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Cerveau & Psycho n°183 - janvier 2026 - Le bruit

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Voisins bruyants, open spaces, trafic routier…

LE BRUIT Quel impact sur notre cerveau ?

Pourquoi il provoque anxiété, dépression et burn-out Les stratégies pour mieux se protéger

BRAINCAST Le podcast de Cerveau & Psycho

BRAINCAST explore les sciences qui expliquent nos comportements, nos émotions et nos troubles : neurosciences, psychologie, psychiatrie…

Au fil de ce voyage dans votre cerveau, la rédaction de Cerveau & Psycho vous propose des rencontres et des échanges avec des scientifiques reconnu.e.s.

Ils évoqueront leurs parcours, leurs découvertes marquantes et les grandes questions en suspens qui stimulent la recherche.

Un moment pour mieux comprendre le cerveau et découvrir ce qui se cache dans leur tête… et dans la vôtre !

Disponible sur www.cerveauetpsycho.fr/sr/braincast/ ainsi que sur toutes les plateformes de podcast

édito

SPour en finir avec le lundi

i vous lisez ces lignes un dimanche, confortablement installé dans votre canapé après le repas, goûtant un repos bien mérité, peut-être commencez-vous à sentir comme une petite angoisse au creux de l’estomac. Demain, c’est lundi, et il faut retourner au travail. Pour plus de la moitié des Français, lundi rime avec soucis... De quoi donner lieu à un syndrome, le syndrome du lundi matin, qui augmente de 23 % la libération de cortisol, l’hormone du stress, dans l’organisme. Et qui persiste même une fois qu’on a pris sa retraite (voir page 70). Alors, que faire contre le lundi ?

Première solution : le supprimer. Commencer à travailler le mardi. Mais ce serait encore pire. Car après trois jours de repos, il serait encore plus difficile de se remettre à l’ouvrage et de relancer les dossiers en cours. Surtout si c’est pour aller travailler dans un open space bruyant : la productivité chute, on a du mal à se concentrer et on développe de l’anxiété et des maladies

Ils ont contribué à ce numéro

p. 14

Patrick Lemaire professeur de psychologie cognitive et développementale, il décrypte les mécanismes du vieillissement cognitif.

p. 26

Chrystèle Philipps-Bertin chargée de recherche au laboratoire Modis de l’université Gustave-Eiffel, elle traque les facteurs responsables de la gêne liée au bruit.

cardiovasculaires, car le bruit est la première nuisance environnementale subie par les Français (voir notre dossier central) et coûte 57 milliards d’euros par an à l’économie, selon l’Ademe. Le bon côté, c’est qu’on pourrait rembourser les intérêts de la dette en faisant moins de bruit. Il faudrait donc supprimer le lundi, mais aussi supprimer le bruit. Et pas qu’au travail : à la maison aussi, puisque 86 % des Français s’estiment victimes de nuisances sonores à leur domicile.

La solution consiste alors à ne plus travailler et à aller vivre dans un lieu éloigné de tout. Ni lundi, ni bruit. Cette vision de la vie est pessimiste ? Tant mieux, vous dirai-je, car les individus pessimistes sont beaucoup plus originaux que les optimistes, et on a récemment découvert que leur cerveau possède sa propre signature, alors que les optimistes ont grosso modo le même encéphale (voir page 62). Voilà qui devrait vous réjouir, non ? Mais pas trop, tout de même. Car demain, c’est lundi... £

p. 74

Philip Gorwood psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, il analyse l’anorexie mentale sous l’angle d’une addiction.

p. 84

Valentina La Corte chercheuse en psychologie cognitive, elle explore les mécanismes cérébraux et cognitifs des mémoires extraordinaires.

sommaire

p. 6

p. 7

l’actualité des sciences cognitives

L’hypersensibilité au gluten est-elle psychologique ?

Timidité : le cervelet à l’origine de nos inhibitions

p. 8 Un interrupteur épigénétique contrôle la mémoire

p. 9

p. 9

P. 12

L’illusion de jeunesse ressuscite les souvenirs

L’énigme des bébés

Alzheimer

L’IMAGE DU MOIS

Un sachet de thé dans notre cerveau

Albane Clavere

P. 14 FOCUS

55 ans, le sommet de l’intelligence ?

Camille Lallement et Patrick Lemaire

P. 36 DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO

Nicolas Sarkozy :

Les deux visages du pouvoir

Nicolas Gauvrit

P. 40 LES CLÉS DE L’HISTOIRE

Grande Peur de 1789 : l’émotion qui a changé l’histoire

Sebastian Dieguez

P. 44 À MÉDITER

Neurodiversité : y a-t-il quelqu’un de normal dans la salle ?

Christophe André

P. 46 UN PSY AU CINÉMA

Empathie : comment recoller les âmes brisées

Laurent Bègue-Shankland cerveau & société

Ce numéro comporte :

• un courrier de réabonnement posé sur le magazine, diffusé à une sélection d’abonnés

• un encart « First Voyage » posé sur le magazine, diffusé à l’ensemble des abonnés

En couverture : © Olemedia/iStock

à la une

Le bruit : quel impact sur notre cerveau ?

p.

18

Première nuisance environnementale, il affecte la sphère privée de 86 % des Français. Psys et neuroscientifiques se penchent sur les dégâts que produit le bruit sur notre santé psychique. 17

Bruit : notre cerveau en danger

Jean-Luc Puel

p. 26 Ces bruits qui nous gâchent la vie

Chrystèle Philipps-Bertin et Margot Brunet

p. 32 « Les pauses au calme sont vitales pour tenir le choc face au bruit »

Entretien avec Valérie Rozec

neurosciences & psychiatrie

P. 74 L’INTERVIEW DES LABOS

« Les patients souffrant d’anorexie mentale sont dans l’hypercontrôle »

Philip Gorwood

P. 78 NEURO-IMAGERIE

Pourquoi c’est si dur (et si bon) d’être parent

Anthony Vaccaro

P. 84 LE CAS CLINIQUE

Lucie et le palais mental des souvenirs

Valentina La Corte, Pascale Piolino et Laurent Cohen

santé & bien-être

P. 52 PSYCHOLOGIE

Comment apaiser les émotions du cancer

Christophe André

P. 58 L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

Faut-il s’asseoir à côté du meilleur de la classe ?

Yves-Alexandre Thalmann

P. 60 CORPS & ESPRIT

Stress chronique : les réflexes qui sauvent

Nathalie Rapoport-Hubschman

psycho

P. 62 COGNITION

Pessimistes, vous êtes uniques

Allison Parshall

P. 66 MON CERVEAU & MOI

Courir, jardiner, tricoter… est-ce méditer ?

Jean-Philippe Lachaux

P. 70 SANTÉ

Stress du lundi matin : ce qu’en dit la science

Benjamin Becker et Tarani Chandola

l’actualité des sciences cognitives

SANTÉ

L’hypersensibilité

au gluten est-elle psychologique ?

Blé, seigle, orge, plats préparés : le gluten est quasi omniprésent dans notre alimentation. Si vous avez des maux de ventre ou des troubles du transit à chaque fois que vous en ingérez, peut-être pensez-vous alors être intolérant ou hypersensible, comme près de 10 % de la population adulte mondiale. Selon une récente étude publiée dans la prestigieuse revue The Lancet, qui regroupe les conclusions de nombreux travaux sur le sujet, le gluten ne serait pas systématiquement responsable de ces troubles. Un effet psychologique pourrait être en cause, puisque le simple fait d’imaginer que l’on va en absorber semble provoquer des symptômes. Autrement dit, un effet nocebo.

Ballonnements, maux de ventre, reflux gastriques : l’hypersensibilité au gluten est un véritable casse-tête au quotidien. Or, selon de récentes études, ces symptômes pourraient être d’origine psychique et provoqués par un effet placebo au négatif, l’effet nocebo.

Dans certains cas bien définis sur le plan médical, ce composant est la cause réelle du mal. C’est notamment le cas de l’intolérance au gluten, ou maladie cœliaque, qui touche environ 1 % de la population, ou encore de l’allergie au blé. En revanche, on manque de critères diagnostiques fermes pour identifier l’hypersensibilité au gluten et aucun mécanisme pathologique n’est clairement défini. À dire vrai, on ne sait même pas encore s’il est bien responsable de ces symptômes. Plusieurs études attestent que seules 16 à 30 % des personnes s’y déclarant sensibles y présentent une réaction spécifique.

Alors, d’où vient cette supposée hypersensibilité ? Premier constat : les

symptômes souvent attribués au gluten pourraient en réalité être liés à d’autres composants des aliments, en particulier aux glucides fermentescibles, appelés FODMAP. Ces sucres, présents notamment dans le blé, l’orge et d’autres produits végétaux, peuvent provoquer des troubles digestifs similaires à ceux que ressentent les individus se pensant intolérants au gluten. Une équipe de l’université d’Oslo, en Norvège, étaye cette hypothèse : ce sont bien les fructanes (un type de FODMAP) et non le gluten qui déclenchaient les symptômes du syndrome de l’intestin irritable chez des sujets s’estimant intolérants à ce dernier.

Une autre explication possible est l’effet nocebo : cette fois, les

symptômes réels apparaissent chez une personne parce qu’elle pense avoir consommé du gluten et s’attend à en subir les désagréments. Une sorte d’autoconditionnement involontaire L’équipe de Malijne de Graaf, de l’université de Maastricht, aux PaysBas, à travers un protocole répondant aux meilleures exigences de rigueur en matière de recherche clinique, a montré que, le plus souvent, les symptômes apparaissent quand les participants pensent avoir consommé du gluten, que la nourriture en contienne ou non. Une étude australienne a livré des conclusions similaires : après une période durant laquelle les sujets avaient cessé de consommer tout produit en comprenant, ainsi que d’autres FODMAP, ils ont été réexposés soit au gluten soit à un placebo (dans ce cas, on leur faisait croire qu’un aliment contenait du gluten). Résultat : tous ont ressenti des symptômes – gluten ou pas gluten. Croire qu’on en absorbe produit les mêmes effets qu’en consommer réellement. De tels effets nocebo sont fréquents : ils atteignent en moyenne 40 % des cas, et jusqu’à 56 % dans certaines études.

Les symptômes de l’hypersensibilité sont bien réels. Mais ils reflètent des interactions complexes entre le cerveau et l’intestin, interactions qui influencent la perception et l’intensité des troubles digestifs. Cela souligne l’importance d’une prise en charge globale, combinant à la fois des ajustements nutritionnels, le maintien d’une alimentation équilibrée et un accompagnement psychologique adapté. Car la popularité croissante des régimes sans gluten et leur amplification médiatique renforcent certainement les attentes des consommateurs et par conséquent l’apparition de cet effet nocebo. £

J. R. Biesiekierski et al., Non-coeliac gluten sensitivity, The Lancet, 2025.

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NEUROSCIENCES

Timidité : le

cervelet à

l’origine de nos inhibitions

Ils parlent peu, préfèrent rester en retrait, n’osent guère s’asseoir au premier rang, rougissent facilement… Qu’est-ce qui retient les timides d’être naturels et de s’affirmer en société ?

Leur cervelet. C’est la réponse donnée par des chercheurs des universités de Hong Kong, Shenzhen et Guandong, en Chine. Dans une récente étude, ils ont découvert que les scores psychologiques de timidité, dans des questionnaires standard, étaient reflétés par une activité insuffisante de cette partie souvent sous-estimée du cerveau. Que se passe-t-il quand notre cervelet est trop timide ? Il ne peut plus contrôler un autre réseau de neurones, appelé « système d’inhibition comportementale ». Or celui-ci est un frein qui nous retient d’agir, de parler, de bouger. Il est composé de zones neuroanatomiques comme l’amygdale, déclencheuse de la peur, le cortex dorsolatéral, qui bloque nos envies ou impulsions, ou le cortex cingulaire antérieur, qui

détecte les situations anormales, imprévues, et donc incertaines. Tout cela plonge le timide dans un état d’indécision et d’appréhension qui le pousse à l’immobilité et à la prudence. Pourquoi le cervelet est-il moins actif chez certaines personnes que chez d’autres ?

La timidité est héritable génétiquement à hauteur de 40 % environ, ce qui pointe l’existence de facteurs génétiques pouvant moduler la sensibilité de ce système d’inhibition, mais révèle aussi 60 % de facteurs environnementaux. L’éducation dans une famille « timide », où les parents n’osent pas aller vers les autres, préparerait aussi le cervelet à rester sur sa réserve. Ce qui signifie également que les expériences encourageantes et la spirale positive des succès peuvent le réveiller et faire sortir le timide de sa carapace. £

L. Li et al., Associations between trait shyness and cerebellar spontaneous neural activity are mediated by behavioral inhibition, Personality and Individual Differences, 2025.

L’IMAGE DU MOIS

NEUROSCIENCES

Un sachet de thé dans notre cerveau

Doux mélange de thé noir, de rose, de jasmin ou de violette ? Ce cliché évoquera peut-être pour vous les brisures de feuilles et de fleurs séchées d’un savant assemblage de thé. En réalité, c’est au sachet de thé lui-même, et plus particulièrement à son fin maillage, que cette image devrait nous faire penser. Car ce que l’on observe, c’est un réseau de cellules cérébrales. En bleu, des cellules endothéliales (qui tapissent les vaisseaux sanguins). En blanc, des péricytes (des cellules adjacentes aux cellules endothéliales, qui se situent, elles aussi, autour des vaisseaux sanguins). En jaune, des microglies (les cellules immunitaires du système nerveux central). Enfin, en mauve, des astrocytes (des cellules en forme d’étoile essentielles à la survie des neurones).

À l’image du maillage d’un sachet de thé qui empêche les feuilles de se disperser dans une tasse tout en laissant diffuser les arômes, ce réseau serré de cellules bloque les éléments indésirables – bactéries, virus, molécules inflammatoires –, tout en laissant passer les substances essentielles comme les nutriments. Ensemble, ces cellules forment la barrière hématoencéphalique (BHE), ici observée au microscope dans le cerveau d’une souris. Cette barrière anatomique filtre et contrôle le passage des molécules entre le sang et le cerveau, préservant ainsi l’équilibre délicat du système nerveux. José Solano, doctorant en neurosciences au Cervo, à l’université Laval, au Canada, s’intéresse au développement de cette barrière anatomique après notre naissance. Lui et son équipe ont montré que lors d’événements stressants (comme des violences subies pendant l’enfance), la BHE peut être altérée ; les péricytes sont affectés, ce qui nuit à son étanchéité, avec des conséquences sur le comportement, notamment des symptômes de dépression. Ces recherches aident à mieux comprendre la survenue de la dépression et permettront peut-être d’en identifier de futurs biomarqueurs. £

C. Menard et al., Pericytes modulate brain vascular integrity in social stress and depression, Research Square, 2024.

Hélène a aidé Alice à donner aux jeunes de 5 collèges les moyens d’agir pour la planète.

Hélène verse chaque année 1% de son chiffre d’affaires à des associations agréées 1% for the Planet dont For my Planet. onepercentfortheplanet.fr

à la une

p. 18

Bruit : notre cerveau en danger

p. 26

Ces bruits qui nous gâchent la vie

p. 32

Interview

« Les pauses au calme sont vitales pour tenir le choc face au bruit »

Le bruit : quel impact sur notre cerveau ?

Vous entendez ? Le râlement sourd de votre frigidaire ou du chauffage, le vrombissement des voitures. Au travail, les conversations des collègues, l’imprimante, les téléphones. Dehors, la rumeur du bus ou du métro, le chantier de rénovation de l’avenue. Sur vos oreilles, le hurlement des écouteurs. Le bruit est partout. À tel point qu’on n’y prête plus attention. Mais il maintient votre cerveau en alerte, de sorte que celui-ci analyse constamment la menace, évalue sa distance, enclenche des cascades d’hormones du stress… Alors, outre la fatigue, c’est le risque de maladie cardiovasculaire, de diabète, de trouble psychique, qui augmente. Et les capacités cognitives qui s’érodent. Stop. Il faut résister. Première règle : prendre conscience de ces bruits omniprésents. Puis, mettre en œuvre les mesures sanitaires que vous trouverez suggérées dans ce dossier. Avec une bonne nouvelle : tout ce qui lutte actuellement contre le réchauffement climatique prémunit aussi, en général, contre le bruit. Voitures électriques , vélos, espaces verts dans les villes. Peut-être, enfin, le début d’un retour au calme… £

Bruit : notre cerveau en danger

Jean-Luc Puel

professeur de neurosciences, Inserm/université de Montpellier, directeur de Montpellier Audiocampus.

en bref

£ La répétition de sons intenses est interprétée par le cerveau comme un danger. Il enclenche alors l’axe hypothalamohypophyso-surrénalien, responsable du stress aigu, puis chronique.

£ La fréquence cardiaque et la pression artérielle augmentent, puis l’anxiété s’installe, parfois suivie de troubles dépressifs. Parallèlement, la concentration s’effondre.

Au niveau cérébral, l’exposition aux nuisances sonores engendre troubles anxieux et dépressifs, et baisse des capacités cognitives. Se mobiliser contre cette nuisance, c’est prendre soin de sa propre santé mentale.

£ Pour ne pas être frappé de plein fouet par ce fléau, nous pouvons mettre en place des contre-mesures efficaces, mais aussi plaider pour des actions collectives.

Biiip, biiip, biiip. L’alarme de votre réveil signe le début de votre journée. « Il est 7 h 30, vous écoutez… » Automatiquement, la radio se lance, rapidement couverte par les vrombissements de la machine à café. Ce sera bientôt le moteur d’un bus péniblement assourdi par la musique jaillissant de vos écouteurs, les conversations croisées de vos collègues dans l’open space, et les éclats de rire de la terrasse d’un bar.

Peut-être aurez-vous tout juste un peu de repos cette nuit… Encore faut-il que les volets et fenêtres de votre chambre fassent taire le ronflement des moteurs de passage sous votre immeuble et que vos voisins ne soient dominés ni par leurs bambins en folie ni par l’envie de faire la fête jusqu’au prochain réveil. Biiip, biiip, biiip, et ainsi de suite.

Le bruit fait à ce point partie de notre quotidien que nous ne nous rendons parfois même pas compte de son niveau, et encore moins de ses dangers. Quelle qu’en soit sa source, il est pourtant générateur de stress, et de plus en plus d’études démontrent que vivre dans un endroit bruyant accentue le risque de troubles anxieux et dépressifs. En 2020, une métaanalyse de chercheurs allemands concluait à une augmentation du risque de dépression à proximité des pistes d’un aéroport de 12 % tous les 10 décibels ; d’après des travaux néerlandais, celui de développer de l’anxiété croît alors de 9 % en cas d’hébergement près d’un trafic routier. Même conclusion deux ans plus tard : des épidémiologistes chinois montraient alors une association entre le bruit des transports et les symptômes dépressifs. Et c’est aussi vrai pour la santé physique : en Europe, le bruit est le deuxième facteur de risque après la pollution atmosphérique. De fait, lorsque le message nerveux provenant de l’onde sonore (voir le schéma page ci-contre) arrive au

cerveau, ce dernier décode son contenu : est-ce un son signifiant – une musique, une voix… – ou incongru ? Est-il attendu ou alarmant ? Cette discrimination fait marcher le cerveau à un régime soutenu. L’amygdale évalue la signification affective (plaisant ou déplaisant) du son ainsi que sa dangerosité, et déclenche une réponse de peur ou d’anxiété si le bruit est perçu comme menaçant. L’hippocampe et le cortex préfrontal contribuent au contrôle émotionnel. L’hippocampe, zone clé de la mémoire, passe en revue les souvenirs associés au son : il permet de savoir si celui que l’on perçoit est connu ou non. Si l’on entend un marteau-piqueur près d’un chantier, il nous rappelle que nous savons qu’il est inoffensif. De même, nous ne sursautons pas à chaque coup de feu si nous pratiquons le tir en club, car notre cortex préfrontal a intégré le contexte qui inclut ces stimuli. Cet équilibre permet de faire des choix adaptés, et d’éviter de prendre peur inutilement.

À court terme, un « réflexe de peur »

Sauf lorsque le stress devient trop grand. Si nous sommes exposés à des sons soit trop forts, soit inattendus, soit répétés – détonations, klaxons, alarmes –, la machine s’emballe. L’amygdale enclenche un signal de peur provoquant sursauts et contractions musculaires ; s’ensuit une cascade d’événements conduisant à la libération d’hormones du stress, notamment de l’adrénaline et du cortisol. En 2018, une équipe de l’université du Texas a soumis des rats à des sons de 90 et 110 décibels pendant deux heures ; le niveau d’hormone de stress augmentait alors avec le niveau sonore. Or ces molécules font accélérer le rythme cardiaque et la respiration, et inhibent la digestion et le système immunitaire. Sursollicités, le cortex préfrontal et les réseaux

De l’onde sonore à l’influx nerveux

L’analyse d’un son commence à sa source : que ce soient les cordes vocales d’un interlocuteur ou votre casque audio, celle-ci produit une onde sonore, qui atteint votre oreille et parcourt votre conduit auditif externe. Elle arrive ensuite au niveau des voies auditives périphériques, notamment la cochlée. C’est à cette

étape cruciale que la stimulation acoustique devient un message nerveux, notamment grâce au tympan et à la vibration des cellules ciliées. Le message se propage alors le long du tronc cérébral jusqu’à une zone précise du cerveau, le complexe thalamo-cortical, avant de rejoindre les aires auditives primaires et

associatives qui perçoivent le son et l’analysent, en le classant – le cas échéant – comme une menace.

Onde sonore

Canaux semi-circulaires

Conduit auditif

attentionnels se retrouvent dépassés, et perdent le contrôle sur l’amygdale. En résultent stress, fatigue cognitive et diminution des capacités de concentration.

À long terme, des risques pour la santé mentale

Mais le plus dangereux est l’exposition fréquente à un environnement sonore bruyant. Au fil du temps, ces agressions maintiennent une activation du système nerveux et de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, ce qui soutient un niveau élevé de sécrétion de cortisol et d’adrénaline. Les chercheurs ont répété l’expérience pendant trois mois sur la moitié des animaux, soit 30 individus ; ce groupe, exposé de manière chronique, a maintenu un niveau de cortisol élevé. Ainsi, les hormones du stress restent présentes. Sur le plan psychologique, les difficultés peuvent alors s’installer

Nerf auditif

sur le long terme : ruminations, irritabilité, baisse des performances cognitives…

De fait, à long terme, s’installe un cercle vicieux autoentretenu par l’irritabilité, les troubles de concentration et la baisse de productivité : ces facteurs accentuent l’isolement social et émotionnel, aggravant à son tour l’anxiété sous-jacente. Souvent, inconsciemment, le sentiment d’être incapable de faire face au vacarme et au stress qui en résulte prend le dessus. Or la sensation d’insécurité joue sur le développement de dépressions, d’états anxieux et de symptômes de détresse psychique. Au fil du temps, cela peut accélérer une usure psychique et augmenter le risque de passage d’une situation stressante à une pathologie mentale. Ainsi, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de ne pas dépasser 53 décibels de volume sonore ambiant à domicile. Au-delà de ce seuil, des effets sur la santé, qu’il

Trompe d’Eustache
Marteau
Tympan
Vestibule
Cochlée
Cortex auditif primaire
Thalamus
Cortex auditif associatif

PSYCHOLOGIE

Ces bruits qui nous gâchent la vie

Chrystèle Philipps-Bertin chargée de recherche en psychologie à l’université Gustave-Eiffel, à Bron. Margot Brunet journaliste scientifique.

Voisins bruyants, enfants chahuteurs, conversations intrusives : parfois le pire n’est pas le volume du bruit, mais le sentiment d’impuissance qu’il suscite. Comment trouver la parade et atteindre la tranquillité ?

Le crissement des roues d’un train sur la voie ferrée, les klaxons répétés d’automobilistes pressés, un marteau-piqueur qui éventre la chaussée : ces nuisances dont l’intensité dépasse 80 à 90 décibels, sont naturellement perçues comme déplaisantes, voire agressives. Car à ces intensités, toute production sonore prolongée devient pénible. Mais les conversations de la terrasse du bar sous votre fenêtre vous dérangent bien plus que les pleurs du bébé de la voisine – elles ne dépassent pourtant pas les 60 décibels. Signe que la puissance du son ne fait pas tout.

Pour bien savoir de quoi on parle, revenons à la définition de ce qu’est un bruit. D’après l’Afnor, il s’agit d’un phénomène acoustique produisant une sensation désagréable ou gênante. Il a donc deux composantes : la première, physique, qui se mesure en décibels ; la seconde, psychologique, désigne l’ensemble des processus cognitifs permettant de donner une signification aux entrées sensorielles. De fait, l’information sonore n’est pas traitée uniquement par notre système auditif, elle

en bref

£ La « gêne due au bruit » est un processus psychologique qui intègre le volume sonore, mais aussi les circonstances, la répétition, la focalisation de l’attention…

£ La souffrance qui en résulte dépend en grande partie du sentiment de contrôle que nous avons sur la situation.

est aussi interprétée par notre cerveau en fonction de notre environnement, de nos expériences personnelles, de nos ressources psychologiques… Si bien que 70 décibels peuvent être ressentis bien différemment par deux personnes. Et, à long terme, lorsqu’un son devient particulièrement envahissant, on parle de « gêne due au bruit ». Un concept méconnu du grand public, et pourtant bien défini et documenté, dont on sait aujourd’hui qu’il est une conséquence sanitaire réelle de l’exposition à la pollution sonore.

Pourquoi la dimension psychologique est essentielle

Depuis les années 1940, des chercheurs ont étudié comment la gêne due au bruit varie selon les situations et les individus, grâce à des enquêtes par questionnaire auprès de populations exposées aux nuisances sonores – principalement liées aux transports. À la fin des années 1990, des chercheurs néerlandais, à partir de l’analyse de données d’enquêtes conduites en Amérique

£ Pour restaurer son sentiment de contrôle, il est utile de se rappeler que des solutions existent souvent (« je vais parler à mon voisin et les choses vont s’arranger »).

Valérie Rozec

docteure en psychologie de l’environnement et responsable du pôle formations et prévention au Centre d’information et de documentation sur le bruit (CidB). SANTÉ

Les pauses au calme sont vitales pour tenir le choc face au bruit

Comment ne pas craquer quand on subit le bruit en continu, au travail ou chez soi ?

La psychologue Valérie Rozec évoque les stratégies de prévention possibles, sur un plan individuel et collectif.

Propos recueillis par Margot Brunet

Comment peut-on aujourd’hui se protéger des effets néfastes du bruit ?

Paradoxalement, la première chose à faire est de prendre conscience de l’existence d’un bruit. Car, bien souvent, nous ne nous rendons pas compte de sa présence. Mais en y faisant un peu attention, on s’aperçoit qu’il est partout. Et la perception est plus qu’une affaire de niveaux sonores. De nombreux facteurs individuels – comme l’âge, le sexe, l’histoire personnelle, la personnalité –, mais également sociaux et contextuels, viennent moduler la réaction face au bruit. Nous ne sommes pas tous égaux quant à cette problématique, et les nuisances sont plus dangereuses pour certains que pour d’autres. Une fois qu’on le sait, on y fait déjà davantage attention, et on peut alors réfléchir à des stratégies pour s’en protéger.

Imaginons que je travaille dans un environnement bruyant : comment puis-je réduire le stress et les autres effets négatifs qui en résultent ?

Premièrement, en évitant de rester trop longtemps dans un endroit très bruyant. Les effets auditifs sont bien documentés en milieu professionnel et lors d’activités de loisirs (concerts, sports motorisés…). Des expositions répétées au-delà de 80 décibels pondérés A [dB(A), unité du niveau de pression acoustique, ndlr] pendant huit heures peuvent provoquer fatigue auditive, acouphènes, hyperacousie et perte auditive irréversible. Heureusement, on sait que le simple fait de se ménager des pauses calmes suffit à réduire la fatigue en fin de

journée ou le stress à long terme. C’est le cas des lieux silencieux, mais aussi des environnements naturels comme les parcs et jardins. Par exemple, des chercheurs suédois ont exposé 40 sujets à des chants d’oiseaux ou au murmure d’une fontaine après une période de tension. Ils ont mesuré la conductance de leur peau, un paramètre qui rend compte de l’activité du système nerveux sympathique et donc du niveau de stress : les sons d’environnements naturels ont bien facilité la récupération. Et le bénéfice est plus important dans un endroit calme qu’en écoutant de la musique, même douce et relaxante. Une étude finlandaise publiée cette année révèle que les sons de la nature ont des effets plus apaisants sur le stress et la régulation des humeurs que la musique. Si vous pouvez trouver un espace vert, c’est donc d’autant mieux !

C’est pour que chacun puisse avoir accès à des endroits calmes que dans le cadre du Plan national santé environnement, le ministère chargé de la santé et le Conseil national du bruit ont créé le label Quiet afin de promouvoir des lieux ou des moments apaisés, bénéfiques pour

la santé. L’objectif est de sanctuariser ces sites où tout est fait pour se ressourcer, réduire le stress engendré par des espaces de travail ou de loisirs bruyants. Il peut s’agir de parcs, de bibliothèques, d’espaces dans les entreprises ou les établissements scolaires où le calme est activement préservé.

Parfois, c’est à notre domicile que le niveau sonore paraît trop élevé…

C’est un point très important. Et c’est pourquoi il faut toujours, au moment de la location ou de l’achat d’un appartement, visiter plusieurs fois le logement et à des moments différents pour se rendre compte de la qualité de l’environnement sonore. Efforcez-vous aussi de disposer la chambre à coucher

cerveau & société

DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO

NICOLAS GAUVRIT

psychologue du développement et enseignant-chercheur en sciences cognitives à l’université de Lille.

Nicolas Sarkozy

Les deux visages du pouvoir

Pour les psychologues, l’être humain est pris entre l’envie de tirer parti de chaque situation et un frein qu’il oppose à ses propres désirs. L’exercice du pouvoir ferait pencher progressivement la balance vers le premier terme.

L’affaire fut longue à se dénouer. Dès 2014, une enquête sur les financements libyens de la campagne présidentielle de 2007 révélait des conversations téléphoniques entre Nicolas Sarkozy et l’avocat Thierry Herzog. Il faudra pourtant attendre le 17 mai 2023 pour que l’ancien président soit finalement condamné par la cour d’appel de Paris pour corruption et trafic d’influence dans le cadre de l’affaire de corruption d’un magistrat. Le pourvoi en cassation de l’ancien président fera encore traîner l’affaire jusqu’au 18 décembre 2024, jour où la cour rejettera ce recours et rendra la condamnation définitive. La peine : trois ans d’emprisonnement

dont un ferme, et un bracelet électronique qu’il ne portera finalement qu’un mois.

Les poursuites sur le financement libyen de sa compagne se poursuivent, et en septembre 2025 Nicolas Sarkozy est condamné à cinq ans de prison ferme pour avoir conspiré à obtenir des fonds du régime de Mouammar Kadhafi lors de la campagne de 2007. La sentence est prononcée avec exécution provisoire – autrement dit, l’obligation de commencer la peine même en cas d’appel. Finalement, fin octobre de cette année, il est incarcéré… Pour être finalement libéré le 10 novembre, en attente

Bastien Ohier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

L’ancien président lors de son départ pour la prison de La Santé, le 21 octobre 2025.

S’il est vrai que toutes sortes de véritables complots ont joué un rôle déterminant dans l’histoire, on ne devrait pour autant pas sous-estimer l’influence des complots imaginaires. Que la seule peur d’un complot puisse déterminer le cours des événements et reconfigurer la face d’une nation, on en tient même la preuve dans l’épisode fondateur de nos démocraties modernes : la Révolution française !

On sait que celle-ci fut accompagnée de troubles étranges et difficilement explicables dans tout le royaume pendant l’année 1789, un phénomène que les historiens ont appelé « la Grande Peur ».

Culminant après la prise de la Bastille le 14 juillet et se dissolvant progressivement après l’abolition des privilèges dans la nuit du 4 août, la Grande Peur a consisté en une série de rumeurs sur l’invasion imminente de

En 1789, les aristocrates fuient leurs châteaux incendiés par des paysans, comme en témoigne ici l’un des Tableaux des événements de la Révolution française (1795-1799), par Philippe Joseph Maillart (Musée Carnavalet).

Grande Peur de 1789

L’émotion qui a changé l’histoire

En ce début d’année 1789, des rumeurs effrayantes parcourent le pays. Des hordes de brigands menaceraient les citoyens, un complot seigneurial viserait à les affamer. Rien de fondé, mais un sentiment qui va bel et bien mettre l’histoire en mouvement.

À MÉDITER

Neurodiversité : y a-t-il quelqu’un de normal dans la salle ?

Il y a quelque temps, je discutais avec mes filles et leurs amis sur la signification du sigle LGBTQIA+, dont certaines lettres ne m’évoquaient rien. Pour info, si c’est aussi votre cas, voici un mode d’emploi : L, c’est pour « lesbienne », G pour « gay », B pour « bisexuel », T pour « transgenre », Q pour « queer », I pour « intersexué », A pour « asexuel », et + pour tout le reste. Éclairé par leur savoir, je pose alors une question naïve : « Et moi, je suis quoi là-dedans ? Normal ? » Réponse : « Non, tu ne peux pas t’approprier la normalité. Toi, tu es un vieux mâle blanc cis ! » En éclatant de rire, je reconnais que la logique est imparable, effectivement, et pédagogique. Mais tout de même, à cet instant, et à l’écoute de tous ces jeunes gens, je prends aussi conscience que des temps nouveaux sont là, qu’il importe de comprendre avant de les juger. Car notre débat portait sur l’identité sexuelle, mais c’est la même chose pour l’identité psychologique ! Ainsi, lorsqu’on bavarde dans des groupes d’amis ou de collègues, il est

CHRISTOPHE ANDRÉ médecin psychiatre et psychothérapeute.

de plus en plus fréquent que tel ou tel parle de son fils HPI (haut potentiel intellectuel), de sa fille hypersensible (émotionnellement), de ses propres tendances Asperger (pour décrire de légères tendances autistiques sans déficit intellectuel) ou de son TDAH (trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité). Et, là aussi, si vous n’entrez pas dans ces catégories, vous n’êtes pas pour autant une « personne normale », mais seulement quelqu’un de « neurotypique ».

Désir de singularité et besoin d’appartenance

Et je ne parlerai pas, pour compléter mon tour d’horizon des spécificités humaines revendiquées, des allergies et obligations alimentaires, ni des positionnements politiques : je ne veux pas me fâcher avec la Terre entière ! Ce désir d’affirmer, voire d’afficher ses différences et singularités peut agacer, comme il peut réjouir.

Commençons par le réjouissant : cette mise en avant pousse sans aucun

doute, au moins dans un premier temps, à une meilleure acceptation sociale, à une reconnaissance du droit à être tel qu’on est, au respect des minorités. Et, finalement, au rappel qu’on peut être différent et « normal », nos différences ne venant pas d’une déficience, d’un manque ou d’une incapacité, mais d’une singularité, d’une spécificité qu’on n’a pas choisie mais qui fait partie de notre identité (ainsi, les gauchers ne sont pas « anormaux », mais différents des droitiers).

L’agaçant, maintenant : cette multiplication des singularités exprimées donne parfois l’impression d’une sorte de mode, d’un besoin de se différencier à tout prix des autres. Est-ce une question d’ego ? De narcissisme galopant ? Est-ce que se revendiquer différent, c’est se vouloir plus intéressant que le troupeau, ou digne de plus d’attention que les « non-différents » ?

Les travaux de psychologie sociale soulignent que cette quête de singularité – se sentir et se montrer différent – est un besoin humain

Lors d’une conversation, untel parle de son fils HPI, tel autre de sa fille hypersensible, de ses propres tendances Asperger ou de son TDAH. Si vous n’entrez dans aucune catégorie, vous n’êtes pas normal, mais “neurotypique”.

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éternel. Mais ils rappellent aussi que cette affirmation de soi par la différence ne doit pas aller trop loin, sous peine de rejet par le groupe numériquement dominant. Et qu’il existe, comme pour contrebalancer, un autre besoin : celui d’appartenance au groupe. De ce fait, chacun navigue dans un ajustement constant entre ces deux besoins : c’est la théorie de la « distinction optimale » (comment s’affirmer sans être rejeté ?).

Si vous avez l’impression que trop de personnes s’affichent différentes aujourd’hui, et que cela vous agace un peu, une récente étude tempérera peut-être votre jugement : il s’agit d’un important sondage, effectué dans les règles de l’art sur internet, auprès de 1,3 million d’individus. Le questionnaire validé utilisé en ligne par les chercheurs explorait trois dimensions : indifférence au jugement d’autrui, désir de ne pas toujours suivre les règles, volonté de défendre publiquement ses convictions. Et le résultat de l’enquête montre que le besoin de se sentir et de s’affirmer

différent aurait plutôt légèrement diminué entre 2000 et 2020 !

Alors, l’impression parfois ressentie que ce besoin envahit notre société ne relèverait-elle que d’un banal « biais de saillance » ? Nous nous focaliserions alors sur un petit nombre de personnes qui parlent le plus haut de leurs singularités, en négligeant toutes celles qui gardent cela pour elles-mêmes ou pour des discussions intimes. Cette majorité silencieuse aurait la même aspiration à vivre librement ses différences mais sans ressentir le besoin de les exposer systématiquement, gardant bien en conscience qu’elles n’empêchent en rien nos ressemblances et nos appartenances au genre humain. C’est ce que notait malicieusement Paul Valéry : « Les hommes se distinguent par ce qu’ils montrent et se ressemblent par ce qu’ils cachent. » £

bibliographie

W. Chopik et al., Changes in need for uniqueness from 2000 until 2020, Collabra Psychology, 2024.

M. J. Hornsey et J. Jetten, The individual within the group : Balancing the need to belong with the need to be different, Personality and Social Psychology Review, 2004.

F. Lalot et al., Assessing private and public need for uniqueness, Journal of Personality Assessment, 2019.

UN PSY AU CINÉMA

LAURENT BÈGUE-SHANKLAND

professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble-Alpes et membre de l’Institut universitaire de France, directeur de la maison des sciences humaines Alpes.

Empathie Comment recoller les âmes brisées

La série événement venue du Québec montre comment cette capacité cruciale de notre cerveau joue le rôle d’un adhésif psychique entre patients et psychiatres.

À VOIR

Empathie depuis le 1er septembre 2025 sur Canal+

Les ballerines appliquent parfois une résine adhésive sous leurs chaussons pour éviter les chutes, mais celles qui ouvrent le bal de la série Empathie n’en ont pas besoin. Aucun risque de glissade sur l’asphalte rugueux encadré d’immeubles où des danseuses de noir vêtues virevoltent sur fond de musique énergisante. En voyant leur ballet, on pense alors immédiatement au monde de Black Swan, thriller psychologique oscarisé où une danseuse fragile, interprétée par Natalie Portman, sombre dans la schizophrénie paranoïaque. Mais la chorégraphie urbaine d’Empathie, série

consacrée au quotidien psychiatrique d’un hôpital carcéral québécois, renvoie surtout aux alternances déliées ou abruptes d’équilibre et de déséquilibre qui rythment la vie psychique des humains. Et ce, qu’ils appartiennent à la catégorie des personnes que l’on dit « dérangées » ou de celles qui leur prodiguent des soins, comme la psychiatre Suzanne Bien-Aimé et l’agent d’intervention Mortimer Vaillant à l’institut psychiatrique Mont-Royal de Montréal. Si la perte d’équilibre psychologique n’est pas rare (elle touche un Français sur cinq selon Santé publique France),

certaines trajectoires personnelles sont bien plus exposées que les autres, et lorsqu’elles dévissent, l’effondrement mental n’est pas loin. Quand des individus glissent vers la folie et la violence, c’est souvent parce qu’une « colle psychique » a manqué, un lien entre l’âme en souffrance et celle des autres qui semblent soudain si loin. Comment restaurer un contact à travers une relation thérapeutique ? Par son réalisme poignant, la bouleversante série Empathie, qui a reçu en 2025 le Prix du public du prestigieux festival Séries Mania, saisit par la force des expériences de soin qu’elle met en scène.

Pour le psychologue de l’université Stanford Jamil Zaki, les groupes humains comportent souvent des glue people, personnes qui soutiennent les autres et fabriquent des liens.

Les « glue people », tisseurs de

liens

Au fil de la série, on découvre combien l’« empagluthie », cette sorte d’adhésif transparent, se trouve au cœur du processus thérapeutique qui relie patients et soignants. Pour recoller les morceaux de vies lézardées ou brisées, il n’existe pas de mode d’emploi, aucun

santé & bien-être

PSYCHOLOGIE

Christophe André médecin psychiatre.

Comment apaiser les émotions du cancer

De l’annonce du diagnostic à la possible guérison, les émotions qui accompagnent cette maladie sont souvent déstabilisantes. Comment les apprivoiser et faire face le mieux possible ?

£ Après l’annonce d’un cancer, peur, tristesse ou colère occupent souvent l’esprit.

£ Il est possible de travailler sur ces ressentis pour les remplacer par des émotions plus positives, qui vont favoriser la résilience.

£ Les approches fondées sur la psychologie positive, ainsi que la place centrale des « soins de support » sont alors d’une aide précieuse.

£ Les pratiques de médecine alternative, de plus en plus prisées, restent à peser avec prudence.

«Je saute à pieds joints dans toutes les flaques de découragement qui sont devant moi et je les change en étincelles. » Dans son ultime livre, Le Murmure , écrit peu avant sa mort, le poète Christian Bobin raconte sa traversée du cancer, ses hospitalisations, ses états d’âme, ses efforts, de manière juste et touchante. Le cancer, ce n’est pas juste une maladie à soigner mais aussi une personne à accompagner, de l’annonce du diagnostic à la rémission et l’éventuelle guérison, en passant par le cortège de traitements plus ou moins lourds. Et c’est aussi une période de très grand tumulte émotionnel.

Une maladie pas comme les autres ?

En 2011, l’oncologue américain Siddhartha Mukherjee signe un ouvrage de référence sur le cancer, récompensé par le prix Pulitzer. Son titre : L’Empereur de toutes les maladies. Car c’est bien une pathologie à part, tant pour les médecins que pour les patients, et pour bon nombre de raisons. D’une part, le mot « cancer » fait instantanément penser à la mort possible (comme le mot « schizophrénie » suggère la folie) ; d’autre part, il évoque aussi des traitements lourds et délabrants (tout le monde a en tête l’image de la perte de cheveux) ; en outre, c’est une maladie venue de l’intérieur, où des cellules de notre propre corps deviennent incontrôlables – il est ainsi différent d’un infarctus ou d’un accident vasculaire cérébral, où le corps ne trahit pas mais cède ; il faut ajouter que c’est une maladie symboliquement lourde de sens : les cellules cancéreuses ne meurent plus, mais prolifèrent et nous tuent. Enfin, c’est une maladie biologiquement complexe : ces mêmes cellules mutent sans cesse, échappent à notre immunité et détournent à leur

Dernier ouvrage

profit les ressources de notre corps (suscitant par exemple autour d’elles une hypervascularisation sanguine, pour grossir plus vite) ; d’où le terme de « tumeur maligne » : le Malin, c’est le diable, à la fois malveillant et intelligent.

Bref, le cancer est une pathologie autour de laquelle existe tout un narratif, un inconscient collectif, des images automatiques, qui en font une maladie à part dans notre imaginaire.

Le choc de l’annonce

Tout commence par la grande déflagration de l’annonce : « C’est un cancer. » Les études sur ce thème le montrent : c’est pour les patients le moment le plus éprouvant du parcours de soins, loin devant l’inquiétude des examens ou les effets indésirables des traitements.

Parfois le choc émotionnel relève du traumatisme, et des états de dissociation sont souvent rapportés, comme le montre ce récit d’un médecin racontant sa propre expérience en tant que patient : « Le gastroentérologue, lisant le rapport du radiologue, m’annonça que quelqu’un – sûrement pas moi – avait une grosse tumeur mésentérique, un foie plein de métastases et des lésions pulmonaires suspectes. » Le choc fut si fort qu’il vécut cet instant comme s’il concernait quelqu’un d’autre ! Surgit alors le risque d’une vulnérabilité chronique, car l’empreinte traumatique va se Chritophe André, Cloé Brami et Violaine Forissier Vivre avec, vivre après. Trois médecins nous parlent de la traversée du cancer, L’Iconoclaste, 2025.

PEUR

TRISTESSE ANGOISSE CULPABILITÉ

COLÈRE

ENVIE

plaisir confiance • optimisme gratitude • engagement

réveiller ensuite à chaque nouvelle situation évoquant la maladie : rendez-vous de suivi, examens de surveillance, séances de traitements, etc. Pour éviter cela, un « dispositif d’annonce » en cinq étapes a été codifié par les oncologues, avec un accompagnement destiné à prévenir ces difficultés. Il prévoit notamment un temps pour l’annonce de la suspicion d’un cancer, sa confirmation, une proposition thérapeutique, un temps d’accompagnement paramédical et des rendez-vous spécifiques avec le médecin traitant pour faire le lien avec le parcours de soins.

Les émotions à traverser

Lors de l’entrée dans la maladie, toutes les émotions douloureuses vont devoir être affrontées. Ce passage est l’équivalent d’un deuil : il s’agit de renoncer, au moins transitoirement, à sa santé et son insouciance ; les patients disent souvent qu’ils se sont sentis basculer dans un autre monde que celui des bien portants. Chaque humain sait qu’il est mortel, mais le cancer rappelle que cela peut s’avérer une réalité tangible, plus concrète et plus proche que prévu.

Les émotions qui y sont associées sont alors l’angoisse et la peur de la mort, bien sûr, mais aussi très souvent la tristesse de devoir quitter la vie et les personnes qu’on aime. On retrouve aussi fréquemment de la culpabilité : de ne pas avoir assez pris soin de sa santé (« trop fumé, trop bu d’alcool, pas fait assez d’exercice »), de ne pas avoir assez profité de la vie, ou encore d’avoir trop stressé. Concernant le rôle du stress, de nombreux mythes circulent sur ses liens avec le cancer : serait-il capable de déclencher la maladie ? Il est vrai que le stress est le « coupable idéal » :

Les émotions du cancer et celles qui protègent

Face à la peur et à son cortège d’émotions négatives, les approches de psychologie positive révèlent les attitudes qui protègent : prendre le temps de savourer les bons moments, cultiver la confiance et la gratitude vis-à-vis d’autrui, s’engager dans des activités en phase avec nos valeurs et qui font sens.

son impact biologique peut perturber les défenses immunitaires comme provoquer une inflammation chronique, phénomènes impliqués dans la croissance des cancers. Mais il n’existe pas à ce jour de preuves scientifiques que le stress puisse être un facteur causant le cancer ; il semble plutôt jouer un rôle aggravant une fois la maladie déclarée. La colère est une autre émotion fréquente, liée à un sentiment d’injustice (« pourquoi moi ? ») ; si elle aide certains patients à « se battre », elle représente sur la durée un coût émotionnel – elle fatigue, déstabilise – ainsi que des risques relationnels – les rapports avec l’entourage en pâtissent. Enfin, on retrouve parfois des ressentis, au moins occasionnels, d’envie à l’égard de ceux qui ont la chance d’être bien portants. De tels bouleversements émotionnels, fréquents, ne peuvent pas être négligés par les soignants, d’autant que leurs prolongements pathologiques comme les troubles anxieux et dépressifs sont attestés par les études épidémiologiques chez environ 20 à 40 % des patients. On comprend alors pourquoi il importe de cultiver autant que possible des émotions agréables et soutenantes : rester capable, malgré les difficultés et les souffrances, de savourer de petits bonheurs, de préserver sa confiance et son optimisme. C’est une

L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

Faut-il s’asseoir à côté du meilleur de la classe ?

Jim Rohn, entrepreneur et coach américain en dévelo ppement personnel, auteur de succès de librairie sur la façon de réussir et de faire fortune, se fit connaître par une maxime choc : « Vous êtes la moyenne des cinq personnes que vous fréquentez le plus ! » L’idée ? Quand on est entouré de bons éléments, on devient soimême bon ; quand on traîne parmi des médiocres, on s’enfonce toujours davantage. Cette idée court toujours parmi les rayons des librairies et sur les sites de développement personnel… Et elle semble infuser dans la tête de certains enseignants. L’idée : pour faire progresser un élève, il faudrait le placer à côté d’un crack. Comme par osmose, les qualités du leader de la classe déteindraient sur son voisin cancre.

Pas d’effet d’osmose

Une fois de plus, la science vient jouer les rabat-joie : les statistiques montrent que la proximité physique ne déteint pas sur les compétences

professeur de psychologie au collège Saint-Michel, collaborateur scientifique à l’université de Fribourg, en Suisse.

scolaires. Et qu’il ne suffit donc pas de placer les élèves moins forts à côté des grosses têtes pour voir le niveau de la classe s’améliorer. Le démenti de cette croyance résulte des travaux menés par Felix Elwert, professeur de sociologie à l’université du Wisconsin-Madison, aux États-Unis. Avec ses collègues, il a mené une vaste étude portant sur 195 classes regroupant au total 3 365 élèves d’un âge moyen de 11 ans. Les conclusions sont formelles : les voisins de banc n’ont pas d’influence mesurable sur les notes dans l’ensemble. L’analyse des données permet aussi d’écarter également un prétendu « effet fille » : celles-ci, censées être plus studieuses, n’ont pas d’effet bénéfique sur leurs voisins de banc plus turbulents.

Voilà pour les résultats globaux : un placement stratégique des élèves n’apporte pas de plus-value au niveau des notes par rapport à un placement volontaire de la part des jeunes en fonction de leurs préférences. Cependant, l’étude livre une autre

conclusion, plus délicate à mes yeux : le voisinage de banc produit bien une influence, légère, mais qui va s’exercer dans les deux sens. L’élève le moins bon voit ses notes s’élever un petit peu, mais celles du meilleur baissent aussi. Les camarades ayant des difficultés profitent certes (très modérément) de la présence d’un voisin doué, mais l’inverse ne se produit pas. Il y a bien un effet de compensation en moyenne, sans effet mesurable au niveau de la classe, mais au prix d’un nivellement. D’aucuns saluent une telle diminution des disparités au nom de l’égalité, mais gageons que ceux qui s’en félicitent ne sont pas les parents des bons éléments. Qui aimerait que son enfant récolte des résultats inférieurs à ceux auxquels il pourrait prétendre, parce qu’il est assis à côté d’un cancre ?

Les notes ne sont-elles pas censées refléter le plus objectivement possible les performances des étudiants, et non le contexte sur lequel ils n’ont aucune prise ?

YVES-ALEXANDRE THALMANN

Les notes du moins bon grimpent un tout petit peu, et celles du meilleur s’érodent légèrement. Qui veut vraiment d’un tel nivellement ?

Au-delà de cet effet marginal des voisins de bancs sur les notes, la proximité ne joue-t-elle pas un rôle significatif sur d’autres plans ? Beaucoup de témoignages semblent aller dans ce sens : si elle n’a que peu d’influence sur les apprentissages, il en va autrement des relations. De fait, des amitiés profondes se nouent sur les bancs de l’école, peut-être même parmi les plus durables. Mais celles-ci, on le comprend, ne peuvent être forcées par des placements imposés : c’est justement parce qu’ils perçoivent des affinités entre eux que les jeunes souhaitent s’asseoir côte à côte. Ne serait-ce pas dommage d’interférer sur ce processus stratégique ?

Le voisin de classe et l’ami

Pour ma part, c’est sur les bancs du lycée que se sont forgées les prémices des plus belles amitiés, qui perdurent encore quatre décennies plus tard. Si vous saviez comme je suis reconnaissant d’avoir pu choisir ma

place dans la classe et me rapprocher de certains camarades (et en éviter d’autres) ! Par chance, mes professeurs de l’époque n’étaient pas férus de développement personnel : ils se contentaient d’enseigner au mieux leur matière et observaient de manière distante les liens qui se nouaient et se dénouaient entre les jeunes fréquentant leurs cours. Mais aujourd’hui, certains se sont mis en tête de lire Jim Rohn ! £

T. Keller et F. Elwert, Feasible peer effects : Experimental evidence for deskmate effects on educational achievement and inequality, Sociological Science, 2023. bibliographie

psycho COGNITION

© Cerveau & Psycho

Pessimistes, vous êtes uniques

Vous pensez que les choses ont tendance à mal tourner, et cela énerve votre entourage ? Votre cerveau est plus original que celui des optimistes. Ceux-ci ont tendance à se ressembler, alors que le vôtre possède sa propre signature.

en bref

£ L’essentilel u soleil, mais aussi les éclairages puissants comme les panneaux LED, stimulent notre cerveau via des cellules spéciales récemment découvertes dans notre rétine.

Des découvertes récentes montrent que les cerveaux des pessimistes possèdent une signature neuronale propre, qui se distingue plus de la majorité que celle des optimistes. Voir les choses sous l’angle de la réussite réduirait la diversité des scénarios d’avenir, surtout dans une société qui fixe un certain nombre de normes du succès.

£ Une fois ces cellules activées, notre organisme sécrète du cortisol et de l’orexine, qui renforcent l’attention, et un facteur de croissance qui stimule la formation de nouveaux neurones.

£ Le plus efficace est de s’exposer très tôt à la lumière le matin, mais en en limitant les sources lumineuses – comme les écrans – à la nuit essentiel.

Si le pessimisme confère une signature cérébrale individuelle plus marquée, il semble aussi augmenter les chances d’être plus isolé socialement.

JEAN-PHILIPPE

LACHAUX

directeur de recherche à l’Inserm, au Centre de recherche en neurosciences de Lyon.

Courir, jardiner, tricoter… est-ce méditer

« Courir, c’est ma manière à moi de méditer. D’autres disent se recentrer en jardinant, en sculptant ou en coloriant. Mais peut-on réellement faire ce rapprochement

M«oi, ma méditation, c’est de jardiner. » « Je cours pour me vider la tête, c’est comme une méditation… »

Depuis longtemps, j’entends ce type de remarques, et je m’étais promis de rédiger un jour une note pour mettre les choses au point. Histoire de rappeler que la méditation est une pratique bien particulière, et également pour corriger un fréquent contresens : non, vous ne méditez pas dès que vous vous mettez à courir, à coudre ou à jardiner. Ce qui n’empêche pas ces activités de rester très bénéfiques à votre bien-être mental, à condition de ne pas les prendre pour ce qu’elles ne sont pas.

La méditation est une pratique à part entière, dont le principe est certes simple, mais la maîtrise difficile. Son apprentissage peut être comparé à celui du chant : une personne qui apprend à chan ter passe beaucoup de temps à ajuster son souffle pour atteindre les notes souhaitées. L’apprenti méditant est engagé dans une démarche simi laire, à ceci près que ce n’est plus l’air ni les résonances de son corps qu’il manipule, mais sa propre attention. L’effet qu’il observe ne se mani feste pas sur le son qu’il produit, mais sur l’expé rience consciente de l’instant qu’il est en train de vivre et qui dépend étroitement de la manière dont son attention est orientée. En la dirigeant

psycho SANTÉ

Benjamin Becker

professeur en psychologie et neurosciences cognitives à l’université de Hong Kong.

Tarani Chandola

professeur de sociologie médicale à l’université de Hong Kong .

Stress du lundi matin

Ce qu’en dit la science

La pointe d’angoisse ressentie le dimanche soir – et le lendemain matin en allant au travail – a un impact réel sur notre santé mentale et psychique. Un syndrome qui modifie la biologie interne et persiste même une fois qu’on a pris sa retraite.

en bref

£ Les études médicales établissent un lien entre la journée du lundi et la libération de cortisol, l’hormone du stress, que ce soit chez des personnes actives ou des retraités.

£ Or des niveaux élevés de cortisol perturbent l’organisme et le système immunitaire, augmentant le risque d’anxiété, de dépression, de maladies cardiovasculaires et de diabète.

£ Des techniques de régulation émotionnelle ainsi qu’une activité physique régulière peuvent aider à modifier cette réaction de stress pour la rendre plus supportable.

L’INTERVIEW DES LABOS

Les patients souffrant d’anorexie mentale sont dans l’hypercontrôle

Pourquoi certains patients se font-ils maigrir jusqu’à peser moins de 30 kilos et mettre leur vie en danger ? Pour le professeur

Philip Gorwood, l’anorexie est une forme d’addiction au fait de perdre du poids, de laquelle il est très difficile de « décrocher ». Une vision qui aide à comprendre la plus meurtrière des maladies mentales.

Dans quelle situation sont les patients qui se présentent à votre service ?

Philip Gorwood : Il s’agit de cas graves, des femmes dans 90 % des cas. Quand elles arrivent ici, elles sont malades en moyenne depuis dix ans et sont franchement dénutries. Il faut comprendre qu’avec un poids très faible, beaucoup de tissu gras a disparu… ce qui réduit même la masse du cerveau. Dans cette pathologie, on atteint une mortalité de 0,5 % par an, ce qui est considérable puisque c’est une population essentiellement jeune. Dans notre service, sur les

350 nouvelles patientes que nous voyons tous les ans, on s’attend à un ou deux décès par an. Les causes sont pour moitié organiques (beaucoup d’origine cardiaque), pour moitié suicidaires. L’anorexie mentale a le plus fort taux de létalité de toutes les maladies mentales.

Quelle prise en charge leur proposez-vous ?

P. G. : L’anorexie est une des rares pathologies mentales pour lesquelles on ne dispose d’aucun traitement médicamenteux. Certaines molécules sont à l’étude, et nous espérons que nos travaux

avec les patientes aideront à leur mise au point. Mais pour le moment nous manquons d’arsenal thérapeutique. Au tout début de la prise en charge, on va donc surtout se concentrer sur la reprise de poids, grâce à l’encadrement de soignants marqué par l’empathie, le soutien et une excellente connaissance de cette pathologie.

Ensuite, les psychothérapies constituent un maillon essentiel du soin. Dans la majorité des cas, l’hospitalisation se déroule sur plusieurs mois. On va donc essayer de faire diminuer l’angoisse, qui est une composante centrale de l’anorexie. Les patientes vivent dans

Propos recueillis par Margot Brunet
PHILIP GORWOOD
professeur de psychiatrie à la Clinique des maladies mentales et de l’encéphale (CMME), à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.

neurosciences & psychiatrie

NEURO-IMAGERIE

© Crédit/crédit

en bref

£ Avoir des enfants diminue souvent la qualité de vie à cause d’un surcroît de stress, de fatigue et parfois d’un risque de dépression.

de Caroline du Nord.

Pourquoi c’est si dur (et si bon) d’être parent

De nombreux parents déclarent que leur vie est devenue plus pénible avec l’arrivée des enfants. Pourtant, ils ne changeraient cette situation pour rien au monde. Comment expliquer ce paradoxe ?

£ Pourtant, contrairement à ce que laisse supposer un tel constat, les parents ont aussi l’impression que leur vie a plus de sens et est plus épanouissante.

£ De récentes mesures d’imagerie cérébrale révèlent que le cerveau traite ces deux aspects séparément. Le sens de la vie, serait en partie indépendant des émotions liées aux enfants.

LE CAS CLINIQUE

© Ninoon / Istockphoto

Valentina La Corte

chercheuse en psychologie

cognitive au laboratoire

Mémoire, cerveau et cognition à l’université Paris Cité et membres de l’Institut universitaire de France.

Piolino

chercheuse en psychologie cognitive au laboratoire

Mémoire, cerveau et cognition à l’université Paris Cité et membres de l’Institut universitaire de France.

Laurent Cohen

neurologue à l’Institut de la mémoire et de la maladie d’Alzheimer à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) et chercheur en neurosciences cognitives à l’Institut du cerveau à Paris.

Lucie et le palais mental des souvenirs

Depuis ses 7 ans, Lucie classe les différents épisodes de sa vie dans un palais virtuel qu’elle a construit dans sa tête, avec des bibliothèques, des cabinets secrets et même des coffres-forts pour les souvenirs les plus pénibles. Elle peut ainsi s’y promener tout à loisir…

en bref

£ Lucie possède depuis son enfance une mémoire autobiographique exceptionnelle. Elle se remémore avec une acuité hors norme la plupart des événements de sa vie personnelle.

£ Dans sa tête, elle organise ses souvenirs dans des « classeurs » mentaux, rangés par catégorie et par ordre chronologique, eux-mêmes disposés dans différentes pièces de son palais mental.

£ Cette même capacité d’hypermnésie lui offre un avantage supplémentaire : elle peut se projeter avec le même réalisme dans les scènes futures qu’elle échafaude mentalement.

Par une belle après-midi ensoleillée, Lucie – le prénom a été modifié – se trouve dans la cour de récréation de son école. Elle porte un pull violet. Tout près de la clôture, elle voit sa mère s’éloigner en lançant un dernier regard dans sa direction. C’était il y a dix ans.

Lucie faisait alors sa rentrée en primaire. Elle était âgée de 7 ans. Aujourd’hui, elle s’en souvient comme si c’était hier. Dans les moindres détails. Depuis cette époque, elle conserve avec une grande clarté les événements de sa vie, avec la capacité de revivre ces instants et de les explorer sous différents angles, se retrouvant tantôt dans son propre corps, tantôt en simple observatrice d’elle-même depuis l’extérieur. Il lui suffit de se « promener mentalement » dans sa mémoire pour réaliser un véritable voyage cérébral dans le temps ; elle a ainsi accès à ses souvenirs de manière très détaillée, mais peut également se projeter dans son futur avec une grande clarté et richesse de détails. Petite, ses amis la prenaient pour une menteuse… Mais, très tôt, elle a compris que sa mémoire fonctionnait différemment de celle des autres : la vivacité de ses souvenirs, leur exactitude et sa façon de se les remémorer n’avaient rien à voir avec le vécu de ses camarades. Néanmoins, par crainte d’être jugée, elle a gardé pour elle cette particularité. Jusqu’à ses 16 ans. Là, elle s’est finalement confiée à sa famille.

Qu’est-ce que l’hypermnésie autobiographique ?

La plupart de nos souvenirs s’estompent avec le temps. Certains moments de notre histoire, particulièrement marquants, restent vivaces. D’autres deviennent flous, ou se mélangent les uns aux autres. C’est normal, car la mémoire humaine est dynamique et reconstruit sans cesse le passé plutôt que de le rejouer à l’identique. Hormis chez quelques individus hors norme. Chez eux, la mémoire dite « autobiographique » – celle qui stocke et rappelle les événements que nous avons vécus personnellement, comme un anniversaire, le premier jour d’école, un voyage en famille – fonctionne d’une autre manière. Ces personnes se remémorent presque chaque jour de leur vie. Elles le font avec une précision stupéfiante, au point de pouvoir dire ce qu’elles faisaient, au hasard, un 17 mars 1998 ou un 4 juillet 2005, et ce sans hésiter. C’est l’hypermnésie autobiographique, ou hyperthymésie (du grec huper, « avec excès » , et thymesis, le « souvenir »), qui peut concerner des périodes anciennes de plusieurs décennies.

Mais cette mémoire est vraiment autobiographique, elle se porte exclusivement sur les faits qui sont arrivés à la personne et non sur d’autres informations que nous sommes amenés à mémoriser, comme la date de la bataille de Marignan, la capitale du Cameroun ou une liste de courses

Lucie arpente les différentes pièces de son palais mental pour se replonger dans ses souvenirs. Lorsqu’elle souhaite savoir ce qu’elle faisait à une date précise ou se remémorer ses vacances avec sa famille, elle explore dans la pièce blanche de son palais ses nombreux « classeurs mentaux », où chaque événement est soigneusement rangé par catégorie, période ou lieu. Un coffre y est également présent, où sont renfermés ses souvenirs les plus douloureux. Lucie se réfugie aussi mentalement dans une « chambre froide » pour apaiser sa colère ou encore dans une « pièce à problèmes », un lieu consacré à la réflexion et à la prise de recul. Enfin, une « salle militaire » est apparue dans son esprit au moment où son père a quitté le foyer pour s’engager dans l’armée.

pour le dîner. Sur ce plan, les hypermnésiques sont comme les autres. Ils ne retiennent pas mieux que vous et moi. Simplement, tout ce qui touche à leur propre vie se transforme en un récit de vie stable et détaillé, presque comme un film intérieur qu’ils peuvent revoir à volonté.

Des batteries de tests pour confirmer un don hors norme

Lorsque Lucie est venue consulter chez nous, à l’Institut de la mémoire et de la maladie d’Alzheimer à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, nous suspections chez elle une telle particularité. En confirmer l’existence reste toutefois délicat, car il n’est pas toujours évident de vérifier que les souvenirs d’un individu sont fiables, surtout s’ils portent sur des périodes anciennes. Comme la plupart des gens, les hypermnésiques sont sujets aux faux souvenirs et aux distorsions de la mémoire. Mais nous disposons de tests pour évaluer la facilité avec laquelle un individu voyage mentalement dans le temps, ainsi que la richesse des réminiscences rapportées et la façon dont la personne se situe par rapport à son récit.

Le premier test, appelé TEMPau (test épisodique de mémoire du passé autobiographique), mesure la richesse et la précision des souvenirs. Nous avons demandé à Lucie de se remémorer quatre événements ayant une signification personnelle particulière dans sa vie, répartis sur

différentes périodes – l’enfance et l’adolescence dans son cas. Par exemple, elle pouvait revoir le jour de sa première rentrée à l’école primaire, son dixième anniversaire, ou un après-midi passé à jouer avec sa sœur sur leur toute nouvelle console. Après chaque rappel, elle indiquait la perspective adoptée : voyait-elle le souvenir depuis sa perspective personnelle (on parle alors de « perspective d’acteur ») ou de l’extérieur (« perspective d’observateur ») ? Elle devait également préciser son état de conscience : revivait-elle l’événement avec tous ses détails sensoriels (en revoyant toutes les personnes présentes et les expressions de leurs visages, la pièce où elle se trouvait, en entendant les enfants crier, sa sœur pouffer de rire, en ressentant de la nervosité ou de la joie comme si elle y était à nouveau), ou savait-elle simplement que cela s’était produit sans le revivre pleinement.

Puis vient un second test, le TEAM (que l’on peut traduire en français par : tâche de mémoire autobiographique étendue dans le temps), qui permet d’évaluer d’une part la capacité de se rappeler

Lucie et le palais
salle blanche
coffrefort
chambre froide
salle militaire
pièce à problèmes
Nous pourrions appeler
“synapse” la connexion d’une cellule nerveuse avec une autre.

Charles Scott Sherrington (1857-1952), neurophysiologiste britannique, inventa le terme « synapse »* en 1897, après avoir montré comment l’information nerveuse se transmettait des neurones sensoriels aux neurones moteurs dans la moelle épinière. Le concept devint central à tout l’édifice des neurosciences et donna lieu à d’innombrables recherches sur les neurotransmetteurs, l’intelligence, l’autisme, la mémoire… En fait, l’ensemble du fonctionnement du cerveau, jusqu’à la conception des IA d’aujourd’hui. Il reçut le prix Nobel de médecine ou physiologie en 1932, avec l’Anglais Edgar Adrian.

* du grec syn, « ensemble », et haptô, « toucher »

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