ĂMISSIONS DE CO2
La traque des sources
MĂTĂO EXTRĂME
La vraie part du réchauffement
DOMESTICATION 50 ans dâaquaculture, et maintenant ? DOM : 8,50 ⏠âBEL./LUX. : 8,50 ⏠âCH : 12,70 FS âCAN. 12,99 $CA âPORT. CONT. 8,50  ⏠â MAR. : 78 DH âTOM : 1 100 XPF Ădition française de ScientiïŹc American âJuin 2023n° 548 POUR LA SCIENCE 06/23 La perspective de Fabrice Teletchea biologiste L 13256548F: 7,00 âŹRD LA
DE LA CLIMATOLOGIE Neurosciences AUX ORIGINES DU SENS INNĂ DES NOMBRES MathĂ©matiques LE PIĂGE DES ALGORITHMES GALACTIQUES Histoire des sciences CHIEN-SHIUNG WU, LA VARIABLE CACHĂE DE LâINTRICATION
NOUVELLE ĂRE
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Rédacteurs : François Savatier, Sean Bailly
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DITO Ă
Imprimé en France
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N° dâimprimeur : 270 257
TOUS COMPTES FAITS
Dans son dernier rapport dâĂ©valuation, le Groupe dâexperts intergouvernemental sur lâĂ©volution du climat (Giec) mentionne que des « avancĂ©es majeures en science de lâattribution » rendent mature et solide cette discipline, dont lâobjectif est de quantiïŹer la part du rĂ©chauïŹement climatique dans les Ă©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes. En 2013, le Giec dĂ©clarait que cette science nâĂ©tait pas encore « adaptĂ©e Ă lâobjectif visĂ© ». Dix ans plus tard, les rapports se multiplient, Ă lâinitiative de communautĂ©s de climatologues. Ils montrent quâici le rĂ©chauïŹement a rendu 50 % plus intenses les pluies accompagnant un ouragan, lĂ 9 fois plus probables de redoutables incendies saisonniers⊠La climatologie ne se contente plus de comprendre la machinerie climatique : elle fait les comptes. Et la comptabilitĂ© quâelle Ă©tablit sâintĂ©resse autant aux consĂ©quences du rĂ©chauïŹement quâaux Ă©missions de gaz Ă eïŹet de serre (GES) qui en sont Ă lâorigine. En combinant inventaires dĂ©claratifs et mesures atmosphĂ©riques, il est dĂ©sormais possible de traquer les Ă©missions de GES Ă lâĂ©chelle des territoires.
Dire qui Ă©met quoi, et ce que telle catastrophe doit au rĂ©chauïŹement, facilite lâaction juridique. En 2021, dĂ©jĂ , en Nouvelle-Galles du Sud (Australie), un rapport des scientiïŹques rĂ©unis au sein de la World Weather Attribution, liant changement climatique et frĂ©quence des incendies, a servi de socle Ă une injonction faite au gouvernement de rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă eïŹet de serre.
Ce changement dâĂšre de la climatologie fait Ă©cho aux climatologues et spĂ©cialistes de la biodiversitĂ© rassemblĂ©s dans le mouvement Scientist Rebellion. Ceux-ci appellent, comme le relĂšve lâĂ©conomiste de lâenvironnement Catherine Aubertin, « Ă une dĂ©croissance dâurgence, rompant ainsi avec la posture non prescriptive qui est la leur au sein du Giec ».
Les passerelles entre la science visant la seule connaissance et celle nourrissant lâambition de transformer les modes de vie ne sont pas nouvelles ; les naturalistes explorateurs du XVIIIe siĂšcle se sont muĂ©s peu Ă peu en promoteurs de techniques dâĂ©levage plus performantes, qui, plus tard poussĂ©es Ă lâextrĂȘme, ont rĂ©duit la biodiversitĂ© des espĂšces domestiquĂ©es en mĂȘme temps quâaugmentaient les rendements des systĂšmes agricoles. Notre dossier spĂ©cial sur la domestication, rĂ©alisĂ© en partenariat avec le MusĂ©um national dâhistoire naturelle, lâillustre avec clartĂ©. n
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 3
François Lassagne Rédacteur en chef
OMMAIRE s
ACTUALITĂS GRANDS FORMATS
P. 6
ĂCHOS DES LABOS
âą La thĂ©orie des graphes, lâinvitĂ©e surprise des soirĂ©es
⹠La paléogénétique fait aussi parler les objets
âą Les plantes ne souïŹrent pas en silence
âą De lâair polluĂ© au cancer
âą LâIRM bat des records
âą Lâimpact global de la fonte de la glace antarctique
âą Lâangle magique du graphĂšne continue de surprendre
P. 18
LES LIVRES DU MOIS
P. 20 DISPUTES
ENVIRONNEMENTALES Y aura-t-il un septiĂšme rapport du Giec ?
Catherine Aubertin
P. 22
LES SCIENCES Ă LA LOUPE
Des pairs fatiguĂ©s dâĂ©valuer
Yves Gingras
P. 58
ARCHĂOLOGIE
AUX RACINES DE LA DOMESTICATION
Jean-Denis Vigne
Et la domestication fut ?
La nouvelle histoire des relations entre humains et non-humains que dessine lâarchĂ©ologie depuis une trentaine dâannĂ©es suggĂšre un tout autre scĂ©narioâŠ
P. 64
HISTOIRE DES SCIENCES
LE GRAND BOND UTILITARISTE
Cécile Callou et Clémence Pagnoux
Si la naissance de lâĂ©levage et de lâagriculture remonte Ă 15 000 ans, la domestication ne sâest rĂ©ellement intensiïŹĂ©e quâil y a 300 ans.
P. 48
COGNITION
COMPTER AVANT DE PARLER
P. 72
HISTOIRE DES SCIENCES
LETTRE DâINFORMATION
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En couverture : © Ed Hawkins, université de Reading, https://showyourstripes.info/ © Hervé Cohonner (auteur)
Les portraits des contributeurs sont de Seb Jarnot
Ce numĂ©ro comporte un courrier de rĂ©abonnement posĂ© sur le magazine sur une sĂ©lection dâabonnĂ©s.
Jacob Beck et Sam Clarke
Tout petits, les bĂ©bĂ©s comparent dĂ©jĂ les nombres, les mĂ©morisent, sây intĂ©ressent⊠Une capacitĂ© aujourdâhui considĂ©rĂ©e comme innĂ©e, et sur laquelle les apprentissages vont sâappuyer tout au long du dĂ©veloppement de lâenfant.
LA VARIABLE CACHĂE DE LâINTRICATION QUANTIQUE
Michelle Frank
En menant une expĂ©rience sur des paires de photons, la physicienne Chien-Shiung Wu a inspirĂ© plusieurs gĂ©nĂ©rations successives de chercheurs dans la quĂȘte pour comprendre lâintrication quantique. Une inïŹuence presque oubliĂ©eâŠ
4 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
fr N° 548 /
www.pourlascience.fr
Juin 2023
DOSSIER SPĂCIAL : QUELLES DOMESTICATIONS POUR LE XXIe
P. 68
BIOLOGIE ANIMALE
CINQUANTE ANS DâAQUACULTURE, ET MAINTENANT ?
Fabrice Teletchea
En un demi-siĂšcle, lâĂ©levage des poissons a produit lâĂ©quivalent de plusieurs millĂ©naires de domestication des animaux terrestres Ce qui interroge nos pratiques actuelles et futuresâŠ
P. 24 LA NOUVELLE ĂRE DE LA CLIMATOLOGIE
RENDEZ-VOUS
P. 80
LOGIQUE & CALCUL LâEFFICACITĂ TROMPEUSE DES ALGORITHMES GALACTIQUES
Jean-Paul Delahaye
Une mĂ©thode de calcul peut ĂȘtre la meilleure en thĂ©orie, mais totalement inutile pour toute application dans le monde rĂ©el
P. 86
ART & SCIENCE
Le castor, artiste en résilience
LoĂŻc Mangin
P. 26
CLIMATOLOGIE
MĂTĂO EXTRĂME : LA JUSTE PART DU RĂCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
Lois Parshley
AprÚs des années de tùtonnements, les climatologues déterminent désormais trÚs vite la part due au changement climatique dans les catastrophes naturelles
P. 37
ENVIRONNEMENT
ĂMISSIONS MONDIALES : UN BUDGET CARBONE DĂSĂQUILIBRĂ
Andrea Thompson
Les pays occidentaux ont Ă©mis beaucoup plus de carbone depuis le dĂ©but de lâĂšre industrielle, rapportĂ© Ă leur population, que le seuil Ă ne pas dĂ©passer pour limiter la hausse des tempĂ©ratures Ă 1,5 °C.
P. 40
PHYSIQUE DE LâATMOSPHĂRE
P. 88
IDĂES DE PHYSIQUE
De la glace comme du verre
Jean-Michel Courty et Ădouard Kierlik
P. 92
CHRONIQUES DE LâĂVOLUTION
De curieuses chimĂšres chez les fourmis folles
Hervé Le Guyader
P. 96
SCIENCE & GASTRONOMIE
Mangerons-nous du bois ?
Hervé This
P. 98 Ă PICORER
« ON SAIT ESTIMER
LES ĂMISSIONS DâUNE VILLE AU MOIS PRĂS »
Entretien avec Thomas Lauvaux
LâeïŹcacitĂ© des plans de lutte contre le rĂ©chauïŹement climatique passe par la mesure des rĂ©ductions des Ă©missions de gaz Ă eïŹet de serre eïŹectivement rĂ©alisĂ©es. Or cette Ă©valuation reste entachĂ©e dâimportantes incertitudes
De nouvelles méthodes pourraient cependant changer la donne.
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 5
SIĂCLE ?
MATHĂMATIQUES
LA THĂORIE DES GRAPHES, LâINVITĂE SURPRISE DES SOIRĂES
P
P
Lors dâune soirĂ©e, il est toujours amusant dâĂ©tablir les relations entre les uns et les autres. Le genre de questions qui intĂ©ressent les mathĂ©maticiens spĂ©cialistes des graphes.
Un problĂšme di cile en thĂ©orie des graphes, qui sâapplique aux relations dans un groupe, vient de connaĂźtre une avancĂ©e inattendue.
Ramsey, qui sâest intĂ©ressĂ© au problĂšme dĂšs les annĂ©es 1920.
«
Vous vous connaissez ? », question classique lors dâune soirĂ©e avec de nombreux invitĂ©s venant dâhorizons variĂ©s. Pour les mathĂ©maticiens, les fĂȘtes sont aussi lâoccasion de jouer avec la thĂ©orie des graphes. Si lâon reprĂ©sente les n invitĂ©s comme n nĆuds dâun graphe et que chaque nĆud est connectĂ© Ă tous les autres, on obtient un graphe complet. LâidĂ©e est alors de colorier les liens entre les nĆuds, en rouge si les deux individus se connaissent, en bleu sâils se rencontrent pour la premiĂšre fois. Dans un groupe de n invitĂ©s, trouvera-t-on un sous-groupe de k invitĂ©s qui soit se connaissent tous, soit ne se connaissent pas du tout ? Si n est trĂšs grand par rapport Ă k , il est presque Ă©vident quâon trouvera toujours k personnes qui se
connaissent ou k personnes qui ne se connaissent pas. La question intéressante est alors : pour un k donné, quel est le plus petit n tel que ces conditions de
ÂŁ
connaissances/non-connaissances sont satisfaites ? Cette valeur minimale de n par rapport Ă k, notĂ©e R(k), est nommĂ©e « nombre de Ramsey », dâaprĂšs Frank
De façon Ă©tonnante, la rĂ©ponse est connue pour k = 2, 3 et 4, mais pas pour k = 5 et plus. Le calcul devient vite trop diïŹcile, mĂȘme pour un supercalculateur Or Julian Sahasrabudhe, de lâuniversitĂ© de Cambridge, et ses collĂšgues viennent de proposer une avancĂ©e qui donne une borne supĂ©rieure au nombre de Ramsey
Pour k = 2, la rĂ©ponse est Ă©vidente : avec deux invitĂ©s, soit ils se connaissent, soit ils ne se sont jamais croisĂ©s . Autrement dit, R(2) = 2. Pour k = 3, il faut six invitĂ©s. On peut le vĂ©riïŹer en testant tous les graphes possibles , soit 215 = 32 768 graphes (15 Ă©tant le nombre dâarĂȘtes du graphe complet Ă six nĆuds). En revanche, avec seulement cinq invitĂ©s, on peut colorier le graphe de sorte quâil nâest pas possible dâavoir trois personnes qui se connaissent ou trois personnes qui ne se connaissent pas. Ce contre-exemple est assez facile Ă trouver : dans ce graphe, chaque invitĂ© connaĂźt exactement deux
6 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
P. 6 Ăchos des labos
. 18 Livres du mois
. 20 Disputes environnementales
ĂCHOS DES LABOS
P. 22 Les sciences Ă la loupe
En reliant chacun des n invitĂ©s Ă tous les autres, on obtient un graphe complet comptant n nĆuds ÂŁ
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autres invitĂ©s, qui eux ne se connaissent pas. Le nombre de Ramsey R(3) est donc Ă©gal Ă 6. Pour k = 4, câest dĂ©jĂ plus compliquĂ© , mais la rĂ©ponse est connue depuis 1955 grĂące Ă Robert Greenwood et Andy Gleason qui ont Ă©tabli que R(4) = 18.
Les choses se corsent Ă partir de k = 5. On ne connaĂźt pas la valeur exacte de R (5), mais juste un encadrement. DĂšs 1935, Paul ErdĆs et George Szekeres ont exhibĂ© une formule pour majorer le nombre de Ramsey, R(k) < 4k , une majoration dite « exponentielle » , car la variable k est en exposant En 1947, Paul Erd Ć s a aussi proposĂ© une formule de minoration . Au cours des soixantequinze annĂ©es qui ont suivi, ces formules ont connu diverses amĂ©liorations. Ainsi, depuis 2017 et les travaux de Brendan McKay, on sait que R (5) est compris entre 43 et 48. Ensuite, R(6) est compris entre 102 et 165, R(7) entre 205 et 540, etc Les intervalles grandissent trĂšs vite Mais on comprend la difficultĂ© . Pour R(5), il faudrait vĂ©riïŹer tous les graphes complets Ă 43 nĆuds dont les arĂȘtes sont coloriĂ©es avec deux couleurs Cela correspondrait Ă prĂšs de  2 903 graphes Ă considĂ©rer, ce qui est hors de portĂ©e des ordinateurs les plus puissants.
Si on ne peut pas calculer les nombres de Ramsey, peut-ĂȘtre peut-on amĂ©liorer leur encadrement Les mathĂ©maticiens cherchaient ainsi Ă majorer R(k) par une formule exponentielle Ck, oĂč C est plus petit que 4. Or, câest ce que viennent de rĂ©ussir Julian Sahasrabudhe et ses collĂšgues : R(k) < (4 â Δ)k pour Δ trĂšs petit LâamĂ©lioration semble infime , mais Ă mesure que k augmente, cette correction prend de lâimportance . De nombreux scientiïŹques avaient explorĂ© cette voie sans parvenir Ă la dĂ©montrer.
La prudence reste de mise, lâarticle a pour lâinstant Ă©tĂ© rendu public sur le site arXiv, il doit encore passer lâĂ©preuve de lâĂ©valuation par les pairs. David Conlon, de Caltech , spĂ©cialiste du sujet , est conïŹant dans la robustesse de lâapproche utilisĂ©e Mais pour les chercheurs, le plus important avec ce rĂ©sultat est que la barriĂšre psychologique posĂ©e par le « 4 » est maintenant levĂ©e et ouvre la porte Ă dâencore meilleures amĂ©liorations ! n
Sean Bailly
La paléogénétique fait aussi parler les objets
Mise au point Ă lâinstitut Max-Planck dâanthropologie Ă©volutionnaire de Leipzig, une mĂ©thode rĂ©vĂšle les gĂšnes du principal utilisateur humain dâun objet ancien. Marie Soressi, qui a codirigĂ© le projet, Ă©voque son principe et ses enjeux.
Marie Soressi, professeuse de prĂ©histoire Ă lâuniversitĂ© de Leyde, au Pays-Bas.
Pourquoi sâintĂ©resser aux gĂšnes de qui a portĂ© un pendentif dans la grotte de Denisova, en SibĂ©rie, au PalĂ©olithique supĂ©rieur ?
Prouver, comme nous lâavons fait, quâune femme sapiens a portĂ© ce pendentif façonnĂ© dans une dent dâĂ©lan a une implication sociale. Et, sans lâADN, comment faire ? Toutefois, nous avons surtout apportĂ© la preuve que de lâADN ancien piĂ©gĂ© dans les pores de lâos peut ĂȘtre Ă©tudiĂ©. Or les sites prĂ©historiques ont dĂ©jĂ livrĂ© des milliers dâartefacts rĂ©alisĂ©s Ă partir dâos et de dents, de sorte que nous pouvons dĂ©sormais espĂ©rer pouvoir les lier Ă qui les a façonnĂ©s ou Ă un utilisateur principal, et, par lĂ , apporter des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă nombre de questions anthropologiques.
Comment fonctionne la procédure que vous avez mise au point ?
Nous avons en quelque sorte appliquĂ© le principe des cycles de tempĂ©rature de la machine Ă laver. AprĂšs un lavage prĂ©liminaire, lâobjet est placĂ© dans des bains de phosphate de sodium pour trois triples temps dâextraction, dâabord Ă 21 °C, ensuite Ă 60 °C et ïŹnalement Ă 90 °C. Le phosphate de sodium est un puissant « attracteur » de molĂ©cules dâADN. Comme la tempĂ©rature fragilise les liaisons entre lâhydroxyapatite de lâos et les molĂ©cules dâADN, ces derniĂšres se retrouvent libres.
Le phosphate de sodium pĂ©nĂštre dans les pores de lâos et attire les molĂ©cules libres, qui se retrouvent en solution.
La progression en tempĂ©rature permet de concentrer dans le bain Ă 21 °C surtout lâADN du cervidĂ©, puis dans les bains Ă 60 °C et Ă 90 °C aussi lâADN humain. Une fois cette extraction faite, des amorces chimiques permettent de sĂ©lectionner les brins dâADN ancien humain, puis de les sĂ©quencer et de reconstituer le gĂ©nome par bio-informatique.
Cette derniĂšre partie de la procĂ©dure est-elle la mĂȘme que celle,
bien maĂźtrisĂ©e, quâon utilise dĂ©jĂ pour sĂ©quencer de lâADN contenu dans des Ă©chantillons dâos rĂ©duit en poudre ?
Exactement. Et mes collĂšgues palĂ©ogĂ©nĂ©ticiens disent que la qualitĂ© de lecture de lâADN issu des pores dâun objet en os se compare Ă celle quâon atteint dĂ©jĂ Ă partir dâĂ©chantillons palĂ©olithiques dâos rĂ©duits en poudre.
DĂšs lors, nous allons pouvoir Ă©tudier lâADN piĂ©gĂ© dans les centaines de milliers dâobjets issus des fouilles anciennes ?
HĂ©las non, ou alors, nous aurions une chance inouĂŻe, car les objets issus des fouilles anciennes ont Ă©tĂ© touchĂ©s des milliers de fois, et sont vraisemblablement ultracontaminĂ©s avec des ADN divers, Ă commencer par ceux des fouilleursâŠ
La mĂ©thode sâapplique donc surtout aux artefacts issus des fouilles actuelles ?
Oui, et son existence doit en changer les pratiques ! Sans obliger les fouilleurs Ă travailler Ă lâavenir en tenue de cosmonaute, le port de gants et la mise en sĂ©curitĂ© immĂ©diate sous sac Ă©tanche devraient, dans la plupart des cas, su re Ă sauver lâinformation gĂ©nĂ©tique. En plus, vous aurez remarquĂ© que la mĂ©thode nâest pas destructive : elle donne des informations supplĂ©mentaires, mais les objets restent Ă©tudiables autrement. Câest pourquoi nous pouvons espĂ©rer bientĂŽt beaucoup dâinformations inĂ©dites sur qui faisait quoi avec tel ou tel objet⊠Et puis, moins on recule dans le temps, plus il reste dâobjets poreux en matiĂšres organiques⊠Câest une Ă©norme mine dâinformations sur une pĂ©riode allant du PalĂ©olithique au NĂ©olithique à ⊠peut-ĂȘtre mĂȘme la pĂ©riode historique.
Aurons-nous aussi des informations sur les personnes assassinées ou leurs assassins ?
Dans le cadre de la police scientiïŹque ? Je ne sais pas. Nous avons dĂ©jĂ Ă©tĂ© approchĂ©s par des gens trĂšs intĂ©ressĂ©s par cette possibilitĂ©, mais nous nâavons pas dĂ©veloppĂ© notre mĂ©thode pour ça. n
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 7
M. Campos et al., en ligne arXiv:2303.09521, 2023.
PALĂOANTHROPOLOGIE
Propos recueillis par François Savatier
E. Essel et al., Nature, en ligne le 3 mai 2023.
© Université de Leyde
BIOLOGIE VĂGĂTALE
LES PLANTES NE SOUFFRENT PAS EN SILENCE
Quand elles manquent dâeau ou sont blessĂ©es, les plantes « crĂ©pitent » : les ultrasons quâelles produisent sont audibles Ă plusieurs mĂštres.
Contrairement aux idĂ©es reçues depuis lâAntiquitĂ©, de nombreuses observations montrent que les plantes sont loin dâĂȘtre passives par rapport Ă leur environnement. Une nouvelle dĂ©couverte renforce ce constat. Itzhak Khait, de lâuniversitĂ© de Tel-Aviv, en IsraĂ«l, et ses collĂšgues viennent dâobserver quâelles Ă©mettent des sons dĂ©tectables Ă distance â des sortes de clics trĂšs courts Ă des intervalles apparemment alĂ©atoires. En condition de stress (dĂ©shydratation ou tige coupĂ©e), les plantes produisent entre 30 et 50 clics par heure, alors quâelles sont presque silencieuses en conditions favorables. En outre, les chercheurs sont capables de distinguer les sons Ă©mis par di ïŹ Ă©rentes espĂšces et selon les caractĂ©ristiques du stress.
Itzhak Khait et ses collĂšgues ont surtout Ă©tudiĂ© des plants de tabac (Nicotiana tabacum) et de tomate (Solanum lycopersicum). Ils ont dâabord captĂ© pendant une heure les sons entre 20 et 150 kilohertz ( kHz ) en plaçant des microphones Ă 10 centimĂštres de la plante dans des petits caissons acoustiques, sans bruit de fond Certaines plantes nâavaient pas Ă©tĂ© arrosĂ©es depuis cinq jours, dâautres avaient eu la tige coupĂ©e, dâautres Ă©taient maintenues en bonne santĂ© Les biologistes ont dĂ©tectĂ© des sons dans le domaine des ultrasons, entre 20 et 100 kHz, inaudibles pour une oreille humaine â nous entendons jusquâĂ environ 16 kHz. Le volume est comparable Ă celui dâune conversation humaine.
GrĂące Ă un algorithme dâintelligence artiïŹcielle, ils identiïŹent les sons Ă©mis selon les espĂšces, le type et le niveau de stress quâelles subissent avec une prĂ©cision de 84 %.
Sans conclure sur lâorigine biophysique des sons Ă©mis, les chercheurs Ă©voquent une forte corrĂ©lation entre leur nombre et la transpiration de la plante par ses stomates, de petits oriïŹces prĂ©sents dans les feuilles chargĂ©s de rĂ©guler les Ă©changes gazeux entre la plante et lâatmosphĂšre De mĂȘme, ils supposent quâune partie de ces sons est due au phĂ©nomĂšne de cavitation (liĂ©e Ă des bulles dâair dans le systĂšme vasculaire oĂč circule la sĂšve), mais de futurs travaux devront le conïŹrmer Et si leur Ă©tude ne permet pas dâen dĂ©duire que toutes
3 Ă 5 mĂštres
LES CRĂPITEMENTS DES PLANTES SERAIENT PERCEPTIBLES SUR QUELQUES MĂTRES AVEC UN DISPOSITIF ADAPTĂ Ă LA FRĂQUENCE DâĂMISSION.
les plantes font du bruit, ils constatent que câest le cas pour le blĂ© (Triticum aestivum), le maĂŻs (Zea mays), le raisin (Vitis vinifera), un cactus (Mammillaria spinosissima) et un lamier (Lamium amplexicaule)
« Ce travail expĂ©rimental rigoureux a le mĂ©rite de soulever de nouvelles questions , constate Adelin Barbacci, chercheur Ă lâInrae : quelles sont les causes biologiques, les mĂ©canismes Ă lâorigine de ces sons ? Quelle est la signature spectrale de chaque plante ? Est-ce que les plantes voisines perçoivent ces sons ? Sont-elles capables de les analyser aussi ïŹnement que les algorithmes dâapprentissage profond utilisĂ©s ici ? Des animaux comme des rongeurs, des chauves-souris, des insectes les entendent-ils et Ă quoi leur servent ces informations ? » En attendant, les auteurs proposent que ces informations soient exploitĂ©es par les agriculteurs ou les horticulteurs pour Ă©valuer le besoin en eau des plantes n
Isabelle Bellin
8 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 ĂCHOS DES LABOS © UniversitĂ© de Tel-Aviv
Des micros sont installĂ©s autour dâun cactus pour enregistrer les sons Ă©mis par la plante.
I. Khait et al., Cell, 2023.
Les Vikings, les pieds dans lâeau
En 985, le Viking Erik le Rouge fonda une colonie au Groenland. Mais au XVe siĂšcle, celle-ci disparut soudainement. Les historiens avancent diverses explications : changement climatique, crise Ă©conomique, guerre⊠Marisa Borreggine, de lâuniversitĂ© Harvard, et son Ă©quipe proposent un nouveau facteur ayant aggravĂ© une situation dĂ©jĂ fragile. Une hausse locale du niveau de la mer de 3 mĂštres aurait inondĂ© les terres agricoles indispensables Ă la survie de ces populations.
PNAS, 17 avril 2023.
Recyclage de lâĂ©poxy
Le secteur Ă©olien fait face Ă une question importante : comment recycler les pales arrivĂ©es en ïŹn de vie dont les dĂ©chets totaliseront des millions de tonnes dâici Ă 2050 ? Ces pales sont constituĂ©es de rĂ©sine Ă©poxy, un matĂ©riau rĂ©putĂ© di cile Ă recycler. Or, en utilisant un catalyseur Ă base de ruthĂ©nium, lâĂ©quipe autour dâAlexander Ahrens, de lâuniversitĂ© dâAarhus, au Danemark, a rĂ©ussi Ă casser certaines liaisons carbone-oxygĂšne de la rĂ©sine. Reste Ă dĂ©velopper Ă grande Ă©chelle ce processus.
Nature, 26 avril 2023.
Les nombreux arbres hors des forĂȘts
La dĂ©forestation est une mauvaise nouvelle pour la lutte contre le rĂ©chau ement climatique. Pour aider Ă mieux protĂ©ger les forĂȘts, Florian Reiner, de lâuniversitĂ© de Copenhague, et ses collĂšgues ont recensĂ© tous les arbres du continent africain grĂące Ă la constellation de nanosatellites PlanetScope. Petite surprise : 29 % des arbres sont situĂ©s en dehors des zones forestiĂšres, dans des prairies ou sur des terres cultivĂ©es.
Nature Communications, 2 mai 2023.
MĂDECINE
DE LâAIR POLLUĂ AU CANCER
La responsabilitĂ© de la pollution de lâair dans la multiplication des cas de cancer du poumon chez des non-fumeurs est bien Ă©tablie. Cependant, le mĂ©canisme biologique qui la sous-tend nâĂ©tait pas encore mis au jour. La vision traditionnelle du cancer est que lâexposition Ă certaines molĂ©cules provoque des mutations qui sâaccumulent et conduisent Ă la formation dâune tumeur. Mais le mĂ©canisme mis en Ă©vidence ici par William Hill et ses collĂšgues, de lâinstitut Francis Crick, Ă Londres, diïŹĂšre de ce schĂ©ma.
Ici aussi, une premiĂšre Ă©tape implique des mutations dans les cellules Ă©pithĂ©liales des poumons . Mais ces mutations , seules , ne conduisent pas Ă une prolifĂ©ration incontrĂŽlĂ©e des cellules, mĂȘme quand elles touchent le gĂšne EGFR, impliquĂ© dans la croissance des cellules. Dans une deuxiĂšme Ă©tape, la pollution par des particules ïŹnes, dâun diamĂštre infĂ©rieur Ă 2,5 micromĂštres, ou PM2,5, crĂ©e une inïŹammation du tissu pulmonaire Celle-ci favorise alors la prolifĂ©ration des cellules porteuses de mutations Plus prĂ©cisĂ©ment, câest lâaction des macrophages du systĂšme immunitaire en rĂ©ponse Ă la prĂ©sence des particules ïŹnes qui
COMMENT LES PIEUVRES GOĂTENT
PAR LE TOUCHER
Le poulpe chasse grĂące Ă ses huit bras qui sâinfiltrent dans la moindre crevasse. Mais, comportement Ă©tonnant, aprĂšs avoir touchĂ© certaines proies, le cĂ©phalopode dĂ©cide de les rejeter. Nicholas Bellono, de lâuniversitĂ© Harvard, aux Ătats-Unis, et ses collĂšgues ont dĂ©couvert que les ventouses de la pieuvre sont tapissĂ©es de rĂ©cepteurs sensibles au goĂ»t.
Ces rĂ©cepteurs sâapparentent Ă des rĂ©cepteurs nicotiniques du systĂšme nerveux impliquĂ©s dans le contrĂŽle de la contraction des muscles Or, chez le poulpe, ces rĂ©cepteurs ont subi des changements structurels au cours de lâĂ©volution, leur confĂ©rant une fonction inĂ©dite de rĂ©cepteur sensoriel chimiotactile . Plus prĂ©cisĂ©ment, le domaine de liaison du ligand, la rĂ©gion du rĂ©cepteur Ă laquelle se lie la
est en cause Ces macrophages Ă©mettent un composĂ© , une interleukine notĂ©e IL 1 ÎČ , qui dĂ©clenche la multiplication de cellules porteuses dâune mutation sur EGFR.
Chez la souris, lâutilisation dâanticorps antiIL1ÎČ suïŹt Ă rĂ©duire la formation tumorale. En sâinspirant de ce rĂ©sultat, « on peut imaginer, en ciblant les personnes les plus Ă risque, des interventions nutritionnelles, puisquâil a Ă©tĂ© montrĂ© que la consommation de certains antioxydants diminuerait lâexpression de lâIL1ÎČ Â», suggĂšre Isabella Annesi-Maesano, de lâInserm. n
Noëlle Guillon
Les ventouses des bras des poulpes ont des récepteurs chimiotactiles qui leur permettent de goûter et sélectionner leurs proies.
molĂ©cule de signal qui lui correspond, a pris une forme qui lui permet de se lier Ă davantage de molĂ©cules non solubles dans lâeau, comme les rĂ©sidus graisseux laissĂ©s sur les fonds marins par des proies potentielles n
William Rowe-Pirra
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 9
ĂVOLUTION
DâaprĂšs Airparif, les particules ïŹnes PM2,5 proviennent pour moitiĂ© du secteur rĂ©sidentiel et pour un quart du transport routier.
W. Hill et al., Nature, 2023.
C. Allard et al., Nature, 2023 ; G. Kang et al., ibid.
© NadyGinzburg/Shutterstock
EN BREF
(en haut) ; © Anik Grearson (en bas)
P. 26 CLIMATOLOGIE
MĂTĂO EXTRĂME : LA JUSTE PART DU RĂCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
P. 37 ENVIRONNEMENT
ĂMISSIONS MONDIALES : UN BUDGET CARBONE DĂSĂQUILIBRĂ
P. 40 PHYSIQUE DE LâATMOSPHĂRE « ON SAIT ESTIMER LES ĂMISSIONS DâUNE VILLE AU MOIS PRĂS »
avec Thomas Lauvaux
LA NOUVELLE ĂRE DE LA CLIMATOLOGIE
Les climatologues maĂźtrisent aujourdâhui des mĂ©thodes qui les rendent capables Ă la fois de quantiïŹer la part du rĂ©chauffement climatique dans la survenue dâĂ©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes et de traquer les sources de gaz Ă effet de serre Ă lâĂ©chelle des territoires, en temps quasi rĂ©el.
24 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
Entretien
© sumberarto/Shutterstock
;
https://showyourstripes.info/ POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 25
© Ed Hawkins, université de Reading,
MĂTĂO EXTRĂME
La juste part du rĂ©chauïŹement climatique
AprÚs des années de tùtonnements, les climatologues déterminent désormais trÚs vite la part due au changement climatique dans les catastrophes naturelles.
LOIS PARSHLEY
26 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 CLIMATOLOGIE
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 27
© Miriam Martincic
LâESSENTIEL LâAUTRICE
> Juste aprĂšs la sĂ©cheresse doublĂ©e dâune canicule de la ïŹn 2022 en Argentine, un groupe de chercheurs a dĂ©terminĂ© la part de ce phĂ©nomĂšne mĂ©tĂ©orologique extrĂȘme attribuable au rĂ©chau ement climatique.
> La World Weather Attribution, qui a conduit cette analyse, est une alliance de chercheurs
créée pour mettre en Ćuvre les progrĂšs dâune nouvelle science : lâattribution climatique.
> Cette science est considĂ©rĂ©e aujourdâhui par le Giec comme capable de calculer de façon ïŹable les e ets mĂ©tĂ©orologiques du rĂ©chau ement climatique. Ses mĂ©thodes commencent Ă se di user largement.
LOIS PARSHLEY journaliste scientiïŹque indĂ©pendante
Pour beaucoup de Sud-AmĂ©ricains, lâĂ©tĂ© commence au dĂ©but du mois de dĂ©cembre : le soleil sâattardant, il devient temps dâorganiser des asados dans le jardin â câest-Ă -dire des grillades. Le 7 dĂ©cembre dernier, toutefois , ce nâĂ©tait guĂšre praticable , puisque la tempĂ©rature rĂ©gnant Ă la frontiĂšre entre la Bolivie et le Paraguay a dĂ©passĂ© les 45 °C, et, en Argentine, sâest approchĂ©e des 40 °C Comme, de plus, une sĂ©cheresse sĂ©vissait depuis trois ans, la chaleur a achevĂ© de brĂ»ler les immenses champs de blĂ© de cette partie du monde⊠Pendant que, pour aïŹronter la canicule, le gouvernement argentin limitait les exportations de blĂ© et invitait sa population Ă
Des avancĂ©es majeures rendent la science de lâa ribution mature ÂŁ
climatologie, visant Ă dĂ©terminer la part attribuable au changement climatique de ce type dâĂ©vĂ©nements
La WWA illustre la capacitĂ© croissante des chercheurs Ă quantiïŹer trĂšs vite le rĂŽle du changement climatique dans les phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes Les progrĂšs de la science de lâattribution climatique sont susceptibles dâavoir des implications dans nombre de domaines, du secteur de lâassurance aux nĂ©gociations internationales sur le ïŹnancement de lâadaptation au changement climatique.
Friederike Otto espĂšre que les analyses de lâalliance quâelle a cofondĂ©e montreront aux gouvernements pourquoi il est si vital de rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă eïŹet de serre Pour signaler que le rĂ©chauïŹement climatique aggrave un Ă©vĂ©nement particulier, et dans quelle mesure, lâalliance sâest donnĂ© pour principe de publier un rapport prĂ©sentant une rĂ©ponse claire avant que lâĂ©vĂ©nement en question ne soit oubliĂ© Par lĂ , elle souhaite informer les mĂ©dias, les urbanistes, la protection civile, les dĂ©cideurs et tous ceux que concerne la prĂ©paration du retour inĂ©luctable dâune catastrophe similaire ; et â ambition considĂ©rable ! â le faire pratiquement alors que le phĂ©nomĂšne est toujours en cours
Ce texte est une adaptation de lâarticle Blame Game, publiĂ© par ScientiïŹc American en juin 2023.
rester Ă la maison, plusieurs membres de la World Weather Attribution (WWA) se sont rĂ©unis par visioconfĂ©rence Cette organisation est une alliance de chercheurs rassemblĂ©e par le physicien Geert Jan van Oldenborgh (19612021) et par la climatologue Friederike Otto, pour analyser les Ă©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes ( câest- Ă - dire dâintensitĂ© et/ou de durĂ©e inhabituelles) du monde entier Cette activitĂ© que lâon nomme en anglais attribution science â « science de lâattribution climatique » en français â est une nouvelle branche de la
En 2021, moins dâune semaine aprĂšs lâinstallation dâun dĂŽme de chaleur au-dessus du nord-ouest des Ătats-Unis, la WWA a minutieusement analysĂ© le phĂ©nomĂšne Ă partir des enregistrements mĂ©tĂ©orologiques, et publiĂ© un rapport trĂšs complet Lâalliance avançait quâil semblait impossible que les tempĂ©ratures observĂ©es eussent existĂ© en lâabsence de rĂ©chauïŹement climatique anthropique, ajoutant quâelles se situaient « trĂšs en dehors du spectre observĂ© historiquement » Puis, lorsque au printemps dernier des pans entiers de lâInde et du Pakistan souïŹrirent dâune chaleur assez
28 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 CLIMATOLOGIE MĂTĂO EXTRĂME : LA JUSTE PART DU RĂCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
forte pour menacer la vie humaine, la WWA calcula que le changement climatique avait rendu les vagues de chaleur plus chaudes et plus probables dans cette partie du monde. Quand cette canicule fut suivie Ă la ïŹn de lâĂ©tĂ© dernier par des inondations si considĂ©rables quâelles recouvrirent dâeau prĂšs de 10 % de la surface du Pakistan, lâalliance estima que les eïŹets du changement climatique avaient pu augmenter les prĂ©cipitations de 50 %.
De telles estimations sont une nouveautĂ© Dans les annĂ©es 2010, de nombreux climatologues hĂ©sitaient encore Ă aïŹrmer que le rĂ©chauffement climatique contribuait Ă tel ou tel Ă©vĂ©nement Ainsi, tant la soliditĂ© avec laquelle on sait faire aujourdâhui la part du rĂ©chauïŹement climatique dans les phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes que la vitesse avec laquelle on la dĂ©termine sont des progrĂšs considĂ©rables. « Le niveau de compĂ©tence a radicalement changĂ© », se rĂ©jouit Friederike Otto depuis son bureau de lâuniversitĂ© dâOxford, oĂč la climatologue enseigne sa discipline.
De fait, en 2014 encore, attribuer tout ou partie dâun phĂ©nomĂšne mĂ©tĂ©orologique au changement climatique impliquait un lent et diïŹcile chemin : il fallait parfois plus dâun an pour quâun article sur lâattribution climatique passe le cap de lâexamen par les pairs. Câest bien pourquoi , trĂšs tĂŽt , Friederike Otto a amenĂ© la WWA Ă renoncer Ă la publication scientiïŹque pour se concentrer sur la rĂ©alisation eïŹcace dâanalyses approfondies, rapidement suivies par la communication au public dâune synthĂšse des rĂ©sultats. Une idĂ©e raisonnable, puisque dans son dernier rapport publiĂ© en 2021, le Groupe dâexperts intergouvernemental sur lâĂ©volution du climat (Giec) mentionne que des « avancĂ©es majeures en science de lâattribution » la rendent mature et solide Or en 2013 encore, le mĂȘme groupe dâexperts dĂ©clarait au contraire que cette science nâĂ©tait pas encore « adaptĂ©e Ă lâobjectif visĂ© »
LâANNĂE OĂ TOUT A COMMENCĂ
2004 est importante pour la science de lâattribution climatique , puisque câest cette annĂ©e-lĂ â quelque dix-huit mois aprĂšs lâĂ©vĂ©nement â que fut publiĂ©e lâanalyse dâun des premiers cas ïŹagrants de phĂ©nomĂšne mĂ©tĂ©orologique oĂč le changement climatique joua un rĂŽle : la vague de chaleur europĂ©enne dâaoĂ»t 2003. La canicule entraĂźna des rĂ©coltes mĂ©diocres, une fonte de 10 % de la masse des glaciers alpins et plus de 30 000 morts prĂ©maturĂ©es Ă travers lâEurope , dont environ 15 000 en France Peter Stott, lâauteur principal de lâarticle, dirige le Centre Hadley pour la recherche et la prĂ©vision climatique , en Grande - Bretagne . Il suggĂ©rait que la part anthropique de la vague de chaleur avait au moins doublĂ© son ampleur Ă lâĂ©poque ,
LES ACTIVITĂS HUMAINES AGGRAVENT LA MĂTĂO
Depuis 2004, les chercheurs ont rĂ©alisĂ© des centaines dâĂ©tudes dâattribution climatique. Dans lâensemble, 71 % de ces travaux montrent que le changement climatique a aggravĂ© les phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques dâintensitĂ© et/ou de durĂ©es inhabituelles (points rouges) ; il nâa rendu que 9 % des phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques moins graves ou moins frĂ©quents (points bleus) Le rĂ©chau ement climatique a aussi aggravĂ© les canicules dans 93 % des cas, la sĂ©cheresse dans 69 % des cas et la pluie ou les inondations dans 56 % des cas.
Ci-dessous, les Ă©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques sont regroupĂ©s par type et chaque point reprĂ©sente une Ă©tude. Celles qui furent rĂ©alisĂ©es trĂšs vite â les « Ă©valuations rapides » â sont hachurĂ©es. Les dates donnent les annĂ©es de publication. Ces donnĂ©es relatives Ă 431 Ă©tudes allant jusquâen mai 2022 proviennent de Carbon Brief, un site web basĂ© au Royaume-Uni consacrĂ© Ă lâactivitĂ© climatique.
RĂSULTATS
Plus grave ou plus probable Pas dâe et climatique perceptible DonnĂ©es insu isantes ou non concluantes Moins grave ou probable
2004 (Date de publication des résultats)
Chaleur
Pluies et inondations
Sécheresse
Froid, neige et glace
TempĂȘtes Incendies
Les événements apparaissant moins de 10 fois dans la base de données de Carbon Brief, tels que le blanchiment de coraux ou des inondations, sont omis.
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 29 © Voilà : ; source : R. Pidcock et R. McSweeney, Mapped: How climate change affects extreme weather around the world, Carbon Brief, 2022
2022 2018 2014
E ets océaniques
explique Stephanie Herring, climatologue Ă la NOAA , lâAgence amĂ©ricaine dâobservation ocĂ©anique et atmosphĂ©rique, cet aspect de la question semblait un « dĂ©tail », et ne prĂ©occupait guĂšre les physiciens de lâatmosphĂšre et autres spĂ©cialistes des probabilitĂ©s dâĂ©vĂ©nements mĂ©tĂ©orologiques Lorsque Stephanie Herring sâest mise Ă prĂ©parer pour la SociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de mĂ©tĂ©orologie un rapport sur les Ă©vĂ©nements extrĂȘmes, « personne ne sâattendait Ă tant dâintĂ©rĂȘt dans le public »
En octobre 2012, la sensibilitĂ© publique sâaccrut encore lorsque lâouragan Sandy frappa New York et le New Jersey. Comment une telle tempĂȘte avait- elle pu frapper aussi loin au nord ? PubliĂ©es plusieurs mois aprĂšs Sandy, les analyses montrĂšrent quâen dĂ©but dâannĂ©e, une quantitĂ© excessive de banquise avait fondu crĂ©ant en Arctique de vastes Ă©tendues de mer libre, capables dâabsorber la chaleur du soleil LâĂ©nergie absorbĂ©e avait sans doute contribuĂ© Ă la fureur de Sandy, mais cette possibilitĂ© ne fut pas prĂ©sentĂ©e comme une thĂ©orie plausible. Les chercheurs tendent Ă ĂȘtre prudents, le plus prudents possible, ce qui les pousse Ă sous-estimer les phĂ©nomĂšnes climatiques, commente Kevin Trenberth , un chercheur Ă©mĂ©rite au Centre national amĂ©ricain de recherche atmosphĂ©rique. En 2012, ils rĂ©pugnaient encore Ă envisager sĂ©rieusement un impact du changement climatique sur telle ou telle tempĂȘte.
Dans les annĂ©es qui suivirent, la mise en Ă©vidence de lâimpact du rĂ©chauïŹement climatique proïŹta de progrĂšs techniques Ainsi, alors quâau dĂ©but des annĂ©es 2000, peu dâorganismes de recherche disposaient des gros calculateurs nĂ©cessaires au fonctionnement des simulations climatiques extrĂȘmement gourmandes en donnĂ©es, lâinformatique dans les nuages, câest-Ă dire lâemploi de serveurs distants pour stocker des masses de donnĂ©es pendant le calcul, changea la donne Elle rendit les chercheurs capables de faire exĂ©cuter des calculs Ă partir de leurs ordinateurs portables Il devint ainsi possible de combiner des simulations et de les faire tourner plusieurs fois, ce qui accroissait la conïŹance dans les rĂ©sultats La prĂ©cision et la rĂ©solution spatiale des modĂšles sâĂ©taient aussi beaucoup amĂ©liorĂ©es, ce qui rendait possible lâĂ©tude de lieux spĂ©ciïŹques. Dans le cours de leurs travaux, les chercheurs ont dĂ©veloppĂ© deux mĂ©thodes dâattribution de phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques au changement climatique. La premiĂšre, lâ« attribution probabiliste dâĂ©vĂ©nements », vise Ă estimer dans quelle mesure les activitĂ©s humaines contribuent Ă la probabilitĂ© quâun certain type dâĂ©vĂ©nement se produise, par exemple une vague de chaleur Les chercheurs y comparent les prĂ©dictions des modĂšles de dynamiques mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes avec ou sans climat plus chaud, ce qui met en Ă©vidence lâinïŹuence
DAVANTAGE DE CHALEUR, DE PLUIE, MOINS DE SOLEIL
Neuf Ă©tudes de cas dĂ©taillĂ©es dĂ©montrent que le changement climatique dâorigine anthropique a des e ets mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes, quâil sâagisse par exemple des rĂ©centes
prĂ©cipitations intenses en Californie, de la sĂ©cheresse persistante en Iran ou de la diminution de lâensoleillement sur le plateau tibĂ©tain, qui y rĂ©duit la croissance vĂ©gĂ©tative. Les rĂ©sultats
1,5 fois plus probable Ă cause de lâinfluence humaine
Pluies excessives (GB)
Précipitations records (Chine du Nord)
RĂ©duction de lâensoleillement (Plateau tibĂ©tain)
Incendies (Afrique du Sud)
Sécheresse persistante (Iran)
Vague de chaleur record (Corée du Sud)
Températures élevées et faibles précipitations (Californie et Nevada)
Record de chaleur (Asie du Sud-Est)
Vague de chaleur marine (Pacifique du Nord-Ouest)
Moins probable Plus probable
LâArgentine a Ă©tĂ© touchĂ©e par dâimportants feux de forĂȘts en 2022 (Ă gauche, dans la province de Corrientes), liĂ©s Ă des tempĂ©ratures inhabituelles (approchant 40 °C en dĂ©cembre), survenant aprĂšs trois ans de sĂ©cheresse. Le risque dâincendies saisonniers en Australie (Ă droite, Sydney dans la fumĂ©e en 2019) serait 9 fois plus grand Ă cause du rĂ©chauffement climatique, selon la WWA.
publiĂ©s en 2021 et 2022 dans le Bulletin de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de mĂ©tĂ©orologie quantiïŹent lâinïŹuence de lâactivitĂ© humaine sur les probabilitĂ©s des phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes.
La canicule a engendrĂ© des tempĂ©ratures ocĂ©aniques records, entraĂźnant des e lorescences dâalgues toxiques autour du Japon, lesquelles ont endommagĂ© gravement les Ă©cosystĂšmes marins du pays. Lâinfluence humaine a rendu cette canicule 43 fois plus probable.
43 Intervalle de confiance de 90 Ă 95 %
30 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 CLIMATOLOGIE MĂTĂO EXTRĂME : LA JUSTE PART DU RĂCHAUFFEMENT CLIMATIQUE
PHĂNOMĂNES MĂTĂOROLOGIQUES EXTRĂMES
1,6 1,7 1,9 2,2 4 4,1 11
© Voilà : ; source : Explaining extreme events of 2021 and 2022 from a climate perspective, Bull. Am. Meteor. Soc. Spec. Coll., 2022
de certains facteurs, comme lâaugmentation des Ă©missions de gaz Ă eïŹet de serre, sur la probabilitĂ© dâun phĂ©nomĂšne ( lire lâencadrĂ© page  34 ). Dans le premier rapport quâelle publia, la WWA comparait par exemple les tempĂ©ratures dans cinq villes de France lors de la vague de chaleur en 2015 avec les Ă©tĂ©s du dĂ©but des annĂ©es 1900, mettant en Ă©vidence que le rĂ©chauïŹement climatique avait quadruplĂ© les chances dâoccurrence dâune vague de chaleur La deuxiĂšme mĂ©thode, « lâapproche narrative », consiste Ă poser puis Ă rĂ©pondre Ă des questions concrĂštes Ă propos de tel ou tel Ă©vĂ©nement mĂ©tĂ©orologique Par exemple : le changement climatique a - t- il augmentĂ© les prĂ©cipitations de telle tempĂȘte ?
Ă la WWA , on compare lâapproche narrative Ă une sorte dâ« autopsie de lâĂ©vĂ©nement », qui met en Ă©vidence les Ă©volutions de lâatmosphĂšre, par exemple les changements de taux de vapeur dâeau en un lieu et un moment donnĂ©s . Les scientifiques pratiquant lâune ou lâautre de ces mĂ©thodes ont peu Ă peu pris conscience de leur complĂ©mentaritĂ©. « Chacune dâelles apporte des informations importantes sur les risques associĂ©s au rĂ©chauïŹement climatique », souligne Elisabeth Lloyd, membre de lâAcadĂ©mie amĂ©ricaine des arts et des sciences Tandis que lâapproche narrative indique aux dĂ©cideurs politiques si les routes et les ponts rĂ©sisteront ou pas Ă des prĂ©cipitations intenses, lâapproche probabiliste aide la protection civile Ă estimer Ă quelle frĂ©quence les tempĂȘtes les obligeront Ă interdire lâaccĂšs Ă ces routes et Ă ces ponts
En 2017, la science de lâattribution climatique progressa encore, aprĂšs que lâouragan Harvey eut sĂ©journĂ© des jours durant dans la rĂ©gion de Houston , dĂ©versant plus de 1 500 millimĂštres dâeau en certains lieux, ce qui constituait un record jamais atteint ! Dans un article de 2018, Kevin Trenberth souligna
que lâĂ©vaporation supĂ©rieure Ă la normale des eaux trĂšs chaudes du golfe du Mexique avait conduit Ă ces prĂ©cipitations inouĂŻes Friederike Otto calcula de son cĂŽtĂ© que le rĂ©chauïŹement climatique avait ajoutĂ© quelque 15 % Ă ces prĂ©cipitations Kevin Trenberth tira de ces rĂ©sultats la conclusion que dans les zones subissant des ouragans, les autoritĂ©s devraient sâadapter Ă des inondations de plus en plus importantes en amĂ©liorant les voies dâĂ©vacuation , les normes de construction et la conception des rĂ©seaux Ă©lectriques
LE DĂFI ARGENTIN
Cette position suscita des rĂ©actions critiques : les climatologues devraient se cantonner Ă faire de la recherche et sâabstenir de parler des implications de leurs rĂ©sultats Un point de vue que Friederike Otto, Ă qui on a dĂ©jĂ reprochĂ© dâĂȘtre trop politique, rejette : « Les chercheurs neutres nâexistent pas : les questions que nous nous posons dĂ©coulent de nos valeurs, sont dĂ©terminĂ©es par ceux qui nous ïŹnancent et par lĂ oĂč nous vivons Câest en rendant les choses transparentes que lâon fait de la bonne science , et pas en faisant comme si rien ne se passait. »
Lors de la crĂ©ation de la WWA en 2014, lâalliance nâĂ©crivait que quelques rapports
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 31 ©
baismartin/Shutterstock (à gauche) ; © M. W. Hunt/Shutterstock (à droite)
Lâapproche narrative est une sorte dâautopsie de lâĂ©vĂ©nement mĂ©tĂ©o ÂŁ
THOMAS LAUVAUX
est titulaire de la chaire de professeur junior CASAL (Carbon Across Scales And Landscapes), de lâuniversitĂ© de Reims-ChampagneArdenne. Il a dĂ©veloppĂ© des modĂšles atmosphĂ©riques dits dâ« inversion », qui, Ă partir des Ă©quations de la physique des ïŹuides et des mesures de composĂ©s atmosphĂ©riques, relient les sources dâĂ©mission de gaz Ă e et de serre aux quantitĂ©s de ces gaz dans lâatmosphĂšre.
On sait estimer les Ă©missions dâune ville au mois prĂšs
La plupart des plans de lutte contre le rĂ©chauffement climatique Ă©tablissent des objectifs de rĂ©duction des Ă©missions de gaz Ă effet de serre. ConnaĂźtre lâefïŹcacitĂ© de ces plans passe par la mesure des rĂ©ductions effectivement rĂ©alisĂ©es. Or lâĂ©valuation des Ă©missions rĂ©elles reste encore entachĂ©e dâimportantes incertitudes. De nouvelles mĂ©thodes pourraient cependant changer la donne.
40 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 PHYSIQUE DE LâATMOSPHĂRE
© Julien Debant, LâHebdo du Vendredi
DâoĂč viennent les informations sur les Ă©missions de gaz Ă effet de serre ?
Les informations les plus ïŹables aujourdâhui viennent des statistiques publiques nationales. La France, par exemple, tient le compte prĂ©cis de ses importations et exportations. Dans ces relevĂ©s figurent les millions de tonnes de pĂ©trole, de gaz, de charbon que lâon importe. Nous disposons de statistiques renseignant tous les types dâactivitĂ©s, du point de vue de lâĂ©nergie Le bilan carbone des achats nationaux de gaz ou de pĂ©trole, a priori trĂšs prĂ©cis (on sait suivre les stocks de pĂ©trole depuis lâespace) doit ĂȘtre corrigĂ© en faisant des approximations sur les fuites du systĂšme logistique Les Ă©nergies renouvelables importĂ©es compliquent un peu les choses Si la France achĂšte de lâĂ©lectricitĂ© aux Pays-Bas, par exemple, cette derniĂšre peut ĂȘtre issue de centrales solaires ou Ă gaz⊠La part de biocarburant, la nature de ces biocarburants, pas toujours connues prĂ©cisĂ©ment, induisent dâautres incertitudes, car il est diïŹcile dâestimer la quantitĂ© de CO2 Ă©mise pour un litre consommĂ© LâĂ©valuation des Ă©missions liĂ©es aux systĂšmes de chauïŹage est, elle aussi, dĂ©pendante de la ïŹabilitĂ© des donnĂ©es sur le rendement des chaudiĂšres ou des convertisseurs dâĂ©nergie Sâagissant des biens, sâil est possible de calculer le bilan carbone de ce que nous produisons et exportons, câest beaucoup plus alĂ©atoire pour celui des marchandises importĂ©es Finalement, les marges dâerreur sont donc Ă©levĂ©es. NĂ©anmoins, dans les pays dĂ©veloppĂ©s, le bilan carbone national peut ĂȘtre estimĂ© avec quelques pourcents dâerreur â entre 3 et 5 % pour la France Mais dans certains pays, la barre dâerreur atteint 20, voire 30 %.
Si les bilans carbone nationaux sont estimĂ©s avec quelques pourcents dâerreur, nâest-ce pas un problĂšme pour le suivi des politiques de rĂ©duction des Ă©missions ?
En eïŹet La mise en application des stratĂ©gies nationales de rĂ©duction des Ă©missions de gaz Ă eïŹet de serre se traduit actuellement par des diminutions de quelques pourcents par an. Si vous avez une barre dâerreur de 30 %, vous ĂȘtes incapable de savoir si vous ĂȘtes sur une dynamique de dĂ©croissance ou en croissance Pour lâĂ©valuation des politiques publiques , câest terrible MĂȘme une erreur de 3 %, pour la France, signiïŹe quâil faut attendre au moins deux ou trois ans avant de confirmer une dĂ©croissance ou une croissance des Ă©missions Cette annĂ©e, notre pays a annoncĂ© â 2,5 % dâĂ©missions de CO2 en 2022 par rapport Ă Â 2021. Câest crĂ©dible : dans le contexte de la guerre en Ukraine, dâimportants eïŹorts de rĂ©duction des consommations dâĂ©nergie fossile ont Ă©tĂ© faits âet les Ă©nergies renouvelables ont pu aussi contribuer Ă cette baisse. Mais en rĂ©alitĂ©, ce pourcentage est Ă©quivalent Ă la marge dâerreur du bilan carbone national. Cette diïŹcultĂ© Ă estimer de maniĂšre ïŹable les eïŹets de politiques climatiques est manifeste au niveau national, et sâaccentue encore Ă plus petite Ă©chelle, car il est trĂšs compliquĂ© dâattribuer les Ă©missions Ă un territoire donnĂ©
Quelles sont les difïŹcultĂ©s Ă cette petite Ă©chelle ?
Prenons lâexemple des Ă©missions du traïŹc automobile On peut sâappuyer sur les chiïŹres dâune station-service. On sait que les voitures sont venues, elles ont consommĂ© tant de litres dâessence dans la rĂ©gion, mais on ne sait pas oĂč
Entre 2019 et 2020, lâinstrument Tropomi, Ă bord du satellite Sentinel-5P, a rendu possible la mesure des fuites de mĂ©thane les plus importantes du globe. Celles-ci se situent surtout Ă proximitĂ© des sites dâextraction et de transport de gaz (ci-dessous, Ă droite : fuite en Iraq, en haut, et en Russie, en bas).
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 41
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Principaux gazoducs Débit de fuite : 10 tonnes/h 500 tonnes/h
Sept capteurs de prĂ©cision, disposĂ©s dans lâaxe des vents dominants, mesurent la quantitĂ© de CO2 prĂ©sent dans lâatmosphĂšre de la mĂ©tropole parisienne. DâaprĂšs une campagne de mesures effectuĂ©e entre 2016 et 2021, le taux de CO2 varie entre 390 et 450 ppm.
elles sont allĂ©es ensuite Certaines stationsservice sont des stations de passage, dâautres vont alimenter des vĂ©hicules qui brĂ»leront le carburant localement. Autre exemple : Ă qui attribuer les Ă©missions de la centrale de SaintAvold (en Moselle), centrale Ă charbon sollicitĂ©e pour compenser la perte de production du parc nuclĂ©aire ? Au territoire environnant ? Ă lâAllemagne, ou au Luxembourg, connectĂ©s au mĂȘme rĂ©seau ? Ce sont des agences comme Airparif, Atmo Occitanie, Atmo Grand Est, le Citepa, qui se chargent de rĂ©colter des donnĂ©es Mais lâexercice est toujours compliquĂ© Si je reprends lâexemple de la route, dans un territoire donnĂ©, il est possible dâutiliser des dispositifs capables de compter le nombre de voitures et camions sur une chaussĂ©e Mais cela ne dira pas quel carburant est utilisĂ©, ni le poids du vĂ©hicule . Dans de nombreuses zones rurales, on ne peut pas se reposer sur ces dispositifs. On utilise alors des estimations de frĂ©quentation, parfois basĂ©es sur des Ă©tudes trĂšs anciennes. Les barres dâerreur deviennent vraiment problĂ©matiques
Pourquoi est-il nĂ©cessaire dâĂ©valuer rĂ©guliĂšrement les Ă©missions de gaz Ă effet de serre Ă lâĂ©chelle territoriale ?
Comme lâa dit un collĂšgue, « on ne commence pas un rĂ©gime sans monter sur la balance ». On ne peut pas mettre en place une politique climatique eïŹcace, optimisĂ©e Ă©conomiquement, si on ne dispose pas dâune estimation rĂ©cente et ïŹable des Ă©missions de carbone dans chaque secteur des activitĂ©s humaines sur un territoire donnĂ© Nâoublions pas que les rĂ©gions sont en charge de concevoir des plans climat, air, Ă©nergie, territoriaux (PCAET). Mis en place au niveau rĂ©gional, ceux-ci doivent ĂȘtre cohĂ©rents pour, in ïŹne, correspondre Ă lâobjectif de lâĂtat français en matiĂšre de rĂ©duction des
Ă©missions de gaz Ă eïŹet de serre, pour 2030 et 2050. Ces plans doivent ĂȘtre faits pour chaque secteur dâactivitĂ©, avec des Ă©chĂ©ances, des niveaux dâĂ©mission Ă atteindre⊠En pratique, dans un territoire trĂšs industrialisĂ©, les eïŹorts vont a priori sâintĂ©resser aux sites industriels. Ailleurs, les cibles seront le rĂ©sidentiel, les transports⊠Mais outre que les incertitudes sur les bilans sont trĂšs grandes, les derniers inventaires disponibles, actuellement, Ă lâĂ©chelle des villes et des rĂ©gions, datent de 2019. Ils ont toujours trois ou quatre ans de retard sur lâannĂ©e en cours â câest le temps nĂ©cessaire pour collecter les donnĂ©es et les traiter statistiquement. Imaginezvous concevoir, par exemple, le plan climat de Paris, sur la base dâune situation prĂ©-Covid, alors que la mobilitĂ©, les usages des entreprises ont Ă©voluĂ© en profondeur Câest paradoxal : on demande aux dĂ©cideurs de prĂ©parer un futur qui attĂ©nuera le rĂ©chauïŹement climatique et ses eïŹets, alors quâen rĂ©alitĂ© on maĂźtrise mal lâĂ©valuation, au prĂ©sent, des Ă©missions de gaz Ă lâorigine du rĂ©chauïŹement.
La mesure directe du CO2 ou du mĂ©thane dans lâatmosphĂšre est-elle la solution pour connaĂźtre les contributions des divers types dâactivitĂ©, dans chaque territoire ?
Non. Les mesures atmosphĂ©riques, seules, ne peuvent suïŹre Ă apporter une solution au problĂšme, car elles sont compliquĂ©es Ă interprĂ©ter Quand on installe des capteurs au sol et au - dessus dâune ville ( avec des ballonssondes), comme jâai pu le faire Ă Paris, Ă Reims, aux Ătats - Unis et ailleurs , les instruments relĂšvent des concentrations de COâ. Ces relevĂ©s produisent une information ïŹable. Le problĂšme, câest que les concentrations obtenues sont le rĂ©sultat de phĂ©nomĂšnes trĂšs divers : les arbres qui respirent et qui absorbent le carbone, les voitures qui passent Ă cĂŽtĂ©, la cheminĂ©e au-dessus du toit Et on ne sait pas vraiment ce quâon mesure On va donc mener une analyse atmosphĂ©rique ïŹne, utiliser des modĂšles et faire une attribution des sources les plus probables. Chaque donnĂ©e locale est donc aïŹectĂ©e de marges dâerreur importantes Le « bon » systĂšme dâĂ©valuation des bilans carbone territoriaux sâappuiera sur des inventaires de dĂ©part â de la meilleure qualitĂ© possible â qui seront recoupĂ©s par de lâinformation atmosphĂ©rique. On peut imaginer un modĂšle type smart city (« ville intelligente »), collectant au quotidien des donnĂ©es de traïŹc et de consommation Ă©nergĂ©tique, notamment Ă partir de telles informations, on est capable de calculer le bilan carbone thĂ©orique de la ville, et le bilan ajustĂ© en comparant le rĂ©sultat avec la quantitĂ© de CO2 eïŹectivement mesurĂ©e dans lâatmosphĂšre. Dâune certaine maniĂšre, lâatmosphĂšre fait ainsi ïŹgure de rĂ©fĂ©rence pour contraindre les mĂ©thodes dâinventaires.
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G. Albora, Aerolab, université de Reims
PHYSIQUE DE LâATMOSPHĂRE « ON SAIT ESTIMER LES ĂMISSIONS DâUNE VILLE AU MOIS PRĂS »
Comment passe-t-on dâune mesure de CO2 dans lâatmosphĂšre Ă lâestimation de la production de CO2 propre Ă un territoire donnĂ© ?
Prenons lâexemple de Paris. Techniquement, il faut commencer par isoler la capitale dans les donnĂ©es atmosphĂ©riques recueillies. Pour cela, on dispose en pĂ©riphĂ©rie de la ville de capteurs, au sol , donnant les concentrations de CO â gĂ©nĂ©rales de la rĂ©gion, et de capteurs dans la ville et en sortie de celle-ci. Il est ainsi possible de suivre, Ă mesure que la masse dâair va voler au-dessus de Paris, lâaccumulation du COâ spĂ©ciïŹque Ă la ville En choisissant judicieusement nos points de rĂ©fĂ©rence, nous Ă©tablissons un gradient, liĂ© au mouvement de la masse dâair
Le taux de CO2 ainsi calculĂ© nâest pas exempt dâincertitudes La reprĂ©sentation du vent, dans les modĂšles atmosphĂ©riques, est loin dâĂȘtre parfaite La diïŹusion, la turbulence, la convection, les nuages, tout ça est trĂšs compliquĂ© Les modĂšles sont susceptibles dâĂ©chouer Ă simuler les conditions rĂ©elles Nous utilisons donc, aussi, des rĂ©seaux de capteurs atmosphĂ©riques, avec des lĂąchers de ballons, mais Ă©galement des mesures par Lidar (light detection and ranging) de la vitesse du vent ou de la hauteur de mĂ©lange de la couche atmosphĂ©rique. En ajoutant des mesures mĂ©tĂ©orologiques, nous pouvons forcer nos modĂšles de transport atmosphĂ©rique Ă suivre les donnĂ©es â ce nâest plus de la modĂ©lisation pure, on oblige les Ă©quations de Navier-Stokes, dĂ©crivant les Ă©coulements des ïŹuides, Ă restituer les donnĂ©es recueillies au-dessus de la ville Une fois le modĂšle ainsi optimisĂ© , nous attribuons les sources de CO2 en faisant littĂ©ralement tourner le modĂšle en marche avant et en marche arriĂšre : câest ce quâon appelle « lâinversion », qui consiste Ă remonter le vent pour identiïŹer la source dâune concentration de CO2 donnĂ©e On donne ainsi une probabilitĂ© quâune mesure soit liĂ©e Ă lâincinĂ©rateur dâordures⊠avec un certain degrĂ© de conïŹance La grande qualitĂ© de lâinversion, câest de trĂšs bien contraindre le total de CO2 Ă©mis Elle nâest pas prĂ©cise, par contre, pour lâattribution spatiale des sources â au contraire des inventaires Câest donc la combinaison des deux mĂ©thodes qui fait la force du systĂšme. Et ainsi, Ă lâĂ©chelle dâun mois, ou dâune semaine, il est possible de calculer le total des Ă©missions du territoire Ă 5 % prĂšs
Les mesures atmosphĂ©riques sont-elles dĂ©jĂ utilisĂ©es pour Ă©tablir les bilans carbone ofïŹciels ? Je pense sincĂšrement que la technologie est prĂȘte Ă ĂȘtre utilisĂ©e par les dĂ©cideurs publics. Des discussions sont en cours, notamment avec la Ville de Paris, avec la Ville de Reims. Je travaille avec Origins earth, une start-up qui exploite les algorithmes que nous avons dĂ©veloppĂ©s dans nos travaux de recherche Cela reste une technologie chĂšre. Un capteur de qualitĂ©
coĂ»te au minimum 100 000 euros Ă Paris, on en a dĂ©ployĂ© dix, plus vingt autres un peu moins performants Pour une ville, câest un investissement Ă plusieurs millions pour avoir un systĂšme de suivi des Ă©missions Or un bilan carbone, sur inventaire, coĂ»te entre 30 000 et 50 000 euros : la comparaison est sans appel Ă lâheure actuelle, la mĂ©thode standard acceptĂ©e par lâAdeme
BIBLIOGRAPHIE
T. Lauvaux et al., Global assessment of oil and gas methane ultra-emitters, Science, 2022.
J. Lian, et al, Can we use atmospheric CO2 measurements to verify emission trends reported by cities ? Lessons from a six-year atmospheric inversion over Paris, EGUsphere [preprint], 2023.
comme par le Giec reste lâinventaire Mais il me semble indispensable de passer au stade dâaprĂšs. Nous savons quâavec les inventaires seuls, les dĂ©cideurs publics nâont pas dâinformation Ă jour, et elle se rĂ©vĂšle fausse ou imprĂ©cise Comment une mairie peut-elle dĂ©cider dâun plan sans ĂȘtre capable dâĂ©valuer si les eïŹets seront au rendezvous ? Les plans climat relĂšvent de lâintention, mais le travail de chiïŹrage reste Ă faire
Vous avez utilisĂ© des mesures spatiales pour suivre les Ă©missions de mĂ©thane Ă lâĂ©chelle globale. Quel bilan en tirez-vous ?
Les dĂ©tections que nous avons menĂ©es par satellite ont notamment montrĂ© que le secteur pĂ©trolier et gazier Ă©mettait de trĂšs grandes quantitĂ©s de mĂ©thane en raison des fuites sur les sites dâextraction et le long des rĂ©seaux de distribution On sait que certains pays producteurs accepteront diïŹcilement les rĂ©gulations â que lâEurope semble vouloir renforcer Jusquâici, lâextraction du gaz Ă©tait peu chĂšre En perdre 3, 4 ou 5 % Ă©tait toujours moins coĂ»teux que de rĂ©parer les fuites Ce nâest plus forcĂ©ment vrai Ă prĂ©sent que son prix est Ă©levĂ© sur le marchĂ© mondial Par ailleurs, les investisseurs tendent Ă privilĂ©gier davantage les producteurs dâĂ©nergie les plus « verts » Les marchĂ©s ïŹnanciers tiennent compte dĂ©sormais dâindices qui donnent du poids Ă la quantitĂ© de fuites â que lâon sait Ă prĂ©sent objectiver. Les premiers utilisateurs des modĂšles de dĂ©tection des fuites de mĂ©thane depuis lâespace ont Ă©tĂ© des acteurs ïŹnanciers. Je pense que la transition Ă©nergĂ©tique â quâil sâagisse de surveiller les niveaux dâĂ©mission ou la rĂ©alitĂ© des projets de compensation carbone sur le terrain â a besoin dĂ©sormais de pouvoir compter non seulement sur des instruments de mesure performants â ils sont lĂ â, mais aussi sur des standards instaurant des protocoles clairs, Ă mĂȘme de diffuser largement et de maniĂšre robuste les modĂšles issus de la recherche n Propos recueillis par François Lassagne
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Lâinformation fournie par les inventaires de CO2 nâest pas Ă jour ÂŁ
LâESSENTIEL
> à partir du XVIIIe siÚcle en France, plusieurs naturalistes ont théorisé et rationalisé la domestication.
> EnthousiasmĂ©s par les espĂšces dâanimaux et de plantes dĂ©couvertes lors des grandes explorations, ils voyaient dans leur acclimatation en France
la piste dâune nouvelle ressource alimentaire.
> Leur approche utilitariste a abouti Ă une augmentation drastique de la diversitĂ© des espĂšces domestiquĂ©es et Ă lâapparition des races et des variĂ©tĂ©s.
LES AUTRICES
CĂCILE CALLOU archĂ©ozoologue, maĂźtresse de confĂ©rences au MusĂ©um national dâhistoire naturelle, Ă Paris
CLĂMENCE PAGNOUX
archĂ©obotaniste, maĂźtresse de confĂ©rences au MusĂ©um national dâhistoire naturelle, Ă Paris
Le grand bond utilitariste
Si la naissance de lâĂ©levage et de lâagriculture remonte Ă 15 000 ans, la domestication ne sâest rĂ©ellement intensiïŹĂ©e quâil y a 300 ans.
Charolaise , limousine , blonde dâAquitaine⊠Actuellement, le patrimoine français compte onze races bovines Ă viande selon la fĂ©dĂ©ration Races de France, qui rassemble les associations dâĂ©leveurs Certes, grĂące Ă des programmes de conservation mis en place Ă partir de 1976, une quinzaine dâautres variĂ©tĂ©s locales persistent, comme la bretonne pie noir, mais leurs eïŹectifs restent trĂšs faibles Pourtant, au XIXe siĂšcle, la situation Ă©tait tout autre. JusquâĂ la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle , les races bovines Ă©taient aussi nombreuses, et de formes et de couleurs aussi variĂ©es, que les rĂ©gions dont elles prenaient le nom. En 1859, dans son traitĂ© Races bovines de France, de Suisse, dâAngleterre et de Hollande, le marquis Ălie de Dampierre recensait ainsi dix-sept races bovines principales, la plupart utilisĂ©es indiïŹĂ©remment pour
le lait, la viande ou le travail, ainsi que dâautres « races et sous-races peu connues ».
De fait, dĂšs le XVIIIe siĂšcle, on observe, tant dans lâĂ©levage que dans lâagriculture, une augmentation massive de la diversitĂ© des espĂšces aussi bien que des races et variĂ©tĂ©s domestiquĂ©es Ce nâest pas un hasard Si lâĂ©levage et lâagriculture ont dĂ©butĂ© il y a 15 000 ans, ce nâest que bien plus rĂ©cemment, il y a seulement 300 ans, quâun tournant majeur sâest opĂ©rĂ©, qui a abouti Ă une modification complĂšte des mĂ©thodes de sĂ©lection, et Ă lâapparition des races et des variĂ©tĂ©s
LE TEMPS DES GRANDS CHANGEMENTS
Le XVIIIe siĂšcle est fascinant dans les changements profonds quâil a apportĂ©s dans notre environnement, notre perception de la nature et jusque dans nos assiettes. Dâabord, le siĂšcle
TRIBUNES DU MUSĂUM
CĂCILE CALLOU
interviendra le samedi 10 juin de 15 heures Ă 17 heures lors de la tribune Domestication(s) du MusĂ©um national dâhistoire naturelle, Ă Paris.
ĂvĂ©nement gratuit, informations sur : mnhn.fr/tribunes
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HISTOIRE DES SCIENCES
DOSSIER SPĂCIAL
Domestication(s) Samedi 10 juin 2023
des premiers grands voyages dâexploration scientiïŹque (expĂ©ditions de Bougainville, de Cook, de LapĂ©rouse, de BaudinâŠ) Ă lâinitiative de lâOccident, qui ont fait suite aux grandes dĂ©couvertes maritimes des XV-XVIIe siĂšcles, est aussi celui des naturalistes. FavorisĂ©es par les innovations techniques navales, les expĂ©ditions permettent en eïŹet Ă nombre dâentre eux dâexplorer des territoires inconnus, dâobserver et de collecter de nouvelles espĂšces, et de rĂ©ïŹĂ©chir Ă leur acclimatation dans dâautres rĂ©gions
Certains sâintĂ©ressent Ă lâagriculture dans son ensemble, comme Louis Liger ou lâabbĂ© Rozier. Dâautres se consacrent Ă des domaines particuliers, comme RĂ©aumur et sa Pratique de lâart de faire Ă©clore et dâĂ©lever en toute saison des oiseaux domestiques de toutes espĂšces, Ă lâorigine des incubateurs artiïŹciels. La crĂ©ation des premiĂšres Ă©coles vĂ©tĂ©rinaires (Ă Lyon en 1762 et Ă Maisons-Alfort en 1766) sâinscrit dans ce
mouvement Pour les zootechniciens , lâhistoire de lâĂ©levage dĂ©bute dâailleurs oïŹciellement Ă cette pĂ©riode Dâautres encore Ă©tudient lâhistoire naturelle dans son organisation gĂ©nĂ©rale , en particulier Georges - Louis Leclerc , comte de BuïŹon. Le XVIIIe siĂšcle est aussi celui oĂč des plantes alimentaires, rapportĂ©es dâAmĂ©rique en Europe dĂšs le XVIe siĂšcle, commencent Ă ĂȘtre cultivĂ©es pour lâalimentation et sont largement consommĂ©es : câest le cas de la tomate et de la pomme de terre, plante miracle en pĂ©riode de disette. Câest Ă©galement lâĂ©poque des premiers essais dâhybridations expĂ©rimentales, notamment sur les fraisiers, dont le Français Antoine Nicolas Duchesne obtient plusieurs variĂ©tĂ©s hybrides par croisement Ă partir dâespĂšces europĂ©ennes, et les Britanniques Thomas Andrew Knight et Michael Keens, Ă partir dâespĂšces amĂ©ricaines Ces derniers observent que le croisement
Sur les quelque 4 millions de vaches allaitantes (câest-Ă -dire qui allaitent leurs veaux et sont destinĂ©es Ă ĂȘtre vendues pour leur viande) Ă©levĂ©es en France, environ 80 % proviennent des seules races charolaise, limousine (ci-dessus) et blonde dâAquitaine.
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© Jeremy-Stenuit/Shutterstock
spontanĂ© entre deux espĂšces diïŹĂ©rentes produit une plante dont le fruit possĂšde plusieurs caractĂ©ristiques des deux espĂšces parentes Si les lois de lâhĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres ne seront Ă©tablies quâau siĂšcle suivant, ces expĂ©riences comptent parmi les premiĂšres tentatives de crĂ©ation variĂ©tale
EnïŹn, une nouvelle institution voit le jour : le MusĂ©um national dâhistoire naturelle, créé par dĂ©cret en 1793 Ă la suite du Jardin des plantes Câest dans son sillage que sâamorce le tournant de la domestication.
En 1792, Jacques-Henri Bernardin de SaintPierre, alors intendant du Jardin des plantes, rĂ©dige son MĂ©moire sur la nĂ©cessitĂ© de joindre une mĂ©nagerie au Jardin national des plantes de Paris, oĂč il dĂ©fend lâidĂ©e de rassembler au sein de lâinstitution des animaux rapportĂ©s lors des voyages. Ses rĂ©ïŹexions sont nourries par une visite de ce qui subsistait de la mĂ©nagerie de
Versailles, oĂč on lui a proposĂ© dâaccueillir les animaux qui y survivaient « pour en faire des squelettes » UlcĂ©rĂ© Ă lâidĂ©e de tuer des animaux venus dâAsie, dâAfrique ou dâAmĂ©rique, il voit dans la crĂ©ation de la mĂ©nagerie du Jardin des plantes un intĂ©rĂȘt pour lâĂ©tude scientiïŹque et la reprĂ©sentation artistique dâanimaux parfaitement inconnus et Ă©trangers Le lieu viserait Ă attirer les curieux, mais avec pour objectif lâinstruction publique Surtout, lâagriculture bĂ©nĂ©ïŹcierait de la possibilitĂ© dâacclimater des animaux et de les croiser avec des races domestiques.
Bernardin de Saint-Pierre nâest pas le seul Ă penser ainsi . Louis Daubenton , premier directeur du MusĂ©um, suggĂšre de son cĂŽtĂ© une longue liste dâespĂšces utiles susceptibles de rejoindre le rang des « domestiques », issues de tous les continents et de tous les milieux , mĂȘme les Ă©tangs et les viviers Mais câest Ă Isidore GeoïŹroy Saint-Hilaire, alors titulaire de la chaire de zoologie, quâil revient de mettre en pratique les expĂ©riences dâacclimatation. En 1854, il publie un ouvrage sur la « domestication et naturalisation des animaux utiles » et
fonde la SociĂ©tĂ© zoologique dâacclimatation, dont lâobjectif est de participer Ă lâintroduction, Ă lâacclimatation, Ă la domestication et au perfectionnement des espĂšces utiles ou dâornement, quâil sâagisse de mammifĂšres, dâoiseaux, de poissons, de crustacĂ©s, de mollusques ou mĂȘme dâinsectes :
Nous voulons fonder, Messieurs, une association, jusquâĂ ce jour sans exemple, dâagriculteurs, de naturalistes, de propriĂ©taires, dâhommes Ă©clairĂ©s, non seulement en France, mais dans tous les pays civilisĂ©s, [aïŹn] de peupler nos champs, nos forĂȘts, nos riviĂšres, dâhĂŽtes nouveaux ; dâaugmenter le nombre de nos animaux domestiques , cette richesse premiĂšre du cultivateur ; dâaccroĂźtre et de varier les ressources alimentaires, si insuïŹsantes, dont nous disposons aujourdâhui ; de crĂ©er dâautres produits Ă©conomiques ou industriels ; et, par lĂ mĂȘme, de doter notre agriculture, si longtemps languissante, notre industrie, notre commerce et la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre de biens jusquâĂ prĂ©sent inconnus ou nĂ©gligĂ©s, non moins prĂ©cieux un jour que ceux dont les gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures nous ont lĂ©guĂ© le bienfait
UN JARDIN POUR ACCLIMATER LES ANIMAUX
On trouve ainsi Ă Paris dĂšs 1861 dâun cĂŽtĂ© la mĂ©nagerie du Jardin des plantes, alors considĂ©rĂ©e comme un lieu dâobservation zoologique et, de lâautre, le jardin dâacclimatation, situĂ© dans le bois de Boulogne, prĂ©sentĂ© comme un terrain dâexpĂ©rimentation. Le premier aquarium public français y est dâailleurs ouvert Des notions comme « acclimatation », « naturalisation » , « apprivoisement » sont prĂ©cisĂ©es : « acclimater », câest imprimer des modiïŹcations qui rendent lâespĂšce propre Ă vivre et Ă se perpĂ©tuer dans des conditions nouvelles dâexistence ; « naturaliser », câest amener Ă vivre dans dâautres lieux Ă lâĂ©tat sauvage ; « apprivoiser », câest rendre familier avec lâhomme en distinguant asservissement complet (apprivoisĂ©) et privation de libertĂ© (captif).
Retrouvez CĂ©cile Callou dans le magazine De cause Ă e ets, sur France Culture, mardi 6 juin de 21 heures Ă 22 heures, pour une Ă©mission intitulĂ©e « Les espĂšces domestiquĂ©es peuventelles retourner Ă lâĂ©tat sauvage ? ».
Le podcast sera disponible ensuite sur le site de lâĂ©mission : https://bit.ly/3VS09Hi
Du cĂŽtĂ© des plantes, les principes de lâhĂ©rĂ©ditĂ© des caractĂšres sont mis en Ă©vidence au cours du XIXe siĂšcle et dĂ©bouchent sur la naissance de lâamĂ©lioration variĂ©tale par sĂ©lection de caractĂšres On doit au botaniste Louis de Vilmorin les premiers travaux sur lâamĂ©lioration de la betterave sucriĂšre, dont il dĂ©crit « une nouvelle race » en  1856. Ses descendants mettent en Ćuvre Ă grande Ă©chelle la sĂ©lection gĂ©nĂ©alogique : son ïŹls Henry de Vilmorin participe Ă la crĂ©ation de nouvelles variĂ©tĂ©s de blĂ©s hybrides et ses petits-enfants contribuent Ă lâacclimatation dâarbres pour lâornement et Ă la sĂ©lection de variĂ©tĂ©s potagĂšres.
La liste des espĂšces concernĂ©es par lâapproche de GeoïŹroy Saint-Hilaire est impressionnante : elle contient tous les animaux â de lâinsecte au mammifĂšre â qui ont connu une
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ĂCOUTER
La sĂ©lection raisonnĂ©e des individus a menĂ© Ă lâexplosion de la diversitĂ© des races ÂŁ
forme dâexploitation quelque part dans le monde. De nombreux oiseaux sont ainsi introduits Ă cette Ă©poque , de mĂȘme que le lama et lâalpaca, trĂšs prisĂ©s pour la qualitĂ© de leur laine, dont le prix ne cesse dâaugmenter en raison de la forte demande des manufactures textiles et de la concurrence, notamment avec lâAngleterre
Avec le recul, lâimpact de cette politique sur lâenvironnement nâa pas Ă©tĂ© Ă©norme, car peu dâespĂšces exotiques se sont implantĂ©es Ă lâĂ©tat sauvage En revanche, le nombre dâespĂšces domestiquĂ©es a drastiquement augmentĂ© Ă cette Ă©poque : Geoffroy Saint- Hilaire liste 21 mammifĂšres ( dont le renne , le lama et le chinchilla ), 17 oiseaux ( faisans , colombes , canards , oies⊠), 2 poissons (carpe vulgaire et poisson rouge), 7 insectes (abeilles, cochenilles et vers Ă soie ) â dont on retrouve encore la plupart dans la liste des animaux domestiques dĂ©ïŹnie par lâarrĂȘtĂ© du 11 aoĂ»t 2006. Et si la crĂ©ation de nouvelles formes animales par hybridation empirique a Ă©chouĂ© dans la mĂ©nagerie dâacclimatation, la connaissance de nouvelles espĂšces a Ă©largi le champ des possibles.
En particulier, Ă partir de cette Ă©poque , grĂące aux avancĂ©es zootechniques et Ă la mise en place des pratiques vĂ©tĂ©rinaires, la productivitĂ© sâest considĂ©rablement amĂ©liorĂ©e et , avec elle , la sĂ©lection des individus , qui a menĂ© Ă la dĂ©ïŹnition actuelle des races et Ă lâexplosion de leur diversitĂ© De mĂȘme , les vagues dâacclimatation et les expĂ©riences de croisement , dâhybridation et de sĂ©lection diverses ont transformĂ© le secteur des plantes, quâelles soient utiles ou ornementales Ainsi, les nombreuses variĂ©tĂ©s actuelles de rosier dĂ©rivent de lâacclimatation dâespĂšces du Proche-Orient (dĂšs le XIVe siĂšcle) et de Chine (au XVIIIe siĂšcle), et de leur croisement avec des formes europĂ©ennes
QUEL HĂRITAGE AUJOURDâHUI ?
Aujourdâhui, de la trĂšs grande diversitĂ© de races et variĂ©tĂ©s locales, reïŹet dâun terroir, il ne reste quâassez peu de choses. Les races bovines Ă viande en sont un bon exemple En France, la diminution de leur nombre est le fruit dâun choix dĂ©libĂ©rĂ© fait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour augmenter la productivitĂ© et nourrir les populations aïŹamĂ©es. De mĂȘme, du cĂŽtĂ© des plantes, depuis les premiers essais dâamĂ©lioration variĂ©tale rĂ©alisĂ©s avec succĂšs sur le blĂ©, puis sur le maĂŻs et la tomate , la sĂ©lection toujours plus ciblĂ©e a donnĂ© lieu Ă une modiïŹcation profonde de la diversitĂ© cultivĂ©e Les variĂ©tĂ©s locales de blĂ©, par exemple, ont Ă©tĂ© peu Ă peu remplacĂ©es par
Le zoologiste français Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861) fonda en 1854 la SociĂ©tĂ© zoologique dâacclimatation, qui avait pour objectif de « concourir :
1° Ă lâintroduction, Ă lâacclimatation et Ă la domestication des espĂšces dâanimaux utiles ou dâornement ;
2° Au perfectionnement et à la multiplication des races nouvellement introduites ou domestiques ».
BIBLIOGRAPHIE
J.-D. Vigne et B. David (dir.), La Terre, le vivant, les humains, MNHN/ La Découverte, 2022.
I. Geo roy Saint-Hilaire, Acclimatation et domestication des animaux utiles, 1861.
L. L. de Vilmorin, Note sur la crĂ©ation dâune nouvelle race de betterave et considĂ©ration sur lâhĂ©rĂ©ditĂ© des vĂ©gĂ©taux, Comptes rendus des sĂ©ances hebdomadaires de lâAcadĂ©mie des sciences, 1859.
J.-H. Bernardin de Saint-Pierre, Mémoire sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin national des plantes de Paris, 1792.
dâautres obtenues par croisement Ă partir de variĂ©tĂ©s issues de rĂ©gions plus lointaines (CrimĂ©e, Angleterre) et plus limitĂ©es, par sĂ©lection de caractĂšres liĂ©s Ă la rĂ©sistance aux alĂ©as climatiques et aux maladies, ou aux qualitĂ©s boulangĂšres Si bien quâactuellement , une dizaine de variĂ©tĂ©s de blĂ© tendre se partagent 50 % des surfaces cultivĂ©es en blĂ© en France , alors quâil en existe plus de 350 dans le catalogue des semences
Depuis le milieu du XXe siĂšcle , la recherche sur lâamĂ©lioration variĂ©tale sâest accĂ©lĂ©rĂ©e, associĂ©e Ă des progrĂšs techniques fulgurants Une sĂ©lection trĂšs ciblĂ©e, contrĂŽlĂ©e en sĂ©quençant le gĂ©nome des individus obtenus , est dĂ©sormais possible , et de nouvelles techniques dâamĂ©lioration des plantes ouvrent la voie Ă la modiïŹcation ciblĂ©e du gĂ©nome ou Ă la modulation de lâexpression des gĂšnes, soulevant de nouveaux questionnements dans un contexte de dĂ©sengagement de la recherche publique et de montĂ©e en puissance des intĂ©rĂȘts privĂ©s : comment Ă©viter les transferts de gĂšnes modiïŹĂ©s dâun organisme Ă un autre ? Ă qui appartiennent les diffĂ©rentes « crĂ©ations » (variĂ©tĂ©s, races, sĂ©quences, voire gĂšnes) ? LâĂ©cart entre les objectifs des semenciers et ceux des cultivateurs semble aussi sâaccroĂźtre, la sĂ©lection raisonnĂ©e en laboratoire, en vue de produire un panel stable de races et de variĂ©tĂ©s, se faisant au dĂ©triment de la recherche de formes adaptĂ©es Ă lâenvironnement Sans oublier le dĂ©calage que cette recherche de stabilitĂ© introduit vis-Ă -vis du concept de biodiversitĂ©, qui dĂ©crit lâĂ©volution des espĂšces â sauvages comme cultivĂ©es â au contact de leur environnement
Les mouvements pour la sauvegarde des races locales et des semences paysannes, apparus dĂšs la ïŹn des annĂ©es 1970, sâampliïŹent depuis une vingtaine dâannĂ©es . Des voix sâĂ©lĂšvent pour dĂ©noncer les risques de fuite en avant technologique et appeler Ă chercher dâautres solutions aux alĂ©as du climat , aux eïŹets des nuisibles et aux dĂ©ïŹs futurs de lâagriculture et de lâĂ©levage Cependant, la tendance est toujours Ă la diminution du nombre dâespĂšces cultivĂ©es et de races animales Ă©levĂ©es RĂ©cemment , lâAcadĂ©mie dâagriculture a publiĂ© un texte qui invite la sociĂ©tĂ© Ă sâinterroger sur ses rapports aux vivants non humains. Ses auteurs voient dans la conservation de la biodiversitĂ© domestique un enjeu majeur pour la transition agroĂ©cologique et notre sĂ©curitĂ© alimentaire, tout en militant pour une reconnaissance juridique du concept de « biens vivants » Il est clair que la façon dont on dĂ©ïŹnira les droits accordĂ©s aux animaux inïŹuera sur la domestication de demain n
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Photographie de Franck, Wellcome Collection, Public Domain Mark
P. 80 Logique & calcul
P. 86 Art & science
P. 88 Idées de physique
P. 92 Chroniques de lâĂ©volution
P. 96 Science & gastronomie
P. 98 Ă picorer LâAUTEUR
LâEFFICACITĂ TROMPEUSE DES ALGORITHMES GALACTIQUES
Une mĂ©thode de calcul peut ĂȘtre la meilleure en thĂ©orie, mais totalement inutile pour toute application dans le monde rĂ©el.
Classer les diverses façons dâaller vers lâinïŹni est un problĂšme dĂ©licat qui conduit parfois les mathĂ©maticiens Ă de dangereuses simplifications Cela produit des situations paradoxales quand il sâagit dâĂ©valuer lâeïŹcacitĂ© des algorithmes, câest-Ă -dire lâeïŹcacitĂ© des programmes informatiques.
tend vers 2 quand n tend vers lâinïŹni. Plus gĂ©nĂ©ralement, si C est un nombre positif, alors entre f(n) et g(n) = C Ă f(n) aucun ne domine lâautre ; multiplier par une constante nâa pas dâimportance Ă lâinïŹni !
JEAN-PAUL DELAHAYE professeur Ă©mĂ©rite Ă lâuniversitĂ© de Lille et chercheur au laboratoire Cristal (Centre de recherche en informatique, signal et automatique de Lille)
Si deux fonctions f(n) et g(n) vont vers lâinïŹni quand n tend vers lâinïŹni, il est naturel de dire que f(n) y va plus vite que g(n) si la limite de f(n)/g(n) tend vers lâinïŹni On dit alors que f(n) domine g(n).
Par exemple, la fonction f(n) = 2n va plus vite vers lâinïŹni que g(n) = n2 et la diïŹĂ©rence se voit en calculant quelques valeurs :
f(10) = 1 024 > g(10) = 100
â f(10)/g(10) = 10,24
f(20) = 1 048 576 > g(20) = 400
â f(20)/g(20) = 2 621,44
f(100) = 1,25 Ă 1030Â >Â g(100) = 10 000
â f(100)/g(100) = 1,25 Ă 1026
On montre facilement quâun polynĂŽme de degrĂ© p dont le premier coeïŹcient est positif (par exemple 2n5 + 3n de degré 5) va plus vite vers lâinïŹni quâun polynĂŽme de degrĂ© q dont le premier coeïŹcient est positif (par exemple 5n4 + 12, de degré 4) quand p > q On montre aussi que n domine log(n), qui domine log(log(n)), et que 4n domine 3n , qui domine 2n , etc
MESURER LâEFFICACITĂ DES
ALGORITHMES
En informatique, il faut Ă©valuer la quantitĂ© de calculs nĂ©cessaires pour rĂ©soudre un problĂšme On sâintĂ©resse donc Ă la façon dont la fonction qui indique cette quantitĂ© de calculs va vers lâinïŹni quand la quantitĂ© de donnĂ©es utilisĂ©es par un programme augmente Câest le domaine de la complexitĂ© des algorithmes et des programmes.
Jean-Paul Delahaye a récemment publié : Au-delà du Bitcoin (Dunod, 2022).
Deux polynĂŽmes de mĂȘme degrĂ© dont les premiers coeïŹcients sont positifs vont tous les deux vers lâinïŹni, mais aucun ne domine lâautre. Exemple : si on compare 2n2 et n2 + n, aucun ne domine lâautre car [2n2]/[n2 + n] = 2/[1 + 1/n]
ConsidĂ©rons un cas dâimportance rĂ©elle : on veut classer n nombres donnĂ©s dans une liste en dĂ©sordre, par exemple (6, 23, 11, 7). On peut utiliser la mĂ©thode de lâinsertion : on prend les nombres un par un que lâon retire de la liste des donnĂ©es, et on construit une nouvelle liste classĂ©e en insĂ©rant chaque Ă©lĂ©ment nouveau au bon endroit dans la liste qui se construit Avec notre exemple cela donne (6), puis (6, 23), puis (6, 11, 23), puis (6, 7, 11, 23). Pour classer n nombres de cette façon , le nombre dâĂ©tapes est, dans ce cas, mesurĂ© par le nombre des comparaisons entre deux nombres entiers, soit au plus f(n) = n2/2 â n/2 (voir lâencadrĂ© 1 pour les dĂ©tails) Cela semble raisonnable, pourtant une mĂ©thode un peu plus compliquĂ©e, dĂ©nommĂ©e « tri par sĂ©parationfusion » (merge-sort, en anglais), fait le travail
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LA COMPLEXITĂ DES ALGORITHMES
Souvent, on connaĂźt plusieurs algorithmes pour rĂ©soudre un mĂȘme problĂšme. De maniĂšre Ă choisir celui qui calculera le plus rapidement les solutions attendues, on Ă©value leur complexitĂ© en nombre de calculs. Ces Ă©tudes aboutissent par exemple Ă des a rmations comme « le nombre dâopĂ©rations Ă faire pour rĂ©soudre un problĂšme de taille n augmente comme n », ou « comme n2 », ou « comme 2n », etc. Ces a rmations oublient parfois de mentionner des constantes quâil faudrait placer devant n ou n2, ou 2n, alors quâun algorithme qui calcule en un nombre dâĂ©tapes Ă©gal Ă Â 2 Ă n est en pratique trĂšs di Ă©rent dâun algorithme qui calcule en 1020 Ă n Ă©tapes. Les constantes ont de lâimportance ! Les constantes associĂ©es Ă certains algorithmes sont mĂȘme si grandes dans certains cas que jamais on ne pourra les utiliser ; ce sont les algorithmes galactiques.
en au plus g ( n ) = n â log 2( n ) â comparaisons entre entiers. La notation âxâ dĂ©signe le plus petit entier supĂ©rieur ou Ă©gal Ă x Ainsi , â2,41â = 3 et â5â = 5. La complexitĂ© du tri par sĂ©paration-fusion est meilleure que celle de la mĂ©thode de lâinsertion, car la fonction f(n) domine la fonction g(n). On en conclut quâil faut choisir la seconde mĂ©thode.
Au moment de programmer un algorithme pour mettre en ordre une liste, il est vraiment trĂšs important de comprendre cette diïŹĂ©rence
En eïŹet : en utilisant la mĂ©thode de lâinsertion vous ne pourrez pas classer une liste de un million de nombres, alors quâavec le tri sĂ©parationfusion, ce sera assez facile Utiliser la mauvaise mĂ©thode pour des donnĂ©es de taille modĂ©rĂ©e retarde seulement lâobtention du rĂ©sultat, mais pour des donnĂ©es volumineuses, cela empĂȘche dâarriver au rĂ©sultat !
Compter le nombre de comparaisons entre deux entiers pour mesurer la complexitĂ© des algorithmes de tri nâest pas trĂšs prĂ©cis, car comparer 4 et 7 est un calcul plus simple que comparer 520 327 et 520 329, et il serait bon de prendre en compte cette diïŹĂ©rence. Si on souhaite mesurer avec une meilleure exactitude la complexitĂ© dâun algorithme de classiïŹcations dâune liste dâentiers, il faut prendre en compte le nombre dâopĂ©rations Ă©lĂ©mentaires que fait la machine, et par exemple le nombre de comparaisons entre deux chiïŹres dĂ©cimaux. Pour comparer 520 327 et 520 329 il faut dâabord comparer 5 et 5, puis 2 et 2, etc. Câest seulement quand on arrive Ă 7 et 9 quâon peut conclure Dans le cas gĂ©nĂ©ral, pour comparer deux nombres entiers ayant k chiïŹres, on devra parfois faire k comparaisons Ă©lĂ©mentaires entre paires de chiïŹres
La consĂ©quence de cette analyse plus ïŹne est que pour classer deux listes dâentiers qui peuvent chacun avoir jusquâĂ k chiffres , le nombre de comparaisons entre chiïŹres dans les pires cas pour les deux mĂ©thodes envisagĂ©es nâest pas f(n) = n2/2 â n/2 et g(n) = nâlog2(n)â, mais fk(n) = k(n2/2 â n/2) et gk(n) = k Ă nâlog2(n)â
Il faut multiplier par la constante k. Or dans le cas de ce problĂšme de tri et dans la plupart des Ă©valuations de complexitĂ© , les constantes comme k sont nĂ©gligĂ©es PlutĂŽt que de lâĂ©valuer, on dira que les algorithmes pour classer des nombres ont « en ordre de grandeur » une complexitĂ© de f(n) = n2/2 â n/2 avec la mĂ©thode dâinsertion , et g ( n ) = n â log 2 ( n ) â pour la mĂ©thode de sĂ©paration - fusion Quand on nĂ©glige la constante , on parle souvent de « complexitĂ© asymptotique » Cette façon dâignorer les constantes est justiïŹĂ©e en thĂ©orie , puisque , comme on lâa vu plus haut , il semble que « multiplier par une constante nâa pas dâimportance Ă lâinïŹni ! »
UNE NĂGLIGENCE DANGEREUSE ?
Cependant ne pas prendre en compte les constantes est dangereux : en pratique, si la constante est trĂšs grande cela peut inverser le classement par eïŹcacitĂ© des algorithmes pour certaines valeurs de n Si , par exemple , on compare deux algorithmes A et B dont lâun a pour complexitĂ© f A ( n ) = 5 Ă n 2 et lâautre gB(n) = 1 000 000 Ă n , on simpliïŹera en disant que la complexitĂ© asymptotique de A est f(n) = n2 et que celle de B est g(n) = n, ce qui amĂšnera Ă la conclusion quâil faut prĂ©fĂ©rer B puisque f(n) = n2 domine g(n) = n. Pourtant,
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dans une telle situation , pour toute valeur n < 200 000, lâalgorithme A doit ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© Ă lâalgorithme B, car : n < 200 000 â 5 Ă n < 1 000 000
â 5 Ă n2 < 1 000 000 Ă n.
On pourrait croire que ce genre de situations ne se produit pas, et donc quâon a raison le plus souvent de ne prendre en compte que les complexitĂ©s asymptotiques sans sâoccuper des constantes Ă placer devant Câest faux Le type de situations envisagĂ©es avec A et B se produit parfois, et on connaĂźt mĂȘme des situations
oĂč il faut changer lâalgorithme Ă prĂ©fĂ©rer pour une valeur de n tellement grande quâen pratique on nâaura jamais dans une application rĂ©elle Ă prĂ©fĂ©rer celui que la complexitĂ© asymptotique dĂ©signe comme le meilleur Câest Ă ce sujet que le terme « dâalgorithme galactique » a Ă©tĂ© introduit par Ken Regan en 2010.
Un algorithme galactique est un algorithme dont la complexitĂ© asymptotique (câest-Ă -dire oĂč on nĂ©glige la constante) semble bonne mais dont le coĂ»t rĂ©el quand on prend en compte la constante est si Ă©levĂ© quâil interdit son utilisation pratique pour tous les cas susceptibles de se prĂ©senter dans notre galaxie !
LA COMPLEXITĂ DES TRIS
Parmi les multiples méthodes permettant de classer des nombres donnés en désordre pour en faire une liste de nombres triés par taille croissante, il y a le tri par insertion et le tri par séparation-fusion
Tri par insertion
On prend les éléments de la liste à trier un par un et on construit une liste agencée par ordre croissant en insérant chaque nouvel élément au bon endroit. Cette introduction dans une liste déjà triée de longueur n demande au plus n comparaisons entre deux nombres. Au total, le tri par cette méthode naturelle demande donc au plus
1 + 2 + + (n â 2) + (n â 1) = (n2 â n)/2 comparaisons entre deux nombres.
Exemple de liste Ă trier : [13, 21, 5, 30, 2, 10]
13 est le premier élément de la liste
â [13][21, 5, 30, 2, 10]
21 est inséré dans la liste
â [13, 21][5, 30, 2, 10]
5 est inséré dans la liste
â [5, 13, 21][30, 2, 10]
30 est inséré dans la liste
â [5, 13, 21, 30][2, 10]
2 est inséré dans la liste
â [2, 5, 13, 21, 30][10]
10 est inséré dans la liste
â [2, 5, 10, 13, 21, 30][]
La liste est triée
Tri par séparation-fusion
Cette mĂ©thode fonctionne en deux phases. Dans une premiĂšre phase la liste est sĂ©parĂ©e en deux sous-listes de longueurs Ă©gales ou presque Ă©gales et on recommence jusquâĂ ce quâil nây ait plus que des sous-listes Ă un Ă©lĂ©ment (comme sur la ïŹgure ci-dessous) Dans la seconde phase, on fusionne petit Ă petit les listes de maniĂšre Ă les classer. LâopĂ©ration de base dans cette phase est la fusion de deux listes triĂ©es lâune dans lâautre pour obtenir une seule liste triĂ©e. Cette opĂ©ration de base exige au plus n comparaisons entre nombres oĂč n est le nombre total dâĂ©lĂ©ments des deux listes quâon insĂšre lâune dans lâautre comme dans lâexemple ci-dessous :
Exemple de listes Ă fusionner
[1, 4, 7, 9] et [3, 5, 6, 10]
[] [1, 4, 7, 9] + [3, 5, 6, 10] et 1 < 3
â [1] [4, 7, 9] + [3, 5, 6, 10] et 4 > 3
Les algorithmes galactiques les plus Ă©tonnants concernent la multiplication des nombres entiers Lâhistoire de ces algorithmes est extraordinaire et constitue un exemple remarquable Ă©tablissant quâil faut se mĂ©ïŹer des Ă©vidences intuitives quâon ne dĂ©montre pas, et des simplifications presque toujours sans consĂ©quences⊠qui en ont parfois.
RETOUR Ă L'ĂCOLE PRIMAIRE
Lâalgorithme de multiplication quâon apprend Ă lâĂ©cole pour multiplier deux nombres de n chiïŹres a une complexitĂ© asymptotique de n2 . On le voit quand on examine comment on pose la multiplication comme nous lâavons appris Ă lâĂ©cole On fait appel Ă nos tables de multiplication apprises par cĆur, et on y fait appel exactement n2 fois, puisquâon prend chaque chiïŹre du premier facteur quâon multiplie par chaque chiïŹre du second facteur pour eïŹectuer le calcul. Il faut bien sĂ»r ajouter quelques additions et reports de retenues, mais asymptotiquement la complexitĂ© est eïŹectivement n2 mĂȘme quand on aïŹne lâanalyse des calculs Pendant trĂšs longtemps, aucun des algorithmes connus
â [1, 3] [4, 7, 9] + [5, 6, 10] et 4 < 5
â [1, 3, 4] [7, 9] + [5, 6, 10] et 7 > 5
â [1, 3, 4, 5] [7, 9] + [6, 10] et 7 > 6
â [1, 3, 4, 5, 6] [7, 9] + [10] et 7 < 10
â [1, 3, 4, 5, 6, 7] [9] + [10] et 9 < 10
â [1, 3, 4, 5, 6, 7, 9] [] + [10]
â [1, 3, 4, 5, 6, 7, 9, 10]
En bleu, la liste par fusion, qui se construit progressivement par lâintroduction un Ă un dâĂ©lĂ©ments nouveaux, Ă chaque fois grĂące Ă une comparaison entre deux Ă©lĂ©ments. Le nombre dâĂ©tapes de sĂ©parations pour passer dâune liste de n Ă©lĂ©ments Ă des sous-listes dâun Ă©lĂ©ment est âlog2nâ, oĂč la notation âxâ dĂ©signe le plus petit entier supĂ©rieur ou Ă©gal Ă x. Au total, le nombre de comparaisons pour trier une liste de n nombres selon la mĂ©thode de sĂ©paration-fusion est donc au plus g(n) = nâlog2nâ. Cette seconde mĂ©thode de tri doit donc ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ©e Ă la premiĂšre.
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38 27 43 3 38 27 38 38 27 38 27 27 43 43 3 3 43 3 43 3 3 27 38 43 9 82 10 3 9 10 27 38 43 82 9 82 9 9 82 9 82 82 10 9 10 82 10 10 10
et utilisĂ©s pour eïŹectuer des multiplications Ă la main ou avec un ordinateur nâa fait mieux en complexitĂ© asymptotique que ce n2
ARGUMENTS DE LâIGNORANCE
En  1956, le grand mathĂ©maticien russe AndreĂŻ Kolmogorov Ă©mit mĂȘme lâhypothĂšse quâil Ă©tait impossible de faire mieux que n2 . Kolmogorov considĂ©rait que si, au sujet dâun problĂšme aussi Ă©lĂ©mentaire et fondamental, une amĂ©lioration Ă©tait possible, elle aurait certainement Ă©tĂ© dĂ©couverte et utilisĂ©e depuis longtemps Lâargument qui pose que lorsquâune affirmation nâa pas Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©e comme fausse câest quâelle est vraie est parfois dĂ©nommĂ© argumentum ad ignorantiam , ou lâ« argument de lâignorance » En mathĂ©matiques plus quâailleurs , il faut sâen mĂ©fier : en 1960, Anatoli Karatsuba, un jeune Ă©tudiant russe de 23 ans, dĂ©couvrit une astuce algĂ©brique qui rĂ©duit la complexitĂ© asymptotique de la multiplication et la fait passer Ă nlog2(3) , soit environ n1,595 ce qui est mieux que n2 (voir lâencadré 3) Ici, pas de problĂšme avec la constante, quâon ne prend pas la peine de rechercher. DĂšs quâon doit multiplier des nombres de quelques dizaines de chiïŹres, le nouvel algorithme est rĂ©ellement utile et, par exemple, pour multiplier deux nombres de mille chiïŹres le temps de calcul est au moins 10 fois plus petit avec lâastuce de Karatsuba quâavec une mĂ©thode en n2 .
Puisque, concernant la multiplication, certains progrĂšs sont envisageables , dâautres apparurent En  1971, Arnold Schönhage et Volker Strassen, deux mathĂ©maticiens allemands, proposĂšrent une mĂ©thode dont la complexitĂ© asymptotique est nlog(n) Ă log(log(n)). Les deux mathĂ©maticiens ont alors formulĂ© la conjecture que n Ă log ( n) est la complexitĂ© asymptotique la meilleure possible pour la multiplication dâentiers ayant n chiffres , conjecture qui reste non dĂ©montrĂ©e
Indiquons que lâalgorithme de Karatsuba est dâusage courant en particulier dans le domaine de la cryptographie Celui de Schönhage et Strassen , pour certains calculs comme la recherche de nombres premiers trĂšs grands ou les calculs records de dĂ©cimales du nombre Ï, se rĂ©vĂšle meilleur que celui de Karatsuba et est donc utilisé⊠sur Terre.
TOUJOURS MIEUX
Se posait quand mĂȘme la question de savoir si le rĂ©sultat de 1971 nâĂ©tait pas le meilleur. La rĂ©ponse a attendu 2007, annĂ©e oĂč le mathĂ©maticien amĂ©ricain Martin FĂŒrer a proposĂ© une multiplication dont la complexitĂ© asymptotique bat celle de la mĂ©thode de Schönhage et Strassen La complexitĂ© asymptotique de la mĂ©thode de FĂŒrer est un peu compliquĂ©e Ă dĂ©crire , mais elle est intermĂ©diaire entre nlog(n) Ă log(log(n)) et n Ă log(n). Il se trouve
LA COMPLEXITĂ DE LA MULTIPLICATION
La multiplication de deux nombres entiers possĂ©dant chacun n chi res, par la mĂ©thode apprise Ă lâĂ©cole, exige un nombre dâopĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de lâordre de n2
proportionnel Ă nlog2(3) = n1 585 Câest mieux que n2 mĂȘme si lâorganisation des calculs est devenue plus compliquĂ©e. Comme libĂ©rĂ©s de la croyance fausse que lâon ne peut faire mieux que n2 pour multiplier deux entiers de taille n, les mathĂ©maticiens ont alors progressĂ© et fait mieux encore que n1,585. En 1971, ils sont arrivĂ©s Ă nlog(n) Ă log(log(n)).
On le voit car n2 est la taille du tableau intermĂ©diaire (en rouge) entre les deux lignes horizontales quâon Ă©crit quand on utilise cette mĂ©thode. Toutes les mĂ©thodes connues jusquâen 1960 avaient une complexitĂ© asymptotique en n2 Câest alors quâAnatoli Karatsuba (1937-2008), qui connaissait la conjecture formulĂ©e par AndreĂŻ Kolmogorov selon laquelle on ne pouvait faire mieux que n2, ïŹt une observation algĂ©brique trĂšs simple. Il remarqua quâun entier de taille 2k pouvait sâĂ©crire sous la forme (a + b10k), oĂč a et b sont deux entiers de k chi res, et quâalors le produit de deux entiers de taille 2k sâĂ©crit : (a + b10k)(c + d10k) = ac â [(a â b) (c â d) â ac â bd].10k + bd 102k Lorsquâon multiplie deux entiers de taille 1 000, cette identitĂ© ramĂšne le calcul Ă trois multiplications au lieu de quatre entre entiers de taille 500 correspondant Ă un algorithme en n2. En utilisant ce principe plusieurs fois, câest-Ă -dire en ramenant chaque multiplication entre entiers de taille 500 Ă trois multiplications entre entiers de taille 250, puis chacune des multiplications entre entiers de taille 250 Ă trois multiplications entre entiers de taille 125, etc., on obtient une multiplication qui utilise un nombre dâopĂ©rations Ă©lĂ©mentaires
Puis tout rĂ©cemment, David Harvey et Joris van der Hoeven ont publiĂ© une mĂ©thode en n Ă log(n), ce qui pourrait bien ĂȘtre une mĂ©thode optimale du point de vue de la complexitĂ© asymptotique. Malheureusement, les mĂ©thodes introduites pour obtenir ces progrĂšs asymptotiques sont de plus en plus complexes, ce qui a pour e et quâelles ne sont utiles que pour des nombres trĂšs grands. Dans le cas de la mĂ©thode en n Ă log(n), la taille des entiers Ă partir de laquelle il serait intĂ©ressant de lâutiliser est si grande que cela nâa aucune chance de se produire avec les nombres que nous utilisons sur Terre. Il sâagit dâun « algorithme galactique ». Cette situation illustre, plus gĂ©nĂ©ralement, que la programmation dâun algorithme peut ĂȘtre plus ou moins compliquĂ©e, et que souvent ce sont les algorithmes les plus compliquĂ©s qui sont les plus e caces. Il se produit alors que le meilleur des algorithmes nâest pas meilleur pour les petites valeurs des donnĂ©es et quâil ne le devient que quand la taille des donnĂ©es dĂ©passe un seuil. La situation est alors la suivante : il faut utiliser une mĂ©thode (simple) pour les petites valeurs, et la mĂ©thode la plus e cace asymptotiquement Ă partir du seuil⊠qui est si grand pour les algorithmes galactiques que jamais cela ne se produit !
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Anatoli Karatsuba (1937-2008)
cependant que lâalgorithme de FĂŒrer ne serait vraiment utile que pour des entiers ayant plus de 264 chiïŹres Or 264 = 1,84 Ă 1019, et jamais en pratique on nâenvisage de telles multiplications, ne serait-ce que parce que mĂ©moriser des nombres de 1,84 Ă 1019 chiïŹres exigerait des moyens dont personne ne dispose Lâalgorithme de FĂŒrer est meilleur que celui de 1971 pour les trĂšs grands nombres, mais pour tous les nombres que nous avons Ă manipuler il ne sert pas. Lâalgorithme de FĂŒrer est un algorithme galactique !
AprĂšs encore quelques Ă©tapes de progrĂšs en 2019, le mathĂ©maticien australien David Harvey et Joris van der Hoeven, directeur de recherche au CNRS , en France , ont atteint le n Ă log(n) de la conjecture de Schönhage et Strassen Leur dĂ©monstration utilise une technique de transformĂ©e de Fourier dans un espace Ă 1 729 dimensions, quâil est impossible de dĂ©crire ici
Lâexamen attentif de lâalgorithme de 2019 montre quâil ne prĂ©sente un intĂ©rĂȘt que pour des entiers ayant un nombre de chiïŹres supĂ©rieur Ă Â 2p , avec p = 172 912 = 7,13 Ă 1038, ce qui est
LâIA ET LA MULTIPLICATION DES MATRICES
En mathĂ©matiques, il nâest pas rare quâon ne rĂ©ussisse pas Ă rĂ©soudre un problĂšme car on le croit impossible Ă rĂ©soudre. Puis une fois cette paralysie mentale surmontĂ©e, plusieurs progrĂšs successifs se produisent. Ce fut le cas avec la multiplication dâentiers (voir lâencadrĂ© prĂ©cĂ©dent). Tout rĂ©cemment, un autre exemple est venu illustrer cette idĂ©e, mais cette fois câest une intelligence artiïŹcielle qui a dĂ©bloquĂ© la paralysie des chercheurs. En 2022, la sociĂ©tĂ© DeepMind a prĂ©sentĂ© AlphaTensor, un systĂšme dâintelligence artiïŹcielle utilisant des rĂ©seaux de neurones. Dans le cadre de recherches menĂ©es par Alhussein Fawzi, ce systĂšme a recherchĂ© des algorithmes les plus Ă©conomes possibles pour la multiplication de deux matrices dans le cas particulier oĂč les coe cients sont des nombres binaires. Pour la multiplication de deux matrices de taille 4 Ă 4, AlphaTensor
a trouvĂ© une façon de procĂ©der qui nâutilise que 47 multiplications entre coe cients, ce qui amĂ©liore la meilleure mĂ©thode connue qui en exigeait 49 Les spĂ©cialistes de ces problĂšmes qui ne croyaient pas cela possible se sont remis au travail de leur cĂŽtĂ© et ont depuis trouvĂ© une mĂ©thode en 47 multiplications, di Ă©rente de celle de lâIA. De mĂȘme, AlphaTensor a ramenĂ© le nombre de multiplications nĂ©cessaires pour des matrices de taille 5 Ă 5 de 98 Ă Â 96, et cette fois encore les humains stimulĂ©s par ce rĂ©sultat ont su en trouver une meilleure en 95 multiplications. Il nâest pas certain que ces progrĂšs puissent vraiment ĂȘtre utiles en pratique. En matiĂšre de complexitĂ© des algorithmes, il apparaĂźt quâavec lâIA ou sans, on progressera encore longtemps mĂȘme pour les problĂšmes oĂč, Ă tort, on pense tout savoir.
Sur lâillustration ci-dessous, on a reprĂ©sentĂ© la multiplication traditionnelle de matrices.
bien pire que pour lâalgorithme de FĂŒrer et signiïŹe quâil est inconcevable quâon lâutilise un jour Comme celui de FĂŒrer mais en bien plus atroce , lâalgorithme de Harvey et van der Hoeven est un algorithme galactique !
Notons que le progrĂšs thĂ©orique ne fait pas avancer la conjecture, quâon ne peut pas avoir une complexitĂ© asymptotique meilleure que n Ă log(n) pour la multiplication, car il nâexclut pas que mieux encore soit possible. Le fait dâavoir obtenu des algorithmes galactiques, donc inutilisables, nâest peut-ĂȘtre pas dĂ©ïŹnitif, et David Harvey, lâun des dĂ©couvreurs de lâalgorithme en n Ă log(n) indique : « Nous espĂ©rons quâavec des amĂ©liorations supplĂ©mentaires, lâalgorithme pourra devenir pratique pour les nombres comportant des milliards ou des milliers de milliards de chiffres (10 9 chiffres ou 1012 chiïŹres). Si tel est le cas, il pourrait bien devenir un outil indispensable dans lâarsenal du mathĂ©maticien informaticien. »
SOUS-GRAPHES ET TOURS DâEXPOSANTS
Le cas de la multiplication nâest pas le seul : un Ă©tonnant et troublant rĂ©sultat Ă propos des graphes montre que des situations oĂč il ne peut pas ĂȘtre question de nĂ©gliger la taille des constantes se produisent Ă propos de problĂšmes assez simples
Un graphe H est un mineur du graphe G si H peut ĂȘtre obtenu en contractant G, câest-Ă dire si H se dĂ©duit de G en effectuant un nombre quelconque dâopĂ©rations parmi les suivantes : (a) suppression dâun sommet isolĂ© ; (b) suppression dâune arĂȘte sans modiïŹer les extrĂ©mitĂ©s ; (c) suppression dâune arĂȘte en fusionnant ses deux extrĂ©mitĂ©s en un seul sommet en convenant que si deux des arĂȘtes du graphe créé par cette fusion ont les mĂȘmes extrĂ©mitĂ©s , on nâen garde quâune ( voir des exemples dans lâencadré 5)
La question de savoir si H est un mineur de G dans le cas gĂ©nĂ©ral est un problĂšme NP- complet , ce qui signifie quâil est trĂšs probable quâil ne peut pas ĂȘtre rĂ©solu en temps majorĂ© par un polynĂŽme de la taille des donnĂ©es H et G . Cependant , quand H est fixĂ© , la question de savoir si H est un mineur de G peut ĂȘtre traitĂ©e par un algorithme dont la complexitĂ© asymptotique est n 2 , oĂč n est le nombre de sommets de G. Il se trouve cependant , et câest totalement fascinant , que la constante quâil faut introduire pour chaque H fixĂ© , est astronomique dĂšs que H possĂšde plus de trois sommets. Cette constante qui dĂ©pend du nombre s de sommets de H sâĂ©crit 2ââ(2ââ(2ââ(s/2))) dans la notation de John Conway, notation qui permet de dĂ©ïŹnir des nombres entiers dĂ©ïŹant totalement lâimagination ( voir https : //en wikipedia org/wiki/ Conway_chained_arrow_notation).
84 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 LOGIQUE & CALCUL
4
a j d m g p b k e n h q c l (aj + bm + cp) (ak + bn + cq) (al + bo + cr) (dj + em + fp) (dk + en + fq) (dl + eo + fr) (gj + hm + ip) (gk + hn + iq) (gl + ho + ir) f o = i r
LA MAUDITE CONSTANTE EN THĂORIE DES GRAPHES
En thĂ©orie des graphes, on dit que le graphe H est un mineur du graphe G si on peut retrouver la structure de H dans G quand on supprime des Ă©lĂ©ments de G (arĂȘtes, ou sommets) et quâon fusionne certaines paires de sommets. Deux exemples sont reprĂ©sentĂ©s sur la ïŹgure ci-contre.
Bien que la notion de mineur soit naturelle et semble assez simple ; savoir si un H est un mineur de G exige un calcul dâune grande complexitĂ© sauf pour des H de trĂšs petite taille. Si H est ïŹxĂ©, on connaĂźt un algorithme permettant de savoir si oui ou non H est un mineur de G. Lâalgorithme est dâune complexitĂ© asymptotique en n2 oĂč n est le nombre de sommets de G, ce qui signiïŹe que le temps de calcul est infĂ©rieur Ă C Ă n2 pour une certaine constante C qui dĂ©pend de H. Il se trouve cependant que la constante C est tellement Ă©norme quâen rĂ©alitĂ©, dĂšs que H possĂšde plus de 3 sommets, il est impossible dâutiliser lâalgorithme⊠qui est un algorithme galactique.
Indiquons ce que cela signiïŹe pour s = 4. La constante Ă Ă©crire devant le n2 donnant la complexitĂ© de lâalgorithme connu est une tour dâexponentielles 222 .2 Ă 655 536 étages.
Pour mesurer Ă quel point ce nombre est grand, sachez que dans une telle tour dâexponentielles, quand il y a cinq « 2 », le nombre reprĂ©sentĂ© possĂšde dĂ©jĂ plus de 19 000 chiïŹres dĂ©cimaux Il semble impossible de se faire une idĂ©e du nombre de chiïŹres de cette tour dâexponentielles quand elle possĂšde 655 536 étages, ce qui nâest pourtant que la constante quâil faut utiliser pour s = 4.
En clair, pour un graphe H de plus de 3 sommets, lâalgorithme connu en n2 tirĂ© des articles thĂ©oriques et permettant de savoir si H est un mineur de G est un algorithme gravement galactique ! Comme dans le cas de la multiplication, cela nâinterdit pas dans le futur de trouver peut-ĂȘtre de meilleurs algorithmes
LE VOYAGEUR DE COMMERCE
Voici un dernier exemple particuliĂšrement Ă©trange de situation oĂč un progrĂšs thĂ©orique en apparence intĂ©ressant nâa pas de vĂ©ritable intĂ©rĂȘt pratique
Le problĂšme du voyageur de commerce consiste Ă trouver comment passer une fois exactement par chaque sommet dâun graphe dont chaque arĂȘte a une longueur connue en empruntant le chemin le plus court possible et en revenant au point de dĂ©part Pour un tel parcours, on parle de circuit hamiltonien optimal. Dans le cas de points dâun espace mĂ©trique, câest-Ă -dire quand la distance entre les points du graphe vĂ©rifie lâinĂ©galitĂ© triangulaire d(a, c) â€Â d(a, b) + d(b, c), lâalgorithme de Nicos
ChristoïŹdes, dĂ©couvert en 1976, donne une solution approchĂ©e intĂ©ressante. Lâalgorithme ne trouve pas nĂ©cessairement le meilleur circuit, mais en construit un dont la longueur ne dĂ©passe pas plus de 50 % celle du meilleur circuit
UN PROGRĂS MINIME MAIS IMPORTANT
En pratique, on utilise des algorithmes qui, pour la majoritĂ© des graphes, sont meilleurs que lâalgorithme de ChristoïŹdes, mais dont on nâa pas de garantie quâils font toujours mieux. On a donc le choix entre un algorithme qui ne sera pas mauvais de plus de 50 % avec certitude, ou des algorithmes qui sont souvent meilleurs sans que cela soit certain TrĂšs Ă©trangement, en 2021, Anna Karlin, de lâuniversitĂ© de Washington, aux Ătats-Unis, et ses collĂšgues ont proposĂ© un algorithme qui amĂ©liore de maniĂšre certaine lâalgorithme de ChristoïŹdes, perfectionnement quâon recherchait depuis plus de quarante ans. Câest un exploit mathĂ©matique Ă©tonnant, qui a Ă©tĂ© saluĂ© par la communautĂ© des spĂ©cialistes.
Le nouvel algorithme assure que le circuit trouvĂ© aura une longueur dâau plus (3/2 â 10â32) Ă L, oĂč L est la longueur du meilleur circuit. Câest une amĂ©lioration incontestable de lâalgorithme de ChristoïŹdes, mais elle est vraiment minime ! Comme le nouvel algorithme est plus compliquĂ© et que le gain quâil donne est inïŹnitĂ©simal, il en rĂ©sulte que personne ne lâutilisera pour rĂ©soudre des problĂšmes rĂ©els ! LâintĂ©rĂȘt mathĂ©matique du nouvel algorithme est quâil montre que la constante 3/2 pour un algorithme nâest pas une borne infranchissable. Peut-ĂȘtre est-ce seulement le premier pas vers dâautres amĂ©liorations ? n
BIBLIOGRAPHIE
A. Fawzi et al., Discovering faster matrix multiplication algorithms with reinforcement learning, Nature, 2022.
D. Harvey et J. van der Hoeven, Integer multiplication in time O(n log n), Annals of Mathematics, 2021.
A. Karlin et al., A (slightly) improved approximation algorithm for metric TSP, Proceedings of the 53rd Annual ACM SIGACT Symposium on Theory of Computing, 2021.
R. Lipton et K. Regan, David Johnson : Galactic Algorithms, in People, Problems, and Proofs, Springer, 2013.
D. Johnson, The NP-completeness column : An ongoing guide, Journal of Algorithms, 1987.
POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 / 85
5
G H H G
HERVĂ THIS
physicochimiste, directeur du Centre international de gastronomie moléculaire AgroParisTech-Inrae, à Palaiseau
MANGERONS - NOUS DU BOIS ?
Les polysaccharides Ă©tant composĂ©s de saccharides, dans lâamidon comme dans les ïŹbres, le bois pourrait contribuer Ă la sĂ©curitĂ© alimentaire.
Dâune part, les nutritionnistes nous prescrivent des fibres, et, dâautre part, la question de la sĂ©curitĂ© alimentaire, pour une population mondiale qui atteindra peut-ĂȘtre dix milliards dâindividus, impose de trouver de nouvelles sources de nutriments : il nâen faut pas plus pour que des chimistes et des nutritionnistes de SuĂšde, NorvĂšge et Finlande concluent que la solution alimentaire est dans le bois, et, notamment, dans les composĂ©s nommĂ©s « hĂ©micelluloses »
Les explorations actuelles du microbiote alimentaire font comprendre lâintĂ©rĂȘt des « fibres alimentaires ». Leur consommation amĂ©liore le mĂ©tabolisme des glucides, fait diminuer le taux de cholestĂ©rol sanguin et lâhypertension, rĂ©duit le risque de maladie cardiovasculaire et de diabĂšte de type 2. La viscositĂ© et la solubilitĂ© des ïŹbres expliquent partiellement les eïŹets observĂ©s, mais leur fermentescibilitĂ© par les enzymes des bactĂ©ries du microbiote intestinal est une de leurs vertus essentielles, parce quâelle libĂšre monosaccharides ou oligosaccharides, les monosaccharides Ă©tant ensuite transformĂ©s en acides gras Ă courte chaĂźne, considĂ©rĂ©s comme bĂ©nĂ©ïŹques.
Que sont exactement les « ïŹbres » ?
Ce terme dĂ©signait naguĂšre les constituants non digestibles de la paroi cellulaire des plantes, telles les celluloses, les hĂ©micelluloses et les lignines, mais la dĂ©ïŹnition a Ă©tĂ© Ă©largie aux « polymĂšres glucidiques Ă dix unitĂ©s monomĂšres ou plus, qui ne sont pas hydrolysĂ©s par les enzymes endogĂšnes dans lâintestin grĂȘle humain ». Toutes
Les ïŹbres issues du bois sâapparentent Ă celles que contiennent les cĂ©rĂ©ales. Des recherches rĂ©centes ont Ă©valuĂ© leur intĂ©rĂȘt pour la production dâadditifs alimentaires, voire de nutriments.
ces grandes molĂ©cules â amidon, hĂ©micelluloses ou celluloses â sont composĂ©es de rĂ©sidus de saccharides (glucose, arabinose, xylose, mannose, etc.), quâelles proviennent comme aujourdâhui des cĂ©rĂ©ales, des fruits, des lĂ©gumes, des pommes de terre⊠ou bien du bois. Et câest ainsi que lâĂ©quipe nordique, observant que les hĂ©micelluloses du bois ressemblent Ă celles des cĂ©rĂ©ales, envisage leur consommation.
Extraire les hémicelluloses du bois ?
On sait le faire Ă lâaide dâeau chaude en conditions neutres, acides ou alcalines, Ă partir de copeaux ou de pulpe dĂ©ligniïŹĂ©s, tout comme on le fait dĂ©jĂ avec la gĂ©latine, que lâon extrait des tissus collagĂ©niques ou des os. Depuis des dĂ©cennies, dĂ©jĂ , de nombreuses hĂ©micelluloses sont isolĂ©es de gommes, et utilisĂ©es en alimentation humaine. Pour les faire venir du bois, il faudra encore explorer les questions de nutrition et de toxicologie. Pour des raisons dâacceptabilitĂ© par le public, les technologues nordiques imaginent en prioritĂ© des usages analogues Ă ceux des autres polysaccharides dĂ©jĂ utilisĂ©s (comme additifs), avant de considĂ©rer des solutions plus radicales,
oĂč les hĂ©micelluloses seraient utilisĂ©es pour la confection de nutriments. MĂȘme sâil reste Ă obtenir les nĂ©cessaires autorisations dâutiliser les hĂ©micelluloses du bois en alimentation humaine, ils aïŹchent une conïŹance parfaite : « Nous croyons, disent-ils, que les hĂ©micelluloses du bois trouveront trĂšs bientĂŽt leur chemin vers les cuisines du monde entier. » n
BILLETS DOUX
â Passer des carottes Ă lâextracteur Ă jus, et rĂ©cupĂ©rer le rĂ©sidu solide.
â Le sĂ©cher Ă four trĂšs doux.
â Puis le broyer au moulin Ă cafĂ©.
â Lâajouter Ă un sirop lĂ©ger, oĂč lâon infuse des feuilles fraĂźches de menthe.
â Y dissoudre de la gĂ©latine (5 % en masse).
â Ămulsionner une bonne huile dâolive, puis couler cette Ă©mulsion (environ 5 millimĂštres dâĂ©paisseur) dans une assiette tapissĂ©e dâun ïŹlm alimentaire.
â DĂ©poser des pĂ©tales de ïŹeurs de capucine Ă intervalles rĂ©guliers, et laisser prendre le gel.
â Couvrir des boules de glace Ă la fraise avec des carrĂ©s de cette feuille gĂ©liïŹĂ©e.
96 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023 SCIENCE & GASTRONOMIE
LâAUTEUR
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15 000
Aujourdâhui, on compte plus de 15 000 castors en France, rĂ©partis le long des petits cours dâeau se dĂ©versant dans le RhĂŽne, la Moselle, le Rhin⊠Ils nâĂ©taient quâune centaine au dĂ©but du XXe siĂšcle. En 1909, ils deviennent la premiĂšre espĂšce de mammifĂšre protĂ©gĂ©e de France.
p. 80
GALACTIQUE
Souvent, on connaĂźt plusieurs algorithmes pour rĂ©soudre un mĂȘme problĂšme de taille n. Pour choisir le plus rapide, on compare leur complexitĂ© en nombre de calculs. Mais on nĂ©glige en gĂ©nĂ©ral le facteur constant qui lâaccompagne. Celui-ci est parfois si grand que lâalgorithme est inutilisable. On dit quâil est « galactique ».
ÂŁ Les membres de Scientist Rebellion appellent Ă une dĂ©croissance dâurgence, rompant avec la posture non prescriptive, comprendre âapolitiqueâ, qui est la leur au sein du Giec.
3 %
Câest la marge dâerreur sur le bilan carbone de la France. DifïŹcile dans ces conditions de vĂ©riïŹer que les objectifs de rĂ©duction annuelle des Ă©missions de CO2, souvent de lâordre de quelques points de pourcentage, sont atteints.
CARASSIUS AURATUS
Le poisson rouge prĂ©sente une importante diversitĂ© de formes et de couleurs, sĂ©lectionnĂ©es pour plaire aux aquariophiles. On peut le considĂ©rer comme domestiquĂ©, Ă lâinstar des chiens ou des vaches. Câest le cas dâun grand nombre dâespĂšces Ă©levĂ©es en aquaculture.
ANGLE MAGIQUE
Le graphĂšne, un rĂ©seau hexagonal de carbone dâĂ©paisseur monoatomique, prĂ©sente diverses propriĂ©tĂ©s Ă©tonnantes. Et si, Ă une premiĂšre couche, on en superpose une seconde, tournĂ©e dâun angle « magique » de 1,1°, on obtient un matĂ©riau qui est isolant ou supraconducteur selon la tension quâon lui applique. Un terrain de jeu fantastique pour les spĂ©cialistes du domaine.
CHIMĂRE
Le mĂąle de la fourmi folle jaune est un exemple unique de chimĂšre. Lors de la fĂ©condation, le matĂ©riel gĂ©nĂ©tique de lâovule et celui du spermatozoĂŻde ne fusionnent pas. Durant la premiĂšre division cellulaire, chacun part dans une cellule diffĂ©rente, Ă la source de deux lignĂ©es cellulaires distinctes au sein dâun mĂȘme organisme.
PICORER
98 / POUR LA SCIENCE N° 548 / JUIN 2023
Ă
ÂŁ
CATHERINE AUBERTIN économiste du climat
p. 40 p. 14 p. 92 p. 68 p. 20
TRIBUNES De 15h à 17h Amphithéùtre Verniquet TRIBUNE JUNIOR De 10h à 12h Ménagerie, zoo du Jardin des Plantes Domestication(s) Samedi 10 juin 2023 Gratuit - I nformation et réservation : mnhn.fr/tribunes MNHN2023 © iStock.com/CSA Images/ilbusca/asmakar/geraria/ Epine_art/logaryphmic/MarinaVorontsova/Ievgeniia Lytvynovych/ Tatiana Petrova/canicula1/Ledelena