

Bien vieillir


Les
L’effet
GÉOPOLITIQUE
Sur quelles bases psychologiques repose la dissuasion nucléaire ?

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Voyons-nous tous les couleurs de la même façon ?








édito

ToutUne question de regard
SÉBASTIEN BOHLER rédacteur en chef
est dans le regard. Ce numéro en est l’illustration.
Regard accordé aux nécessiteux. Ceux qu’on n’aide pas assez parce qu’on ne les voit tout simplement pas, comme nous l’explique Laurent Bègue-Shankland (voir page 16)
Regard posé sur notre corps. Indulgent, il accepte les signes du vieillissement. Sévère, il enferme dans les stéréotypes et fragilise l’image de soi (voir page 20).
Regard d’un homme, officier soviétique qui sauva le monde il y a quarante ans. Se défiant du jugement froid de l’ordinateur qui signalait une attaque nucléaire sur son pays, il regarda les prétendus missiles de ses propres yeux et comprit qu’il y avait erreur (voir page 42).
Nous lui devons la vie.
Regard en miroir, préconisé par YvesAlexandre Thalmann (voir en page 54) : c’est en
Ils ont contribué à ce numéro

p. 16
Laurent Bègue-Shankland
Professeur de psychologie sociale à l’université
Grenoble-Alpes, il analyse l’effet Batman, qui dope notre altruisme en société.

p. 20
Marie-Christine Gély-Nargeot
Chercheuse à l’université
Paul-Valéry de Montpellier III, elle étudie les effets psychologiques de l’avancée en âge.
nous astreignant à voir les choses négativement que nous serions plus à même de nous féliciter des événements heureux.
Regard halluciné. Au moment de mourir, nous vivons un trip psychédélique dû à la libération d’une molécule hallucinogène dans notre cerveau, la même qu'utilisent les peuples premiers dans leurs rituels chamaniques (voir page 70). La mort est un dernier good trip
Regard assassin. Tel celui de ces ados qui ne supportent pas que des jeunes filles s’habillent avec coquetterie, et leur infligent un nouveau type de harcèlement, le slut shaming (voir page 80)
Le regard tue. Le regard illumine. Le regard peut tout. C’est une leçon : ce n’est pas tant la réalité que la façon de la voir qui détermine l’expérience que nous en avons. Alors, ouvrons l’œil, et le bon ! £

p. 48
Aurélie Stephan
Postdoctorante en neurosciences à l’université de Lausanne, elle a mis en évidence une signature neuronale du réveil.

p. 76
Ondine Simonot-Bérenger
Chercheuse au Laboratoire de neurosciences cognitives et computationnelles à Paris, elle décrypte nos émotions au théâtre.
sommaire

l’actualité des sciences cognitives
p. 6 Un cerveau cryogénisé ramené à la vie
p. 8 La créativité, ça fatigue…
p. 10
p. 12
p. 13
cerveau & société
P. 32 DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO
Guerre cognitive : TikTok rend-il les jeunes stupides ?
Nicolas Gauvrit
P. 36 UN PSY AU CINÉMA
« A House of Dynamite »
Quand la dissuasion nucléaire part en vrille
Laurent Bègue-Shankland
P. 42 LES CLÉS DE L’HISTOIRE
L’homme qui déjoua la logique des missiles
Sebastian Dieguez
P. 46 À MÉDITER
Pourquoi nous ne voulons plus faire d’efforts
Christophe André
TDAH : exploiter ses forces pour pallier ses faiblesses
Manger trop de sel augmenterait le risque de dépression
L’origine de notre fascination pour les pierres précieuses
P. 14 L’IMAGE DU MOIS
La mémoire au microscope
Albane Clavere
P. 16 FOCUS
Pourquoi Batman dope notre altruisme
Laurent Bègue-Shankland

Ce numéro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho, broché en cahier intérieur, sur toute la diffusion kiosque en France métropolitaine. Il comporte également un courrier de réabonnement, posé sur le magazine, sur une sélection d’abonnés. En couverture : © Malte Mueller/Getty images
à la une
Bien vieillir dans son corps
Avec le temps, le corps change et devient parfois motif d’insatisfaction. Pour continuer à l’apprécier et se sentir bien, diverses approches émergent des recherches en psychologie.
p. 20 J’aime mon corps, un peu, beaucoup, pas du tout ?
Marie-Christine Gély-Nargeot et Sophie Martin
p. 26 Comment se réconcilier avec son corps
Nathalie Rapoport-Hubschman
p. 28 « La crise du milieu de vie peut être un nouveau départ »
Christine Louchard Chardon 19
Testez vos connaissances en neurosciences
neurosciences & psychiatrie
P. 70 NEUROPHARMACOLOGIE
La mort, un trip psychédélique ?
Anna Carthaus
P. 76 L’INTERVIEW DES LABOS « Le théâtre est un laboratoire de l’esprit humain » Entretien avec Ondine Simonot-Bérenger
P. 80 LE CAS CLINIQUE
Anaïs, 15 ans, victime de « slut shaming » Grégory Michel
P. 48 SOMMEIL
Comment bien se réveiller le matin
santé & bien-être 58
Aurélie Stephan
P. 54 L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL
La pensée négative, une voie vers le bonheur
Yves-Alexandre Thalmann
P. 56 CORPS & ESPRIT Motivés ou désengagés
Quand les valeurs redonnent du sens
Nathalie Rapoport-Hubschman

P. 58 PSYCHOPATHOLOGIE
Mon enfant est mauvais
Maia Szalavitz
P. 66 MON CERVEAU & MOI
Comment briller en société : l’effet Proteus
Jean-Philippe Lachaux psycho
l’actualité des sciences cognitives

NEUROSCIENCES
Un cerveau cryogénisé ramené à la vie
La congélation du corps ou du cerveau est un thème central de la science-fiction. Hibernatus, La Nuit des temps, Fallout… À chaque fois il est question de cryogéniser des humains pour leur permettre de revivre des siècles ou des millénaires plus tard. Oui, mais encore faut-il pouvoir les ramener à la vie après les avoir plongés à des températures abyssales et que leurs organes ont cessé de fonctionner ! Jusqu’à présent, cette barrière s’est toujours montrée infranchissable. Mais cela pourrait changer. En effet, une équipe de chercheurs de l’université Friedrich-Alexander, à Erlangen, en Allemagne, a réussi une prouesse inédite : cryogéniser des tissus cérébraux de souris, puis les
Pour la première fois, des chercheurs ont réussi à remettre en route un hippocampe de souris (zone clé de la mémoire) après l’avoir cryogénisé pendant une semaine. Et les capacités de mémorisation du morceau de cerveau étaient préservées.
décongeler une semaine plus tard et les remettre en route.
Cela fait déjà plusieurs décennies que les scientifiques s’affairent à congeler puis décongeler des tissus cérébraux humains et animaux. Mais une fois réchauffées, les cellules ne parvenaient plus à fonctionner normalement. Le coupable ? L’eau… À basse température, elle se transforme en cristaux de glace, qui percent les membranes des cellules, éclatent leurs composants internes (comme les mitochondries) et altèrent les connexions entre neurones. Les cellules sont irrémédiablement abîmées.
Les scientifiques ont alors eu l’idée de remplacer une grande partie de l’eau des cellules par un mélange
de composés dits « cryoprotecteurs », qui vont protéger les cellules contre l’impact de la congélation. En pénétrant dans celles-ci, de telles molécules se substituent progressivement aux molécules d’eau jusqu’à ce qu’il n’en reste plus assez pour former des cristaux. Au lieu de geler, les cellules se solidifient dans un état vitreux semblable à du verre : on parle de « vitrification »…
Les chercheurs ont soumis à ce traitement des portions d’une zone cérébrale appelée « hippocampe », essentielle à la formation des souvenirs. De fines tranches d’hippocampes de souris ont été plongées dans de l’azote liquide et maintenues à – 196 °C durant une semaine. Puis décongelées.
Le premier constat positif établi par les chercheurs est que les neurones, mais aussi d’autres cellules cérébrales comme les astrocytes, sont intacts. Leurs membranes sont parfaitement préservées ; les mitochondries, centrales énergétiques des cellules, tournent à plein régime. Mais surtout, les neurones fonctionnent ! Ils continuent de générer des impulsions électriques appelées « potentiels d’action », qui transmettent l’information à travers le cerveau. Et ces impulsions passent d’un neurone à l’autre en empruntant les synapses, qui sont également en bon état de marche.
L’hippocampe de souris survit donc à la congélation. Mais peut-il remplir les mêmes fonctions qu’avant ? En l’espèce, mémoriser… Pour le savoir, les chercheurs ont testé une propriété fondamentale de la mémorisation : la plasticité synaptique, capacité des synapses à se renforcer ou s’affaiblir après le passage de l’information. Ils ont notamment cherché des preuves d’un effet de potentialisation à long terme, un mécanisme par lequel l’efficacité d’une connexion neuronale augmente après sa stimulation répétée.
Et ils les ont trouvées. Plus étonnant encore, l’équipe a reproduit l’expérience à l’échelle du cerveau entier de souris. Après vitrification, certaines tranches du cerveau ont montré des signes de potentialisation à long terme, et donc d’aptitudes à l’apprentissage « ressuscitées ».
Bien sûr, avant de recouvrer l’ensemble des fonctions cognitives d’un cerveau congelé, il reste du chemin à parcourir. Mais si un jour des astronautes se réveillent dans une autre galaxie après des millénaires de voyage dans un caisson de cryogénisation, ce sera peut-être grâce à la vitrification. £
Albane Clavere
A. German et al., Functional recovery of the adult murine hippocampus after cryopreservation by vitrification, Proceedings of the National Academy of Sciences, 2026.
BIOLOGIE
Des minicerveaux en culture capables d’apprentissage
Si vous essayez de tenir une règle en équilibre à la verticale dans la paume de votre main, vous devrez sans cesse surveiller son aplomb et procéder à de petits ajustements pour le rétablir. En ingénierie, on appelle cela le « problème du pendule inversé » et il sert de référence dans des domaines comme la robotique pour évaluer la capacité d’un système de contrôle à traiter l’information et à s’adapter. Des chercheurs de l’université de Californie, aux États-Unis, ont voulu entraîner à cette tâche des organoïdes cérébraux, parfois appelés « minicerveaux » : il s’agit d’amas de cellules cérébrales de quelques millimètres de diamètre, pouvant contenir plusieurs millions de cellules qui miment la structure et les fonctions principales du cerveau humain. Pour cela, les chercheurs ont créé un logiciel permettant de communiquer avec ces neurones via des signaux électriques. En quelque sorte, il s’agit d’un jeu vidéo dont le but est de maintenir une perche

en équilibre le plus longtemps possible sur un chariot, et la partie recommence chaque fois que la perche tombe. En variant l’intensité des signaux, le logiciel donne l’angle d’inclinaison de la perche, et les organoïdes renvoient à leur tour des signaux indiquant la force à appliquer pour la maintenir debout. Résultat : au fil des sessions, ils s’améliorent et parviennent à conserver l’équilibre de plus en plus longtemps. C’est la première fois que cette faculté d’apprentissage pour atteindre un but est démontrée chez des organoïdes cérébraux. Cependant, ces derniers semblent « oublier » la majeure partie de ce qu’ils ont appris lors de longues périodes d’inactivité. Après quarantecinq minutes de repos, leurs performances reviennent à leur niveau initial. Les chercheurs pensent pallier cette relative absence de mémoire en utilisant des organoïdes plus complexes et en optimisant les signaux d’entraînement qu’ils leur envoient. Et quand on pense que d’autres groupes de recherche tentent de coupler ces organoïdes à des IA, dans le but de créer des « intelligences organoïdes »… £
Bastien Beaujeu
A. Robbins et al., Goal-directed learning in cortical organoids, Cell Reports, 2026.
PSYCHOLOGIE
La créativité, ça
fatigue…
Peut-on souffrir d’un excès de créativité ? Deux psychologues de l’université de la ville de New York, Kaile Smith et Jennifer Drake, ont étudié cette question sur 355 adultes, dont 202 exerçaient une activité créative (études d’arts, métiers du design, etc.) et 153 une profession plus standard. Durant treize jours, les chercheuses leur ont soumis un questionnaire quotidien afin d’évaluer à la fois leur créativité et leur bienêtre. Les questions reprenaient le modèle Perma, qui mesure cinq composantes : les émotions positives, l’engagement, les relations sociales, le sens et l’accomplissement. Chaque composante était représentée par trois items dans le questionnaire, et les participants évaluaient à quel point ils s’y identifiaient sur une échelle de 10 points allant de « pas du tout » à « extrêmement ».

En comparant les deux groupes, les chercheuses ont constaté qu’une journée créative ne produisait pas les mêmes effets : alors que les participants témoins se sentaient mieux le jour même mais également le lendemain, les personnes exerçant des métiers créatifs disaient ressentir davantage d’émotions négatives le jour suivant une période de forte créativité. Les autrices ont surnommé ce phénomène la « gueule de bois créative ».
De là à dire que la créativité est néfaste ? Non, bien sûr, et d’ailleurs elle était associée à une amélioration du bien-être le jour même chez tous les participants. Simplement, elle impose un rythme émotionnel plus
soutenu quand elle représente la principale source de revenus d’une personne, les professionnels de ces métiers étant souvent soumis à une forte pression. Les autrices suggèrent ainsi de tenir compte de ces résultats pour améliorer la prise en charge thérapeutique, en réservant des approches comme l’art-thérapie aux individus dont la création n’est pas le métier. £ B. B.
K. Smith & J. E. Drake, Creative flourishing: unpacking the creativity-well-being connection in creative practitioners and comparison participants, The Journal of Positive Psychology, 2026.
dans un environnement naturel
Source : Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 2026. 3 minutes
suffisent à faire baisser l’activité de l’amygdale cérébrale, liée à l’angoisse et au stress, entraînant une amélioration du bien-être.
Dix-huit heures à la sortie du lycée, il fait déjà nuit et la pluie tambourine sur les vitres du bâtiment. La plupart des élèves sont partis depuis longtemps. Assise sur un banc près de la sortie, son sac sur les genoux, les cheveux trempés, une jeune fille serre son téléphone éteint dans son poing. Elle voudrait disparaître. Ne plus exister.
Je fais connaissance avec Anaïs quelques semaines plus tard, à ma consultation. Ses parents sont venus me voir après que leur fille a consommé de l’alcool et du cannabis, mais aussi parce qu’elle a commencé récemment à s’isoler, a perdu toute motivation pour ses études et a même laissé tomber tous ses loisirs. « Il y a aussi ses colères depuis les vacances, explique sa mère. Je la sens souvent énervée, surtout envers moi. »
Une famille sans histoires
Le comportement de l’adolescente a brusquement changé il y a quelques semaines. D’un coup, elle a tout abandonné : ses amies, ses cours d’arts plastiques, même le handball qu’elle aimait tant. Et elle qui était sérieuse en classe refuse maintenant de plus en plus souvent d’aller en cours. Ses résultats s’en ressentent…
Après cela, il y a eu les vacances de Noël, où elle n’a fait que regarder des séries dans sa chambre. Sans même inviter une copine à sortir. La voilà sans énergie, oscillant entre retrait, accès d’énervement et comportements agressifs…
Jusqu’à ce samedi après-midi où elle appelle son père : « J’ai fait une grosse bêtise… viens vite me chercher. » Anaïs a fumé du cannabis et bu des bières avec un garçon inconnu. Nausées, vertiges, troubles de l’équilibre, céphalées : la jeune fille fait alors une crise d’angoisse majeure et finit aux urgences.

Lorsque je la reçois dans mon cabinet, elle fixe le mur sans un mot et évite soigneusement mon regard. Ensemble, nous évoquons son passé, celui de sa famille. Sur ce plan, rien à signaler… Un père informaticien, une mère secrétaire, et un frère cadet de 10 ans. Anaïs était une adolescente discrète et introvertie, entourée de quelques amies fidèles.
Je note chez sa mère une personnalité anxieuse. Très attentive au bien-être – peut-être trop – de ses enfants. Car derrière cette vigilance de tous les instants pointe parfois un désir excessif de protection. Qui peut se muer en un désir de contrôle. Son mari
à la une
PSYCHOLOGIE
Marie-Christine
Gély-Nargeot professeuse émérite de neuropsychologie du vieillissement, Lapecs, université de Montpellier Paul-Valéry.
Sophie Martin maîtresse de conférences en neuropsychologie, Lapecs, université de Montpellier Paul-Valéry.
J’aime mon corps, un peu, beaucoup, pas du tout ?
À l’approche de la quarantaine puis de la cinquantaine, apparaissent les premiers signes de vieillissement. Et, parfois, une forme de désamour corporel. Pour bien vivre cette période et rester en paix avec son corps, plusieurs leviers psychologiques peuvent alors être actionnés.
en bref
£ Premières rides, cheveux blancs, kilos superflus... À la mi-vie, l’image de notre corps se modifie.
£ Il en résulte souvent une baisse de l’ego corporel, qui risque d’affaiblir la santé psychique et mentale.
£ Mais cette image du corps n’est qu’une partie de notre estime de soi. En travaillant sur ses autres dimensions, on parvient à rétablir l’équilibre.
£ C’est aussi le regard sur le corps qui doit changer. Mettre l’accent sur sa fonctionnalité plutôt que sur son apparence aide à contrer ce phénomène.
Entre 40 et 55 ans, l’âge cesse d’être une abstraction pour devenir une expérience incarnée. Le corps se fait moins docile, moins conforme à l’image que l’on avait de soi ; la graisse s’accumule à des endroits jusque-là épargnés, la peau devient plus capricieuse… Si bien qu’à cette période de la vie, l’estime de soi corporelle devient un sujet d’inquiétude et de mécontentement, notamment chez les femmes.
Ces préoccupations se font même importantes chez 40 à 80 % des femmes aux alentours de la ménopause dans les pays occidentaux, comme l’ont noté trois chercheuses canadiennes dans des travaux publiés en janvier 2025. Une insatisfaction qui s’accroît, donc, et qui change d’objet : le sujet douloureux n’est plus uniquement la minceur, mais aussi la perte de tonicité, les modifications du visage, l’élargissement abdominal, la texture de la peau, l’aspect et la matière des cheveux, ou encore le sentiment de ne plus reconnaître pleinement son corps… Pour certaines, il en résulte un véritable mal-être. Dans une étude prospective menée notamment à l’université de médecine du Texas à San Antonio, la psychiatre américaine Lisa Kilpela et ses collègues ont suivi pendant un an 86 femmes âgées de 40 à 72 ans. Conclusion : une insatisfaction corporelle plus élevée au départ prédit, un an plus tard, davantage d’affects négatifs, une moindre qualité de vie physique, psychologique et sociale, et un moindre plaisir associé à l’activité physique. Autant dire qu’au moment charnière qu’est le milieu de la vie, cette insatisfaction n’apparaît donc pas comme un simple inconfort subjectif, mais comme un véritable facteur de vulnérabilité pour le bien-être psychologique. Comment traverser cette phase sans renier les changements de son corps ? Comment se réconcilier avec cette silhouette changeante ? Pour y parvenir, il faut définir une dimension toute particulière de l’estime de soi : l’ego corporel.
L’ego corporel au centre des préoccupations
L’estime de soi est une somme de considérations portant sur différents aspects de notre personne : la réussite professionnelle, la qualité des liens, le sentiment de compétence, l’utilité sociale, et, évidemment, l’apparence corporelle. Comme on s’en doute, se sentir

en bonne santé et séduisant participe d’une image positive que l’on a de soi-même. Alors, comment tout cela évolue-t-il une fois que la jeunesse est passée et que les premiers signes de l’âge apparaissent ?
Premier constat : au milieu de la vie, les études menées à grande échelle sur des échantillons de population montrent que l’estime de soi globale se maintient le plus souvent. Mais ce n’est pas le cas de l’estime corporelle, cette zone plus circonscrite de l’image de soi que l’on pourrait appeler l’« ego corporel ». Or celui-ci est un point central de notre identité. C’est cette portion du moi qui tire de l’apparence, de la désirabilité, du sentiment de maîtrise corporelle une part notable de sa cohésion narcissique.
Le corps n’est pas un simple organisme biologique ; il est à la fois une expérience vécue, une image de soi, une scène de comparaison sociale et un opérateur de lisibilité identitaire. Ainsi, une synthèse d’études sur l’image physique à la mi-vie, là encore menée par l’équipe de Lisa Kilpela, a souligné que les transformations liées à l’âge n’entraînent pas seulement une modification de l’apparence, mais affectent la manière dont le sujet se sent en accord avec lui-même.
Cet effet est d’autant plus marqué que pour les femmes, ce moment s’accompagne de transformations physiques importantes liées à la ménopause. Plus les changements sont prononcés, plus l’ego corporel est mis à mal. Les analyses menées sur un échantillon de plus de 3 000 femmes aux États-Unis depuis 1996 (la cohorte Swan, pour Study of women’s health across the nation) vont dans le même sens : elles montrent que la prise de

J’aime mon corps, un peu, beaucoup, pas du tout ?
Dans le film The Substance, Demi Moore (à gauche) ne supporte pas de voir son corps vieillir. Elle s’administre alors une substance qui lui redonne les traits juvéniles de Margaret Qualley (à droite)
poids abdominale, la fatigue, les troubles du sommeil, les bouffées de chaleur ou certains changements cutanés et sexuels fragilisent l’image de soi lorsqu’ils donnent le sentiment de perdre en féminité, en pouvoir de séduction ou en maîtrise de son propre corps. Ce ne sont donc pas tant les variations hormonales qui pèsent sur l’image corporelle que la manière dont les symptômes qui en découlent sont vécus.
Voilà donc le cœur du problème : l’écart entre les changements objectifs de notre corps et les interprétations subjectives que nous en faisons. Or ces dernières dépendent du regard que nous posons sur ces signes extérieurs : les percevons-nous comme un déclin ou une transformation ? Une perte ou une réorganisation ? Une menace ou une transition ? Ainsi, différents individus exposés à des transformations physiologiques comparables ne vont pas ressentir le même événement psychique parce qu’ils ne disposent ni des mêmes critères d’estime d’eux-mêmes, ni des mêmes modèles intériorisés de l’avancée en âge, ni du même tissu relationnel pour soutenir leur valeur personnelle. Lorsque les transformations corporelles sont perçues comme la preuve d’un déclassement esthétique, sexuel ou social, elles fragilisent davantage l’estime corporelle.
Des expériences genrées… et asymétriques
Or justement, ce regard que nous portons sur nos changements physiques dépend fortement des schémas corporels dominants dans nos sociétés – ce qui, là encore, creuse le fossé du vécu de cette expérience entre hommes
et femmes. De fait, ces dernières subissent simultanément l’injonction à demeurer désirables, minces, jeunes et toniques, et une forme d’invisibilisation symbolique lorsque leur corps manifeste de l’âge. Ainsi, des études qualitatives sur l’âgisme genré, à l’instar de celles de Sue Westwood, à l’université de York, montrent que des femmes disent être devenues « invisibles » dans l’espace public ou professionnel après la ménopause. Chez les hommes, malgré des données plus rares, on sait que le corps vieillissant, là encore, ne menace pas seulement l’apparence, mais aussi un idéal d’efficacité, de force, d’autonomie ou de performance sexuelle. Ces stéréotypes sont omniprésents dans notre quotidien, par des remarques apparemment anodines du type : « Elle ne fait pas son âge », compliment ambigu qui suppose que paraître son âge serait problématique ; ou par un marketing anti-âge agressif, des crèmes antirides à l’alimentation aux « antioxydants ». Avec l’âge, l’idéal du corps féminin ne disparaît pas. Le corps n’est simplement plus évalué pour sa conformité immédiate à cet idéal, mais pour sa capacité à masquer l’éloignement vis-à-vis de cet idéal.
Ces a priori atteignent leur paroxysme dans les productions culturelles ainsi que sur les réseaux sociaux. Les photos des corps qui y circulent, souvent idéalisés voire retouchés, contribuent aux préoccupations relatives à l’image physique au-delà de 40 ou 50 ans, comme ont pu le montrer diverses études dont celles de la psychologue Rachel Rodgers, de l’université Northeastern de Boston, qui s’est intéressée à 192 utilisatrices d’Instagram âgées de 51 ans en moyenne. Résultat : le fait de visionner des photographies montrant des corps sur les médias sociaux apparaît lié aux préoccupations relatives au poids, au visage et à l’âge. En effet, ces images promeuvent des physiques correspondant à des idéaux de minceur et de tonicité, plombant encore davantage l’ego corporel. Et puis, il y a les films, qui diffusent souvent une injonction à l’éternelle jeunesse féminine ou à l’inusable puissance masculine. L’archétype étant James Bond, apologie d’une figure masculine héroïque qui prolonge l’illusion d’une performance intouchée de l’homme, toujours sexuellement actif et physiquement puissant en dépit de l’âge…
Ces stéréotypes ne sont pas anecdotiques : ils influencent la façon dont les individus interprètent leurs propres transformations corporelles, au point parfois d’atteindre leur santé. Les travaux de Becca Levy, professeuse d’épidémiologie et de psychologie à l’université de Yale, l’ont très bien montré. De telles expériences consistent à activer de façon subliminale (et, donc, inconsciente) certains de ces stéréotypes : par exemple,
Christine Louchard Chardon
psychologue clinicienne, maître de conférences associée, chercheuse associée au Centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique (CRPPC), à l’université Lumière-Lyon 2.
PSYCHOLOGIE

La crise du milieu de vie peut être un nouveau départ
Désormais située entre 35 et 55 ans, la crise du milieu de vie est un moment crucial qui peut être mis au service d’une évolution positive. Pour transformer les doutes en élan d’espoir, la psychologue Christine Louchard Chardon explique comment faire les bons choix.
Propos recueillis par Margot Brunet
Les activités sociales et créatives soutiennent l’estime de soi à un moment charnière de la vie.
Qu’entend-on généralement par « crise du milieu de vie » ?
Ch. Louchard Chardon Il s’agit d’un ensemble de changements qui interviennent aux alentours de 40 ou 50 ans, lorsque l’individu a déjà accompli un certain nombre de choses et qu’une autre période de son existence semble s’ouvrir. Cette notion a été introduite initialement par le psychiatre et psychologue canadien Elliott Jaques en 1965. S’étant intéressé à la carrière d’artistes, il nota que plusieurs d’entre eux voyaient leur créativité et leur travail se modifier entre 35 et 40 ans. Il évoqua alors une « phase critique » dans le développement de l’individu. De 20 à 30 ans, la créativité est intense et spontanée ; vers la quarantaine, elle devient « sculptée », plus réfléchie. L’artiste prend conscience de sa finitude et du fait qu’il ne pourra produire qu’un nombre limité d’œuvres. L’enjeu n’est plus la perfection mais l’acceptation, pour que les inévitables défauts de leurs œuvres ne soient pas un « échec cuisant et persécuteur ». Il cite notamment des

écrivains, musiciens ou peintres dont la carrière s’est modifiée vers 40 ans. Gauguin a ainsi quitté son travail d’employé de banque à 33 ans pour se lancer quelques années plus tard dans la peinture, à 39 ans ; Goethe se mit à développer de nouvelles pensées après son voyage en Italie, entre 37 et 39 ans. Pour Elliott Jaques, cette période de la vie conduit à une forme de « résignation de la maturité », qui peut apporter de la sérénité, mais aussi être source de souffrance, tant sur le plan psychique que somatique. Cette modification du bien-être vers la quarantaine a ensuite été mise en évidence chez tout un chacun – et non seulement chez des artistes –, notamment de 2008 à 2020 par les travaux des économistes David Blanchflower et Andrew Oswald : ceux-ci ont étudié le rapport entre l’âge des personnes et leur niveau de bonheur à partir d’un échantillon de près de 300 000 individus dans plusieurs pays européens. Leurs résultats ont révélé que le bien-être suit une courbe en U, le point le plus bas se situant entre 45 et 50 ans.
La crise du milieu de vie, initialement située vers 40 ans, s’est donc repositionnée vers 45-50 ans. Est-on toujours dans la même situation ?
Ch. L. C. La fourchette s’est en réalité élargie. Principalement en raison de l’allongement de l’espérance de vie. Dans les années 1960, la durée de vie moyenne était de 70 ans, hommes et femmes confondus. À l’heure actuelle, elle est estimée à 80 ans pour les hommes et à 86 ans pour les femmes. Autrement dit, une personne de 60 ans est considérée aujourd’hui comme encore relativement jeune. Si bien que la crise du milieu de vie s’étend jusqu’à 55, voir 60 ans, selon une partie des études scientifiques publiées à ce sujet. Et si
DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO

NICOLAS GAUVRIT
psychologue du développement et enseignant-chercheur en sciences cognitives à l’université de Lille.
Guerre cognitive : TikTok rend-il les jeunes stupides ?
Récemment, Emmanuel Macron a qualifié le réseau social chinois de bombe cognitive destinée à abrutir la jeunesse française. Mais paradoxalement, le vrai danger pourrait venir d’ailleurs...
Le 19 novembre dernier, dans une vidéo qui a fait le tour des réseaux sociaux, Emmanuel Macron dénonçait TikTok, qu’il accusait de propager une forme de « crétinisme » numérique, tout en suggérant en filigrane une menace plus insidieuse. Derrière les chorégraphies virales et les défis absurdes se cacherait une arme de déstabilisation massive, orchestrée depuis Pékin.
Son expression : une « guerre cognitive ». Les Chinois diffuseraient leur plateforme abêtissante en Occident mais l’interdiraient évidemment à leur propre jeunesse, ou bien ne l’autoriseraient que sous des formats éducatifs propres à relever leur niveau intellectuel. L’idée d’une guerre cognitive est désormais sur toutes les lèvres.
L’existence d’une guerre dont le champ de bataille est le cerveau humain ne relève plus de la science-fiction. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre cognitive, définie par le professeur Bernard Claverie, professeur de sciences cognitives à l’université de Bordeaux, comme un ensemble d’opérations « cherchant à déformer, empêcher ou annihiler les mécanismes de pensée de l’adversaire [...], par une approche scientifique et en usant de moyens technologiques, en particulier numériques. »
« Annihiler les mécanismes de pensée de l’adversaire »
La Russie a déjà ouvert la voie depuis des années. L’espace numérique français est saturé

Les effets des r é seaux sociaux sur les jeunes cerveaux ne sont pas à négliger, mais ne relèvent probablement pas d’une guerre cognitive.


LAURENT
BÈGUE-SHANKLAND
professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble-Alpes et membre de l’Institut universitaire de France, directeur de la maison des sciences humaines Alpes.
A House of Dynamite quand la dissuasion nucléaire part en vrille
Le principe de la dissuasion repose sur une loi psychologique simple : « Si tu m’attaques, tu es mort. » Le film « A House of Dynamite » montre comment ce cadre logique peut basculer dans l’irrationnel.

«À VOIR
A House of Dynamite Sorti le 2 novembre 2025
La dissuasion est l’art de créer, dans l’esprit de l’ennemi, la peur d’attaquer. » Cette déclaration du docteur Folamour, technocrate lugubre et fanatique du film éponyme de Stanley Kubrick (1964), désigne une doctrine géopolitique héritée de la guerre froide. Toujours en vigueur, elle justifie l’existence des armes atomiques et leurs dépenses stratosphériques (en France, 54 milliards d’euros sont destinés au nucléaire militaire pour la période 2024-2030). Dans son récent livre Vers la guerre ?, le Premier ministre Sébastien Lecornu présente ce principe comme la « clé de voûte de la défense des intérêts vitaux de la France », en accord avec 71 % des Français, qui l’estiment
nécessaire pour garantir la sécurité nationale. Cette foi collective dans les vertus sécuritaires de l’arme nucléaire est confortée pour certains par l’absence de conflit direct entre les grandes puissances depuis son utilisation en août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki.
La peur d’une destruction réciproque incite-t-elle des pays belliqueux à devenir plus sages ? Devrait-on oser décerner le prix Nobel de la paix à l’engin atomique ? Malgré l’ironie rappelant qu’Alfred Nobel a inventé la dynamite et financé les prix décernés par l’institution avec ses bénéfices, l’analyse de cette doctrine reste d’une brûlante actualité, à l’heure où les États-Unis annoncent la reprise


LES CLÉS DE L’HISTOIRE

Stanislav Petrov, officier ingénieur sur la base de Serpoukhov-15, en Union soviétique, photographié en 1999.
Dans la nuit du 25 au 26 septembre 1983, l’officier ingénieur Stanislav Petrov, 44 ans, prend ses fonctions dans la base secrète de Serpoukhov-15, nichée dans un bunker au sud de Moscou. Depuis les années 1970, il supervise un système de défense satellitaire pour l’armée de l’air de l’Union soviétique. Il y a bien des tensions entre les États-Unis et l’URSS depuis quelque temps, les deux blocs testant leur réactivité mutuelle avec quelques menaces éparses, mais, à part cela, c’est un jour comme un autre. Sauf qu’à peine quinze minutes après minuit, l’alerte se déclenche et tous les voyants passent au rouge ! Un satellite a repéré un missile provenant d’une base états-unienne, bientôt suivi par quatre autres. Petrov sait que de tels missiles atteindront le sol russe dans moins
© Crédit/crédit

Sebastian Dieguez docteur en neurosciences, auteur, enseignant et chercheur à l’université de Fribourg, en Suisse.
L’homme qui déjoua la logique des missiles
Une nuit de septembre 1983, l’humanité est passée à deux doigts de l’anéantissement. Si le pire a été évité, c’est grâce à une capacité propre au cerveau humain : la mentalisation. Celle-ci a en effet permis à un officier de se mettre à la place de ses supposés agresseurs.
À MÉDITER
Pourquoi nous ne voulons plus faire d’efforts
«L’homme n’est pas fait pour travailler. La preuve, c’est que ça le fatigue. » Le trait d’humour de Courteline pourrait aussi s’appliquer à toute forme d’effort, et pas seulement au travail : « L’humain n’est pas fait pour l’effort. La preuve, ça le fatigue. » Notre époque aurait-elle adopté ce point de vue ?
Un rapport Ifop 2022 (« Les Français, l’effort et la fatigue ») semble l’indiquer. La question « De façon générale, avez-vous la flemme de sortir de chez vous ? » suscite ainsi 45 % de réponses positives ; 37 % des personnes disent être « moins motivées qu’avant » dans leur travail, etc. Certes, ce sondage fut conduit peu après l’épidémie de Covid, mais il semble s’agir d’un mouvement de fond, aux conséquences concrètes. Ainsi, une note de l’Éducation nationale montre qu’en 2025, à l’issue de tests d’évaluation, la moitié des élèves était incapable de courir plus de cinq minutes à l’entrée au collège ; l’échantillon était représentatif : 146 collèges et

CHRISTOPHE ANDRÉ
médecin psychiatre et psychothérapeute.
3 450 élèves. Les capacités respiratoires de ces jeunes ont baissé de plus de 13 %, par rapport à il y a trente ans, car la sédentarité fait des ravages, les élèves passant plus de cinq heures en moyenne par jour devant les écrans. Trois grands facteurs peuvent expliquer cette évolution.
Le premier est culturel. Longtemps, nos sociétés obéirent à une logique biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », était-il mentionné dans la Genèse, et la paresse était un des péchés capitaux. La vie était dure et il fallait se retrousser les manches ! Puis de premières contestations apparurent au XIX e siècle, comme le célèbre ouvrage de Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, publié en 1880. En réalité, Lafargue, théoricien du socialisme, contestait l’exploitation des ouvriers par le capitalisme naissant, et proposait un programme réjouissant : « Ne travailler que trois heures par jour au maximum, fainéantiser et bombancer le reste de la journée et de la nuit. » Ce droit à la paresse se cumule
aujourd’hui au recul de la « valeur travail » : à quoi bon perdre sa vie à la gagner ? Cette légitime interrogation existentielle représente une mutation évidente de notre rapport à l’effort.
En faire le moins possible...
Le second facteur est commercial : c’est ce que certains sociologues nomment le « marché de la flemme ». Nourriture et biens de consommation nous sont de plus en plus facilement livrés à domicile ; de même pour les biens culturels, comme la musique ou les séries (plus besoin de sortir pour aller au concert ou au cinéma). La consommation de drogue elle aussi connaît le boom de la livraison à domicile ; ce qui par ailleurs n’arrange pas le problème, car la prise régulière de cannabis semble provoquer à long terme démotivation et retrait social.
Enfin, tout ceci ne produirait pas des effets si nets sans le terrain favorable d’une possible prédisposition génétique. La plupart des experts

considèrent que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ne « travaillaient » que trois à quatre heures par jour, le temps d’assurer leur subsistance, puis se reposaient le reste du temps ; cela jusqu’à environ 10 000 ans avant notre ère, c’est-à-dire que nous avons en gros le même cerveau qu’eux. Et ce cerveau, d’ailleurs, n’est pas tant paresseux qu’à la recherche du moindre effort et de l’économie d’énergie. Si notre environnement nous offre la possibilité de moins en faire, la plupart d’entre nous en profitent.
Pourtant, il paraît nécessaire de réhabiliter l’effort ! D’abord pour notre santé, mentale et physique. Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé de 2025 et toutes les études le confirment : l’activité, notamment sous la forme d’efforts physiques, est bénéfique, là où sédentarité et inactivité sont néfastes, et sources de pathologies multiples. Nous en avons une preuve inverse dans la dépression : elle est accentuée par l’inactivité et le repli (qui en sont hélas des symptômes) et
Nous sommes dans un « marché de la flemme » : nourriture et biens de consommation sont maintenant livrés à domicile, de même que les biens culturels, la musique ou les séries – plus besoin de sortir pour aller au concert ou au cinéma !
améliorée par les programmes dits « d’activation comportementale » et « d’activité physique encadrée ». Pour paraphraser notre formule initiale, on pourrait dire : « Le déprimé n’est pas fait pour se reposer, la preuve, ça l’aggrave. » Attention, le message thérapeutique n’est alors pas « secoue-toi », mais « je vais t’aider à agir de nouveau » !
Et puis, il y a un dernier argument, philosophique : et si l’effort faisait l’humain ? Si nous pouvions nous définir comme des intelligences en action ? Descartes proclamait : « Je pense donc je suis. » Il ajouterait peut-être aujourd’hui : « J’agis donc je suis. » La question est d’une brûlante actualité, à l’heure où non seulement les efforts physiques nous sont épargnés par de prétendus progrès, mais où c’est aussi le cas pour les efforts mentaux, que l’intelligence artificielle nous promet de faciliter, ou plutôt de remplacer… £
bibliographie
Rapport Ifop, « Les Français, l’effort et la fatigue », 2022.
S. R. Chekroud et al., Association between physical exercise and mental health in 1,2 million individuals in the USA between 2011 and 2015 : A crosssectional study, Lancet Psychiatry, 2018.
N. Daire et P. Schmitt, Première évaluation des qualités physiques des élèves de sixième à la rentrée 2024, Note d’information DEPP, 2025.
santé & bien-être
SOMMEIL

Aurélie Stephan
chercheuse en neurosciences à l’université de Lausanne, en Suisse.
Comment bien se réveiller le matin
Des chercheurs en neurosciences ont découvert une « signature neuronale de l’éveil ». Elle pourrait se révéler fort utile pour nous aider à être bon pied, bon œil dès les premières lueurs du jour…
en bref
£ Le moment où nous nous réveillons coïncide avec le départ d’une onde électrique qui se propage de l’avant du cerveau vers les régions postérieures.
£ Quand l’onde se forme en phase de sommeil paradoxal (où ont lieu les rêves les plus vifs), le résultat est désastreux : on reste somnolent et dans le brouillard pendant des heures.
£ Se réveiller dans un cycle de sommeil lent profond est aussi préjudiciable. Il faut donc éviter ces deux écueils, en rallongeant les nuits et en se levant chaque jour à la même heure.
L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL
La pensée négative, une voie vers le bonheur

Nul besoin d’être féru de développement personnel pour considérer qu’il est préférable de penser positivement. N’est-ce pas de cette façon que nous essayons spontanément de rassurer nos proches qui se font du souci ? « Tu verras, tout va bien se passer », « Inutile de t’inquiéter, vois le bon côté des choses » ou encore « Sois positif, cela va diminuer ton stress ». La cause de l’optimisme par défaut semble entendue : personne pour plaider en faveur d’une pensée négative, censée miner l’humeur tout en accroissant l’anxiété. Sauf bien sûr si l’on analyse l’affaire de plus près. Car se figurer que tout va bien se passer relève d’une croyance irrationnelle – qui ne fait pas forcément du bien.
La pensée négative avait déjà ses défenseurs dans l’Antiquité. Les philosophes latins qui se réclamaient du stoïcisme – tels Sénèque, Épictète ou encore Marc Aurèle – en vantaient les vertus. Avec l’argument suivant : si l’on ne se rappelle pas régulièrement que ce qui contribue à notre bonheur
professeur de psychologie au collège Saint-Michel, collaborateur scientifique à l’université de Fribourg, en Suisse.
peut nous être retiré à tout instant, on n’apprécie pas vraiment la vie à sa juste valeur. Grâce à ce qu’ils appelaient la « préméditation des maux », c’est-àdire le fait de se représenter les pertes qui pourraient nous frapper aussi bien que notre conjoint, notre emploi ou notre santé, nous sommes plus à même de jouir de leur présence. Cette idée fait écho au concept moderne d’adaptation hédonique : nous nous habituons à ce qui nous fait plaisir, de sorte que cela nous procure moins d’effets agréables au fil du temps, car nous le considérons comme acquis. Pour les stoïciens, la clé était de s’entraîner à désirer ce que nous avons déjà et, pour y parvenir, d’imaginer que nous en sommes privés. Un bon point pour la pensée négative, qui ose envisager les pertes et les manques en relevant les côtés éphémères des choses de la vie.
La psychologie s’est également inspirée de cette approche originale de la pensée négative. Celui qui incarne le mieux ce courant est sans nul doute Albert Ellis, psychologue à l’université
Columbia, à qui est attribuée la paternité des thérapies cognitives. Son analyse est la suivante : si vous tentez de rassurer un ami qui s’inquiète en lui enjoignant de penser positivement, vous risquez un effet boomerang. Par exemple, pour celui qui doit prononcer un discours devant ses collègues : « Tu n’as pas de souci à te faire, tu as de l’aisance à parler ; ton auditoire va être conquis ! » Dans la réalité, on ne peut exclure – à moins de souscrire à des croyances irrationnelles – que certains auditeurs se montrent critiques, désagréables, voire dénigrants. C’est même probable, tant il est vrai qu’on ne peut pas plaire à tout le monde.
Arrêtons de croire que tout va bien se passer
C’est pourquoi Albert Ellis préconise de ne pas contourner l’éventualité d’une issue problématique, qui reste possible malgré tout, mais de l’intégrer dans la réflexion, de s’y confronter en pensée. Dans sa thérapie émotivorationnelle, il encourage ainsi ses
YVES-ALEXANDRE THALMANN

Dans la thérapie émotivo-rationnelle, le psychologue Albert Ellis encourage ses patients à envisager le pire, afin qu’ils se rendent compte qu’ils seraient aptes à gérer la situation.
££
patients à considérer le pire… afin qu’ils se rendent compte qu’ils seraient aptes à gérer la situation. « Imaginons que des collègues vous critiquent devant tout le monde ». Eh bien, ce ne serait pas la fin du monde : certes, ce serait fâcheux, regrettable, pénible, mais rien de plus. La réalité, soulignet-il, c’est que cette situation et les émotions normales qu’elle engendre sont tout à fait gérables, car partie intégrante de l’expérience humaine. Albert Ellis allait plus loin encore en demandant de vous représenter le pire qui puisse arriver – une technique connue depuis sous le nom de « flèche descendante » – afin de convaincre ses interlocuteurs que ce ne serait pas si catastrophique : « Supposons que votre discours soit un fiasco, que vos collègues vous humilient publiquement et que votre chef décide de vous virer… Que feriez-vous ? »
Ainsi, s’efforcer de penser positivement peut sans doute réconforter à court terme, mais au prix d’un déni de réalité qui réserve
d’inévitables coups durs et déconvenues. Prendre conscience que nous disposons de ressources suffisantes pour les affronter permet de réduire l’anxiété tout en renforçant la confiance en soi. Des résultats dûment validés par les études portant sur l’approche émotivorationnelle prônée par Albert Ellis.
Plutôt que des ouvrages de pensée positive, je vous recommande la lecture des nombreux textes de ce dernier. S’ils datent quelque peu, ils se révèlent toujours d’une incroyable actualité. Avec parfois des titres qui ressemblent à s’y méprendre à ceux du développement personnel : Dominez votre anxiété avant qu’elle ne vous domine… £
A. Ellis et R. Harper, La thérapie émotivo-rationnelle, Ambre Éditions, 2007. bibliographie
Motivés ou désengagés ? Quand les valeurs redonnent du sens

Imaginez que l’on vous demande de construire de petites figurines en Lego. Vous vous mettez à la tâche avec application. À chaque fois que vous en terminez une, vous la tendez à la personne qui vous a confié cette mission. Dans un cas, la figurine est simplement posée sur la table devant vous, où elle vient s’ajouter aux précédentes. Dans l’autre, elle est immédiatement démontée sous vos yeux, pendant que vous êtes déjà en train d’en assembler une nouvelle. La tâche est la même, et une récompense symbolique est versée pour chaque figurine réalisée. Pourtant, dans l’expérience menée par l’économiste comportemental Dan Ariely de l’université Duke, les participants dont le travail était immédiatement démonté abandonnaient beaucoup plus rapidement. Voir disparaître le fruit de leurs efforts suffisait à entamer leur motivation. Cette expérience met en lumière un aspect fondamental de la motivation humaine : nous
NATHALIE RAPOPORTHUBSCHMAN
directrice de l’Institut de médecine corps-esprit à Paris, médecin et psychothérapeute.
n’agissons pas seulement pour accomplir une tâche. Nous avons besoin de percevoir que ce que nous faisons a un minimum de sens.
Cette expérience des Lego peut être vue comme une métaphore du travail contemporain. Au-delà de la charge de travail ou de la rémunération, de nombreuses personnes éprouvent aujourd’hui une difficulté plus diffuse : relier les tâches qu’elles accomplissent au sentiment de contribuer à quelque chose qui compte réellement. L’anthropologue David Graeber a popularisé l’expression bullshit jobs pour désigner des emplois dont les titulaires eux-mêmes peinent parfois à expliquer l’utilité. Ce phénomène est particulièrement visible chez certains jeunes actifs de la génération Z. Leur rapport au travail est parfois interprété comme un manque de motivation. Mais on peut aussi y voir une moindre tolérance à des activités dont la finalité reste abstraite ou difficile à percevoir. La motivation et la satisfaction que l’on
retire de son travail dépendent aussi de la possibilité de relier nos actions à quelque chose qui compte.
Reprendre en main la boussole
Lorsque le sens de ce que l’on fait devient difficile à percevoir, une question simple peut s’avérer utile : qu’est-ce qui compte réellement pour moi ? Autrement dit : quelles sont mes valeurs ? Les valeurs ne sont pas des objectifs – réussir, gagner plus, obtenir une promotion. Elles correspondent plutôt à des directions qui orientent nos actions : apprendre, transmettre, créer, contribuer, prendre soin, agir avec intégrité. À la différence de nos pensées ou émotions, qui fluctuent constamment, les valeurs constituent des repères relativement stables. Dans les thérapies d’acceptation et d’engagement (ACT), les valeurs sont d’ailleurs décrites comme une boussole intérieure. Elles indiquent la manière dont nous souhaitons nous comporter
Apprendre, transmettre, créer, prendre soin, agir avec intégrité : telles les directions d’une boussole, les valeurs orientent nos actions et permettent de s’investir durablement sans s’épuiser.
envers les autres, envers nous-mêmes et dans les différentes sphères de notre vie. Nous ne pouvons pas toujours changer notre travail ni les contraintes qui l’accompagnent. Mais il est parfois possible de relier ce que nous faisons à ce qui compte pour nous. Une conversation attentive avec un collègue peut exprimer la valeur de coopération. Expliquer un geste à un plus jeune peut refléter la transmission. Chercher à améliorer un détail peut traduire le sens du travail bien fait.
Lorsque nos actions peuvent être reliées à une valeur importante, elles retrouvent plus facilement une cohérence. L’engagement devient alors plus durable, et le sentiment de satisfaction plus profond.
Comme dans la parabole du tailleur de pierre qui, tout en cassant de façon
répétitive des blocs de roche, se réjouit de participer à l’édification d’une cathédrale, nous pouvons parfois redonner du sens à nos actions en les reliant aux valeurs qui nous guident. Dans un monde professionnel souvent fragmenté, cette boussole intérieure ne transforme pas toujours le travail que nous faisons. Mais elle peut transformer la manière dont nous le vivons. Prenons donc le temps d’y réfléchir, de nous mettre au clair avec ce que nous pensons essentiel, ce pour quoi nous sommes prêts à défendre ce qui nous est cher. Cela nous aidera à nous investir au quotidien sans nous épuiser. £
Clarifier ses valeurs : un levier de bien-être
Lorsque le sens de ce que nous faisons devient flou, il peut être utile de revenir à une question simple : qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ? Les valeurs ne sont pas des objectifs à atteindre, mais des directions qui orientent nos actions et la manière dont nous souhaitons vivre et agir.
1.
Parcourez la liste ci-dessous
Choisissez trois valeurs qui vous paraissent importantes aujourd’hui.
⟶ amitié · amour · autonomie · bienveillance · compassion · courage · créativité · curiosité · éducation · engagement · générosité · honnêteté · justice · liberté · ouverture d’esprit · respect · responsabilité · santé · transmission · sagesse
2.
Posez-vous une question simple Dans votre vie actuelle, au travail, dans vos relations ou dans votre quotidien, comment pourriez-vous agir davantage en accord avec l’une de ces valeurs ?
⟶ Relier nos actions à ce qui compte vraiment pour nous leur redonne de la cohérence, ravive la motivation – et nourrit un sentiment durable de satisfaction.
bibliographie
D. Ariely et al., Man’s search for meaning : The case of Legos, Journal of Economic Behavior & Organization, 2008.
D. Graeber, Bullshit Jobs, Les liens qui libèrent, 2018.
P. Russo-Netzer et O. I. Atad, Activating values intervention : An integrative pathway to well-being, Frontiers in Psychology, 2024.

psycho
PSYCHOPATHOLOGIE
Mon enfant est mauvais
Que faire quand un enfant est cruel avec les animaux, refuse d’obéir aux règles et harcèle ses camarades de classe ? Ces « troubles des conduites » peuvent alerter sur un début de psychopathie. Une attitude éducative bien particulière est alors recommandée.

Entre 2 et 5 % des enfants présenteraient un trouble des conduites, évocateur de la psychopathie chez l’adulte, associé à la violence et à la cruauté, ainsi qu’à une insensibilité à la douleur et aux émotions.
Traiter ce trouble est difficile : la punition n’est pas dissuasive et rassembler les jeunes concernés dans des thérapies de groupe risque de normaliser leurs comportements antisociaux.
£ Diverses approches, comme la thérapie d’interaction parent-enfant ou l’utilisation d’un environnement de réalité virtuelle, permettent d’aider les enfants à mieux identifier les émotions.
Maia Szalavitz journaliste scientifique.
MON CERVEAU & MOI

JEAN-PHILIPPE
LACHAUX
directeur de recherche à l’Inserm, au Centre de recherche en neurosciences de Lyon.
Comment briller en société : l’effet Proteus
Lors d’un cocktail ou d’une soirée mondaine, vous souhaitez être remarqué pour votre esprit brillant et votre sens de l’humour ? L’effet Proteus, issu d’expériences de neurosciences cognitives, est fait pour vous.
Certains livres vous promettront de mettre en œuvre instantanément des méthodes miracles pour captiver n’importe qui lors d’une soirée mondaine. Ils racontent n’importe quoi. Il n’y a pas de mode d’emploi pour être captivant en société. C’est une question d’état d’esprit. Et sur ce plan, les neurosciences cognitives ont quelque chose à nous apporter.
Imaginez-vous en pleine conversation lors de ce fameux dîner. Une blague ou une anecdote traverse soudainement votre pensée. Prendrez-vous la parole, sans hésitation, pour la raconter avec aisance, sûr de l’effet escompté ? Ou resterez-vous en retrait, laissant d’autres briller à votre place ?

L’image que l’on donne de soi est le résultat d’une multitude de microdécisions de ce type, et de microcomportements. Mais, à vouloir maîtriser ces moindres faits et gestes, vous risqueriez de paraître emprunté, à l’image d’un sportif stressé surveillant de manière exagérée chacun de ses mouvements… avec pour conséquence de voir sa performance se dégrader. Ce phénomène, connu en psychologie sous le nom de choking, désigne le fait de vouloir contrôler de manière volontaire et excessive tous ses gestes pourtant habituellement automatiques. Plus on essaie de bien faire en analysant consciemment chacune de ses actions, moins on parvient à produire ce que l’on maîtrise naturellement.


neurosciences & psychiatrie
NEUROPHARMACOLOGIE
Anna Carthaus médecin et journaliste
scientifique.
La mort, un trip psychédélique ?
À notre dernier souffle, notre cerveau libère une molécule appelée DMT, une substance hallucinogène utilisée par les peuples d’Amazonie dans leurs rituels chamaniques. La mort pourrait donc être une expérience visuelle et existentielle exceptionnelle.
en bref
£ La DMT, ou N,N‑diméthyltryptamine, est une molécule hallucinogène que certains peuples d’Amérique latine utilisent dans des cérémonies chamaniques.
£ L’essentilel u soleil, mais aussi les éclairages puissants comme les panneaux LED, stimulent notre cerveau via des cellules spéciales récemment découvertes dans notre rétine.
£ Quand le cœur cesse de battre, elle est produite massivement par notre cerveau. Son rôle, d’après de récentes recherches, serait neuroprotecteur : limiter les dégâts causés par le manque d’oxygène.
£ Un effet secondaire serait la production d’hallucinations visuelles, qui semblent correspondre aux récits de personnes ayant fait des expériences de mort imminente.
£ Le plus efficace est de s’exposer très tôt à la lumière le matin, mais en en limitant les sources lumineuses – comme les écrans – à la nuit essentiel. en bref
£ Une fois ces cellules activées, notre organisme sécrète du cortisol et de l’orexine, qui renforcent l’attention, et un facteur de croissance qui stimule la formation de nouveaux neurones.
£ Malgré des données convaincantes obtenues sur des rats, on ignore cependant si cet effet est garanti au moment de mourir…
L’INTERVIEW DES LABOS
ONDINE SIMONOT-BÉRENGER
Le théâtre est un laboratoire de l’esprit humain
Pourquoi apprécions-nous le spectacle vivant ?
Pour Ondine Simonot-Bérenger, pas de doute : les émotions ressenties viennent en premier lieu de notre sentiment d’être connectés aux autres spectacteurs. Une découverte qui lui a valu le prix du concours « Ma thèse en 180 secondes ».
Au mois de juin dernier, vous avez remporté le concours national « Ma thèse en 180 secondes » (MT180). Pouvez-vous nous expliquer en quoi ont consisté les recherches qui vous ont valu cette récompense ?
Ondine Simonot-Bérenger
Ma thèse de doctorat est née d’un constat simple : il existe très peu de recherches sur ce qui se passe dans la tête des spectateurs au théâtre. Et le peu qu’on en sait est toujours centré sur le rapport d’une personne à une œuvre, sans tenir
compte de la dimension sociale de cette expérience, celle qui connecte les spectateurs entre eux et avec les acteurs. Pourtant, le théâtre est, par définition, une expérience sociale qui réunit des comédiens et un public. C’est pourquoi je me suis intéressée à la manière dont la dimension sociale du spectacle influence la façon dont nous le vivons. Et tout particulièrement sur un plan émotionnel. Avec une question centrale : comment une émotion ressentie individuellement se transforme-t-elle en dynamique collective ? Et en retour, comment cette dimension collective influence-
t-elle la manière dont les spectateurs perçoivent et apprécient la représentation ?
Et quel est le résultat ?
O. S.-B. Avec mes collègues Julie Grèzes et Victor Chung, nous supposions que ce n’était pas seulement le lien du spectateur avec la pièce qui comptait, mais aussi les interactions entre les spectateurs eux-mêmes. Mais pour arriver à cette conclusion, il fallait mettre sur pied un dispositif expérimental bien particulier. Tout d’abord, j’ai fait le choix de mener mes expériences
Propos recueillis par Albane Clavere

ONDINE SIMONOT-BÉRENGER
postdoctorante en sciences cognitives au Laboratoire de neurosciences cognitives et computationnelles à l’École normale supérieure de Paris.
LE CAS CLINIQUE

Grégory Michel
professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’université de Bordeaux, chercheur à l’Institut des sciences criminelles et de la justice, psychologue et psychothérapeute en cabinet libéral, expert auprès des tribunaux.

bref

© ericsphotography/iStock
Anaïs, 15 ans, victime de « slut shaming »
Au lycée, l’adolescente vit un calvaire. Sa faute ?
Avoir voulu vivre sa féminité librement. Depuis, les autres jeunes l’insultent et lui reprochent d’être une fille facile. Un phénomène appelé « slut shaming », qui fait des ravages et exerce en sous-main un contrôle social sur le corps féminin.
£ En quelques semaines, cette lycéenne s’est coupée de toutes ses amies et a abandonné toutes ses activités. Désormais elle voudrait qu’on l’oublie, et disparaître.
£ L’enquête psychologique montre qu’elle est victime d’une forme de harcèlement qui cible l’apparence de jeunes filles, pointées du doigt comme trop féminines ou séduisantes.
£ Ce type de stigmatisation, appelé slut shaming (« honte aux salopes ») toucherait 12 % des jeunes filles. Il laisse de profondes entailles dans l’estime de soi.
À la fin, qu’avez-vous retenu ?
Savez-vous quelle est la différence entre un psychopathe et un sociopathe ? Avez-vous entendu parler de l'effet
Proteus ? Si vous avez bien lu ce numéro, cela n'a pas dû vous échapper. Alors vérifiez si votre cerveau a bien encodé l'information… et s'il est prêt à la récupérer !
Un psychopathe est manipulateur, sans empathie ni remords, souvent socialement intégré. Un sociopathe est plus marginalisé, impulsif et violent, quoique plus accessible aux remords. Les causes génétiques sont prépondérantes dans la psychopathie, alors que les causes sociales (passé difficile, enfance traumatisante) prédomineraient chez le sociopathe.
(référence : article page 58)
C’est le fait que notre comportement change après avoir incarné un avatar ayant certaines qualités comme l’extraversion, la dominance ou la créativité : nous endossons les caractéristiques de l’avatar comme si nous changions de peau.
Cet effet doit son nom à Protée, divinité marine de la mythologie grecque capable de changer de forme à volonté. (référence : article page 66) c) Le cerveau libère de la DMT, une molécule hallucinogène que l’on retrouve dans les rituels chamaniques d’Amérique centrale ou du Sud. Ce composé expliquerait les visions rapportées par des personnes ayant fait des expériences de mort imminente. La DMT aurait une fonction neuroprotectrice destinée à préserver les neurones du manque d’oxygène. (référence : article page 70)
b) Selon une étude menée dans des lieux publics, les gens restent indifférents parce qu’ils ne voient pas la personne dans le besoin, ou n’y font pas attention. Des mécanismes attentionnels seraient le premier frein aux comportements prosociaux… Mais ce sujet reste débattu. (référence : article page 16) a), b) et c). Initialement située autour de la quarantaine, la crise du milieu de vie s’est par la suite décalée vers l’intervalle 45-50 ans dans les années 2010, et plus récemment encore vers 55 ans, voire 60 ans, essentiellement en raison de l’augmentation de l’espérance de vie.
Aujourd’hui, on donne globalement la fourchette allant de 40 à 55 ans.
(référence : article page 28)
a) Les tests d’efforts pratiqués à 30 ans d’intervalle montrent une baisse de 13 % sur cette période. La sédentarité, le temps passé chez soi devant un écran, les livraisons à domicile, la multiplication des aides à la mobilité comme les trottinettes, le recul de la valeur travail et la société de loisirs auraient créé un « marché de la flemme » qui entraînerait aujourd’hui des conséquences négatives.
(référence : article page 46)
Pourquoi aidonsnous peu les gens dans le besoin ?
a) nous avons déjà assez de soucis
b) nous ne remarquons pas leur présence
c) notre sens moral n’est pas assez développé
À quel âge intervient la crise du milieu de vie ?
a) 40 ans b) 50 ans c) 60 ans
Quelle différence y a-t-il entre un psychopathe et un sociopathe ?
Qu’est-ce que l’effet Proteus ?
En trente ans, les capacités d’effort des jeunes ont :
a) baissé de 13 %
b) augmenté de 5 %
c) stagné
Au moment de mourir, notre cerveau libère :
a) de l’adrénaline
b) de la dopamine
c) des molécules hallucinogènes
Quelle est la pire phase du sommeil pour se réveiller ?
a) le sommeil paradoxal
b) le sommeil profond
c) le sommeil léger
D’où vient le plaisir éprouvé au théâtre ?
a) du jeu des acteurs
b) de la qualité de la pièce
c) du sentiment de connexion avec les autres spectateurs
Que faut-il dire à un ami qui a peur de rater un examen ?
a) que tout va bien se passer
b) que ce n’est pas le plus important c) qu’il doit s’imaginer échouer
Par combien a été multiplié le nombre de publications sur le cortex préfrontal depuis 1987 ?
a) 10
b) 100
c) 256
Petit commentaire ou to do
c) Les expériences menées dans des conditions réelles montrent que le plaisir ressenti en assistant à un spectacle vivant (théâtre, danse, musique) serait dû principalement au sentiment de fusion avec le reste de l’audience. Ce mécanisme de connexion émotionnelle aurait été un avantage pour la cohésion des groupes au fil de l’évolution humaine. (référence : article page 76)
a) Le sommeil paradoxal est le pire moment pour se réveiller. Durant cette phase propice aux rêves vivaces, l’onde cérébrale du réveil (un signal neuronal qui part de l’avant du cerveau et se propage vers l’arrière) est peu efficace à cause du manque d’activité du locus coeruleus, un noyau qui sécrète la noradrénaline et favorise la vigilance. Résultat : on se réveille « dans le brouillard », avec un sentiment de somnolence qui peut mettre des heures à se dissiper.
(référence : article page 48)
b) Ce nombre a été multiplié par 100 depuis la publication de l'article pionnier de Patricia Goldman-Rakic en 1987. Comme elle l'avait alors prophétisé, aujourd’hui tout le monde ou presque se penche sur le fonctionnement de cette région stratégique de notre cerveau.
(référence : article page 90)
c) Selon le psychologue Albert Ellis, il faudrait lui demander d’imaginer le pire scénario, puis de se représenter rationnellement ce qu’il pourrait faire pour gérer la situation. Dans la plupart des cas, cela aide l’individu à mobiliser des ressources efficaces. À l’inverse, dire que tout va bien se passer expose à un effet boomerang : en cas d’anicroche, l’individu peut être désarçonné, surpris et incapable de réagir.
(référence : article page 54)

Bientôt tout le monde fera des recherches sur le cortex préfrontal.
– Patricia Goldman-Rakic
Patricia Goldman-Rakic (1937-2003) est une professeuse de neurosciences, de psychiatrie et de psychologie à l’université Yale. La première, elle a analysé le fonctionnement détaillé du cortex préfrontal, siège de nos fonctions cognitives complexes. Dans les seize ans qui ont suivi ses travaux pionniers en 1987, le nombre de publications sur ce sujet a été multiplié par dix et ce facteur approche cent aujourd’hui. Le cortex préfrontal est maintenant considéré comme le pivot de notre conscience et de nos capacités d’abstraction. Tout le monde ou presque fait des recherches dessus !







BRAINCAST Le podcast de Cerveau & Psycho














BRAINCAST explore les sciences qui expliquent nos comportements, nos émotions et nos troubles : neurosciences, psychologie, psychiatrie…

Au fil de ce voyage dans votre cerveau, la rédaction de Cerveau & Psycho vous propose des rencontres et des échanges avec des scientifiques reconnu.e.s.
Ils évoqueront leurs parcours, leurs découvertes marquantes et les grandes questions en suspens qui stimulent la recherche.

Un moment pour mieux comprendre le cerveau et découvrir ce qui se cache dans leur tête… et dans la vôtre !



Disponible sur www.cerveauetpsycho.fr/sr/braincast/ ainsi que sur toutes les plateformes de podcast
