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Pour la Science n°473 - mars 2017 (extrait)

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LA MULTIPHYSIQUE POUR TOUS

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Pour la Science

Rédacteur en chef : Maurice Mashaal

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Rédacteurs : François Savatier, Sean Bailly

Dossier Pour la Science

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Anciens directeurs de la rédaction : Françoise Pétry et Philippe Boulanger

Conseiller scientifique : Hervé This Ont également participé à ce numéro : Aurélien Barrau, Bill Burns, Mathilde Causse, Hao Fang, Patrick Forterre, Gérard Fouchard, Sophie Gallé-Soas, Marie-Laure Geai, Michelle Garcin, André Nel, Laurence Perotto, José Pessis, Christophe Pichon, Mickael Rigault, Daniel Tacquenet, Hayan Tong

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En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente revue sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français de l’exploitation du droit de copie (20 rue des Grands-Augustins - 75006 Paris).

Une exception née du chaos

l y a plus de vingt ans, en 1995, on découvrait pour la première fois une planète en orbite autour d’un soleil autre que le nôtre. Depuis, plusieurs milliers d’exoplanètes, donc presque autant de systèmes planétaires, se sont ajoutées aux catalogues de l’astronomie. Et à mesure que les découvertes se multiplient, le Système solaire que nous habitons apparaît de plus en plus comme une banalité cosmique.

Le Système solaire, une banalité ? En fait, pas du tout. Car sa structure, avec quatre petites planètes rocheuses dans la région interne, proche de l’étoile, et quatre planètes géantes et gazeuses dans la région externe, ne semble pas avoir d’équivalents parmi les systèmes extrasolaires connus à ce jour.

L’effet chasse-neige gravitationnel de Jupiter et Saturne

Ce caractère atypique a incité les astrophysiciens à revoir les scénarios qui décrivent la formation du Soleil et de son cortège planétaire à partir d’un nuage géant de gaz et de poussière. Et il y a peu, leurs travaux ont convergé pour raconter une toute nouvelle histoire. Trois des principaux protagonistes de ces recherches sur les débuts du Système solaire nous l’exposent dans ce numéro (voir pages 22 à 31)

La nouvelle version de ce lointain passé qui remonte à environ 4,5 milliards d’années diffère beaucoup du récit précédent où, somme toute, la formation du cortège solaire se déroulait tranquillement. Elle décrit plutôt un gigantesque chaos où, notamment, Jupiter et Saturne ont dévié vers le Soleil, créant des collisions destructrices et un effet chasse-neige gravitationnel, avant de revenir sur des orbites lointaines. Un chaos bien loin de la régularité d’horloge des mouvements planétaires d’aujourd’hui, sur laquelle l’humanité s’est longtemps appuyée pour concevoir le temps et le mesurer. n

6

L’isomorphisme des graphes, moins complexe qu’on ne pensait

7 Mieux cultiver pour stocker le carbone

8 Une mutation génétique qui a profité au cerveau d’Homo sapiens

11 Le puissant arsenal de guerre des bactériophages

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Réflexions & débats

14 Point de vue

Les brevets sur les plantes mettent en danger le modèle agricole européen

Frédéric Thomas

18 Cabinet de curiosités sociologiques

Pourquoi les chantiers sont-ils toujours en retard ?

Gérald Bronner

20 Homo sapiens informaticus

Spoutnik 2.0 : il faut relancer l’enseignement des sciences

Gilles Dowek

22

À LA UNE

ASTROPHYSIQUE

Le Système solaire, une exception née du chaos

Konstantin Batygin, Gregory Laughlin et Alessandro Morbidelli

Les premiers âges du Système solaire se caractérisent par des planètes vagabondes aux orbites instables et des collisions planétaires destructrices. Ce chaos a engendré un système qui, comparé aux autres systèmes planétaires découverts, constitue une anomalie.

32 ÉCOLOGIE Mieux recenser les tigres pour les

sauver

Ullas Karanth

Les techniques de suivi des populations de tigres ont connu de grands progrès au cours des dernières années. Encore faut-il que les organismes chargés de la protection du grand félin asiatique les appliquent.

40 MATHÉMATIQUES

La simulation numérique au service du son 3D

Matthieu Aussal et François Alouges

Un univers sonore comme si vous y étiez, mais avec un simple casque d’écoute : grâce notamment à des méthodes efficaces pour résoudre numériquement certaines équations, ce rêve des techniques de réalité virtuelle se concrétise enfin.

48 MÉDECINE

L’amertume, sentinelle du système immunitaire

Robert Lee et Noam Cohen

Les récepteurs du goût amer ne se trouvent pas seulement sur la langue. Présents dans tout l’organisme, ils forment... une première ligne de défense contre les infections !

56

CLIMATOLOGIE

Pergélisol et climat : les chiffres de la menace

Edward Schuur

Le dégel du sol arctique va vraisemblablement accélérer le réchauffement climatique pendant le XXIe siècle.

Un réseau mondial de chercheurs s’active afin d’évaluer à quel point.

62 PHYSIQUE Vers une définition quantique du kilogramme

Tim Folger

Plus fiable et plus précise, la nouvelle définition du kilogramme reposera, à partir de 2018, sur une constante fondamentale liée à la physique quantique.

70 MÉTROLOGIE « Le nouveau kilogramme sera plus pratique »

Entretien avec Richard Davis

À partir de 2018, le kilogramme sera défini à partir de la constante de Planck et non d’un cylindre de platine conservé dans un coffre-fort près de Paris. Richard Davis nous explique pourquoi cette nouvelle définition sera plus fiable et, surtout, plus pratique d’utilisation.

72

HISTOIRE DES TECHNIQUES La saga du premier câble transatlantique

Ainissa Ramirez

Il y a 160 ans débutait une épopée qui n’avait rien à envier à celle du rail : la pose d’un câble télégraphique sous-marin reliant l’Amérique à l’Europe.

Rendez-vous

78 Logique & calcul

Le vivant, plus fort que l’électronique

Jean-Paul Delahaye

Des systèmes biologiques sont capables d’enregistrer de l’information et de la traiter, comme le font les ordinateurs.

84 Science & fiction

Glapum’tien, de quelle espèce es-tu ?

J.-Sébastien Steyer et Roland Lehoucq

86 Art & science

Les errances du jeune Werner

Loïc Mangin

89 Idées de physique

Le point de rupture des spaghettis

Jean-Michel Courty et Édouard Kierlik

92 Question aux experts

Qu’est donc le spin ?

Jean-Marc Lévy-Leblond

94 Science & gastronomie

Jeux de gels

Hervé This

96 À lire

98 Bloc-notes

Les chroniques de Didier Nordon

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Mathématiques

L’isomorphisme des graphes, moins complexe qu’on ne le pensait

Comment s’assurer que deux graphes d’aspect différent sont en fait les mêmes ? Ce problème était réputé très difficile sur le plan informatique, mais un algorithme a démenti cette idée.

Lorsque le nombre de nœuds devient important, il est difficile de vérifier que deux graphes sont isomorphes, comme le sont les deux exemples à droite. Les couleurs indiquent les nœuds correspondants.

En décembre 2015, László Babai, de l’université de Chicago, a annoncé un résultat qui promettait d’être un événement dans le domaine de l’informatique théorique et de la théorie de la complexité : le « problème d’isomorphisme des graphes » pourrait être résolu avec un algorithme « quasi polynomial » et serait donc moins complexe qu’on ne le pensait. Mais près d’un an après son annonce fracassante, le 4 janvier 2017, László Babai a signalé qu’un autre mathématicien, Harald Helfgott (université de Göttingen/CNRSuniversité Paris-Diderot), avait trouvé une faille dans son raisonnement… Quelques jours plus tard, László Babai est revenu à la charge avec un correctif. Peu après, lors d’un séminaire Bourbaki, Harald Helfgott a présenté

les résultats de László Babai et a confirmé qu’ils sont corrects.

Mais de quoi s’agit-il au juste ? Le problème relève de la théorie des graphes, domaine des mathématiques et de l’informatique qui a connu un formidable essor ces dernières décennies avec le développement des réseaux de télécommunications, et en particulier d’Internet. Un graphe est une représentation abstraite d’objets et de leurs relations par un ensemble de points ou « nœuds », reliés par des arêtes. La théorie des graphes fournit des outils puissants pour analyser les réseaux.

La question posée est la suivante. Si vous êtes confronté à deux graphes ayant le même nombre de nœuds, comment déterminer si ces graphes sont équivalents, c’est-àdire si on peut faire correspondre

parfaitement les nœuds et arêtes d’un graphe à l’autre ? Si le nombre de nœuds est petit, un algorithme peut vérifier rapidement que les graphes sont équivalents en testant toutes les configurations. Mais avec cette méthode brutale, le temps nécessaire augmente exponentiellement avec le nombre de nœuds. Il devient très vite hors de portée pour de grands graphes. Peut-on faire mieux ? Ce problème d’isomorphisme des graphes résiste depuis plus de trente ans.

De façon générale, plus un problème est riche en paramètres, ici le nombre n de nœuds du graphe, plus le temps de calcul est long. Les mathématiciens répartissent les problèmes en deux classes de complexité. Les problèmes « faciles » ont un temps de résolution proportionnel à une puissance de n, par

exemple à n2 ou n3, et peuvent être en général résolus avec un ordinateur. On parle de problème P (P pour « polynomial »). Les problèmes « difficiles », en revanche, demandent un temps de calcul exponentiel, par exemple de la forme 2n, une fonction qui croît plus vite qu’un polynôme en n On parle de problèmes NP, ou non polynomiaux (au sens strict, les problèmes NP sont ceux dont la résolution est non polynomiale, mais dont on peut vérifier une solution en un temps polynomial). Pour en revenir à l’isomorphisme des graphes, ce problème était considéré comme un problème NP. Cependant, László Babai et Eugene Luks, un mathématicien de l’université de l’Oregon, avaient développé dans les années 1980 des méthodes théoriques performantes pour

comparer des graphes. Et des algorithmes développés par ailleurs se montraient rapides quelle que soit la complexité des graphes comparés. Ces algorithmes de test d’isomorphisme de graphes sont utilisés par exemple en chimie pour vérifier que des molécules complexes sont les mêmes malgré des conformations différentes.

Les mathématiciens se demandaient donc si le problème était vraiment aussi difficile qu’on le pensait. Le résultat de László Babai confirme cette intuition. Il a développé un algorithme dont le temps de calcul augmenterait de façon « quasi polynomiale » (plus précisément : comme exp [(log n)a], où a est de l’ordre de quelques unités) en fonction de n. L’isomorphisme des graphes se rapproche donc de la classe des problèmes faciles.

La stratégie adoptée dans l’algorithme consiste à chercher des symétries dans les deux graphes à comparer et à les décomposer en éléments plus simples selon une procédure récursive. C’est justement dans cette procédure qu’Harald Helfgott a trouvé une faille. Une étape, la procédure « Split ou Johnson », se montrait problématique. Elle consiste à identifier à l’intérieur des deux graphes comparés un sous-graphe de type particulier, un « graphe de Johnson », ou à colorier les graphes d’une façon qui exhibe leurs symétries. Une partie de la procédure rendait l’algorithme instable. Grâce à l’analyse minutieuse de Harald Helfgott, László Babai a corrigé son algorithme tout en conservant sa conclusion : le problème d’isomorphisme des graphes est plus facile qu’on ne le pensait.

Sean Bailly H. Helfgott, https://arxiv.org/ abs/1701.04372 ; L. Babai, https://arxiv.org/abs/1512.03547

Climatologie

Mieux cultiver pour stocker le carbone

Lancée lors de la COP 21, l’initiative « 4 pour 1 000 » (ou « 4 ‰ ») vise à séquestrer dans les sols chaque année une masse de carbone égale à celle que l’humanité émet dans l’atmosphère. Vincent Chaplot, qui s’est chargé du volet sud-africain d’une étude internationale préliminaire, nous explique comment cet objectif pourrait être atteint.

Que signifie ce 4 ‰?

Vincent Chaplot : Ce programme part d’un calcul simple : nos émissions mondiales sont de 8,9 gigatonnes de carbone d’origine organique par an ; pour les équilibrer, il faudrait fixer autant de carbone dans le sol en plus des 2 400 gigatonnes qui y sont déjà. Or 8,9/2 400 égale environ 0,0037, soit à peu près 4 ‰. Le programme portant ce nom vise à étudier les moyens de séquestrer un supplément de 0,4 % du carbone organique qui s’y trouve déjà.

Est-ce possible ?

V. C. : Techniquement, nous avons des solutions, mais la question centrale est que sur les 149 millions de kilomètres carrés de terres émergées, seulement 10 à 20 % sont aujourd’hui des surfaces agricoles où nous pouvons agir. À long terme, si nous nous en donnons les moyens, nous pourrions modifier la séquestration du carbone de 50 % des terres émergées, par exemple en créant des barrières vertes dans le désert, en plantant des forêts ou des prairies. À court terme, nous ne pouvons agir que sur les terres cultivées en y introduisant de nouvelles variétés.

C’est l’objectif du projet Carbofarm que vous portez ?

V. C. : Oui. Il s’agit de déterminer pour divers pays quelles sont les variétés cultivées des principales

céréales déjà sélectionnées qui séquestrent le plus de carbone dans le sol. Nous voulons aussi rechercher les systèmes de cultures rendant le plus de services non seulement aux hommes, mais aussi au sol.

Au sol ? Que voulez-vous dire ?

V. C. : Le carbone est le principal composant de la matière organique, qui nourrit les microbes du sol (lesquels représentent 80 % de la biomasse terrestre) ; le carbone y est associé à l’azote, au phosphore, aux

métaux, etc. La matière organique joue aussi le rôle d’une éponge pour l’eau, qu’elle filtre comme une station d’épuration.

Dans le cas de l’Afrique du Sud, quelle est la situation des sols ?

V. C. : Seulement 10 % de la surface de ce pays est en surfaces agricoles. Le reste consiste en savanes peu fertiles. La décroissance des stocks de carbone dans le sol s’est en effet intensifiée avec l’arrivée

de l’agriculture moderne au cours des deux derniers siècles et de ses abus d’engrais azotés, qui accélérent la consommation de la matière organique du sol ; et aussi parce qu’une mauvaise gestion des savanes les a livrées à un pâturage sédentaire suivi d’une dégradation du sol.

Comment redresser la situation ?

V. C. : Avec Carbofarm, nous travaillons déjà à sélectionner des variétés de maïs et de blés qui augmentent les intrants organiques dans le sol ; s’agissant des savanes, il s’agit d’imiter le comportement des herbivores sauvages qui, au lieu de stationner comme les vaches dans leurs enclos, suivent l’herbe, pâturant intensément mais temporairement en un lieu avant de l’abandonner pour longtemps, laissant à la végétation le temps de revenir.

Et en France ?

V. C. : Outre l’agriculture intensive qui exerce toujours la même pression excessive sur l’écosystème, nous avons l’occasion offerte par l’énorme déprise agricole. De plus en plus de terres redeviennent disponibles pour la forêt ou les pâtures. Encore faudrait-il s’en occuper en les rassemblant et en les gérant.

Savatier B. Minasmy et al., Geoderma, vol. 292, pp. 59-86, 2017

Vincent Chaplot, directeur de recherche à l’IRD

Réflexions & débats

POINT DE VUE

Les brevets sur les plantes mettent en danger le modèle agricole européen

Si l’Europe décide que les plantes issues des nouvelles biotechnologies ne sont pas des OGM, elle va ouvrir grand ses marchés aux plantes brevetées, favorisant la concentration des industries semencières et les monocultures intensives.

Frédéric THOMAS

Il y a une dizaine d’années, la Commission européenne a nommé un groupe d’experts chargé d’évaluer si les plantes issues d’une nouvelle génération de biotechnologies sont des organismes génétiquement modifiés (OGM) et s’il faut donc encadrer leur mise sur le marché comme telles. Depuis, d’autres techniques, telle CRISPR-Cas, ont rejoint cette nouvelle génération (voir l’encadré page 16), mais la question, elle, n’est toujours pas tranchée. Derrière ce débat très technique pointe un enjeu social, économique et culturel de taille : sommes-nous prêts à ouvrir nos marchés sans aucun garde-fou aux plantes issues de ces nouvelles technologies qui seront, comme les OGM, des plantes protégées par brevet, produisant les mêmes effets de concentration des marchés et de renforcement des systèmes de monoculture ?

Dans l’état actuel des débats, l’Europe devrait reconnaître que la plupart des plantes issues de ces nouvelles biotechnologies sont des OGM, mais en plaçant ces techniques à l’annexe 1B de la directive européenne 2001/18/CE. Ces plantes seraient ainsi exclues du champ d’application de la directive et seraient mises sur le marché non seulement sans aucune évaluation de leurs risques pour l’environnement et la santé humaine, mais aussi sans aucune régulation juridique. Si l’Europe et la France poursuivent dans cette direction, les plantes protégées par brevets vont déferler

sur nos marchés. Et le système de protection intellectuelle jusqu’ici préféré – l’UPOV, l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales – va vite devenir obsolète. Autant de mauvaises nouvelles tant pour la diversité de nos systèmes d’innovation que pour l’accès aux ressources génétiques, la diversité des types de variétés cultivées et la diversité de nos systèmes agraires et alimentaires européens.

Que connaît-on déjà des effets des plantes brevetées sur l’économie des semences ? L’amélioration des plantes a longtemps été un secteur économique très peu concentré avec des petits marchés segmentés, occupés par de nombreuses petites et moyennes entreprises (PME) développant de multiples formes de partenariats avec les instituts de recherche publique et mettant sur le marché

Les traits protégés par des brevets ont vocation à conquérir des marchés de dimension mondiale

des types variétaux relativement diversifiés. Il en a résulté un maintien de la pluralité des systèmes d’innovation et, par conséquent, une relative diversité des variétés proposées sur des marchés de taille moyenne correspondant aux différentes unités agroécologiques et climatiques de chaque pays, de chaque région...

L’arrivée des OGM brevetés a bouleversé cette structuration, car les brevets sont de formidables instruments de concentration. En 2013, une étude du Commissariat général à la stratégie et à la prospective en France a montré que seulement dix grandes firmes multinationales contrôlent 60 % du marché mondial des semences. À l’exception du Français Limagrain, de l’Allemand KWS, du Japonais Sakata et du Danois DLF Trifolium, ces groupes sont tous de l’industrie chimique : les Américains Monsanto, DuPont Pioneer, Dow, Windfield Solution, et les Allemands Bayer et BASF.

Cette récente concentration est le résultat direct du recours aux brevets. Par exemple, tout élément qui constitue une innovation, au sens du droit des brevets, dans une séquence d’ADN ou d’ARN peut être breveté. En pratique, les brevets portent sur des gènes d’intérêt qui sont a priori insérables dans n’importe quelle variété d’une même espèce, voire dans plusieurs espèces, surtout lorsqu’il s’agit d’un gène de résistance à un herbicide dont l’efficacité est universelle. Les traits protégés par des brevets ont donc vocation à conquérir des marchés de dimension mondiale. Cette concentration croissante et accélérée a été identifiée en 2013 comme préoccupante par le Comité économique, éthique et social du Haut Conseil des biotechnologies (HCB), car elle met en péril ce qui reste de la diversité de nos systèmes d’innovation et, in fine, de la diversité des variétés cultivées.

Réflexions & débats

Jusqu’à présent, les marchés européens des semences ont peu senti les effets de cette concentration, car les plantes protégées par brevets sont essentiellement des OGM. Or les OGM sont peu implantés en Europe. Seul l’événement MON810 de Monsanto (rendant les maïs résistants au RoundUp) est autorisé par l’Union européenne, et encore 17 pays sur 28, dont la France, interdisent la culture des variétés de maïs possédant cette modification. C’est précisément ce que les plantes brevetées issues des nouvelles biotechnologies risquent de changer si elles sont mises sur le marché sans aucune réglementation.

D’après l’Office européen des brevets (OEB), 1 927 brevets sur des plantes génétiquement modifiées ont été déposés en 2014 à l’OEB, contre seulement 170 sur des plantes non génétiquement modifiées. Quelles sont ces plantes non génétiquement modifiées brevetées et déjà présentes sur les marchés européens ? Il s’agit principalement de deux types de variétés : des variétés mutées tolérantes à des herbicides et des plantes obtenues par des techniques tout à fait classiques, mais qu’un certain dévoiement de la directive européenne 98/44/CE sur les biotechnologies permet de breveter.

Les variétés mutées tolérantes aux herbicides se sont vite diffusées sur les marchés européens pour un certain nombre d’espèces. BASF et DuPont, par exemple, possèdent de nombreux brevets sur des traits de résistance à leurs herbicides pour des espèces de grande culture telles que le colza et le tournesol. Les inventions brevetées consistent essentiellement en des résistances aux herbicides de ces compagnies, comme dans un OGM classique. Les brevets décrivent la façon dont ces résistances sont obtenues. Les revendications des brevets sont ensuite très larges et portent toujours sur la séquence d’ADN mutée. Les multinationales de l’agrochimie intègrent ensuite ces traits brevetés soit dans les variétés qu’elles sélectionnent elles-mêmes, soit dans celles des PME de sélection semencière.

C’est ce que fait BASF en France avec sa technologie Clearfield (voir la photo ci-dessus). Les grandes firmes de l’agrochimie ne sont pas agressives – BASF percevrait moins de 10 % sur les ventes des variétés Caussade portant le trait Clearfield Leurs stratégies

LA FIRME BASF a introduit sa technologie brevetée Clearfield, qui rend les tournesols résistants à son herbicide, dans les variétés de quasiment toutes les principales entreprises semencières françaises (Caussade Semences, Maïsadour, Euralis, Ragt, Limagrain) en développant des partenariats avec elles. Une façon de prendre le contrôle du secteur...

n L’AUTEUR

Frédéric THOMAS est historien des sciences et des techniques, chargé de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), au sein de l’UMR Patrimoines locaux, au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris.

consistent avant tout à faire les yeux doux aux sélectionneurs afin qu’ils insèrent les traits brevetés dans leurs variétés. C’est ainsi que Monsanto a conquis le marché brésilien du soja, non pas en vendant ses variétés d’OGM, mais en intégrant ses traits brevetés dans les variétés des semenciers brésiliens... avant d’en prendre le contrôle. En somme, les firmes multinationales de l’agrochimie sont en train de réussir avec les variétés mutées tolérantes aux herbicides ce qu’elles n’ont pas pu faire avec les OGM sur les marchés européens.

À côté de ces variétés mutées, de plus en plus de plantes obtenues par des méthodes classiques de sélection sont désormais brevetées. La pratique consiste à breveter une plante par un brevet de produit en décrivant son procédé d’obtention, même si ce procédé, essentiellement biologique, est non brevetable en théorie, selon la directive européenne 98/44 En d’autres termes, le brevet protège la plante en tant que telle, décrite par son procédé d’obtention. L’argument consiste à dire que ce n’est pas parce que la loi interdit de breveter « les procédés essentiellement biologiques » que « les produits » qui en sont issus ne sont pas brevetables, y compris s’il s’agit de variétés au sens de l’UPOV

Réflexions & débats

CABINET DE CURIOSITÉS SOCIOLOGIQUES par Gérald Bronner

Pourquoi les chantiers sont-ils toujours en retard ?

La réponse à cette question réside au moins en partie dans le biais de perception des probabilités composées.

e 11 janvier 2017, le magnifique bâtiment de la Philharmonie de Hambourg était inauguré par un magistral concert. Mais que d’imprévus avant d’en arriver là ! L’édifice devait ouvrir ses portes sept ans plus tôt et a fini par coûter dix fois plus cher qu’attendu initialement. Faut-il mettre sur le compte de la coïncidence le fait que le bâtiment de la Philharmonie de Paris a pris lui aussi un retard considérable, ou encore que le coût du nouveau Parlement écossais, à Édimbourg, estimé d’abord à 40 millions de livres, en a finalement coûté 431 millions ?

Les professionnels le savent, les chantiers sont généralement en retard et coûtent plus cher que les devis établis. On peut rager contre les responsables ou la malchance. On peut aussi se demander : et si les coups du sort qui paraissent s’acharner sur ces vastes chantiers n’en étaient pas vraiment ?

Prenons un tout petit peu de hauteur. Ce type de projets ne peut être achevé qu’en respectant de nombreuses conditions : pas de retard dans la livraison du matériel, pas de météo trop défavorable, pas de mouvements sociaux, etc. Dans l’esprit de ceux qui ont à juger du calendrier de tels projets, la probabilité de rencontrer chacun de ces problèmes séparément est suffisamment faible pour inciter à l’optimisme.

Cet optimisme est en réalité déraisonnable, car la probabilité qu’un projet se réalise sans encombre est la probabilité conjointe de la non-réalisation de chacun de ces événements. En d’autres termes, il aboutira dans les temps si telle condition est remplie, et telle autre,

et telle autre, etc. Or l’esprit humain est mal équipé pour bien évaluer cette structure de probabilités composées : il a tendance à les surestimer largement.

Il y a plusieurs années, j’avais interrogé plus de 700 personnes avec le problème suivant : « Jean doit aller du point A au point B. Pour ce faire, il doit éviter quatre obstacles,

et il a 80 % de chances d’éviter chacun des obstacles. Combien a-t-il de pourcentage de chances d’arriver au point B en évitant tous les obstacles ? » Malgré la simplicité du problème et de son résultat (0,84 = 0,41, soit 41 %) la plupart des sujets surestimaient les chances de Jean en considérant en moyenne qu’il avait 60 % de chances de franchir tous les obstacles (50,8 % des sondés ont même considéré qu’il avait 80 % de chances de ne rencontrer aucun problème, le résultat

n’étant, selon eux, pas modifié par le nombre d’obstacles).

Ces réponses me paraissent une piste pour comprendre pourquoi tous les projets impliquant un nombre plus ou moins élevé d’étapes souffrent d’un retard ou d’un surcoût notables. Ainsi, puisque nous posons rarement sur papier les probabilités (même grossièrement évaluées) associées à chacune de ces étapes, nous pouvons aisément avoir l’impression que le projet sera réalisé dans les temps.

Mais, pourrait-on objecter, ces retards ne sont-ils pas plutôt dus au fait que ceux qui remportent les appels d’offres sous-estiment le coût de leur devis afin d’emporter le marché ? Si c’était le cas, on ne comprendrait pas pourquoi ce type de sous-estimations probabilistes leste de la même manière les prévisions relatives à des chantiers plus modestes n’impliquant pas d’enchères publiques. Par exemple, plusieurs études portant sur les dépenses des familles souhaitant refaire leur cuisine ont montré que les montants réels étaient très supérieurs à la première estimation.

Une façon simple de lever ce problème serait de pondérer nos attentes par un coefficient intégrant l’existence de ce biais de perception des probabilités composées. Les grands bâtiments ne seraient pas pour autant achevés plus rapidement, mais cela atténuerait la déception due au retard et à l’augmentation des coûts qui caractérisent ces entreprises de grande envergure. n

Gérald BRONN…R est professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot.

PHILHARMONIE DE HAMBOURG : sept ans de retard, et un coût dix fois supérieur à celui prévu initialement.

HOMO SAPIENS INFORMATICUS chronique de Gilles Dowek

Spoutnik 2.0 : il faut relancer l’enseignement des sciences

Alors que nous vivons une révolution scientifique et technique, l’enseignement accuse un grave retard dans ces domaines.

Le 4 octobre 1957, l’Union soviétique lançait le premier satellite artificiel de la Terre, Spoutnik 1. En pleine guerre froide, cette défaite technique a provoqué un véritable traumatisme aux États-Unis et en Europe de l’Ouest.

La riposte de ces pays a alors été notamment de rénover l’enseignement des sciences et des techniques, qui avait tardé à incorporer les mutations de la première moitié du XXe siècle, afin d’améliorer, à grande échelle, les connaissances de la population, et rattraper les Soviétiques. Dans les années 1960, l’enseignement des sciences et des techniques est devenu une priorité, ce qui a effectivement aidé les Américains et les Européens à combler leur retard. Une fois l’objectif atteint, cet enseignement a hélas perdu, peu à peu, son caractère prioritaire, notamment en France, pour devenir ce qu’il est aujourd’hui.

Nous vivons pourtant une révolution scientifique et technique beaucoup plus profonde que celle des années 1950 et 1960. Les ordinateurs, les robots et les algorithmes remplacent peu à peu les humains pour effectuer des tâches de plus en plus complexes. Le travail perd progressivement la place centrale qu’il occupait dans la production de richesses. Le profit engendré par cette production est ainsi de moins en moins distribué aux détenteurs d’une force de travail et de plus en plus aux propriétaires et aux concepteurs de ces ordinateurs, ces robots et ces algorithmes. Et ces concepteurs ne sont pas seulement des digital natives, qui ont grandi avec l’informatique et épatent leurs grands-parents en postant une photo sur un

réseau social, mais ceux qui, en Amérique et surtout en Asie, ont reçu en plus un enseignement scientifique et technique de qualité. Relancer, comme il y a soixante ans, l’enseignement des sciences et des techniques n’est pourtant pas si difficile. La première chose à faire est d’augmenter, peu à peu, le volume horaire consacré aux sciences et aux techniques à l’école, au collège et au lycée. Aujourd’hui,

LE SUCCÈS DE SPOUTNIK a poussé les États-Unis à réformer leur enseignement des sciences. Une action similaire doit être menée aujourd’hui en France. © Nasa

un élève de quatrième y consacre huit heures hebdomadaires, soit moins du tiers de son temps scolaire. De toute évidence, les humanités ont un rôle à jouer dans ce renouveau : l’histoire des sciences et des techniques est trop négligée dans les programmes d’histoire. De même, la philosophie des sciences et des techniques est délaissée dans les programmes de philosophie, alors que, par exemple, les nouvelles questions éthiques posées par la révolution informatique abondent.

Il faut aussi introduire un enseignement des sciences et des techniques dans les Écoles

supérieures du professorat et de l’éducation, qui forment les professeurs des écoles. Car il faut commencer à se construire une culture scientifique dès le plus jeune âge, ce qui est illusoire si les professeurs des écoles n’ont pas eux-mêmes une telle culture.

Un effort doit être mené pour recruter davantage de professeurs de sciences et techniques au collège et au lycée en leur proposant, dès le début de leurs études, de s’orienter vers les métiers du professorat, comme cela se faisait entre 1957 et 1979. Parmi ces nouveaux professeurs, il est important de recruter un nombre important de professeurs d’informatique, en créant des concours de recrutement spécifiques.

Enfin, il est crucial de rénover les enseignements. Cette mise à jour doit s’appuyer sur une analyse des transformations de l’architectonique des sciences et techniques dans la seconde moitié du XXe siècle. Analyse que l’Académie des sciences, les sociétés savantes, l’association La Main à la Pâte, etc. ont conduite et à laquelle les différents ministres qui se sont succédé depuis une ou deux décennies sont, pour l’essentiel, restés sourds.

Plus que tout, il importe que la ou le prochain président de la République nomme une ou un ministre de l’Éducation nationale qui s’approprie pleinement les enjeux scientifiques, techniques, économiques et sociétaux de notre époque. n

Gilles DOW…K est chercheur à l’Inria et membre du conseil scientifique de la Société informatique de France.

JUPITER, dans sa prime jeunesse (au premier plan), évoluait dans le disque protoplanétaire de poussières et de gaz entourant le Soleil (au fond). Cette planète géante a sans doute joué un rôle crucial dans le Système solaire.

Le Système solaire, une exception née du chaos

Konstantin Batygin, Gregory Laughlin et Alessandro Morbidelli

Les premiers âges du Système solaire se caractérisent par des planètes vagabondes aux orbites instables et des collisions planétaires destructrices. Ce chaos a engendré un système qui, comparé aux autres systèmes planétaires découverts, constitue une anomalie.

L’ESSENTIEL

n Loin d’être la norme, la configuration actuelle du Système solaire, avec ses planètes internes rocheuses et ses géantes gazeuses externes, est atypique en comparaison de la plupart des autres systèmes planétaires.

n Les récentes simulations numériques et l’étude des exoplanètes suggèrent que les débuts du Système solaire ont été violents et chaotiques.

n Jupiter et Saturne ont connu des changements d’orbite il y a des milliards d’années.

n Lors de ces migrations, les géantes gazeuses auraient poussé des planètes vers le Soleil ou, plus probablement, vers l’espace interstellaire.

Il y a quelques années, telle que nous la concevions, l’histoire de la naissance du Système solaire était assez simple et dénuée d’événements spectaculaires. Elle commence il y a près de 4,5 milliards d’années, avec un nuage sombre de gaz et de poussière en rotation. Le nuage s’est effondré sur lui-même sous l’effet de sa propre gravité. Le Soleil s’est formé en son centre et, petit à petit, huit planètes, ainsi que des objets plus modestes tels que Pluton, ont émergé du reste de gaz et de poussières qui tourbillonnait autour de l’étoile. Depuis, le Système solaire effectue un ballet aux mouvements aussi précis et prévisibles que ceux d’une horloge.

Mais ces dernières années, les astronomes ont commencé à glaner des indices subtils faisant mentir ce scénario bien rodé. Comparé aux milliers de systèmes exoplanétaires nouvellement découverts, le Système solaire a des caractéristiques peu fréquentes.

Sa structure, avec ses petites planètes internes rocheuses, ses géantes gazeuses externes et l’absence de planètes plus proches du Soleil que Mercure, est parfaitement atypique. Grâce à des simulations numériques, les astronomes commencent à comprendre que ces entorses à la règle sont le résultat d’une jeunesse turbulente.

De fait, la nouvelle histoire du Système solaire est beaucoup plus mouvementée et chaotique qu’on ne l’imaginait : il y est question de planètes errantes évincées de leur lieu de naissance, de corps précipités dans le Soleil et de géantes solitaires expulsées dans les confins glacés du Système solaire. En étudiant ces événements anciens et les cicatrices qu’ils ont laissées, les astronomes ont brossé un tableau cohérent des époques cruciales de la formation de ce système.

Reprenons d’abord l’ancienne vision du Système solaire dès ses débuts, lors de la formation du Soleil. Celle-ci s’est déroulée au cœur d’un nuage moléculaire géant de gaz et de poussière

LES RAYURES NOIRES ornant

la robe d’un tigre constituent une sorte de code-barres, qui permet d’identifier l’individu de façon certaine.

Mieux recenser les tigres pour les sauver

Les techniques de suivi des populations de tigres ont connu de grands progrès au cours des dernières années. Encore faut-il que les organismes chargés de la protection du grand félin asiatique les appliquent.

Le grand félin Panthera tigris rôde dans le Malnad – le « Pays des pluies ». Quand j’étais écolier dans cette zone de collines boisées de l’État du Karnataka, au sud-ouest de l’Inde, le tigre me fascinait, mais je n’en avais jamais vu. Les nombreux rituels hindous figurant ce grand fauve alimentaient ma fascination. Au cours du grand festival d’automne, le Dasara, des danseurs interprétaient par exemple le hulivesha, la danse rituelle du tigre. Le corps peint de motifs ocre, blancs et noirs, ils imitaient au rythme des battements de tambours les gracieux mouvements du félin, célébrant ainsi une tradition propre au Karnataka. Pour autant, l’avenir du tigre était sombre : tandis qu’éleveurs de bétail et chasseurs tuaient les derniers tigres sauvages, les bûcherons abattaient sans relâche les arbres des forêts afin d’en tirer du bois de construction. À tel point qu’une fois adolescent, dans les années 1960, j’ai abandonné tout espoir de voir un jour de mes propres yeux un tigre sauvage. Quelques années plus tard, cependant, un événement inattendu se produisit : en réponse aux pressions grandissantes des partisans de la protection de l’environnement, Indira Gandhi, notre Première ministre de l’époque, fit voter des lois strictes. Plusieurs réserves naturelles furent établies. Dans

L’ESSENTIEL

n Aujourd’hui, l’aire de répartition des tigres ne représente plus que 7 % de sa surface historique.

n La survie du tigre, Panthera tigris, repose sur une cinquantaine de populations concentrées, qu’il faut suivre en permanence et protéger.

n Toutefois, de nombreux organismes de protection comptent leurs tigres par des méthodes désuètes, qui ne produisent pas de résultats dignes de confiance.

n L’exploitation statistique et systématique des images enregistrées par des pièges photographiques fournit des estimations plus fiables, à même d’orienter les actions.

les décennies qui suivirent, la protection du tigre prit de l’ampleur. De nombreux pays en interdirent la chasse. Ils tentèrent de concilier le besoin qu’ont les tigres de disposer de vastes espaces forestiers et la pression humaine sur cet habitat. L’Inde a fait mieux que la plupart des autres nations concernées : bien que son territoire n’englobe que 20 % de l’habitat résiduel de P. tigris, 70 % des tigres du monde y vivent. Étant donné les pressions exercées dans ce pays par ses 1,2 milliard d’habitants, la pauvreté persistante et le développement de l’activité industrielle, ce n’est pas un mince exploit.

L’habitat des tigres

s’est réduit de 93 %

En dépit de tous ces efforts, les populations de tigres n’ont cessé de décliner à travers l’Asie. Il y a seulement deux siècles, la zone habitée par les tigres sauvages s’étendait des roselières de la mer Caspienne aux forêts tropicales humides d’Indonésie, en passant par la taïga sibérienne. Aujourd’hui, cet immense espace a perdu 93 % de sa surface. Seules quelques populations isolées persistent au sein d’une poignée de pays. Et les seules qui ont des chances raisonnables de redressement n’occupent que 0,5 % de l’aire de répartition initiale du tigre. Écologie

La simulation numérique au service du son 3D

Matthieu Aussal et François Alouges

Un univers sonore comme si vous y étiez, mais avec un simple casque d’écoute : grâce notamment à des méthodes efficaces pour résoudre numériquement certaines équations, ce rêve des techniques de réalité virtuelle se concrétise enfin.

© Eshkin / Shutterstock.com

AL’ESSENTIEL

n On cherche à reproduire fidèlement et en temps réel des scènes sonores, de façon que l’auditeur, muni d’un simple casque, perçoive la direction et la distance de chacune des sources de sons.

n Cela nécessite entre autres la détermination de fonctions, nommées HRTF, qui caractérisent l’influence de la forme de la tête et des oreilles de l’auditeur sur le son perçu.

n On sait aujourd’hui calculer avec efficacité ces fonctions, plutôt que les mesurer en laboratoire, ce qui est fastidieux et coûteux.

vec la révolution numérique, des techniques qui relevaient autrefois de la science-fiction s’introduisent dans nos vies et se banalisent rapidement. Il en est ainsi de la visualisation de scènes en relief, ou visualisation 3D. Une décennie a suffi pour que les cinémas, suivis de la télévision ou des jeux vidéo, soient conquis, et l’on a assisté à l’essor de casques de réalité virtuelle qui immergent leur porteur dans une scène visuelle d’aspect réaliste où il peut se déplacer. Même si des applications autres que récréatives (conception assistée par ordinateur, aide au diagnostic médical, entraînement de chirurgiens, etc.) sont encore en développement, le potentiel de

L’amertume sentinelle du système immunitaire

Les récepteurs du goût amer ne se trouvent pas seulement sur la langue. Présents dans tout l’organisme, ils forment... une première ligne de défense contre les infections !

Imaginez votre pire rhume. Le nez complètement bouché, vous avez du mal à respirer. La pression sur les sinus est telle que votre tête semble sur le point d’éclater. Vous avez perdu l’odorat, et la nourriture a la saveur du carton. Au bord de la nausée, vous êtes dans un état pitoyable. À présent, imaginez que les symptômes, même s’ils s’estompent au bout d’une semaine, réapparaissent toujours. Vous n’arrivez jamais à vous en débarrasser. Jamais.

C’est malheureusement le lot des patients atteints de sinusite chronique – ou rhinosinusite chronique en jargon médical. Cette maladie du nez et des voies aériennes supérieures affecte environ 35 millions d’Américains. En Europe, 11 % des 15-75 ans sont concernés – selon une étude publiée en 2011 par le Réseau global européen sur l’allergie et l’asthme (GA2LEN) à partir d’un questionnaire posé dans 19 villes européennes –, avec des disparités selon les régions : seulement 7 % à Helsinki, en Finlande,

Source

© Science

L’ESSENTIEL

n Les protéines qui détectent l’amertume sont présentes sur la langue, mais aussi dans des organes jamais en contact avec les aliments.

n Nommées récepteurs gustatifs, ces protéines déclenchent des mécanismes de défense ultrarapides qui tuent les bactéries.

n Stimuler ces récepteurs à l’aide de substances amères pourrait renforcer les défenses immunitaires naturelles et réduire notre dépendance aux antibiotiques.

LES RÉCEPTEURS DE L’AMERTUME, présents sur les papilles de la langue (en orange sur cette section de un millimètre), interviennent aussi dans la lutte contre les bactéries.

Pergélisol et climat Les chiffres de la menace

LA TOUNDRA, savane arctique, abonde en terres humides et en sols gelés remplis de matière organique, dont le dégel accélérera probablement le réchauffement climatique.

Le dégel du sol arctique va vraisemblablement accélérer le réchauffement climatique pendant le XXIe siècle. Un réseau mondial de chercheurs s’active afin d’évaluer à quel point.

DL’ESSENTIEL

n Les pergélisols sont des sols gelés en permanence. La matière organique qui s’y est accumulée au fil des millénaires n’a jamais pu se décomposer totalement.

n Avec le dégel de plus en plus fréquent de ces sols en Arctique, la matière organique se décompose et émet des gaz à effet de serre.

n Un réseau international de chercheurs a notamment pour objectif de quantifier ces émissions, qui vont amplifier le réchauffement climatique dû à l’emploi des combustibles fossiles.

ébut avril en Alaska, par une belle journée froide. Le bloc de 20 kilogrammes de neige et de glace durcie m’échappe et atterrit dans un grand craquement au fond de la fosse que je suis en train de creuser. À genou sur le bord de la tranchée, je me redresse pour reprendre mon souffle et étirer mes reins endoloris, que renforce une ceinture lombaire. Avec cinq collègues, je suis en train d’extraire des tonnes de neige au pied de la quatrième des barrières à neige que nous avons installées sur une colline. Nous évacuerons la neige extraite sur des traîneaux. En association avec d’autres, notre équipe conduit en effet des essais sur une parcelle expérimentale située aux marges du parc national Denali, en plein centre de l’Alaska. Il s’agit de réchauffer un peu le sol pendant l’hiver, afin d’étudier les éventuels effets du changement climatique dans la région. Pour ce faire, nous nous sommes contentés de construire des barrières de 1,5 mètre de haut et longues de 8 mètres sur une colline aux pentes douces de la toundra. La neige s’y est accumulée, protégeant notre sol expérimental des températures négatives extrêmes de l’air hivernal. Le printemps est arrivé et nous voulons maintenant étudier le dégel du sol de notre station expérimentale dans les mêmes conditions que celles que connaissent les sols de la toundra environnante. Il nous faut donc éviter en particulier que la fonte des congères accumulées au pied des barrières ne le sature en eau. Nous évacuons donc la neige des congères. Dur travail !

L’objectif du Réseau mondial de suivi terrestre du pergélisol (Global Terrestrial Network for Permafrost) , dont fait partie notre laboratoire, est de mieux appréhender l’évolution des immenses surfaces de sols gelés en permanence, type de sol nommé pergélisol ou permafrost. En gardant notre sol moins froid en hiver, son dégel est plus

précoce et plus étendu en été. C’est exactement ce à quoi on s’attend avec l’augmentation des températures, qui est deux fois plus rapide dans les écosystèmes arctiques et boréaux que sur le reste du globe.

Un pergélisol contient de la roche, de la terre gelée et de la glace, de sorte que lorsqu’il se réchauffe, il dégèle plutôt qu’il ne fond. Tel un hamburger retiré du congélateur, il se ramollit sans pour autant se liquéfier. Ce processus réactive les microorganismes qu’il contient, qui se mettent à décomposer les résidus de plantes et d’animaux accumulés dans la terre gelée au cours des millénaires. Cela libère du dioxyde de carbone (CO2) et du méthane (CH4).

Les sols des régions qui entourent le pôle Nord contiennent tant de matière organique que la transformation de seulement une fraction de cette masse en gaz à effet de serre suffirait à accélérer considérablement le réchauffement climatique. Les essais que nous menons en Alaska constituent une partie importante de l’ensemble des recherches coordonnées à travers le monde afin de jauger l’importance de cet effet. Or nous commençons à en savoir assez pour faire des estimations fiables.

Estimer le dégel du pergélisol en Arctique

Comment quantifier le dégel du pergélisol et ses conséquences ? Il faut commencer par déterminer la masse de sol susceptible de dégeler, estimer la vitesse de son dégel et évaluer l’impact des émissions de carbone associées sur le changement climatique. Cela implique la prise en compte d’une surface énorme : 16,7 millions de kilomètres carrés de l’hémisphère Nord (l’hémisphère Sud est couvert d’océans aux hautes latitudes et comporte donc peu de pergélisols), soit presque un quart de la surface des terres

Vers une définition quantique du kilogramme

Tim Folger

LA BALANCE DU WATT, ici celle du NIST (l’Institut américain des normes et des technologies), convertit une puissance électrique en puissance mécanique, et vice versa. Grâce à sa grande précision, elle joue un rôle clé dans le processus de redéfinition du kilogramme à partir de la constante de Planck.

L’ESSENTIEL

n Depuis 1889, le kilogramme est défini par un étalon matériel, un cylindre de platine et d’iridium conservé à Sèvres, près de Paris.

n L’étalon a perdu de la masse ces dernières décennies. L’incertitude sur sa définition augmente et pose des questions sur sa fiabilité.

n En 2011, la Conférence générale des poids et mesures a décidé de redéfinir le kilogramme à partir d’une constante d’origine quantique, la constante de Planck.

n La nouvelle définition sera officielle en 2018.

Plus fiable et plus précise, la nouvelle définition du kilogramme reposera, à partir de 2018, sur une constante fondamentale liée à la physique quantique.

Travailler à redéfinir le kilogramme conduit parfois à des situations étonnantes. Un après-midi d’avril 2016, à l’aéroport international de Washington, Jon Pratt se dirigeait nerveusement vers le poste de contrôle des bagages. Dans son sac, il avait rangé quatre cylindres métalliques, qui ne manqueraient pas d’attirer l’attention des agents de sécurité. Chaque cylindre pesait exactement un kilogramme. L’un d’eux, fait d’un alliage brillant de platine et d’iridium, valait au moins 40 000 dollars. Les trois autres, en acier inoxydable, avaient été fabriqués avec tout autant d’attention.

Jon Pratt, qui dirige la division Mesures quantiques du NIST, l’Institut américain des normes et des technologies, avait pour mission de livrer les cylindres intacts à ses collègues dans la banlieue de Paris. Pour passer sans encombres les contrôles de l’aéroport, il était muni de documents officiels qui précisaient que les cylindres étaient quatre étalons américains du kilogramme – objets qui servent de référence pour toutes les mesures de masse dans le pays. En outre, il était précisé que ces cylindres ne devaient en aucun cas être touchés ou retirés de leur étui de protection.

Le « Grand K », l’étalon des étalons

Si quelqu’un avait posé ses doigts sur l’un des cylindres, cela aurait ruiné les mois de travail qu’avait requis la mesure de sa masse avec une précision de l’ordre de quelques milliardièmes. Jon Pratt apportait les cylindres au BIPM, le Bureau international des poids et mesures, à Sèvres, près de Paris, afin de comparer les étalons américains avec ceux de trois autres pays, ainsi qu’avec une boule de un kilogramme de silicium purifié, fabriquée par le laboratoire de métrologie allemand. Un événement historique dans le domaine de la métrologie.

Depuis 1889, le kilogramme est défini à partir d’un cylindre de platine iridié (un alliage de 90 % de platine et 10 % d’iridium, ce dernier élément servant de durcissant) conservé sous une triple cloche de verre dans un coffre-fort du BIPM. Le prototype international du kilogramme, surnommé le Grand K, sert de référence pour définir les étalons de masse de tous les pays.

Histoire des techniques

La saga du premier câble transatlantique

Il y a 160 ans débutait une épopée qui n’avait rien à envier à celle du rail : la pose d’un câble télégraphique sous-marin reliant l’Amérique à l’Europe.

Mardi 4 août 1857. La flotte du télégraphe, constituée de huit navires – quatre américains et quatre anglais – quitte le port de Queenstown, près de Cork en Irlande, en direction de Valentia, une petite île au large de la côte ouest irlandaise. Deux des bateaux, le USS Niagara, de la New York Navy Yard, et le HMS Agamemnon, de la Royal Navy britannique, ont une cargaison un peu particulière. Chacun porte la moitié d’un câble télégraphique destiné à relier l’île et Terre-Neuve, au Canada, à travers l’océan Atlantique. Mis au point dans les années 1830, le télégraphe électrique a fait ses preuves sur de longues distances terrestres, et un câble télégraphique sous-marin a déjà été installé, en 1851, entre Douvres et Calais. Toutefois, l’ambition est ici d’un tout autre ordre : la longueur totale du câble est d’environ 4 000 kilomètres.

L’expédition commence le 7 août. Les deux navires font tous deux route vers l’ouest. Le Niagara dépose peu à peu son câble sur le fond marin. À la fin de la pose, il est prévu de connecter le câble à celui du second navire, qui prendra le relais. Tout va bien jusqu’au soir du 10 août, où se produit un accident sur la machine de pose du câble. Celui-ci se bloque et, sous l’effet de la tension, due notamment à une forte houle, casse brutalement. Plus de 500 kilomètres de câble sont perdus.

La pose complète d’un câble transatlantique n’a eu lieu qu’un an plus tard, durant l’été 1858. Ce fut le premier pas d’une technologie qui a non seulement révolutionné les

L’ESSENTIEL

n En 1854, Cyrus West Field, un riche industriel américain, se prit de passion pour une idée : installer le télégraphe entre l’Irlande et Terre-Neuve.

n Une première expédition échoua en 1857. Mais un an plus tard, avec une troisième tentative, un câble long d’environ 4 000 kilomètres relia enfin les deux côtés de l’Atlantique.

n La victoire fut courte : il ne fonctionna que pendant quatre semaines. Une liaison télégraphique durable ne fut établie qu’en 1866.

communications, mais aussi influencé les affaires, la politique et même le langage.

Tout a commencé par une rencontre, un soir d’hiver 1854. Cyrus West Field est un homme passionné qui ne sait entrer dans une pièce que brusquement, alors qu’il mène une vie plutôt oisive. Âgé de 34 ans, il a déjà fait fortune dans l’industrie du papier et, sans projet pour l’avenir, se retrouve précocement à la retraite. Il sait ce que travailler dur signifie : huitième enfant d’un pasteur, il a quitté en 1835, à 16 ans, son foyer de Stockbridge, dans le Massachusetts, pour s’installer à New York avec pour seuls bagages 25 dollars et la bénédiction de son père. Il a commencé comme magasinier, tenant le compte de

ses moindres dépenses. Cette discipline lui a permis de progresser avec régularité vers la réussite. Il a aussi connu la solitude : régulièrement, il a envoyé des lettres chez lui, implorant une réponse. Autant de traits qui ont pu le rendre réceptif à cette fameuse rencontre de janvier 1854.

Les malheurs de Gisborne

Un visiteur inconnu se présente à l’hôtel particulier de Field, dans le quartier de Gramercy Park. Son frère, Matthew Field, a invité un dénommé Frederick Gisborne, un homme qui a joué de malchance. Gisborne est un ingénieur britannique qui vit à Terre-Neuve. Fasciné par le télégraphe,

il rêve d’installer un réseau de fils sur l’île et de la relier au continent, jusqu’à New York. Située à l’extrême est de l’Amérique du Nord, Terre-Neuve n’est qu’à 3 200 kilomètres de l’Europe. Un navire européen qui traverse l’Atlantique pour apporter des nouvelles en Amérique gagnerait un jour s’il lui suffisait de les livrer sur l’île. L’idée est bonne, mais Gisborne a sousestimé les difficultés. Terre-Neuve est une contrée sauvage et hostile. La simple inspection de 600 kilomètres a demandé plusieurs mois à l’ingénieur, et a révélé qu’il était quasi impossible d’y installer des fils télégraphiques. Ses commanditaires se sont retirés, le laissant dans l’incapacité de payer ses dettes. Gisborne a ainsi tout perdu et

LE 23 JUILLET 1865, pour la quatrième fois, une expédition partit de la petite île de Valentia, en Irlande, en direction de l’Amérique, avec pour mission de dérouler tout du long un câble télégraphique. Un énorme paquebot, le Great Eastern, transportait le câble, entouré d’une escorte de navires qui paraissaient minuscules à ses côtés.

Illustration de Robert Dudley dans W. H. Russell, The Atlantic Telegraph, 1865 © Bill Burns,

RENDEZ-VOUS

LOGIQUE & CALCUL

Le vivant, plus fort que l’électronique

Des systèmes biologiques sont capables d’enregistrer de l’information et de la manipuler, comme le font les ordinateurs. Fondées sur ce constat, de nouvelles technologies informatiques pourraient concurrencer celles d’aujourd’hui.

L’ADN est comme un programme d’ordinateur, mais bien plus avancé que n’importe quel logiciel jamais créé. Bill Gates

L’idée réductionniste que tout n’est que du calcul dans l’Univers procède de l’idée (passée de mode) que l’Univers n’est qu’une grande horloge. On aurait seulement changé le modèle de référence, qui, de mécanique, serait devenue informatique.

En passant d’un objet matériel et rigide, l’horloge, à un objet idéal plus abstrait et polyvalent, l’ordinateur, nous avons trouvé un moyen de nous représenter le monde d’une manière plus générale et efficace. La métaphore informatique de l’Univers n’est peut-être pas la dernière, mais l’ordinateur est incontestablement bien plus commode que l’horloge pour modéliser la variété et la complexité des objets et des situations du monde. De plus, s’appuyer sur les ordinateurs pour penser l’Univers, c’est considérer que les concepts physiques classiques doivent être complétés : à côté du temps, de la longueur et de la masse, il faut, pour comprendre ce qui se passe, utiliser les concepts d’information et de calcul.

Or on trouve dans les mécanismes biologiques des composants qui, bien utilisés, réalisent des calculs à la demande quand on a maîtrisé leur programmation. L’idée que la biologie, aussi éloignée qu’elle paraisse de l’informatique, est aussi une science du

calcul et de l’information devient année après année plus concrète.

La coopération entre informatique et biologie se développe selon deux axes complémentaires. D’une part, en s’inspirant du monde biologique, on a conçu de nouvelles façons de programmer nos ordinateurs. Avec ces méthodes informatiques inattendues, on résout parfois mieux qu’auparavant des problèmes d’ingénierie.

Imiter le vivant et le faire calculer

Ainsi, les techniques de réseaux de neurones artificiels ont été mises en œuvre pour faire gagner au jeu de go, contre un champion humain, un système informatique (voir Yoshua Bengio, « La révolution de l’apprentissage profond » , Pour la Science n° 465, juillet 2016).

Il y a aussi les algorithmes génétiques, où l’on mime des mécanismes évolutifs qui sélectionnent des objets informatiques, les systèmes immunitaires artificiels, où l’on copie les principes adaptatifs de l’immunité des vertébrés, les systèmes d’intelligence distribuée, où l’on s’inspire des insectes sociaux qui, collectivement, réalisent d’étonnantes constructions telles que ruches ou termitières, les méthodes de calcul par les membranes, où l’on copie les échanges cellulaires pour imaginer des systèmes algorithmiques nouveaux.

L’autre axe pour relier biologie et informatique, qui sera le sujet de la suite de

l’article, consiste à identifier et à développer des méthodes autorisant une programmation du vivant et l’exploitation de ses capacités à mémoriser de l’information, cela en utilisant uniquement les molécules et les structures biologiques (sans électronique). Deux domaines aujourd’hui ont réussi cet exploit : le calcul et le stockage d’informations fondés sur l’ADN (DNA computing et DNA data storage) et le calcul avec des cellules (Synthetic biological circuit et Bacterial computing).

L’informaticien américain Leonard Adleman est bien connu pour sa découverte, avec Adi Shamir et Ronald Rivest, de l’algorithme de chiffrement asymétrique RSA : c’est lui le « A ». Il a été inspiré par la machine de Turing, un mécanisme de calcul imaginé en 1936 dont la mémoire est constituée par un ruban potentiellement infini qu’un automate parcourt, lit et sur lequel il écrit. Or l’ADN polymérase est une molécule qui s’accroche à un brin d’ADN, puis se déplace dessus en « lisant » chaque base rencontrée et en « écrivant » son complément, ce qui fabrique un nouveau brin d’ADN. Leonard Adleman y reconnut un mécanisme proche de celui des machines de Turing, qui peuvent calculer toute fonction mathématique calculable par algorithme. L’analogie l’incita à utiliser des brins d’ADN et les mécanismes moléculaires qui les manipulent pour calculer.

Leonard Adleman comprit cela au cours d’une « nuit de Pascal ». Il raconte : « Je me dressais soudain et fis remarquer à mon

Le chemin hamiltonien codé par des séquences d’ ADN

La méthode conçue par l’informaticien américain

Leonard Adleman pour résoudre le problème des chemins hamiltoniens est expliquée à partir d’un exemple (emprunté à son article « Calculer avec l’ADN », Pour la Science, n° 252, pp. 56-63, octobre 1998).

Imaginons que les vols reliant quatre villes soient ceux dessinés sur le schéma ci-contre. On peut par exemple aller de Grenoble à Lille, mais pas l’inverse. On cherche un chemin partant de Toulouse et arrivant à Lille, qui passe par chacune des quatre villes une fois et une seule. On choisit pour chaque ville une séquence d’ADN. Pour Toulouse, par exemple, c’est la séquence ACTTGCAG. On nomme « début » les quatre premiers nucléotides, ACTT, et « fin » les quatre derniers, GCAG. On peut alors coder chaque vol en mettant bout à bout la fin de la séquence associée à la ville de départ et le début de la séquence associée à la ville d’arrivée (voir le tableau) et chaque chemin combinant plusieurs vols sera représenté par l’enchaînement des séquences d’ADN correspondantes.

À chaque ville correspond aussi une séquence complémentaire, obtenue en échangeant C et G, et A et T. L’utilisation de ces séquences complémentaires permet de filtrer, dans une soupe contenant au départ les molécules codant tous les chemins possibles jusqu’à la longueur 3 au moins (correspondant au trajet reliant les quatre villes), les molécules qui correspondent aux chemins passant par toutes les villes. Dans notre problème, il y a un chemin hamiltonien entre Toulouse et Lille, qui sera le seul retenu ayant la longueur voulue et passant par chaque ville. Il passe dans l’ordre par Toulouse, Grenoble, Rennes et Lille. Il est représenté par la séquence GCAGTCGGACTGGGCTATGTCCGA, obtenue à l’issue des manipulations de la soupe initiale opérant les filtrages.

RENNE S

LILLE

GRENOBLE Lille Rennes

Vol de Toulouse à Grenoble

TOULOUSE

Toulouse

Vol de Grenoble à Rennes

Brin complémentaire de Grenoble

BRIN COMPLÉMENTAIRE DE GRENOBLE

Vol de Rennes à Lille

Brin complémentaire de Rennes

COMPLÉMENTAIRE DE RENNES

Complémentaire

TOULOUSE

GRENOBLE

RENNES

LILLE

TOULOUSE-GRENOBLE

TOULOUSE-LILLE

GRENOBLE-RENNES

GRENOBLE-LILLE

GRENOBLE-TOULOUSE

RENNES-LILLE

Grenoble

RENDEZ-VOUS

QUESTION AUX EXPERTS

Qu’est donc le spin ?

Le spin est une caractéristique quantique des particules intimement liée à leurs propriétés de rotation. Il joue un rôle essentiel dans les propriétés de la matière.

La mécanique classique nous a appris à distinguer dans le mouvement d’un corps deux composantes : d’une part, un mouvement extrinsèque, son déplacement ; d’autre part, un mouvement intrinsèque, sa rotation sur lui-même. Ainsi, pour la Terre, on peut aisément séparer sa révolution annuelle autour du Soleil de sa rotation quotidienne sur ellemême. À chacun de ces mouvements du corps considéré est associée une grandeur cinématique spécifique : pour son déplacement, la quantité de mouvement, et pour sa rotation, le moment cinétique (ou angulaire) propre. Il s’agit d’une grandeur vectorielle dont la direction est celle de l’axe de rotation et dont la valeur est proportionnelle à la vitesse angulaire de rotation.

La théorie quantique amende les notions newtoniennes de position et de vitesse, donc l’idée même de mouvement. Elle conserve cependant leur pertinence aux grandeurs physiques fondamentales – tout en complexifiant leur formalisation mathématique. Ainsi, un objet quantique, ou « quanton », est doté d’un moment cinétique propre, qui traduit ses propriétés rotationnelles, même s’il s’agit d’une notion plus abstraite et moins imagée qu’un mouvement de rotation classique.

Mise en évidence au cours des années 1920 pour l’électron, cette grandeur a reçu en anglais la dénomination de spin, exprimant le tournoiement et provenant de la désignation anglaise de la quenouille d’une fileuse au rouet. Ce mot provient en fait du

latin spina, « épine », en raison de la forme de la quenouille. Il est dommage qu’aucun équivalent français n’ait été proposé. Les possibilités ne manquaient pourtant pas : le tournis, la volte ou la pirouette de l’électron... Voilà qui aurait eu du charme !

La nature quantique du spin se manifeste par la discontinuité de ses valeurs numériques possibles : elles sont « quantifiées ». Concrètement, les valeurs du spin ne peuvent être que des multiples entiers ou demi-entiers de h –, la constante réduite de Planck, égale à h/(2p) où h est la constante de Planck. La valeur du spin de l’électron est ainsi h –/2 ; on dit en général que son spin vaut 1/2, en sous-entendant l’unité h –. Les protons et les neutrons ont aussi un spin 1/2, le photon un spin 1, les mésons p un spin 0, etc.

Les orientations du spin aussi sont quantifiées : il ne peut en exister que 2s + 1 pour un spin s ; ainsi, le spin de l’électron ne peut prendre que 2 × 1/2 + 1 = 2 orientations.

Fermions et bosons

La caractéristique la plus importante du spin est son lien avec le comportement des ensembles de quantons de même nature. Ceux de spin demi-entier ne peuvent jamais coexister dans des états physiques individuels identiques ; on les nomme fermions. De mêmes quantons de spin entier, eux, peuvent s’accumuler dans des états identiques ; on les nomme bosons. Ces propriétés des systèmes de quantons régissent leurs

comportements collectifs et expliquent par exemple aussi bien la structure des cortèges électroniques des atomes (reflétée dans le tableau de Mendeleïev) que l’impénétrabilité de la matière solide, la conductivité électrique des métaux, la lumière laser, etc. On peut démontrer cette relation entre spin et comportement collectif à partir des principes fondamentaux de la théorie quantique et de la théorie de la relativité. Toutefois, la preuve est si complexe que les raisons profondes de cette connexion restent peu intuitives. Comme en mécanique newtonienne, l’existence d’un moment cinétique intrinsèque permet aux particules ayant des interactions électromagnétiques de porter un moment magnétique, ce qui les rend similaires à de petits aimants. Cette propriété est à l’origine d’importantes techniques modernes, notamment la résonance magnétique nucléaire, ou rmn. Dans un champ magnétique, les niveaux d’énergie des noyaux atomiques dépendent de l’orientation de leur spin. En détectant l’absorption d’un rayonnement électromagnétique induisant une transition entre ces niveaux, à une fréquence qui dépend spécifiquement des noyaux concernés, on peut observer de façon très fine la répartition des atomes. C’est là le principe de l’imagerie par résonance magnétique (IRM), une technique d’imagerie médicale très utilisée, notamment parce qu’elle est non invasive et non irradiante. n

Jean-Marc LÉVY-LEBLOND est professeur émérite de physique à l’université de Nice.

■ éthologie

Révolutions animales

Karine Lou Matignon (dir.)

Les Liens qui Libèrent, 2016 (576 pages, 38 euros).

Le titre de ce livre peu commun intrigue au premier abord. On se demande s’il est question des capacités des animaux, si l’ouvrage montre leurs compétences et à quel point ils peuvent être… « humains ». C’est là que se loge la surprise, car cette œuvre collective embrasse beaucoup plus, non seulement à travers la diversité des thèmes traités, mais surtout dans les pensées suscitées. Ce volume dense traite surtout de l’idée que nous nous faisons des animaux et de la façon dont elle s’est complexifiée avec le temps. Quelle réussite sur ce point !

De nombreux contributeurs

plus de soixante-dix, dont Matthieu Ricard, Boris Cyrulnik, Jane Goodall, Pierre Jouventin – donnent des points de vue divers sur des sujets qui sont aussi très variés. Il est plus que probable que vous ne partagerez pas l’avis de tous les auteurs, mais c’est justement là l’intérêt de cette synthèse, qui vous montrera toutes les facettes des relations de l’homme à l’animal. Si, d’un point de vue biologique, la plupart des gens admettent aujourd’hui que les humains sont des animaux comme les autres, ils continuent

À LIRE

à les considérer comme…différents. Indiscutablement, nous sommes bien les seuls à faire des livres pour traiter, par exemple, des… animaux ! Justement, la question de nos relations aux animaux se pose. Sommes-nous vraiment des animaux « différents », en un mot des « humains », alors que nous échouons lourdement à établir des relations réellement éthiques, responsables, humaines avec les animaux ? Il faut y réfléchir !

■ cryptozoologie

Du yéti au calmar géant

Benoît Grison

Delachaux & Niestlé, 2016 (400 pages, 39 euros).

La cryptozoologie, la « science des animaux cachés », suscite des réactions pour le moins contrastées. Certains méprisent et rejettent ce qu’ils considèrent comme une pseudoscience, alors que d’autres s’enthousiasment jusqu’au délire pour le yéti ou le monstre du Loch Ness. Autant dire qu’il n’est pas simple de présenter un aperçu objectif et équilibré de ce que l’on peut considérer, dans le meilleur des cas, comme une approche particulière de la zoologie, qui fait la part belle aux témoignages et aux indices dans le but de donner une existence scientifique à des créatures dont l’existence réelle n’est pas (encore) attestée. C’est pourtant ce que réussit l’auteur de ce remarquable livre.

Il y passe en revue le bestiaire de la cryptozoologie, traitant aussi bien des grands dossiers dont les médias se font volontiers l’écho, du grand serpent de mer au bigfoot et au mokélé-mbembé (le prétendu

dinosaure des marais africains), que de cas moins célèbres mais tout aussi fascinants, tel l’« oiseau de Gauguin », mystérieux volatile des Marquises représenté sur une toile du célèbre peintre.

L’auteur fait preuve d’une érudition impressionnante, discourant avec autant de compétence des mœurs du calmar géant, de l’anatomie de l’homme de Florès que de l’hydrographie des lacs écossais. Surtout, il sait faire la part des choses, être sceptique quand

il le faut, mais ouvert à des hypothèses parfois audacieuses quand les données disponibles le justifient. En matière de cryptozoologie, récits et témoignages jouent un rôle capital, et Benoît Grison a le mérite de savoir peser les facteurs qui influent sur ce que nous racontent tant les savoirs traditionnels que les témoins de phénomènes à première vue déconcertants.

Le résultat est un panorama des « bêtes ignorées », pour reprendre le terme de Bernard Heuvelmans, « père de la cryptozoologie », qui ne sombre ni dans la crédulité où semblent se complaire certains enthousiastes, ni dans le mépris professé par certains scientifiques assis sur leurs certitudes. On a ainsi un ouvrage passionnant qui, du fait de ses superbes illustrations, est aussi un très beau livre.

■ espace

Pollution spatiale : l’état d’urgence

Christophe Bonnal Belin, 2016 (240 pages, 19,90 euros).

Résumons le problème, tel que le voit l’auteur, expert à la division des lanceurs au Cnes: chaque semaine, il rentre dans l’atmosphère au moins un satellite ou un étage de lanceur. De 10 à 40 % de cette masse touchera la surface du globe au hasard. Voilà pourquoi un certain état d’urgence règne ! Ce livre est là pour nous y sensibiliser.

Lentement, mais sûrement, le nombre des objets gravitant au-dessus de nos têtes devient critique. Cet encombrement orbital obère déjà nos possibilités d’envoyer dans l’espace davantage de satellites utiles. Les collisions se font plus fréquentes, et elles amorcent de véritables réactions en chaîne, en multipliant les fragments en vol. Si les gros objets sont gênants à cause de leur masse, les petits le sont en raison de leur nombre. Et tous sont si véloces que même un objet millimétrique est menaçant.

Christophe Bonnal rappelle que les experts du spatial ont perçu le problème depuis longtemps. Ils ont préconisé de concevoir les satellites en prévoyant d’emblée leurs fins de vie, que ce soit par destruction contrôlée dans l’atmosphère ou en garant les objets géostationnaires sur une orbite-cimetière. Toutefois, leurs préconisations ne sont pas toujours respectées, tandis que l’on peine à faire émerger un cadre juridique contraignant, à même de punir ceux qui abusent.

Certes la concertation et la coopération entre les différentes agences spatiales internationales et les opérateurs privés progressent,

mais la réalité est que nous avons toujours une… fusée de retard. Il s’agit aussi de surveiller l’espace au moyen de télescopes, de radars, de lasers... L’ouvrage détaille et illustre toutes les techniques d’observation complémentaires. Côté américain, par exemple, cela donne le catalogue Two-line element set qui, comme son nom l’indique, contient sous une forme

standardisée de deux lignes tous les paramètres orbitaux nécessaires pour suivre la trajectoire d’un objet satellisé.

Grâce à de tels catalogues, il est possible d’anticiper les collisions et de prévoir des manœuvres d’évitement. À cette étape, il s’agit avant tout de s’assurer que le remède n’est pas pire que le mal : dans le livre, de petits calculs de physiciens à faire sur un coin de table clarifient les différentes approches ainsi que les principaux écueils de façon simple et ludique. Dans la réalité, les choses sont autrement plus compliquées et les enjeux de taille, puisque, par exemple, le fonctionnement des systèmes de géolocalisation GPS et Galileo pourrait vite s’interrompre à la suite de multiples collisions. En fait, la surpopulation sur les orbites utiles devient telle que l’on ne peut plus se contenter de ces mesures de prévention, de suivi et de manœuvres pour désencombrer les orbites basses. Il s’agit aussi

d’aller faire du ménage dans les orbites utiles. Si les techniques de lancement sont éprouvées, nous manquons encore de d’expérience dans le nettoyage de portions d’espace. Voilà, du reste, un domaine en plein essor, où les esprits les plus inventifs rivalisent de propositions adaptées aux différentes situations et aux différents types d’orbites : câbles, épuisettes, voiles, destruction par balles, soufflage ionique, laser... Certaines sont déjà plus ou moins validées techniquement, d’autres ne sont encore que théoriques et peut-être irréalisables. Toutes traduisent des trésors d’ingéniosité, et les découvrir sous la plume de Christophe Bonnal est un plaisir délectable. Éboueur de l’espace, voilà une nouvelle profession somme toute très glamour !

Christophe Pichon Institut d’astrophysique de Paris

■ astrophysique

Les Trous noirs

Matteo Smerlak PUF, 2016 (128 pages, 9 euros).

Élégamment et clairement écrit, ce « Que sais-j e ? » sur les trous noirs se dévore. Le petit format n’obère en rien la qualité du contenu, mais nous livre au contraire le condensé d’informations récentes nécessaire pour prendre toute la mesure de l’importance de la détection récente d’ondes gravitationnelles issues de la coalescence de deux de ces objets hors normes. Matteo Smerlak y aborde avec le suspense d’un thriller, mais aussi avec une belle pédagogie,

les trous noirs, ces entités mystérieuses et singulières qui fascinent autant le cinéma que les meilleurs scientifiques depuis Laplace et John Michell. Comment identifier un trou noir, estimer sa masse, prédire son évolution ? Peut-on en créer en laboratoire ? Quelles sont les implications théoriques et philosophiques de son existence ? Peut-on voyager dans le temps grâce à eux ? L’auteur répond à ces questions en démontrant un réel respect pour l’intelligence de ses lecteurs et nous emmène vers une bonne compréhension physique de ces objets. Chaque thème est abordé avec simplicité et concision. Il nous place ainsi au cœur des défis modernes de la physique des trous noirs, depuis la découverte des premiers candidats, jusqu’à leur formation puis leur évaporation, en passant par le paradigme de la membrane et de la singularité centrale, l’absence de « cheveux », sans oublier les trous sourds et les capes d’invisibilité.

Mars Horizon

Florence Porcel et Erwann Surcouf Delcourt, 2017 (120 pages, 16,50 euros).

2080. La première mission habitée débarque sur Mars, tandis que des robots forent la glace d’Europe, le satellite de Jupiter, à la recherche de traces de vie. À travers le quotidien des spationautes embarqués dans ces aventures, cette bande dessinée documentée donne à voir un futur qui paraît tout d’un coup plus accessible. Et invite à réfléchir tant sur notre place dans le cosmos qu’à notre gestion des ressources.

Le Beau Livre de la Préhistoire

Marc Azéma, Laurent Brasier Dunod, 2017 (420 pages, 27 euros).

Préfacé par le grand néolithicien

Jean Guilaine, ce très beau livre résulte des compétences de pointe d’un préhistorien et de la vision d’ensemble d’un journaliste scientifique. Les deux auteurs passent en revue avec une grande rigueur les grandes découvertes de la science préhistorique. Des illustrations aussi pertinentes que belles renforcent l’intérêt du traitement de chaque thème ; sans qu’on le remarque, l’ensemble des billets présentés enseigne l’essentiel de ce que furent les hommes préhistoriques. À mettre entre toutes les mains.

Les Mondes perdus

E. Baus, B. Loyer, Mary Sterb et J.-S. Steyer Glénat, 2017 (176 pages, 30 euros).

Sur la base des images de la série documentaire Les mondes perdus (Saint–Thomas Production/Arte), les principales formes animales terrestres des 500 derniers millions d’années sont efficacement présentées par deux paléontologues et mises en situation de vie par deux cinéastes. On se familiarise ainsi avec les faits et les idées qui ont conduit à la restitution des grandes étapes évolutives de la vie animale terrestre. Cet ouvrage intéressant pour les adultes est parfait pour les enfants passionnés de science.

BLOC-NOTES

L'INSAISISSABLE UNIVERSEL

En sciences, l’universel semble évident : deux et deux font quatre partout, les pierres tombent partout. Il faut une réflexion subtile pour percevoir en quoi notre façon d’exprimer et de comprendre que deux et deux font quatre et que les pierres tombent n’est pas universelle.

Dans le domaine langagier, l’universel est un postulat dont on n’est jamais très sûr. Il faut bien que, sous-jacent à toutes les langues, existe quelque chose d’universel grâce à quoi on peut traduire d’une langue à une autre. Mais cet universel est inaccessible, puisqu’aucune traduction n’est parfaite. Peut-être même, après tout, n’existe-t-il pas : il y a de l’intraduisible. Ainsi, le dictionnaire Robert & Collins « traduit » l’anglais he is a perfect gentleman par le français « c’est un vrai gentleman » , et les mots français « camembert » et « roquefort » par les mots anglais Camembert et Roquefort (savourons les majuscules) !

Des sciences aux questions langagières, la notion d’universel prend des allures si différentes qu’on peut se demander ce qu’ellemême a d’universel.

UN CIMENT SOCIAL MODERNE

Même si l'on n’a aucun goût pour cela, on doit résoudre des problèmes posés par la technologie : s’accoutumer à un objet nouveau, restaurer la boîte mail piratée, apprendre des termes destinés à disparaître avant qu’on les ait vraiment maîtrisés... En outre, on doit sacrifier du temps à la bureaucratie. D’autant plus

que les administrations et les entreprises se sont emparées de la technologie pour contraindre l’usager à travailler à leur place : à lui de télécharger sa feuille d’impôt et les divers formulaires qu’il lui faut remplir.

on rêve

société où nul ne serait encombré par des impératifs qui ne lui apportent rien... Hélas, ce rêve tournerait au cauchemar. La spécialisation, qui tient déjà trop de place dans notre société, la prendrait carrément toute, puisque chacun resterait plongé dans son domaine favori sans jamais être forcé d’en sortir. Alors, de quoi parlerionsnous les uns avec les autres ? De rien. Nous ne partagerions aucun sujet d’intérêt. Nous formerions une juxtaposition d’autistes. Avoir des ennemis communs, voilà qui permet de faire société. Pour entamer une conversation, plutôt que parler du temps, lançons : « Vous avez vu la note d’information interministérielle dgs/vss2/dgcs/dgt/2016/326 qu’ils ont encore pondue ? Décidément, ils ne savent plus quoi inventer pour nous pourrir la vie. » Suite à quoi, nous nous ferons une joie de déblatérer à qui mieux mieux contre les contrariétés en tous genres que nous causent technologie et bureaucratie.

LE SAVOIR ORIENTE-T-IL ?

En classe, les enseignants doivent faire semblant de croire que le savoir aide à résoudre les problèmes qui se posent dans la vie. S’ils laissent entendre le contraire, les élèves ne seront guère incités à étudier... Or le savoir ne fait pas diminuer l’incertitude. En acquérir suscite des questions nouvelles et, souvent, ne dissipe pas la perplexité, mais la déplace, voire l’augmente. Compter sur le

savoir pour s’orienter va à l’encontre d’une leçon que donne son histoire : le savoir est mouvant, toujours susceptible d’être réfuté. Il hésite même quant aux processus qui jouent en nous lorsque nous effectuons des choix, puisque la notion de libre arbitre continue de diviser les savants. Ce que recouvre le mot choisir échappe donc au savoir. Que ce dernier puisse aider à choisir serait alors paradoxal. Le métier d’universitaire consiste à enseigner, donc à faire comme si le savoir donnait des boussoles, et à chercher, donc à constater que celles-ci peuvent tromper. Que cette dualité soit favorable et à l’enseignement et à la recherche est un dogme. Risquons l’hérésie : il ne va pas de soi que demander aux universitaires d’illustrer deux conceptions divergentes du savoir soit avisé.

SANS NUANCE, AVEC IGNORANCE

Le débat sur la peine de mort ne permet nulle position intermédiaire. Être contre « à l’exception des crimes les plus odieux », c’est être pour, puisque cela revient à ne pas en rejeter le principe. Une société a-telle ou non le droit de tuer de sang-froid ? Nous ne disposons d’aucun élément objectif pour décider. Nous ignorons ce qui est donné quand on « donne » la mort. Nous ne savons pas non plus ce qui est ôté quand on ôte la vie : nous ignorons ce que le condamné aurait fait de la sienne. Pourtant, nous avons tous une position sans nuance. Être mollement pour la peine de mort, ou vaguement contre, serait indécent.

Sur la plupart des débats, nous sommes submergés d’informations. Notre opinion est susceptible de varier si des éléments nouveaux nous arrivent. Le débat sur lequel nous avons la conviction la plus ferme est celui sur lequel nous en savons le moins. n

Excédé,
d’une

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