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De l’aDn néandertalien caché dans nos gènes
Les plus anciennes sculptures féminines
Les premiers réseaux sociaux
Le magazine thématique de l'actualité scientifique N° 76 Juillet-Septembre 2012

Bijoux, rituels, peintures…

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De l’aDn néandertalien caché dans nos gènes
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Bijoux, rituels, peintures…
















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La couverture : ©Viktor Deak/ www.anatomicalorigins.com Ce numéro comporte un encart d’abonnement Pour la Science broché page 96 sur la totalité du tirage.
En août 1856, dans la grotte de Feldhofer, deux ouvriers mettent au jour des ossements et un fragment de crâne d’un type humain inédit, d’une « conformation naturelle jusqu’ici inconnue » dira Johann Fuhlrott, l’instituteur féru de paléontologie qui les a examinés le premier. On nomme Néandertaliens ces cousins, puisque les restes ont été découverts entre Düsseldorf et Wuppertal, en Allemagne, dans la vallée de Neander (Neandertal en allemand), Neander signifiant « homme nouveau ».
Le statut de ces « hommes nouveaux » a beaucoup évolué depuis leur découverte. En 150 ans, ils sont passés de l’état de « brutes primitives » à celui d’hominidés bien plus proches de nous qu’on ne l’imaginait. De fait, ils enterraient leurs morts et produisaient des œuvres artistiques. De surcroît, ils nous ont légué quelques-uns de leurs gènes... La proximité est telle qu’en 1939, l’anthropologue américain Carleton Coon prétendit que, rasé, coiffé et habillé, un homme de Neandertal passerait inaperçu dans le métro de New York. L’expérience fut d’ailleurs tentée... avec succès : un homme grimé en Néandertalien traversa la ville, ignoré des passants ! Ainsi, Homo sapiens n’est plus l’inventeur de la culture. Notre espèce est un maillon d’une longue histoire évolutive qui a commencé avec certains comportements animaux annonçant l’émergence de la culture humaine : notre civilisation moderne n’en est que le prolongement. Avec Neandertal, c’est notre regard sur le passé qui est nouveau !
Loïc MANGIN









et l’invention de la culture dans e le nord de l’e lles de n
08 Le Néandertalien de la Chapelle-aux-Saints par Arnaud Hurel
14 L’histoire évolutive mouvementée des Néandertaliens par Jean-luc VOISIN
20 Neandertal, Sapiens et Denisova racontés par leurs gènes par Anna DegIOANNI et Silvana CONDemI 26 Les comportements alimentaires des Néandertaliens par marylène PAtOu-mAtHIS 30 Le crépuscule de l’homme de Neandertal par Kate WONg 36 La naissance de l’économie par Frans de WAAl 44 eNtretIeN AVeC B. tHIerrY traditions et cultures chez les animaux
46 La naissance des cultures modernes par Francesco d’errICO 54 eN ImAgeS Un Paléolithique ignoré 56 Les débuts de la culture en Europe par michael BOluS et Nicholas CONArD 62 Aux origines de la parure par m.VANHAereN et F. d’errICO
70 La chasse au Magdalénien par Jean-marc PétIllON 78 Les réseaux sociaux à l’époque gravettienne par luc mOreAu


N° 76 Juillet-Septembre 2012
BOULEVERSEMENTS culturels
86 Un Néolithique « très » ancien en Afrique de l’Ouest ? par é. HuYSeCOm
92 Grotte Margot : des graffitis de 12 000 ans par romain PIgeAuD et Stéphan HINguANt
98 Commerce et statut social au Néolithique par laurence mANOlAKAKIS
104 eN ImAgeS L’âge d’or préhistorique de la Corse et de la Sardaigne
106 Les esclaves des tombes néolithiques par A. teStArt, Ch. JeuNeSSe, l. BArAY et B. BOuleStIN
112 eNtretIeN AVeC Jean guIlAINe le Néolithique, le socle des civilisations historiques
114 Premières sociétés structurées par Peter BreuNIg
120 À lIre eN PluS


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Des précurseurs des comportements sociaux que l’on trouve chez les grands singes jusqu’à l’épanouissement des sociétés modernes du Néolithique, l’homme de Neandertal a joué un rôle essentiel dans le développement de la culture humaine.
En 1871, dans son ouvrage Primitive Culture, l’anthropologue britannique Edward Tylor (1832-1917) publie la première définition de la culture : « La culture ou la civilisation, entendue dans son sens ethnographique étendu, est cet ensemble complexe qui comprend les connaissances, les croyances, l’art, le droit, la morale et toutes aptitudes et habitudes qu’acquiert l’homme en tant que membre d’une société. » Tylor était partisan de l’évolutionnisme culturel, une idée selon laquelle le progrès de l’humanité fut constant au cours du temps. Cette théorie fut développée à la même époque par l’anthropologue américain Lewis Morgan selon qui les sociétés humaines seraient passées par trois grands stades : celui de la « sauvagerie », puis celui de la « barbarie » et enfin celui de la « civilisation ». Les animaux sont quant à eux « interdits » de culture, enfermés du mauvais côté de l’opposition Nature-Culture.
L’apanage de l’homme ?
Pourtant, chez les chimpanzés, plusieurs comportements, appris et non innés, seraient à en croire certains spécialistes des signes de culture. Citons l’utilisation de brindilles effeuillées pour « pêcher » des termites, le cassage des noix, la chasse collective… En outre, dans les années 1960, la primatologue Jane Goodall a montré que ces primates étaient capables de comportements sociaux complexes : vie en bandes organisées, relations interpersonnelles, défense du territoire. Ainsi, des codes sociaux existent aussi chez les animaux. Alors que Darwin retrouvait compétition dans la vie animale, le naturaliste russe Kropotkine, qui fut aussi anarchiste, y décelait solidarité et complicité. Cette conception est partagée par plusieurs biologistes selon qui les animaux sont dotés d’un sens moral.
L’étude du « comportement économique » de diverses espèces a révélé que la réciprocité, la coopération ou encore la répartition des récompenses, n’ont rien de spécifiquement humain (voir La naissance de l’économie, par F. de Waal, page 36).
S’il est indéniable que les animaux, en particulier les grands singes, ont des traditions qui sont transmises d’une génération à une autre, peut-on pour autant parler de culture ? La question est débattue, certains spécialistes préférant ne voir dans les comportements observés que des précurseurs de ce qui reste l’apanage de l’être humain (voir Traditions et cultures chez les animaux, page 44). Par exemple, le chimpanzé n’aurait pas de normes sociales partagées sur lesquelles se fonde la morale. Venons-en aux hominidés.
Depuis 200 ans, l’origine et l’évolution des cultures préhistoriques ont été au centre de vifs débats au sein de la communauté scientifique. Selon plusieurs philosophes et savants, dont Buffon, nos ancêtres, perçus comme physiquement faibles et démunis face à une nature hostile, ont dû « inventer » la culture pour survivre. Cette vision de nos origines a prévalu chez les anthropologues et les préhistoriens durant la seconde moitié du xixe siècle. Entre 1867 et 1873, le préhistorien Gabriel de Mortillet mettant en parallèle l’évolution climatique, l’évolution culturelle (fondée sur les industries lithiques) et l’évolution biologique proposa un schéma linéaire et progressif des cultures.
Puis, au début du xxe siècle, ce schéma a été remis en cause par certains préhistoriens, notamment
Les NéaNDertaLieNs et l’homme moderne sont les deux reflets d’une même histoire, celle des cultures modernes (dans le miroir, la reconsitution d’une femme qui vivait il y a 130 000 ans).

est directrice de recherche cnrs, au Département Préhistoire du Muséum national d’histoire naturelle, Paris.


l’abbé Henri Breuil soutenu par Émile Cartailhac et Édouard Piette. Ce changement de cadre modifia le concept de culture. Un objet, et la tradition technique qui l’a façonné, ne peut plus à lui seul définir une culture : son apparition et sa disparition ne signifie donc aucunement celles d’une culture. Dès lors, la succession des cultures, matérielles, mais aussi des comportements sociaux et symboliques, remplace celle des époques. Cette période voit également la reconnaissance de la possible coexistence de cultures.
Les cultures « modernes » sont devenues multiples et l’on s’interroge sur leur naissance. Elles seraient apparues à différentes époques, en plusieurs endroits du monde, sans doute en raison de divers facteurs liés aux conditions climatiques. De nombreux scénarios ont été proposés pour expliquer leur origine (voir La naissance des cultures modernes, par F. d’Errico, page 46). Aujourd’hui, le modèle « culturaliste » est le plus étayé. Il stipule que les prérequis cognitifs nécessaires à l’émergence des cultures modernes étaient déjà bien en place chez les ancêtres des Néandertaliens et des hommes modernes. Cette hypothèse est confortée entre autres par l’analyse des vestiges archéologiques à caractères symboliques (voir Aux origines de la parure, par M. Vanhaeren, page 62). Ainsi donc, les Néandertaliens ont leur place dans l’invention de la culture. Découverts trop tôt (en 1856), ces hommes auront, jusqu’au début du xxe siècle, des difficultés à trouver leur place dans l’histoire des lignées humaines. Le squelette découvert à la Chapelle-aux-Saints, en Corrèze, figea pour longtemps la vision négative des Néandertaliens : des êtres de « type inférieur » aux allures simiesques et intellectuellement primitifs (voir Le Néandertalien de la Chapelle-aux-Saints, par A. Hurel, page 8)
Les premiers hommes modernes auraient eu d’autant plus de mal à s’hybrider avec les Néandertaliens qu’ils les rencontraient vers l’Ouest de l’Europe.
En août 1856, deux ouvriers explorent une carrière dans la vallée de Neander (en Allemand, Neandertal), à proximité de Düsseldorf, et découvrent dans une petite cavité des ossements. Ces restes conduiront à la définition d’un nouveau type humain, l’homme de Neandertal, qui depuis a fait couler beaucoup d’encre. Étonnament, ce fossile mis au jour en 1856 n’est pas le premier représentant de ce groupe humain découvert ! Avant lui, deux autres individus avaient été exhumés : l’un en 1833, à Engis, en Belgique, et l’autre en 1848, à Forbe’s Quarry, à Gibraltar. À l’inverse de l’individu de Neander, ces deux individus n’ont ému personne. De fait, le premier correspond à une calotte crânienne d’enfant dont les traits néandertaliens sont peu marqués. En revanche, l’indifférence pour le second est plus surprenante, car il s’agit d’un crâne adulte en parfait état de conservation.
Un homme malade ?
Depuis 1856, les Néandertaliens ont essuyé toutes les critiques. Ils ont notamment été décrits comme des hommes actuels souffrant de diverses pathologies. Selon le médecin allemand Rudolf Virchow (1821-1902), l’homme de Neander et les autres Néandertaliens découverts ultérieurement sont des hommes modernes ayant souffert de rachitisme. Cette idée, aujourd’hui abandonnée, a eu ses partisans jusqu’en 1970, l’article de Francis Ivanhoe, de l’Université de Londres (Was Vichow right about Neandertal ?), dans la revue Nature en attestant. Pour d’autres, les Néandertaliens forment une espèce distincte de la nôtre, nommée Homo neanderthalensis en 1864 par le géologue britannique William King (1809-1886). Pour d’autres encore, les Néandertaliens forment une sous-espèce de l’homme moderne (Homo sapiens neanderthalensis). Depuis 1856, de nombreux restes néandertaliens ont été mis au jour tandis que les techniques
Jean-Luc VOISIN travaille à l’Institut de paléontologie Humaine (umr 7194), au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, et à l’Université Aix-Marseille (umr 7268).
➥ Néandertaliens et hommes modernes formaient-ils une ou deux espèces➥?➥ L’idée de spéciation par distance apporte des éléments de réponse.
➥ Elle postule que des individus sont d’autant moins compatibles génétiquement qu’ils vivent dans des endroits éloignés.➥Pourtant aucune frontière génétique ne sépare➥deux populations voisines.
➥ Cette hypothèse est conforme aux résultats des études morphologiques➥et génétiques➥des restes de Néandertaliens.


© Federico Gambarini/dpa/Corbis
CEttE RECONstItUtION
d’une Néandertalienne tient compte des derniers résultats d’études morphologiques et génétiques, notamment en ce qui concerne la couleur des cheveux, la pigmentation de la peau, la forme du menton...
d’investigations et les méthodes de datation ont beaucoup évolué. Ainsi, depuis 1997, on a pu séquencer l’ adn de plusieurs Néandertaliens. D’abord, nous présenterons quelques traits caractéristiques des Néandertaliens ainsi que leur distribution. Puis nous aborderons la variabilité de ces caractères morphologiques. Enfin, nous nous intéresserons aux informations révélées par l’adn « fossile ».
Portrait-robot d’un Néandertalien
Les Néandertaliens, qui ont vécu approximativement de – 200 000 à – 30 000 ans, se différencient des hommes modernes et des espèces précédentes du genre Homo par divers caractères (voir la figure page 17). Les Néandertaliens étaient plutôt petits, de 1,55 à 1,65 mètre de hauteur en moyenne, alors que les Homo ergaster, qui vivaient en Afrique il y a 1,8 à 1 million d’années, approchaient 1,80 mètre. Les hommes modernes du Paléolithique supérieur (à partir de – 30 000 ans) sont plutôt grands, et atteignaient eux aussi 1,80 mètre de hauteur en moyenne, voire 1,90 mètre pour certains individus, tel Barma Grande 2 découvert à Grimaldi. Les hommes modernes du Paléolithique moyen, représentés par des fossiles mis au jour à Skhul et à Qafzeh, en Israël, datés de 100 000 ans, et contemporains des Néandertaliens avaient également une taille moyenne d’environ 1,80 mètre. De même, le squelette partiel d’Omo I, en Éthiopie, qui est le premier représentant de notre espèce (195 000 ans), était aussi grand.
Certes petits, les Néandertaliens étaient en revanche dotés de larges épaules, avec une musculature développée. Leurs thorax sont volumineux avec une forme en cloche, alors que ceux des hommes modernes, actuels et fossiles, sont plus
Les preuves archéologiques des plus anciennes pensées symboliques s’accumulent. Elles révèlent qu’elles ont été inventées par les Néandertaliens et par les premiers hommes modernes d’Afrique et du Proche-Orient. Les diverses cultures « modernes » sont apparues à différentes époques et en plusieurs endroits du monde. Leur émergence a été influencée par des changements climatiques.
Francesco d’Errico est directeur de recherche au cnrs et professeur à l’Université de Bergen, en Norvège.
Puisque nous sommes la seule espèce du genre Homo sur notre planète, sommesnous plus doués que les hominidés qui nous ont précédés ? Le prétendre serait trop facile et ne dirait ni quel chemin nos ancêtres ont parcouru pour en arriver là ni dans quelle mesure nous partageons, en partie ou totalement, notre unicité supposée avec les autres hominidés, passés et présents.
La question de l’origine des attributs qui nous définissent en tant qu’êtres humains fait l’objet d’un débat animé parmi les spécialistes de diverses disciplines telles que la primatologie, l’archéologie, la paléoanthropologie, la génétique, la psychologie évolutive et la linguistique. Néanmoins, l’intégration progressive des résultats de ces disciplines apporte quelques nouvelles réponses aux vieilles questions « Qui sommes-nous ? » et « D’où venons-nous ? ».
modernes venant d’Afrique, les Néandertaliens et des hommes archaïques d’Asie réfutent un modèle longtemps accepté. Il stipulait que tous les humains actuels sont les descendants d’une petite population africaine qui, sortie d’Afrique, aurait remplacé sans aucun métissage les populations archaïques vivant en dehors de ce continent.
Les nouvelles connaissances obligent de nouveau à s’interroger sur les facteurs qui ont régi l’évolution culturelle dans notre lignée : comment ces facteurs ont interagi et à quel moment ont émergé des comportements que nous reconnaissons comme propres à l’homme (la cognition moderne, le langage, les manifestations artistiques, les croyances religieuses…) ?
L’ESSENTIEL
➥ Les plus vieilles traces d’une culture symbolique, notamment l’utilisation de pigments, datent de 250 000 ans.
➥ Ces➥cultures➥sont➥ illustrées➥par➥des coquillages➥perforés➥ et➥parfois➥peints,➥ des➥motifs➥abstraits➥ gravés,➥des➥plumes➥ ornementales…
➥ Leur apparition trahit le rôle de facteurs sociaux et démographiques liés aux changements environnementaux.
Des
Supposées infranchissables par le passé, les frontières génétiques et comportementales qui nous séparent de nos ancêtres et des singes anthropomorphes sont de plus en plus remises en question. Nous partageons de 95 à 98 pour cent de notre patrimoine génétique avec les chimpanzés. En outre, on sait dorénavant que ces singes, et d’autres, sont capables de développer des traditions culturelles, par exemple dans la collecte ou la transformation des aliments, qui sont indépendantes des ressources disponibles dans leur environnement et des différences génétiques entre groupes (voir Traditions et cultures chez les animaux avec B. Thierry, page 44). Nous savons aussi que la pensée symbolique, c’est-à-dire l’attribution d’une signification conventionnelle à des signes, n’est pas propre à notre espèce. Les récentes découvertes d’échanges génétiques entre les populations
Divers scénarios, parfois contradictoires, ont été proposés pour expliquer l’origine de cultures comparables aux nôtres. Certains considèrent que les caractéristiques modernes apparaissent d’une façon soudaine il y 50 000 ans à cause d’une mutation génétique qui aurait modifié le fonctionnement du cerveau. D’autres préfèrent situer cette brusque révolution cognitive entre 60 000 et 80 000 ans et l’associer à certaines innovations culturelles que l’on observe à cette époque en Afrique australe. D’autres encore privilégient l’idée d’une émergence progressive de caractéristiques culturelles modernes en Afrique, ce phénomène résultant du processus de spéciation qui a conduit à l’apparition de notre espèce sur ce continent. Selon les tenants d’une variante de ce dernier scénario, des changements dans la taille des populations expliquent mieux qu’une spéciation l’émergence de ces comportements culturels modernes en Afrique.
Enfin, les partisans d’un modèle « culturaliste », dont je fais partie, soutiennent que les prérequis
cognitifs nécessaires à l’émergence des cultures modernes étaient déjà largement en place chez les ancêtres des Néandertaliens et des hommes modernes. Dans ce cadre, des facteurs sociaux et démographiques, sans doute déclenchés par des changements climatiques, auraient été à l’origine de l’apparition asynchrone, de la disparition temporaire et de la réapparition de caractéristiques culturelles modernes en Afrique chez les populations modernes et en Eurasie chez les Homo sapiens archaïques. La modernité culturelle serait alors le produit final de l’évolution de populations humaines qui étaient dans une large mesure, et indépendamment de leur affiliation taxonomique, déjà cognitivement modernes. Les principales forces motrices dans ce processus sont les caractères intrinsèques de chaque adaptation culturelle et de leur sélection sous la pression de changements environnementaux.
Des traces archéologiques de la modernité ?
Peut-on tester ces scénarios ? Bon nombre de comportements supposés essentiels pour franchir le Rubicon vers les cultures modernes – l’altruisme, un langage complexe, la capacité à transmettre le savoir d’une génération à l’autre… – laissent peu de traces archéologiques directes. Dès lors, nous sommes contraints de déduire leur présence de façon indirecte à partir des éléments de la culture matérielle que nous mettons au jour. L’évaluation de ces scénarios dépend donc des faits culturels que nous qualifions de « modernes », de la probabilité qu’ils laissent une trace durable et non ambiguë dans le registre archéologique, et enfin de leur datation. Elle est aussi tributaire de la capacité des différentes écoles de pensée à relier de façon convaincante un mécanisme privilégié (mutation génétique, spéciation, démographie, climat…) à un résultat attendu (changement soudain, émergence progressive, équilibre ponctué, évolution non linéaire…). Il s’agit aussi de démontrer que ce mécanisme était prépondérant pendant l’ensemble de la période qui a conduit à l’émergence de cultures comparables aux nôtres. Idéalement, nous espérons aussi que le mécanisme « gagnant » soit capable d’expliquer la variabilité culturelle observée chez les sociétés humaines historiquement connues ou de la Préhistoire récente.


Les critères utilisés par les archéologues pour identifier des caractéristiques modernes, ou au













Des fouilles menées au Nigeria ont révélé l’existence de sociétés complexes constituées d’agriculteurs, d’artisans et de commerçants, qui se sont développées en Afrique de l’Ouest un millénaire avant notre ère.
Peter Breunig, archéologue, occupe la chaire d’archéologie africaine de l’Université de Francfort.

➥ Au➥Ie➥millénaire➥ avant➥notre➥ère, les premières➥sociétés➥ complexes➥se développent➥en➥Afrique➥ de➥l’Ouest➥dans➥un➥ contexte➥de➥climat➥ changeant.
➥ Les➥populations➥ vivent➥sous➥la➥menace➥ de➥razzias➥et➥de➥ guerres➥qui➥les➥incitent➥ à➥construire➥des systèmes➥de➥défense➥ autour➥de➥grandes➥ agglomérations.
➥ Pour➥autant,➥ les➥communautés➥ prospèrent,➥les témoignages➥de➥ récoltes➥abondantes,➥ d’une➥logistique➥ performante➥et➥d’un➥ artisanat➥élaboré➥en➥ témoignent.
Empire du Ghana (viiie -xiiie siècles), Empire du Mali (xie -xvie siècles), royaume du KanemBornou (ixe -xixe siècles), cités-États Haoussas (ixe -xvie siècles), royaumes mossis (xie -xixe siècles), Empire Songhaï (viie -xvie siècles)… L’Afrique de l’Ouest subsaharienne, c’est-à-dire la région comprise entre forêt et désert, Atlantique et boucle du Niger, a connu, depuis l’Antiquité, des empires, des royaumes, des cités-États, etc. Mal connues, ces sociétés animistes, musulmanes, ou les deux, étaient organisées, hiérarchisées et dotées de vastes entreprises commerciales et militaires. En d’autres termes, elles étaient complexes, tant sur le plan social que sur le plan économique.
Comment cette complexité a-t-elle surgi du Néolithique africain ? Quelles sont ses origines protohistoriques ? Pour tenter de donner quelques éléments de réponse à ces questions, nous allons nous appuyer sur les cas de plusieurs sociétés nigérianes anciennes que nous avons fouillées.
Le Néolithique africain
Auparavant, nous devons préciser ce que nous entendons par Néolithique africain. Littéralement, Néolithique signifie « après la pierre », mais le terme désigne de façon plus générale l’ère des paysans.
Selon Éric Huysecom, de l’Université de Genève, le Néolithique est en marche dès que les éléments qui le définissent d’ordinaire en Europe sont simultanément présents dans plusieurs sociétés africaines contemporaines (voir Un Néolithique « très » ancien en Afrique de l’Ouest ?, par É. Huysecom, page 86). En ce sens, l’ère néolithique aurait commencé très tôt en Afrique de l’Ouest. Toutefois, elle n’a produit la base économique nécessaire à l’apparition de sociétés complexes qu’à partir du moment où sont apparus des paysans éleveurs sédentaires. Cette évolution ne s’est produite que pendant les deux derniers

millénaires précédant notre ère et, selon nous, c’est à ce moment que commence le Néolithique africain. En Afrique de l’Ouest, cette transition vers le paysan sédentaire s’est produite sans doute vers 1500 avant notre ère. L’ère des chasseurs-cueilleurs qui, en Afrique, a duré 2,5 millions d’années, touche à sa fin, et cède la place au Néolithique africain. À l’inverse des chasseurs-cueilleurs qui ne consomment que ce qu’ils trouvent dans la nature, les paysans éleveurs produisent leur nourriture. Cela implique une révolution économique, mais aussi culturelle, aspect qu’il est malheureusement difficile de saisir par les voies de l’archéologie. Un consensus règne sur le fait que, en Afrique de l’Ouest, le processus de néolithisation commence quand, vers 2000 avant notre ère, des bergers nomades, fuyant vers le Sud la sécheresse grandissante du Sahara, introduisent nombre d’innovations.
L’Art De LA stAtUAire NOk (page ci-contre) est l’un des rares d’époque protohistorique en Afrique. il s’est développé au centre du Nigeria au cours des premiers siècles avant notre ère dans la culture nok. sur la carte (ci-dessous), ont été placés le territoire nok et la partie nigériane du bassin du tchad.

Dans plusieurs régions de la vaste savane ouestafricaine, leur arrivée déclenche une évolution très rapide. C’est notamment le cas dans la partie nigériane du bassin du Tchad, qui se trouve au Nord-Ouest du Nigeria, à laquelle nous allons nous intéresser plus particulièrement. Vers 1500 avant notre ère, les bergers qui avaient fui le désert deviennent sédentaires. Empilées les unes sur les autres, leurs habitations ont formé de petites collines, sortes de mini « tells » de plusieurs mètres de hauteur. Ces premiers paysans sédentaires cultivent le petit mil (Pennisetum glaucum) et vivent sans doute en clans familiaux au sein de petits hameaux. Manifestement, leur culture connaît un réel épanouissement : dans certaines zones bien explorées, les « tells » s’alignent les uns à côté des autres.
Plusieurs siècles après les premiers hameaux, au début du ie millénaire avant notre ère, une grave crise est perceptible. Les hameaux sont désertés et remplacés par des sites plats, à peine distincts de ceux des bergers arrivés un millier d’années plus tôt. Pareille constatation suggère des communautés nomades de petite taille. Or cette « crise du ie millénaire avant J.-C. », ou
First Millennium B.C. Crisis d’après son nom anglo-saxon, n’est pas un phénomène limité au Nord-Ouest du Nigeria, mais touche toute l’Afrique de l’Ouest. Partout où les archéologues ont fouillé, ils ont constaté qu’après des débuts brillants, le mode de vie paysan a été abandonné. Les enregistrements montrent que le climat était si sec que la forêt dense équatoriale a quasi disparu. Cette crise aurait donc été d’origine environnementale.
Vers – 500, se produit un nouveau changement. Même si nombre d’aspects de la céramique restent inchangés – nous aurions affaire aux mêmes individus –, les nouveautés dominent. La plus évidente est l’apparition d’agglomérations qui n’ont plus rien à voir avec les hameaux familiaux des siècles















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