux antiferro­ magnétiques.

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Cet état magnétique a été mis en évidence lors d'expériences menées en 2024. De nombreux candidats restent à tester.

Les matériaux altermagnétiques offrent de nouvelles possibilités en spintronique pour développer des dispositifs électroniques robustes et peu énergivores.

Le magnétisme dans la matière continue de surprendre les physiciens, qui ont découvert une configuration atypique, l’altermagnétisme.

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Une surprenante nouvelle forme de magnétisme Paul McClarty

Subtilement caché dans certains matériaux magnétiques les plus simples, l’altermagnétisme amène à repenser finement la théorie et pourrait bénéficier à certaines technologies en électronique.

Toutes les illustrations sont de Bruno Bourgeois

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epuis l’Antiquité et au travers des âges, le magnétisme a suscité l’émerveillement par sa capacité d’attraction à distance. S’il fait partie du savoir commun, jusqu’au siècle dernier ses origines ne faisaient l’objet que de spéculations. Aujourd’hui, le magnétisme est au cœur de notre compréhension fondamentale des phénomènes émergents dans la matière. De nouvelles découvertes dans ce domaine continuent de nous interpeller et les perspectives de technologies possibles fondées sur les phénomènes magnétiques continuent de motiver de nombreux chercheurs. L’altermagnétisme est l’une de ces découvertes. Postulé pour la première fois en 2019 et confirmé peu après dans certains matériaux, il a suscité une certaine surprise et beaucoup d’intérêt au sein de la communauté des physiciens des solides. L’aspect le plus surprenant de ce nouveau domaine est peutêtre que tous les ingrédients pour envisager cette forme de magnétisme inédite étaient disponibles dès les années 1950. C’est en considérant la théorie sous un angle original et en posant les bonnes questions que cette avancée inattendue dans la description des matériaux a été possible. La construction de la théorie du magnétisme dans la matière n’a pas été évidente. Si le

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développement de la théorie classique de l’électromagnétisme au XIXe siècle a profondément contribué à notre compréhension de nombreux phénomènes naturels, notamment le comportement des électroaimants, il n’a toutefois pas suffi à expliquer l’origine des aimants permanents : le fait que certains matériaux ont une aimantation persistante et d’autres, non. Ce problème a notamment été mis en évidence par Niels Bohr et Hendrika Van Leeuwen, qui ont démontré que l’électromagnétisme classique était fondamentalement insuffisant pour expliquer le magnétisme spontané dans les matériaux. L’une des premières avancées expérimentales majeures dans la compréhension du magnétisme est attribuée à Pierre Curie. En 1895, il a réalisé une observation cruciale : la magnétite (Fe3O4), connue depuis l’Antiquité, et la poignée de matériaux aimantés identifiés à l’époque perdent leur aimantation naturelle quand ils sont chauffés au-delà d’une certaine température, aussi brusquement que la glace fond lorsqu’on la sort du congélateur. Pour la magnétite, cela se produit bien au-delà de la température ambiante, à 570 °C. Ce seuil est nommé « température de Curie ». Le rapprochement de ce phénomène avec la congélation de l’eau n’est pas anodin. Dans le cas de | 33


Médecine

Xénogreffe Il est temps de se pencher sur l’éthique Ilona Bouvard

Face à la pénurie d’organes, la transplantation de l’animal à l’humain ne relève aujourd’hui plus de la science-fiction. Les avancées récentes, aux États-Unis et en Chine, rendent imminente leur entrée dans le champ clinique. Mais si la technique progresse, la réflexion éthique, elle aussi, doit suivre.

Contexte En janvier 2026, le Comité consultatif national d’éthique a lancé les États généraux de la bioéthique, une consultation nationale réunissant citoyens, chercheurs et professionnels de santé en amont de la prochaine révision de la loi de bioéthique française, prévue après l’élection présidentielle de 2027. Cette législation, dont une mise à jour a lieu tous les cinq à sept ans, encadre en France les avancées biomédicales et la recherche scientifique qui y est associée. Les greffes d’origine animale, ou xénogreffes, sont un des thèmes abordés dans lesquels les recherches se sont particulièrement accélérées ces dernières années et qui sont donc au cœur des réflexions de cette édition. 42 |

Les chirurgiens Robert Montgomery (à droite) et Jeffrey Stern (à gauche), du NYU Langone Health, aux États-Unis, se préparent à greffer un rein de porc génétiquement modifié chez un patient en mort cérébrale. L’organe, implanté en 2023, a fonctionné pendant 32 jours sans rejet – la plus longue période enregistrée alors. Les chercheurs ont récemment publié une cartographie détaillée de la réaction immunitaire qui a conduit au rejet.

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© Joe Carrotta pour NYU Langone Health

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Histoire des sciences

La longue marche de l’astronomie chinoise vers la modernité Thierry Montmerle, Yves Gomas et Yi Zhou

Au XXe siècle, la Chine quitta ses pratiques astronomiques ancestrales et se dota d’un observatoire moderne. À la source de cette métamorphose, une nouvelle génération d’astronomes – formés aux États-Unis et en France – née des cendres d’une insurrection étouffée, la révolte des Boxers.

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u cours de l’été 1900, la Chine bascule. Un soulèvement populaire armé, aujourd’hui connu sous le nom de « révolte des Boxers », est en action depuis plusieurs mois à travers le pays et vise notamment les étrangers et les Chinois chrétiens. Avec le soutien de l’impératrice Cixi, dont l’armée a rejoint le mouvement, des milices populaires assiègent les légations étrangères de Pékin (les ambassades) du 20 juin au 14 août, jusqu’à ce qu’une coalition de huit pays délivre finalement les sites attaqués. Les représailles sont terribles. Quelques mois plus tard, le journaliste français Wilfrid de Fonvielle visite l’observatoire impérial. Son reportage, publié dans le Bulletin de la Société Belge d’Astronomie, raconte le pillage de ses célèbres instruments traditionnels, survenu le 2 décembre de la même année : « D’après les dépêches de Pékin aux journaux de Londres et de Washington, le général Chaffee, commandant le contingent américain en Chine, a adressé au maréchal Waldersee, commandant les forces allemandes, une lettre protestant contre le pillage de la zone de Pékin occupée par les Américains, dont il accuse les troupes allemandes et françaises. Il fait principalement grief à celles-ci

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L’essentiel

d’avoir enlevé les appareils d’astronomie de l’observatoire de Pékin. » Le journaliste précise que « sur des ordres venus de Paris, les troupes françaises ont renoncé à l’enlèvement des instruments astronomiques visés par la plainte du général Chaffee, instruments admirables d’ailleurs, merveilles d’art que le maréchal de Waldersee lui-même aurait ordonné d’envoyer, moitié à Berlin, moitié à Paris. » Le pillage est honteux, cela ne fait aucun doute. Pour autant, a-t-il mis en péril l’astronomie chinoise telle qu’elle existait à l’époque ? En aucune façon. Le journaliste parle de « merveilles d’art » et un autre reportage d’un astronome britannique, Samuel Russell, paru dans le China Times en 1888, rapporte qu’à cette date ces instruments n’étaient déjà plus utilisés depuis longtemps. En 1900, aucun instrument moderne (c’est-à-dire fondé sur l’optique et utilisant des lentilles) ne les a remplacés. La triste réalité est que l’astronomie chinoise demeurait alors prisonnière de la vision immobiliste du système impérial. Les astronomes (en réalité, des astrologues) devaient scruter le ciel en permanence à l’œil nu, enregistrer des « anomalies », déchiffrer

Durant l’été 1900, les puissances étrangères écrasèrent la révolte des Boxers, un soulèvement paysan qui avait assiégé leurs ambassades à Pékin. Les États-Unis et la France choisirent d’investir une partie de la compensation financière qu’ils avaient imposée à la Chine dans des programmes d’éducation pour les jeunes Chinois. Certains devinrent astronomes et furent à l’origine du renouveau de l’astronomie chinoise, qui était restée prisonnière de traditions ancestrales. L’un d’eux, Cheng Maolan, connut un destin singulier entre France et Chine, et fonda le plus grand observatoire de Chine malgré le chaos de la Révolution culturelle.

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© Science Photo Library/Royal Astronomical Society

Cette sphère armillaire fabriquée en 1437, un des plus anciens instruments astronomiques chinois, est un des symboles de l’astronomie impériale qui furent pillés par les troupes allemandes lors de la révolte des Boxers, en 1900. Elle fut restituée en 1919 et est aujourd’hui visible à l’observatoire de la montagne Pourpre, à Nankin.

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Les sciences à la loupe

Évalués par les pairs, oui, mais lesquels ? Et combien ? Yves Gingras Le choix des évaluateurs des articles soumis à des revues scientifiques est obscur. Or il est susceptible d’influer considérablement sur le processus de validation des connaissances.

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’évaluation par les pairs est au cœur du processus de validation des nouvelles connaissances. Souvent, même, on considère que dire d’une publication « elle a été évaluée par les pairs » signifie que son contenu est valide. Et, inversement, affirmer qu’une telle autre ne l’a pas été semble suffisant pour mettre (subtilement) en doute son contenu. Bien sûr, les personnes qui adhèrent aux conclusions de l’article utilisent la première stratégie rhétorique, et celles qui les mettent en doute et tentent de les discréditer, la seconde. Une controverse récente aux États-Unis fait bien apparaître ces usages du mantra « évalué par les pairs ». Depuis soixante-cinq ans, les Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) publient chaque semaine une revue scientifique sur des sujets de santé publique, le « Morbidity and Mortality Weekly Report » (MMWR). La procédure menant à la parution d’un article dans cette revue est bien expliquée sur son site : l’acceptation des articles soumis relève de la responsabilité des rédacteurs du MMWR. Les auteurs ne travaillant pas aux CDC envoient

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d’abord leur article à des experts des CDC ; si au moins un auteur travaille aux CDC, et si l’institution a approuvé le rapport produit, il est soumis comme un rapport interne des CDC, même si l’interlocuteur principal n’y est pas employé. En clair, l’évaluation par les pairs se fait en interne.

La diversité institutionnelle et disciplinaire des regards sur les méthodes et résultats d’un article est toujours utile pour tester la robustesse des conclusions et éviter les biais Cette procédure n’avait jamais été vraiment remise en question, mais en avril dernier, le directeur intérimaire des CDC, Jayanta « Jay » Bhattacharya (aussi directeur des Instituts américains de la santé, les NIH) bloqua la publication d’un article portant sur l’efficacité du vaccin contre le Covid-19 qui avait passé toutes les étapes, prétextant qu’il posait un problème méthodologique et que le

« MMWR n’est pas, actuellement, une revue évaluée par les pairs ». L’article confirmait l’efficacité du vaccin par la méthode dite du « test négatif », que les CDC utilisent couramment pour mesurer l’impact du vaccin contre la grippe. Les services de santé sous l’administration Trump étant sous la supervision de l’antivax Robert F. Kennedy, il y a tout lieu de croire que cet article a déplu. Bien sûr, la réponse fut que l’article avait été examiné en interne par des spécialistes, qui l’avaient trouvé rigoureux, et que c’était donc bien une « évaluation par les pairs ». La procédure suivie était conforme aux critères d’évaluation définis par les NIH et, en 2023, les CDC avaient même commandé un rapport sur l’opportunité d’utiliser des évaluateurs externes, lequel avait conclu que la diversité des expertises internes suffisait amplement et gagnait du temps. Au-delà de la pertinence de la méthode, la question qui nous intéresse ici est de savoir si le fait que les pairs viennent tous de la même organisation constitue un biais dans l’évaluation. Une organisation pourrait devenir assez homogène dans ses POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026


POINTS DE VUE

routines méthodologiques et conceptuelles pour que collectivement ses membres aient tous (consciemment ou non) les mêmes critères d’évaluation. De ce point de vue, répéter le mantra « évalué par les pairs » ne suffit donc pas et il devient nécessaire de se demander : quels pairs, de quelles organisations et disciplines, et combien ? On sait que la décision finale revient aux rédacteurs de la revue, lesquels vont parfois contre l’avis des évaluateurs, que l’évaluation en double aveugle a des limites et qu’il est de plus en plus difficile de trouver

des volontaires. Mais on ignore à peu près tout de la manière dont ceuxci sont choisis. Bien sûr, on imagine sans difficulté qu’on cherche des personnes qui connaissent vraiment le sujet de l’article à évaluer, mais au-delà de cette évidence les critères de choix restent opaques. En plus d’un possible biais institutionnel, des biais disciplinaires sont envisageables. L’histoire de la fusion froide me semble en fournir un bel exemple. En 1989, deux électrochimistes, Martin Fleischmann et Stanley Pons, ont publié dans le Journal of Electroanalytical Chemistry un article POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

annonçant que leur expérience d’électrolyse de l’eau lourde avec une électrode de palladium donnait lieu à une fusion des noyaux de deutérium dans le réseau du palladium. Il est probable que seuls des chimistes l’ont évalué, car des physiciens auraient sûrement fait observer que le niveau de neutrons détectés était trop faible pour le taux de fusion indiqué et l’auraient alors fort probablement refusé. Un autre cas que j’ai connu en sociologie met en lumière l’importance stratégique du choix des évaluateurs pour le responsable éditorial de la revue. Un collègue avait soumis

un article que je trouvais très original. Or les deux premiers avis étaient plutôt critiques et le rédacteur en chef de la revue – qui semblait plutôt favorable à l’article – a finalement trouvé au total cinq évaluateurs pour enfin conclure que le papier pouvait être accepté ! On peut aussi aller à la chasse aux « bons » pairs en changeant de revue. L’article sur la fusion froide a-t-il d’abord été soumis à une revue de physique avant sa parution dans une revue d’électrochimie ? Je l’ignore, mais une revue comme Nature, qui en 1988 a publié l’article de Jacques Benveniste sur

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On ignore à peu près tout de la manière dont les évaluateurs sont choisis la mémoire de l’eau malgré les réticences de ses évaluateurs, aurait sans doute été capable de l’accepter. Deux semaines après la parution de celui des deux électrochimistes, elle a d’ailleurs publié un article analogue provenant de l’équipe du physicien Steve Jones, qui était en compétition directe avec eux. En somme, la diversité à la fois institutionnelle et disciplinaire des regards sur les méthodes et les résultats d’un article est toujours utile pour tester la robustesse des conclusions et éviter les biais. Et comme le notait un ancien membre de la direction des CDC, ces regards externes rendraient peut-être l’institution moins sujette à des pressions politiques. n

L’auteur a publié

Les Sciences sous ma loupe (Éditions Matériologiques, 2026).

Yves Gingras

professeur d’histoire et sociologie des sciences à l’université du Québec à Montréal, directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies, au Canada

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Retour sur image

Les mondes extraterrestres, des paysages offerts à tous Charlotte Bigg

l

La topographie de Titan, première lune extraterrestre à accueillir une sonde à sa surface, a été révélée au plus grand nombre par des amateurs d’imagerie spatiale.

e 14 janvier 2005 à 17 h 19, les premières données provenant de l’objet le plus lointain qu’une sonde ait jamais examiné d’aussi près, Titan, la lune de Saturne, parvenaient au Centre européen des opérations spatiales (Esoc), à Darmstadt, en Allemagne. Au terme d’un périple de sept ans et de 3,5 milliards de kilomètres à travers le système solaire, le vaisseau mère Cassini avait éjecté Huygens, une sonde de 2,7 mètres de diamètre remplie de 318 kilogrammes d’instruments et surmontée d’un parachute. Pendant trois heures et cinquante-huit minutes,

durant sa traversée de l’atmosphère de Titan et son atterrissage, Huygens avait transmis 474 mégaoctets. Les scientifiques étaient particulièrement curieux des vues de sa surface, normalement dissimulée par une atmosphère très poussiéreuse, rendant impossible l’observation télescopique. Suivant l’exemple de la Nasa avec sa mission de 2004 vers Mars, Pathfinder, l’Agence spatiale européenne (ESA) a annoncé son intention de mettre pour la première fois à disposition sur son site web les données visuelles brutes fournies par

Paysage de Titan réalisé par Mike Zawistowski, amateur d’imagerie planétaire, alors réparateur informatique travaillant à son compte, à partir de données fournies par Huygens et à l’aide du logiciel Terragen (couleurs ajoutées).

Huygens. Moins de huit heures après la mise en ligne de ces données, avant même que l’ESA ne publie ses propres résultats, un réseau global d’amateurs d’imagerie spatiale affichait en ligne des topographies de Titan, en couleurs et en trois dimensions. Il faut dire que Titan occupe une place à part dans l’imagination collective, tant cette lune a inspiré les auteurs de science-fiction, de Kurt Vonnegut à Philip K. Dick. Les compositions enthousiastes produites par ces amateurs d’imagerie planétaire ont entraîné une complicité et ont renforcé l’adhésion du public aux programmes spatiaux. Les responsables de la mission Cassini-Huygens ont admis pour leur part avoir été impressionnés par les qualités esthétiques de ces compositions, au point que l’ESA a alors cherché à recruter certains de leurs auteurs. n

L’AUTRICE

directrice de recherche au centre Alexandre-Koyré, autrice notamment de Voir sans limites. Sciences, techniques et esthétiques des origines avec Elsa De Smet et Kurt Vanhoutte (Mimesis, 2025)

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© Mike Zawistowski

Charlotte Bigg


© ESA/Nasa/JPL/Université de l’Arizona

>>> 14 janvier 2005

Ces photographies ont été prises par la sonde Huygens lors de sa descente jusqu’à la surface de Titan, la plus grande lune de Saturne.

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67 POINTS DE VUE


culture

Un seul être vous manque, et tout est renversé ! Jean-Paul Delahaye L’élimination d’un seul concurrent dans un tournoi sportif ou une élection peut bouleverser totalement les résultats… même si le concurrent éliminé est le dernier du classement initial !

d

e nombreux paradoxes sont connus dans le domaine des procédures de votes, et plus généralement des systèmes de classement. Celui que Nicolas de Condorcet a énoncé en 1785 est sans doute le plus célèbre. Certains théorèmes, comme le théorème d’impossibilité démontré par Kenneth Arrow au XXe siècle, contraignent celles et ceux qui cherchent à établir de bonnes procédures de vote à renoncer à certaines attentes, qui semblent pourtant naturelles mais se révèlent incompatibles (voir l’encadré 1). Guillaume Chèze et Étienne Fieux, de l’institut de mathématiques de Toulouse, viennent d’obtenir un nouveau résultat déconcertant au sujet des méthodes de classement et des systèmes de votes. Leurs travaux s’inscrivent dans la continuité de recherches menées par Peter Fishburn en 1981. Ils y décrivent des situations dans lesquelles le retrait du plus mauvais candidat d’une compétition inverse totalement le classement final des candidats qui restent. Ce paradoxe de l’inversion survient bien plus fréquemment qu’on ne l’imaginait, notamment dans des systèmes classiques qu’on croyait robustes. Nous verrons en particulier qu’il est inévitable dès

L’AUTEUR

Jean-Paul Delahaye

professeur émérite à l’université de Lille et chercheur au laboratoire Cristal (Centre de recherche en informatique, signal et automatique de Lille)

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qu’un système vérifie trois conditions pourtant souhaitables et naturelles.

Paradoxe de l’inversion

Imaginons dans un premier temps un tournoi de football dans lequel trois équipes A, B et C sont en compétition. Chacune rencontre les deux autres, et l’on suppose que cela produit les résultats suivants : – Quand l’équipe A rencontre l’équipe B, l’équipe A marque 1 but, et l’équipe B en marque 2. – Quand l’équipe A rencontre l’équipe C, l’équipe A marque 3 buts et l’équipe C n’en marque aucun. - Quand l’équipe B rencontre l’équipe C, l’équipe B marque 1 but et l’équipe C en marque 2. On peut synthétiser ces informations dans un tableau où l’on inscrit sur la ligne d’une équipe les buts qu’elle a marqués lors de ses rencontres avec les autres équipes. Équipe rencontrée Équipe A B C

A 2 0

B

C

Total

1

3 1

4 3 2

2

Le total des points d’une équipe est donné par le nombre total de buts marqués lors des rencontres. Ici, l’équipe A gagne donc 4 points, l’équipe B gagne 3 points et l’équipe C gagne 2 points. Le classement résultant indique donc que l’équipe A est devant l’équipe B, qui elle-même est devant l’équipe C, ce qu’on note : A > B > C. POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026


Logique & calcul

Supposons que l’équipe C (la dernière du classement) se fasse éliminer à la suite de la découverte d’une tricherie. La nouvelle matrice de la compétition, avec seulement les équipes A et B, s’en trouve modifiée. Équipe rencontrée Équipe A B

A 2

B

Total

1

1 2

À présent, l’équipe A totalise donc 1 point et l’équipe B, 2 points : le classement devient B > A ! L’élimination de l’équipe classée dernière a provoqué une inversion du classement pour les équipes restantes. C’est le paradoxe de l’inversion. On peut assez facilement créer des exemples similaires avec n équipes (voir l’encadré 2).

Méthode Borda

Un autre exemple moins évident se produit avec la méthode de vote dite « méthode Borda », en hommage à Jean-Charles de Borda qui l’a formalisée et étudiée en 1770. Elle est utilisée aujourd’hui pour attribuer des prix sportifs aux États-Unis et pour le concours de l’Eurovision. Avec cette méthode de vote, chaque électeur classe les concurrents (ou seulement certains concurrents) selon son ordre de préférence.

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Prenons l’exemple dans lequel n concurrents E1, E2, …, En s’opposent, et où un électeur fait le classement E1 > E2 > … > En. Cela attribue n points à E1, (n – 1) points à E2, (n – 2) points à E3, etc. D’autres systèmes de points sont parfois utilisés, mais toujours avec l’idée d’attribuer des points de manière décroissante aux candidats en fonction de leur place dans le classement. Pour effectuer le classement final, on considère, pour chaque candidat, la somme des points obtenus dans l’ensemble des votes. L’intérêt de cette méthode de vote est que chaque électeur peut exprimer finement ses préférences, contrairement à ce qu’il se passe quand on est contraint de choisir un seul candidat. Cela a par exemple pour conséquence que si le candidat qu’on préfère est globalement mal classé par les autres électeurs, celui qu’on propose en deuxième position est quand même favorisé par le choix que l’on exprime : notre vote n’est pas « perdu ». Malheureusement, avec cette méthode d’élection, on peut dans certaines situations observer le paradoxe de l’inversion. Prenons l’exemple où trois candidats A1, A2 et A3 sont en lice, et où il y a 7 électeurs qui produisent : – 2 votes pour A3 > A2 > A1 ; – 2 votes pour A2 > A1 > A3 ; – 2 votes pour A1 > A3 > A2 ; – 1 vote pour A1 > A2 > A3.

1. Déroutants systèmes de vote Dans un livre publié en 1951, l’économiste Kenneth Arrow démontre qu’il est impossible de définir un système de vote parfaitement satisfaisant. Plus précisément, il démontre l’impossibilité de concevoir un système de vote dans lequel les électeurs classent les candidats deux à deux et qui soit à la fois universel (la méthode fonctionne quelles que soient les réponses des électeurs), non dictatorial (la méthode ne permet à aucun électeur d’imposer ses choix aux autres), conforme (lorsque tous les électeurs classent deux candidats dans le même ordre, alors le classement final restitue ce classement entre les deux candidats) et indépendant aux options non pertinentes

POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

(le classement final entre deux candidats ne dépend que des préférences exprimées par les électeurs entre ces deux candidats, et non des classements des autres candidats). Avant cela, en 1785, Nicolas de Condorcet avait déjà énoncé un paradoxe concernant les systèmes de vote où les électeurs classent les candidats en lice. Imaginons par exemple que, dans une élection soumettant trois candidats A, B, et C au vote de 60 électeurs, il y ait : – 23 électeurs qui les classent A > B > C ; – 17 électeurs qui les classent B > C > A; – 2 électeurs qui les classent B > A > C;

– 10 électeurs qui les classent C > A > B; - 8 électeurs qui les classent C > B > A. On en déduit que 33 électeurs préfèrent A à B, alors que 27 préfèrent B à A : dans l’ensemble, les électeurs préfèrent donc A à B. De même, 42 électeurs préfèrent B à C alors que seulement 18 préfèrent C à B : dans l’ensemble, les électeurs préfèrent B à C. Enfin, 35 électeurs préfèrent C à A, alors que seulement 25 préfèrent A à C : dans l’ensemble, les électeurs préfèrent C à A. Globalement on arrive donc à une sorte d’absurdité : A > B > C > A. C’est le paradoxe de Condorcet. Pour le résoudre, Nicolas de

Condorcet propose de considérer les écarts dans les classements et d’éliminer le vainqueur le moins net. Dans cet exemple, A ne gagne que par 6 électeurs contre B : c’est la victoire la moins nette de l’ensemble du classement. Une fois A éliminé, on a B > C, ce qui conduit à déclarer B vainqueur. Cette solution ne semble que moyennement satisfaisante, d’autant plus qu’ici un scrutin majoritaire à un tour aurait donné A gagnant avec 23 voix, alors que B n’en obtiendrait que 19 et que C serait choisi par 18 électeurs.

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Art & science

Le fabuleux voyage de l’oiseau sans pattes Loïc Mangin En Europe, on a longtemps cru que les oiseaux de paradis n’avaient pas de pattes. Ce qui ne les a pas empêchés de faire le tour du monde… Un voyage auquel le musée du quai Branly consacre une exposition.

l

e 10 août 1519, une f lotte de cinq navires quitte le port de Séville pour ce qui sera le premier voyage autour du monde. À sa tête, Fernand de Magellan, qui ne rentrera pas : il meurt le 27 avril 1521, après une bataille contre la population de l’île de Mactan, aujourd’hui aux Philippines. De l’armada initiale, seule La Victoria parvient à retourner à son point de départ le 6 septembre 1522. À son bord, des épices et un cadeau destiné au roi d’Espagne Charles Quint par le sultan de Bacan (les actuelles îles Moluques) : deux dépouilles emplumées nommées manucodiata, du malais manuk dewata, signifiant « oiseaux des dieux ». Ce sont bien des oiseaux qui, dans leur région d’origine, sont décrits comme surnaturels, protecteurs des puissants au combat ou encore résidant au « paradis ». Et ce sont ceux que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’oiseaux de paradis, ou paradisiers. De quoi parle-t-on ? D’une famille de passereaux, les Paradisaeidae, qui regroupe 45 espèces dont la plupart sont endémiques de la NouvelleGuinée, quelques-unes peuplant les 74 |

îles voisines d’Indonésie (Aru, Yapen, Raja Ampat…) ou bien la forêt tropicale de l’est de l’Australie. Et la fascination qu’ils suscitent doit beaucoup à leur beauté, au point que le biologiste Alfred Russel Wallace

En Nouvelle-Guinée, les paradisiers sont les intercesseurs entre les humains et leurs ancêtres put dire en 1869 : « L’oiseau de paradis mérite véritablement son nom, et doit être compté parmi les plus beaux et les plus merveilleux des êtres vivants. » De fait, leur plumage haut en couleur est des plus exubérants, et va de pair avec les parades nuptiales particulièrement complexes et spectaculaires de certaines espèces. Le musée du quai Branly, à Paris, consacre une exposition à ces fabuleux oiseaux où sont convoqués les savoirs de l’ornithologie, de l’écologie, de l’histoire des arts, des sciences, des cultures de Papouasie-Nouvelle-Guinée…

et même de la mode pour rendre compte de la multiplicité des imaginaires qu’ont nourris ces « oiseaux comme nul n’en avait jamais vu, tant ils poussent l’idée même de beauté jusqu’aux confins de l’absurde », pour reprendre les mots du naturaliste David Attenborough. Et c’est aussi un voyage autour du monde, en écho à celui de La Victoria, qui est proposé au visiteur.

Des noms d’oiseaux

On découvre en effet que bien des cultures se sont entichées des prodigieux plumages, à commencer par celles de Nouvelle-Guinée, où l’on retrouve des plumes dans des coiffes et des parures qui se font marqueurs sociaux. Là, les paradisiers sont des intercesseurs entre les humains et leurs ancêtres, entre les vivants et leur environnement, et sont convoqués à chaque événement important. Aujourd’hui encore, dans les différentes populations de l’île, on imite les parades, et les parents donnent à leur enfant un nom d’oiseau, comme une promesse de caractère, de beauté… POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026


© Museo Nacional del Prado, Dist. GrandPalaisRmn / image du Prado

CULTURE

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Marie Christine Ferdinande de Bourbon, princesse des Deux-Siciles, portrait officiel par Vicente López Portaña, peint en 1830.

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Les livres du mois

Entretien avec Bernard Lahire Épistémologie

Nos savoirs sont connectés au réel Votre livre interroge l’origine de la fiabilité des sciences. Dans l’introduction, vous évoquez les attaques de l’administration Trump. Est-ce ce qui vous a poussé à écrire ? Plus généralement, ce sont les thèses relativistes très présentes en sciences sociales, et qui ont fait le lit des positions de type trumpiste. Sous la houlette notamment de Bruno Latour, un certain nombre de sociologues des sciences ont ainsi affirmé que la science n’est qu’une représentation parmi d’autres, qu’elle a un point de vue arbitraire sur le monde, que ses conclusions s’imposent en raison de positions institutionnelles et de rapports de force, etc. Tout cela tend à couper la science de son rapport fondamental à la vérité. Mais en voyant à quel point Trump et les climatosceptiques tentaient de se débarrasser de celle-ci, Bruno Latour lui-même – qui ne se disait pas relativiste, contribuant à brouiller les pistes – a fait marche arrière et souligné l’existence de consensus : les liens entre réchauffement climatique et activité humaine, par exemple, sont avérés et documentés par de nombreux chercheurs. Quels arguments appuient l’idée que nos savoirs ne sont pas arbitraires ? Ils ne sont pas arbitraires parce qu’ils nous permettent de nous orienter de manière pertinente par rapport à la réalité. Aucune espèce vivante ne pourrait survivre sans moyens fiables d’interagir avec ce qui l’entoure. Ces moyens peuvent passer par l’apprentissage de savoirs plus ou moins sophistiqués, par exemple à visées médicinales. Les ethnologues ont ainsi bien documenté le fait que toutes les sociétés humaines possèdent une pharmacopée et l’on sait que 78 |

Pourquoi comprenons-nous le monde ? Bernard Lahire La Découverte, 2026 216 pages, 20 euros

les chimpanzés aussi pratiquent l’automédication : la primatologue française Sabrina Krief a notamment montré qu’ils mâchouillent des écorces renfermant divers principes actifs pour se débarrasser de parasites intestinaux. C’est donc l’efficacité de ces savoirs pratiques qui prouve qu’ils ne sont pas déconnectés du réel. Cet argument s’applique aussi aux technologies. On oppose trop souvent nature et culture, mais de multiples chercheurs – je pense notamment aux ethnologues André-Georges Haudricourt et André Leroi-Gourhan – comparent l’évolution des techniques à l’évolution biologique, parce qu’elle représente également un processus d’adaptation (dont la vitesse est alors démultipliée). Parfois, la technologie copie directement la vie (c’est le principe du biomimétisme, avec par exemple les combinaisons des nageurs inspirées de la peau des requins) ou nous aide à comprendre son fonctionnement. La pompe hydraulique a été inventée en Grèce au IIIe siècle avant notre ère, et deux mille ans plus tard, elle a servi

de modèle pour expliquer comment fonctionnent le cœur et la circulation sanguine. La science ne fait souvent que dégager des principes de fonctionnement du réel qui ont déjà été mis en œuvre par la nature. Ou par les techniciens : pour identifier le mécanisme de la sélection naturelle, Darwin s’est inspiré du travail de sélection artificielle des éleveurs et des agriculteurs, pratiqué bien avant que la science ne s’y intéresse. Cela semble vrai pour les sciences expérimentales, mais qu’en est-il des mathématiques ? Elles paraissent en effet particulièrement abstraites, mais elles finissent souvent par saisir des aspects très fins du réel, sans avoir été développées dans ce but. Le travail du mathématicien David Hilbert a par exemple aidé au développement de la théorie des gaz, de la théorie de la relativité et d’autres branches de la physique. Cela n’a pas manqué d’étonner bien des savants, comme le Prix Nobel de physique Eugene Wigner, qui évoquait l’« efficacité déraisonnable des mathématiques dans les sciences de la nature ». L’humanité ne cesse de chercher des choses qui lui font trouver, même involontairement, des éléments qui structurent le réel. Notez que si elle est la seule à avoir poussé aussi loin l’abstraction, à travers des savoirs langagiers et symboliques, elle n’a pas l’apanage du « sens pratique mathématique ». Les recherches montrent que de nombreux animaux ont un sens de la numération – jusqu’aux abeilles, qui savent compter jusqu’à cinq, selon les expériences de l’éthologue française Aurore Avarguès-Weber. Et le lien avec le réel est ici bien plus immédiat : les primatologues ont

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CULTURE

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Le choix de la rédaction Bernard Lahire

sociologue, directeur de recherche CNRS (Centre Max-Weber/École normale supérieure de Lyon) et membre sénior honoraire de l’institut universitaire de France

découvert que lorsqu’un groupe de chimpanzés en agresse un autre, il cherche toujours à être en surnombre, ce qui serait fort compliqué sans un sens numérique. Comment cette adaptation au réel se traduit-elle dans notre cerveau ? Les travaux des sociologues convergent ici avec ceux des sciences cognitives. En sociologie, la tradition dispositionnaliste (à laquelle se rattachent notamment Émile Durkheim et Pierre Bourdieu) estime que nous formons des « dispositions », des habitudes liées à notre expérience du monde : nous développons une anticipation pratique de ce qui va se passer en observant des phénomènes qui se répètent – nous nous méfions du feu parce que nous l’avons senti brûler notre main ou vu détruire un arbre. De même, pour les chercheurs en sciences cognitives, le cerveau est un détecteur de régularité. Quand les enfants entendent les mots toujours utilisés dans un certain ordre, par exemple, ils finissent par incorporer la grammaire de leur langue. Cette façon d’anticiper à partir de régularités est là encore un signe de l’ancrage des savoirs dans le réel. Comme disait le sociologue allemand Norbert Elias : si des groupes humains dotés de savoirs totalement inadaptés ont un jour existé, alors ils ont rapidement disparu, car incapables d’assurer leur survie. n Propos recueillis par Guillaume Jacquemont

Paléontologie

Sapiens en France

Boris Valentin Tallandier, 2026 – 384 pages, 23,50 euros

Il y a 42 000 ans environ, Homo sapiens arrivait en Europe. Son périple revit ici sous la plume de l’archéologue Boris Valentin, qui embrasse plus largement l’histoire des « paléo-espèces » humaines depuis cette époque jusqu’à la néolithisation de la France. Un ouvrage très documenté, agrémenté de superbes illustrations, qui nous fait partager au passage les méthodes scientifiques permettant de reconstituer ces temps lointains.

Médecine

Placebo

Richard Monvoisin, Léo Druart, Nicolas Pinsault Les Arènes, 2026 – 368 pages, 22 euros

Et si un « traitement » soignait uniquement par effet placebo, faudrait-il le prescrire ? La notion de placebo a mauvaise presse, mais elle est en réalité aussi riche que complexe. Dans cet ouvrage, trois chercheurs décrivent son histoire et abordent les mécanismes en jeu. À travers cet angle, ils retracent également toute la mise en place des méthodologies modernes en médecine et s’interrogent sur l’éthique du soin. Une référence sur le sujet.

Science et fiction

L’espion qui aimait les sciences

Kathryn Harkup Flammarion, 2026 – 464 pages, 23 euros

Un film de James Bond, c’est bien sûr de l’espionnage, de l’action et de la séduction un (gros) brin caricaturale. Ce sont aussi des poisons neurotoxiques, des lasers, des requins, des menaces atomiques… Autant de leviers sur lesquels s’appuie l’autrice, docteure en chimie et vulgarisatrice scientifique, pour distiller d’astucieuses bulles de science, qui nous font voyager entre les disciplines tout en nous invitant dans les coulisses des (vrais) services secrets britanniques.

Astronomie

Lire les étoiles

Boris Laurent et Guillaume Duprat Ulmer, 2026 144 pages, 11,90 euros

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Et aussi

Océanographie

Sur les sept mers du monde Collectif Éditions Ouest-France, 2026 120 pages, 25 euros

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Chroniques de l’évolution

La plus vieille sangsue du monde Hervé Le Guyader

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u’ont en commun la sangsue médicinale et le lombric ? Mais aussi l’arénicole des pêcheurs, ou ver de vase, dont les tortillons de sable mouillé jonchent les plages de la côte atlantique européenne à marée basse, la gravette, un animal vermiforme plat au corps bordé de soies qui prospère dans les sédiments des estuaires vaseux, ou encore le ver tubicole géant, qui vit en colonies dans les grands fonds marins, notamment le long des dorsales marines de l’océan Pacifique est… Ils appartiennent tous au phylum des annélides, qui rassemble principalement des vers marins annelés – c’est-à-dire dont le corps est formé d’une succession de segments (on dit qu’ils sont « métamérisés »). Ce groupe est très ancien : en 1979, le paléontologue britannique Simon Conway Morris en a décrit des fossiles

L’AUTEUR

Hervé Le Guyader professeur honoraire de biologie évolutive à Sorbonne Université, à Paris

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datés de 505 millions d’années dans les schistes de Burgess, un gisement découvert en 1909 en ColombieBritannique, au Canada, qui recèle des vestiges d’animaux mous du Cambrien particulièrement bien conservés. Et tout récemment, Xiaofeng Xian, de l’institut de géologie et de paléontologie de Nanjing, en Chine, et ses collègues ont exhumé dans le gisement de Zhangjiakou, vieux d’environ 535 millions d’années, des fossiles d’annélides millimétriques remarquablement conservés en trois dimensions (ceux de Burgess sont compressés en deux dimensions). Dans ce phylum, un clade en particulier intéresse au plus haut point les biologistes : les clitellates. En effet, ce groupe rassemble une grande variété d’espèces qui ont une importance écologique considérable, que ce soit sur terre, en mer, ou en eau douce ou saumâtre. Il compte à lui seul tous les vers de terre et de boue (les oligochètes) – des organismes que l’on trouve dans à peu près l’ensemble des habitats terrestres et aquatiques de la planète –, ainsi que les hirudinées – les sangsues (hirudinidés) et leurs

proches parents (branchiobdellidées et acanthobdellidés), qui peuplent un grand nombre de niches écologiques terrestres et aquatiques sous la forme de parasites, symbiotes ou prédateurs. Évidemment, diverses équipes ont donc tenté de construire l’arbre phylogénétique des clitellates afin de comprendre comment ils ont émergé et se sont diversifiés. Or, une difficulté pour y parvenir est que, jusque très récemment, on connaissait très peu de fossiles de ce groupe, et notamment aucune sangsue fossile. Mais en 2025, Karma Nanglu, de l’université de Toronto, et ses collègues en ont trouvé une extraordinairement bien préservée… qui remet en question l’origine même du groupe.

Des fossiles rares

Les clitellates sont caractérisés par leur clitellum, un renf lement particulier du corps qui, au moment de la reproduction, sécrète un cocon muqueux au sein duquel l’animal dépose ses œufs. Si les fossiles de ce clade sont si difficiles à dénicher, c’est parce qu’ils ne comportent presque aucune partie biominéralisée, plus POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

Fossile : © D. de Carle et al., PeerJ, 2025 (CC BY 4.0) ; dessin : © Alexander_P/Shutterstock

Les paléontologues désespéraient de trouver une sangsue fossile. Ils viennent d’en découvrir une extraordinairement bien préservée qui remet en question l’origine de ces animaux… ainsi que celle des vers de terre.


CULTURE

Ce fossile remarquablement conservé est celui d’une sangsue archaïque vieille de 437 millions d’années découverte récemment dans un gisement du Wisconsin, aux États-Unis. L’animal ne présente qu’une seule ventouse (à droite), située dans sa partie postérieure.

Les sangsues actuelles ou hirudinidés ont toutes deux ventouses. Celle antérieure est dotée de trois mâchoires munies d’environ 130 dents. L’animal l’utilise pour agripper ses proies – généralement des vertébrés –, dont elle suce le sang.

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27 134

C’est le nombre total d’espèces d’annélides répertoriées actuellement dans le registre mondial des espèces marines (Worms).

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La plupart des sangsues vivent en eau douce. Néanmoins, on connaît au moins quatre espèces de sangsues terrestres, qui vivent en Asie du Sud-Est, où l’air tropical est saturé d’humidité, et qui trouvent leurs proies en tombant des arbres.

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Environ un tiers des espèces d’annélides connues sont des clitellates (vers de terre et de boue, sangsues et proches cousins), dont plus de 930 hirudinées (sangsues et proches cousins).

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Macromyzon siluricus Longueur : 51 mm Largeur : 19 mm (au maximum)

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45 cm

Si certaines sangsues ne dépassent pas 3 centimètres de long, la sangsue géante d’Amazonie, Haementeria ghilianii, atteint jusqu’à 45 centimètres de long et 10 cm de large.

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Idées de physique

Une fluidité bien calculée Jean-Michel Courty et Édouard Kierlik

l

e traceur est immobile, les pieds joints au bord d’une terrasse. Soudain, il bondit sur un muret, situé 2 mètres plus loin et pas plus large que ses pieds, puis s’arrête net. Après une courte pause, il saute du mur, haut de 2 mètres, et après une réception souple, suivie d’une roulade, il est déjà debout et repart en courant. Le traceur, c’est un pratiquant du parkour, une discipline créée dans les années 1990 pour se déplacer avec fluidité et efficacité dans un environnement urbain, et popularisée auprès du grand public par le film Yamakasi en 2001. Découvrons, grâce à la physique, comment ces sportifs réussissent en toute sécurité des bonds que nous n’oserions pas tenter.

LES AUTEURS

Jean-Michel Courty

professeur de physique à Sorbonne Université, au laboratoire Kastler-Brossel

84 |

Édouard Kierlik

professeur de physique à Sorbonne Université, au LPTMC (CNRS, SU)

Nous savons tous sauter, en tout cas nous connaissons la théorie : un peu d’élan, ou pas, une impulsion de jambe pour quitter le sol, un court instant en l’air, puis la réception. Selon les situations, il existe bien des façons de le faire. Pour franchir un fossé, nous courons, prenons appel sur un pied et tendons l’autre vers la rive opposée. Pour atteindre des mains le sommet d’un mur, nous partons de l’arrêt et faisons un appel à deux pieds. À partir de ces gestes élémentaires, différentes cultures ont développé une multitude de techniques pour se déplacer, franchir des obstacles ou exercer le corps.

S’arrêter net

Mais quand, dans les années 1990, un groupe de jeunes de la région parisienne commence à faire de la ville elle-même un terrain d’entraînement, toutes ces techniques ne suffisent plus. Murs, murets, escaliers ou rambardes offrent de nouvelles possibilités et imposent des contraintes inédites : autant d’occasions d’inventer de nouveaux déplacements et façons de sauter. Autour de David Belle et du groupe qui formera les Yamakasi naît ainsi le parkour.

Lorsque l’on saute au-dessus d’un ruisseau ou d’un fossé, la seule contrainte est de se lancer assez loin pour franchir l’obstacle. Mais quand il s’agit de sauter du sommet d’un muret à un autre, il faut non seulement franchir le vide qui les sépare, mais aussi s’arrêter net sur une surface de réception parfois à peine plus large que ses pieds. C’est tout l’objectif du saut de précision du parkour, ou « stick ». Observons un traceur. Debout face à sa cible, les pieds joints, il fléchit les jambes en lançant les bras vers l’arrière, puis se détend en projetant les bras vers l’avant. En vol, il ramène les jambes devant lui puis les allonge pour que les pieds atteignent la cible. Il se réceptionne sur l’avant des deux pieds, fléchit profondément les chevilles, les genoux et les hanches tout en remontant les bras à l’horizontale pour enfin s’immobiliser. Pour comprendre le rôle de tous ces mouvements, commençons par la fin quand le traceur s’arrête : il est totalement immobile. Cela signifie que sa quantité de mouvement et son énergie cinétique sont nulles. La réception donc doit permettre de POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

© Bruno Vacaro

Les adeptes du parkour, les traceurs, ne sautent pas seulement plus loin ou plus haut : ils ont inventé de nouvelles façons d’évoluer qui répartissent mieux les contraintes sur leur corps. À la clé, des sauts spectaculaires.


CULTURE

⁕⁕⁕

David Belle

Considéré comme l’un des principaux initiateurs du parkour au début des années 1990 à Lisses (Essonne), il s’est inspiré des enseignements de son père, Raymond Belle, dont la formation était héritière de la méthode naturelle de Georges Hébert.

64,1

décibels

C’est le pic sonore des traceurs lorsqu’ils touchent le sol après une chute de la moitié de leur taille. Cette intensité acoustique est plus de quatre fois inférieure à celle des non-traceurs.

85

⁕⁕⁕

Travail excentrique Cela correspond au travail des muscles lorsqu’ils s’allongent tout en restant contractés.

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Le parkour consiste à se déplacer de façon fluide et rapide en enchaînant les acrobaties que permettent les éléments de l’environnement, le plus souvent urbain.

dissiper toute l’énergie cinétique qu’il avait à son arrivée, qu’il s’agisse du déplacement de son centre de masse ou du mouvement de ses membres par rapport à son corps. Ce sont les muscles qui transforment l’essentiel de cette énergie en chaleur en se laissant étirer tout en restant contractés – un travail dit « excentrique ». C’est ce que nous faisons lorsque nous amortissons un saut d’une faible hauteur en fléchissant les jambes tout en gardant les quadriceps (les muscles POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026

des cuisses) contractés, ou lorsque nous redescendons d’une traction avec les bras, les biceps contrôlant le mouvement. La technique et l’entraînement des traceurs leur permettent cependant d’être beaucoup plus efficaces que les non-initiés. Leur secret est de fléchir énormément leurs articulations, notamment celle de la hanche et du genou. On peut comparer grâce à des études de biomécanique, qui se sont multipliées ces dernières années, les

performances des traceurs et celles d’individus lambda sur des sauts de petites hauteurs (par sécurité pour les seconds…). Les mesures de la flexion du genou effectuées lors d’un saut d’une hauteur de 60 centimètres sont particulièrement révélatrices. En moyenne, lorsque le non-traceur touche le sol, l’angle de flexion du genou est de 22° et lors de la réception, il augmente pour atteindre 84°. Pour un traceur, les valeurs sont respectivement de 34 et 129°. Autrement | 85


𝑁𝑁 𝑁 𝑁

𝑞𝑞𝑞𝑞

L’équation

(∏ 𝑚𝑚𝑖𝑖 )

Pourquoi le nombre 12 est sublime

e

Certains résultats de la théorie des nombres sont difficiles à croire tant ils semblent étranges. Les deux seuls nombres dits « sublimes » connus en représentent un parfait exemple.

n plus d’être omniprésent dans notre quotidien – pensez aux mois de l’année ou au cadran des montres – , le nombre 12 possède une propriété mathématique extrêmement rare : il est sublime. Cela signifie que le nombre de ses diviseurs positifs et leur somme sont tous deux des nombres parfaits. Voyons ces qualificatifs élogieux plus en détail. Les diviseurs de 12 sont 1, 2, 3, 4, 6 et 12, soit 6 au total, dont l’addition donne 28. Pour qu’un entier naturel soit parfait, il doit être égal à la somme de ses diviseurs propres (c’est-à-dire de tous ses diviseurs positifs à l’exception de lui-même). C’est le cas de 6 : quand on additionne ses diviseurs propres – 1, 2 et 3 – , on obtient 6. C’est également le cas de 28, dont les diviseurs propres sont 1, 2, 4, 7, 14. Ainsi, 12 est doublement parfait, et donc sublime. À ce jour, nous ne connaissons qu’un seul autre nombre sublime, à savoir 6 086 555 670 238 378 989 670 371 734 243 169 622 657 830 773 351 885 970 528 324 860 512 791 691 264. Plutôt surprenant ! Quel est le rapport entre 12 et un nombre aussi absurdement grand ? Ce nombre a été trouvé à l’aide de la formule ci-dessus, dont l’origine détaillée dépasserait le cadre de cette chronique mais qui 90 |

repose sur deux piliers : tout nombre est décomposable en produit de facteurs premiers et tout nombre parfait pair peut être généré à l’aide de nombres premiers dits « de Mersenne » (qui ont la forme 2k – 1). En utilisant quelques autres résultats de la théorie des nombres, on obtient une méthode de construction des nombres sublimes. Dans cette formule, q et 2q – 1 doivent être des nombres premiers. Il faut en outre que q vérifie q = 2p – 1, où p est également premier. Enfin, q – 1 doit pouvoir se décomposer en une somme de p – 1 nombres premiers distincts l1, …, lp – 1, de sorte que pour tout i, mi = 2li – 1 soit aussi premier. Si toutes ces conditions sont remplies, alors N est un nombre sublime. Un peu déroutant ? Prenons p = 2 par exemple. On a alors q = 2² – 1 = 3 et 2q – 1 = 7. Jusqu’ici, tout concorde, et les conditions suivantes se vérifient également : q – 1 = 2, ce qui donne l1 = 2 puis m1 = 3. Avec la formule ci-dessus, on obtient N = 2(3 – 1) × 3 = 12, soit le premier nombre sublime.

Sublime et démesuré

Qu’en est-il du nombre premier suivant, p = 3 ? q et 2q – 1 sont également premiers, mais pour que toutes les conditions soient remplies, il faudrait trouver deux nombres

premiers différents (p – 1 = 2) dont la somme est égale à q – 1, soit 6. Or c’est impossible. Cette condition fait également défaut pour p = 5. En revanche, pour p = 7, la chance est de retour. Après un calcul un peu fastidieux, on obtient : N = (2126) × (261 – 1) × (231 – 1) × (219 – 1) × (27 – 1) × (25 – 1) × (23 – 1). Et cela correspond au deuxième nombre sublime. Rien d’étonnant à ce qu’on n’en connaisse pas d’autre, car ces deux exemples montrent à quelle vitesse ils grossissent. L’effort de calcul devient vite démesuré et aucune autre méthode plus économe n’existe pour l’instant. Les nombres sublimes n’ont par ailleurs aucune application concrète. Mais s’y intéresser, c’est un peu comme contempler le ciel étoilé, tant l’immensité de l’Univers et l’infini des mathématiques nous laissent pareillement émerveillés. Le qualificatif « sublime » n’a donc rien d’usurpé ! n

L’AUTEUR

Florian Freistetter

astronome, auteur et membre de la troupe autrichienne Science Busters, qui mêle théâtre et science.

POUR LA SCIENCE N° 587 SEPTEMBRE 2026


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Pour la Science n°587 - septembre 2026 - Intelligence collective by Pour la Science - Issuu