Skip to main content

Pour La Science #548 - juin 2023

Page 1

ÉMISSIONS DE CO2

La traque des sources

MÉTÉO EXTRÊME

La vraie part du réchauffement

DOMESTICATION 50 ans d’aquaculture, et maintenant ? DOM : 8,50 € –BEL./LUX. : 8,50 € –CH : 12,70 FS –CAN. 12,99 $CA –PORT. CONT. 8,50  € –  MAR. : 78 DH –TOM : 1 100 XPF Édition française de ScientiïŹc American –Juin 2023n° 548 POUR LA SCIENCE 06/23 La perspective de Fabrice Teletchea biologiste L 13256548F: 7,00 €RD LA
DE LA CLIMATOLOGIE Neurosciences AUX ORIGINES DU SENS INNÉ DES NOMBRES MathĂ©matiques LE PIÈGE DES ALGORITHMES GALACTIQUES Histoire des sciences CHIEN-SHIUNG WU, LA VARIABLE CACHÉE DE L’INTRICATION
NOUVELLE ÈRE

Directrice des rédactions : Cécile Lestienne

MENSUEL POUR LA SCIENCE

Rédacteur en chef : François Lassagne

Rédacteurs en chef adjoints : Loïc Mangin, Marie-Neige Cordonnier

Rédacteurs : François Savatier, Sean Bailly

HORS-SÉRIE POUR LA SCIENCE

Rédacteur en chef adjoint : Loïc Mangin

Développement numérique : Philippe Ribeau-Gésippe

Community manager et partenariats : Aëla Keryhuel aela.keryhuel@pourlascience.fr

Directrice artistique : Céline Lapert

Maquette : Pauline Bilbault, Raphaël Queruel, Ingrid Leroy, Ingrid Lhande

Réviseuses : Anne-Rozenn Jouble, Maud BruguiÚre et Isabelle Bouchery

Assistant administratif : Bilal El Bohtori

Responsable marketing : Frédéric-Alexandre Talec

Direction du personnel : Olivia Le Prévost

Fabrication : Marianne Sigogne et Stéphanie Ho

Directeur de la publication et gérant : Nicolas Bréon

Ont également participé à ce numéro : Laure Bonnaud-Ponticelli, Christophe Corona, Hippolyte Dourdent, Séverine Duparcq, Shalom Eliahou, Didier Swingedouw, Grace Thomas

PUBLICITÉ France

stephanie.jullien@pourlascience.fr

ABONNEMENTS

www.boutique.groupepourlascience.fr

Courriel : serviceclients@groupepourlascience.fr

Tél. : 01 86 70 01 76

Du lundi au vendredi de 8 h 30 Ă  12 h 30 et de 13 h 30 Ă  16 h 30

Adresse postale :

Service abonnement

Groupe Pour la Science

235 avenue Le-Jour-se-LĂšve

92 100 Boulogne-Billancourt

Tarifs d’abonnement 1 an (12 numĂ©ros)

France mĂ©tropolitaine : 59 euros – Europe : 71 euros

Reste du monde : 85,25 euros

DIFFUSION

Contact kiosques : À Juste Titres ; Alicia Abadie

Tél. 04 88 15 12 47

Information/modiïŹcation de service/rĂ©assort : www.direct-editeurs.fr

DISTRIBUTION

MLP

ISSN 0 153-4092

Commission paritaire n° 0927K82 079

DĂ©pĂŽt lĂ©gal : 5636 – Juin 2023

N° d’édition : M077 0548-01

www.pourlascience.fr

170 bis boulevard du Montparnasse – 75 014 Paris

Tél. 01 55 42 84 00

SCIENTIFIC AMERICAN

Editor in chief : Laura Helmut

President : Kimberly Lau 2023. ScientiïŹc American, une division de Springer Nature America, Inc.

Soumis aux lois et traitĂ©s nationaux et internationaux sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle. Tous droits rĂ©servĂ©s. UtilisĂ© sous licence. Aucune partie de ce numĂ©ro ne peut ĂȘtre reproduite par un procĂ©dĂ© mĂ©canique, photographique ou Ă©lectronique, ou sous la forme d’un enregistrement audio, ni stockĂ©e dans un systĂšme d’extraction, transmise ou copiĂ©e d’une autre maniĂšre pour un usage public ou privĂ© sans l’autorisation Ă©crite de l’éditeur. La marque et le nom commercial «ScientiïŹc American» sont la propriĂ©tĂ© de ScientiïŹc American, Inc. Licence accordĂ©e Ă  «Pour la Science SARL».

© Pour la Science SARL, 170 bis bd du Montparnasse, 75014 Paris.

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intĂ©gralement ou partiellement la prĂ©sente revue sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français de l’exploitation du droit de copie (20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris).

Origine du papier : Autriche

Taux de ïŹbres recyclĂ©es : 30 %

« Eutrophisation » ou « Impact sur l’eau » : Ptot 0,007 kg/tonne

DITO É

Imprimé en France

Maury Imprimeur SA Malesherbes

N° d’imprimeur : 270 257

TOUS COMPTES FAITS

Dans son dernier rapport d’évaluation, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) mentionne que des « avancĂ©es majeures en science de l’attribution » rendent mature et solide cette discipline, dont l’objectif est de quantiïŹer la part du rĂ©chauïŹ€ement climatique dans les Ă©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes. En 2013, le Giec dĂ©clarait que cette science n’était pas encore « adaptĂ©e Ă  l’objectif visĂ© ». Dix ans plus tard, les rapports se multiplient, Ă  l’initiative de communautĂ©s de climatologues. Ils montrent qu’ici le rĂ©chauïŹ€ement a rendu 50 % plus intenses les pluies accompagnant un ouragan, lĂ  9 fois plus probables de redoutables incendies saisonniers
 La climatologie ne se contente plus de comprendre la machinerie climatique : elle fait les comptes. Et la comptabilitĂ© qu’elle Ă©tablit s’intĂ©resse autant aux consĂ©quences du rĂ©chauïŹ€ement qu’aux Ă©missions de gaz Ă  eïŹ€et de serre (GES) qui en sont Ă  l’origine. En combinant inventaires dĂ©claratifs et mesures atmosphĂ©riques, il est dĂ©sormais possible de traquer les Ă©missions de GES Ă  l’échelle des territoires.

Dire qui Ă©met quoi, et ce que telle catastrophe doit au rĂ©chauïŹ€ement, facilite l’action juridique. En 2021, dĂ©jĂ , en Nouvelle-Galles du Sud (Australie), un rapport des scientiïŹques rĂ©unis au sein de la World Weather Attribution, liant changement climatique et frĂ©quence des incendies, a servi de socle Ă  une injonction faite au gouvernement de rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă  eïŹ€et de serre.

Ce changement d’ùre de la climatologie fait Ă©cho aux climatologues et spĂ©cialistes de la biodiversitĂ© rassemblĂ©s dans le mouvement Scientist Rebellion. Ceux-ci appellent, comme le relĂšve l’économiste de l’environnement Catherine Aubertin, « Ă  une dĂ©croissance d’urgence, rompant ainsi avec la posture non prescriptive qui est la leur au sein du Giec ».

Les passerelles entre la science visant la seule connaissance et celle nourrissant l’ambition de transformer les modes de vie ne sont pas nouvelles ; les naturalistes explorateurs du XVIIIe siĂšcle se sont muĂ©s peu Ă  peu en promoteurs de techniques d’élevage plus performantes, qui, plus tard poussĂ©es Ă  l’extrĂȘme, ont rĂ©duit la biodiversitĂ© des espĂšces domestiquĂ©es en mĂȘme temps qu’augmentaient les rendements des systĂšmes agricoles. Notre dossier spĂ©cial sur la domestication, rĂ©alisĂ© en partenariat avec le MusĂ©um national d’histoire naturelle, l’illustre avec clartĂ©. n

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 3
François Lassagne Rédacteur en chef

OMMAIRE s

ACTUALITÉS GRANDS FORMATS

P. 6

ÉCHOS DES LABOS

‱ La thĂ©orie des graphes, l’invitĂ©e surprise des soirĂ©es

‱ La palĂ©ogĂ©nĂ©tique fait aussi parler les objets

‱ Les plantes ne souïŹ€rent pas en silence

‱ De l’air polluĂ© au cancer

‱ L’IRM bat des records

‱ L’impact global de la fonte de la glace antarctique

‱ L’angle magique du graphùne continue de surprendre

P. 18

LES LIVRES DU MOIS

P. 20 DISPUTES

ENVIRONNEMENTALES Y aura-t-il un septiĂšme rapport du Giec ?

Catherine Aubertin

P. 22

LES SCIENCES À LA LOUPE

Des pairs fatiguĂ©s d’évaluer

Yves Gingras

P. 58

ARCHÉOLOGIE

AUX RACINES DE LA DOMESTICATION

Jean-Denis Vigne

Et la domestication fut ?

La nouvelle histoire des relations entre humains et non-humains que dessine l’archĂ©ologie depuis une trentaine d’annĂ©es suggĂšre un tout autre scĂ©nario


P. 64

HISTOIRE DES SCIENCES

LE GRAND BOND UTILITARISTE

Cécile Callou et Clémence Pagnoux

Si la naissance de l’élevage et de l’agriculture remonte Ă  15 000 ans, la domestication ne s’est rĂ©ellement intensiïŹĂ©e qu’il y a 300 ans.

P. 48

COGNITION

COMPTER AVANT DE PARLER

P. 72

HISTOIRE DES SCIENCES

LETTRE D’INFORMATION

NE MANQUEZ PAS

LA PARUTION DE VOTRE MAGAZINE

GRÂCE À LA NEWSLETTER

‱ Notre sĂ©lection d’articles

‱ Des offres prĂ©fĂ©rentielles

‱ Nos autres magazines en kiosque Inscrivez-vous

En couverture : © Ed Hawkins, université de Reading, https://showyourstripes.info/ © Hervé Cohonner (auteur)

Les portraits des contributeurs sont de Seb Jarnot

Ce numĂ©ro comporte un courrier de rĂ©abonnement posĂ© sur le magazine sur une sĂ©lection d’abonnĂ©s.

Jacob Beck et Sam Clarke

Tout petits, les bĂ©bĂ©s comparent dĂ©jĂ  les nombres, les mĂ©morisent, s’y intĂ©ressent
 Une capacitĂ© aujourd’hui considĂ©rĂ©e comme innĂ©e, et sur laquelle les apprentissages vont s’appuyer tout au long du dĂ©veloppement de l’enfant.

LA VARIABLE CACHÉE DE L’INTRICATION QUANTIQUE

Michelle Frank

En menant une expĂ©rience sur des paires de photons, la physicienne Chien-Shiung Wu a inspirĂ© plusieurs gĂ©nĂ©rations successives de chercheurs dans la quĂȘte pour comprendre l’intrication quantique. Une inïŹ‚uence presque oubliĂ©e


4 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
fr N° 548 /
www.pourlascience.fr
Juin 2023
DOSSIER SPÉCIAL : QUELLES DOMESTICATIONS POUR LE XXIe

P. 68

BIOLOGIE ANIMALE

CINQUANTE ANS D’AQUACULTURE, ET MAINTENANT ?

Fabrice Teletchea

En un demi-siĂšcle, l’élevage des poissons a produit l’équivalent de plusieurs millĂ©naires de domestication des animaux terrestres Ce qui interroge nos pratiques actuelles et futures


P. 24 LA NOUVELLE ÈRE DE LA CLIMATOLOGIE

RENDEZ-VOUS

P. 80

LOGIQUE & CALCUL L’EFFICACITÉ TROMPEUSE DES ALGORITHMES GALACTIQUES

Jean-Paul Delahaye

Une mĂ©thode de calcul peut ĂȘtre la meilleure en thĂ©orie, mais totalement inutile pour toute application dans le monde rĂ©el

P. 86

ART & SCIENCE

Le castor, artiste en résilience

LoĂŻc Mangin

P. 26

CLIMATOLOGIE

MÉTÉO EXTRÊME : LA JUSTE PART DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

Lois Parshley

AprÚs des années de tùtonnements, les climatologues déterminent désormais trÚs vite la part due au changement climatique dans les catastrophes naturelles

P. 37

ENVIRONNEMENT

ÉMISSIONS MONDIALES : UN BUDGET CARBONE DÉSÉQUILIBRÉ

Andrea Thompson

Les pays occidentaux ont Ă©mis beaucoup plus de carbone depuis le dĂ©but de l’ùre industrielle, rapportĂ© Ă  leur population, que le seuil Ă  ne pas dĂ©passer pour limiter la hausse des tempĂ©ratures Ă  1,5 °C.

P. 40

PHYSIQUE DE L’ATMOSPHÈRE

P. 88

IDÉES DE PHYSIQUE

De la glace comme du verre

Jean-Michel Courty et Édouard Kierlik

P. 92

CHRONIQUES DE L’ÉVOLUTION

De curieuses chimĂšres chez les fourmis folles

Hervé Le Guyader

P. 96

SCIENCE & GASTRONOMIE

Mangerons-nous du bois ?

Hervé This

P. 98 À PICORER

« ON SAIT ESTIMER

LES ÉMISSIONS D’UNE VILLE AU MOIS PRÈS »

Entretien avec Thomas Lauvaux

L’eïŹƒcacitĂ© des plans de lutte contre le rĂ©chauïŹ€ement climatique passe par la mesure des rĂ©ductions des Ă©missions de gaz Ă  eïŹ€et de serre eïŹ€ectivement rĂ©alisĂ©es. Or cette Ă©valuation reste entachĂ©e d’importantes incertitudes

De nouvelles méthodes pourraient cependant changer la donne.

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 5
SIÈCLE ?

MATHÉMATIQUES

LA THÉORIE DES GRAPHES, L’INVITÉE SURPRISE DES SOIRÉES

P

P

Lors d’une soirĂ©e, il est toujours amusant d’établir les relations entre les uns et les autres. Le genre de questions qui intĂ©ressent les mathĂ©maticiens spĂ©cialistes des graphes.

Un problĂšme di cile en thĂ©orie des graphes, qui s’applique aux relations dans un groupe, vient de connaĂźtre une avancĂ©e inattendue.

Ramsey, qui s’est intĂ©ressĂ© au problĂšme dĂšs les annĂ©es 1920.

«

Vous vous connaissez ? », question classique lors d’une soirĂ©e avec de nombreux invitĂ©s venant d’horizons variĂ©s. Pour les mathĂ©maticiens, les fĂȘtes sont aussi l’occasion de jouer avec la thĂ©orie des graphes. Si l’on reprĂ©sente les n invitĂ©s comme n nƓuds d’un graphe et que chaque nƓud est connectĂ© Ă  tous les autres, on obtient un graphe complet. L’idĂ©e est alors de colorier les liens entre les nƓuds, en rouge si les deux individus se connaissent, en bleu s’ils se rencontrent pour la premiĂšre fois. Dans un groupe de n invitĂ©s, trouvera-t-on un sous-groupe de k invitĂ©s qui soit se connaissent tous, soit ne se connaissent pas du tout ? Si n est trĂšs grand par rapport Ă  k , il est presque Ă©vident qu’on trouvera toujours k personnes qui se

connaissent ou k personnes qui ne se connaissent pas. La question intéressante est alors : pour un k donné, quel est le plus petit n tel que ces conditions de

ÂŁ

connaissances/non-connaissances sont satisfaites ? Cette valeur minimale de n par rapport Ă  k, notĂ©e R(k), est nommĂ©e « nombre de Ramsey », d’aprĂšs Frank

De façon Ă©tonnante, la rĂ©ponse est connue pour k = 2, 3 et 4, mais pas pour k = 5 et plus. Le calcul devient vite trop diïŹƒcile, mĂȘme pour un supercalculateur Or Julian Sahasrabudhe, de l’universitĂ© de Cambridge, et ses collĂšgues viennent de proposer une avancĂ©e qui donne une borne supĂ©rieure au nombre de Ramsey

Pour k = 2, la rĂ©ponse est Ă©vidente : avec deux invitĂ©s, soit ils se connaissent, soit ils ne se sont jamais croisĂ©s . Autrement dit, R(2) = 2. Pour k = 3, il faut six invitĂ©s. On peut le vĂ©riïŹer en testant tous les graphes possibles , soit 215 = 32 768 graphes (15 Ă©tant le nombre d’arĂȘtes du graphe complet Ă  six nƓuds). En revanche, avec seulement cinq invitĂ©s, on peut colorier le graphe de sorte qu’il n’est pas possible d’avoir trois personnes qui se connaissent ou trois personnes qui ne se connaissent pas. Ce contre-exemple est assez facile Ă  trouver : dans ce graphe, chaque invitĂ© connaĂźt exactement deux

6 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
P. 6 Échos des labos . 18 Livres du mois . 20 Disputes environnementales
ÉCHOS DES LABOS
P. 22 Les sciences Ă  la loupe
En reliant chacun des n invitĂ©s Ă  tous les autres, on obtient un graphe complet comptant n nƓuds ÂŁ
© Monkey Business Images/Shutterstock

autres invitĂ©s, qui eux ne se connaissent pas. Le nombre de Ramsey R(3) est donc Ă©gal Ă  6. Pour k = 4, c’est dĂ©jĂ  plus compliquĂ© , mais la rĂ©ponse est connue depuis 1955 grĂące Ă  Robert Greenwood et Andy Gleason qui ont Ă©tabli que R(4) = 18.

Les choses se corsent Ă  partir de k = 5. On ne connaĂźt pas la valeur exacte de R (5), mais juste un encadrement. DĂšs 1935, Paul ErdƑs et George Szekeres ont exhibĂ© une formule pour majorer le nombre de Ramsey, R(k) < 4k , une majoration dite « exponentielle » , car la variable k est en exposant En 1947, Paul Erd Ƒ s a aussi proposĂ© une formule de minoration . Au cours des soixantequinze annĂ©es qui ont suivi, ces formules ont connu diverses amĂ©liorations. Ainsi, depuis 2017 et les travaux de Brendan McKay, on sait que R (5) est compris entre 43 et 48. Ensuite, R(6) est compris entre 102 et 165, R(7) entre 205 et 540, etc Les intervalles grandissent trĂšs vite Mais on comprend la difficultĂ© . Pour R(5), il faudrait vĂ©riïŹer tous les graphes complets Ă  43 nƓuds dont les arĂȘtes sont coloriĂ©es avec deux couleurs Cela correspondrait Ă  prĂšs de  2 903 graphes Ă  considĂ©rer, ce qui est hors de portĂ©e des ordinateurs les plus puissants.

Si on ne peut pas calculer les nombres de Ramsey, peut-ĂȘtre peut-on amĂ©liorer leur encadrement Les mathĂ©maticiens cherchaient ainsi Ă  majorer R(k) par une formule exponentielle Ck, oĂč C est plus petit que 4. Or, c’est ce que viennent de rĂ©ussir Julian Sahasrabudhe et ses collĂšgues : R(k) < (4 –  Δ)k pour Δ trĂšs petit L’amĂ©lioration semble infime , mais Ă  mesure que k augmente, cette correction prend de l’importance . De nombreux scientiïŹques avaient explorĂ© cette voie sans parvenir Ă  la dĂ©montrer.

La prudence reste de mise, l’article a pour l’instant Ă©tĂ© rendu public sur le site arXiv, il doit encore passer l’épreuve de l’évaluation par les pairs. David Conlon, de Caltech , spĂ©cialiste du sujet , est conïŹant dans la robustesse de l’approche utilisĂ©e Mais pour les chercheurs, le plus important avec ce rĂ©sultat est que la barriĂšre psychologique posĂ©e par le « 4 » est maintenant levĂ©e et ouvre la porte Ă  d’encore meilleures amĂ©liorations ! n

La paléogénétique fait aussi parler les objets

Mise au point Ă  l’institut Max-Planck d’anthropologie Ă©volutionnaire de Leipzig, une mĂ©thode rĂ©vĂšle les gĂšnes du principal utilisateur humain d’un objet ancien. Marie Soressi, qui a codirigĂ© le projet, Ă©voque son principe et ses enjeux.

Marie Soressi, professeuse de prĂ©histoire Ă  l’universitĂ© de Leyde, au Pays-Bas.

Pourquoi s’intĂ©resser aux gĂšnes de qui a portĂ© un pendentif dans la grotte de Denisova, en SibĂ©rie, au PalĂ©olithique supĂ©rieur ?

Prouver, comme nous l’avons fait, qu’une femme sapiens a portĂ© ce pendentif façonnĂ© dans une dent d’élan a une implication sociale. Et, sans l’ADN, comment faire ? Toutefois, nous avons surtout apportĂ© la preuve que de l’ADN ancien piĂ©gĂ© dans les pores de l’os peut ĂȘtre Ă©tudiĂ©. Or les sites prĂ©historiques ont dĂ©jĂ  livrĂ© des milliers d’artefacts rĂ©alisĂ©s Ă  partir d’os et de dents, de sorte que nous pouvons dĂ©sormais espĂ©rer pouvoir les lier Ă  qui les a façonnĂ©s ou Ă  un utilisateur principal, et, par lĂ , apporter des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă  nombre de questions anthropologiques.

Comment fonctionne la procédure que vous avez mise au point ?

Nous avons en quelque sorte appliquĂ© le principe des cycles de tempĂ©rature de la machine Ă  laver. AprĂšs un lavage prĂ©liminaire, l’objet est placĂ© dans des bains de phosphate de sodium pour trois triples temps d’extraction, d’abord Ă  21 °C, ensuite Ă  60 °C et ïŹnalement Ă  90 °C. Le phosphate de sodium est un puissant « attracteur » de molĂ©cules d’ADN. Comme la tempĂ©rature fragilise les liaisons entre l’hydroxyapatite de l’os et les molĂ©cules d’ADN, ces derniĂšres se retrouvent libres.

Le phosphate de sodium pĂ©nĂštre dans les pores de l’os et attire les molĂ©cules libres, qui se retrouvent en solution.

La progression en tempĂ©rature permet de concentrer dans le bain Ă  21 °C surtout l’ADN du cervidĂ©, puis dans les bains Ă  60 °C et Ă  90 °C aussi l’ADN humain. Une fois cette extraction faite, des amorces chimiques permettent de sĂ©lectionner les brins d’ADN ancien humain, puis de les sĂ©quencer et de reconstituer le gĂ©nome par bio-informatique.

Cette derniĂšre partie de la procĂ©dure est-elle la mĂȘme que celle,

bien maĂźtrisĂ©e, qu’on utilise dĂ©jĂ  pour sĂ©quencer de l’ADN contenu dans des Ă©chantillons d’os rĂ©duit en poudre ?

Exactement. Et mes collĂšgues palĂ©ogĂ©nĂ©ticiens disent que la qualitĂ© de lecture de l’ADN issu des pores d’un objet en os se compare Ă  celle qu’on atteint dĂ©jĂ  Ă  partir d’échantillons palĂ©olithiques d’os rĂ©duits en poudre.

DĂšs lors, nous allons pouvoir Ă©tudier l’ADN piĂ©gĂ© dans les centaines de milliers d’objets issus des fouilles anciennes ?

Hélas non, ou alors, nous aurions une chance inouïe, car les objets issus des fouilles anciennes ont été touchés des milliers de fois, et sont vraisemblablement ultracontaminés avec des ADN divers, à commencer par ceux des fouilleurs


La mĂ©thode s’applique donc surtout aux artefacts issus des fouilles actuelles ?

Oui, et son existence doit en changer les pratiques ! Sans obliger les fouilleurs Ă  travailler Ă  l’avenir en tenue de cosmonaute, le port de gants et la mise en sĂ©curitĂ© immĂ©diate sous sac Ă©tanche devraient, dans la plupart des cas, su re Ă  sauver l’information gĂ©nĂ©tique. En plus, vous aurez remarquĂ© que la mĂ©thode n’est pas destructive : elle donne des informations supplĂ©mentaires, mais les objets restent Ă©tudiables autrement. C’est pourquoi nous pouvons espĂ©rer bientĂŽt beaucoup d’informations inĂ©dites sur qui faisait quoi avec tel ou tel objet
 Et puis, moins on recule dans le temps, plus il reste d’objets poreux en matiĂšres organiques
 C’est une Ă©norme mine d’informations sur une pĂ©riode allant du PalĂ©olithique au NĂ©olithique à
 peut-ĂȘtre mĂȘme la pĂ©riode historique.

Aurons-nous aussi des informations sur les personnes assassinées ou leurs assassins ?

Dans le cadre de la police scientiïŹque ? Je ne sais pas. Nous avons dĂ©jĂ  Ă©tĂ© approchĂ©s par des gens trĂšs intĂ©ressĂ©s par cette possibilitĂ©, mais nous n’avons pas dĂ©veloppĂ© notre mĂ©thode pour ça. n

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 7
M. Campos et al., en ligne arXiv:2303.09521, 2023.
PALÉOANTHROPOLOGIE
Propos recueillis par François Savatier E. Essel et al., Nature, en ligne le 3 mai 2023. © Université de Leyde

BIOLOGIE VÉGÉTALE

LES PLANTES NE SOUFFRENT PAS EN SILENCE

Quand elles manquent d’eau ou sont blessĂ©es, les plantes « crĂ©pitent » : les ultrasons qu’elles produisent sont audibles Ă  plusieurs mĂštres.

Contrairement aux idĂ©es reçues depuis l’AntiquitĂ©, de nombreuses observations montrent que les plantes sont loin d’ĂȘtre passives par rapport Ă  leur environnement. Une nouvelle dĂ©couverte renforce ce constat. Itzhak Khait, de l’universitĂ© de Tel-Aviv, en IsraĂ«l, et ses collĂšgues viennent d’observer qu’elles Ă©mettent des sons dĂ©tectables Ă  distance – des sortes de clics trĂšs courts Ă  des intervalles apparemment alĂ©atoires. En condition de stress (dĂ©shydratation ou tige coupĂ©e), les plantes produisent entre 30 et 50 clics par heure, alors qu’elles sont presque silencieuses en conditions favorables. En outre, les chercheurs sont capables de distinguer les sons Ă©mis par di ïŹ€ Ă©rentes espĂšces et selon les caractĂ©ristiques du stress.

Itzhak Khait et ses collĂšgues ont surtout Ă©tudiĂ© des plants de tabac (Nicotiana tabacum) et de tomate (Solanum lycopersicum). Ils ont d’abord captĂ© pendant une heure les sons entre 20 et 150  kilohertz ( kHz ) en plaçant des microphones Ă  10 centimĂštres de la plante dans des petits caissons acoustiques, sans bruit de fond Certaines plantes n’avaient pas Ă©tĂ© arrosĂ©es depuis cinq jours, d’autres avaient eu la tige coupĂ©e, d’autres Ă©taient maintenues en bonne santĂ© Les biologistes ont dĂ©tectĂ© des sons dans le domaine des ultrasons, entre 20 et 100 kHz, inaudibles pour une oreille humaine – nous entendons jusqu’à environ 16 kHz. Le volume est comparable Ă  celui d’une conversation humaine.

GrĂące Ă  un algorithme d’intelligence artiïŹcielle, ils identiïŹent les sons Ă©mis selon les espĂšces, le type et le niveau de stress qu’elles subissent avec une prĂ©cision de 84 %.

Sans conclure sur l’origine biophysique des sons Ă©mis, les chercheurs Ă©voquent une forte corrĂ©lation entre leur nombre et la transpiration de la plante par ses stomates, de petits oriïŹces prĂ©sents dans les feuilles chargĂ©s de rĂ©guler les Ă©changes gazeux entre la plante et l’atmosphĂšre De mĂȘme, ils supposent qu’une partie de ces sons est due au phĂ©nomĂšne de cavitation (liĂ©e Ă  des bulles d’air dans le systĂšme vasculaire oĂč circule la sĂšve), mais de futurs travaux devront le conïŹrmer Et si leur Ă©tude ne permet pas d’en dĂ©duire que toutes

3 Ă  5 mĂštres

LES CRÉPITEMENTS DES PLANTES SERAIENT PERCEPTIBLES SUR QUELQUES MÈTRES AVEC UN DISPOSITIF ADAPTÉ À LA FRÉQUENCE D’ÉMISSION.

les plantes font du bruit, ils constatent que c’est le cas pour le blĂ© (Triticum aestivum), le maĂŻs (Zea mays), le raisin (Vitis vinifera), un cactus (Mammillaria spinosissima) et un lamier (Lamium amplexicaule)

« Ce travail expĂ©rimental rigoureux a le mĂ©rite de soulever de nouvelles questions , constate Adelin Barbacci, chercheur Ă  l’Inrae : quelles sont les causes biologiques, les mĂ©canismes Ă  l’origine de ces sons ? Quelle est la signature spectrale de chaque plante ? Est-ce que les plantes voisines perçoivent ces sons ? Sont-elles capables de les analyser aussi ïŹnement que les algorithmes d’apprentissage profond utilisĂ©s ici ? Des animaux comme des rongeurs, des chauves-souris, des insectes les entendent-ils et Ă  quoi leur servent ces informations ? » En attendant, les auteurs proposent que ces informations soient exploitĂ©es par les agriculteurs ou les horticulteurs pour Ă©valuer le besoin en eau des plantes n

8 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 ÉCHOS DES LABOS © UniversitĂ© de Tel-Aviv
Des micros sont installĂ©s autour d’un cactus pour enregistrer les sons Ă©mis par la plante. I. Khait et al., Cell, 2023.

Les Vikings, les pieds dans l’eau

En 985, le Viking Erik le Rouge fonda une colonie au Groenland. Mais au XVe siĂšcle, celle-ci disparut soudainement. Les historiens avancent diverses explications : changement climatique, crise Ă©conomique, guerre
 Marisa Borreggine, de l’universitĂ© Harvard, et son Ă©quipe proposent un nouveau facteur ayant aggravĂ© une situation dĂ©jĂ  fragile. Une hausse locale du niveau de la mer de 3 mĂštres aurait inondĂ© les terres agricoles indispensables Ă  la survie de ces populations.

PNAS, 17 avril 2023.

Recyclage de l’époxy

Le secteur Ă©olien fait face Ă  une question importante : comment recycler les pales arrivĂ©es en ïŹn de vie dont les dĂ©chets totaliseront des millions de tonnes d’ici Ă  2050 ? Ces pales sont constituĂ©es de rĂ©sine Ă©poxy, un matĂ©riau rĂ©putĂ© di cile Ă  recycler. Or, en utilisant un catalyseur Ă  base de ruthĂ©nium, l’équipe autour d’Alexander Ahrens, de l’universitĂ© d’Aarhus, au Danemark, a rĂ©ussi Ă  casser certaines liaisons carbone-oxygĂšne de la rĂ©sine. Reste Ă  dĂ©velopper Ă  grande Ă©chelle ce processus.

Nature, 26 avril 2023.

Les nombreux arbres hors des forĂȘts

La dĂ©forestation est une mauvaise nouvelle pour la lutte contre le rĂ©chau ement climatique. Pour aider Ă  mieux protĂ©ger les forĂȘts, Florian Reiner, de l’universitĂ© de Copenhague, et ses collĂšgues ont recensĂ© tous les arbres du continent africain grĂące Ă  la constellation de nanosatellites PlanetScope. Petite surprise : 29 % des arbres sont situĂ©s en dehors des zones forestiĂšres, dans des prairies ou sur des terres cultivĂ©es.

Nature Communications, 2 mai 2023.

MÉDECINE

DE L’AIR POLLUÉ AU CANCER

La responsabilitĂ© de la pollution de l’air dans la multiplication des cas de cancer du poumon chez des non-fumeurs est bien Ă©tablie. Cependant, le mĂ©canisme biologique qui la sous-tend n’était pas encore mis au jour. La vision traditionnelle du cancer est que l’exposition Ă  certaines molĂ©cules provoque des mutations qui s’accumulent et conduisent Ă  la formation d’une tumeur. Mais le mĂ©canisme mis en Ă©vidence ici par William Hill et ses collĂšgues, de l’institut Francis Crick, Ă  Londres, diïŹ€Ăšre de ce schĂ©ma.

Ici aussi, une premiĂšre Ă©tape implique des mutations dans les cellules Ă©pithĂ©liales des poumons . Mais ces mutations , seules , ne conduisent pas Ă  une prolifĂ©ration incontrĂŽlĂ©e des cellules, mĂȘme quand elles touchent le gĂšne EGFR, impliquĂ© dans la croissance des cellules. Dans une deuxiĂšme Ă©tape, la pollution par des particules ïŹnes, d’un diamĂštre infĂ©rieur Ă  2,5  micromĂštres, ou PM2,5, crĂ©e une inïŹ‚ammation du tissu pulmonaire Celle-ci favorise alors la prolifĂ©ration des cellules porteuses de mutations Plus prĂ©cisĂ©ment, c’est l’action des macrophages du systĂšme immunitaire en rĂ©ponse Ă  la prĂ©sence des particules ïŹnes qui

COMMENT LES PIEUVRES GOÛTENT

PAR LE TOUCHER

Le poulpe chasse grĂące Ă  ses huit bras qui s’infiltrent dans la moindre crevasse. Mais, comportement Ă©tonnant, aprĂšs avoir touchĂ© certaines proies, le cĂ©phalopode dĂ©cide de les rejeter. Nicholas Bellono, de l’universitĂ© Harvard, aux États-Unis, et ses collĂšgues ont dĂ©couvert que les ventouses de la pieuvre sont tapissĂ©es de rĂ©cepteurs sensibles au goĂ»t.

Ces rĂ©cepteurs s’apparentent Ă  des rĂ©cepteurs nicotiniques du systĂšme nerveux impliquĂ©s dans le contrĂŽle de la contraction des muscles Or, chez le poulpe, ces rĂ©cepteurs ont subi des changements structurels au cours de l’évolution, leur confĂ©rant une fonction inĂ©dite de rĂ©cepteur sensoriel chimiotactile . Plus prĂ©cisĂ©ment, le domaine de liaison du ligand, la rĂ©gion du rĂ©cepteur Ă  laquelle se lie la

est en cause Ces macrophages Ă©mettent un composĂ© , une interleukine notĂ©e IL 1 ÎČ , qui dĂ©clenche la multiplication de cellules porteuses d’une mutation sur EGFR.

Chez la souris, l’utilisation d’anticorps antiIL1ÎČ suïŹƒt Ă  rĂ©duire la formation tumorale. En s’inspirant de ce rĂ©sultat, « on peut imaginer, en ciblant les personnes les plus Ă  risque, des interventions nutritionnelles, puisqu’il a Ă©tĂ© montrĂ© que la consommation de certains antioxydants diminuerait l’expression de l’IL1ÎČ Â», suggĂšre Isabella Annesi-Maesano, de l’Inserm. n

Noëlle Guillon

Les ventouses des bras des poulpes ont des récepteurs chimiotactiles qui leur permettent de goûter et sélectionner leurs proies.

molĂ©cule de signal qui lui correspond, a pris une forme qui lui permet de se lier Ă  davantage de molĂ©cules non solubles dans l’eau, comme les rĂ©sidus graisseux laissĂ©s sur les fonds marins par des proies potentielles n

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 9
ÉVOLUTION
D’aprĂšs Airparif, les particules ïŹnes PM2,5 proviennent pour moitiĂ© du secteur rĂ©sidentiel et pour un quart du transport routier. W. Hill et al., Nature, 2023. C. Allard et al., Nature, 2023 ; G. Kang et al., ibid.
© NadyGinzburg/Shutterstock
EN BREF
(en haut) ; © Anik Grearson (en bas)

P. 26 CLIMATOLOGIE

MÉTÉO EXTRÊME : LA JUSTE PART DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

P. 37 ENVIRONNEMENT

ÉMISSIONS MONDIALES : UN BUDGET CARBONE DÉSÉQUILIBRÉ

P. 40 PHYSIQUE DE L’ATMOSPHÈRE « ON SAIT ESTIMER LES ÉMISSIONS D’UNE VILLE AU MOIS PRÈS »

avec Thomas Lauvaux

LA NOUVELLE ÈRE DE LA CLIMATOLOGIE

Les climatologues maĂźtrisent aujourd’hui des mĂ©thodes qui les rendent capables Ă  la fois de quantiïŹer la part du rĂ©chauffement climatique dans la survenue d’évĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes et de traquer les sources de gaz Ă  effet de serre Ă  l’échelle des territoires, en temps quasi rĂ©el.

24 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
Entretien
© sumberarto/Shutterstock
;
https://showyourstripes.info/ POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 25
© Ed Hawkins, université de Reading,

MÉTÉO EXTRÊME

La juste part du rĂ©chauïŹ€ement climatique

AprÚs des années de tùtonnements, les climatologues déterminent désormais trÚs vite la part due au changement climatique dans les catastrophes naturelles.

26 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 CLIMATOLOGIE
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 27
© Miriam Martincic

L’ESSENTIEL L’AUTRICE

> Juste aprĂšs la sĂ©cheresse doublĂ©e d’une canicule de la ïŹn 2022 en Argentine, un groupe de chercheurs a dĂ©terminĂ© la part de ce phĂ©nomĂšne mĂ©tĂ©orologique extrĂȘme attribuable au rĂ©chau ement climatique.

> La World Weather Attribution, qui a conduit cette analyse, est une alliance de chercheurs

créée pour mettre en Ɠuvre les progrĂšs d’une nouvelle science : l’attribution climatique.

> Cette science est considĂ©rĂ©e aujourd’hui par le Giec comme capable de calculer de façon ïŹable les e ets mĂ©tĂ©orologiques du rĂ©chau ement climatique. Ses mĂ©thodes commencent Ă  se di user largement.

LOIS PARSHLEY journaliste scientiïŹque indĂ©pendante

Pour beaucoup de Sud-AmĂ©ricains, l’étĂ© commence au dĂ©but du mois de dĂ©cembre : le soleil s’attardant, il devient temps d’organiser des asados dans le jardin – c’est-Ă -dire des grillades. Le 7 dĂ©cembre dernier, toutefois , ce n’était guĂšre praticable , puisque la tempĂ©rature rĂ©gnant Ă  la frontiĂšre entre la Bolivie et le Paraguay a dĂ©passĂ© les 45 °C, et, en Argentine, s’est approchĂ©e des 40 °C Comme, de plus, une sĂ©cheresse sĂ©vissait depuis trois ans, la chaleur a achevĂ© de brĂ»ler les immenses champs de blĂ© de cette partie du monde
 Pendant que, pour aïŹ€ronter la canicule, le gouvernement argentin limitait les exportations de blĂ© et invitait sa population Ă 

Des avancĂ©es majeures rendent la science de l’a ribution mature ÂŁ

climatologie, visant Ă  dĂ©terminer la part attribuable au changement climatique de ce type d’évĂ©nements

La WWA illustre la capacitĂ© croissante des chercheurs Ă  quantiïŹer trĂšs vite le rĂŽle du changement climatique dans les phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes Les progrĂšs de la science de l’attribution climatique sont susceptibles d’avoir des implications dans nombre de domaines, du secteur de l’assurance aux nĂ©gociations internationales sur le ïŹnancement de l’adaptation au changement climatique.

Friederike Otto espĂšre que les analyses de l’alliance qu’elle a cofondĂ©e montreront aux gouvernements pourquoi il est si vital de rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă  eïŹ€et de serre Pour signaler que le rĂ©chauïŹ€ement climatique aggrave un Ă©vĂ©nement particulier, et dans quelle mesure, l’alliance s’est donnĂ© pour principe de publier un rapport prĂ©sentant une rĂ©ponse claire avant que l’évĂ©nement en question ne soit oubliĂ© Par lĂ , elle souhaite informer les mĂ©dias, les urbanistes, la protection civile, les dĂ©cideurs et tous ceux que concerne la prĂ©paration du retour inĂ©luctable d’une catastrophe similaire ; et – ambition considĂ©rable ! – le faire pratiquement alors que le phĂ©nomĂšne est toujours en cours

Ce texte est une adaptation de l’article Blame Game, publiĂ© par ScientiïŹc American en juin 2023.

rester Ă  la maison, plusieurs membres de la World Weather Attribution (WWA) se sont rĂ©unis par visioconfĂ©rence Cette organisation est une alliance de chercheurs rassemblĂ©e par le physicien Geert Jan van Oldenborgh (19612021) et par la climatologue Friederike Otto, pour analyser les Ă©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes ( c’est- Ă  - dire d’intensitĂ© et/ou de durĂ©e inhabituelles) du monde entier Cette activitĂ© que l’on nomme en anglais attribution science – « science de l’attribution climatique » en français – est une nouvelle branche de la

En 2021, moins d’une semaine aprĂšs l’installation d’un dĂŽme de chaleur au-dessus du nord-ouest des États-Unis, la WWA a minutieusement analysĂ© le phĂ©nomĂšne Ă  partir des enregistrements mĂ©tĂ©orologiques, et publiĂ© un rapport trĂšs complet L’alliance avançait qu’il semblait impossible que les tempĂ©ratures observĂ©es eussent existĂ© en l’absence de rĂ©chauïŹ€ement climatique anthropique, ajoutant qu’elles se situaient « trĂšs en dehors du spectre observĂ© historiquement » Puis, lorsque au printemps dernier des pans entiers de l’Inde et du Pakistan souïŹ€rirent d’une chaleur assez

28 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 CLIMATOLOGIE MÉTÉO EXTRÊME : LA JUSTE PART DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

forte pour menacer la vie humaine, la WWA calcula que le changement climatique avait rendu les vagues de chaleur plus chaudes et plus probables dans cette partie du monde. Quand cette canicule fut suivie Ă  la ïŹn de l’étĂ© dernier par des inondations si considĂ©rables qu’elles recouvrirent d’eau prĂšs de 10 % de la surface du Pakistan, l’alliance estima que les eïŹ€ets du changement climatique avaient pu augmenter les prĂ©cipitations de 50 %.

De telles estimations sont une nouveautĂ© Dans les annĂ©es 2010, de nombreux climatologues hĂ©sitaient encore Ă  aïŹƒrmer que le rĂ©chauffement climatique contribuait Ă  tel ou tel Ă©vĂ©nement Ainsi, tant la soliditĂ© avec laquelle on sait faire aujourd’hui la part du rĂ©chauïŹ€ement climatique dans les phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes que la vitesse avec laquelle on la dĂ©termine sont des progrĂšs considĂ©rables. « Le niveau de compĂ©tence a radicalement changĂ© », se rĂ©jouit Friederike Otto depuis son bureau de l’universitĂ© d’Oxford, oĂč la climatologue enseigne sa discipline.

De fait, en 2014 encore, attribuer tout ou partie d’un phĂ©nomĂšne mĂ©tĂ©orologique au changement climatique impliquait un lent et diïŹƒcile chemin : il fallait parfois plus d’un an pour qu’un article sur l’attribution climatique passe le cap de l’examen par les pairs. C’est bien pourquoi , trĂšs tĂŽt , Friederike Otto a amenĂ© la WWA Ă  renoncer Ă  la publication scientiïŹque pour se concentrer sur la rĂ©alisation eïŹƒcace d’analyses approfondies, rapidement suivies par la communication au public d’une synthĂšse des rĂ©sultats. Une idĂ©e raisonnable, puisque dans son dernier rapport publiĂ© en 2021, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) mentionne que des « avancĂ©es majeures en science de l’attribution » la rendent mature et solide Or en 2013 encore, le mĂȘme groupe d’experts dĂ©clarait au contraire que cette science n’était pas encore « adaptĂ©e Ă  l’objectif visĂ© »

L’ANNÉE OÙ TOUT A COMMENCÉ

2004 est importante pour la science de l’attribution climatique , puisque c’est cette annĂ©e-lĂ  – quelque dix-huit mois aprĂšs l’évĂ©nement – que fut publiĂ©e l’analyse d’un des premiers cas ïŹ‚agrants de phĂ©nomĂšne mĂ©tĂ©orologique oĂč le changement climatique joua un rĂŽle : la vague de chaleur europĂ©enne d’aoĂ»t 2003. La canicule entraĂźna des rĂ©coltes mĂ©diocres, une fonte de 10 % de la masse des glaciers alpins et plus de 30 000 morts prĂ©maturĂ©es Ă  travers l’Europe , dont environ 15 000  en France Peter Stott, l’auteur principal de l’article, dirige le Centre Hadley pour la recherche et la prĂ©vision climatique , en Grande - Bretagne . Il suggĂ©rait que la part anthropique de la vague de chaleur avait au moins doublĂ© son ampleur À l’époque ,

LES ACTIVITÉS HUMAINES AGGRAVENT LA MÉTÉO

Depuis 2004, les chercheurs ont rĂ©alisĂ© des centaines d’études d’attribution climatique. Dans l’ensemble, 71 % de ces travaux montrent que le changement climatique a aggravĂ© les phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques d’intensitĂ© et/ou de durĂ©es inhabituelles (points rouges) ; il n’a rendu que 9 % des phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques moins graves ou moins frĂ©quents (points bleus) Le rĂ©chau ement climatique a aussi aggravĂ© les canicules dans 93 % des cas, la sĂ©cheresse dans 69 % des cas et la pluie ou les inondations dans 56 % des cas.

Ci-dessous, les Ă©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques sont regroupĂ©s par type et chaque point reprĂ©sente une Ă©tude. Celles qui furent rĂ©alisĂ©es trĂšs vite – les « Ă©valuations rapides » – sont hachurĂ©es. Les dates donnent les annĂ©es de publication. Ces donnĂ©es relatives Ă  431 Ă©tudes allant jusqu’en mai 2022 proviennent de Carbon Brief, un site web basĂ© au Royaume-Uni consacrĂ© Ă  l’activitĂ© climatique.

RÉSULTATS

Plus grave ou plus probable Pas d’e et climatique perceptible DonnĂ©es insu isantes ou non concluantes Moins grave ou probable

2004 (Date de publication des résultats)

Chaleur

Pluies et inondations

Sécheresse

Froid, neige et glace

TempĂȘtes Incendies

Les événements apparaissant moins de 10 fois dans la base de données de Carbon Brief, tels que le blanchiment de coraux ou des inondations, sont omis.

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 29 © Voilà: ; source : R. Pidcock et R. McSweeney, Mapped: How climate change affects extreme weather around the world, Carbon Brief, 2022
2022 2018 2014
E ets océaniques

explique Stephanie Herring, climatologue Ă  la NOAA , l’Agence amĂ©ricaine d’observation ocĂ©anique et atmosphĂ©rique, cet aspect de la question semblait un « dĂ©tail », et ne prĂ©occupait guĂšre les physiciens de l’atmosphĂšre et autres spĂ©cialistes des probabilitĂ©s d’évĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques Lorsque Stephanie Herring s’est mise Ă  prĂ©parer pour la SociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de mĂ©tĂ©orologie un rapport sur les Ă©vĂ©nements extrĂȘmes, « personne ne s’attendait Ă  tant d’intĂ©rĂȘt dans le public »

En octobre 2012, la sensibilitĂ© publique s’accrut encore lorsque l’ouragan Sandy frappa New York et le New Jersey. Comment une telle tempĂȘte avait- elle pu frapper aussi loin au nord ? PubliĂ©es plusieurs mois aprĂšs Sandy, les analyses montrĂšrent qu’en dĂ©but d’annĂ©e, une quantitĂ© excessive de banquise avait fondu crĂ©ant en Arctique de vastes Ă©tendues de mer libre, capables d’absorber la chaleur du soleil L’énergie absorbĂ©e avait sans doute contribuĂ© Ă  la fureur de Sandy, mais cette possibilitĂ© ne fut pas prĂ©sentĂ©e comme une thĂ©orie plausible. Les chercheurs tendent Ă  ĂȘtre prudents, le plus prudents possible, ce qui les pousse Ă  sous-estimer les phĂ©nomĂšnes climatiques, commente Kevin Trenberth , un chercheur Ă©mĂ©rite au Centre national amĂ©ricain de recherche atmosphĂ©rique. En 2012, ils rĂ©pugnaient encore Ă  envisager sĂ©rieusement un impact du changement climatique sur telle ou telle tempĂȘte.

Dans les annĂ©es qui suivirent, la mise en Ă©vidence de l’impact du rĂ©chauïŹ€ement climatique proïŹta de progrĂšs techniques Ainsi, alors qu’au dĂ©but des annĂ©es 2000, peu d’organismes de recherche disposaient des gros calculateurs nĂ©cessaires au fonctionnement des simulations climatiques extrĂȘmement gourmandes en donnĂ©es, l’informatique dans les nuages, c’est-Ă dire l’emploi de serveurs distants pour stocker des masses de donnĂ©es pendant le calcul, changea la donne Elle rendit les chercheurs capables de faire exĂ©cuter des calculs Ă  partir de leurs ordinateurs portables Il devint ainsi possible de combiner des simulations et de les faire tourner plusieurs fois, ce qui accroissait la conïŹance dans les rĂ©sultats La prĂ©cision et la rĂ©solution spatiale des modĂšles s’étaient aussi beaucoup amĂ©liorĂ©es, ce qui rendait possible l’étude de lieux spĂ©ciïŹques. Dans le cours de leurs travaux, les chercheurs ont dĂ©veloppĂ© deux mĂ©thodes d’attribution de phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques au changement climatique. La premiĂšre, l’« attribution probabiliste d’évĂ©nements », vise Ă  estimer dans quelle mesure les activitĂ©s humaines contribuent Ă  la probabilitĂ© qu’un certain type d’évĂ©nement se produise, par exemple une vague de chaleur Les chercheurs y comparent les prĂ©dictions des modĂšles de dynamiques mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes avec ou sans climat plus chaud, ce qui met en Ă©vidence l’inïŹ‚uence

DAVANTAGE DE CHALEUR, DE PLUIE, MOINS DE SOLEIL

Neuf Ă©tudes de cas dĂ©taillĂ©es dĂ©montrent que le changement climatique d’origine anthropique a des e ets mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes, qu’il s’agisse par exemple des rĂ©centes

prĂ©cipitations intenses en Californie, de la sĂ©cheresse persistante en Iran ou de la diminution de l’ensoleillement sur le plateau tibĂ©tain, qui y rĂ©duit la croissance vĂ©gĂ©tative. Les rĂ©sultats

1,5 fois plus probable à cause de l’influence humaine

Pluies excessives (GB)

Précipitations records (Chine du Nord)

RĂ©duction de l’ensoleillement (Plateau tibĂ©tain)

Incendies (Afrique du Sud)

Sécheresse persistante (Iran)

Vague de chaleur record (Corée du Sud)

Températures élevées et faibles précipitations (Californie et Nevada)

Record de chaleur (Asie du Sud-Est)

Vague de chaleur marine (Pacifique du Nord-Ouest)

Moins probable Plus probable

L’Argentine a Ă©tĂ© touchĂ©e par d’importants feux de forĂȘts en 2022 (Ă  gauche, dans la province de Corrientes), liĂ©s Ă  des tempĂ©ratures inhabituelles (approchant 40 °C en dĂ©cembre), survenant aprĂšs trois ans de sĂ©cheresse. Le risque d’incendies saisonniers en Australie (Ă  droite, Sydney dans la fumĂ©e en 2019) serait 9 fois plus grand Ă  cause du rĂ©chauffement climatique, selon la WWA.

publiĂ©s en 2021 et 2022 dans le Bulletin de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de mĂ©tĂ©orologie quantiïŹent l’inïŹ‚uence de l’activitĂ© humaine sur les probabilitĂ©s des phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes.

La canicule a engendrĂ© des tempĂ©ratures ocĂ©aniques records, entraĂźnant des e lorescences d’algues toxiques autour du Japon, lesquelles ont endommagĂ© gravement les Ă©cosystĂšmes marins du pays. L’influence humaine a rendu cette canicule 43 fois plus probable.

43 Intervalle de confiance de 90 Ă  95 %

30 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 CLIMATOLOGIE MÉTÉO EXTRÊME : LA JUSTE PART DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
PHÉNOMÈNES MÉTÉOROLOGIQUES EXTRÊMES
1,6 1,7 1,9 2,2 4 4,1 11
© Voilà: ; source : Explaining extreme events of 2021 and 2022 from a climate perspective, Bull. Am. Meteor. Soc. Spec. Coll., 2022

de certains facteurs, comme l’augmentation des Ă©missions de gaz Ă  eïŹ€et de serre, sur la probabilitĂ© d’un phĂ©nomĂšne ( lire l’encadrĂ© page  34 ). Dans le premier rapport qu’elle publia, la WWA comparait par exemple les tempĂ©ratures dans cinq villes de France lors de la vague de chaleur en 2015 avec les Ă©tĂ©s du dĂ©but des annĂ©es 1900, mettant en Ă©vidence que le rĂ©chauïŹ€ement climatique avait quadruplĂ© les chances d’occurrence d’une vague de chaleur La deuxiĂšme mĂ©thode, « l’approche narrative », consiste Ă  poser puis Ă  rĂ©pondre Ă  des questions concrĂštes Ă  propos de tel ou tel Ă©vĂ©nement mĂ©tĂ©orologique Par exemple : le changement climatique a - t- il augmentĂ© les prĂ©cipitations de telle tempĂȘte ?

À la WWA , on compare l’approche narrative Ă  une sorte d’« autopsie de l’évĂ©nement », qui met en Ă©vidence les Ă©volutions de l’atmosphĂšre, par exemple les changements de taux de vapeur d’eau en un lieu et un moment donnĂ©s .  Les scientifiques pratiquant l’une ou l’autre de ces mĂ©thodes ont peu Ă  peu pris conscience de leur complĂ©mentaritĂ©. « Chacune d’elles apporte des informations importantes sur les risques associĂ©s au rĂ©chauïŹ€ement climatique », souligne Elisabeth Lloyd, membre de l’AcadĂ©mie amĂ©ricaine des arts et des sciences Tandis que l’approche narrative indique aux dĂ©cideurs politiques si les routes et les ponts rĂ©sisteront ou pas Ă  des prĂ©cipitations intenses, l’approche probabiliste aide la protection civile Ă  estimer Ă  quelle frĂ©quence les tempĂȘtes les obligeront Ă  interdire l’accĂšs Ă  ces routes et Ă  ces ponts

En 2017, la science de l’attribution climatique progressa encore, aprĂšs que l’ouragan Harvey eut sĂ©journĂ© des jours durant dans la rĂ©gion de Houston , dĂ©versant plus de 1 500  millimĂštres d’eau en certains lieux, ce qui constituait un record jamais atteint ! Dans un article de 2018, Kevin Trenberth souligna

que l’évaporation supĂ©rieure Ă  la normale des eaux trĂšs chaudes du golfe du Mexique avait conduit Ă  ces prĂ©cipitations inouĂŻes Friederike Otto calcula de son cĂŽtĂ© que le rĂ©chauïŹ€ement climatique avait ajoutĂ© quelque 15 % Ă  ces prĂ©cipitations Kevin Trenberth tira de ces rĂ©sultats la conclusion que dans les zones subissant des ouragans, les autoritĂ©s devraient s’adapter Ă  des inondations de plus en plus importantes en amĂ©liorant les voies d’évacuation , les normes de construction et la conception des rĂ©seaux Ă©lectriques

LE DÉFI ARGENTIN

Cette position suscita des rĂ©actions critiques : les climatologues devraient se cantonner Ă  faire de la recherche et s’abstenir de parler des implications de leurs rĂ©sultats Un point de vue que Friederike Otto, Ă  qui on a dĂ©jĂ  reprochĂ© d’ĂȘtre trop politique, rejette : « Les chercheurs neutres n’existent pas : les questions que nous nous posons dĂ©coulent de nos valeurs, sont dĂ©terminĂ©es par ceux qui nous ïŹnancent et par lĂ  oĂč nous vivons C’est en rendant les choses transparentes que l’on fait de la bonne science , et pas en faisant comme si rien ne se passait. »

Lors de la crĂ©ation de la WWA en 2014, l’alliance n’écrivait que quelques rapports

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 31 ©
baismartin/Shutterstock (à gauche) ; © M. W. Hunt/Shutterstock (à droite)
L’approche narrative est une sorte d’autopsie de l’évĂ©nement mĂ©tĂ©o ÂŁ

THOMAS LAUVAUX

est titulaire de la chaire de professeur junior CASAL (Carbon Across Scales And Landscapes), de l’universitĂ© de Reims-ChampagneArdenne. Il a dĂ©veloppĂ© des modĂšles atmosphĂ©riques dits d’« inversion », qui, Ă  partir des Ă©quations de la physique des ïŹ‚uides et des mesures de composĂ©s atmosphĂ©riques, relient les sources d’émission de gaz Ă  e et de serre aux quantitĂ©s de ces gaz dans l’atmosphĂšre.

On sait estimer les Ă©missions d’une ville au mois prĂšs

La plupart des plans de lutte contre le rĂ©chauffement climatique Ă©tablissent des objectifs de rĂ©duction des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre. ConnaĂźtre l’efïŹcacitĂ© de ces plans passe par la mesure des rĂ©ductions effectivement rĂ©alisĂ©es. Or l’évaluation des Ă©missions rĂ©elles reste encore entachĂ©e d’importantes incertitudes. De nouvelles mĂ©thodes pourraient cependant changer la donne.

40 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 PHYSIQUE DE L’ATMOSPHÈRE
© Julien Debant, L’Hebdo du Vendredi

D’oĂč viennent les informations sur les Ă©missions de gaz Ă  effet de serre ?

Les informations les plus ïŹables aujourd’hui viennent des statistiques publiques nationales. La France, par exemple, tient le compte prĂ©cis de ses importations et exportations. Dans ces relevĂ©s figurent les millions de tonnes de pĂ©trole, de gaz, de charbon que l’on importe. Nous disposons de statistiques renseignant tous les types d’activitĂ©s, du point de vue de l’énergie Le bilan carbone des achats nationaux de gaz ou de pĂ©trole, a priori trĂšs prĂ©cis (on sait suivre les stocks de pĂ©trole depuis l’espace) doit ĂȘtre corrigĂ© en faisant des approximations sur les fuites du systĂšme logistique Les Ă©nergies renouvelables importĂ©es compliquent un peu les choses Si la France achĂšte de l’électricitĂ© aux Pays-Bas, par exemple, cette derniĂšre peut ĂȘtre issue de centrales solaires ou Ă  gaz
 La part de biocarburant, la nature de ces biocarburants, pas toujours connues prĂ©cisĂ©ment, induisent d’autres incertitudes, car il est diïŹƒcile d’estimer la quantitĂ© de CO2 Ă©mise pour un litre consommĂ© L’évaluation des Ă©missions liĂ©es aux systĂšmes de chauïŹ€age est, elle aussi, dĂ©pendante de la ïŹabilitĂ© des donnĂ©es sur le rendement des chaudiĂšres ou des convertisseurs d’énergie S’agissant des biens, s’il est possible de calculer le bilan carbone de ce que nous produisons et exportons, c’est beaucoup plus alĂ©atoire pour celui des marchandises importĂ©es Finalement, les marges d’erreur sont donc Ă©levĂ©es. NĂ©anmoins, dans les pays dĂ©veloppĂ©s, le bilan carbone national peut ĂȘtre estimĂ© avec quelques pourcents d’erreur – entre 3 et 5 % pour la France Mais dans certains pays, la barre d’erreur atteint 20, voire 30 %.

Si les bilans carbone nationaux sont estimĂ©s avec quelques pourcents d’erreur, n’est-ce pas un problĂšme pour le suivi des politiques de rĂ©duction des Ă©missions ?

En eïŹ€et La mise en application des stratĂ©gies nationales de rĂ©duction des Ă©missions de gaz Ă  eïŹ€et de serre se traduit actuellement par des diminutions de quelques pourcents par an. Si vous avez une barre d’erreur de 30 %, vous ĂȘtes incapable de savoir si vous ĂȘtes sur une dynamique de dĂ©croissance ou en croissance Pour l’évaluation des politiques publiques , c’est terrible MĂȘme une erreur de 3 %, pour la France, signiïŹe qu’il faut attendre au moins deux ou trois ans avant de confirmer une dĂ©croissance ou une croissance des Ă©missions Cette annĂ©e, notre pays a annoncĂ© – 2,5 % d’émissions de CO2 en 2022 par rapport à 2021. C’est crĂ©dible : dans le contexte de la guerre en Ukraine, d’importants eïŹ€orts de rĂ©duction des consommations d’énergie fossile ont Ă©tĂ© faits –et les Ă©nergies renouvelables ont pu aussi contribuer Ă  cette baisse. Mais en rĂ©alitĂ©, ce pourcentage est Ă©quivalent Ă  la marge d’erreur du bilan carbone national. Cette diïŹƒcultĂ© Ă  estimer de maniĂšre ïŹable les eïŹ€ets de politiques climatiques est manifeste au niveau national, et s’accentue encore Ă  plus petite Ă©chelle, car il est trĂšs compliquĂ© d’attribuer les Ă©missions Ă  un territoire donnĂ©

Quelles sont les difïŹcultĂ©s Ă  cette petite Ă©chelle ?

Prenons l’exemple des Ă©missions du traïŹc automobile On peut s’appuyer sur les chiïŹ€res d’une station-service. On sait que les voitures sont venues, elles ont consommĂ© tant de litres d’essence dans la rĂ©gion, mais on ne sait pas oĂč

Entre 2019 et 2020, l’instrument Tropomi, Ă  bord du satellite Sentinel-5P, a rendu possible la mesure des fuites de mĂ©thane les plus importantes du globe. Celles-ci se situent surtout Ă  proximitĂ© des sites d’extraction et de transport de gaz (ci-dessous, Ă  droite : fuite en Iraq, en haut, et en Russie, en bas).

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 41
©
Kayrros, Inc. ; Esri, HERE, Garmin, FAO, NOAA, USGS, les contributeurs d’OpenStreetMap et la communautĂ© des utilisateurs de GIS
Principaux gazoducs Débit de fuite : 10 tonnes/h 500 tonnes/h

Sept capteurs de prĂ©cision, disposĂ©s dans l’axe des vents dominants, mesurent la quantitĂ© de CO2 prĂ©sent dans l’atmosphĂšre de la mĂ©tropole parisienne. D’aprĂšs une campagne de mesures effectuĂ©e entre 2016 et 2021, le taux de CO2 varie entre 390 et 450 ppm.

elles sont allĂ©es ensuite Certaines stationsservice sont des stations de passage, d’autres vont alimenter des vĂ©hicules qui brĂ»leront le carburant localement. Autre exemple : Ă  qui attribuer les Ă©missions de la centrale de SaintAvold (en Moselle), centrale Ă  charbon sollicitĂ©e pour compenser la perte de production du parc nuclĂ©aire ? Au territoire environnant ? À l’Allemagne, ou au Luxembourg, connectĂ©s au mĂȘme rĂ©seau ? Ce sont des agences comme Airparif, Atmo Occitanie, Atmo Grand Est, le Citepa, qui se chargent de rĂ©colter des donnĂ©es Mais l’exercice est toujours compliquĂ© Si je reprends l’exemple de la route, dans un territoire donnĂ©, il est possible d’utiliser des dispositifs capables de compter le nombre de voitures et camions sur une chaussĂ©e Mais cela ne dira pas quel carburant est utilisĂ©, ni le poids du vĂ©hicule . Dans de nombreuses zones rurales, on ne peut pas se reposer sur ces dispositifs. On utilise alors des estimations de frĂ©quentation, parfois basĂ©es sur des Ă©tudes trĂšs anciennes. Les barres d’erreur deviennent vraiment problĂ©matiques

Pourquoi est-il nĂ©cessaire d’évaluer rĂ©guliĂšrement les Ă©missions de gaz Ă  effet de serre Ă  l’échelle territoriale ?

Comme l’a dit un collĂšgue, « on ne commence pas un rĂ©gime sans monter sur la balance ». On ne peut pas mettre en place une politique climatique eïŹƒcace, optimisĂ©e Ă©conomiquement, si on ne dispose pas d’une estimation rĂ©cente et ïŹable des Ă©missions de carbone dans chaque secteur des activitĂ©s humaines sur un territoire donnĂ© N’oublions pas que les rĂ©gions sont en charge de concevoir des plans climat, air, Ă©nergie, territoriaux (PCAET). Mis en place au niveau rĂ©gional, ceux-ci doivent ĂȘtre cohĂ©rents pour, in ïŹne, correspondre Ă  l’objectif de l’État français en matiĂšre de rĂ©duction des

Ă©missions de gaz Ă  eïŹ€et de serre, pour 2030 et 2050. Ces plans doivent ĂȘtre faits pour chaque secteur d’activitĂ©, avec des Ă©chĂ©ances, des niveaux d’émission Ă  atteindre
 En pratique, dans un territoire trĂšs industrialisĂ©, les eïŹ€orts vont a priori s’intĂ©resser aux sites industriels. Ailleurs, les cibles seront le rĂ©sidentiel, les transports
 Mais outre que les incertitudes sur les bilans sont trĂšs grandes, les derniers inventaires disponibles, actuellement, Ă  l’échelle des villes et des rĂ©gions, datent de 2019. Ils ont toujours trois ou quatre ans de retard sur l’annĂ©e en cours – c’est le temps nĂ©cessaire pour collecter les donnĂ©es et les traiter statistiquement. Imaginezvous concevoir, par exemple, le plan climat de Paris, sur la base d’une situation prĂ©-Covid, alors que la mobilitĂ©, les usages des entreprises ont Ă©voluĂ© en profondeur C’est paradoxal : on demande aux dĂ©cideurs de prĂ©parer un futur qui attĂ©nuera le rĂ©chauïŹ€ement climatique et ses eïŹ€ets, alors qu’en rĂ©alitĂ© on maĂźtrise mal l’évaluation, au prĂ©sent, des Ă©missions de gaz Ă  l’origine du rĂ©chauïŹ€ement.

La mesure directe du CO2 ou du mĂ©thane dans l’atmosphĂšre est-elle la solution pour connaĂźtre les contributions des divers types d’activitĂ©, dans chaque territoire ?

Non. Les mesures atmosphĂ©riques, seules, ne peuvent suïŹƒre Ă  apporter une solution au problĂšme, car elles sont compliquĂ©es Ă  interprĂ©ter Quand on installe des capteurs au sol et au - dessus d’une ville ( avec des ballonssondes), comme j’ai pu le faire Ă  Paris, Ă  Reims, aux États - Unis et ailleurs , les instruments relĂšvent des concentrations de CO₂. Ces relevĂ©s produisent une information ïŹable. Le problĂšme, c’est que les concentrations obtenues sont le rĂ©sultat de phĂ©nomĂšnes trĂšs divers : les arbres qui respirent et qui absorbent le carbone, les voitures qui passent Ă  cĂŽtĂ©, la cheminĂ©e au-dessus du toit Et on ne sait pas vraiment ce qu’on mesure On va donc mener une analyse atmosphĂ©rique ïŹne, utiliser des modĂšles et faire une attribution des sources les plus probables. Chaque donnĂ©e locale est donc aïŹ€ectĂ©e de marges d’erreur importantes Le « bon » systĂšme d’évaluation des bilans carbone territoriaux s’appuiera sur des inventaires de dĂ©part – de la meilleure qualitĂ© possible – qui seront recoupĂ©s par de l’information atmosphĂ©rique. On peut imaginer un modĂšle type smart city (« ville intelligente »), collectant au quotidien des donnĂ©es de traïŹc et de consommation Ă©nergĂ©tique, notamment À partir de telles informations, on est capable de calculer le bilan carbone thĂ©orique de la ville, et le bilan ajustĂ© en comparant le rĂ©sultat avec la quantitĂ© de CO2 eïŹ€ectivement mesurĂ©e dans l’atmosphĂšre. D’une certaine maniĂšre, l’atmosphĂšre fait ainsi ïŹgure de rĂ©fĂ©rence pour contraindre les mĂ©thodes d’inventaires.

42 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 ©
G. Albora, Aerolab, université de Reims
PHYSIQUE DE L’ATMOSPHÈRE « ON SAIT ESTIMER LES ÉMISSIONS D’UNE VILLE AU MOIS PRÈS »

Comment passe-t-on d’une mesure de CO2 dans l’atmosphĂšre Ă  l’estimation de la production de CO2 propre Ă  un territoire donnĂ© ?

Prenons l’exemple de Paris. Techniquement, il faut commencer par isoler la capitale dans les donnĂ©es atmosphĂ©riques recueillies. Pour cela, on dispose en pĂ©riphĂ©rie de la ville de capteurs, au sol , donnant les concentrations de CO ₂ gĂ©nĂ©rales de la rĂ©gion, et de capteurs dans la ville et en sortie de celle-ci. Il est ainsi possible de suivre, Ă  mesure que la masse d’air va voler au-dessus de Paris, l’accumulation du CO₂ spĂ©ciïŹque Ă  la ville En choisissant judicieusement nos points de rĂ©fĂ©rence, nous Ă©tablissons un gradient, liĂ© au mouvement de la masse d’air

Le taux de CO2 ainsi calculĂ© n’est pas exempt d’incertitudes La reprĂ©sentation du vent, dans les modĂšles atmosphĂ©riques, est loin d’ĂȘtre parfaite La diïŹ€usion, la turbulence, la convection, les nuages, tout ça est trĂšs compliquĂ© Les modĂšles sont susceptibles d’échouer Ă  simuler les conditions rĂ©elles Nous utilisons donc, aussi, des rĂ©seaux de capteurs atmosphĂ©riques, avec des lĂąchers de ballons, mais Ă©galement des mesures par Lidar (light detection and ranging) de la vitesse du vent ou de la hauteur de mĂ©lange de la couche atmosphĂ©rique. En ajoutant des mesures mĂ©tĂ©orologiques, nous pouvons forcer nos modĂšles de transport atmosphĂ©rique Ă  suivre les donnĂ©es – ce n’est plus de la modĂ©lisation pure, on oblige les Ă©quations de Navier-Stokes, dĂ©crivant les Ă©coulements des ïŹ‚uides, Ă  restituer les donnĂ©es recueillies au-dessus de la ville Une fois le modĂšle ainsi optimisĂ© , nous attribuons les sources de CO2 en faisant littĂ©ralement tourner le modĂšle en marche avant et en marche arriĂšre : c’est ce qu’on appelle « l’inversion », qui consiste Ă  remonter le vent pour identiïŹer la source d’une concentration de CO2 donnĂ©e On donne ainsi une probabilitĂ© qu’une mesure soit liĂ©e Ă  l’incinĂ©rateur d’ordures
 avec un certain degrĂ© de conïŹance La grande qualitĂ© de l’inversion, c’est de trĂšs bien contraindre le total de CO2 Ă©mis Elle n’est pas prĂ©cise, par contre, pour l’attribution spatiale des sources – au contraire des inventaires C’est donc la combinaison des deux mĂ©thodes qui fait la force du systĂšme. Et ainsi, Ă  l’échelle d’un mois, ou d’une semaine, il est possible de calculer le total des Ă©missions du territoire Ă  5 % prĂšs

Les mesures atmosphĂ©riques sont-elles dĂ©jĂ  utilisĂ©es pour Ă©tablir les bilans carbone ofïŹciels ? Je pense sincĂšrement que la technologie est prĂȘte Ă  ĂȘtre utilisĂ©e par les dĂ©cideurs publics. Des discussions sont en cours, notamment avec la Ville de Paris, avec la Ville de Reims. Je travaille avec Origins earth, une start-up qui exploite les algorithmes que nous avons dĂ©veloppĂ©s dans nos travaux de recherche Cela reste une technologie chĂšre. Un capteur de qualitĂ©

coĂ»te au minimum 100 000 euros À Paris, on en a dĂ©ployĂ© dix, plus vingt autres un peu moins performants Pour une ville, c’est un investissement Ă  plusieurs millions pour avoir un systĂšme de suivi des Ă©missions Or un bilan carbone, sur inventaire, coĂ»te entre 30 000 et 50 000 euros : la comparaison est sans appel À l’heure actuelle, la mĂ©thode standard acceptĂ©e par l’Ademe

BIBLIOGRAPHIE

T. Lauvaux et al., Global assessment of oil and gas methane ultra-emitters, Science, 2022.

J. Lian, et al, Can we use atmospheric CO2 measurements to verify emission trends reported by cities ? Lessons from a six-year atmospheric inversion over Paris, EGUsphere [preprint], 2023.

comme par le Giec reste l’inventaire Mais il me semble indispensable de passer au stade d’aprĂšs. Nous savons qu’avec les inventaires seuls, les dĂ©cideurs publics n’ont pas d’information Ă  jour, et elle se rĂ©vĂšle fausse ou imprĂ©cise Comment une mairie peut-elle dĂ©cider d’un plan sans ĂȘtre capable d’évaluer si les eïŹ€ets seront au rendezvous ? Les plans climat relĂšvent de l’intention, mais le travail de chiïŹ€rage reste Ă  faire

Vous avez utilisĂ© des mesures spatiales pour suivre les Ă©missions de mĂ©thane Ă  l’échelle globale. Quel bilan en tirez-vous ?

Les dĂ©tections que nous avons menĂ©es par satellite ont notamment montrĂ© que le secteur pĂ©trolier et gazier Ă©mettait de trĂšs grandes quantitĂ©s de mĂ©thane en raison des fuites sur les sites d’extraction et le long des rĂ©seaux de distribution On sait que certains pays producteurs accepteront diïŹƒcilement les rĂ©gulations – que l’Europe semble vouloir renforcer Jusqu’ici, l’extraction du gaz Ă©tait peu chĂšre En perdre 3, 4 ou 5 % Ă©tait toujours moins coĂ»teux que de rĂ©parer les fuites Ce n’est plus forcĂ©ment vrai Ă  prĂ©sent que son prix est Ă©levĂ© sur le marchĂ© mondial Par ailleurs, les investisseurs tendent Ă  privilĂ©gier davantage les producteurs d’énergie les plus « verts » Les marchĂ©s ïŹnanciers tiennent compte dĂ©sormais d’indices qui donnent du poids Ă  la quantitĂ© de fuites – que l’on sait Ă  prĂ©sent objectiver. Les premiers utilisateurs des modĂšles de dĂ©tection des fuites de mĂ©thane depuis l’espace ont Ă©tĂ© des acteurs ïŹnanciers. Je pense que la transition Ă©nergĂ©tique – qu’il s’agisse de surveiller les niveaux d’émission ou la rĂ©alitĂ© des projets de compensation carbone sur le terrain – a besoin dĂ©sormais de pouvoir compter non seulement sur des instruments de mesure performants – ils sont lĂ  –, mais aussi sur des standards instaurant des protocoles clairs, Ă  mĂȘme de diffuser largement et de maniĂšre robuste les modĂšles issus de la recherche n Propos recueillis par François Lassagne

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 43
L’information fournie par les inventaires de CO2 n’est pas à jour £

L’ESSENTIEL

> À partir du XVIIIe siĂšcle en France, plusieurs naturalistes ont thĂ©orisĂ© et rationalisĂ© la domestication.

> EnthousiasmĂ©s par les espĂšces d’animaux et de plantes dĂ©couvertes lors des grandes explorations, ils voyaient dans leur acclimatation en France

la piste d’une nouvelle ressource alimentaire.

> Leur approche utilitariste a abouti Ă  une augmentation drastique de la diversitĂ© des espĂšces domestiquĂ©es et Ă  l’apparition des races et des variĂ©tĂ©s.

LES AUTRICES

CÉCILE CALLOU archĂ©ozoologue, maĂźtresse de confĂ©rences au MusĂ©um national d’histoire naturelle, Ă  Paris

CLÉMENCE PAGNOUX

archĂ©obotaniste, maĂźtresse de confĂ©rences au MusĂ©um national d’histoire naturelle, Ă  Paris

Le grand bond utilitariste

Si la naissance de l’élevage et de l’agriculture remonte Ă  15 000 ans, la domestication ne s’est rĂ©ellement intensiïŹĂ©e qu’il y a 300 ans.

Charolaise , limousine , blonde d’Aquitaine
 Actuellement, le patrimoine français compte onze races bovines Ă  viande selon la fĂ©dĂ©ration Races de France, qui rassemble les associations d’éleveurs Certes, grĂące Ă  des programmes de conservation mis en place Ă  partir de 1976, une quinzaine d’autres variĂ©tĂ©s locales persistent, comme la bretonne pie noir, mais leurs eïŹ€ectifs restent trĂšs faibles Pourtant, au XIXe siĂšcle, la situation Ă©tait tout autre. Jusqu’à la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle , les races bovines Ă©taient aussi nombreuses, et de formes et de couleurs aussi variĂ©es, que les rĂ©gions dont elles prenaient le nom. En 1859, dans son traitĂ© Races bovines de France, de Suisse, d’Angleterre et de Hollande, le marquis Élie de Dampierre recensait ainsi dix-sept races bovines principales, la plupart utilisĂ©es indiïŹ€Ă©remment pour

le lait, la viande ou le travail, ainsi que d’autres « races et sous-races peu connues ».

De fait, dĂšs le XVIIIe siĂšcle, on observe, tant dans l’élevage que dans l’agriculture, une augmentation massive de la diversitĂ© des espĂšces aussi bien que des races et variĂ©tĂ©s domestiquĂ©es Ce n’est pas un hasard Si l’élevage et l’agriculture ont dĂ©butĂ© il y a 15 000  ans, ce n’est que bien plus rĂ©cemment, il y a seulement 300 ans, qu’un tournant majeur s’est opĂ©rĂ©, qui a abouti Ă  une modification complĂšte des mĂ©thodes de sĂ©lection, et Ă  l’apparition des races et des variĂ©tĂ©s

LE TEMPS DES GRANDS CHANGEMENTS

Le XVIIIe siĂšcle est fascinant dans les changements profonds qu’il a apportĂ©s dans notre environnement, notre perception de la nature et jusque dans nos assiettes. D’abord, le siĂšcle

TRIBUNES DU MUSÉUM

CÉCILE CALLOU

interviendra le samedi 10 juin de 15 heures Ă  17 heures lors de la tribune Domestication(s) du MusĂ©um national d’histoire naturelle, Ă  Paris.

ÉvĂ©nement gratuit, informations sur : mnhn.fr/tribunes

64 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
HISTOIRE DES SCIENCES
DOSSIER SPÉCIAL
Domestication(s) Samedi 10 juin 2023

des premiers grands voyages d’exploration scientiïŹque (expĂ©ditions de Bougainville, de Cook, de LapĂ©rouse, de Baudin
) Ă  l’initiative de l’Occident, qui ont fait suite aux grandes dĂ©couvertes maritimes des XV-XVIIe siĂšcles, est aussi celui des naturalistes. FavorisĂ©es par les innovations techniques navales, les expĂ©ditions permettent en eïŹ€et Ă  nombre d’entre eux d’explorer des territoires inconnus, d’observer et de collecter de nouvelles espĂšces, et de rĂ©ïŹ‚Ă©chir Ă  leur acclimatation dans d’autres rĂ©gions

Certains s’intĂ©ressent Ă  l’agriculture dans son ensemble, comme Louis Liger ou l’abbĂ© Rozier. D’autres se consacrent Ă  des domaines particuliers, comme RĂ©aumur et sa Pratique de l’art de faire Ă©clore et d’élever en toute saison des oiseaux domestiques de toutes espĂšces, Ă  l’origine des incubateurs artiïŹciels. La crĂ©ation des premiĂšres Ă©coles vĂ©tĂ©rinaires (Ă  Lyon en 1762 et Ă  Maisons-Alfort en 1766) s’inscrit dans ce

mouvement Pour les zootechniciens , l’histoire de l’élevage dĂ©bute d’ailleurs oïŹƒciellement Ă  cette pĂ©riode D’autres encore Ă©tudient l’histoire naturelle dans son organisation gĂ©nĂ©rale , en particulier Georges - Louis Leclerc , comte de BuïŹ€on. Le XVIIIe siĂšcle est aussi celui oĂč des plantes alimentaires, rapportĂ©es d’AmĂ©rique en Europe dĂšs le XVIe siĂšcle, commencent Ă  ĂȘtre cultivĂ©es pour l’alimentation et sont largement consommĂ©es : c’est le cas de la tomate et de la pomme de terre, plante miracle en pĂ©riode de disette. C’est Ă©galement l’époque des premiers essais d’hybridations expĂ©rimentales, notamment sur les fraisiers, dont le Français Antoine Nicolas Duchesne obtient plusieurs variĂ©tĂ©s hybrides par croisement Ă  partir d’espĂšces europĂ©ennes, et les Britanniques Thomas Andrew Knight et Michael Keens, Ă  partir d’espĂšces amĂ©ricaines Ces derniers observent que le croisement

Sur les quelque 4 millions de vaches allaitantes (c’est-Ă -dire qui allaitent leurs veaux et sont destinĂ©es Ă  ĂȘtre vendues pour leur viande) Ă©levĂ©es en France, environ 80 % proviennent des seules races charolaise, limousine (ci-dessus) et blonde d’Aquitaine.

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 65
© Jeremy-Stenuit/Shutterstock

spontanĂ© entre deux espĂšces diïŹ€Ă©rentes produit une plante dont le fruit possĂšde plusieurs caractĂ©ristiques des deux espĂšces parentes Si les lois de l’hĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres ne seront Ă©tablies qu’au siĂšcle suivant, ces expĂ©riences comptent parmi les premiĂšres tentatives de crĂ©ation variĂ©tale

EnïŹn, une nouvelle institution voit le jour : le MusĂ©um national d’histoire naturelle, créé par dĂ©cret en 1793 Ă  la suite du Jardin des plantes C’est dans son sillage que s’amorce le tournant de la domestication.

En 1792, Jacques-Henri Bernardin de SaintPierre, alors intendant du Jardin des plantes, rĂ©dige son MĂ©moire sur la nĂ©cessitĂ© de joindre une mĂ©nagerie au Jardin national des plantes de Paris, oĂč il dĂ©fend l’idĂ©e de rassembler au sein de l’institution des animaux rapportĂ©s lors des voyages. Ses rĂ©ïŹ‚exions sont nourries par une visite de ce qui subsistait de la mĂ©nagerie de

Versailles, oĂč on lui a proposĂ© d’accueillir les animaux qui y survivaient « pour en faire des squelettes » UlcĂ©rĂ© Ă  l’idĂ©e de tuer des animaux venus d’Asie, d’Afrique ou d’AmĂ©rique, il voit dans la crĂ©ation de la mĂ©nagerie du Jardin des plantes un intĂ©rĂȘt pour l’étude scientiïŹque et la reprĂ©sentation artistique d’animaux parfaitement inconnus et Ă©trangers Le lieu viserait Ă  attirer les curieux, mais avec pour objectif l’instruction publique Surtout, l’agriculture bĂ©nĂ©ïŹcierait de la possibilitĂ© d’acclimater des animaux et de les croiser avec des races domestiques.

Bernardin de Saint-Pierre n’est pas le seul Ă  penser ainsi . Louis Daubenton , premier directeur du MusĂ©um, suggĂšre de son cĂŽtĂ© une longue liste d’espĂšces utiles susceptibles de rejoindre le rang des « domestiques », issues de tous les continents et de tous les milieux , mĂȘme les Ă©tangs et les viviers Mais c’est Ă  Isidore GeoïŹ€roy Saint-Hilaire, alors titulaire de la chaire de zoologie, qu’il revient de mettre en pratique les expĂ©riences d’acclimatation. En 1854, il publie un ouvrage sur la « domestication et naturalisation des animaux utiles » et

fonde la SociĂ©tĂ© zoologique d’acclimatation, dont l’objectif est de participer Ă  l’introduction, Ă  l’acclimatation, Ă  la domestication et au perfectionnement des espĂšces utiles ou d’ornement, qu’il s’agisse de mammifĂšres, d’oiseaux, de poissons, de crustacĂ©s, de mollusques ou mĂȘme d’insectes :

Nous voulons fonder, Messieurs, une association, jusqu’à ce jour sans exemple, d’agriculteurs, de naturalistes, de propriĂ©taires, d’hommes Ă©clairĂ©s, non seulement en France, mais dans tous les pays civilisĂ©s, [aïŹn] de peupler nos champs, nos forĂȘts, nos riviĂšres, d’hĂŽtes nouveaux ; d’augmenter le nombre de nos animaux domestiques , cette richesse premiĂšre du cultivateur ; d’accroĂźtre et de varier les ressources alimentaires, si insuïŹƒsantes, dont nous disposons aujourd’hui ; de crĂ©er d’autres produits Ă©conomiques ou industriels ; et, par lĂ  mĂȘme, de doter notre agriculture, si longtemps languissante, notre industrie, notre commerce et la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre de biens jusqu’à prĂ©sent inconnus ou nĂ©gligĂ©s, non moins prĂ©cieux un jour que ceux dont les gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures nous ont lĂ©guĂ© le bienfait

UN JARDIN POUR ACCLIMATER LES ANIMAUX

On trouve ainsi Ă  Paris dĂšs 1861 d’un cĂŽtĂ© la mĂ©nagerie du Jardin des plantes, alors considĂ©rĂ©e comme un lieu d’observation zoologique et, de l’autre, le jardin d’acclimatation, situĂ© dans le bois de Boulogne, prĂ©sentĂ© comme un terrain d’expĂ©rimentation. Le premier aquarium public français y est d’ailleurs ouvert Des notions comme « acclimatation », « naturalisation » , « apprivoisement » sont prĂ©cisĂ©es : « acclimater », c’est imprimer des modiïŹcations qui rendent l’espĂšce propre Ă  vivre et Ă  se perpĂ©tuer dans des conditions nouvelles d’existence ; « naturaliser », c’est amener Ă  vivre dans d’autres lieux Ă  l’état sauvage ; « apprivoiser », c’est rendre familier avec l’homme en distinguant asservissement complet (apprivoisĂ©) et privation de libertĂ© (captif).

Retrouvez CĂ©cile Callou dans le magazine De cause Ă  e ets, sur France Culture, mardi 6 juin de 21 heures Ă  22 heures, pour une Ă©mission intitulĂ©e « Les espĂšces domestiquĂ©es peuventelles retourner Ă  l’état sauvage ? ».

Le podcast sera disponible ensuite sur le site de l’émission : https://bit.ly/3VS09Hi

Du cĂŽtĂ© des plantes, les principes de l’hĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres sont mis en Ă©vidence au cours du XIXe siĂšcle et dĂ©bouchent sur la naissance de l’amĂ©lioration variĂ©tale par sĂ©lection de caractĂšres On doit au botaniste Louis de Vilmorin les premiers travaux sur l’amĂ©lioration de la betterave sucriĂšre, dont il dĂ©crit « une nouvelle race » en  1856. Ses descendants mettent en Ɠuvre Ă  grande Ă©chelle la sĂ©lection gĂ©nĂ©alogique : son ïŹls Henry de Vilmorin participe Ă  la crĂ©ation de nouvelles variĂ©tĂ©s de blĂ©s hybrides et ses petits-enfants contribuent Ă  l’acclimatation d’arbres pour l’ornement et Ă  la sĂ©lection de variĂ©tĂ©s potagĂšres.

La liste des espĂšces concernĂ©es par l’approche de GeoïŹ€roy Saint-Hilaire est impressionnante : elle contient tous les animaux – de l’insecte au mammifĂšre – qui ont connu une

66 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 HISTOIRE DES SCIENCES LE GRAND BOND UTILITARISTE
À
ÉCOUTER
La sĂ©lection raisonnĂ©e des individus a menĂ© Ă  l’explosion de la diversitĂ© des races ÂŁ

forme d’exploitation quelque part dans le monde. De nombreux oiseaux sont ainsi introduits Ă  cette Ă©poque , de mĂȘme que le lama et l’alpaca, trĂšs prisĂ©s pour la qualitĂ© de leur laine, dont le prix ne cesse d’augmenter en raison de la forte demande des manufactures textiles et de la concurrence, notamment avec l’Angleterre

Avec le recul, l’impact de cette politique sur l’environnement n’a pas Ă©tĂ© Ă©norme, car peu d’espĂšces exotiques se sont implantĂ©es Ă  l’état sauvage En revanche, le nombre d’espĂšces domestiquĂ©es a drastiquement augmentĂ© Ă  cette Ă©poque : Geoffroy Saint- Hilaire liste 21  mammifĂšres ( dont le renne , le lama et le chinchilla ), 17  oiseaux ( faisans , colombes , canards , oies
 ), 2  poissons (carpe vulgaire et poisson rouge), 7 insectes (abeilles, cochenilles et vers Ă  soie ) –  dont on retrouve encore la plupart dans la liste des animaux domestiques dĂ©ïŹnie par l’arrĂȘtĂ© du 11 aoĂ»t 2006. Et si la crĂ©ation de nouvelles formes animales par hybridation empirique a Ă©chouĂ© dans la mĂ©nagerie d’acclimatation, la connaissance de nouvelles espĂšces a Ă©largi le champ des possibles.

En particulier, Ă  partir de cette Ă©poque , grĂące aux avancĂ©es zootechniques et Ă  la mise en place des pratiques vĂ©tĂ©rinaires, la productivitĂ© s’est considĂ©rablement amĂ©liorĂ©e et , avec elle , la sĂ©lection des individus , qui a menĂ© Ă  la dĂ©ïŹnition actuelle des races et Ă  l’explosion de leur diversitĂ© De mĂȘme , les vagues d’acclimatation et les expĂ©riences de croisement , d’hybridation et de sĂ©lection diverses ont transformĂ© le secteur des plantes, qu’elles soient utiles ou ornementales Ainsi, les nombreuses variĂ©tĂ©s actuelles de rosier dĂ©rivent de l’acclimatation d’espĂšces du Proche-Orient (dĂšs le XIVe siĂšcle) et de Chine (au XVIIIe siĂšcle), et de leur croisement avec des formes europĂ©ennes

QUEL HÉRITAGE AUJOURD’HUI ?

Aujourd’hui, de la trĂšs grande diversitĂ© de races et variĂ©tĂ©s locales, reïŹ‚et d’un terroir, il ne reste qu’assez peu de choses. Les races bovines Ă  viande en sont un bon exemple En France, la diminution de leur nombre est le fruit d’un choix dĂ©libĂ©rĂ© fait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour augmenter la productivitĂ© et nourrir les populations aïŹ€amĂ©es. De mĂȘme, du cĂŽtĂ© des plantes, depuis les premiers essais d’amĂ©lioration variĂ©tale rĂ©alisĂ©s avec succĂšs sur le blĂ©, puis sur le maĂŻs et la tomate , la sĂ©lection toujours plus ciblĂ©e a donnĂ© lieu Ă  une modiïŹcation profonde de la diversitĂ© cultivĂ©e Les variĂ©tĂ©s locales de blĂ©, par exemple, ont Ă©tĂ© peu Ă  peu remplacĂ©es par

Le zoologiste français Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861) fonda en 1854 la SociĂ©tĂ© zoologique d’acclimatation, qui avait pour objectif de « concourir :

1° À l’introduction, à l’acclimatation et à la domestication des espùces d’animaux utiles ou d’ornement ;

2° Au perfectionnement et à la multiplication des races nouvellement introduites ou domestiques ».

BIBLIOGRAPHIE

J.-D. Vigne et B. David (dir.), La Terre, le vivant, les humains, MNHN/ La Découverte, 2022.

I. Geo roy Saint-Hilaire, Acclimatation et domestication des animaux utiles, 1861.

L. L. de Vilmorin, Note sur la crĂ©ation d’une nouvelle race de betterave et considĂ©ration sur l’hĂ©rĂ©ditĂ© des vĂ©gĂ©taux, Comptes rendus des sĂ©ances hebdomadaires de l’AcadĂ©mie des sciences, 1859.

J.-H. Bernardin de Saint-Pierre, Mémoire sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin national des plantes de Paris, 1792.

d’autres obtenues par croisement Ă  partir de variĂ©tĂ©s issues de rĂ©gions plus lointaines (CrimĂ©e, Angleterre) et plus limitĂ©es, par sĂ©lection de caractĂšres liĂ©s Ă  la rĂ©sistance aux alĂ©as climatiques et aux maladies, ou aux qualitĂ©s boulangĂšres Si bien qu’actuellement , une dizaine de variĂ©tĂ©s de blĂ© tendre se partagent 50 % des surfaces cultivĂ©es en blĂ© en France , alors qu’il en existe plus de 350 dans le catalogue des semences

Depuis le milieu du XXe siĂšcle , la recherche sur l’amĂ©lioration variĂ©tale s’est accĂ©lĂ©rĂ©e, associĂ©e Ă  des progrĂšs techniques fulgurants Une sĂ©lection trĂšs ciblĂ©e, contrĂŽlĂ©e en sĂ©quençant le gĂ©nome des individus obtenus , est dĂ©sormais possible , et de nouvelles techniques d’amĂ©lioration des plantes ouvrent la voie Ă  la modiïŹcation ciblĂ©e du gĂ©nome ou Ă  la modulation de l’expression des gĂšnes, soulevant de nouveaux questionnements dans un contexte de dĂ©sengagement de la recherche publique et de montĂ©e en puissance des intĂ©rĂȘts privĂ©s : comment Ă©viter les transferts de gĂšnes modiïŹĂ©s d’un organisme Ă  un autre ? À qui appartiennent les diffĂ©rentes « crĂ©ations » (variĂ©tĂ©s, races, sĂ©quences, voire gĂšnes) ? L’écart entre les objectifs des semenciers et ceux des cultivateurs semble aussi s’accroĂźtre, la sĂ©lection raisonnĂ©e en laboratoire, en vue de produire un panel stable de races et de variĂ©tĂ©s, se faisant au dĂ©triment de la recherche de formes adaptĂ©es Ă  l’environnement Sans oublier le dĂ©calage que cette recherche de stabilitĂ© introduit vis-Ă -vis du concept de biodiversitĂ©, qui dĂ©crit l’évolution des espĂšces – sauvages comme cultivĂ©es – au contact de leur environnement

Les mouvements pour la sauvegarde des races locales et des semences paysannes, apparus dĂšs la ïŹn des annĂ©es 1970, s’ampliïŹent depuis une vingtaine d’annĂ©es . Des voix s’élĂšvent pour dĂ©noncer les risques de fuite en avant technologique et appeler Ă  chercher d’autres solutions aux alĂ©as du climat , aux eïŹ€ets des nuisibles et aux dĂ©ïŹs futurs de l’agriculture et de l’élevage Cependant, la tendance est toujours Ă  la diminution du nombre d’espĂšces cultivĂ©es et de races animales Ă©levĂ©es RĂ©cemment , l’AcadĂ©mie d’agriculture a publiĂ© un texte qui invite la sociĂ©tĂ© Ă  s’interroger sur ses rapports aux vivants non humains. Ses auteurs voient dans la conservation de la biodiversitĂ© domestique un enjeu majeur pour la transition agroĂ©cologique et notre sĂ©curitĂ© alimentaire, tout en militant pour une reconnaissance juridique du concept de « biens vivants » Il est clair que la façon dont on dĂ©ïŹnira les droits accordĂ©s aux animaux inïŹ‚uera sur la domestication de demain n

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 67 ©
Photographie de Franck, Wellcome Collection, Public Domain Mark

P. 80 Logique & calcul

P. 86 Art & science

P. 88 Idées de physique

P. 92 Chroniques de l’évolution

P. 96 Science & gastronomie

P. 98 À picorer L’AUTEUR

L’EFFICACITÉ TROMPEUSE DES ALGORITHMES GALACTIQUES

Une mĂ©thode de calcul peut ĂȘtre la meilleure en thĂ©orie, mais totalement inutile pour toute application dans le monde rĂ©el.

Classer les diverses façons d’aller vers l’inïŹni est un problĂšme dĂ©licat qui conduit parfois les mathĂ©maticiens Ă  de dangereuses simplifications Cela produit des situations paradoxales quand il s’agit d’évaluer l’eïŹƒcacitĂ© des algorithmes, c’est-Ă -dire l’eïŹƒcacitĂ© des programmes informatiques.

tend vers 2 quand n tend vers l’inïŹni. Plus gĂ©nĂ©ralement, si C est un nombre positif, alors entre f(n) et g(n) = C × f(n) aucun ne domine l’autre ; multiplier par une constante n’a pas d’importance Ă  l’inïŹni !

JEAN-PAUL DELAHAYE professeur Ă©mĂ©rite Ă  l’universitĂ© de Lille et chercheur au laboratoire Cristal (Centre de recherche en informatique, signal et automatique de Lille)

Si deux fonctions f(n) et g(n) vont vers l’inïŹni quand n tend vers l’inïŹni, il est naturel de dire que f(n) y va plus vite que g(n) si la limite de f(n)/g(n) tend vers l’inïŹni On dit alors que f(n) domine g(n).

Par exemple, la fonction f(n) = 2n va plus vite vers l’inïŹni que g(n) = n2 et la diïŹ€Ă©rence se voit en calculant quelques valeurs :

f(10) = 1 024 > g(10) = 100

→ f(10)/g(10) = 10,24

f(20) = 1 048 576 > g(20) = 400

→ f(20)/g(20) = 2 621,44

f(100) = 1,25 × 1030 > g(100) = 10 000

→ f(100)/g(100) = 1,25 × 1026

On montre facilement qu’un polynĂŽme de degrĂ© p dont le premier coeïŹƒcient est positif (par exemple 2n5 + 3n de degré 5) va plus vite vers l’inïŹni qu’un polynĂŽme de degrĂ© q dont le premier coeïŹƒcient est positif (par exemple 5n4 + 12, de degré 4) quand p > q On montre aussi que n domine log(n), qui domine log(log(n)), et que 4n domine 3n , qui domine 2n , etc

MESURER L’EFFICACITÉ DES

ALGORITHMES

En informatique, il faut Ă©valuer la quantitĂ© de calculs nĂ©cessaires pour rĂ©soudre un problĂšme On s’intĂ©resse donc Ă  la façon dont la fonction qui indique cette quantitĂ© de calculs va vers l’inïŹni quand la quantitĂ© de donnĂ©es utilisĂ©es par un programme augmente C’est le domaine de la complexitĂ© des algorithmes et des programmes.

Jean-Paul Delahaye a récemment publié : Au-delà du Bitcoin (Dunod, 2022).

Deux polynĂŽmes de mĂȘme degrĂ© dont les premiers coeïŹƒcients sont positifs vont tous les deux vers l’inïŹni, mais aucun ne domine l’autre. Exemple : si on compare 2n2 et n2 + n, aucun ne domine l’autre car [2n2]/[n2 + n] = 2/[1 + 1/n]

ConsidĂ©rons un cas d’importance rĂ©elle : on veut classer n nombres donnĂ©s dans une liste en dĂ©sordre, par exemple (6, 23, 11, 7). On peut utiliser la mĂ©thode de l’insertion : on prend les nombres un par un que l’on retire de la liste des donnĂ©es, et on construit une nouvelle liste classĂ©e en insĂ©rant chaque Ă©lĂ©ment nouveau au bon endroit dans la liste qui se construit Avec notre exemple cela donne (6), puis (6, 23), puis (6, 11, 23), puis (6, 7, 11, 23). Pour classer n nombres de cette façon , le nombre d’étapes est, dans ce cas, mesurĂ© par le nombre des comparaisons entre deux nombres entiers, soit au plus f(n) = n2/2 – n/2 (voir l’encadrĂ© 1 pour les dĂ©tails) Cela semble raisonnable, pourtant une mĂ©thode un peu plus compliquĂ©e, dĂ©nommĂ©e « tri par sĂ©parationfusion » (merge-sort, en anglais), fait le travail

80 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 LOGIQUE & CALCUL

LA COMPLEXITÉ DES ALGORITHMES

Souvent, on connaĂźt plusieurs algorithmes pour rĂ©soudre un mĂȘme problĂšme. De maniĂšre Ă  choisir celui qui calculera le plus rapidement les solutions attendues, on Ă©value leur complexitĂ© en nombre de calculs. Ces Ă©tudes aboutissent par exemple Ă  des a rmations comme « le nombre d’opĂ©rations Ă  faire pour rĂ©soudre un problĂšme de taille n augmente comme n », ou « comme n2 », ou « comme 2n », etc. Ces a rmations oublient parfois de mentionner des constantes qu’il faudrait placer devant n ou n2, ou 2n, alors qu’un algorithme qui calcule en un nombre d’étapes Ă©gal à 2 × n est en pratique trĂšs di Ă©rent d’un algorithme qui calcule en 1020 × n Ă©tapes. Les constantes ont de l’importance ! Les constantes associĂ©es Ă  certains algorithmes sont mĂȘme si grandes dans certains cas que jamais on ne pourra les utiliser ; ce sont les algorithmes galactiques.

en au plus g ( n ) = n ⌈ log 2( n ) ⌉ comparaisons entre entiers. La notation ⌈x⌉ dĂ©signe le plus petit entier supĂ©rieur ou Ă©gal Ă  x Ainsi , ⌈2,41⌉ = 3 et ⌈5⌉ = 5. La complexitĂ© du tri par sĂ©paration-fusion est meilleure que celle de la mĂ©thode de l’insertion, car la fonction f(n) domine la fonction g(n). On en conclut qu’il faut choisir la seconde mĂ©thode.

Au moment de programmer un algorithme pour mettre en ordre une liste, il est vraiment trĂšs important de comprendre cette diïŹ€Ă©rence

En eïŹ€et : en utilisant la mĂ©thode de l’insertion vous ne pourrez pas classer une liste de un million de nombres, alors qu’avec le tri sĂ©parationfusion, ce sera assez facile Utiliser la mauvaise mĂ©thode pour des donnĂ©es de taille modĂ©rĂ©e retarde seulement l’obtention du rĂ©sultat, mais pour des donnĂ©es volumineuses, cela empĂȘche d’arriver au rĂ©sultat !

Compter le nombre de comparaisons entre deux entiers pour mesurer la complexitĂ© des algorithmes de tri n’est pas trĂšs prĂ©cis, car comparer 4 et 7 est un calcul plus simple que comparer 520 327 et 520 329, et il serait bon de prendre en compte cette diïŹ€Ă©rence. Si on souhaite mesurer avec une meilleure exactitude la complexitĂ© d’un algorithme de classiïŹcations d’une liste d’entiers, il faut prendre en compte le nombre d’opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires que fait la machine, et par exemple le nombre de comparaisons entre deux chiïŹ€res dĂ©cimaux. Pour comparer 520 327 et 520 329 il faut d’abord comparer 5 et 5, puis 2 et 2, etc. C’est seulement quand on arrive Ă  7 et 9 qu’on peut conclure Dans le cas gĂ©nĂ©ral, pour comparer deux nombres entiers ayant k chiïŹ€res, on devra parfois faire k comparaisons Ă©lĂ©mentaires entre paires de chiïŹ€res

La consĂ©quence de cette analyse plus ïŹne est que pour classer deux listes d’entiers qui peuvent chacun avoir jusqu’à k chiffres , le nombre de comparaisons entre chiïŹ€res dans les pires cas pour les deux mĂ©thodes envisagĂ©es n’est pas f(n) = n2/2 – n/2 et g(n) = n⌈log2(n)⌉, mais fk(n) = k(n2/2 – n/2) et gk(n) = k × n⌈log2(n)⌉

Il faut multiplier par la constante k. Or dans le cas de ce problĂšme de tri et dans la plupart des Ă©valuations de complexitĂ© , les constantes comme k sont nĂ©gligĂ©es PlutĂŽt que de l’évaluer, on dira que les algorithmes pour classer des nombres ont « en ordre de grandeur » une complexitĂ© de f(n) = n2/2 – n/2 avec la mĂ©thode d’insertion , et g ( n ) = n ⌈ log 2 ( n ) ⌉ pour la mĂ©thode de sĂ©paration - fusion Quand on nĂ©glige la constante , on parle souvent de « complexitĂ© asymptotique » Cette façon d’ignorer les constantes est justiïŹĂ©e en thĂ©orie , puisque , comme on l’a vu plus haut , il semble que « multiplier par une constante n’a pas d’importance Ă  l’inïŹni ! »

UNE NÉGLIGENCE DANGEREUSE ?

Cependant ne pas prendre en compte les constantes est dangereux : en pratique, si la constante est trĂšs grande cela peut inverser le classement par eïŹƒcacitĂ© des algorithmes pour certaines valeurs de n Si , par exemple , on compare deux algorithmes A et B dont l’un a pour complexitĂ© f A ( n ) = 5 × n 2 et l’autre gB(n) = 1 000 000 × n , on simpliïŹera en disant que la complexitĂ© asymptotique de A est f(n) = n2 et que celle de B est g(n) = n, ce qui amĂšnera Ă  la conclusion qu’il faut prĂ©fĂ©rer B puisque f(n) = n2 domine g(n) = n. Pourtant,

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 81
1
© Golden Dayz/Shutterstock

dans une telle situation , pour toute valeur n < 200 000, l’algorithme A doit ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© Ă  l’algorithme B, car : n < 200 000 ⇒ 5 × n < 1 000 000

⇒ 5 × n2 < 1 000 000 × n.

On pourrait croire que ce genre de situations ne se produit pas, et donc qu’on a raison le plus souvent de ne prendre en compte que les complexitĂ©s asymptotiques sans s’occuper des constantes Ă  placer devant C’est faux Le type de situations envisagĂ©es avec A et B se produit parfois, et on connaĂźt mĂȘme des situations

oĂč il faut changer l’algorithme Ă  prĂ©fĂ©rer pour une valeur de n tellement grande qu’en pratique on n’aura jamais dans une application rĂ©elle Ă  prĂ©fĂ©rer celui que la complexitĂ© asymptotique dĂ©signe comme le meilleur C’est Ă  ce sujet que le terme « d’algorithme galactique » a Ă©tĂ© introduit par Ken Regan en 2010.

Un algorithme galactique est un algorithme dont la complexitĂ© asymptotique (c’est-Ă -dire oĂč on nĂ©glige la constante) semble bonne mais dont le coĂ»t rĂ©el quand on prend en compte la constante est si Ă©levĂ© qu’il interdit son utilisation pratique pour tous les cas susceptibles de se prĂ©senter dans notre galaxie !

LA COMPLEXITÉ DES TRIS

Parmi les multiples méthodes permettant de classer des nombres donnés en désordre pour en faire une liste de nombres triés par taille croissante, il y a le tri par insertion et le tri par séparation-fusion

Tri par insertion

On prend les éléments de la liste à trier un par un et on construit une liste agencée par ordre croissant en insérant chaque nouvel élément au bon endroit. Cette introduction dans une liste déjà triée de longueur n demande au plus n comparaisons entre deux nombres. Au total, le tri par cette méthode naturelle demande donc au plus

1 + 2 + + (n – 2) + (n – 1) = (n2 – n)/2 comparaisons entre deux nombres.

Exemple de liste Ă  trier : [13, 21, 5, 30, 2, 10]

13 est le premier élément de la liste

→ [13][21, 5, 30, 2, 10]

21 est inséré dans la liste

→ [13, 21][5, 30, 2, 10]

5 est inséré dans la liste

→ [5, 13, 21][30, 2, 10]

30 est inséré dans la liste

→ [5, 13, 21, 30][2, 10]

2 est inséré dans la liste

→ [2, 5, 13, 21, 30][10]

10 est inséré dans la liste

→ [2, 5, 10, 13, 21, 30][]

La liste est triée

Tri par séparation-fusion

Cette mĂ©thode fonctionne en deux phases. Dans une premiĂšre phase la liste est sĂ©parĂ©e en deux sous-listes de longueurs Ă©gales ou presque Ă©gales et on recommence jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que des sous-listes Ă  un Ă©lĂ©ment (comme sur la ïŹgure ci-dessous) Dans la seconde phase, on fusionne petit Ă  petit les listes de maniĂšre Ă  les classer. L’opĂ©ration de base dans cette phase est la fusion de deux listes triĂ©es l’une dans l’autre pour obtenir une seule liste triĂ©e. Cette opĂ©ration de base exige au plus n comparaisons entre nombres oĂč n est le nombre total d’élĂ©ments des deux listes qu’on insĂšre l’une dans l’autre comme dans l’exemple ci-dessous :

Exemple de listes Ă  fusionner

[1, 4, 7, 9] et [3, 5, 6, 10]

[] [1, 4, 7, 9] + [3, 5, 6, 10] et 1 < 3

→ [1] [4, 7, 9] + [3, 5, 6, 10] et 4 > 3

Les algorithmes galactiques les plus Ă©tonnants concernent la multiplication des nombres entiers L’histoire de ces algorithmes est extraordinaire et constitue un exemple remarquable Ă©tablissant qu’il faut se mĂ©ïŹer des Ă©vidences intuitives qu’on ne dĂ©montre pas, et des simplifications presque toujours sans consĂ©quences
 qui en ont parfois.

RETOUR À L'ÉCOLE PRIMAIRE

L’algorithme de multiplication qu’on apprend Ă  l’école pour multiplier deux nombres de n chiïŹ€res a une complexitĂ© asymptotique de n2 . On le voit quand on examine comment on pose la multiplication comme nous l’avons appris Ă  l’école On fait appel Ă  nos tables de multiplication apprises par cƓur, et on y fait appel exactement n2 fois, puisqu’on prend chaque chiïŹ€re du premier facteur qu’on multiplie par chaque chiïŹ€re du second facteur pour eïŹ€ectuer le calcul. Il faut bien sĂ»r ajouter quelques additions et reports de retenues, mais asymptotiquement la complexitĂ© est eïŹ€ectivement n2 mĂȘme quand on aïŹƒne l’analyse des calculs Pendant trĂšs longtemps, aucun des algorithmes connus

→ [1, 3] [4, 7, 9] + [5, 6, 10] et 4 < 5

→ [1, 3, 4] [7, 9] + [5, 6, 10] et 7 > 5

→ [1, 3, 4, 5] [7, 9] + [6, 10] et 7 > 6

→ [1, 3, 4, 5, 6] [7, 9] + [10] et 7 < 10

→ [1, 3, 4, 5, 6, 7] [9] + [10] et 9 < 10

→ [1, 3, 4, 5, 6, 7, 9] [] + [10]

→ [1, 3, 4, 5, 6, 7, 9, 10]

En bleu, la liste par fusion, qui se construit progressivement par l’introduction un Ă  un d’élĂ©ments nouveaux, Ă  chaque fois grĂące Ă  une comparaison entre deux Ă©lĂ©ments. Le nombre d’étapes de sĂ©parations pour passer d’une liste de n Ă©lĂ©ments Ă  des sous-listes d’un Ă©lĂ©ment est ⌈log2n⌉, oĂč la notation ⌈x⌉ dĂ©signe le plus petit entier supĂ©rieur ou Ă©gal Ă  x. Au total, le nombre de comparaisons pour trier une liste de n nombres selon la mĂ©thode de sĂ©paration-fusion est donc au plus g(n) = n⌈log2n⌉. Cette seconde mĂ©thode de tri doit donc ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ©e Ă  la premiĂšre.

82 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 LOGIQUE & CALCUL
2
38 27 43 3 38 27 38 38 27 38 27 27 43 43 3 3 43 3 43 3 3 27 38 43 9 82 10 3 9 10 27 38 43 82 9 82 9 9 82 9 82 82 10 9 10 82 10 10 10

et utilisĂ©s pour eïŹ€ectuer des multiplications Ă  la main ou avec un ordinateur n’a fait mieux en complexitĂ© asymptotique que ce n2

ARGUMENTS DE L’IGNORANCE

En  1956, le grand mathĂ©maticien russe AndreĂŻ Kolmogorov Ă©mit mĂȘme l’hypothĂšse qu’il Ă©tait impossible de faire mieux que n2 . Kolmogorov considĂ©rait que si, au sujet d’un problĂšme aussi Ă©lĂ©mentaire et fondamental, une amĂ©lioration Ă©tait possible, elle aurait certainement Ă©tĂ© dĂ©couverte et utilisĂ©e depuis longtemps L’argument qui pose que lorsqu’une affirmation n’a pas Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©e comme fausse c’est qu’elle est vraie est parfois dĂ©nommĂ© argumentum ad ignorantiam , ou l’« argument de l’ignorance » En mathĂ©matiques plus qu’ailleurs , il faut s’en mĂ©fier : en 1960, Anatoli Karatsuba, un jeune Ă©tudiant russe de 23 ans, dĂ©couvrit une astuce algĂ©brique qui rĂ©duit la complexitĂ© asymptotique de la multiplication et la fait passer Ă  nlog2(3) , soit environ n1,595 ce qui est mieux que n2 (voir l’encadré 3) Ici, pas de problĂšme avec la constante, qu’on ne prend pas la peine de rechercher. DĂšs qu’on doit multiplier des nombres de quelques dizaines de chiïŹ€res, le nouvel algorithme est rĂ©ellement utile et, par exemple, pour multiplier deux nombres de mille chiïŹ€res le temps de calcul est au moins 10  fois plus petit avec l’astuce de Karatsuba qu’avec une mĂ©thode en n2 .

Puisque, concernant la multiplication, certains progrĂšs sont envisageables , d’autres apparurent En  1971, Arnold Schönhage et Volker Strassen, deux mathĂ©maticiens allemands, proposĂšrent une mĂ©thode dont la complexitĂ© asymptotique est nlog(n) × log(log(n)). Les deux mathĂ©maticiens ont alors formulĂ© la conjecture que n × log ( n) est la complexitĂ© asymptotique la meilleure possible pour la multiplication d’entiers ayant n chiffres , conjecture qui reste non dĂ©montrĂ©e

Indiquons que l’algorithme de Karatsuba est d’usage courant en particulier dans le domaine de la cryptographie Celui de Schönhage et Strassen , pour certains calculs comme la recherche de nombres premiers trĂšs grands ou les calculs records de dĂ©cimales du nombre π, se rĂ©vĂšle meilleur que celui de Karatsuba et est donc utilisé  sur Terre.

TOUJOURS MIEUX

Se posait quand mĂȘme la question de savoir si le rĂ©sultat de 1971 n’était pas le meilleur. La rĂ©ponse a attendu 2007, annĂ©e oĂč le mathĂ©maticien amĂ©ricain Martin FĂŒrer a proposĂ© une multiplication dont la complexitĂ© asymptotique bat celle de la mĂ©thode de Schönhage et Strassen La complexitĂ© asymptotique de la mĂ©thode de FĂŒrer est un peu compliquĂ©e Ă  dĂ©crire , mais elle est intermĂ©diaire entre nlog(n) × log(log(n)) et n × log(n). Il se trouve

LA COMPLEXITÉ DE LA MULTIPLICATION

La multiplication de deux nombres entiers possĂ©dant chacun n chi res, par la mĂ©thode apprise Ă  l’école, exige un nombre d’opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de l’ordre de n2

proportionnel Ă  nlog2(3) = n1 585 C’est mieux que n2 mĂȘme si l’organisation des calculs est devenue plus compliquĂ©e. Comme libĂ©rĂ©s de la croyance fausse que l’on ne peut faire mieux que n2 pour multiplier deux entiers de taille n, les mathĂ©maticiens ont alors progressĂ© et fait mieux encore que n1,585. En 1971, ils sont arrivĂ©s Ă  nlog(n) × log(log(n)).

On le voit car n2 est la taille du tableau intermĂ©diaire (en rouge) entre les deux lignes horizontales qu’on Ă©crit quand on utilise cette mĂ©thode. Toutes les mĂ©thodes connues jusqu’en 1960 avaient une complexitĂ© asymptotique en n2 C’est alors qu’Anatoli Karatsuba (1937-2008), qui connaissait la conjecture formulĂ©e par AndreĂŻ Kolmogorov selon laquelle on ne pouvait faire mieux que n2, ïŹt une observation algĂ©brique trĂšs simple. Il remarqua qu’un entier de taille 2k pouvait s’écrire sous la forme (a + b10k), oĂč a et b sont deux entiers de k chi res, et qu’alors le produit de deux entiers de taille 2k s’écrit : (a + b10k)(c + d10k) = ac – [(a – b) (c – d) – ac – bd].10k + bd 102k Lorsqu’on multiplie deux entiers de taille 1 000, cette identitĂ© ramĂšne le calcul Ă  trois multiplications au lieu de quatre entre entiers de taille 500 correspondant Ă  un algorithme en n2. En utilisant ce principe plusieurs fois, c’est-Ă -dire en ramenant chaque multiplication entre entiers de taille 500 Ă  trois multiplications entre entiers de taille 250, puis chacune des multiplications entre entiers de taille 250 Ă  trois multiplications entre entiers de taille 125, etc., on obtient une multiplication qui utilise un nombre d’opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires

Puis tout rĂ©cemment, David Harvey et Joris van der Hoeven ont publiĂ© une mĂ©thode en n × log(n), ce qui pourrait bien ĂȘtre une mĂ©thode optimale du point de vue de la complexitĂ© asymptotique. Malheureusement, les mĂ©thodes introduites pour obtenir ces progrĂšs asymptotiques sont de plus en plus complexes, ce qui a pour e et qu’elles ne sont utiles que pour des nombres trĂšs grands. Dans le cas de la mĂ©thode en n × log(n), la taille des entiers Ă  partir de laquelle il serait intĂ©ressant de l’utiliser est si grande que cela n’a aucune chance de se produire avec les nombres que nous utilisons sur Terre. Il s’agit d’un « algorithme galactique ». Cette situation illustre, plus gĂ©nĂ©ralement, que la programmation d’un algorithme peut ĂȘtre plus ou moins compliquĂ©e, et que souvent ce sont les algorithmes les plus compliquĂ©s qui sont les plus e caces. Il se produit alors que le meilleur des algorithmes n’est pas meilleur pour les petites valeurs des donnĂ©es et qu’il ne le devient que quand la taille des donnĂ©es dĂ©passe un seuil. La situation est alors la suivante : il faut utiliser une mĂ©thode (simple) pour les petites valeurs, et la mĂ©thode la plus e cace asymptotiquement Ă  partir du seuil
 qui est si grand pour les algorithmes galactiques que jamais cela ne se produit !

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 83
123 × 345 615 492 369 42435
3
© AliceNovak/Wikimedia Commons
Anatoli Karatsuba (1937-2008)

cependant que l’algorithme de FĂŒrer ne serait vraiment utile que pour des entiers ayant plus de 264 chiïŹ€res Or 264 = 1,84 × 1019, et jamais en pratique on n’envisage de telles multiplications, ne serait-ce que parce que mĂ©moriser des nombres de 1,84 × 1019 chiïŹ€res exigerait des moyens dont personne ne dispose L’algorithme de FĂŒrer est meilleur que celui de 1971 pour les trĂšs grands nombres, mais pour tous les nombres que nous avons Ă  manipuler il ne sert pas. L’algorithme de FĂŒrer est un algorithme galactique !

AprĂšs encore quelques Ă©tapes de progrĂšs en 2019, le mathĂ©maticien australien David Harvey et Joris van der Hoeven, directeur de recherche au CNRS , en France , ont atteint le n × log(n) de la conjecture de Schönhage et Strassen Leur dĂ©monstration utilise une technique de transformĂ©e de Fourier dans un espace Ă  1 729 dimensions, qu’il est impossible de dĂ©crire ici

L’examen attentif de l’algorithme de 2019 montre qu’il ne prĂ©sente un intĂ©rĂȘt que pour des entiers ayant un nombre de chiïŹ€res supĂ©rieur à 2p , avec p = 172 912 = 7,13 × 1038, ce qui est

L’IA ET LA MULTIPLICATION DES MATRICES

En mathĂ©matiques, il n’est pas rare qu’on ne rĂ©ussisse pas Ă  rĂ©soudre un problĂšme car on le croit impossible Ă  rĂ©soudre. Puis une fois cette paralysie mentale surmontĂ©e, plusieurs progrĂšs successifs se produisent. Ce fut le cas avec la multiplication d’entiers (voir l’encadrĂ© prĂ©cĂ©dent). Tout rĂ©cemment, un autre exemple est venu illustrer cette idĂ©e, mais cette fois c’est une intelligence artiïŹcielle qui a dĂ©bloquĂ© la paralysie des chercheurs. En 2022, la sociĂ©tĂ© DeepMind a prĂ©sentĂ© AlphaTensor, un systĂšme d’intelligence artiïŹcielle utilisant des rĂ©seaux de neurones. Dans le cadre de recherches menĂ©es par Alhussein Fawzi, ce systĂšme a recherchĂ© des algorithmes les plus Ă©conomes possibles pour la multiplication de deux matrices dans le cas particulier oĂč les coe cients sont des nombres binaires. Pour la multiplication de deux matrices de taille 4 × 4, AlphaTensor

a trouvĂ© une façon de procĂ©der qui n’utilise que 47 multiplications entre coe cients, ce qui amĂ©liore la meilleure mĂ©thode connue qui en exigeait 49 Les spĂ©cialistes de ces problĂšmes qui ne croyaient pas cela possible se sont remis au travail de leur cĂŽtĂ© et ont depuis trouvĂ© une mĂ©thode en 47 multiplications, di Ă©rente de celle de l’IA. De mĂȘme, AlphaTensor a ramenĂ© le nombre de multiplications nĂ©cessaires pour des matrices de taille 5 × 5 de 98 à 96, et cette fois encore les humains stimulĂ©s par ce rĂ©sultat ont su en trouver une meilleure en 95 multiplications. Il n’est pas certain que ces progrĂšs puissent vraiment ĂȘtre utiles en pratique. En matiĂšre de complexitĂ© des algorithmes, il apparaĂźt qu’avec l’IA ou sans, on progressera encore longtemps mĂȘme pour les problĂšmes oĂč, Ă  tort, on pense tout savoir.

Sur l’illustration ci-dessous, on a reprĂ©sentĂ© la multiplication traditionnelle de matrices.

bien pire que pour l’algorithme de FĂŒrer et signiïŹe qu’il est inconcevable qu’on l’utilise un jour Comme celui de FĂŒrer mais en bien plus atroce , l’algorithme de Harvey et van der Hoeven est un algorithme galactique !

Notons que le progrĂšs thĂ©orique ne fait pas avancer la conjecture, qu’on ne peut pas avoir une complexitĂ© asymptotique meilleure que n × log(n) pour la multiplication, car il n’exclut pas que mieux encore soit possible. Le fait d’avoir obtenu des algorithmes galactiques, donc inutilisables, n’est peut-ĂȘtre pas dĂ©ïŹnitif, et David Harvey, l’un des dĂ©couvreurs de l’algorithme en n × log(n) indique : « Nous espĂ©rons qu’avec des amĂ©liorations supplĂ©mentaires, l’algorithme pourra devenir pratique pour les nombres comportant des milliards ou des milliers de milliards de chiffres (10 9 chiffres ou 1012 chiïŹ€res). Si tel est le cas, il pourrait bien devenir un outil indispensable dans l’arsenal du mathĂ©maticien informaticien. »

SOUS-GRAPHES ET TOURS D’EXPOSANTS

Le cas de la multiplication n’est pas le seul : un Ă©tonnant et troublant rĂ©sultat Ă  propos des graphes montre que des situations oĂč il ne peut pas ĂȘtre question de nĂ©gliger la taille des constantes se produisent Ă  propos de problĂšmes assez simples

Un graphe H est un mineur du graphe G si H peut ĂȘtre obtenu en contractant G, c’est-Ă dire si H se dĂ©duit de G en effectuant un nombre quelconque d’opĂ©rations parmi les suivantes : (a)  suppression d’un sommet isolĂ© ; (b)  suppression d’une arĂȘte sans modiïŹer les extrĂ©mitĂ©s ; (c)  suppression d’une arĂȘte en fusionnant ses deux extrĂ©mitĂ©s en un seul sommet en convenant que si deux des arĂȘtes du graphe créé par cette fusion ont les mĂȘmes extrĂ©mitĂ©s , on n’en garde qu’une ( voir des exemples dans l’encadré 5)

La question de savoir si H est un mineur de G dans le cas gĂ©nĂ©ral est un problĂšme NP- complet , ce qui signifie qu’il est trĂšs probable qu’il ne peut pas ĂȘtre rĂ©solu en temps majorĂ© par un polynĂŽme de la taille des donnĂ©es H et G . Cependant , quand H est fixĂ© , la question de savoir si H est un mineur de G peut ĂȘtre traitĂ©e par un algorithme dont la complexitĂ© asymptotique est n 2 , oĂč n est le nombre de sommets de G. Il se trouve cependant , et c’est totalement fascinant , que la constante qu’il faut introduire pour chaque H fixĂ© , est astronomique dĂšs que H possĂšde plus de trois sommets. Cette constante qui dĂ©pend du nombre s de sommets de H s’écrit 2↑↑(2↑↑(2↑↑(s/2))) dans la notation de John Conway, notation qui permet de dĂ©ïŹnir des nombres entiers dĂ©ïŹant totalement l’imagination ( voir https : //en wikipedia org/wiki/ Conway_chained_arrow_notation).

84 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 LOGIQUE & CALCUL
4
a j d m g p b k e n h q c l (aj + bm + cp) (ak + bn + cq) (al + bo + cr) (dj + em + fp) (dk + en + fq) (dl + eo + fr) (gj + hm + ip) (gk + hn + iq) (gl + ho + ir) f o = i r

LA MAUDITE CONSTANTE EN THÉORIE DES GRAPHES

En thĂ©orie des graphes, on dit que le graphe H est un mineur du graphe G si on peut retrouver la structure de H dans G quand on supprime des Ă©lĂ©ments de G (arĂȘtes, ou sommets) et qu’on fusionne certaines paires de sommets. Deux exemples sont reprĂ©sentĂ©s sur la ïŹgure ci-contre.

Bien que la notion de mineur soit naturelle et semble assez simple ; savoir si un H est un mineur de G exige un calcul d’une grande complexitĂ© sauf pour des H de trĂšs petite taille. Si H est ïŹxĂ©, on connaĂźt un algorithme permettant de savoir si oui ou non H est un mineur de G. L’algorithme est d’une complexitĂ© asymptotique en n2 oĂč n est le nombre de sommets de G, ce qui signiïŹe que le temps de calcul est infĂ©rieur Ă  C × n2 pour une certaine constante C qui dĂ©pend de H. Il se trouve cependant que la constante C est tellement Ă©norme qu’en rĂ©alitĂ©, dĂšs que H possĂšde plus de 3 sommets, il est impossible d’utiliser l’algorithme
 qui est un algorithme galactique.

Indiquons ce que cela signiïŹe pour s = 4. La constante Ă  Ă©crire devant le n2 donnant la complexitĂ© de l’algorithme connu est une tour d’exponentielles 222 .2 Ă  655 536 étages.

Pour mesurer Ă  quel point ce nombre est grand, sachez que dans une telle tour d’exponentielles, quand il y a cinq « 2 », le nombre reprĂ©sentĂ© possĂšde dĂ©jĂ  plus de 19 000 chiïŹ€res dĂ©cimaux Il semble impossible de se faire une idĂ©e du nombre de chiïŹ€res de cette tour d’exponentielles quand elle possĂšde 655 536 étages, ce qui n’est pourtant que la constante qu’il faut utiliser pour s = 4.

En clair, pour un graphe H de plus de 3 sommets, l’algorithme connu en n2 tirĂ© des articles thĂ©oriques et permettant de savoir si H est un mineur de G est un algorithme gravement galactique ! Comme dans le cas de la multiplication, cela n’interdit pas dans le futur de trouver peut-ĂȘtre de meilleurs algorithmes

LE VOYAGEUR DE COMMERCE

Voici un dernier exemple particuliĂšrement Ă©trange de situation oĂč un progrĂšs thĂ©orique en apparence intĂ©ressant n’a pas de vĂ©ritable intĂ©rĂȘt pratique

Le problĂšme du voyageur de commerce consiste Ă  trouver comment passer une fois exactement par chaque sommet d’un graphe dont chaque arĂȘte a une longueur connue en empruntant le chemin le plus court possible et en revenant au point de dĂ©part Pour un tel parcours, on parle de circuit hamiltonien optimal. Dans le cas de points d’un espace mĂ©trique, c’est-Ă -dire quand la distance entre les points du graphe vĂ©rifie l’inĂ©galitĂ© triangulaire d(a, c) ≀  d(a, b) + d(b, c), l’algorithme de Nicos

ChristoïŹdes, dĂ©couvert en 1976, donne une solution approchĂ©e intĂ©ressante. L’algorithme ne trouve pas nĂ©cessairement le meilleur circuit, mais en construit un dont la longueur ne dĂ©passe pas plus de 50 % celle du meilleur circuit

UN PROGRÈS MINIME MAIS IMPORTANT

En pratique, on utilise des algorithmes qui, pour la majoritĂ© des graphes, sont meilleurs que l’algorithme de ChristoïŹdes, mais dont on n’a pas de garantie qu’ils font toujours mieux. On a donc le choix entre un algorithme qui ne sera pas mauvais de plus de 50 % avec certitude, ou des algorithmes qui sont souvent meilleurs sans que cela soit certain TrĂšs Ă©trangement, en 2021, Anna Karlin, de l’universitĂ© de Washington, aux États-Unis, et ses collĂšgues ont proposĂ© un algorithme qui amĂ©liore de maniĂšre certaine l’algorithme de ChristoïŹdes, perfectionnement qu’on recherchait depuis plus de quarante ans. C’est un exploit mathĂ©matique Ă©tonnant, qui a Ă©tĂ© saluĂ© par la communautĂ© des spĂ©cialistes.

Le nouvel algorithme assure que le circuit trouvĂ© aura une longueur d’au plus (3/2 – 10–32) × L, oĂč L est la longueur du meilleur circuit. C’est une amĂ©lioration incontestable de l’algorithme de ChristoïŹdes, mais elle est vraiment minime ! Comme le nouvel algorithme est plus compliquĂ© et que le gain qu’il donne est inïŹnitĂ©simal, il en rĂ©sulte que personne ne l’utilisera pour rĂ©soudre des problĂšmes rĂ©els ! L’intĂ©rĂȘt mathĂ©matique du nouvel algorithme est qu’il montre que la constante 3/2 pour un algorithme n’est pas une borne infranchissable. Peut-ĂȘtre est-ce seulement le premier pas vers d’autres amĂ©liorations ? n

BIBLIOGRAPHIE

A. Fawzi et al., Discovering faster matrix multiplication algorithms with reinforcement learning, Nature, 2022.

D. Harvey et J. van der Hoeven, Integer multiplication in time O(n log n), Annals of Mathematics, 2021.

A. Karlin et al., A (slightly) improved approximation algorithm for metric TSP, Proceedings of the 53rd Annual ACM SIGACT Symposium on Theory of Computing, 2021.

R. Lipton et K. Regan, David Johnson : Galactic Algorithms, in People, Problems, and Proofs, Springer, 2013.

D. Johnson, The NP-completeness column : An ongoing guide, Journal of Algorithms, 1987.

POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 85
5
G H H G

HERVÉ THIS

physicochimiste, directeur du Centre international de gastronomie moléculaire AgroParisTech-Inrae, à Palaiseau

MANGERONS - NOUS DU BOIS ?

Les polysaccharides Ă©tant composĂ©s de saccharides, dans l’amidon comme dans les ïŹbres, le bois pourrait contribuer Ă  la sĂ©curitĂ© alimentaire.

D’une part, les nutritionnistes nous prescrivent des fibres, et, d’autre part, la question de la sĂ©curitĂ© alimentaire, pour une population mondiale qui atteindra peut-ĂȘtre dix milliards d’individus, impose de trouver de nouvelles sources de nutriments : il n’en faut pas plus pour que des chimistes et des nutritionnistes de SuĂšde, NorvĂšge et Finlande concluent que la solution alimentaire est dans le bois, et, notamment, dans les composĂ©s nommĂ©s « hĂ©micelluloses »

Les explorations actuelles du microbiote alimentaire font comprendre l’intĂ©rĂȘt des « fibres alimentaires ». Leur consommation amĂ©liore le mĂ©tabolisme des glucides, fait diminuer le taux de cholestĂ©rol sanguin et l’hypertension, rĂ©duit le risque de maladie cardiovasculaire et de diabĂšte de type 2. La viscositĂ© et la solubilitĂ© des ïŹbres expliquent partiellement les eïŹ€ets observĂ©s, mais leur fermentescibilitĂ© par les enzymes des bactĂ©ries du microbiote intestinal est une de leurs vertus essentielles, parce qu’elle libĂšre monosaccharides ou oligosaccharides, les monosaccharides Ă©tant ensuite transformĂ©s en acides gras Ă  courte chaĂźne, considĂ©rĂ©s comme bĂ©nĂ©ïŹques.

Que sont exactement les « ïŹbres » ?

Ce terme dĂ©signait naguĂšre les constituants non digestibles de la paroi cellulaire des plantes, telles les celluloses, les hĂ©micelluloses et les lignines, mais la dĂ©ïŹnition a Ă©tĂ© Ă©largie aux « polymĂšres glucidiques Ă  dix unitĂ©s monomĂšres ou plus, qui ne sont pas hydrolysĂ©s par les enzymes endogĂšnes dans l’intestin grĂȘle humain ». Toutes

Les ïŹbres issues du bois s’apparentent Ă  celles que contiennent les cĂ©rĂ©ales. Des recherches rĂ©centes ont Ă©valuĂ© leur intĂ©rĂȘt pour la production d’additifs alimentaires, voire de nutriments.

ces grandes molĂ©cules – amidon, hĂ©micelluloses ou celluloses – sont composĂ©es de rĂ©sidus de saccharides (glucose, arabinose, xylose, mannose, etc.), qu’elles proviennent comme aujourd’hui des cĂ©rĂ©ales, des fruits, des lĂ©gumes, des pommes de terre
 ou bien du bois. Et c’est ainsi que l’équipe nordique, observant que les hĂ©micelluloses du bois ressemblent Ă  celles des cĂ©rĂ©ales, envisage leur consommation.

Extraire les hémicelluloses du bois ?

On sait le faire Ă  l’aide d’eau chaude en conditions neutres, acides ou alcalines, Ă  partir de copeaux ou de pulpe dĂ©ligniïŹĂ©s, tout comme on le fait dĂ©jĂ  avec la gĂ©latine, que l’on extrait des tissus collagĂ©niques ou des os. Depuis des dĂ©cennies, dĂ©jĂ , de nombreuses hĂ©micelluloses sont isolĂ©es de gommes, et utilisĂ©es en alimentation humaine. Pour les faire venir du bois, il faudra encore explorer les questions de nutrition et de toxicologie. Pour des raisons d’acceptabilitĂ© par le public, les technologues nordiques imaginent en prioritĂ© des usages analogues Ă  ceux des autres polysaccharides dĂ©jĂ  utilisĂ©s (comme additifs), avant de considĂ©rer des solutions plus radicales,

oĂč les hĂ©micelluloses seraient utilisĂ©es pour la confection de nutriments. MĂȘme s’il reste Ă  obtenir les nĂ©cessaires autorisations d’utiliser les hĂ©micelluloses du bois en alimentation humaine, ils aïŹƒchent une conïŹance parfaite : « Nous croyons, disent-ils, que les hĂ©micelluloses du bois trouveront trĂšs bientĂŽt leur chemin vers les cuisines du monde entier. » n

BILLETS DOUX

➊ Passer des carottes Ă  l’extracteur Ă  jus, et rĂ©cupĂ©rer le rĂ©sidu solide.

➋ Le sĂ©cher Ă  four trĂšs doux.

➌ Puis le broyer au moulin Ă  cafĂ©.

➍ L’ajouter Ă  un sirop lĂ©ger, oĂč l’on infuse des feuilles fraĂźches de menthe.

➎ Y dissoudre de la gĂ©latine (5 % en masse).

➏ Émulsionner une bonne huile d’olive, puis couler cette Ă©mulsion (environ 5 millimĂštres d’épaisseur) dans une assiette tapissĂ©e d’un ïŹlm alimentaire.

➐ DĂ©poser des pĂ©tales de ïŹ‚eurs de capucine Ă  intervalles rĂ©guliers, et laisser prendre le gel.

➑ Couvrir des boules de glace Ă  la fraise avec des carrĂ©s de cette feuille gĂ©liïŹĂ©e.

96 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 SCIENCE & GASTRONOMIE
L’AUTEUR
©
Evgeny Karandaev/shutterstock © Anton Starikov/shutterstock

ABONNEZ-VOUS À

Le magazine papier 12 numéros par an

Le magazine en version numérique 12 numéros par an

Le hors-série papier 4 numéros par an

Le hors-série en version numérique 4 numéros par an

AccĂšs Ă  pourlascience.fr actus, dossiers, archives depuis 1996

VOTRE

TARIF D’ABONNEMENT

Commandez plus simplement ! Pour dĂ©couvrir toutes nos o res d’abonnement et e ectuer un paiement en ligne, scannez le QR code ci-contre

3 FORMULES AU CHOIX

4,90 € PAR MOIS

6,50 € PAR MOIS

30 % de réduction * 36 % de réduction *

BULLETIN D’ABONNEMENT

OUI,

8,20 € PAR MOIS

46 % de réduction *

À renvoyer accompagnĂ© de votre rĂšglement Ă  : Abonn’escient – TBS Group – Service abonnement Groupe Pour la Science 20 rue Rouget de Lisle - 92130 Issy les Moulineaux Courriel : serviceclients@groupepourlascience.fr

je m’abonne Ă  Pour la Science en prĂ©lĂšvement

automatique

Je choisis ma formule (merci de cocher)

FORMULE

PAPIER

‱ 12 n° du magazine papier

FORMULE

PAPIER + HORS SÉRIE

‱ 12 n° du magazine papier

‱ 4 n° des hors-sĂ©ries papier

1 2 3

Nom :

FORMULE

INTÉGRALE

‱ 12 n° du magazine (papier et numĂ©rique)

‱ 4 n° des hors-sĂ©ries (papier et numĂ©rique)

‱ AccĂšs illimitĂ© aux contenus en ligne

Mes coordonnées Mandat de prélÚvement SEPA

Prénom :

Adresse :

Code postal Ville :

Tél. :

Courriel : (indispensable pour la formule intégrale)

J'accepte de recevoir les o res de Pour la Science ☐ OUI ☐ NON

* RĂ©duction par rapport au prix de vente en kiosque et l’accĂšs aux archives numĂ©riques. DĂ©lai de livraison : dans le mois suivant l’enregistrement de votre rĂšglement. O re valable jusqu’au 31/03/2024 en France mĂ©tropolitaine uniquement. Pour un abonnement Ă  l’étranger, merci de consulter notre site boutique.groupepourlascience.fr. Photos non contractuelles. Vous pouvez acheter sĂ©parĂ©ment les numĂ©ros de Pour la Science pour 7 € et les hors-sĂ©ries pour 9,90 €. En souscrivant Ă  cette o re, vous acceptez nos conditions gĂ©nĂ©rales de vente disponibles Ă  l’adresse suivante : https://rebrand.ly/CGV-PLS.

Les informations que nous collectons dans ce bulletin d’abonnement nous aident Ă  personnaliser et Ă  amĂ©liorer les services que nous vous proposons. Nous les utiliserons pour gĂ©rer votre accĂšs Ă  l’intĂ©gralitĂ© de nos services, traiter vos commandes et paiements, et vous faire part notamment par newsletters de nos o res commerciales moyennant le respect de vos choix en la matiĂšre. Le responsable du traitement est la sociĂ©tĂ© Pour la Science. Vos donnĂ©es personnelles ne seront pas conservĂ©es au-delĂ  de la durĂ©e nĂ©cessaire Ă  la ïŹnalitĂ© de leur traitement. Pour la Science ne commercialise ni ne loue vos donnĂ©es Ă  caractĂšre personnel Ă  des tiers. Les donnĂ©es collectĂ©es sont exclusivement destinĂ©es Ă  Pour la Science Nous vous invitons Ă  prendre connaissance de notre charte de protection des donnĂ©es personnelles Ă  l’adresse suivante : https://rebrand.ly/charte-donnees-pls. ConformĂ©ment Ă  la rĂ©glementation applicable (et notamment au RĂšglement 2016/679/UE dit « RGPD ») vous disposez des droits d’accĂšs, de rectiïŹcation, d’opposition, d’e acement, Ă  la portabilitĂ© et Ă  la limitation de vos donnĂ©es personnelles. Pour exercer ces droits (ou nous poser toute question concernant le traitement de vos donnĂ©es personnelles), vous pouvez nous contacter par courriel Ă  l’adresse protection-donnees@pourlascience.fr.

En signant ce mandat SEPA, j’autorise Pour la Science Ă  transmettre des instructions Ă  ma banque pour le prĂ©lĂšvement de mon abonnement dĂšs rĂ©ception de mon bulletin. Je bĂ©nĂ©ïŹcie d’un droit de rĂ©tractation dans la limite de 8 semaines suivant le premier prĂ©lĂšvement. Plus d’informations auprĂšs de mon Ă©tablissement bancaire.

TYPE DE PAIEMENT : RÉCURRENT

Titulaire du compte

Nom : Prénom :

Adresse :

Code postal : Ville :

Désignation du compte à débiter

BIC (IdentiïŹcation internationale de la banque) :

IBAN : (NumĂ©ro d’identiïŹcation international du compte bancaire)

Établissement teneur du compte

Nom :

Adresse :

Code postal : Ville :

Date

PAPIER FORMULE
SÉRIE
OFFRE D’ABONNEMENT FORMULE
PAPIER + HORS -
FORMULE INTÉGRALE
DURÉE LIBRE Groupe Pour la Science - Siùge social : 170 bis, boulevard du Montparnasse, CS20012, 75680 Paris Cedex 14 – Sarl au capital de 32 000 € – RCS Paris B 311 797 393 – Siret : 311 797 393 000 23 – APE 58.14 Z
et
Organisme CrĂ©ancier : Pour la Science 170 bis, bd. du Montparnasse – 75014 Paris N° ICS FR92ZZZ426900 N° de rĂ©fĂ©rence unique de mandat (RUM)
signature
4 MERCI DE JOINDRE IMPÉRATIVEMENT UN RIB
PAR MOIS – 46
6,50 € PAR MOIS – 36 % 4,90 € PAR MOIS – 30 % 1-F-INT-N-3PVT-8,2
1-F-HSPAP-N-3PVT-6,5
1-F-PAP-N-PVT-4,9
8,20 €
%
€
€
€
PAG23STD

Retrouvez tous nos articles sur www.pourlascience.fr

p. 86

15 000

Aujourd’hui, on compte plus de 15 000 castors en France, rĂ©partis le long des petits cours d’eau se dĂ©versant dans le RhĂŽne, la Moselle, le Rhin
 Ils n’étaient qu’une centaine au dĂ©but du XXe siĂšcle. En 1909, ils deviennent la premiĂšre espĂšce de mammifĂšre protĂ©gĂ©e de France.

p. 80

GALACTIQUE

Souvent, on connaĂźt plusieurs algorithmes pour rĂ©soudre un mĂȘme problĂšme de taille n. Pour choisir le plus rapide, on compare leur complexitĂ© en nombre de calculs. Mais on nĂ©glige en gĂ©nĂ©ral le facteur constant qui l’accompagne. Celui-ci est parfois si grand que l’algorithme est inutilisable. On dit qu’il est « galactique ».

ÂŁ Les membres de Scientist Rebellion appellent Ă  une dĂ©croissance d’urgence, rompant avec la posture non prescriptive, comprendre “apolitique”, qui est la leur au sein du Giec.

3 %

C’est la marge d’erreur sur le bilan carbone de la France. DifïŹcile dans ces conditions de vĂ©riïŹer que les objectifs de rĂ©duction annuelle des Ă©missions de CO2, souvent de l’ordre de quelques points de pourcentage, sont atteints.

CARASSIUS AURATUS

Le poisson rouge prĂ©sente une importante diversitĂ© de formes et de couleurs, sĂ©lectionnĂ©es pour plaire aux aquariophiles. On peut le considĂ©rer comme domestiquĂ©, Ă  l’instar des chiens ou des vaches. C’est le cas d’un grand nombre d’espĂšces Ă©levĂ©es en aquaculture.

ANGLE MAGIQUE

Le graphĂšne, un rĂ©seau hexagonal de carbone d’épaisseur monoatomique, prĂ©sente diverses propriĂ©tĂ©s Ă©tonnantes. Et si, Ă  une premiĂšre couche, on en superpose une seconde, tournĂ©e d’un angle « magique » de 1,1°, on obtient un matĂ©riau qui est isolant ou supraconducteur selon la tension qu’on lui applique. Un terrain de jeu fantastique pour les spĂ©cialistes du domaine.

CHIMÈRE

Le mĂąle de la fourmi folle jaune est un exemple unique de chimĂšre. Lors de la fĂ©condation, le matĂ©riel gĂ©nĂ©tique de l’ovule et celui du spermatozoĂŻde ne fusionnent pas. Durant la premiĂšre division cellulaire, chacun part dans une cellule diffĂ©rente, Ă  la source de deux lignĂ©es cellulaires distinctes au sein d’un mĂȘme organisme.

PICORER
98 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
À
ÂŁ
CATHERINE AUBERTIN économiste du climat
p. 40 p. 14 p. 92 p. 68 p. 20
TRIBUNES De 15h à 17h Amphithéùtre Verniquet TRIBUNE JUNIOR De 10h à 12h Ménagerie, zoo du Jardin des Plantes Domestication(s) Samedi 10 juin 2023 Gratuit - I nformation et réservation : mnhn.fr/tribunes MNHN2023 © iStock.com/CSA Images/ilbusca/asmakar/geraria/ Epine_art/logaryphmic/MarinaVorontsova/Ievgeniia Lytvynovych/ Tatiana Petrova/canicula1/Ledelena

Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook