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Cerveau & Psycho n°184 - février 2026 - Célibataire et heureux(se)

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Célibataire et heureux(se)

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Vivre sa vie en solo

Sommes-nous en train de vivre un tournant ?

Pour la première fois dans nos sociétés, de plus en plus d’individus ne souhaitent plus vivre en couple. La proportion de célibataires est ainsi en hausse dans de nombreux pays industrialisés. Souvent, de façon délibérée et consentie. Les raisons de ce changement sont multiples : les femmes se sont affranchies de la tutelle des hommes, l’injonction contemporaine est à l’épanouissement de soi et le développement des technologies permet pour la première fois à une personne de pourvoir seule à ses besoins.

Chose qui eût été impossible il y a encore un siècle – notamment dans les campagnes –, quand la dureté des conditions de vie imposait aux individus de vivre en communautés soudées et en couples se répartissant les tâches.

Comment réussir ce passage à l’indépendance ?

Notre dossier (page 20) en donne un aperçu : en

se rappelant qu’on ne peut pas vivre totalement coupé des autres, et qu’on a besoin de liens. Hors du couple, ceux-ci se feront plus épisodiques et à géométrie variable. Relations intimes à distance, ou par intermittence… Foyers monoparentaux. Colocations. Amitiés durables. L’humain aura toujours besoin de liens.

Récemment, un projet international sur le bonheur a révélé que celui-ci résultait de petits actes du quotidien (voir page 60) : les « microbonheurs ». Parmi eux, on trouve une proportion étonnante de moments de partage. Rires. Actes d’altruisme. Sensation de gratitude. Moments de bien-être collectif. Alors oui, les hommes et les femmes ne voudront peut-être plus se sentir entravés par un partenaire trop contraignant. Mais ils auront toujours besoin des autres et ces liens devront constamment être réinventés. £

Ils ont contribué à ce numéro

p. 20

Véronique Kohn psychologue et psychothérapeute, elle aide ses patients à s’épanouir dans leur vie affective, notamment dans leur expérience du célibat.

p. 60

Emiliana Simon-Thomas neuroscientifique à l’université de Californie à Berkeley, elle dirige le projet Big Joy, qui identifie les actes quotidiens qui rendent heureux.

p. 70

Sigrid März docteure en biologie cellulaire, journaliste scientifique, elle révèle le rôle des mitochondries dans les maladies neurologiques.

p. 78

Cyril Thomas chercheur en psychologie cognitive, il décrypte les stratégies employées par les magiciens afin de mieux comprendre notre fonctionnement cognitif.

sommaire

l’actualité des sciences cognitives

p. 6 Le test des animaux : 15 secondes pour évaluer votre santé mentale

p. 7 On s’embrasse sur Terre depuis 20 millions d’années

p. 8 Votre cerveau n’est mature… qu’à 32 ans !

p. 9 Infidélité : la faute aux parents ?

P. 14 L’IMAGE DU MOIS

Abysses, limace de mer et PFN1 !

Albane Clavere

P. 16 FOCUS

Schizophrénie : quand la voix intérieure sonne trop vrai

Hannah Seo

cerveau & société

P. 34 DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO

Pourquoi les COP échouent encore et toujours

Nicolas Gauvrit

P. 38 LES CLÉS DE L’HISTOIRE

« J’accuse… ! » : la force du langage performatif

Sebastian Dieguez

P. 42 UN PSY AU CINÉMA

Un simple accident : la résurgence du trauma

Laurent Bègue-Shankland

P. 48 À MÉDITER

Sortir du sentiment d’imposture

Christophe André

Ce numéro comporte un courrier de réabonnement posé sur le magazine, diffusé à une sélection d’abonnés. En couverture : © Michel Legault/Shutterstock

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à la une Célibataire

et heureux(se)

Souvent mal compris, dévalorisé, voire stigmatisé, le célibat n’a pas toujours bonne réputation. Les recherches en psychologie montrent pourtant qu’il est tout à fait possible d’être célibataire et heureux !

p. 20 Célibataire… Le bonheur au singulier ?

Véronique Kohn et Albane Clavere

p. 28 « Pour certaines femmes, le célibat est une renaissance »

Entretien avec Christophe Giraud

neurosciences & psychiatrie

P. 70 NEUROBIOLOGIE CELLULAIRE

Les mitochondries, bombes à retardement de notre cerveau

Sigrid März

P. 78 L’INTERVIEW DES LABOS

« Les magiciens sont de grands manipulateurs qui jouent avec nos biais cognitifs »

Cyril Thomas

P. 84 LE CAS CLINIQUE

L’homme qui ne savait pas qu’il était aveugle

Laurent Vercueil

P. 50 NEUROSCIENCES

Sommeil polyphasique :

dormir moins mais mieux ?

Sybille Buloup

santé & bien-être 66

P. 56 L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

Objectif : zéro objectif

Yves-Alexandre Thalmann

P. 58 CORPS & ESPRIT

Changer une situation ou l’accepter : que choisir ?

Nathalie Rapoport-Hubschman

P. 60 ÉMOTIONS

Les microbonheurs : ces moments qui nous rendent plus forts

Emiliana Simon-Thomas, Xuhai « Orson » Xu et Darwin A. Guevarra

P. 66 MON CERVEAU & MOI

Soyez créatif ! Oui, mais comment ?

Jean-Philippe Lachaux psycho

COGNITION

l’actualité des sciences cognitives

Le

test des animaux : 15 secondes pour évaluer votre santé mentale

Top ! C’est parti, vous avez une minute pour citer le plus de noms d’animaux possible. Girafe, éléphant, chien, chat, hippopotame… Ça y est ? Au bout d’une minute, le chronomètre s’arrête. Et le comptage commence. C’est alors le moment de vérité. Car une règle semble se dégager de ce petit test, dit « de  fluidité verbale » : le nombre de mots produits lors des 15 premières secondes serait un bon prédicteur de votre état de santé cognitive globale. Les chercheurs de l’université de Mexico qui ont mis au point ce test se sont appuyés sur les méthodes existantes pour explorer l’agilité cognitive des personnes dans le domaine langagier, et aussi sur les tests courants d’évaluation de l’état cognitif

Citer le plus de noms d’animaux, d’aliments ou de métiers en 15 secondes serait un bon miroir de notre fonctionnement cognitif global. Jusqu’à livrer une indication du risque de déclin cérébral ou de troubles psychiques.

global, comme le test Mini qui recense les symptômes de dépression, d’anxiété, de déclin mnésique, de pertes attentionnelles, de capacités de mémoire et d’orientation. Le test de fluidité verbale se subdivise en plusieurs catégories : animaux, fruits, professions, meubles et plats cuisinés. Il ressemble un peu au jeu du « petit bac » que l’on peut faire en famille, et qui consiste à trouver un animal, un pays ou une capitale commençant par une lettre donnée. Ce type de recherche lexicale reflète assez bien l’état global du cerveau parce qu’il fait appel à plusieurs aptitudes cognitives : la mémoire libre (pour faire jaillir des idées de noms), les associations sémantiques (pour

rebondir d’un terme à un autre dans une catégorie, par exemple celle des métiers), mais aussi la mémoire à court terme et les capacités d’inhibition cruciales pour vérifier qu’un mot n’a pas déjà été cité (car dans ce cas, il compte comme une erreur). Ces aptitudes font fonctionner de larges territoires cérébraux, comme l’hippocampe, les zones temporales et frontales associées au langage, les aires préfrontales qui sous-tendent les associations sémantiques, la mémoire de travail ou l’inhibition des réponses impulsives. Et de fait, le résultat obtenu par l’équipe de psychologues est éloquent : il fait apparaître une corrélation entre la présence de troubles psychiques

(dépression, anxiété, boulimie, trouble panique, phobies, TOC, mais aussi prémices de déclin cognitif pouvant augurer un début d’Alzheimer) et le nombre de mots cités, particulièrement dans la catégorie « animaux ». Ainsi, une personne qui peine à trouver des noms d’animaux dans cette première phase de 15 secondes aurait des probabilités non négligeables de se trouver exposée à un risque de trouble psychique ou de déclin.

D’autres catégories de mots livrent aussi des enseignements, et ce de façon assez surprenante. C’est notamment le cas de la catégorie « meubles », puisqu’une personne citant beaucoup de ces objets au cours de la deuxième tranche de 15 secondes (entre 15 et 30 secondes) aurait statistiquement plus de probabilité d’avoir un trouble mental ! Mais de telles corrélations, toutefois, restent encore à expliquer.

Finalement, faut-il faire le test ? Celui-ci peut être indicatif pour un adulte (chez l’enfant, les capacités langagières sont encore en pleine construction), mais sans se substituer à de véritables diagnostics psychiatriques. En cas de doute sur un début de déclin cognitif, il importe d’aller consulter et de passer des tests comme ceux du questionnaire Mini, en présence d’un professionnel. À titre d’information, le nombre moyen de réponses données en une minute, au cours de cette étude, est de 22 animaux, 16 fruits, 14 métiers, 18 plats culinaires et 14 meubles… Alors, envie de vous situer ? £

Sébastien Bohler

G. Maldonado-Vargas et al., Cognitive status and mental disorder morbidity are differentially associated with semantic verbal fluency in middle-aged and older adults, Experimental Aging Research, 2025.

SCIENCES AFFECTIVES

On s’embrasse sur Terre depuis

20 millions d’années

S’embrasser sur la bouche n’est pas le propre de l’homme, loin de là. Dans le règne animal, le baiser est une pratique relativement courante, notamment chez certains primates. Dès lors, serait-il possible, en se référant aux espèces de singes connues pour s’embrasser, de remonter jusqu’à l’apparition du premier baiser simiesque ? C’est la question à laquelle ont voulu répondre Matilda Brindle et Stuart West, de l’université d’Oxford, accompagnés de Catherine Talbot, de l’université de Floride. Ensemble, ils ont étudié trois familles de singes : les cercopithécidés (macaques, babouins, etc.), les hylobatidés (gibbons) et les hominidés (chimpanzés, humains, gorilles…). En consultant des archives vidéo et de précédentes études, ils ont remarqué qu’à

l’exception du gorille de l’Est, toutes les espèces d’hylobatidés et d’hominidés observées pratiquent le baiser. Or ces deux groupes forment ensemble la superfamille des hominoïdes et partagent donc un ancêtre commun dont on peut estimer la période d’apparition. En supposant que l’expérience du baiser serait apparue chez cet ancêtre commun, les premiers baisers entre primates auraient été échangés entre 21,5 et 16,9 millions d’années. Le trio a aussi remarqué que tous les hominoïdes pratiquent la prémastication, le fait de mâcher les aliments pour les réduire en purée et ainsi de nourrir un enfant incapable de mastiquer. Tous… sauf le gorille de l’Est. D’où une hypothèse forte : l’apparition du baiser correspondrait à celle de la prémastication. Le baiser aurait alors eu une fonction d’alimentation avant d’être un geste d’affection. Reste à savoir comment a eu lieu le passage de l’un à l’autre. £

M. Brindle et al., A comparative approach to the evolution of kissing, Evolution and Human Behavior, 2025.

L’IMAGE DU MOIS

NEUROBIOLOGIE

Abysses, limace de mer et PFN1 !

Sous l’apparente immensité et l’étrangeté des abysses de ce cliché se cache un monde microscopique fourmillant. Ce qui pourrait évoquer le corps spongieux d’une limace de mer dérivant dans les eaux froides des fonds marins n’est autre qu’une cellule de souris à laquelle on a conféré les caractéristiques d’un neurone. En bleu foncé apparaissent ses filaments d’actine, en bleu clair ses microtubules. Ensemble, ces composants forment la structure interne de la cellule , ou cytosquelette. Les points de couleur rouge représentent ses centrales énergétiques, les mitochondries, qui se déplacent le long des microtubules pour atteindre les zones où l’énergie est nécessaire, comme des ouvriers seraient acheminés en train jusqu’à une gare pour être ensuite affectés à différents chantiers.

Bruno Cisterna, de la faculté de médecine d’Augusta, dans l’État américain de Géorgie, s’intéresse au bon fonctionnement de ces composants qui s’activent à l’intérieur de nos neurones. Parmi les acteurs clés de ces processus, une protéine connue sous le nom de PFN1 est essentielle à la formation des filaments d’actine et, indirectement, à la bonne organisation des microtubules. Avec son équipe, le chercheur a montré qu’en l’absence de PFN1 le cytosquelette change de forme. La « voie ferrée » de microtubules, qu’empruntent habituellement les mitochondries, voit alors sa structure altérée. Sur ces nouveaux rails, la vitesse du train de mitochondries n’est plus régulée et elles filent à toute allure, au point de griller des gares et de ne plus les desservir en totalité. De ce fait, certaines régions du neurone ne sont plus approvisionnées en mitochondries et manquent d’énergie. Il en résulte des dysfonctions potentiellement causes de maladies neurodégénératives, comme la maladie de Charcot ou d’Alzheimer. Visualiser ces changements est alors essentiel pour tenter d’y remédier… £

B. Cisterna et al., Prolonged depletion of profilin 1 or F-actin causes an adaptive response in microtubules, Journal of Cell Biology, 2024.

Depuis 1987, l’Association Petits Princes réalise les rêves des enfants gravement malades. Pour leur donner l’énergie de se battre contre la maladie, nous avons besoin de vous. Tous les enfants font des rêves mais

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à la une

p. 20

Célibataire...

Le bonheur au singulier ?

p. 28

Interview

« Pour certaines femmes, le célibat est une renaissance »

Célibataire et heureux(se)

Il était une fois un prince et une princesse qui vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. C'était un autre temps. Car depuis quelques décennies, le nombre de célibataires est en hausse continue.

Pour les psychologues et les sociologues, le couple ne serait plus l’unique voie d’accès au bonheur. La spécialiste Véronique Kohn considère ainsi que le célibat ne doit plus être pensé comme une étape transitoire, un entre-deux déprimant, mais comme une situation où l’on dispose de plus de temps pour soi, qui ne rime pas nécessairement avec solitude. Amitiés stables, enfants, colocataires ou relations épisodiques peuvent faire de cet état un choix assumé et positif. C’est aussi une indépendance retrouvée, une liberté reconquise – un constat particulièrement vrai pour les femmes, selon le sociologue Christophe Giraud, qui dresse le portrait du célibataire du XXIe siècle. Alors oui, il était une fois un prince et une princesse. Chacun vécut heureux  – peut-être se rencontrèrent-ils, peut-être pas. Et c'est peut-être mieux ainsi. £

à la une

PSYCHOLOGIE

Célibataire... Le bonheur au singulier ?

De plus en plus de gens choisissent de ne plus vivre en couple. Pour eux, l’enjeu est d’accéder à une nouvelle forme de bien-être. Les données récentes de psychologie montrent que c’est possible, à condition de savoir éviter quelques pièges et écueils.

en bref

£ Phénomène en augmentation dans nos sociétés, le célibat est aussi de plus en plus souvent un choix personnel - et non un constat d’échec.

£ Les recherches en psychologie ont longtemps laissé penser que la vie de couple est davantage bénéfique pour la santé et le bien-être. Aujourd’hui, un tableau plus nuancé se fait jour.

£ Choisi ou non, le célibat peut être source d’épanouissement à condition d’entretenir des relations sociales basées sur la confiance et de se distancier de l’injonction sociale à vivre en couple.

Il est 8 h 46. Florence se réveille. Elle prépare son café, lance sa playlist de musique rock, monte le son des enceintes. C’est son rituel du samedi matin. Personne pour lui dire qu’il ou elle aimerait se réveiller tranquillement, sans entendre une fois de plus Kurt Cobain scander son refrain come as you are. À 10 h 30, Florence se décide à faire quelques courses avant qu’une copine ne lui propose de la rejoindre déjeuner avec elle. Libre. Florence est libre. Pas de compte à rendre ni d’emploi du temps à satisfaire. C’est son week-end et elle compte bien en profiter.

Comme Florence, près de 20 millions de Français sont célibataires au sens légal (ni mariés, ni pacsés ni en union libre), soit 41 % de la population française adulte selon un rapport de 2017 de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques). Un chiffre qui ne cesse d’augmenter. Toujours selon l’Insee, en 2006, ils représentaient 36 % de la population. Mais comment ces singles, de plus en plus nombreux, vivent-ils leur situation au quotidien ? Tout dépend. Pour certains, la situation est choisie. Pour d’autres, elle s’impose à la suite d’une séparation, d’une rupture, voire d’un décès. Dans ces circonstances, pas toujours facile de se retrouver seul. Mais malgré cela, selon un sondage Ifop, 58 % des solos en France considèrent que leur célibat est un choix et non une situation subie. N’empêche : dans un cas comme dans l’autre, comment bien vivre cette situation dans une société qui valorise franchement le fait d’être en couple, et où un individu seul est perçu comme en échec sentimental ?

Un schéma de pensée bien ancré

« Un jour mon prince viendra », « Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». À force d’entendre ces ritournelles depuis notre plus jeune âge, nous nous sommes mis en tête de trouver l’Amour, celui avec un grand A. Ou plutôt, devrait-on dire, avec la lettre H ou F écrite en capitale. Pour l’unique homme ou femme qui viendra combler notre vie et notre vide affectif…

Car cette vision, pour le moins stéréotypée, est encore bien ancrée dans nos sociétés.

D’après une enquête Ipsos menée en 2022, 67 % des célibataires sondés affirment avoir récemment ressenti une forme de pression à sortir du célibat. Certains finissent même par tomber dans de nombreux clichés : 40 % estiment que leur situation est « hors normes », qu’il vaut mieux vivre en couple pour être heureux, et 35 % estiment que la construction d’une vie épanouie est incompatible avec le célibat. Dans la consultation que je tiens dans les environs de Montpellier (je suis spécialisée dans les relations amoureuses au sens large), je constate effectivement cette répartition. Parmi les personnes qui viennent me voir, un certain nombre sont des célibataires, et la plupart se disent confrontés à un sentiment de vide affectif oppressant. Ils pensent passer à côté d’une vie de couple et de la passion que cela procure, qui les fait tant rêver. Ils traversent cette période comme un entre-deux, une salle d’attente avant la prochaine relation…

Ainsi, de nombreux patients se sentent seuls, voire incomplets lorsqu’ils ne vivent pas de relation amoureuse et n’ont personne avec qui partager leur quotidien. Ils observent leur entourage et envient les personnes en couple, qu’ils imaginent toujours rayonnantes, comblées et ne ressentant jamais la solitude. Le sentiment d’isolement plonge évidemment ses racines

Célibataire… Le bonheur au singulier ?

Une des clés est d’identifier des proches sur lesquels on peut compter quand tout va mal. Au besoin, rechercher trois à quatre confidents fiables, en toute circonstance.

dans une peur ancienne, la douleur de la séparation. Dès sa naissance, un nouveau-né craint d’être séparé de sa mère, et l’idée de se retrouver seul fait peur. De là pourrait naître cette sensation de manque et d’incomplétude ressentie par certains célibataires. De sorte que tout au long de notre vie, nous cherchons surtout à combler ce manque originel. Parfois à travers une relation amoureuse.

Ne pas se laisser écraser par « l’obsession du couple »

Mais quiconque cherche à développer une relation avec l’obsession de trouver la personne idéale – celle qui mettra fin à son sentiment de manque et comblera définitivement son besoin d’amour – risque de passer continuellement d’une relation à l’autre, sans jamais être satisfait. Selon une enquête Ifop de 2022, 32 % des célibataires interrogés ont admis qu’à leur dernier rendez-vous, ils s’étaient persuadés que cette rencontre devait absolument

aboutir à une histoire sérieuse. La pression est alors telle que près de deux célibataires sur cinq poursuivent une relation même en sachant qu’elle n’a aucun avenir.

Ainsi, chaque rencontre peut devenir source de déception, jusqu’au moment où l’on prend conscience que cette quête incessante ne fait que nous éloigner de ce à quoi nous aspirons réellement. La valorisation de l’idéal romantique nous pousse à fuir le réel, souvent plus imparfait, et entretient ce que l’on pourrait appeler une « hypnose du manque d’amour ».

Alors, comment se défaire de cette vision idéalisée de l’amour ? Comment sortir du conte de fées, du mythe du prince charmant, ou de l’image de la Belle au bois dormant qui attend patiemment que sa moitié vienne enfin la réveiller et donner sens à son existence ? Est-il réellement nécessaire d’être en couple pour être heureux ?

Selon de nombreuses études scientifiques, les couples mariés – les études se portant généralement

Christophe Giraud

sociologue, chercheur au Cerlis et à l’Ined, maître de conférences à l’université Paris Descartes.

SOCIÉTÉ

Pour certaines femmes, le célibat est une renaissance

Les femmes sont majoritaires à choisir de vivre en dehors du couple – y compris en s’occupant d’enfants. Pour le sociologue Christophe Giraud, du Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) et de l’Institut national d’études démographiques (Ined), c’est une forme de liberté reconquise.

Propos recueillis par Albane Clavere

Notre époque est marquée par un nouveau statut des célibataires, qui sont à la fois plus nombreux et plus assumés. Comment expliquez-vous cette évolution ?

Il faut d’abord préciser ce que l’on veut dire par « célibataire », un terme qui peut recouvrir plusieurs réalités. Ici, nous retiendrons la définition suivante : une personne hors couple, qui se déclare comme telle, quelle qu’en soit la raison – qu’elle n’ait jamais vécu dans une relation avec un partenaire ou qu’elle soit séparée, divorcée, dépacsée ou veuve. En retenant ce critère, selon l’étude des parcours individuels et conjugaux (Épic) menée par Marie Bergström et Géraldine Vivier auprès de 7 825 personnes âgées de

26 à 65 ans sur l’année 2013-2014, environ une personne sur cinq vivaient en France sans conjoint. Un nombre qui est en augmentation depuis les années 1960. Deux grandes tendances expliquent cette hausse. La première est le fait que les jeunes mettent plus de temps à se mettre en couple, ce qui allonge leur période de célibat. Aujourd’hui, une large majorité des 18-24 ans (environ 70 % des hommes et 56 % des femmes) se disent sans conjoint, donc célibataires. C’est une donnée relativement récente car, par le passé, l’entrée en couple était plus précoce, le mariage étant alors une étape clé du passage à la vie adulte. L’allongement des études et l’installation plus tardive dans la vie active contribuent à retarder encore cette mise en couple.

L’autre grand facteur est l’augmentation des séparations et des divorces depuis les années 1970. Le célibat devient une expérience récurrente au cours de la vie, qui contribue à grossir les rangs des célibataires.

DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO

psychologue du développement et enseignant-chercheur en sciences cognitives à l’université de Lille.

Pourquoi les COP échouent encore et

toujours

Encore une fois, les dirigeants de la planète se sont réunis pour fixer des règles et éviter la catastrophe climatique. Une fois de plus, pratiquement personne ne les respecte. Une défaillance dont la cause pourrait avoir été identifiée dès 1968 par un biologiste visionnaire...

La 30e Conférence des parties (COP30) qui s’est tenue du 10 au 21 novembre 2025 à Belém, au Brésil, a connu le même sort que toutes les éditions précédentes. Les règles décidées pour limiter le dérèglement climatique, de plus en plus strictes du fait de l’amplification du problème, sont toujours aussi peu respectées. Alors que la baisse de la consommation de combustibles fossiles est une nécessité vitale pour l’humanité, les pays concernés prévoient d’augmenter leur production, avec des projections dépassant le double de la limite prévue. Les raisons pour lesquelles le dérèglement climatique ne fait qu’empirer ne relèvent ni

d’un manque de connaissance du phénomène ni d’une absence de solution. Non : les gouvernants connaissent les causes, les conséquences et les solutions – et ils décident de ne mettre en œuvre qu’une fraction des mesures requises pour enrayer le processus. Comment expliquer ce phénomène d’autodestruction consciente chez une espèce si fière de sa rationalité ?

Le dilemme des biens communs

Le problème du climat constitue un dilemme, où l’intérêt égoïste de chaque pays est contraire à l’intérêt commun. Plus précisément, c’est une

Les enjeux de la COP 30 à Bélem, au Brésil, portaient notamment sur l’avenir de la forêt amazonienne.

« J’accuse… ! »

La force du langage performatif

Certaines phrases sont plus que des mots : elles réalisent ce qu’elles disent. Ainsi le fameux « J’accuse… ! », de Zola, dans le journal « L’Aurore » en pleine affaire Dreyfus. Une trouvaille qui contribua à forger la figure de l’écrivain combattant et de l’intellectuel engagé.

Habitués que nous sommes aux polémiques, clashs, insultes, attaques et autres imprécations omniprésentes dans nos médias, nous ne sommes pas loin d’avoir perdu toute capacité à nous émouvoir de cette violence verbale permanente. Noyés sous un flot d’invectives, percevons-nous encore le pouvoir des mots ? La parole estelle encore à même de faire une différence, voire de changer le monde ? Pour prendre la mesure de cette évolution, rien de mieux que de revenir sur un épisode mythique de l’histoire de la presse, un cas où un seul mot est véritablement parvenu

Caricature de Zola attaquant, à l’aide de sa seule plume, le camp des antidreyfusards. Lithographie de 1898.

UN PSY AU CINÉMA

LAURENT BÈGUE-SHANKLAND

professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble-Alpes et membre de l’Institut universitaire de France, directeur de la maison des sciences humaines Alpes.

Un simple accident La résurgence du trauma

En Iran, des victimes d’un ancien tortionnaire du régime se réunissent pour régler son compte à leur bourreau. C’est compter sans les réactions imprévisibles et très diverses que va provoquer chez eux la remontée de leurs souvenirs traumatiques.

En Iran, la cinématophobie des islamistes crève l’écran. Un an avant l’insurrection de 1979 qui intronisa Khomeini, l’ayatollah au sinistre turban noir, des fanatiques religieux incendiaient déjà une salle de cinéma, faisant près de 500 victimes. Depuis lors, les écrivains sont muselés ou parfois menacés de mort, comme l’a été le Britannique d’origine indienne Salman Rushdie après la parution des Versets sataniques. Les réalisateurs subissent le même sort, plus souvent bâillonnés ou jetés dans les geôles du régime théocratique que célébrés. Condamné à dix ans de réclusion, le réalisateur Jafar Panahi fait partie des artistes passés par la case prison. Mais la pédagogie des barreaux n’a pas enseigné la docilité au cinéaste : son dernier film, Un simple accident, sans complaisance

pour le régime des mollahs, a été réalisé clandestinement à Téhéran malgré des menaces d’emprisonnement. Palme d’or à Cannes, ce n’est pas le premier grand film qui dénonce la répression politique en Iran. Les Graines du figuier sauvage, de Mohammad Rasoulof, ou Tatami, de Zar Amir Ebrahili et Guy Nattiv, sont deux autres opus exceptionnels sur le totalitarisme islamiste. Mais par son expérience personnelle du système, de ses cachots et de ses sbires, Jafar Panahi insuffle à ce conte persan très actuel le réalisme poignant d’une autobiographie.

Chien errant

Le film s’ouvre en plan séquence sur une voiture qui roule de nuit. À travers le pare-brise, on voit un homme au volant, sa femme enceinte à côté, et

NEUROSCIENCES

Sommeil polyphasique Dormir moins mais mieux ?

Faire une sieste dans l’avion, une autre à l’hôtel… En vogue sur les réseaux sociaux et dans les milieux d’affaires, le sommeil polyphasique propose de dormir par tranches pour mieux récupérer. Que disent les neurosciences à ce sujet ?

£ Plusieurs programmes de « sommeil à la découpe » connaissent un succès grandissant sur internet. Six siestes de trente minutes, ou quelques siestes courtes pour compléter une nuit de trois ou quatre heures…

£ Pour entretenir une bonne santé psychique, il est vital de conserver une nuit d’un seul tenant, seule capable de permettre à nos cycles de sommeil de s’accomplir pleinement. en bref

£ Ces pratiques sont séduisantes sur le papier en cas d’emploi du temps démentiel, mais doivent être réservées aux cas extrêmes. Les navigateurs en solitaire, par exemple, y recourent souvent.

Sybille Buloup journaliste scientifique spécialisée en psychologie et neurosciences.

L’idée est simple : abandonner son unique plage horaire de sommeil et la fractionner en de multiples épisodes dans sa journée, allant de plusieurs heures à quelques minutes. La conception du sommeil « polyphasique », qui fait actuellement un tabac sur les réseaux sociaux, se décline en un certain nombre de méthodes plus ou moins extrêmes. Le « modèle Uberman », l’un des plus stricts, est constitué uniquement de siestes de vingt à trente minutes espacées toutes les quatre heures. Le « modèle Everyman », plus modulable, combine un noyau de sommeil de trois à quatre heures avec quelques siestes courtes. Le « modèle Dymaxion » impose quatre siestes de trente minutes réparties sur vingt-quatre heures - la répartition est alors moins contraignante que pour l’option Everyman. Version beaucoup plus douce, le « modèle biphasique » est plus proche d’un rythme naturel avec une nuit raccourcie à environ six heures complétée d’une sieste.

Au premier abord, ces techniques, rassemblées sous l’étiquette de « sommeil polyphasique », peuvent sembler une solution toute trouvée à notre manque de temps : cinq heures étalées ici et là, quelques siestes furtives, et la promesse d’une productivité inusable. Car les partisans de ces méthodes avancent des arguments séduisants : la possibilité de maximiser son temps efficace en réduisant la durée totale de sommeil, ou encore la promesse d’une vigilance accrue tout au long de la journée grâce à des épisodes de repos plus fréquents. Un idéal presque parfait.

Mais dès que l’on entrouvre ses mécanismes profonds, le fantasme se heurte à une réalité biologique tout autre. Armelle Rancillac, chercheuse au Collège de France spécialisée dans les réseaux

Dès qu’on ouvre les mécanismes profonds du sommeil polyphasique, une réalité biologique tout autre apparaît. ££

cérébraux qui régissent notre sommeil, explique : « Ce qui est montré, c’est qu’on tombe dans tous les cas dans une dette de sommeil. » Dans les documents scientifiques qu’elle mentionne – tout comme dans les études consultables –, l’argument revient, implacable : réduire le repos nocturne, même en le remplaçant par des plages fractionnées, n’ampute pas seulement le temps de repos, mais dérègle aussi un mécanisme bien rodé essentiel à notre santé et à notre bien-être.

Les besoins de votre cerveau

S’il n’existe pas pour l’instant de données recensant cette pratique dans la population générale, il n’est pas rare de voir ses mérites vantés çà et là sur les réseaux sociaux par des spécialistes autoproclamés et autres gourous du développement personnel. Cependant, une métaanalyse publiée en 2021 a passé au crible plus de 2 000 publications et n’a trouvé aucun avantage à l’adopter. Au contraire, les chercheurs ont clairement relevé des effets néfastes sur la santé physique et mentale, ainsi que sur les performances cognitives des participants.

Privé de ses trois à cinq cycles complets, composés de plusieurs phases de sommeil lent, puis d’une phase de sommeil paradoxal, le cerveau s’empêtre dans un déficit de sommeil et c’est tout l’organisme qui en paie le prix. Baisse des performances cognitives, des défenses immunitaires, augmentation de l’irritabilité et des symptômes dépressifs, hypertension, risque de développer un diabète de type 2… Les conséquences sont nombreuses et le spectre s’élargit sur le long terme.

La physiologie du sommeil exige des plages continues. C’est ce qu’affirme Armelle Rancillac :

« Fractionner n’est pas uniquement dormir moins, mais aussi déstructurer toute l’organisation interne du sommeil. » La phase de sommeil lent léger, la première du cycle, joue un rôle fondamental dans la plasticité cérébrale. L’organisme réorganise l’activité neuronale, consolide les apprentissages et renforce la mémoire. C’est donc une étape clé pour le maintien des performances cognitives. Cette phase est suivie du sommeil lent profond, au cours duquel le corps répare et régénère les tissus et renforce le système immunitaire. Manquer l’une de ces étapes ou l’interrompre compromet la capacité du corps à se réparer et à entretenir ses défenses naturelles. La biologiste insiste : rien ne permet d’optimiser ou de condenser ces processus. Le cerveau ne raccourcit pas ses phases, ne densifie pas magiquement ses propres fonctions : il les laisse inachevées. La métaanalyse publiée en 2021 révèle que, dans les protocoles expérimentaux les mieux encadrés, les chercheurs rapportent régulièrement des abandons des tâches proposées. Les rares exemples d’adaptation (navigateurs de haute mer, travailleurs postés…) reposent soit sur des contraintes environnementales extrêmes, soit sur une préparation très spécifique.

La leçon des navigateurs

Dans certaines situations, comme sur un bateau lancé en pleine mer, adapter son sommeil est une question de survie. Les navigateurs qui traversent les océans en solitaire n’ont pas le luxe d’une nuit complète : ils doivent découper leur

repos en tranches pour rester maîtres de leur trajectoire, de leur sécurité et de celle de leur embarcation. Au gré de leurs siestes de vingt à soixante minutes, répétées plusieurs fois de jour comme de nuit, ils dorment parfois deux fois moins qu’à terre.

Une étude menée lors de la Route du Rhum 2014, traversée de l’Atlantique en solitaire, offre un regard rare sur cette adaptation extrême. Les enregistrements polysomnographiques réalisés pendant quatre à huit jours montrent que, malgré ce repos morcelé et plus court (entre trois à cinq heures, moitié moins qu’avant d’embarquer), les marins réussissent à glisser dans ces fenêtres étroites du sommeil lent profond et du sommeil paradoxal. Ils y parviennent en s’appuyant sur des « portes du sommeil » durant lesquelles leur organisme bascule plus rapidement dans ces stades réparateurs. Le travail des scientifiques montre qu’il existe jusqu’à six de ces fenêtres par vingtquatre heures, mais que les plus fiables se situent en milieu de nuit, en début d’après-midi et en début de soirée. Une stratégie efficace consiste à placer ses siestes exactement dans ces créneaux chronobiologiques : un épisode de trente à quarante minutes pris au bon moment peut alors contenir une forte proportion de sommeil paradoxal ou de sommeil lent profond, permettant de préserver un sommeil « récupérateur » malgré la fragmentation imposée par la navigation. Après vingt-quatre à quarante-huit heures en mer, les navigateurs s’adaptent au point que des siestes de vingt à quarante-cinq minutes suffisent à produire ces stades

Le sommeil polyphasique vanté sur les réseaux et certains sites internet se présente sous plusieurs formes. Certaines fragmentent les cycles à l’extrême.

Changer une situation ou l’accepter : que choisir ?

Notre société valorise

la transformation permanente. Il faudrait devenir une meilleure version de soi-même, corriger ses failles, gommer ses fragilités, optimiser ses performances. Dans le discours du développement personnel comme dans celui du monde professionnel, le changement est érigé en injonction : être plus confiant, moins anxieux, plus efficace, plus serein.

Certes, cette dynamique peut être féconde. Le désir d’évoluer, de grandir, de s’épanouir est profondément humain. Nous aspirons tous à aller de l’avant. Qui n’a jamais souhaité être plus patient, plus généreux, moins anxieux ou moins dur envers soi-même ?

Pourtant, cette volonté permanente de s’améliorer peut nous enfermer dans une forme de lutte contre nous-mêmes.

Peu à peu, notre regard se focalise alors sur l’écart qui sépare la personne que nous sommes aujourd’hui de celle que nous rêvons d’être demain.

Cette comparaison incessante nourrit insatisfaction, culpabilité et

directrice de l’Institut de médecine corps-esprit à Paris, médecin et psychothérapeute.

autocritique chronique. Elle épuise davantage qu’elle ne soutient le changement. De nombreuses traditions spirituelles, tout comme certaines approches psychothérapeutiques contemporaines, insistent sur un point essentiel : pour changer durablement, il faut d’abord cesser de se battre contre ce qui est.

Et si, paradoxalement, la volonté de changer à tout prix entravait précisément le changement ?

Ce paradoxe apparaît clairement dans le champ de la douleur chronique. Vouloir supprimer la douleur, lutter contre elle à chaque instant, accroît souvent la souffrance, l’anxiété et le handicap fonctionnel. À l’inverse, lorsqu’on apprend à modifier sa relation à la douleur, en la reconnaissant, sans la combattre en permanence, on retrouve une plus grande liberté de mouvement, une meilleure qualité de vie, et parfois même un recul de la souffrance.

Comment accepter sans se résigner

Rupture, licenciement, maladie, deuil : faut-il se battre ou tourner la page ?

Avant toute chose, il est utile de poser quelques jalons.

1. Reconnaître ce qui est et nommer ce qui se passe : « ceci est en train d’arriver ».

2. Laisser passer la vague. Accueillir l’émotion ne signifie pas approuver la situation. Respirer lentement, éviter de surréagir.

3. Revenir à ce qui dépend de soi. Lorsque l’émotion s’apaise, distinguer ce qui ne relève pas de notre contrôle (« j’accepte ») de ce qui peut être ajusté.

4. Agir si besoin, depuis un lieu plus apaisé. Poser une limite au-delà de laquelle on passe à l’action. Eventuellement demander de l’aide.

Accepter n’est pas renoncer : c’est un point de départ qui permet d’avancer.

NATHALIE RAPOPORTHUBSCHMAN
Accepter, ce n’est pas dire : « Tout va bien. »  C’est dire : « Voilà ce qui est, et je peux choisir ce que j’en fais. »

Chez des patients souffrant de céphalées chroniques, Vasilis Vasiliou, psychologue à Royal Holloway, à Londres, a montré que plus le niveau d’acceptation de la douleur était élevé, plus l’organisation du cerveau semblait différente : les liens entre le cervelet, les régions impliquées dans la douleur (l’insula et le cortex cingulaire) et les systèmes attentionnels dessinaient un profil évoquant un cerveau moins en état d’alerte constante, moins focalisé sur la douleur, et plus capable de la laisser en arrière-plan de la conscience. Il ne s’agit pas de nier son existence, ni de s’y résigner, mais de la vivre autrement. Accueillie avec moins de résistance psychique, elle mobilise moins de ressources émotionnelles et physiologiques et se fait moins envahissante.

La psychologue américaine Emily Lindsay, de l’université de Pittsburgh, nous éclaire sur ce point. Dans une étude randomisée, elle a proposé à des participants stressés un entraînement inspiré de la pleine conscience. La version « classique » incluait les deux piliers habituels : observer ses pensées, émotions et sensations et les accueillir avec une attitude d’acceptation (sans juger, sans chercher à les modifier). Mais dans une autre condition modifiée, l’acceptation avait été laissée

de côté. Les participants du deuxième groupe apprenaient seulement à observer ce qui se passait en eux, sans recevoir d’instructions sur la manière d’y réagir. Lorsqu’ils furent ensuite confrontés à une situation stressante, seuls ceux qui avaient pratiqué le fait d’accepter leur expérience pendant les exercices ont montré une diminution significative de leur réactivité biologique : baisse du cortisol, diminution de la pression artérielle… Et de même, pour réduire la réactivité émotionnelle, observer ne suffisait pas : c’était bien l’acceptation qui faisait la différence.

Accepter n’est pas renoncer

Pour beaucoup, accepter signifie baisser les bras, comme si reconnaître la réalité équivalait à abandonner toute possibilité de changement. Mais cela n’a rien à voir. Accepter ne revient pas à se contenter de ce qui est, mais à cesser de gaspiller son énergie à lutter contre ce qui ne peut être modifié immédiatement. Au fond, les qualités que nous cherchons à développer – davantage de patience, de générosité, de bienveillance envers nous-mêmes –émergent souvent non pas de l’effort pour devenir différents, mais de la capacité à accueillir ce que nous vivons

déjà. C’est lorsque la lutte se relâche que ces changements deviennent possibles. Accepter, ce n’est pas dire : « Tout va bien. » C’est dire : « Voilà ce qui est, et je peux choisir ce que j’en fais. » Et c’est précisément à partir de cette lucidité apaisée que les ajustements deviennent possibles. £

bibliographie

V. S. Vasiliou et al., Neural correlates of pain acceptance and the role of the cerebellum, European Journal of Pain, 2025

E. K. Lindsay et al., Acceptance lowers stress reactivity : Dismantling mindfulness training in a randomized controlled trial, Psychoneuroendocrinology, 2018.

Les microbonheurs ces moments qui nous rendent plus forts

Emiliana Simon-Thomas directrice scientifique du Greater Good Science Center de l’université de Californie à Berkeley.

Xuhai « Orson » Xu professeur d’informatique biomédicale à l’université Columbia.

Darwin A. Guevarra professeur de psychologie à l’université de Miami.

Pour la première fois, un projet de science communautaire à grande échelle révèle que des actes simples et brefs du quotidien sont le meilleur chemin vers le bonheur. Les chercheurs en livrent en outre une liste indicative.

£ Partager un moment de bonne humeur avec un collègue ou un ami, ou s’adonner à d’autres courtes activités similaires de cinq à dix minutes suffirait à augmenter notre niveau de bonheur sur le long terme.

£ Ce résultat a été obtenu grâce à la participation de plus de 17 000 personnes au Big Joy Project, une plateforme en ligne gratuite proposant chaque jour une microactivité.

£ Les participants ont rapporté au bout d’une semaine un bien-être plus élevé, des émotions plus positives, une diminution du stress et se sentaient plus enclins à aider les autres.

JEAN-PHILIPPE

LACHAUX

directeur de recherche à l’Inserm, au Centre de recherche en neurosciences de Lyon.

Soyez créatif !

Oui, mais comment ?

À tout bout de champ, on nous demande d’être créatifs.

Comme s’il suffisait de le vouloir. Hélas, c’est un exemple typique de ce qu’on appelle les « intentions stériles ».

Pour sortir de l’impasse, la clé consiste à actionner les bons leviers de votre cerveau.

Lorsque j’avais encore l’âge de lire Le Journal de Mickey, j’étais fasciné par le personnage de Géo Trouvetou, l’inventeur génial ami de Donald. Ce qui me plaisait en particulier, c’était le chapeau en forme de nid d’oiseau qu’il se mettait sur la tête pour trouver des idées. Une fois devenu adulte, j’ai malheureusement dû me résoudre à accepter qu’un tel couvre-chef n’existe pas. Les bonnes idées n’affluent pas comme ça, à la demande. En avoir de cette manière relève de ce qu’on pourrait appeler des « intentions stériles », (qui sont formulées sans chemin clair pour y arriver). La meilleure stratégie consiste alors à se placer dans les conditions les plus favorables pour qu’elles émergent d’elles-mêmes.

Les travaux menés par l’équipe du neurologue Itzhak Fried, à Los Angeles, ont montré – grâce à l’enregistrement de l’activité de neurones individuels dans le lobe temporal médian du cerveau humain – que certaines pensées s’accompagnent d’une réactivation spontanée de neurones situés dans deux régions du lobe temporal : l’hippocampe et le cortex entorhinal. Ces résultats suggèrent que certaines idées pourraient surgir à partir de ce type de « sursauts » internes d’activité. Au sein de ces régions du cerveau, les réseaux neuronaux semblent organisés pour stocker les relations entre concepts : je me souviens de X, qui m’évoque Y, qui me rappelle Z, etc.

neurosciences & psychiatrie

Les mitochondries, bombes à retardement de notre cerveau

Les mitochondries produisent l’énergie indispensable à nos neurones. Alors, quand elles faiblissent, les maladies d’Alzheimer, de Charcot ou de Parkinson font leur apparition. D’où l’idée de les surveiller de près pour contrecarrer ces pathologies.

£ Des millions de milliards de mitochondries produisent l’énergie nécessaire pour faire fonctionner nos cellules de notre corps. Les neurones en dépendent pour assurer les processus cognitifs.

£ À la moindre baisse de régime, les neurones manquent d’énergie. Ils peuvent mourir, comme dans les maladies de Parkinson ou de Charcot, ou dégénérer comme dans celle d’Alzheimer.

£ Des greffes de mitochondries pourraient corriger ces défauts. Éviter le stress chronique et maintenir de bonnes relations sociales protège aussi ces acteurs clés de nos cellules.

Les mitochondries sont les centrales énergétiques de nos cellules. Le cerveau, qui consomme un cinquième de l’énergie totale du corps, en est rempli. Tant qu’elles fonctionnent bien, nous vaquons à nos occupations, nous rendons au travail, réfléchissons avec efficacité et concentration. Mais si ces organelles ne produisent plus assez de carburant pour nos activités intellectuelles, notre cerveau devient vulnérable aux troubles du métabolisme qui augmentent avec l’âge… De fait, les dysfonctionnements des mitochondries pourraient être à l’origine de nombreuses maladies cérébrales parmi les plus dévastatrices, comme la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson.

À ce jour, on ne connaît aucun remède à ces pathologies neurodégénératives. En partie parce que leurs causes profondes ne sont pas encore connues. Aussi, l’hypothèse selon laquelle elles pourraient provenir des fameuses centrales énergétiques de nos cellules suscite un intérêt grandissant.

D’où vient cette hypothèse ? Dès 1970, deux chercheuses américaines observent au microscope électronique le cerveau de patients Alzheimer décédés. Elles constatent alors que leurs mitochondries diffèrent de celles de personnes en bonne santé. Elles ne savent pas encore pourquoi, mais quatre décennies plus tard, au début des années 2010, les choses se précisent : on découvre un lien entre cette perturbation des mitochondries et les mécanismes de la neurodégénérescence.

Des mitochondries partout

Les mitochondries sont partout dans votre corps. Seuls les globules rouges en sont dépourvus. On les trouve en nombre particulièrement

élevé dans nos neurones. Les spécialistes peinent à s’accorder sur leur nombre exact : de quelques centaines à quelques dizaines de milliers par cellule, selon la taille de la cellule [nous en possédons donc entre 1 et 100 millions de milliards dans notre corps, ndlr]. Certains neurones dont les axones s’étendent sur 1 mètre de long pourraient même en contenir jusqu’à 2 millions.

Les mitochondries possèdent, comme les cellules vivantes, une membrane externe qui les sépare de l’extérieur, et qui laisse passer des ions ou de petites molécules. Mais elles ont en outre une seconde membrane interne (voir l’encadré page 74) sur laquelle se situent les composants de la chaîne respiratoire. Autrement dit, un ensemble de composés biochimiques qui exploitent l’énergie du glucose pour fabriquer une molécule appelée « adénosine triphosphate » (ATP), elle-même hautement énergétique, et qui va servir de carburant pour toutes les cellules de l’organisme. Enfin, les mitochondries renferment, à l’écart de l’ADN de l’individu à

Des protéines Tau (en rose) sont phosphorylées (présence de grains jaunes), ce qui provoque la désintégration d’un microtubule (violet), structure de soutien essentielle aux neurones. Ce processus s’emballe quand le neurone manque d’énergie à cause de dysfonctionnements des mitochondries.

qui elles appartiennent et qui est stocké dans leur noyau cellulaire, leur propre patrimoine génétique constitué d’ADN mitochondrial (ADNmt).

Quand les problèmes commencent

Alors, quel est le problème avec les mitochondries ? Au cours de notre vie, à mesure que les années passent, des erreurs se glissent dans l’ADN mitochondrial. Ces erreurs se produisent aussi couramment sur l’ADN du noyau cellulaire qui contient nos gènes. Ce qui n’est pas un problème, car le corps est habitué à ces ratés et détient des mécanismes de réparation interne qui restaurent le code source de l’ADN. Mais dans les mitochondries, ces mécanismes sont beaucoup moins efficaces.

Autre point de vulnérabilité : alors que l’ADN contenu dans le noyau de nos cellules est protégé par des protéines appelées « histones », ce n’est pas le cas de l’ADN mitochondrial. Pire… La production d’ATP dans les mitochondries

dégage des dérivés réactifs de l’oxygène (DRO), des molécules qui ont tendance à réagir facilement au contact des différents éléments des cellules vivantes. Dans les cellules en bonne santé, ces espèces chimiques sont dégradées à mesure qu’elles se forment, grâce à la présence d’agents antioxydants, dont un tiers sont présents dans les mitochondries. Mais si les DRO augmentent de manière excessive – ce qui est le cas, notamment, à la suite d’une inflammation aiguë ou chronique –, les antioxydants ne suffisent plus à les maîtriser. Les DRO commencent alors à oxyder des molécules cruciales pour la cellule, tels les lipides, les neurotransmetteurs, l’ARN ou même l’ADN. Provoquant le risque de production défectueuse ou inexistante des protéines des chaînes respiratoires. Les mitochondries cessent alors de fonctionner correctement. Et finalement, la cellule meurt par manque d’énergie.

Parkinson, sclérose amyotrophique latérale...

Quand cette pénurie énergétique touche les neurones dopaminergiques de la substance noire, un noyau nerveux situé à la base du cerveau, dans le tronc cérébral, cela peut être le début d’une maladie de Parkinson. Avec des symptômes comme une difficulté à exécuter des mouvements fins, des tremblements, une raideur musculaire. De fait, plusieurs indices laissent entendre que des défauts mitochondriaux seraient en cause. Notamment, dans la forme héréditaire de la maladie de Parkinson, on relève des modifications (mutations) sur des gènes importants pour le fonctionnement des mitochondries.

Une autre conséquence dramatique est la sclérose latérale amyotrophique, en abrégé SLA,

L’INTERVIEW DES LABOS

CYRIL THOMAS

Les magiciens sont de grands manipulateurs qui jouent avec nos biais cognitifs

Ils font apparaître une pièce de monnaie derrière votre oreille, devinent la carte à laquelle vous pensez… Leur secret ? Savoir jongler avec les petites failles de notre cerveau. Cyril Thomas, à la fois illusionniste et chercheur en psychologie, a enfilé sa double casquette pour nous faire pénétrer dans cet univers fascinant.

Pourquoi avoir choisi d’étudier la psychologie humaine à travers la magie ?

Lorsque j’étais étudiant en psychologie, je me suis rapidement rendu compte qu’il y avait de nombreux liens entre les tours de magie que j’apprenais et mes cours. Notamment dans la manière dont les magiciens manipulent notre perception, notre attention et notre raisonnement. Ce sont en fait de sacrés experts en manipulation mentale. Toutefois, ils agissent de manière intuitive, sans toujours comprendre les mécanismes cognitifs sous-jacents. Et nous, dans

notre laboratoire, nous mettons ces intuitions au banc d’essai : nous étudions scientifiquement les astuces qui fonctionnent réellement, les mécanismes cognitifs qui sont exploités et comment ils opèrent précisément.

En soi, cette approche n’est pas entièrement nouvelle. Au début du XXe siècle, le psychologue français Alfred Binet, auteur des premières mesures de l’intelligence, fut aussi un des premiers à explorer la psychologie de la magie. Il invitait des magiciens à la Sorbonne pour disséquer leurs tours avec des chronophotographies, clichés pris très rapidement les uns après les

autres. En observant ces images une par une, il dissipait l’illusion. Car le tour ne trompe pas nos sens – en fait, nos yeux sont capables de capter suffisamment d’images par seconde –, mais de façon plus générale notre esprit, et notamment le fonctionnement de notre attention.

Justement, de quelle façon les magiciens perturbent-ils notre attention ?

Premièrement, ils vont la détourner. Le détournement d’attention a été mis en lumière par une autre expérience célèbre en

Propos recueillis par Albane Clavere
Cyril
Thomas

CYRIL THOMAS

maître de conférences en psychologie cognitive à l’université de FrancheComté, à Besançon, et membre de l’institut universitaire de France (IUF).

LE CAS CLINIQUE

Ceci est une fleur
© Crédit/crédit

neurologue au CHU de Grenoble-Alpes, au laboratoire de psychologie et neurocognition de Grenoble au sein de l’équipe Commet – Conscience, mémoire et métacognition.

L’homme qui ne savait pas qu’il était aveugle

Stupeur au service de neurologie : un patient, bien qu’aveugle, soutient contre l’avis de tous qu’il voit parfaitement. En étudiant son cerveau, on découvre alors un étrange dysfonctionnement.

en bref

£ À son admission à l’hôpital, Jean est aveugle. Mais, étonnamment, il soutient le contraire.

£ Quand on lui demande de décrire une scène, il invente, brode, affabule. Il est prêt à tout, plutôt que d’admettre qu’il a perdu la vue.

£ Il ne le fait pas exprès. Il ne peut pas prendre conscience de sa perte de vision, car les parties de son cerveau nécessaires pour cela sont touchées.

£ Cette pathologie rare porte le nom de « syndrome d’Anton-Babinski ».

Nous assistons parfois à des scènes archétypales, où tout se passe toujours de la même façon, avec les mêmes personnages, les mêmes attitudes, et des discours plus ou moins convenus. Des scènes qu’il n’est pas besoin de voir pour l’imaginer assez fidèlement… Et voilà bien une scène d’hôpital tout ce qu’il y a de plus classique. Nous venons d’entrer dans la chambre de Jean, un de nos patients. Après de brèves présentations, nous lui demandons les motifs de son hospitalisation. Pour cela, nous nous répartissons de part et d’autre de son lit. L’assistante et l’interne d’un côté, moi de l’autre. Une habitude de neurologues… car cela permet habituellement de détecter si le patient oriente son attention préférentiellement à gauche ou à droite, voire si une partie de son champ visuel lui échappe, comme c’est le cas dans certaines pathologies.

Mais dans la situation présente, Jean tourne aimablement son regard à gauche et à droite pour nous saluer avec une grande civilité, car il est tout à fait disposé à partager sa perplexité : il ne sait pas pourquoi il est dans le service. Il aimerait même qu’on le lui explique. Fringant vieux monsieur de 82 ans, il s’exprime sans difficulté, écoute les questions et y répond avec pertinence : il est orienté, mobilise normalement ses membres à la demande, connaît la date et le lieu où nous sommes, se rappelle le nom du Premier ministre et celui du président, resitue des événements publics récents, retient sans difficulté cinq mots qu’on lui a présentés quelques minutes plus tôt. Bref, il est âgé, certes, mais ne se plaint de rien et ne semble atteint d’aucun déficit neurologique. Alors, que fait-il dans ce lit ? Pour lui, tout va bien. En fait, il y a bien quelque chose qui semble clocher chez Jean. Lorsqu’on s’adresse à lui, il

tourne poliment la tête vers son interlocuteur, mais ses yeux ne se fixent pas sur un point précis, leur visée est… approximative. Il regarde certes dans la bonne direction, mais dans le vague. Il n’a pas de véritable contact oculaire avec son vis-àvis. C’est d’ailleurs déroutant. Si mon assistante prend la parole, le regard de Jean se dirige vers elle, mais sans ce déplacement vif de l’œil, quasi instantané, qu’on appelle « saccade oculaire ». Il hasarde son regard vers l’endroit où il pense que se situe son interlocutrice. Mais pas sur elle. Perturbant.

Ses yeux voient, lui non

Nous nous observons en silence : Jean est-il aveugle ? Pourtant l’interne d’ophtalmologie l’a affirmé : ses yeux sont parfaits. Aucune anomalie locale n’est décelable et, d’ailleurs, lorsqu’on braque un éclairage sur ses pupilles, celles-ci se contractent rapidement sous l’effet de la lumière : cela témoigne de l’intégrité du fonctionnement des cellules photoréceptrices de la rétine, des nerfs optiques situés derrière les globes oculaires et qui véhiculent l’information sensorielle vers l’arrière du cerveau, ainsi que d’un circuit nerveux parasympathique qui, en revenant vers

Je trouve qu’il fait bien sombre aujourd’hui…

l’œil depuis un noyau relais, conduit jusqu’au muscle rétrécisseur de l’iris. L’information lumineuse suit donc parfaitement un circuit réflexe, qui explique que l’éclairage de l’œil puisse susciter la contraction de la pupille. Ce qu’un œil aveugle ne peut pas faire. Autrement dit, ici, l’œil voit.

Il invente une réalité parallèle

Mais alors, pourquoi Jean se comporte-t-il comme s’il ne voyait pas son environnement ?

Comme s’il n’avait qu’une vague idée de la position que nous occupons autour de lui ? Et, surtout, comment se fait-il qu’il ne s’en plaigne pas ?

Nous le pressons donc de questions pour mieux cerner son problème. A-t-il le sentiment d’avoir du mal à voir ? Perçoit-il correctement son environnement ? Nous distingue-t-il ? Au fait, combien sommes-nous ? Est-il en mesure de nous décrire ? À quoi ressemblons-nous ?

Jean nous fait alors des réponses vraiment étranges. Non, il ne souffre d’aucune difficulté visuelle. Et puis, pourquoi cette question ? Il nous voit très bien, et même : « Vous êtes… [il compte sur ses doigts en tournant successivement la tête pour balayer le périmètre autour de son lit]… sept !

Vous êtes sept autour de moi. » « Sept ? réponds-je.

Les victimes du syndrome
d’Anton-Babinski tentent souvent d’expliquer leurs difficultés à discerner certains objets par le manque de luminosité ambiante.

Où sont les quatre autres ? » L’assistante, l’interne et moi nous consultons : on commence à comprendre ce qu’il se passe.

Je lui demande alors s’il pourrait me faire une description physique de l’assistante, Erika, qui se tient à sa droite. Il tourne la tête lentement vers elle, comme pour la détailler, puis commence : « Vous avez des cheveux bruns, longs, vous êtes assez grande et vous portez des lunettes. » Si Erika est en effet élancée, elle est blonde et a les cheveux coupés court. Elle n’a jamais eu besoin de lunettes. Sa description n’a aucun rapport avec la réalité. Il a simplement deviné que c’était une femme, probablement en se fiant au timbre de sa voix.

Bon, voilà l’explication toute trouvée. Jean a perdu la vue. Sauf que ce renseignement ne nous avance guère. S’il est aveugle, pourquoi fait-il semblant de voir ? En fait, il ne fait pas semblant. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il ne se rend pas compte qu’il est aveugle. On dit qu’il est anosognosique : littéralement, « il n’a pas conscience de sa maladie ».

Et en plus de cela – et c’est la cerise sur le gâteau –, il décrit une scène visuelle qui n’existe pas. Il élabore une fiction à partir d’indices sonores vagues (ce doit être une femme, elle se situe sur ma droite…), puis s’aide du contexte et de principes logiques fournis par son expérience personnelle. Jean décrit ce qu’il est censé voir, non la scène réelle. Il hallucine, mais c’est une forme d’hallucination particulière qui représente une approximation de la réalité. Le monde qu’il croit voir est doté d’une certaine cohérence ; il aurait pu réellement exister, ce n’est pas une fantasmagorie entièrement déconnectée du monde réel comme la plupart des hallucinations (éléphants roses et compagnie). Il n’est atteint d’aucune confusion, d’aucune altération du jugement ou du raisonnement. Sa mémoire fonctionne parfaitement. C’est seulement qu’il ne voit pas, qu’il ne sait pas qu’il ne voit pas et qu’il est néanmoins en mesure, à notre demande, de décrire une scène inventée, artificielle et entièrement construite à partir de ce qu’il déduit des éléments auxquels il a accès : le monde sonore et le contexte général.

Anosognosie et confabulation

D’habitude, la perte brutale de la vision résulte d’un accident qui ne passe pas inaperçu : le cortex visuel primaire, dans le lobe occipital, est privé des informations en provenance de la rétine et

Peu importe le talent, c’est
l’effort qui le met en mouvement et le transforme en succès.
– Carol Dweck

Carol Dweck (née en 1946), professeuse de psychologie à l’université Stanford, est connue pour avoir mis en évidence le rôle de nos croyances implicites sur nos réussites personnelles, à travers sa théorie des mindsets (ou « dispositions d’esprit »). Croire que la réussite est due au talent est limitant et conduit souvent à stagner ; à l’inverse, être persuadé que le succès découle des efforts et du travail amène l’individu à progresser jusqu’à atteindre des niveaux d’excellence insoupçonnés. Ses travaux ont eu une influence profonde sur les théories de la motivation et aident encore aujourd’hui d’innombrables jeunes à progresser sans cesse dans leurs apprentissages.

BRAINCAST Le podcast de Cerveau & Psycho

BRAINCAST explore les sciences qui expliquent nos comportements, nos émotions et nos troubles : neurosciences, psychologie, psychiatrie…

Au fil de ce voyage dans votre cerveau, la rédaction de Cerveau & Psycho vous propose des rencontres et des échanges avec des scientifiques reconnu.e.s.

Ils évoqueront leurs parcours, leurs découvertes marquantes et les grandes questions en suspens qui stimulent la recherche.

Un moment pour mieux comprendre le cerveau et découvrir ce qui se cache dans leur tête… et dans la vôtre !

Disponible sur www.cerveauetpsycho.fr/sr/braincast/ ainsi que sur toutes les plateformes de podcast

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