ASTRONOMIE DES TÉLESCOPES SUR LA FACE CACHÉE DE LA LUNE
Physique
MATHÉMATIQUES ALIGNEMENTS DE POINTS : DE JOLIS PROBLÈMES !
particules
PRENONS UNE LONGUEUR D’AVANCE SUR LE CANCER
QUI RESTE LA 1ÈRE CAUSE DE MORTALITE PREMATUREE EN FRANCE
PRENONS UNE LONGUEUR D’AVANCE SUR LE CANCER
QUI RESTE LA 1 CAUSE DE MORTALITE PREMATUREE EN FRANCE
Madame Anne G ravoin, musicienne et Présidente de Music Booking Orchestra Ad ministratrice au sein de VAINCRE LE CANCER
VAINCRE LE CANCER - NRB
Hôpital Paul Brousse
Chaque année, 400.000 nouveaux cas de cancer, tout type confondu, sont dépistés. Statistiquement, il y a un peu plus de 1000 nouveaux malades par jour, parmi lesquels 600 vont guérir et 400 vont mourir.
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POUR LA SCIENCE
Rédacteur en chef : Maurice Mashaal
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Rédacteurs : François Savatier, Sean Bailly Stagiaire : Théo Torcq
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Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot
Anciens directeurs de la rédaction : Françoise Pétry et Philippe Boulanger
Conseiller scientifique : Hervé This
Ont également participé à ce numéro : Maud Bruguière, Florian Debras, Sylvie Demouchy, Jean-Jacques Hublin, Anne Lespine, Étienne Patin, Marc-André Selosse
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DITO É
Maurice Mashaal
Rédacteur en chef
UNE DÉFAILLANCE
QUI SERAIT BIENVENUE
Depuis une cinquantaine d’années, les spécialistes du monde subatomique disposent d’une théorie robuste : le « modèle standard ». Cet élégant édifice décrit les différents types de particules élémentaires et leurs interactions, et son succès ne s’est jamais démenti jusqu’ici : toutes les mesures expérimentales fiables ont livré des résultats en accord avec la théorie. Pour autant, les physiciens savent que le modèle standard n’est pas le fin mot de l’histoire, parce qu’il ne répond pas à plusieurs questions importantes – par exemple, pourquoi les masses de ses diverses particules sont ce qu’elles sont – et parce qu’il n’englobe que trois des quatre interactions fondamentales, la gravitation étant hors de son champ.
Comment aller au-delà de ce modèle ? Les accélérateurs de particules les plus puissants n’ont pas produit à ce jour de nouvelles découvertes qui auraient confirmé ou, au moins, orienté les pistes envisagées par les théoriciens. Aussi une autre démarche prend-elle de l’importance : effectuer des mesures expérimentales de grande précision pour les comparer aux valeurs calculées au moyen de la théorie. Un écart signalerait alors une défaillance de celle-ci.
Des physiciens se sont ainsi concentrés sur la mesure et le calcul du « moment magnétique » du muon, une particule similaire à l’électron, mais environ 200 fois plus lourde (voir pages 24 à 33). Plus facile à dire qu’à faire ! D’une part, il faut beaucoup de temps et d’efforts pour obtenir une valeur expérimentale dont la marge d’incertitude est suffisamment petite. D’autre part, même si les équations de base du modèle standard sont parfaitement définies, les calculs théoriques sont d’une redoutable complexité et ont donc eux aussi des marges d’incertitude, qu’il faut réduire le plus possible.
Toujours est-il que, il y a peu, un résultat expérimental différent de la valeur théorique a été annoncé. L’écart est-il assez grand pour acter une défaillance du modèle standard, qui serait bienvenue pour beaucoup de théoriciens ? Pas tout à fait, mais presque. À cela s’est ensuite ajouté le résultat d’un autre calcul théorique, plus proche de la valeur mesurée… Une situation indécise, mais stimulante et facteur de progrès, qui illustre très joliment la façon dont la science se fait. n
ACTUALITÉS GRANDS FORMATS
P.
6
ÉCHOS DES LABOS
• Du métissage ancien dans les populations océaniennes
• Le coût économique des invasions biologiques
• La fonte des glaciers accélère
OMMAIRE
CAHIER PARTENAIRE
PAGES I À III (APRÈS LA P. 34 )
parrainé par Mouvements sismiques : amplification sous surveillance
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• Éléphants et droïdes de sel
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Les portraits des contributeurs sont de Seb Jarnot
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P.
38
PALÉOANTHROPOLOGIE
HOMO NALEDI, LE GRIMPEUR
QUI N’ÉTAIT PLUS UN SINGE
Jean-Luc Voisin
L’anatomie de grimpeur d’Homo naledi semble aberrante : cette espèce vivait dans une région où les arbres étaient rares. Mais il pourrait s’agir d’une adaptation aux falaises et aux grottes, habitats qui étaient aussi ceux des australopithèques.
P. 46
TECHNOLOGIE
QUE FAIRE DES EMBALLAGES PLASTIQUES ?
Nathalie Gontard
Les plastiques, dont les emballages représentent une forte proportion, finissent pour la plupart en déchets persistants. Une pollution massive qui prend de plus en plus d’ampleur et que l’on tente de juguler en mettant au point des procédés de recyclage et des matériaux biodégradables.
P. 52
ENVIRONNEMENT
LA POLLUTION INVISIBLE DES PLASTIQUES
Jean-Baptiste Fini
Contenants, vêtements, pneus, meubles, masques… Quelle que soit leur utilisation, les plastiques contiennent de multiples substances qui diffusent dans l’environnement. On commence à mesurer l’ampleur du phénomène.
P. 60
ARCHÉOLOGIE
« LA DALLE DE SAINT-BÉLEC SERAIT LA PLUS ANCIENNE CARTE CONNUE EN EUROPE »
Entretien avec Clément Nicolas et Yvan Pailler
En 1900, une grande dalle gravée fut mise au jour dans un tumulus breton de l’âge du Bronze. Redécouverte en 2014, elle vient d’être étudiée : il s’agirait d’une carte représentant le territoire de l’un des princes qui régnaient dans la région.
P. 64
ASTRONOMIE
DES RADIOTÉLESCOPES SUR LA FACE CACHÉE DE LA LUNE
Anil Ananthaswamy
Plusieurs missions spatiales sont à l’étude pour installer des radiotélescopes sur la face non visible de la Lune. Objectif : sonder les « âges sombres » de l’Univers, ère reculée où les premières étoiles n’étaient pas encore apparues.
P. 72
HISTOIRE DES SCIENCES
LE RAPT DE LA COCHENILLE MEXICAINE
Danielle Trichaud-Buti et Gilbert Buti
Au xviiie siècle, un mystérieux petit insecte élevé au Mexique faisait fureur sur les marchés asiatiques et européens. Il attira les convoitises de nombreux aventuriers, dont un jeune naturaliste lorrain…
P. 24
PHYSIQUE DES PARTICULES
LE MUON, un accroc dans le modèle standard ?
Sean Bailly
Les mesures récentes d’une propriété du muon semblent incompatibles avec la valeur théorique de référence. Un résultat qui, s’il est confirmé, ferait vaciller le modèle standard de la physique des particules. Mais un nouveau rebondissement sème le trouble dans le trouble.
RENDEZ-VOUS
P. 80
LOGIQUE & CALCUL
DES POINTS
QUI S’ALIGNENT… OU PAS
Jean-Paul Delahaye
Les alignements possibles d’un ensemble fini de points du plan posent de redoutables et délicieux problèmes.
P. 86
ART & SCIENCE
Les aventuriers de l’oie perdue Loïc Mangin
P. 88
IDÉES DE PHYSIQUE
La cafetière qui ne manque pas d’air
Jean-Michel Courty et Édouard Kierlik
P. 92
CHRONIQUES DE L’ÉVOLUTION
La curieuse rencontre de l’oursin et du pancréas
Hervé Le Guyader
P. 96
SCIENCE & GASTRONOMIE
Comment pocher des œufs
Hervé This
P. 98 À PICORER
P. 6 Échos des labos
P. 16 Livres du mois
P. 18 Homo sapiens informaticus
P. 20 Disputes environnementales
P. 22 Les sciences à la loupe
GÉNÉTIQUE
DU MÉTISSAGE ANCIEN DANS LES POPULATIONS OCÉANIENNES
Les habitants des archipels du Pacifique ont acquis des gènes qui les ont aidés à résister aux disettes et aux agents infectieux. Une partie de ces gènes sont d’origine dénisovienne.
Le séquençage des génomes de plus de 317 individus d’Océanie révèle des métissages anciens qui ont conféré aux populations de la région quelques avantages adaptatifs.
Au-dessus de 25 d’indice de masse corporelle, il y a surpoids. Or, en Polynésie française, l’indice de masse corporelle moyen est de 29,1. La diffusion de la nourriture industrielle et les changements de modes de vie ont mis la région du Pacifique en tête du classement mondial de l’obésité et du diabète. Cette situation a aussi des racines génétiques, que révèle une équipe réunie autour de Lluis QuintanaMurci, de l’institut Pasteur à Paris.
Ces chercheurs ont séquencé les génomes complets de 317 individus
issus de 20 populations du Pacifique. Les chercheurs ont recherché dans ce matériel génétique les signes de balayages sélectifs, c’est-à-dire des processus qui augmentent la fréquence des mutations avantageuses jusqu’à les fixer. Ils en ont par exemple identifié un pour le gène RANBP17, associé à l’indice de masse corporelle et au niveau de cholestérol de haute densité, ainsi qu’un autre pour le gène OSBPL10, associé à la dyslipidémie, c’est-à-dire à une concentration anormale de lipides dans le sang. Il apparaît que l’adaptation des populations océaniennes aux environnements insulaires a entraîné une sélection
positive des gènes favorisant la résistance aux périodes de disette. Mais avec l’arrivée de l’alimentation occidentale et le changement des modes de vie, cette qualité est devenue un problème : elle a favorisé l’obésité dans ces populations.
L’étude a montré que, comme toutes les populations du monde, hors celles d’Afrique, les Océaniens portent des gènes néandertaliens (comme OSBPL10). Mais les données recueillies portent également des traces de plusieurs métissages anciens entre les populations asiatiques et les Dénisoviens (cousins orientaux des Néandertaliens), en Asie continentale orientale d’abord, puis en Asie du Sud-Est, ainsi qu’entre Papous et Austronésiens. Dans leur progression vers l’Océanie, les groupes d’Homo sapiens ont bénéficié de quatre flux géniques provenant soit des Dénisoviens eux-mêmes, soit de groupes qui leur étaient liés.
Il y a environ 46 000 ans, des populations ancestrales de celles de l’Océanie proche (Papouasie-Nouvelle-Guinée, archipel Bismarck et îles Salomon) et des Agtas des Philippines (des Négritos) ont reçu en Asie orientale un premier flux de gènes provenant d’un groupe génétiquement distant des Dénisoviens de l’Altaï, qu’ils ont plus tard transmis aux Océaniens. Il semble que les ancêtres des Agtas des Philippines aient aussi reçu un deuxième flux génique d’un autre groupe dénisovien.
Il y a environ 21 000 ans, en Asie orientale, une population ancestrale des Océaniens actuels a reçu un troisième flux de gènes d’un groupe cette fois proche des Dénisoviens de l’Altaï.
Finalement, un autre flux génique – spécifique aux Papous – serait issu d’un groupe dénisovien plus lointain, lié aux Dénisoviens de l’Altaï, il y a quelque 25 000 ans.
« Nous avons été surpris de constater que, contrairement à l’héritage génétique n é andertalien, tr è s homog è ne entre les 20 groupes é tudi é s (environ 2,5 %), l’hé ritage génétique dénisovien varie consid é rablement d’une population à l’autre : de presque 0 % à Taïwan et aux Philippines, il monte jusqu’à 3,2 % en Papouasie-Nouvelle-Guinée et au Vanuatu », commente Lluis Quintana-Murci.
Les chercheurs ont constaté en outre que les quatre flux de gènes dénisoviens ont apporté presque exclusivement des mutations bénéfiques, liées à la régulation de la réponse immunitaire. En d’autres termes, les populations dénisoviennes d’Asie du Sud-Est, qui étaient depuis longtemps adaptées à leur environnement équatorial, ont transmis aux premiers Homo sapiens parvenus dans la proche Océanie des traits immunitaires les aidant à mieux résister aux nombreux agents infectieux présents dans les forêts tropicales humides. Ces humains modernes les ont ensuite transmis aux populations austronésiennes en expansion.
Résultat : ces mutations se rencontrent aujourd’hui dans toute l’Océanie, et leur nombre témoigne de « la grande diversité génétique des hommes archaïques qu’étaient les Dénisoviens », souligne Lluis Quintana-Murci. n
François Savatier
J. Choin et al., Nature, vol. 592, pp. 583-589, 2021
ÉCOLOGIE
Le coût économique des invasions biologiques
Les invasions biologiques auraient coûté près de 1 300 milliards d’euros sur la période 1970-2017, selon une étude menée sous la houlette de Christophe Diagne et Franck Courchamp, du laboratoire Écologie, systématique et évolution, à Orsay. Décryptage.
Pourquoi s’intéresser au coût des invasions biologiques ?
Une invasion biologique est le processus par lequel une espèce, animale ou végétale, est transportée de son environnement d’origine jusqu’à un autre d’où elle était absente. On qualifie une telle espèce d’« exotique » dans la région envahie. Et elle est dite « envahissante » lorsqu’elle parvient à s’établir, stabiliser sa population, puis proliférer, avec des impacts sanitaires, socioéconomiques et écologiques parfois extrêmement délétères sur la zone touchée. Ces invasions sont l’une des plus grandes menaces connues pour la biodiversité. Aussi la mobilisation scientifique est-elle importante autour de ce phénomène. Et il est nécessaire que l’ensemble de la société s’y intéresse, car c’est l’humain qui transporte ces espèces, de façon directe – par transport mécanique (souvent le bateau ou l’avion) – ou indirecte – via le réchauffement climatique. Or on est beaucoup plus écouté quand on parle d’argent.
Comment avez-vous procédé pour évaluer ce coût ?
Les coûts sont très divers. Nous avons choisi de les séparer en deux catégories : les coûts directs ou indirects des dégâts causés par les espèces envahissantes (coûts de santé dus aux maladies transmises, ravages de cultures, dégâts causés aux infrastructures…), et les coûts de gestion – l’argent investi pour lutter contre l’invasion d’une espèce, la contrôler ou réduire son impact. Nous avons construit une base de données, InvaCost, où nous avons compilé des milliers de coûts publiés dans la littérature scientifique. Cette base n’est pas exhaustive, même si on la met régulièrement à jour, mais elle propose une homogénéisation de l’information ainsi récupérée. Dans
un second temps, nous avons filtré ces données afin de ne conserver que les plus robustes et éliminer les biais potentiels. Sur cette couverture de presque cinquante ans, nous avons ainsi montré qu’au fil des ans le coût moyen annuel a constamment progressé : autour de 1 milliard d’euros dans les années 1980 d’après les données brutes collectées, il pourrait avoir dépassé les 160 milliards d’euros pour la seule année 2017 selon nos estimations, soit 20 fois les budgets combinés de l’OMS et du secrétariat de l’ONU cette même année. Et ce coût est largement sous-estimé.
Comment expliquer cette augmentation ?
D’abord, avec l’intensification des activités et déplacements humains, il y a plus d’occasions d’invasions biologiques. Ensuite, de plus en plus d’études s’intéressent à leur coût économique. Davantage de coûts sont donc rapportés. Et l’on ne présente ici que le sommet visible de l’iceberg. Depuis, nous avons collecté des données dans 15 langues différentes et non plus seulement en anglais, ce qui a déjà augmenté le coût total de 15 %. Par ailleurs, tous les impacts des espèces exotiques envahissantes ne sont pas monétisés, d’où une sous-estimation des coûts de ces invasions. En plus, il existe un biais taxonomique et géographique important dans les données disponibles : elles proviennent principalement des pays développés. Enfin, il existe un délai entre le moment où une invasion a lieu et celui où elle est rapportée.
Quel impact espérez-vous avoir ?
Déjà, nous espérons une prise de conscience du grand public et des autorités. Ensuite, il faut que naisse l’action. Au vu des impacts des espèces envahissantes, de la difficulté de « s’en débarrasser » ou d’en limiter les effets, l’accent devrait être mis sur la prévention (surveillance des points d’entrée, opérations de biosécurité…) plutôt que sur la réaction. n
C. Diagne et al., Nature, vol. 592, pp. 571-576, 2021
CHRISTOPHE DIAGNE écologue à l’université Paris-Saclay
Propos recueillis par Théo Torcq
MATHÉMATIQUES
LES MATHS FONT LEUR CINÉMA
Jérôme Cottanceau
Dunod, 2021 256 pages, 19,90 euros
Quatorze films où les mathématiques occupent une place importante font l’objet des quatorze chapitres de ce plaisant livre. L’auteur décrit la trame de l’histoire et ses personnages, mais c’est pour trouver des prétextes à des digressions sur certaines des questions mathématiques évoquées dans le film. Cette façon de s’y prendre rend le texte vivant, et découle clairement de l’entraînement de l’auteur, rompu à l’écriture de blogs.
Par exemple, dans le chapitre sur Les Figures de l’ombre (Hidden Figures), le film retraçant le parcours de trois mathématiciennes afro-américaines ayant travaillé pour la Nasa dans les années 1950-1960, on trouve une digression sur la méthode d’Euler. Dans le film, l’une des mathématiciennes propose d’utiliser cette méthode pour calculer précisément le point d’arrivée de la capsule dans l’océan. Il s’agit, plus précisément, d’utiliser le schéma d’Euler pour résoudre de façon approchée l’équation différentielle à laquelle obéit la trajectoire de la capsule. L’auteur établit le lien entre la stabilité des méthodes numériques de résolution en fonction du pas de temps ; cela l’amène à expliquer que le schéma d’Euler est une méthode d’ordre 1, mais qu’il vaudrait mieux utiliser le schéma de Runge-Kutta, qui est d’ordre 4, ce qui correspond au livre consulté par la mathématicienne de la Nasa. Au passage, les lecteurs apprennent beaucoup.
Quand on regarde un film, on est pris par l’action et l’on n’est guère capable de suivre en détail une logique scientifique. Voilà de quoi se rattraper pour les amateurs de mathématiques… et de cinéma !
PIERRE BERTRAND Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand
GÉNÉTIQUE
UN COUP DE CISEAUX DANS LA CRÉATION
Jennifer Doudna et Samuel Sternberg H & O, 2020
352 pages, 23 euros
CRISPR-Cas9, le redoutable pouvoir de contrôler l’évolution : ce sous-titre plante le décor. Le livre commence comme un roman, sur une plage de Hawaii. Soudain, au loin, apparaît une vague qui déferle très vite. Belle, majestueuse, la puissance de cette vague impressionne, terrifie. C’est avec cette image métaphorique que les auteurs ont choisi de nous faire entrer dans leur monde : celui de la recherche. Ils apprécient la beauté de la technique CRISPR-Cas9, qu’ils ont contribué à découvrir avec Emmanuelle Charpentier, récompensée avec Jennifer Doudna par le prix Nobel de chimie, mais ils voient aussi le revers de la médaille.
Scindé en deux parties, le livre évoque d’abord la bulle scientifique, le défi, la compétition qui entoure les chercheurs et leurs découvertes. Outre les enjeux scientifiques décrits progressivement, les auteurs nous font partager un quotidien. On comprend l’importance d’arriver à stabiliser le système CRISPR et de pouvoir le guider sur le génome. On se prend à rêver, nous aussi, de nouvelles approches médicales pour soigner des maladies génétiques.
Puis, très vite, les auteurs partagent leurs angoisses sur les possibilités qu’offre ce nouvel outil d’« édition » des gènes. On sombre du côté obscur des possibles. Comment les éviter ? Entre science et conscience, les auteurs témoignent de leur chemin de croix pour tenter de maîtriser les champs de recherche accessibles par cet outil. Ce récit témoigne aussi d’humanité. L’un des propulseurs de ces recherches a certes été la rencontre entre disciplines, mais avant tout la rencontre entre deux femmes. Comme le soulignent Jennifer Doudna et Samuel Sternberg, la recherche se fait par le biais de (bons) contacts humains, des rencontres d’abord individuelles avant d’être disciplinaires.
Les deux auteurs totalisent à eux deux plus de cent vingt années d’exploration des plantes du monde entier : Aline Raynal-Roques, professeure du Muséum, et Albert Roguenant, botaniste, sont déjà connus pour leurs nombreux ouvrages de vulgarisation. Ils livrent ici leurs mémoires et le making of de leur carrière. Car ils ont herborisé, séparément ou ensemble, un peu partout en Amérique, en Afrique et en Australie, en des temps sans internet ni GPS, avec de mauvaises cartes. Et dans des conditions de terrain d’autant moins faciles qu’ils ont, pour décrire et étudier des espèces nouvelles, poussé leurs pas dans les recoins les plus reculés.
Le livre est construit de façon étonnante, à laquelle le lecteur prend vite plaisir, tant elle traduit une profonde complicité : c’est un dialogue où l’un relance ou questionne l’autre. Le cheminement est souvent picaresque, avec des anecdotes piquantes (parfois au sens strict), et l’on ne s’ennuie jamais. On croise bien sûr des narrations botaniques, comme la façon dont l’orchidée canard d’Australie, Paracaleana minor, bouscule les insectes pour assurer sa pollinisation, ou encore la biologie des Rhizophora des mangroves. Le cadre humain et naturel est toujours présent et l’on découvre des populations et des traditions anciennes ; on croise au passage des visages connus, comme celui de Théodore Monod.
Les auteurs racontent aussi comment la nature et l’humanité ont évolué, pas toujours pour le mieux. Ils ne sont cependant jamais dans le jugement ; leur livre regorge de joie et d’humanité, presque de tendresse. La plume des auteurs ne traduit pas leurs âges. Elle est d’une grande vivacité quand ils pensent l’avenir : les derniers mots du livre sont pour cette humanité, une forme animale dont les auteurs voudraient qu’elle se réconcilie avec le monde naturel.
MARC-ANDRÉ SELOSSE MNHN, Paris
ENVIRONNEMENT-PHILOSOPHIE
OÙ SUIS-JE ?
Bruno Latour
Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2021 192 pages, 15 euros
Selon Bruno Latour, le Covid-19 offre une belle leçon aux confinés : il montre que l’on peut faire plusieurs fois le tour de la planète en cheminant de bouche en bouche et de main en main. Expliquer cela en rappelant qu’il prend l’avion serait s’enfoncer dans le réalisme, s’agissant d’un livre que son auteur voit avant tout comme un conte philosophique. Sa façon pittoresque de décrire la circulation du virus n’est pas qu’un trait d’esprit. Elle a sa justesse. La « belle leçon » offerte aux confinés est, entre autres, qu’il faut repenser la notion de « local ». Le mot « proche » ne veut pas dire « à quelques kilomètres », mais « qui m’attaque ou me fait vivre de manière directe ». « Lointain » s’applique à ce dont je n’ai pas à me soucier tout de suite parce que ça n’a pas d’implication dans les choses dont je dépends. Si ces mots ne sont plus à prendre au sens de la distance spatiale, c’est parce que, de nos jours, le monde où l’on vit se superpose rarement au monde dont on vit.
D’où le titre surprenant du livre. La question « Où suis-je ? » se pose maintenant qu’il ne s’agit plus d’aller de l’avant, comme la pensée moderne y incitait, mais d’explorer la Terre à l’aide de cette nouvelle conception du proche et du lointain. Ce n’est pas simple, car aucun être n’est séparé. Il n’y a pas de sens à parler de mon identité ou des limites de mon corps, alors que j’héberge des bactéries bien plus nombreuses que mes cellules et que je dépends de mille êtres avec lesquels je suis en interaction. Cerner ce qui est proche n’ira pas sans polémiques entre les entités concernées. Je ne puis donner qu’un aperçu de ce livre foisonnant. Bruno Latour est un explorateur d’idées. Intrépide, déroutant, il joue du paradoxe, voire de la provocation. Certains lui en font grief. À mes yeux, son originalité stimulante l’emporte de beaucoup dans la balance.
DIDIER NORDON Essayiste et mathématicien émérite
ET AUSSI
À LA POURSUITE DE L’OISEAU ROC
Eric Buffetaut
Le Cavalier Bleu, 2020
160 pages, 18 euros
L’auteur, paléontologue de renom, s’intéresse depuis longtemps à la cryptozoologie. Il a constitué le dossier de l’oiseau Roc des contes orientaux, une sorte de rapace si géant qu’il aurait été capable d’emporter des éléphants. Marco Polo en a entendu parler et l’a décrit. Mais l’enquête, menée par les naturalistes depuis cent soixante-dix ans et narrée avec talent par Eric Buffetaut, conduit plutôt à identifier l’oiseau Roc à Aepyornis, une sorte d’autruche de Madagascar mesurant 3 à 3,5 mètres de haut.
LES VACANCES DE MOMO SAPIENS
Mathias Pessiglione
Odile Jacob, 2021 336 pages, 23,90 euros
Le libre arbitre existe-t-il, alors que nous sommes des animaux culturels pétris d’instincts ? L’objectif de ce livre est de voir si les neurosciences ont renouvelé la question, explorée par les philosophes depuis 2 500 ans. L’auteur, biologiste et psychologue à l’Inserm, examine comment le striatum (une structure dans le cerveau) intervient, comment la dopamine nous conditionne, comment nous fabriquons nos valeurs morales, comment les émotions nous submergent, pour finalement traiter de la question : « Y a-t-il un pilote dans mon crâne ? » La réponse des neurosciences n’est pas tranchée !
NOS ANCÊTRES DANS LES ARBRES
Claudine Cohen
Seuil, 2021
328 pages, 23 euros
La vie est diversité, celle de multiples embranchements. L’autrice suit les nombreuses métamorphoses de l’arbre des origines. Cela va de l’arbre généalogique jusqu’aux arbres phylogénétiques modernes, dont celui des mythes de l’humanité de Julien d’Huy, en passant par Charles Darwin et les arbres des théoriciens racistes de son époque. On suit ainsi la réflexion d’une observatrice réputée des sciences préhistoriques, qui nous offre l’occasion de contempler l’arborescence dessinée par la pensée préhistorienne elle-même.
Le muon, un accroc dans le modèle standard ?
Les mesures récentes d’une propriété du muon semblent incompatibles avec la valeur théorique de référence. Un résultat qui, s’il est confirmé, ferait vaciller le modèle standard de la physique des particules. Mais un nouveau rebondissement sème le trouble dans le trouble.
Le modèle standard de la physique des particules est l’une des plus grandes réussites intellectuelles de l’humanité. Construit progressivement au cours du xxe siècle, cet édifice théorique décrit les propriétés des particules fondamentales et leurs interactions (à l’exception de la gravitation). Il permet de comprendre les différents types de radioactivité, d’où provient l’énergie du Soleil, comment fonctionnent les lasers ou les panneaux photovoltaïques et bien d’autres phénomènes.
Ce modèle s’est imposé il y a cinquante ans et a été confirmé par des expériences toujours plus précises. Le point d’orgue de cette validation expérimentale est sans doute la détection en 2012 du boson de Higgs au LHC, le Grand collisionneur de hadrons du Cern, situé près de Genève. Cependant, la plupart des physiciens s’accordent à penser que le modèle standard n’est qu’une approximation d’une théorie plus fondamentale restant à découvrir. Mais comment trouver des indices de cette théorie
Vue globale de l’expérience Muon g 2. Le faisceau d’antimuons arrive par le tube droit (équipé d’aimants rouges, en haut de la photo) et alimente l’anneau circulaire (en bleu). Lorsqu’un antimuon se désintègre en émettant un positron, celui-ci est détecté par l’un des 24 calorimètres (en noir) installés dans la partie centrale de l’anneau.
> Homo naledi est un humain qui vivait sur un vaste plateau karstique sud-africain il y a quelque 300 000 ans.
> Son petit volume crânien et sa morphologie de grimpeur semblent contradictoires avec une vie dans un milieu largement dénué d’arbres.
> Il pourrait s’agir d’une adaptation aux déplacements sur des falaises et dans des grottes, mode de vie qui lui aurait apporté eau et sécurité, et qui semble avoir été pratiqué dans le même milieu par d’autres bons grimpeurs : les australopithèques.
L’AUTEUR
JEAN-LUC VOISIN
paléoanthropologue associé au laboratoire Ades (Anthropologie bio-culturelle, droit, éthique et santé) à Aix-Marseille Université
Homo naledi Le grimpeur qui n’était
plus un singe
L’anatomie de grimpeur d’Homo naledi semble aberrante étant donné la rareté des arbres dans la région où vivait cette espèce. Mais il pourrait s’agir d’une adaptation aux falaises et aux grottes, habitats qui étaient aussi ceux des prédécesseurs australopithèques.
En 2015, les paléoanthropologues, incrédules, ont dû admettre dans la famille humaine une forme aberrante : Homo naledi. Découverte en 2013 au plus profond d’une caverne, cette sorte de gnome archaïque semble avoir retenu les capacités arboricoles des australopithèques. Pourtant, il s’agit clairement d’un humain, qui vivait il y a environ 300 000 ans dans une Afrique australe dénuée de forêts.
L’étude d’H. naledi ne fait que débuter et, pour l’instant, je suis l’un des seuls chercheurs français à avoir eu l’occasion d’y participer. Tout a commencé pour moi au début de l’année 2014 lorsque je reçus un courriel d’Elen Feuerriegel, alors étudiante à l’université nationale australienne, à Canberra. Elen me consultait pour ses recherches, ce qui m’amena à participer à son jury de thèse. Nous nous connaissions donc bien quand, en 2017, depuis l’université de l’État de Washington à Seattle,
où elle était en poste, elle me proposa d’aider à étudier le membre supérieur d’ H. naledi L’analyse anatomique de l’épaule de cet Homo que j’eus alors le privilège de pouvoir faire et mon expérience personnelle de l’escalade m’ont amené à émettre une hypothèse surprenante : et si Homo naledi était une forme humaine sélectionnée par l’escalade ?
A priori, cette idée n’a rien de plausible : le passé arboricole des homininés, c’est-à-dire la lignée d’hominidés qui a conduit à Homo , remonte aux australopithèques, donc à plus de 1 million d’années – soit une époque très antérieure à celle d’ H. naledi . Mais tout dans H. naledi, depuis les conditions de sa découverte jusqu’à chacune de ses caractéristiques, surprend et trouble au point de rendre cette forme humaine quasi irréelle. Et pourtant, elle existe, ou plutôt elle a existé, il n’y a pas si longtemps à l’échelle de l’évolution.
La publication en 2015 de la découverte d’H. naledi par Lee Berger, de l’université du
Certains des traits d’Homo naledi (ici une reconstitution par la plasticienne Élisabeth Daynès) se rapprochaient plus de ceux des australopithèques que de ceux de la lignée humaine.
L’ESSENTIEL
> L’utilisation des plastiques est aujourd’hui massive et engendre une quantité énorme de déchets persistants et nocifs.
> De nombreux travaux visent à développer des matériaux véritablement recyclables et biodégradables pouvant remplacer les plastiques classiques, en particulier pour les emballages.
> Ces matériaux innovants ne pourront résoudre qu’une petite partie du problème des plastiques.
> Les efforts doivent surtout porter en amont sur la réduction de la consommation de plastiques non indispensables.
L’AUTRICE
NATHALIE GONTARD directrice de recherche à l’Inrae, à Montpellier, au sein de l’unité Iate (Ingénierie des agropolymères et technologies émergentes)
Que faire des emballages plastiques ?
Les plastiques, dont les emballages représentent une forte proportion, finissent pour la plupart en déchets persistants. Une pollution massive qui prend de plus en plus d’ampleur et que l’on tente de juguler en mettant au point des procédés de recyclage et des matériaux biodégradables.
Facile à mettre en forme, bon marché, léger, résistant, aisément disponible, le plastique s’est imposé depuis la seconde moitié du XXe siècle dans notre quotidien et dans tous les secteurs d’activité : aéronautique, bâtiment, vêtements, sport, automobile, électronique, etc. Pour produire, transporter, conserver et commercialiser nos aliments, l’agriculture et l’industrie agroalimentaire occupent dans ce tableau une place très importante : elles représentent aujourd’hui environ 40 % de la consommation de plastique.
Une plage aux Philippines. Les deux tiers des 9 milliards de tonnes de plastiques produits depuis que ces matériaux existent se retrouvent aujourd’hui sous la forme de déchets présents partout sur la planète.
L’ESSENTIEL L’AUTEUR
> Depuis les années 1950, plusieurs milliards de tonnes de plastiques se sont accumulées dans l’environnement, où ils persistent sous la forme de fragments de différentes tailles allant jusqu’à l’échelle nanométrique.
> Cette pollution en cache une autre : celle des multiples additifs, impuretés, produits secondaires et monomères qui, outre les polymères issus du pétrole, interviennent dans la composition des plastiques.
> De telles substances entrent aussi dans la composition des bioplastiques. Libérées au fil du temps, elles contaminent les liquides, les solides et l’air environnants.
> Les scientifiques développent de nouvelles méthodes pour évaluer leurs effets sur la santé et l’environnement.
JEAN-BAPTISTE FINI professeur et biologiste spécialiste des perturbateurs endocriniens au sein du laboratoire Physiologie moléculaire et adaptation, au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris
La pollution invisible des plastiques
Contenants, vêtements, pneus, meubles, masques… Quelle que soit leur utilisation, les plastiques contiennent de multiples substances qui diffusent dans l’environnement. On commence à mesurer l’ampleur du phénomène.
Chaque année, les humains déversent plus de 100 millions de tonnes de déchets plastiques dans la nature. De fait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le plastique a envahi nos sphères professionnelles et privées et fait partie intégrante de notre vie quotidienne. Dans cette ère du « Plastocène », l’humanité a produit 8,3 milliards de tonnes de plastiques entre 1950 et 2015, selon les estimations de Roland Geyer, de l’université de Californie à Santa Barbara, Jenna Jambeck, de l’université de Géorgie, aux États-Unis, et leurs collègues. Et la production ne cesse de croître : à hauteur de 2 millions de tonnes en 1950, elle atteignait près de 400 millions de tonnes en 2015, dont près de 40 % d’emballages.
Aujourd’hui, quelque 6 milliards de tonnes de plastiques se seraient accumulées dans la nature, dont une part non négligeable dans les océans – le tristement célèbre septième
continent. Selon la même équipe, durant la seule année 2015, entre 5 et 14 millions de tonnes de déchets plastiques auraient atteint la mer. En effet, que ce soit sur terre ou en mer, ces déchets ne se décomposent pas. Qu’ils soient ingérés ou non, ils se fragmentent peu à peu jusqu’à devenir des microplastiques, voire des nanoplastiques (voir l’encadré page 57). Or cette pollution bien visible, à l’œil nu ou au microscope, cache une pollution plus insidieuse : celle des multiples composés entrant dans la fabrication des plastiques aux côtés des polymères qui les constituent. En effet, on s’est aperçu ces dernières années qu’au fil du temps, ces composés se détachent peu à peu des polymères plastiques et diffusent dans l’environnement. Un phénomène dont on commence à saisir l’ampleur et les effets potentiels sur la santé et l’environnement. Les plastiques sont des matériaux abordables et peu coûteux à produire, légers, résistants et polyvalents. Les principaux polymères
YVAN PAILLER est archéologue et responsable d’opération à l’Inrap Grand-Ouest et titulaire de la chaire Armerie (Archéologie maritime et recherche interdisciplinaire environnementale) instituée par l’université de Bretagne occidentale et par l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Ses travaux portent essentiellement sur le Néolithique et les débuts de l’âge du Bronze dans l’ouest de l’Europe.
CLÉMENT NICOLAS est archéologue et postdoctorant Marie-Curie à l’université de Bournemouth, en Angleterre. Ses recherches portent sur les premières sociétés métallurgiques des IIIe et IIe millénaires avant notre ère en Europe.
La dalle de Saint-Bélec serait la plus ancienne carte connue en Europe
En 1900, une grande dalle gravée d’un réseau complexe de lignes fut mise au jour dans un tumulus breton de l’âge du Bronze. Redécouverte en 2014, elle vient d’être étudiée : il s’agit sans doute d’une carte représentant le territoire de l’un des princes qui régnaient dans la région. Clément Nicolas et Yvan Pailler, les deux principaux auteurs de l’étude, nous expliquent pourquoi.
Cette dalle en schiste est, selon vous, la carte d’un territoire. Lequel ?
Yvan Pailler : La dalle gravée du tumulus de Saint-Bélec représente la haute vallée de l’Odet et d’autres rivières environnantes à l’âge du Bronze ancien, c’est-à-dire entre 2 100 et 1 600 ans avant notre ère environ. L’Odet est un petit fleuve qui prend sa source dans les montagnes Noires, en Bretagne.
Comment vous êtes-vous intéressés à cet objet ?
Yvan Pailler : Pendant nos thèses de doctorat, nous avons, indépendamment l’un de l’autre, lu l’article du Bulletin de la Société archéologique du Finistère que lui avait consacré en 1900
Paul Du Chatellier, grand archéologue breton de la seconde partie du xixe siècle et du début du xxe siècle.
Clément Nicolas : Nous en avons discuté par hasard et découvert que nous avions tous les deux la même intuition, à savoir que les gravures de la dalle constituent une carte. Nous avons testé plus tard cette idée en demandant aux enfants de CE2 et de CM2 de l’école Victor-Hugo, à Saint-Nazaire, d’interpréter spontanément la dalle. La plupart de ces enfants y ont vu une « carte » ou un « plan »…
Et vous avez entrepris de le prouver ?
Yvan Pailler : Oui, mais pour cela il nous a d’abord fallu retrouver la dalle. Hormis l’article de Du Chatellier, elle n’a pratiquement jamais été mentionnée dans la littérature scientifique, à part une fois dans les années 1990, au détour d’une phrase de Jacques Briard, grand spécialiste de l’âge du Bronze en Europe. En enquêtant, nous avons appris qu’en 1924 les enfants de Du Chatellier avaient vendu au Musée national d’archéologie, à Saint-Germain-en-Laye, la collection du musée privé d’archéologie créé au château familial de Kernuz, à Pont-l’Abbé. Nous nous sommes donc rendus à SaintGermain-en-Laye. Là, après quelques péripéties, nous avons retrouvé la dalle de Saint-Bélec. Elle était assez mal protégée dans une cave
humide. Ses conditions de conservation n’y étaient pas idéales, mais elles s’étaient déjà améliorées, puisque la dalle venait de passer pratiquement un siècle à l’air libre dans les douves du château royal de Saint-Germain-enLaye, qui accueille le musée !
Clément Nicolas : Pendant cette période, elle n’avait jamais été référencée dans le patrimoine national et sa vraie origine était sur le point d’être oubliée.
Vous connaissiez cependant bien son origine, grâce à l’article de Paul Du Chatellier ?
Yvan Pailler : Absolument. Nous savions que la dalle constituait l’un des murs du caveau d’une vaste tombe, aménagée pendant l’âge du Bronze dans un champ qui se trouve aujourd’hui à 1,5 kilomètre de Leuhan, un village du Finistère. Comme à son habitude, Du Chatellier avait pratiqué une fouille en puits au centre de ce tumulus de 40 mètres de diamètre et de 2 mètres de haut, qui est aujourd’hui arasé. Comprenant l’intérêt de sa trouvaille, il était revenu trois mois plus tard avec une quinzaine d’ouvriers afin de transporter cette pierre de deux tonnes à Kernuz.
Comment l’avez-vous étudiée ?
Clément Nicolas : Pour numériser cette dalle, nous avons commencé par faire de la
La dalle ornée de Saint-Bélec (ici vue par le haut) mesure environ 2 mètres de longueur, pour une épaisseur d’une quinzaine de centimètres. Elle représenterait le territoire d’environ 30 par 20 kilomètres indiqué en gris sur la carte ci-dessus.
Quimper
Brest
Des radiotélescopes sur la face cachée de la Lune
Anil Ananthaswamy
Si l’on installait sur la face cachée de la Lune un radiotélescope constitué d’un réseau de plusieurs antennes radio, comme sur cette vue d’artiste, les astronomes disposeraient d’un instrument de choix pour détecter les signaux radio provenant des nuages d’hydrogène qui remplissaient le cosmos à l’époque des « âges sombres », où l’obscurité régnait.
Plusieurs missions spatiales sont à l’étude pour installer des radiotélescopes sur la face non visible de la Lune. Objectif : sonder les « âges sombres » de l’Univers, ère reculée où les premières étoiles n’étaient pas encore apparues.
L’ESSENTIEL
> La grana fina ou cochenille fine est un insecte parasite d’un cactus (nopal) des hautes terres mexicaines.
> Dès le XVIe siècle, les Espagnols ont contrôlé l’exploitation et l’exportation de ce produit, dont la grande valeur résultait d’un exceptionnel pouvoir tinctorial pour les rouges de luxe.
> En 1777, au terme d’un périlleux voyage, le naturaliste français Nicolas-Joseph Thiéry de Menonville parvint à déjouer la surveillance espagnole. Il s’empara de l’insecte et du nopal pour en tenter l’acclimatation à Saint-Domingue.
LES AUTEURS
DANIELLE TRICHAUD-BUTI agrégée d’histoire et spécialiste d’histoire économique et sociale de l’Europe méditerranéenne (xvie-XIXe siècle)
GILBERT BUTI professeur émérite d’histoire à Aix-Marseille Université et chercheur à la maison méditerranéenne des sciences de l’homme (laboratoire Telemme, CNRS, Aix-Marseille Université), à Aix-en-Provence, spécialiste d’histoire économique et sociale de l’Europe méditerranéenne (xvie-XIXe siècle)
Le rapt de la cochenille mexicaine
Au XVIIIe siècle, un mystérieux petit insecte élevé au Mexique faisait fureur sur les marchés asiatiques et européens. Il attira les convoitises de nombreux aventuriers, dont un jeune naturaliste lorrain…
Cochenille. Aujourd’hui, en lisant ce mot, on pense en général au colorant rouge de certains aliments et cosmétiques, ou encore à un parasite des arbres fruitiers, contre lequel jardineries et drogueries proposent toute une gamme d’insecticides. Pourtant, au XVIIIe siècle, « recueillir de la cochenille, c’est recueillir de l’or ».
Cette affirmation du naturaliste français Nicolas-Joseph Thiéry de Menonville n’est pas excessive. Parmi les fabuleuses cargaisons du Nouveau Monde figuraient non seulement métaux précieux (l’or et en particulier l’argent), cacao, sucre, cuirs, café, bois de campêche et indigo, mais aussi la cochenille.
Au vrai, la cochenille mexicaine ou grana était alors une matière première tinctoriale rare et chère, destinée aux rouges de luxe. Dans l’échelle des valeurs des marchandises acheminées par les flottes et galions espagnols, elle se situait, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, juste après les métaux précieux. Aussi les Espagnols en ont-ils immédiatement verrouillé son marché : production limitée essentiellement à une province mexicaine, exportation par deux ports américains, débarquement contrôlé à Séville, puis Cadix, où s’approvisionnaient des négociants européens qui la redistribuaient sur les grandes places marchandes et manufacturières.
Pour conserver ce monopole et afin d’en contrôler le marché, les Espagnols ont
La grana fina, la cochenille fine mexicaine, est le fruit d’une longue sélection de l’insecte à partir de la cochenille sylvestre et de sa plante hôte, le cactus nopal. Seule la femelle produit le colorant rouge si prisé (ici une représentation du nopal et de la cochenille sylvestre femelle vue de dessous en A et de dessus en B, issue du Traité de la culture du nopal, de Thiéry de Menonville, 1787).
L’AUTEUR
LOÏC MANGIN
rédacteur en chef adjoint à Pour la Science
LES AVENTURIERS DE L’OIE PERDUE
Une oie peinte il y a près de 4 600 ans en Égypte serait l’unique trace d’une espèce aujourd’hui disparue.
Au IVe siècle avant notre ère, des Romains reclus dans le Capitole échappent à un raid gaulois grâce, selon Tite-Live, à l’alerte donnée par… les « oies sacrées de Junon, que, malgré la plus cruelle disette, on avait épargnées ; ce qui sauva Rome. » De fait, dans l’Antiquité, et dans plusieurs religions, l’oie avait acquis un statut particulier : elle est l’un des véhicules du dieu hindou Brahmā, la divinité gauloise Belisama chevauche une oie… Dans l’Égypte ancienne, ce volatile parfois divinisé a un statut tout aussi remarquable. Et il est le sujet de l’une des plus anciennes œuvres peintes trouvées dans ce pays, une frise découverte en 1871 par l’Italien Luigi Vassalli sur le site de Meïdoum, à 100 kilomètres au sud du Caire.
Là, se dresse la pyramide de Snéfrou, père de Khéops, qui a régné vers 2600 avant notre ère. Autour, plusieurs
Les oies de Meïdoum, une fresque conservée au musée du Caire et prélevée dans le mastaba de Néfermaât et d’Itet (les six oies sont alignées dans l’œuvre originale).
mastabas, c’est-à-dire des tombeaux monumentaux, sont éparpillés. C’est dans l’un d’eux, celui de Néfermaât (fils et vizir de Snéfrou) et son épouse Itet que l’on pouvait voir les six oies dites de Meïdoum avant que le pan de mur ne soit transporté au musée du Caire (voir la reproduction ci-contre)
Le réalisme est tel que l’on distingue plusieurs espèces. Mais lesquelles ?
Anthony Romilio, de l’université du Queensland, en Australie, s’est penché sur la question. Pour certaines, l’identification est simple et, par exemple, on reconnaît deux oies rieuses Anser albifrons 2 . Pour d’autres, l’attribution est plus problématique. Ainsi, les deux oies 1 dont le bec est au ras du sol sont soit des oies des moissons, Anser fabalis, soit des oies cendrées, Anser anser, deux espèces morphologiquement très proches.
Quant aux oiseaux au poitrail roux, on a longtemps débattu : des bernaches à cou roux, Branta ruficollis 3 ? Ce n’est peut-être pas le cas. D’abord, l’aire de répartition de cette espèce ne correspond pas, car elles nichent au nord de la Sibérie et ne migrent que vers l’Europe du Sud-Est (Bulgarie, Roumanie, Ukraine…). Ensuite, l’analyse des palmipèdes selon le critère de Tobias, du nom de Joseph Tobias, de l’université d’Oxford, en Grande-Bretagne, ne valide pas l’identification. Cette méthode, proposée en 2010 et d’ordinaire appliquée à des espèces actuelles, a été utilisée avec
les caractéristiques anatomiques visibles sur les représentations de Meïdoum (couleur des pattes, taille relative du bec, pourtour des yeux…), c’est inédit pour une image. Conclusion ? Les oies peintes se distinguent trop des bernaches à cou roux, essentiellement au niveau du cou, des flancs et de la poitrine, même en imaginant une licence artistique, et ce alors que toutes les espèces peintes dans le mastaba sont bien identifiables. Ces oies seraient plus probablement les représentantes d’une espèce vivant il y a plus de 4 600 ans et aujourd’hui disparue.
L’espèce en question rejoindrait alors la liste de celles, comme l’aurochs Bos primigenius, qui n’ont laissé de trace dans l’histoire que sous forme de représentations dans l’art égyptien. n
A. Romilio, « Assessing “Meidum Geese” species identification with the “Tobias criteria” », Journal of Archaeological Science : Reports, vol. 36, 102834, 2021.
L’auteur a publié : Pollock, Turner, Van Gogh, Vermeer et la science… (Belin, 2018)
PICORER À
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EXPRESSO
Évalué à environ 1 milliard d’euros dans les années 1980, le coût des invasions biologiques aurait dépassé les 160 milliards d’euros en 2017, soit 20 fois les budgets combinés de l’OMS et du secrétariat de l’ONU cette même année.
Pas d’expresso sans mousse ! Et pas de mousse sans CO2… La mousse de l’expresso a pour origine le gaz carbonique présent dans les grains de café à la suite de leur torréfaction. Quand on prépare un expresso avec du café fraîchement moulu, le CO2 qu’il contient se dissout dans de l’eau à 90 °C et à 9 bars. Mais lorsque le café jaillit du percolateur à 1 bar et se refroidit immédiatement, il devient sursaturé en CO2, qui forme des bulles.
Comprendre les interactions des humains et non-humains, imaginer le vivre-ensemble, se passer de l’économie sont des défis posés aux sciences de la durabilité £
économiste de l’environnement à l’IRD
PLUTEUS
La larve pluteus des échinodermes, dont font partie les oursins, est un petit organisme planctonique transparent d’environ 0,5 millimètre de long. La larve se métamorphose en oursin, lequel s’en libère… en digérant ce qu’il en reste.
SUPERMAN’S CRAWL
L’accès à la cavité Dinaledi, en Afrique du Sud, constitue une énigme. Il implique de franchir le « Superman’s Crawl », un boyau si étroit – moins de 25 centimètres –que seuls des spéléologues petits et minces peuvent prétendre y ramper sans rester bloqués. Pourtant, c’est dans cette cavité que l’on a retrouvé plusieurs fossiles d’Homo naledi, des humains qui vivaient il y a 300 000 ans.
GRANA FINA
Au xvie siècle, les conquistadors ont donné ce nom à des grains desséchés noirs ou rougeâtres produits au Mexique et les ont commercialisés en Europe et en Asie pour leur pouvoir tinctorial rouge. Graine ou insecte ? Les Européens n’ont levé le doute qu’au xviiie siècle : il s’agissait d’une cochenille, issue d’une longue sélection à l’époque précolombienne.
368 MILLIONS
En 2019, la production mondiale de plastique a atteint 368 millions de tonnes, selon l’organisme Plastics Europe, qui rassemble les fabricants européens de plastique, contre 2 millions de tonnes en 1950. Environ 40 % de ces plastiques ont été utilisés pour des emballages.