⦁ Pourquoi les adultes aussi sont touchés Trouble du Déficit de l’Attention et de
⦁ Comment stopper la fuite de l'attention ?
HISTOIRE
Comment un village du Gard a sombré dans la folie en 1951
SOCIÉTÉ
Bukele, le dictateur adepte de la « morale conséquentialiste »
NEUROSCIENCES
Les sept facettes de l'autisme dévoilées par la génétique
PSYCHOLOGIE
Textos et vocaux auront-ils la peau du bon vieux coup de fil ?
édito
RTemps de lecture : 1 min 30
SÉBASTIEN BOHLER rédacteur en chef
écemment, le magazine Capital annonçait que le temps d’attention moyen d’un Français était de 8 secondes. Il me reste donc 3 secondes pour vous communiquer ce que j’ai à vous dire.
L'article de Capital affichait un temps de lecture de 5 minutes. Je me suis demandé s'ils étaient sérieux. Surestimaient-ils à ce point leurs lecteurs ? Mon texte, lui, ne vous prendra que 1 min 30. Et tout d'abord, comment expliquer ce chiffre de 8 secondes d’attention ? À longueur de journée, nous sommes attentifs à des images très brèves sur nos smartphones. À chaque fois qu’elles sont renouvelées, notre attention est « relancée » artificiellement par un changement de luminosité, de son… Résultat : quand il faut rester attentif sans images, c’est la bérézina.
Mais pour certaines personnes, cette fragmentation attentionnelle prend la forme d’un trouble, le TDAH. Une situation bien plus fréquente qu’on ne croit, et largement
Ils ont contribué à ce numéro
p. 14
Thomas Bourgeron spécialiste de l’autisme à l’institut Pasteur, il dévoile la diversité des profils autistiques récemment mis au jour par la génétique.
P. 48
Grégory Michel professeur de psychologie clinique à l’université de Bordeaux, il analyse les ressorts de la jouissance morbide à l’œuvre dans l’affaire Jean Pormanove.
sous-diagnostiquée dans la population. Comment fonctionne le TDAH ? Est-il d’origine génétique, ou les écrans sont-ils responsables ? Comment améliorer sa concentration, devenir moins distrait et impulsif ? Ce dossier vous en dira plus.
Puisqu'il vous reste 30 secondes de lecture, vous trouverez aussi dans ce numéro une réflexion sur les causes du burn-out : en voulant suivre le rythme des machines et des IA au travail, nous oublions que nous avons besoin de repos, et finissons par nous consumer (voir page 62). Pour faire des pauses, psychologues et urbanistes pensent de nouvelles villes plus compatibles avec notre cerveau (voir page 54). Plus reposé, celui-ci sera peut-être capable de pousser jusqu’à 12 ou 13 secondes d’attention. Ce serait un sacré progrès.
Voilà. C’est fini. Vous pouvez retourner à votre smartphone. Ou lire votre Cerveau & Psycho. Il faudra alors compter 2 heures. Mais vous pouvez découper en 900 tranches de 8 secondes. £
p. 54
Rachel Bocher psychiatre au CHU de Nantes, elle travaille à la conception de villes moins stressantes et plus bénéfiques à notre santé mentale.
p. 78
Francis Eustache neuropsychologue spécialiste de la mémoire, il révèle l’effet des commémorations des attentats de 2015 sur la mémoire des victimes.
sommaire
p. 6
l’actualité des sciences cognitives
Pourquoi comptons-nous de gauche à droite ?
p. 7 Fromage, desserts… gare aux cauchemars !
p. 8 Au spectacle, les cerveaux se synchronisent
p. 9 Ce que la longueur de votre pouce dit de votre cerveau
p. 10 Pourquoi mon bébé pleure-t-il ?
P. 12 L’IMAGE DU MOIS
Centrales énergétiques en péril…
Albane Clavere
P. 14 FOCUS
Sept facettes de l’autisme révélées par la génétique
Thomas Bourgeron
cerveau & société
P. 34 DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO
Salvador : tatoué, donc coupable ?
Nicolas Gauvrit
P. 38 LES CLÉS DE L’HISTOIRE
Comment un village a sombré dans la folie en 1951
Sebastian Dieguez
P. 42 UN PSY AU CINÉMA
Materialists : Itinéraire d’une « matchmakeuse »
Laurent Bègue-Shankland
P. 48 PSYCHOLOGIE SOCIALE
Affaire Jean Pormanove : d'où vient la jouissance morbide ?
Soixante pour cent des enfants ayant un trouble de l’attention avec hyperactivité le conservent à l’âge adulte. Les symptômes sont rarement diagnostiqués, entraînant mal-être, perte d’estime de soi, voire dépression. Comment y remédier ?
p. 18 TDAH : pourquoi les adultes aussi sont touchés
Ilona Bouvard
p. 28 « La majorité des personnes TDAH ne sont pas diagnostiquées »
Entretien avec Yann Le Strat
santé & bien-être
P. 54 SANTÉ MENTALE
La ville du bien-être
Rachel Bocher, Margot Brunet et Simon Davies
P. 60 L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL
Faut-il vivre chaque jour
comme si c’était le dernier ?
Yves-Alexandre Thalmann
P. 62 CORPS & ESPRIT
Humains au bord de l’épuisement
Nathalie Rapoport-Hubschman
neurosciences & psychiatrie
P. 72 MÉDECINE
Les promesses de la régénération nerveuse
Diana Kwon
P. 78 L’INTERVIEW DES LABOS
« Les commémorations des attentats aident les victimes à dépasser leur trauma »
Entretien avec Francis Eustache
P. 82 LE CAS CLINIQUE
Gabin, maltraité avant la naissance
Grégory Michel
BLA BLA
psycho
P. 64 PERCEPTION
Le mystère de la flèche trompeuse
Nora Bradford
P. 68 MON CERVEAU & MOI
Et si on se téléphonait ?
Jean-Philippe Lachaux
1
l’actualité
2 3 4 5
COGNITION
Pourquoi comptons-nous
de gauche
à droite ?
LInstinctivement, nous classons les nombres sur une ligne mentale orientée de gauche à droite. Cette représentation semble innée et serait liée à l’asymétrie des hémisphères de notre cerveau.
orsque nous imaginons un nombre, nous le plaçons mentalement sur une ligne orientée de la gauche vers la droite. Plus ce nombre est petit, plus il est situé à gauche. Ainsi, nous visualisons le 3 à la gauche du 5 ou du 7.
La majorité des humains se représentent les quantités le long de cette ligne. Mais pourquoi ? Pour le savoir, la psychologue Rosa Rugani et ses collègues de l’université de Padoue, en Italie, ont placé des poussins à l’extrémité d’une ligne de petits récipients, dont seul le quatrième contenait des graines. Ainsi, en avançant le long de cette ligne, les poussins
apprenaient à repérer cet emplacement en comptant jusqu’à quatre.
Dans une deuxième phase de l’expérience, les chercheurs ont fait pivoter la ligne de 90°. Celle-ci se présentait donc maintenant aux poussins à l’horizontale. Sans hésiter, les poussins se sont dirigés vers le quatrième récipient… à partir de la gauche – et non de la droite. Signe qu’ils comptaient de gauche à droite, comme nous.
En quête d’explications, les chercheurs ont fait se développer des œufs dans deux conditions distinctes. Soit en présence de lumière, soit dans l’obscurité. En effet, en présence de lumière un des yeux du poussin dans
l’œuf se trouve tout proche de la coquille et reçoit plus de lumière que l’autre, qui reste enfoui dans le creux de son épaule. Cette différence d’exposition entraîne un développement asymétrique de son cerveau, distribuant les rôles de manière différente aux deux hémisphères cérébraux. Un phénomène appelé « latéralisation hémisphérique », également présent chez l’homme. L’hémisphère droit se voit ainsi attribuer le repérage dans l’espace et la perception des nombres. Par ailleurs, il est naturellement plus sensible à ce qui se situe à la gauche qu’à la droite du champ visuel. Dès lors, les poussins se sont repérés par rapport à la gauche de leur
champ visuel, à cause de leur hémisphère droit bien différencié du gauche.
Mais que se passe-t-il si la latéralisation hémisphérique ne se met pas en place au cours du développement du fœtus ? Les poussins nés d’œufs couvés dans l’obscurité se sont dirigés indifféremment vers le quatrième récipient à partir de la gauche ou à partir de la droite. Leur cerveau n’ayant pas été latéralisé in ovo, ils comptent à partir des deux extrémités. Leur ligne numérique mentale est bidirectionnelle.
À quoi sert une ligne orientée de gauche à droite ? Imaginez qu’en allant chercher des fruits, nos ancêtres préhistoriques aient repéré un jour le quatrième arbre à partir de la gauche, et que le lendemain ils aient compté à partir de la droite. Une perte de temps dont auraient pu profiter des oiseaux pour chaparder les fruits. Cette ligne est donc vitale et aurait été sélectionnée par l’évolution, probablement avant la séparation des oiseaux et des mammifères. Et les arabophones ?
Chez l’être humain, la latéralisation du cerveau ne se fait pas sous l’influence de la lumière, mais des gènes et de certaines variations de taux d’hormones in utero. Généralement, l’hémisphère droit est affecté à la perception des nombres et de l’espace, de sorte que nous possédons aussi une ligne numérique allant de gauche à droite. Mais elle peut être modifiée par le cadre de vie. Ainsi, les personnes ayant appris à lire de droite à gauche (en arabe, par exemple) ont plus souvent une ligne numérique orientée de droite à gauche. Le système des poussins est probablement notre ligne numérique innée, mais notre mode de vie peut nous doter d’une orientation différente. £
Sébastien Bohler
et al.
Prenatal light exposure affects number sense and the mental number line in young domestic chicks, eLife, 2025.
toutes
ALIMENTATION
Fromage, desserts… gare aux cauchemars !
Il y a des nuits, bercées de doux rêves, qu’on voudrait faire durer des heures de plus, d’autres que l’on voudrait fuir car elles sont peuplées de cauchemars. Or, cela pourrait dépendre… du contenu de notre assiette ! Des chercheurs canadiens ont interrogé 1 082 participants sur leurs rêves et cauchemars, leurs habitudes alimentaires, et les liens entre les deux. Leurs épisodes oniriques leur paraissent-ils plus ou moins agréables, vifs, surprenants, bizarres s’ils ont ingéré certains aliments ?
Au total, 40,2 % des participants ont déclaré que leur alimentation influence leur sommeil d’une manière ou d’une autre. Surtout, pour respectivement 30 et 21 % de ces volontaires évoquant un lien entre alimentation et cauchemars, les desserts, sucreries et produits laitiers étaient en cause. Les auteurs ont noté une surreprésentation de
l’intolérance au lactose parmi ces personnes : les symptômes gastro-intestinaux découlant de cette intolérance pourraient engendrer un inconfort et des émotions négatives de nature à perturber le repos. Le soir, gare aux fromages… et aux desserts quand ils sont chargés en sucre et en graisses saturées, car on sait qu’ils débouchent alors sur un sommeil perturbé et moins réparateur. À l’inverse, une alimentation vespérale saine et peu copieuse est associée à un sommeil de meilleure qualité. Ainsi, pour 17,6 % des participants, les fruits avaient un effet bénéfique ; tout comme les tisanes pour 13,4 % d’entre eux. Maintenant, à chacun de prendre ses responsabilités… £
Margot Brunet
T. Nielsen et al., More dreams of the rarebit fiend : Food sensitivity and dietary correlates of sleep and dreaming, Frontiers in Psychology, 2025.
R. Rugani
,
NEUROSCIENCES COGNITIVES
Au spectacle, les cerveaux
se synchronisent
Qu’est-ce qui rend un spectacle vivant si captivant ? Jusqu’ici, les études qui cherchaient à comprendre ce qui se déroule dans le cerveau des spectateurs se sont basées sur l’enregistrement de l’activité cérébrale de personnes regardant des vidéos de spectacle en laboratoire. Mais ce contexte est loin de ressembler à un véritable spectacle vivant, et ignore les effets de l’expérience collective, en direct, d’une performance méticuleusement préparée par des artistes.
Pour combler ce manque, la neuroscientifique cognitive Laura Rai, de l’University College de Londres, et ses collègues ont conçu une expérience inédite dont les résultats ont été publiés dans la revue iScience du journal Cell. En collaboration avec des chorégraphes et danseurs, ils ont monté un spectacle de danse contemporaine spécialement pour l’occasion, nommé Detective Work.
Les scientifiques ont doté les spectateurs de casques d’électroencéphalographie mobiles afin d’enregistrer en temps réel leurs ondes cérébrales pendant qu’ils assistaient au spectacle en live, puis dans deux autres contextes – une salle de cinéma, où le même spectacle était projeté et regardé en groupe, et en laboratoire, où il était cette fois visionné individuellement.
Résultat : l’expérience du spectacle vivant synchronise bien davantage les cerveaux des spectateurs que le visionnage en solitaire. Cette synchronisation intercérébrale se manifeste surtout dans la bande delta (0,5 à 4 Hz), des ondes cérébrales à basse fréquence habituellement associées, par exemple, au vagabondage mental. Et cette synchronie est la plus marquée lorsque les danseurs interagissent directement avec le public, brisant le « quatrième mur », cette barrière imaginaire qui sépare la scène des spectateurs, en établissant un contact visuel direct avec le public. Ces moments sont souvent cités comme les plus mémorables par les spectateurs, et correspondent aux intentions des artistes. Les pics de synchronie cérébrale coïncidaient d’ailleurs avec les parties du spectacle conçues pour être les plus captivantes. Les intentions artistiques trouvent un écho dans les ondes cérébrales collectives…
Les chercheurs ont également sondé les participants juste après le visionnage du spectacle, dans chacun des contextes (en direct, au cinéma ou au laboratoire). Les réponses aux questionnaires confirment ce que montrent les ondes cérébrales : l’engagement, la curiosité et le sentiment de lien avec les artistes sont nettement plus forts lors d’un
spectacle partagé, surtout en direct. Visionner l’enregistrement en groupe au cinéma suscite un engagement intermédiaire, tandis que l’expérience solitaire en laboratoire reste la moins marquante, avec une synchronie intercérébrale amoindrie. Nos cerveaux se mettent donc à l’unisson lorsqu’on assiste à une performance artistique partagée, ce qui concorde avec la fonction ancestrale théorisée de la danse et de la musique vivantes : des représentations et rituels participatifs et collectifs visant à renforcer les liens et la cohésion sociale… £
Illona Bouvard
L. A. Rai et al., Delta-band audience brain synchrony tracks engagement with live and recorded dance, iScience, 2025.
ÉVOLUTION
Ce que la longueur de votre pouce dit de votre cerveau
Si les humains ont une grosse tête, c’est peut-être à cause de leur pouce. Selon une récente étude publiée dans Communications Biology, sa longueur serait étroitement associée au volume de l’encéphale des primates – dont les humains –, un lien qui traduirait une évolution conjointe de la dextérité manuelle et des capacités cérébrales.
À l’université de Reading, en Angleterre, la chercheuse en biologie évolutive Joanna Baker et son équipe ont rassemblé un vaste jeu de données portant sur 95 espèces de primates – actuelles ou disparues. Ils ont notamment mesuré pour chaque espèce la longueur du pouce relativement à celle des autres doigts de la main, un indice associé à une plus grande dextérité. Puis, ils ont comparé cet indice morphologique à la taille du cerveau.
Premier résultat : la taille du pouce est corrélée à celle du cerveau. Plus le pouce est long, plus le cerveau est volumineux. Par ailleurs, les hominines – membres de la lignée humaine depuis la divergence avec les chimpanzés – possèdent des pouces
nettement plus longs que les autres primates (à l’exception d’une espèce d’australopithèque)… Ils ont donc aussi de plus gros cerveaux, mais également un plus vaste néocortex, région cérébrale impliquée dans la planification et le contrôle des mouvements fins. Notre néocortex se serait donc développé en lien avec une dextérité fine, le pouce permettant de mieux saisir et manier les objets. Selon les chercheurs, il s’agirait ainsi d’une coévolution entre la main et le cerveau. Des gestes manuels complexes imposeraient des coûts neuronaux supplémentaires… Et, réciproquement, un cerveau plus développé permettrait d’exploiter pleinement ce potentiel. Attention toutefois, car il s’agit de différences entre espèces, et non entre individus. Inutile donc de comparer vos pouces, aussi grands soient-ils ! £
Albane Clavere
J. Baker et al., Human dexterity and brains evolved hand in hand, Communications Biology, 2025.
“Dans de très nombreux cas, l’annonce d’un diagnostic a un effet bénéfique pour le patient, c’est l’effet Rumpelstiltskin. C’est pourquoi les diagnostics devraient être considérés comme une forme d’intervention médicale.”
– Awais Aftab, professeur de psychiatrie clinique à l’université de Cleveland, États-Unis.
Source : BJPsych Bulletin, 2025.
à la une
NEURODÉVELOPPEMENT
Ilona Bouvard journaliste à Cerveau & Psycho.
TDAH : pourquoi les adultes aussi sont touchés
Problèmes d’attention, impulsivité, distractibilité, hyperactivité… Ces symptômes, que l’on croyait réservés aux enfants, sont de plus en plus diagnostiqués chez les adultes. Comment mieux les repérer et les prendre en charge ?
en bref
£ Près de 60 % des enfants ayant un TDAH le conservent à l’âge adulte. Les symptômes sont multiples : oublis, difficultés de concentration et d’organisation, de l’impulsivité dans les relations sociales…
£ On peut vivre pendant des années avec un TDAH sans le savoir, ce qui affecte souvent l’estime de soi et peut entraîner des troubles anxieux, voire un état dépressif.
£ Des TCC ciblées et certains médicaments permettent de mieux gérer le trouble au quotidien, que ce soit en stimulant le cerveau ou en réduisant les sources de distraction.
Dans sa chambre, Ludivine recherche frénétiquement ses anciens carnets scolaires – et à 33 ans, ce n’est pas si évident. Peut-être glissés entre ses papiers administratifs ? C’est une demande inattendue que sa psychiatre lui a adressée pour leur prochaine séance. À quoi cela pourrait bien servir de ressortir ces bulletins de primaire ? « Pour poser un diagnostic de TDAH, on rentre dans les détails les plus précis possible sur la trajectoire de vie des personnes », lui avait expliqué la médecin.
Le TDAH. Sur ce coup, elle ne s’y attendait pas. Elle pensait que c’était un trouble spécifique aux enfants. L’hyperactivité, les fluctuations de l’attention… Mais à bien y réfléchir, comment pourrait-elle nier qu’il y a chez elle certains signes qui ne trompent pas ? Ces courriels auxquels elle oublie de répondre, ces rendez-vous ratés, ces projets laissés en plan, son éternelle difficulté à se concentrer sur des tâches longues, et surtout cette fichue désorganisation chronique, sans parler des tensions dans son couple… En fait, rien n’est jamais vraiment allé de soi pour elle. Que ce soit dans sa vie professionnelle, sociale ou affective – et ce depuis la douce enfance. Elle a toujours eu cette impression d’être prise dans un tumulte.
Mais de là à soupçonner un TDAH... Elle avait entendu parler de ce trouble sur les réseaux sociaux, à travers des articles ou lors de discussions avec ses proches, mais elle avait fini par se perdre dans le brouhaha de clichés et de mésinformations qui entourent ce trouble.
Un trouble neurodéveloppemental
L’histoire de Ludivine est caractéristique de celle de nombreux adultes qui, après des années d’interrogations et parfois d’errance diagnostique, découvrent qu’ils souffrent d’un TDAH, ou trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité. Pour eux, les
TEST
symptômes ne sont pas apparus du jour au lendemain. On parle d’un « trouble du neurodéveloppement », c’està-dire d’une affection psychique due à un développement atypique du cerveau, dès les premières années de la vie. Parmi les enfants, environ 5 % sont concernés d’après des travaux d’experts internationaux, et probablement plus si on considère que cette condition est sous-diagnostiquée, notamment chez les filles, qui arrivent plus souvent à masquer leurs symptômes. Chez les adultes, au moins 3 % sont affectés par le trouble mais, là encore, l’estimation ignore les personnes ayant probablement un TDAH sans le savoir. Car ce trouble ne s’arrête pas toujours en grandissant. Plus de 60 % des enfants diagnostiqués gardent des symptômes significatifs à l’adolescence et à l’âge adulte.
Les voilà enfin, ses carnets scolaires. « Ludivine parle parfois juste pour parler, car c’est une grande… bavarde », « Élève qui fait très bien ce qu’elle aime, moins bien ce qu’elle n’aime pas », « Reste encore le problème non résolu des oublis divers et variés », « Malgré un certain manque d’organisation, Ludivine est un élément moteur de la classe. Élève créative et extravertie ».
Comment se manifeste le TDAH chez l’enfant ?
Les symptômes du trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité, ou TDAH, se répartissent en deux catégories : l’inattention et l’impulsivité-hyperactivité.
La façon dont ils se manifestent et leurs conséquences sur le quotidien varient beaucoup d’un enfant à l’autre. Toutefois, dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM-5, sont définis différents symptômes pour chaque catégorie – dont une adaptation vous est présentée ci-après. Afin qu’un diagnostic de TDAH soit posé, un enfant doit présenter au moins six d’entre eux dans une des deux listes et depuis plus de six mois, avant l’âge de 12 ans.
TDAH : pourquoi les adultes aussi sont touchés
Oui, elle a toujours été comme ça. Elle entend encore les remarques de la maîtresse. Alors, c’est cela, le premier signe d’un TDAH ?
Des signes précoces
Le TDAH de l’enfant se caractérise essentiellement par des difficultés de concentration et d’attention : le jeune ne parvient pas à rester concentré sur une tâche, se laisse facilement distraire, oublie ce qu’il était en train de faire, part dans des rêveries éveillées. Des symptômes parfois associés à de l’impulsivité et de l’agitation – il ne tient pas sur sa chaise, remue des pieds en permanence, joue avec son crayon, sa gomme, etc. Les conséquences vont des difficultés scolaires (difficile de cocher les cases de la réussite quand on a du mal à rester focalisé plus de dix minutes sur une consigne ou en place sur sa chaise) aux moqueries (« eh, encore dans la lune ? »), voire au rejet de la part des autres enfants ou au harcèlement. D’autres répercussions plus concrètes ne sont pas moins dangereuses : les enfants avec TDAH ont statistiquement plus d’accidents domestiques, là encore par inattention (chutes, électrocutions…).
Le diagnostic repose sur un entretien avec l’enfant et sa famille, un examen médical et un recueil d’informations auprès de l’entourage. Les professionnels formés s’appuient sur les critères diagnostiques décrits dans le DSM-5, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (voir l’encadré ci-dessous). Une des difficultés étant de vérifier si d’autres troubles coexistent avec le TDAH, notamment ceux du spectre de l’autisme, les troubles spécifiques des apprentissages, de la coordination, des tics, ou encore des troubles anxieux (très fréquents), ceux du comportement comme le trouble oppositionnel avec provocation ou le trouble des conduites.
Un
diagnostic établi pièce par pièce
Puis, l’enfant grandit et son cerveau continue à se développer. Sans toujours se débarrasser des symptômes apparus précocement. Et ceux-ci ne sont pas que des problèmes d’attention. Le trouble existe sous trois présentations différentes, selon les symptômes : la présentation inattentive (oublis et pertes fréquents, incapacité à soutenir son attention, à écouter, désorganisation générale, distractibilité, même en absence
Inattention
□ Ne fait guère attention aux détails ou commet des erreurs d’inattention.
□ A du mal à maintenir son attention.
□ Semble souvent ne pas écouter.
□ Ne suit pas les instructions et omet d’accomplir des tâches.
□ A du mal à organiser les tâches et les activités.
□ Évite les tâches fastidieuses ou s’y oppose.
□ Perd souvent les objets nécessaires aux tâches.
□ Se laisse facilement distraire.
□ Oublie les activités quotidiennes.
Impulsivité-hyperactivité
□ S’agite souvent, remue les pieds ou se tortille sur son siège.
□ A du mal à rester assis tranquillement.
□ Se déplace beaucoup ou ressent une forte agitation intérieure.
□ Ne peut pas participer calmement à des activités de loisirs.
□ Est souvent « sur le qui-vive ».
□ Parle excessivement.
□ S’empresse de répondre avant d’avoir entendu la fin de la question.
□ A des difficultés à attendre son tour.
□ Interrompt souvent les autres ou s’impose.
Remarque : ces listes ne remplacent pas un diagnostic. Si vous pensez souffrir de TDAH, parlez-en à votre médecin.
Yann Le Strat psychiatre spécialiste du TDAH à l’hôpital Louis-Mourier (AP-HP), à Colombes.
PSYCHIATRIE
La majorité des personnes TDAH ne sont pas diagnostiquées
À cause d’idées reçues, ce trouble reste fortement stigmatisé. Pour le psychiatre Yann Le Strat, il en résulte qu’une majorité de personnes ne se savent pas concernées – et ne vont pas consulter.
Propos recueillis par Albane Clavere
On parle beaucoup du TDAH sur les réseaux sociaux. Certaines personnes viennent-elles consulter sans motif sérieux ?
Il est vrai que des patients viennent à mon cabinet après s’être reconnus dans certains témoignages diffusés sur internet. Pour autant, cela ne signifie pas qu’ils consultent pour rien, bien au contraire ! En France, le TDAH est à la fois stigmatisé et fortement sous-diagnostiqué. Dans les faits, l’immense majorité des personnes qui viennent consulter parce qu’elles se demandent si elles sont concernées après avoir lu des articles, des posts ou visionné des vidéos sur les réseaux sociaux, présentent effectivement ce trouble.
Cette médiatisation serait-elle alors une bonne chose ?
D’après ma propre expérience sur les réseaux sociaux, les contenus sont très hétérogènes. On y trouve des
informations pertinentes, mais aussi des contenus trompeurs ou réducteurs. Par exemple, certaines vidéos présentent la dysrégulation émotionnelle – difficulté à gérer, comprendre ou exprimer ses émotions – comme un symptôme caractéristique du TDAH, ce qui n’est pas le cas (cela existe mais peut aussi résulter d’autres troubles). Récemment, j’ai aussi vu circuler une courte vidéo d’une personne qui oubliait ses clés et se disait TDAH. Même s’il s’agissait sans doute d’un clin d’œil, un tel exemple illustre le risque de simplification excessive à propos de ce trouble. Oublier ses clés une fois ne fait pas de quelqu’un une personne TDAH. Cette affection est beaucoup plus complexe et large que ce type d’exemples isolés. La fiabilité du contenu dépend également du média. Des études scientifiques ont évalué la validité des vidéos et posts consacrés à ce trouble, et il en ressort que TikTok est de loin le plus mauvais élève de la classe. Pour s’informer correctement, mieux
vaut privilégier des sources reconnues, comme des articles scientifiques ou de vulgarisation de qualité.
Selon vous, le TDAH serait largement sous-diagnostiqué ?
En France, la prévalence du TDAH est estimée à environ 6 % chez les enfants et 3 % chez les adultes, soit près de 2 millions de personnes concernées. Mais dans les faits, ce trouble reste très largement sous-diagnostiqué. Parmi les 3 % d’adultes qui en seraient atteints, beaucoup ne le savent pas. Il y a à cela deux raisons. La première est culturelle :
cerveau & société
DERRIÈRE L’INFO, LA PSYCHO
NICOLAS GAUVRIT
psychologue du développement et enseignant-chercheur en sciences cognitives à l’université de Lille.
Salvador Tatoué, donc coupable ?
Pour combattre la criminalité, le président du Salvador a fait enfermer tous les hommes portant un tatouage en lien avec des gangs. Tant pis pour les innocents. Un cas d’école de dilemme moral qu’on étudie dans les laboratoires de psychologie.
Le Salvador fut longtemps le pays le plus violent d’Amérique latine. Les gangs y commettaient meurtres, extorsions, trafics en tout genre. Mais au mois de mars 2022, coup de théâtre. Un affrontement entre bandes rivales fait soixante morts en une journée. Le président Nayib Bukele déclare l’état d’urgence. L’armée investit Soyapango, en banlieue de San Salvador. Là, elle fait arrêter tous les véhicules. On assiste alors à des scènes stupéfiantes : les hommes doivent soulever leurs chemises et exhiber leur torse. Ceux qui portent des tatouages évoquant un lien avec des gangs sont instantanément mis sous les verrous.
Cet événement marque le début d’une politique répressive radicale qui va imposer lois martiales, érosion des droits individuels, détentions inhumaines, tortures ou procès expéditifs. Un tyran sanguinaire de plus à la surface de la planète ? Pas seulement. Car une partie de la population applaudit des deux mains. Et qu’on commence à appeler Bukele « le dictateur le plus cool de l’histoire »...
Un dictateur « cool »
C’est un fait. Malgré la brutalité militaire et le rabotage des libertés, de nombreux Salvadoriens se félicitent de l’initiative de leur président. Depuis trop longtemps, les gangs – tel le tristement
Au centre pénitentiaire de Quezaltepeque, au Salvador, les détenus tatoués vivent entassés par dizaines dans des cages.
Le 16 août 1951, les affiches placardées dans le village de Pont-SaintEsprit annoncent partout le drame qui frappe la petite communauté.
Située à proximité d’Avignon et de Nîmes, dans le Gard, la jolie petite bourgade de Pont-Saint-Esprit, avec ses 11 000 âmes, n’inspire sans doute plus l’effroi que la seule évocation de son nom a longtemps suscité. Beaucoup, cependant, la reconnaissent encore comme la ville du « pain maudit », au grand dam de ses habitants,
Sebastian Dieguez docteur en neurosciences, auteur, enseignant et chercheur à l’université de Fribourg, en Suisse.
Comment un village a sombré dans la folie en 1951
Au mois d’août 1951, les habitants d’un village du Gard sont frappés d’un mal mystérieux : ils se sentent habités d’un feu infernal, se battent avec des défunts ou se jettent par les fenêtres. Tous ont mangé du pain du boulanger…
LAURENT
BÈGUE-SHANKLAND
professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble-Alpes et membre de l’Institut universitaire de France, directeur de la maison des sciences humaines Alpes.
Materialists Itinéraire d’une « matchmakeuse »
Agente de rencontres, Lucy cherche le bon « match » entre les personnes selon leur âge, leur taille ou leurs revenus. Son équation de l’amour semble fonctionner, jusqu’au jour où elle se trouve prise à son propre piège.
CMaterialists , un film de
sorti en salle le 2 juillet 2025.
hercher un lien entre la profession exercée par telle icône du cinéma avant sa gloire hollywoodienne et son succès planétaire des années plus tard peut se révéler pour le moins périlleux. Johnny Depp a vendu des stylos, Nicole Kidman pratiquait des massages thérapeutiques et, bien avant d’envoyer ses baisers de Russie, l’espion Sean Connery était vernisseur de cercueils. Pour la réalisatrice très en vue du film Materialists Céline Song, la trajectoire est plus directe : elle a exercé le métier de matchmakeuse, ou d’entremetteuse en bon français. Cette ligne insolite de son CV a sans doute inspiré son dernier film, qui propose une plongée dans
le monde du dating new-yorkais et son univers impitoyable.
L’amour, un utilitarisme qui s’ignore
Chargée d’une clientèle exigeante et huppée au sein de l’agence Adore, et ayant déjà neuf mariages à son actif, Lucy (jouée par Dakota Johnson, révélée dans Cinquante Nuances de Grey) est une séduisante professionnelle de 35 ans. Stratège et fine psychologue, elle convertit les aspirations amoureuses de ses clients pleins aux as en noces luxueuses. Pour trouver l’amour, c’est mathématique, il faut cocher des cases et apparier des profils.
À VOIR
Celine Song,
PSYCHOLOGIE SOCIALE
Affaire Jean Pormanove D’où vient la jouissance morbide ?
L’attirance pour les scènes cruelles ou macabres activerait des zones de notre cerveau impliquées dans la curiosité et la prise de risque. Une fragilité humaine dont les plateformes numériques tirent habilement profit.
Grégory Michel professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’université de Bordeaux, chercheur à l’institut des sciences criminelles et de la justice, psychologue et psychothérapeute en cabinet libéral, expert auprès des tribunaux.
Le 18 août 2025, après presque trois cents heures de session de live stream en continu, Raphaël Graven, alias Jean Pormanove, est retrouvé mort sous l’œil des caméras. Il avait 46 ans. Depuis des mois, il était régulièrement soumis à des sévices en ligne par deux de ses comparses, qui l’humiliaient sous les yeux des internautes, l’insultaient, le soumettaient à des jeux rabaissants, le privant de sommeil et lui infligeant claques, coups de poing ou étranglements.
Qu’est-ce que le « trash streaming » ?
Ce décès choquant et tragique n’est pas qu’un simple fait divers. Il met le doigt sur un
phénomène de société qui nous plonge dans la réalité de l’univers dystopique de la série britannique Black Mirror. Comme dans le premier épisode de la saison 7, intitulé « Des gens ordinaires », le décès de Raphaël Graven illustre la monétisation du vivant et la mise en spectacle de la violence jusqu’à la mort… Un phénomène qui atteint son paroxysme à l’heure des plateformes de streaming et des réseaux sociaux, mais qui ne date pas d’hier. Dès 1967 l’écrivain et cinéaste Guy Debord alertait dans son ouvrage La Société du spectacle sur le développement de la marchandisation visuelle de la violence. C’est précisément ce que met en œuvre le trash streaming. Apparu dans les années 2010 en Russie et en Pologne, il
La plateforme de streaming Kick est réputée pour sa quasi-absence de modération.
désigne la diffusion en direct sur des plateformes de vidéos en ligne de comportements choquants, dangereux, humiliants, voire criminels.
D’où vient l’attirance pour la violence en ligne ?
Mais jusqu’où devons-nous remonter ? Au temps des jeux du cirque, les spectateurs se délectaient de voir combattre les gladiateurs jusqu’à la mort. Aujourd’hui, les laboratoires de psychologie étudient en détail notre attirance pour les scènes violentes. Le docteur en philosophie Coltan Scrivner, de l’université de Chicago, aux ÉtatsUnis, a même conçu spécialement une échelle pour mesurer la curiosité morbide : la morbid
curiosity scale. Ses travaux ont ainsi révélé que certaines personnes s’exposent volontairement à des contenus morbides. Le chercheur suggère que ce comportement pourrait avoir une fonction évolutive : à une époque où l’homme était une proie, il devait observer ses prédateurs pour anticiper le danger et survivre. Selon cette théorie dite « psychoévolutive », dans le monde moderne, regarder des films, des vidéos ou des images violentes nous plonge – virtuellement – dans une situation menaçante. Comprendre cette conjoncture et le comportement d’individus dangereux, comme dans des séries sur des serial killers – ou lors de live streams –, permet à notre cerveau de reconnaître les signes de danger et, de manière
À MÉDITER
On se cause ou on s’engueule ?
L’air du temps est à l’énervement. Même chez les responsables politiques : en novembre 2025, une bagarre entre députés fut évitée de justesse à l’Assemblée nationale, nécessitant l’intervention des huissiers. Elle était prévisible : de plus en plus de partis, notamment aux extrêmes, donnent à leurs représentants la consigne de ne plus saluer leurs adversaires politiques, encore moins de leur parler. Mais quand on ne se parle plus, ressentiments et haines arrivent plus vite. Cet air du temps énervé se retrouve aussi dans la vie quotidienne des citoyens (circulation routière, magasins, lieux publics). La marge entre discussion et conflit semble se réduire de plus en plus : se causer avant de s’engueuler, pour quoi faire ? Bien sûr, il ne s’agit que d’impressions, nous ne disposons pas de chiffres clairs. Bien sûr, les conflits au quotidien entre humains sont une réalité éternelle de la vie en société. Mais tout de même…
Comment expliquer ce phénomène ?
Diverses causes sont souvent évoquées : élévation du narcissisme et diminution
CHRISTOPHE ANDRÉ
médecin psychiatre, et psychothérapeute.
de l’empathie pour autrui ; intolérance croissante à la frustration ; inflation des droits individuels au détriment des devoirs citoyens ; digitalisation de nos vies, où tout le monde a le nez dans son portable au lieu de regarder les autres et de leur parler. Sans oublier les réseaux sociaux et les maux qui les accompagnent : choix des seules informations que nous approuvons (pas de remise en question), prime donnée aux coups de gueule au détriment de la pédagogie.
Au pays des dialogues de sourds
Les inconvénients d’une absence de dialogue sont multiples. D’abord un appauvrissement des idées et des actes, qui sont souvent améliorés et fécondés par les remarques d’autrui, même critiques. La Fontaine le rappelle, dans sa fable Le Chat et le Renard : « La dispute [ici au sens de discussion] est d’un grand secours/Sans elle, on dormirait toujours. » Ensuite, une sale ambiance, comme dans la fameuse réplique de cinéma, due à Audiard : « Je parle pas aux cons, ça me fatigue et
ça les instruit. » Enfin une paralysie de l’action : si aucun consensus ne se dégage pour un projet commun, les énergies sont consacrées non à construire, mais à détruire les projets des adversaires.
Quelles solutions ? S’agit-il d’une question d’empathie, qu’il faut, selon certains, davantage éduquer et cultiver dans nos sociétés, dès le plus jeune âge ? Certes, ça s’apprend, et ça fonctionne ; mais seulement si les personnes sont motivées à s’en servir ! Ce qui n’est pas toujours le cas : ainsi, on est moins volontiers empathique si
Glossaire
Dialogue : échange d’idées et points de vue, si possible pour aboutir à un terrrain d’entente ou du moins un compromis ; on essaie de faire entendre certains de ses arguments et d’écouter ceux de ses interlocuteurs.
Discussion : confrontation de points de vue, on cherche à convaincre plus qu’à écouter, on y a des détracteurs. Dispute : discussion teintée d’agressivité, on ne s’écoute plus et on cherche à faire taire ses adversaires.
on connaît mal, voir pas du tout, ses interlocuteurs. L’empathie est ce qu’on décrit comme un « processus socialement motivé » : elle doit être une norme, une attitude par défaut, et doit être pratiquée par les individus servant de modèles sociaux, comme les politiques, les stars du sport ou des médias, les influenceurs des réseaux…
La clé : comprendre que nul n’a entièrement tort
Mais il y a peut-être plus simple encore que l’empathie : l’écoute !
Une étude de l’université de Berkeley, conduite auprès de quelque 6 900 électeurs américains sur des sujets clivants (immigration, transsexualisme), a montré que chercher à convaincre autrui marche beaucoup moins bien que simplement écouter et chercher à comprendre ses points de vue, avant de lui demander de faire de même. Cette attitude (commencer par écouter l’autre) diminue les préjugés des deux interlocuteurs pendant au moins quatre mois. D’autres travaux encourageants ont été conduits auprès d’écoliers, pour
leur apprendre à écouter et résumer les points de vue divergents du leur ; l’espoir est bien sûr que cela produise des effets sur les citoyens en devenir et la vie démocratique.
L’air
du temps est à l’énervement. En public, au volant, dans les magasins, chacun veut imposer son point de vue. Ce que nous ne voyons pas, c’est que nous avons plus à y perdre qu’à y gagner.
Le philosophe Fontenelle, à qui on demandait comment il s’était fait tant d’amis, et aucun ennemi, répondit : « Par ces deux axiomes : tout est possible et tout le monde a raison. » Cela ressemble à une dérobade. Mais on peut aussi y voir une philosophie de vie : toujours commencer par écouter avant de vouloir convaincre, et partir du principe que bien souvent tout le monde détient une part de la vérité. En tout cas, c’est une position existentielle qui a permis à Fontenelle de vivre centenaire, ce qui, à son époque (il est mort en 1757), n’était pas une mince performance. L’écoute et le dialogue, c’est bon pour la démocratie, mais aussi pour la santé ! £ ££
bibliographie
J. L. Kalla et D. E. Broockman, Reducing exclusionary attitudes through interpersonal conversation : Evidence from three field experiments, American Political Science Review, 2020.
M. W. Andolina et H. G. Conklin, Cultivating empathic listening in democratic education, Theory and Research in Social Education, 2021.
santé & bien-être
SANTÉ MENTALE
La ville du bien-être
Rachel Bocher psychiatre
Margot Brunet journaliste scientifique
Simon Davies
ingénieur architecte
Devant les données montrant que les environnements bétonnés et bruyants favorisent les troubles anxieux et dépressifs, psychologues et architectes unissent leurs savoir-faire pour penser une ville davantage compatible avec notre cerveau.
£ D’ici à 2050, on estime que plus des deux tiers de la population mondiale vivra dans des villes.
£ Problème : les grands centres urbains, par leur architecture, leur densité et leur manque de verdure, tendent à fragiliser la santé mentale des habitants.
£ Plusieurs ingrédients sont efficaces pour contrebalancer cet effet : accessibilité, lien social, infrastructures à taille humaine, faible bruit et espaces naturels.
Humains au bord de l’épuisement
Dans l’univers d’Isaac Asimov, des robots d’apparence humaine obéissent à trois lois immuables. La troisième stipule qu’un robot doit protéger sa propre existence, tant que cela ne contredit pas les deux premières. Autrement dit : ne pas se mettre en danger. Ironie tragique : cette règle inventée pour les machines, il semble que nous ayons oublié de nous l’appliquer à nous-mêmes.
Aujourd’hui, les critères attendus de nos outils hyperpuissants – rapidité, réactivité, absence de failles – ont fini par déteindre sur ce que nous exigeons de nous-mêmes. L’ordinateur, le smartphone ou l’IA deviennent des étalons de notre efficacité, calibrés sur des performances non humaines : sans fatigue, sans lenteur, sans fluctuations émotionnelles. Résultat : nous voilà au bord de l’épuisement.
L’outil devient le modèle
À force de vouloir fonctionner comme des machines – rapides, infaillibles, inépuisables –, nous oublions que la biologie a ses propres lois.
directrice de l’Institut de médecine corps-esprit à Paris, médecin et psychothérapeute.
Le corps marche par cycles : veille et sommeil, vigilance et repos, activité et récupération. Pourtant, sous l’influence de ce modèle technologique, nous percevons nos besoins de pause ou de sommeil comme des signes de faiblesse, voire d’imperfection.
Cette quête d’hyperefficacité redéfinit la manière dont nous nous jugeons, en privilégiant la recherche d’instantanéité et de perfection plutôt que des rythmes biologiques plus lents, irréguliers, profondément humains.
Le burn-out est ainsi devenu phénomène de société, parfois comparé à une épidémie. Ses effets touchent
toutes les dimensions de la vie : sur le plan psychologique, il se traduit par un épuisement émotionnel intense, une anxiété accrue et un sentiment d’insuffisance. Il s’accompagne souvent de troubles de la concentration, d’une perte de motivation, d’une baisse de l’estime de soi et d’un isolement social.
Physiologiquement, il maintient le corps en mode « alerte » prolongé : activation excessive du système nerveux sympathique, altération de la sécrétion de cortisol, réduction des phases de récupération profonde. Signe que le repos de l’esprit est indispensable à la régénération du corps.
S’appliquer la règle de l’autopréservation
1 Respirer en conscience : quelques respirations profondes suffisent à relâcher la tension, calmer l’esprit et apaiser le système nerveux.
2 Bouger dans la nature ou lors d’une activité manuelle : marcher, jardiner, cuisiner ou créer de ses mains permet de mobiliser le corps, de libérer l’attention et de revenir pleinement dans le présent.
3 Apaiser la petite voix critique : repérer les pensées dévalorisantes et les transformer en paroles plus bienveillantes aide à préserver l’énergie intérieure et à renforcer la confiance en soi.
NATHALIE RAPOPORTHUBSCHMAN
££
Nous nous épuisons à suivre la cadence des machines alors qu’elles sont infatigables.
C’est oublier que nous sommes des êtres biologiques dotés de rythmes propres qu’il faut respecter.
££
Le psychologue Thomas Curran, professeur à la London School of Economics, détaille dans son dernier livre le lien puissant qui existe entre perfectionnisme et burn-out. Il y montre que le perfectionnisme n’est pas seulement un trait individuel : il naît de pressions sociales croissantes. Plus la société valorise la performance et la perfection, plus nous intériorisons l’idée que la moindre pause ou imperfection équivaut à un échec. Notre valeur n’est alors plus mesurée à l’aune de notre créativité ou de notre vitalité, mais à celle de notre capacité à suivre des rythmes inhumains.
Les signaux biologiques censés nous protéger – fatigue, troubles de la concentration, irritabilité – sont donc vécus non plus comme des alertes, mais comme des défaillances à corriger. Résultat : une érosion progressive des ressources internes, aggravée par le manque de récupération profonde.
Mais contrairement aux machines, nous ne pouvons pas « surchauffer » sans conséquences. La métaphore de
l’ordinateur, si séduisante, ne tient pas. Nous avons besoin de pauses, de temps morts, de silence, de nature, de respiration. Nous avons aussi besoin d’apaiser cette machine mentale qui commente et incrimine en permanence nos actes et ceux des autres. À force de céder à cette autocritique, nous nous épuisons encore davantage.
Comment faire une pause ?
Les solutions existent et sont souvent simples. Alexandra Croswell, psychologue à l’université de San Francisco, décrit un modèle de repos profond incluant non seulement le sommeil, mais aussi des moments de déconnexion totale, où le mental n’est plus sollicité. Réapprendre à ne rien faire, à ralentir, devient alors un acte salvateur. Non pour renoncer à l’efficacité, mais pour réintroduire dans nos vies une véritable écologie du repos. Nous ne sommes pas des machines. Nous avons des limites non négociables et une vulnérabilité qui n’est pas une faiblesse, mais une condition de notre vitalité. L’oublier, c’est s’exposer à
l’épuisement. L’accepter, c’est préserver nos ressources et retrouver une existence plus incarnée. En fin de compte, contrairement aux robots d’Asimov, nous sommes simplement humains, trop humains. £
bibliographie
T. Curran, The Perfection Trap : Embracing the Power of Good Enough, Scribner, 2023.
A. D. Crosswell et al., Deep rest : An integrative model of how contemplative practices combat stress and enhance the body’s restorative capacity, Psychological review, 2024
psycho PERCEPTION
Le mystère de la flèche trompeuse
Nora Bradford journaliste scientifique
en bref
£ Longtemps, l’illusion d’optique dite de « Müller-Lyer » a été expliquée par des différences culturelles...
£ Le système visuel des habitants des métropoles occidentales, habitué aux angles et aux lignes droites, y serait plus sensible que celui des autres populations.
£ Mais de nouvelles données invalident cette interprétation, montrant combien il est délicat d’étudier l’impact de l’environnement culturel sur la perception.
Cent trente-six ans après son invention, l’illusion de Müller-Lyer reste un casse-tête pour les psychologues. L’explication qu’ils croyaient détenir vient de s’effondrer et ils vont devoir revoir leur copie pour percer à jour ce mystère.
L’illusion de Müller-Lyer a fasciné Dorsa Amir, chercheuse en psychologie et en neurosciences, dès sa formation en anthropologie. Son principe est simple : une longue ligne horizontale bordée de pointes de flèches, dirigées soit vers l’intérieur soit vers l’extérieur. Ce qui modifie considérablement la perception de la longueur de la ligne : lorsque les flèches sont dirigées vers l’intérieur, on a tendance à la voir plus longue, si elles sont dirigées vers l’extérieur, elle semble plus courte. Mais il y a plus intrigant encore. Dans les années 1960, des psychologues ont découvert que seuls les habitants de villes en Europe et aux États-Unis se laissaient piéger par cette illusion. Elle fonctionnait beaucoup moins bien, voire pas du tout, dans des populations d’Afrique et des Philippines.
Une vieille théorie s’écroule
Cette différence de perception liée à la culture a interpellé Dorsa Amir. Aujourd’hui spécialiste des influences de la culture sur l’esprit à l’université Duke, aux États-Unis, elle confie : « J’ai toujours trouvé génial le fait que la pensée, cette chose basique, évidente, puisse varier d’une culture à l’autre. » Sauf que désormais, l’hypothèse censée expliquer ces différences de perception, appelée « hypothèse du monde charpenté », est largement contestée. Nombre de chercheurs, dont elle fait
partie, travaillent à mieux comprendre les effets de la culture sur la perception visuelle.
L’hypothèse du monde charpenté est née dans les années 1960 des travaux du chercheur Marshall Segall et de ses collègues, qui menaient alors une expérience interculturelle sur l’illusion de Müller-Lyer. D’après eux, les différentes sensibilités à ce piège visuel s’expliqueraient par les spécificités architecturales d’un continent à l’autre. Ainsi, la prédominance d’éléments architecturaux rectangulaires, à angles droits, habituerait le système visuel des habitants des cultures les plus riches et industrialisées à percevoir ces angles d’une manière qui le rend plus sensible à l’illusion de Müller-Lyer. Cette théorie également dite « du sous-produit culturel » a alors pris son essor, d’autant que des psychologues ont obtenu des résultats similaires en testant d’autres illusions impliquant des lignes droites et une perspective linéaire, auprès de populations de différentes régions du monde. Ce qui suggère que la culture et l’environnement où l’on a grandi façonnent notre système visuel cérébral au point d’affecter notre vision du monde.
Mais récemment, cette théorie a donc essuyé un sérieux revers. Avec Chaz Firestone, chercheur en sciences cognitives à l’université Johns-Hopkins, Dorsa Amir a rassemblé une
Ce texte est une traduction de l’article « Why a classic psychology theory about vision has fallen apart », publié dans Scientific American le 22 août 2025.
MON CERVEAU & MOI
JEAN-PHILIPPE
LACHAUX
directeur de recherche à l’Inserm, au Centre de recherche en neurosciences de Lyon.
Et si on se téléphonait ?
Étonnant constat : depuis quelques années, nous perdons l’habitude de téléphoner. À la place, on s’envoie des textos ou des « vocaux »… Au risque de ne plus savoir échanger en direct. Comment perpétuer l’art de la conversation ?
Je viens de vivre ce matin une expérience familière mais néanmoins intrigante : avec une amie, nous nous organisions une sortie en échangeant par textos. Mais ce n’est qu’après une dizaine de messages qu’elle me proposa finalement de l’appeler directement au téléphone… Eh oui, pour parler de vive voix !
Cet épisode banal m’a amené à réfléchir à la raison pour laquelle nous avons de plus en plus recours à des messages écrits pour discuter entre nous, plutôt que d’échanger tout simplement à l’oral, comme avant. Et ce n’est pas qu’une simple impression personnelle : en cherchant sur internet, je n’ai pas mis longtemps à trouver un sondage
révélant que chez 2 000 adultes britanniques de moins de 34 ans, 23 % ne répondaient jamais quand le téléphone sonnait – la plupart communiquaient essentiellement par écrit.
Bien sûr, plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène : pour fuir les coups de fil publicitaires notamment, ou simplement parce que les messages écrits peuvent être consultés quand on le veut, sans que l’on soit obligé d’être interrompu dans nos occupations. Et puis, évidemment, on peut se trouver dans un contexte qui n’est pas adapté aux appels, comme dans un train ou dans un open space, ou avoir envie de faire autre chose en même temps (regarder une série, par exemple).
neurosciences & psychiatrie
MÉDECINE
Diana Kwon journaliste scientifique.
Les promesses de la régénération nerveuse
Faire repousser des nerfs endommagés après un accident ou une maladie ? On a longtemps cru cela impossible. Pourtant, de récentes découvertes en neurosciences prouvent le contraire. Et ouvrent de nouvelles perspectives de guérison.
bref
£ Des expériences de réparation des nerfs ont montré que ceux-ci pouvaient repousser après une lésion.
£ De tels mécanismes régénératifs pourraient également opérer dans le cerveau, à condition d’y recréer un environnement moléculaire approprié.
£ L’année 2025 a aussi vu se clore un débat ancien : oui, le cerveau continue à produire de nouveaux neurones à l’âge adulte. D’où de nouvelles perspectives pour le traitement des maladies neurologiques.
L’INTERVIEW DES LABOS
FRANCIS EUSTACHE
Les commémorations des attentats aident les victimes à dépasser leur trauma
Que reste-t-il dans nos mémoires, dix ans après les attentats qui ont fait plus de 130 morts à Paris et à Saint-Denis ?
Après une décennie de travaux, Francis Eustache, coordinateur du programme 13-Novembre avec l’historien Denis Peschanski, en livre les premiers enseignements.
Mis sur pied au lendemain des attentats, le programme 13-Novembre a réussi à faire dialoguer neurosciences et histoire. Comment vous y êtes-vous pris ?
Je travaille sur la mémoire humaine depuis des décennies, en utilisant des méthodes d’imagerie cérébrale. Or ces dernières années, les neurosciences sociales ont émergé : on étudie de plus en plus l’influence des interactions sociales sur le cerveau. C’est ce que nous avons commencé à faire avec l’historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale Denis
Peschanski lorsque nous nous sommes rencontrés en 2012 au mémorial de Caen. Nous avons alors parlé des systèmes de mémoire, de leur évolution avec le temps, de ce que signifie mémoire collective, sociale, culturelle, communicative… Puis nous avons monté un travail de recherche sur la manière dont les mémoires collectives et sociales de la Seconde Guerre mondiale s’ancrent dans les cerveaux. Nous avons ainsi pu démontrer, à l’échelle cérébrale, que les éléments sur lesquels il y a eu un travail de médiatisation et de commémoration sont mieux retenus que les autres. Ils sollicitent une zone cérébrale
impliquée dans la cognition sociale : le cortex préfrontal médian. C’est peut-être trivial pour un sociologue, mais cela montre comment le contexte social interagit avec un substrat biologique précis.
Cette base méthodologique s’est avérée précieuse…
Quelques jours après les attentats, Denis Peschanski, d’autres collègues et moi-même avons réfléchi à ce que nous pouvions faire. Nous avons élargi notre équipe, pris des contacts à l’étranger et obtenu un rendez-vous avec le directeur du CNRS, Alain Fuchs, qui venait
Propos recueillis par Ilona Bouvard & Margot Brunet
FRANCIS EUSTACHE
Neuropsychologue, directeur de recherches dans l’unité Inserm-EPHE-Unicaen dédiée à l’étude de la mémoire humaine, à l’université de Caen Normandie.
LE CAS CLINIQUE
Grégory Michel
professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’université de Bordeaux, chercheur à l’Institut des sciences criminelles et de la justice, psychologue et psychothérapeute en cabinet libéral, expert auprès des tribunaux.
Gabin, maltraité avant la naissance
À 8 ans Gabin cumule problèmes de mémoire, inattention en classe, terreurs nocturnes et fréquentes colères. Une enquête minutieuse révèle la cause profonde de son mal. Elle remonte aux premières étapes de sa vie…
en bref
£ Âgé de 8 ans, Gabin présente plusieurs difficultés : échec scolaire, colères, refus de l’autorité, faible socialisation, piètre estime de soi.
£ Les examens révèlent des problèmes dans l’encodage des souvenirs, une faible efficience intellectuelle et des troubles de l’attention.
£ Un diagnostic de trouble attentionnel est posé, jusqu’à ce qu’on découvre des faits graves qui ont altéré le développement de son cerveau, dès ses premiers mois de vie.
£ Une prise en charge multidisciplinaire portera ses fruits et Gabin pourra progressivement construire sa vie.
«On vient vous voir car Gabin est en grande difficulté à l’école. »
Le père tient son enfant par l’épaule tandis que le gamin, chétif, n’arrête pas de scroller sur son smartphone. La mère, les traits tirés et la voix fluette, ajoute : « Notre fils est très lent et a du mal à écouter en classe… Parfois il refuse de faire les exercices que propose la maîtresse. » J’apprends que l’année de CE2 a été très compliquée pour Gabin. Mais il y a plus. À la maison, ses comportements suscitent l’inquiétude.
« Ce n’est pas uniquement à l’école qu’il a des problèmes… Hein, Gabin, tu n’écoutes pas ? Et tu oublies toujours tout. »
Difficile de nier que le garçon ne semble pas faire très attention à ce que dit son père. Il scrute l’intérieur de mon bureau et ne cesse de se retourner vers ma bibliothèque pour échapper à mon regard.
Des troubles multiples
Au fil de nos échanges, je découvre que le quotidien de cette famille est complexe. L’enfant a effectivement des difficultés avec les apprentissages. En classe, il a toutes les peines du monde à suivre, et le soir sa mère essaie de reprendre ses cahiers pour le faire travailler et rattraper son retard. En vain. C’est un véritable calvaire. Gabin n’arrive pas à se concentrer et s’énerve très vite. À cela s’ajoutent des crises de colère, une contestation de l’autorité, un refus des règles – ce qu’on appelle des « signes oppositionnels ». Dès le CE1, le garçon avait énormément de mal à lire. Et quand c’était le cas, il ne comprenait pas grand-chose. On lui a alors diagnostiqué des troubles des apprentissages : dysorthographie (difficultés persistantes à maîtriser l’orthographe,
affectant la transcription écrite des mots), dyslexie (difficultés persistantes à lire correctement) et dyscalculie (difficultés persistantes à comprendre et manipuler les nombres).
S’ajoute à cela un manque d’assurance relationnelle. « Il va très peu vers les enfants, explique sa mère. On est obligés de le pousser. Et dès qu’on part dans des centres de vacances, il pleure et se met en colère pour éviter d’aller dans les clubs pour enfants. Alors on cède, et il reste avec nous. »
Un tableau clinique lourd
L’inquiétude est palpable chez ces parents. On les comprend. Leur enfant semble réellement fragile, et peu enclin à se débrouiller par lui-même. Dans les faits, sa mère fait tout à sa place. « Il est très peu autonome pour des choses simples, que ce soit nouer ses lacets ou se laver les dents, il faut constamment être à ses côtés. » Un tableau clinique lourd, donc, qui associe des troubles des apprentissages et des difficultés cognitives à une immaturité affective et fonctionnelle ainsi qu’une probable anxiété sociale, voire une angoisse de séparation.
Je dois parler à cet enfant seul à seul. Évidemment, il est inquiet de voir ses parents quitter le bureau. Dans ces conditions, il n’est pas facile d’amorcer l’entretien. Au début, il se montre réticent, se limitant à des réponses lapidaires. Mais il se libère en évoquant son chien. Rock. Et son doudou adoré, « Doudou Toutou ». « C’est à eux que je parle quand j’ai des problèmes, dit-il, ils m’aident beaucoup. Rock est plus grand que moi, il a 11 ans ! Doudou Toutou a mon âge, 8 ans. Ils me font du bien. » Gabin me parle aussi des vidéos qu’il regarde et du dessin auquel il s’adonne fréquemment.
Alors, nous commençons vraiment à échanger. Ce qui nous amène à ses difficultés cognitives. Et sur ce point, l’enfant se plaint surtout des problèmes de mémoire. « J’oublie très vite ce que la maîtresse dit, c’est pour ça que j’arrive pas à bien faire les exercices. Elle dit souvent que je suis dans la lune. » Son retard scolaire ? Il en a honte vis-à-vis des autres élèves. Surtout lorsque sa maîtresse l’aide ou reprend ses erreurs. « Il y en a qui se moquent de moi. »
Très sensible au regard d’autrui, Gabin se montre particulièrement influençable sitôt que
Gabin souffre de terreurs nocturnes et d’un sommeil difficile. Ajoutés à sa phobie des insectes et des chiens, ces signes pointent vers un trauma d’enfance...
des enfants s’intéressent à lui. « Parfois mes copains me demandent de pousser des petits cris de ouistiti. Tout le monde rigole. Mais alors, je me fais punir. » Comme il est hyperémotif, il s’énerve et se met à pleurer.
Des peurs héritées de la prime enfance
Gabin est né en Haïti. Il a été retiré de sa famille environ deux mois après sa naissance. Plusieurs jours après son arrivée à l’orphelinat, alors qu’il était hospitalisé pour de graves problèmes respiratoires, les médecins découvrent que son fémur est brisé. Il est adopté à l’âge de 2 ans. L’adaptation est très difficile. Il est agressif et fait des crises d’angoisse. « Il avait extrêmement peur, se souviennent ses parents. Il était terrifié par les insectes et les chiens, il hurlait rien qu’à les voir. »
Mais l’enfant rencontre aussi de gros problèmes de sommeil ainsi que des épisodes de terreurs nocturnes. « Le seul moyen de le calmer était de le prendre avec nous dans le lit », se rappelle sa mère. Bien que ces peurs se soient aujourd’hui atténuées, il a toujours du mal à s’endormir et finit par passer la nuit avec sa mère. Puis, avant d’entrer à l’école, il est un moment gardé par une nourrice avec d’autres enfants. Mais cela ne se passe pas bien. Prenant peur, l’enfant griffe et tape les autres petits. À l’entrée en maternelle, il vit une forte angoisse de séparation et pleure des mois durant. Sa scolarité est alors marquée par des difficultés croissantes dans les apprentissages.
Mais qu’en est-il justement de ses capacités cognitives ? Pour le savoir, je mène avec lui un bilan psychologique approfondi, en évaluant son intelligence mais aussi son fonctionnement cognitif, émotionnel et social. Le résultat du bilan est sans appel. Gabin souffre de sévères symptômes d’inattention relevant d’un TDAH de type TDA – où l’attention est principalement altérée, les signes d’agitation motrice étant peu invalidants. Mais surtout, il a des difficultés d’encodage. L’encodage désigne la première étape du traitement cognitif, lors de laquelle une information perçue (un mot, une image ou une situation sociale) est convertie en trace mentale qui sera stockée en mémoire. Gabin « encode » mal, il mémorise avec difficulté. Et cela est dû à ses problèmes d’attention.
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– Abraham Maslow Ce qu’un homme peut être, il doit l’être.
Abraham Maslow (1908-1970) a formulé une hiérarchie des besoins humains allant des plus fondamentaux, comme s’alimenter ou dormir, à de plus élaborés, comme l’aspiration à se réaliser en tant qu’individu. Cette vision a été plus tard synthétisée sous la forme d’une pyramide, la fameuse pyramide de Maslow – qu’il jugea lui-même simplificatrice. Son message essentiel, celui de la psychologie humaniste dont il est le fondateur, est que tout individu doit être tourné vers la croissance et l’accomplissement de soi. En somme, c’est à chacun de concrétiser son potentiel.