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Cerveau & Psycho n°146 - Septembre 2022

Page 1


LES TRANSGENRES

ONT-ILS UN CERVEAU DIFFÉRENT ?

600 000 FRANÇAIS TOUCHÉS

PERSONNALITÉS MULTIPLES

Comment le cerveau peut-il fabriquer plusieurs identités ?

MANIPULATION

LES SECRETS DE LA PROPAGANDE RUSSE ÉDUCATION

COMMENT RÉGULER

SES ÉMOTIONS

PLANÈTE

LES « NUDGES », UN DANGER POUR LE CLIMAT ?

BRAINCAST La voix des neurones

Le podcast de Cerveau & Psycho en partenariat avec l’Institut du Cerveau Alzheimer : l’IA au service du diagnostic

www.cerveauetpsycho.fr/sr/braincast/ 10ème épisode

10ème épisode avec Dr Ninon Burgos interviewée par Sébastien Bohler

Chercheuse en imagerie médicale

N° 146

NOS CONTRIBUTEURS

p. 18-21

Allison Whitten

Docteure en neurosciences cognitives, elle présente des données récentes comparant la puissance des neurones de notre cerveau avec ceux qui composent les intelligences artificielles.

pp. 22-27

André Didierjean

Professeur des universités en psychologie à l’université Bourgogne-Franche-Comté, à Besançon, spécialiste de l’apprentissage, de la mémoire et de la perception visuelle, il étudie les mécanismes cognitifs à l’origine des erreurs de jugement.

p. 28-36

György Buzsáki

Professeur de neurosciences à la faculté de médecine de New York, il développe la vision d’un cerveau « actif », qui ne se contente pas de recevoir des sensations du monde extérieur mais prédit la forme qu’elles vont prendre et valide ou non ses hypothèses.

p. 54-60

Sven C. Mueller

Professeur associé au département de psychologie clinique expérimentale de la santé à l’université de Gand, il dresse un bilan des travaux de recherche sur le développement cérébral des personnes transgenres.

ÉDITORIAL

SÉBASTIEN BOHLER

Rédacteur en chef

La cognition sans limites

Nous pensons tous être limités. Par notre intelligence. Par notre faiblesse physique. Par nos émotions capricieuses qui nous font parfois faire n’importe quoi. On ne sait ni soulever des haltères de 300 kilos, ni calculer les 100 premières décimales du nombre pi, ni courir le 100 mètres en 7 secondes 5 dixièmes. Ni être plusieurs personnes à la fois.

Eh bien, si ! L’incroyable pouvoir de la cognition dépasse tout ce que vous pouvez imaginer. Ce numéro vous en donne un aperçu. D’abord, quand on encense le pouvoir des intelligences artificielles, on se rend compte qu’il est des centaines de fois inférieur à celui du cerveau humain. Ainsi, il faut plus de mille neurones artificiels pour commencer à approcher la capacité calculatoire d’un seul neurone biologique (voir page 18). Ensuite, on sait faire des IA imbattables aux échecs mais incapables de prédire qu’un stylo qu’on lâche en position verticale va tomber de côté. Parce qu’il faut pour cela ce qu’on appelle des « modèles du monde », dont notre cerveau est instinctivement pourvu (voir page 28). Et que ces modèles nécessitent une capacité de calcul gigantesque, hors de portée des IA, que notre cerveau sait mobiliser avec une parcimonie d’énergie qui défie l’entendement.

Ces mêmes neurones créent enfin le sentiment d’être soi, par un astucieux dispositif de comparaison des résultats attendus de nos actions et des résultats réels observés. Mais ce sentiment peut se lézarder dans la schizophrénie, ou se démultiplier dans le trouble dissociatif de l’identité, qui est le sujet de notre dossier central. La cognition dépasse alors vraiment les limites de l’existence usuelle, avec des conséquences qu’il ne faudrait pas banaliser. Sachons, à notre échelle, apprécier l’infinie richesse de la normalité. £

SOMMAIRE

N° 146 SEPTEMBRE 2022

6-37

DÉCOUVERTES

p. 6 ACTUALITÉS

Ados stressés : le pouvoir des mamans

Chats, amour et destruction

Chanter contre le Covid

Celui-là, je le sens bien…

Pourquoi Dieu est-il dans le ciel ?

Cervelet : une nouvelle fonction sociale ?

La molécule des anniversaires surprises Parkinson : un nouveau traitement non invasif ?

p. 14 FOCUS

Leadership : les effets pervers de la dominance

Dans les organisations trop pyramidales, la coopération s’effondre.

Hemant Kakkar et Niro Sivanathan

p. 18 INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Le neurone, plus gros calculateur au monde ?

Il faudrait 1 000 neurones artificiels – voire davantage – pour égaler la puissance de calcul d’un seul neurone biologique…

Allison Whitten

p. 22 PSYCHOLOGIE

Quand les nombres modifient

nos souvenirs

PERSONNALITÉS MULTIPLES

À quelle vitesse allait la voiture au moment de l’accident ? Si l’on vous cite un nombre au hasard à ce moment, votre souvenir en ressortira irrémédiablement déformé.

Aglaé Navarre, Cyril Thomas et André Didierjean.

p. 28 NEUROSCIENCES

Comment notre

cerveau simule le monde

Notre cerveau ne verrait pas directement le monde qui l’entoure, mais en créerait une simulation. Le but : établir des prédictions pour mieux survivre.

György Buzsáki

p. 40 PSYCHIATRIE ET NEUROSCIENCES TROUBLE DISSOCIATIF DE L’IDENTITÉ :

UN CORPS, PLUSIEURS PERSONNALITÉS ?

Certains individus semblent posséder plusieurs personnalités distinctes entre lesquelles ils oscillent. Dans leur cerveau, les réseaux de neurones alternent aussi.

Corinna Hartmann

p. 48 PSYCHIATRIE

« LE TDI EST UN MIROIR DE NOTRE SOCIÉTÉ »

À côté des vrais cas de dissociation, le trouble dissociatif de l’identité est revendiqué par un certain nombre de jeunes qui se définissent à travers cette pathologie et se mettent en scène sur les réseaux sociaux.

Entretien avec Jacques-Antoine Malarewicz

p.
p. 39
p.

p. 54-68

p. 70-91

ÉCLAIRAGES VIE QUOTIDIENNE

p. 54 SEXUALITÉ

Transgenres : un cerveau différent ?

Les neurosciences du transgenre livrent leurs premiers résultats.

Sven C. Mueller

p. 62 L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

YVES-ALEXANDRE THALMANN

La scopesthésie, ou l’illusion des « yeux dans le dos »

Vous avez l’intuition qu’on vous observe. En vous retournant, vous constatez que c’est le cas ! Seriez-vous doué d’un sixième sens ?

p. 66 RAISON ET DÉRAISON

NICOLAS GAUVRIT

Les « nudges », un danger pour la planète ?

Baisser son chauffage d’un degré, non seulement ne sert pas à grand chose, mais dispense de prendre des mesures sérieuses pour sauver notre planète.

p. 70 PSYCHOLOGIE

La science de la niaque

Plus que le talent ou l’intelligence, la clé du succès serait… la niaque. Mais qu’entend-on exactement par là ?

Patricia Thivissen

p. 78 L’ÉCOLE DES CERVEAUX

JEAN-PHILIPPE LACHAUX

Réguler ses émotions pour progresser

Angoisse, colère, excitation… Comment éviter de perdre ses moyens en connaissant son cerveau.

p. 82 LA QUESTION DU MOIS

Les malades mentaux sont-ils dangereux ?

Marc Allroggen

p. 84 NEUROSCIENCES 35 °C, le sommeil des neurones

La baisse de la température interne est le premier signal qui indique au cerveau qu’il est temps de dormir.

Frank Luerweg

p. 92-98

LIVRES

p. 92 ANALYSE DE LIVRES

L’Art en questions, une approche psychologique

Haut potentiel intellectuel et heureux

La Vie privée du poulpe

La Mémoire de travail

Psychologie du sentiment d’injustice Homo sapiens dans la cité

p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

SEBASTIAN DIEGUEZ

Le Mage du Kremlin : la propagande par le chaos

Le roman du politologue Giuliano

Da Empoli explore comment la propagande russe a semé le trouble dans les cerveaux du monde entier.

DÉCOUVERTES

Actualités

Par la rédaction

PSYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE

Ados stressés : le pouvoir des mamans

Plus il existe de complicité, de partage et de cohésion entre un adolescent et sa mère, mieux le jeune est capable de faire face aux difficultés liées à sa nouvelle vie sociale.

X. Li et al., Journal of Early Adolescence, 2022.

Tous ceux qui ont élevé un adolescent ou une adolescente, ou vécu avec, savent à quel point le quotidien n’est pas toujours évident… Opposition, retrait, prise de risques conduisent souvent à des conflits : mais le parent doit-il lâcher prise – se désinvestir – ou persévérer pour continuer à conseiller, raisonner, aider son enfant ? Le jeune traverse de véritables bouleversements hormonaux, biologiques et psychologiques, sa personnalité se développe, et il change de comportement, mais aussi de relations sociales, privilégiant souvent ses pairs à ses parents. Rien de plus normal en réalité : l’adolescence est une période de transition nécessaire qui se manifeste différemment chez tout un chacun. Mais elle est stressante : jour après jour, l’ado doit s’adapter à de nouvelles situations, de nouvelles fréquentations. Comment l’aider au mieux ?

La façon dont la mère (ou la figure d’attachement principale) interagit avec son ado, à savoir le climat émotionnel de complicité et de cohésion qui règne entre eux, joue un rôle

crucial dans l’« adaptation sociale » du jeune : selon Xiaomei Li, chercheur à l’université de l’Illinois, aux États-Unis, et ses collègues, « les adolescents se tournent souvent vers leur mère pour discuter de leurs problèmes, en particulier quand ils ont des difficultés avec leurs pairs. Lorsque les mères leur prodiguent des conseils, ce n’est pas seulement ce qu’elles disent, mais la façon dont elles le disent, qui importe. Dans mon équipe, nous nous sommes intéressés au climat émotionnel de ces conversations ».

COMPLICITÉ ET COHÉSION

SONT ESSENTIELLES

Pour ce faire, les chercheurs ont évalué pendant environ un an la proximité émotionnelle d’une centaine de duos mère-ado, composés de 53 % de jeunes garçons, 47 % de filles, âgés en moyenne de 11 ans, puis ils ont déterminé dans quelle mesure l’ambiance familiale présageait, l’année suivante (à leur entrée dans l’équivalent de la classe de cinquième), de la capacité des jeunes à faire face à des défis sociaux. D’abord, Li et ses collègues ont observé (au laboratoire) et analysé des discussions entre les mères et leur enfant lorsque celui-ci parlait des difficultés rencontrées avec ses amis. Simultanément, ils ont enregistré le rythme respiratoire sinusal du jeune, à savoir un indicateur de la façon dont il gère naturellement, sur le plan physiologique, le stress. L’année suivante, les adolescents faisaient part aux

RETROUVEZ NOUS SUR

PSYCHOLOGIE ANIMALE

Chats, amour et destruction

K. R. Franck et al., Journal of Veterinary Behavior, le 20 mai 2022.

scientifiques des difficultés sociales qu’ils rencontraient et de la manière dont ils les surmontaient ou non.

Résultat : plus les tandems étaient soudés émotionnellement lors de leurs conversations, plus le jeune demandait ensuite de l’aide à sa mère ; en outre, plus l’« affect » maternel était positif pendant les échanges, plus l’adolescent s’adaptait, l’année suivante, au stress causé par ses relations sociales et parvenait à le surmonter. En d’autres termes, une mère complice, à l’écoute et attentionnée permet à son enfant de s’engager activement dans ses liens avec autrui, de mieux résoudre les problèmes quand ils se posent et de gérer efficacement ses réactions émotionnelles. Alors qu’une mère plus critique ou qui montre moins d’intérêt pour son adolescent ne l’aide pas à gérer son stress social… Surtout si le jeune est déjà « naturellement » anxieux.

« Un parent peut toujours donner des conseils à son adolescent, certes, mais ce que montre notre étude, c’est que la façon dont il parle avec son enfant est plus importante encore pour l’aider à faire face au stress que ce qu’il dira », concluent les chercheurs. Confiance, dialogue, sécurité, autonomie, responsabilités, affection et espoir : voilà, en gros – selon le sociologue français Michel Fize –, les sept besoins capitaux qui permettront à un ado de devenir un adulte plus serein. £

Bénédicte Salthun-Lassalle

Si vous avez un chat, peu de chances que votre mobilier soit intact. Votre adorable compagnon a probablement déjà fait ses griffes sur votre canapé ou sur la moquette du salon avec une volupté destructrice. L’équipe de Fernanda da Costa, de l’université fédérale du Rio Grande do Sul, au Brésil, a identifié un facteur étonnant susceptible d’exacerber ce comportement chez lui : l’amour que vous lui portez !

Les chercheurs ont fait remplir à 500 propriétaires de chats des questionnaires qui mesuraient leur niveau de proximité émotionnelle avec leur animal, ainsi que les comportements problématiques de ce dernier. Or les félins qui avaient l’habitude de griffer et détruire des objets étaient en moyenne plus aimés et choyés par leur maître. Pourquoi tant de hargne de la part des chats dorlotés ? Fernanda da Costa et ses collègues envisagent diverses explications, comme une tendance de leurs propriétaires à les garder davantage à l’intérieur ou à se montrer plus tolérants envers leurs dégradations.

En tout cas, les chats de ces maîtres aimants n’étaient pas plus agressifs que les autres, ni n’avaient plus tendance à faire leurs besoins partout dans la maison ou à miauler sans arrêt. Signe que leurs propriétaires n’abandonnaient pas toute ambition éducative et ne les transformaient pas en équivalents félins de « l’enfantroi », celui qui se croit tout permis car on ne lui a posé aucune limite… £ Guillaume Jacquemont

Le neurone, plus gros calculateur au monde ?

DÉCOUVERTES Intelligence artificielle

Selon une expérience récente, il faudrait environ mille neurones artificiels pour rendre compte de la complexité d’un seul neurone biologique. Notre cerveau ne sera peut-être pas de sitôt dépassé par une intelligence artificielle…

Par Allison Whitten, journaliste scientifique à Nashville, aux États-Unis.

Àpremière vue, notre cerveau est une masse de substance grasse et molle d’environ un kilo et demi. Pas grand-chose à voir, a priori, avec les puces électroniques en silicium des processeurs informatiques qui composent les fameuses intelligences artificielles, ou IA. Pourtant, les scientifiques comparent l’un et l’autre depuis longtemps. Comme l’a dit Alan Turing en 1952, « nous ne sommes pas intéressés par le fait que le cerveau ait la consistance d’une bouillie [ porridge en anglais, ndlr] ». En d’autres termes : le support, ou la matière, n’a pas d’importance. Seule compte la capacité de calcul.

L’IA EST DEVENUE TRÈS « PROFONDE »

Aujourd’hui, les systèmes d’intelligence artificielle (IA) les plus puissants et récents au monde utilisent un type d’apprentissage dit « automatique » (ou machine learning ) très avancé qu’on appelle « apprentissage profond » (en anglais, deep learning). Ce qui signifie que leurs algorithmes apprennent à réaliser leurs tâches en traitant d’énormes quantités de données grâce à de multiples couches dites « profondes » de neurones artificiels (ou nœuds) interconnectés, couches que l’on appelle « réseaux neuronaux profonds ».

Mais qu’est-ce qu’un réseau neuronal – en informatique ? Comme son nom l’indique, ce type de réseau s’inspire fortement des réseaux de neurones du cerveau, chaque nœud (ou neurone artificiel) correspondant, a priori , à un vrai neurone – du moins à ce que les neuroscientifiques savaient des neurones dans les années 1950,

EN BREF

£ Quelle est la puissance de calcul d’un vrai neurone ? Pour le déterminer, des chercheurs en IA l’ont modélisée avec un réseau neuronal profond…

£ Résultat : il faut au moins cinq couches de neurones artificiels dans le réseau pour reproduire le comportement d’un seul neurone biologique. Soit mille neurones artificiels au moins.

£ On imagine maintenant de créer des IA faites de « superneurones » regroupant en réalité mille neurones de base.

quand le premier modèle de neurone artificiel (appelé à l’époque « perceptron ») a vu le jour. Depuis lors, notre compréhension de la puissance de calcul d’un neurone individuel s’est considérablement améliorée, de sorte que l’on considère aujourd’hui que les biologiques – les vrais ! – sont bien plus complexes que les artificiels – même ceux qui sont le plus à la pointe de la technologie. Restait à savoir quel écart séparait encore le faux du vrai neurone.

BIEN PLUS COMPLEXE QUE PRÉVU

Pour le savoir, David Beniaguev, Idan Segev et Michael London, de l’université hébraïque de Jérusalem, ont entraîné un réseau neuronal profond artificiel à imiter par simulation les calculs d’un véritable neurone biologique. Et ils ont montré que le réseau neuronal profond nécessite entre cinq et huit couches de neurones artificiels (ou nœuds) interconnectés pour rendre compte de la complexité d’un seul véritable neurone.

Les chercheurs eux-mêmes n’avaient pas entrevu une telle richesse. « Je pensais que ce serait plus simple et plus petit », déclarait ainsi Beniaguev, qui s’attendait à ce que trois ou quatre couches suffisent à représenter les calculs effectués au sein d’une vraie cellule.

Pour Timothy Lillicrap, concepteur des algorithmes de prise de décision au sein de la société d’intelligence artificielle DeepMind, détenue par Google, ce résultat suggère qu’il faut remettre en question l’habitude, fermement ancrée dans le milieu de la recherche, de comparer les neurones cérébraux à ceux qu’on utilise dans le

Quand les nombres modifient nos souvenirs

Peut-être vous êtes-vous inscrit sur un site de rencontre en ligne – vous n’êtes pas le seul ! – et voilà le moment de choisir des photographies de vous-même pour compléter votre profil. Vous êtes partagé entre deux options : poster vos plus belles photos, qui ont déjà quelques années et vous ressemblent un peu moins, ou sélectionner des images plus récentes, mais moins avantageuses. Dans le premier cas, vous risquez de décevoir vos interlocuteurs lorsque vous les rencontrerez « en vrai » ; dans le second cas, vous risquez de n’obtenir aucun rendez-vous. Vous décidez donc de couper la poire en deux, en mettant une photo récente ainsi que quelques autres plus anciennes. Bonne idée, mais dans ce cas, arrangez-vous pour que la photo la plus flatteuse arrive en premier. Car selon un biais très célèbre en psychologie, appelé « effet d’ancrage », les suivantes seront perçues comme plus attirantes qu’elles ne le sont réellement, comme « attirées » vers le point de repère initial qu’est la photo de vous plus jeune.

Cet effet d’ancrage est un des biais cognitifs les plus robustes. Il modifie nos raisonnements

Juste après avoir assisté à un accident de la route, on vous annonce que vous allez devoir témoigner. Mais à ce moment-là, un individu surgit et vous demande de tirer une carte pour une loterie. Sans le savoir, le nombre que vous allez tirer influera sur votre souvenir de la vitesse du véhicule avant le choc…

EN BREF

£ Souvent, un nombre, quel qu’il soit, influence nos choix, nos estimations ou nos décisions, sans que nous en ayons conscience.

£ C’est l’effet d’ancrage, un biais cognitif qui se produit quotidiennement dans de nombreux domaines. Ainsi, des juges infligent une peine de prison d’autant plus importante qu’ils ont été exposés, au préalable, à un grand nombre, même aléatoire.

£ Mais cet effet, selon une première étude, modifierait aussi notre mémoire… Un fait qu’il faudrait prendre en compte, car il est susceptible de provoquer de « faux souvenirs ».

et nos choix de façon presque quotidienne, le plus souvent sans que nous en ayons conscience. Voici presque cinquante ans qu’Amos Tversky, psychologue israélien, et Daniel Kahneman, psychologue et économiste américano-israélien, en ont détaillé les caractéristiques dans un article de la revue Science. Ils y publiaient les résultats d’une série d’études sur la prise de décision en situation d’incertitude qui allait révolutionner la psychologie et l’économie comportementale. Ces travaux ont d’ailleurs valu à Kahneman le prix Nobel d’économie en 2002 (Tversky étant décédé à cette date n’a pas été récompensé, un prix Nobel n’étant jamais attribué à titre posthume).

DES DÉCISIONS PAS TOUJOURS RATIONNELLES

Mais depuis peu, notre équipe de recherche a montré que l’effet d’ancrage ne se contente pas de modifier nos décisions à venir sur une personne ou une chose, il agit aussi rétrospectivement. Autrement dit, il modifie la façon dont nous nous remémorons les souvenirs liés à des choix que nous

Par Aglaé Navarre, Cyril Thomas et André Didierjean.

Comment notre cerveau simule le monde

D’après les avancées les plus récentes en neurosciences, notre cerveau ne verrait pas directement le monde qui l’entoure, mais créerait une simulation intérieure qu’il s’efforcerait de faire correspondre à ses entrées sensorielles...

EN BREF

£ Contrairement à ce qu’on a longtemps supposé, notre cerveau ne se contente pas d’enregistrer ce qui se passe autour de lui.

£ C’est avant tout un générateur de modèles aléatoires qui n’acquièrent de sens qu’en les faisant correspondre aux résultats de nos actions. Ce qui aboutit à la représentation d’un objet extérieur.

£ Une fois « calibré » par l’action et l’expérience, le cerveau peut se désengager de l’activité neuronale et explorer les possibles par l’imaginaire.

Lorsque j’étais jeune professeur dans des séminaires pour étudiants en médecine, j’enseignais la neurophysiologie selon les règles, expliquant avec conviction comment notre cerveau percevait le monde et pilotait le corps. Le message en substance était que lorsque nous regardons un objet ou entendons un son, les stimuli sensoriels visuels et auditifs étaient convertis en signaux électriques, puis transmis au cortex sensoriel qui traitait ces entrées et donnait ensuite lieu à des perceptions. Et pour entamer un mouvement, les neurones du cortex moteur envoyaient des instructions à des neurones intermédiaires, situés dans la moelle épinière, ce qui se traduisait par une contraction musculaire.

La plupart des étudiants étaient plutôt satisfaits de ces explications sur les mécanismes d’entrée-sortie du cerveau. Mais une minorité

DÉCOUVERTES Neurosciences

bienGrand vous fasse !

ALI REBEIHI

10H / 11H

DE LA PSYCHO DU QUOTIDIEN DU SOURIRE

Christophe Abramowtiz

SOMMAIRE

p. 40

Trouble dissociatif de l’identité : un corps, plusieurs personnalités ?

p. 48 Entretien

Le TDI est un miroir de notre société

PERSONNALITÉS MULTIPLES

Dans le film de Woody Allen

Le Sortilège du scorpion de jade (2001), un fakir hypnotise des quidams lors de ses spectacles et leur fait dérober des bijoux, sans qu’ils se souviennent de rien le lendemain. Lina, elle, n’a pas besoin d’être hypnotisée. Un soir elle rédige un devoir pour l’école, et le lendemain elle trouve le texte tout prêt sur son bureau, sans se souvenir de l’avoir écrit. Elle l’a fait sous une personnalité différente.

Le phénomène de la dissociation psychique a commencé avec l’hypnose et l’hystérie il y a cent cinquante ans ; il a pris aujourd’hui une forme nouvelle avec le trouble dissociatif de l’identité, qui peut faire cohabiter des dizaines, voire des centaines de personnalités chez un même individu. Comment ? C’est ce que révèlent les premières études d’imagerie cérébrale qui font apparaître les neurones concernés. Alors bon voyage au cœur du cerveau « dissocié », pour mieux comprendre aussi ce qui fait l’unité de notre personnalité !

Sébastien Bohler

TROUBLE DISSOCIATIF DE L’IDENTITÉ  UN CORPS, PLUSIEURS PERSONNALITÉS ?

Certains individus semblent posséder plusieurs personnalités distinctes, entre lesquelles ils alternent de façon saisissante. Dans le cerveau de ces personnes, différents réseaux de neurones se réveillent alors.

Àl’école, Lina donnait déjà du fil à retordre à ses professeurs. Un jour, elle réussissait un devoir de mathématiques sans fautes ; et, le lendemain, elle obtenait tout juste un trois sur vingt. Un jour, elle écrivait de la main droite ; le lendemain, elle tenait son stylo de la main gauche. Par moments, les lettres et les chiffres étaient agrémentés de fioritures artistiques, puis brusquement ces ornements disparaissaient aussi soudainement qu’ils étaient apparus.

Plus tard, bien après avoir commencé ses études, elle s’en étonnait encore. « Un jour, je me suis levée très tôt pour préparer un exposé, et j’ai découvert le texte rédigé, déjà sorti de l’imprimante », raconte-t-elle. À l’époque, elle ne savait pas encore que

INTERVIEW

PSYCHIATRE ET THÉRAPEUTE FAMILIAL

LE TDI EST UN MIROIR DE NOTRE SOCIÉTÉ

Le phénomène des troubles dissociatifs de l’identité (TDI) semble de plus en plus visible dans l’espace public, en témoignent de nombreuses chaînes YouTube d’influenceurs sur internet, émissions de télévision, films ou séries. Ce trouble est-il d’apparition récente ?

Disons qu’il a une histoire, et qu’il n’a pas toujours existé sous la forme qu’on lui prête aujourd’hui. Les premiers cas ont été décrits au XIXe siècle,

notamment en France par Pierre Janet. Il n’était pas encore question de personnalités multiples, mais de dédoublement de la personnalité. Ce dédoublement était évoqué dans deux situations, l’hystérie et l’hypnose. Dans les cas d’hystérie étudiés par Charcot à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, il apparaît que la patiente (c’étaient presque toujours des femmes) fait des choses différentes, bizarres ou anormales lors de ses crises de ce qu’elle accomplit dans son existence « normale ». De même dans le cas de l’hypnose, l’hypnotiseur est capable d’amener une personne à adopter d’autres comportements que ceux qu’elle présente habituellement, ou à dire des choses qu’elle ne dirait pas dans d’autres circonstances. Évoquons aussi, à cette même époque, l’existence d’un troisième « couple dissociatif » à travers le dualisme freudien conscient-inconscient. Dans ces trois cas (et surtout dans les deux premiers) on peut parler de dédoublement, mais certainement pas encore de multiplicité des personnalités.

Pas davantage dans la schizophrénie ?

La schizophrénie correspond à une histoire différente. Sa description à partir de la fin du XIXe siècle (notamment par le psychiatre allemand Eugen Bleuler, qui a suivi les cours de Charcot à la Salpêtrière) va en grande partie éclipser l’intérêt porté à la dissociation hystérique. Le début du XXe siècle est marqué par l’opposition entre la névrose et la psychose. L’apparition de la psychose, notamment, dans la psychiatrie allemande, met en avant un autre critère : l’adhésion ou non à la réalité communément admise. Alors que l’individu névrosé admet la réalité des autres, le psychotique s’en détache. Le schizophrène n’est pas dans la réalité, pas plus que le paranoïaque qui interprète faussement des faits de la réalité afin de nourrir son sentiment de persécution. Ce qui fait donc la différence, c’est le rapport à la réalité. De ce point de vue, les personnalités multiples représentent, en

À partir des années 1980 émergent aux États-Unis les personnalités «

flamboyantes », qui abritent des centaines de souspersonnalités...

quelque sorte, des réalités distinctes, d’autant plus qu’il existe une amnésie entre les différentes sous-parties de leur personnalité. Chaque personnalité a sa propre existence, qui ne nie pas le réel, et la personnalité hôte (celle qui porte l’existence sociale et qui a son nom sur les papiers officiels) est bien obligée d’adhérer à la réalité des autres sous-personnalités que l’entourage lui renvoie et dont elle ne se souvient pas. Tout ceci fait que le trouble des personnalités multiples (qu’on appelle aujourd’hui « trouble dissociatif de l’identité ») n’a rien à voir avec la schizophrénie : cette dernière a parfois été décrite abusivement comme un dédoublement de la personnalité parce que les patients ont parfois des hallucinations auditives (les fameuses « voix intérieures »), mais dans ce cas il n’y a pas plusieurs personnalités, seulement une personnalité qui perd pied avec la réalité.

Après la découverte de la schizophrénie, les personnalités multiples sombrent-elles dans l’oubli ?

En tout cas elles semblent rares. En 1944, une revue de psychiatrie

cherche à faire l’inventaire des cas que l’on peut recenser, et trouve 76 cas avérés dans les publications internationales de l’époque, ce qui est très peu quand on pense que le TDI en ce début de XXIe siècle toucherait plus de 500 000 personnes en France. Il faudra attendre la troisième version du manuel de psychiatrie américain (le fameux DSM ) en 1980 pour voir resurgir les troubles dissociatifs, dont le trouble de personnalité multiple. Le critère central étant l’existence, chez un même individu, de plusieurs personnalités distinctes, l’une d’entre elles pouvant se montrer dominante et jouer le rôle de personnalité hôte.

À partir de quand le phénomène commence-t-il à prendre de l’ampleur ?

Le DSM-3 va marquer un tournant. D’abord, il retire l’hystérie de la liste officielle des maladies mentales et insiste sur la notion de personnalité. Et lorsqu’on admet que la personnalité peut prendre plusieurs états (et non seulement deux comme dans l’hystérie étudiée par Charcot), le phénomène

ÉCLAIRAGES

Transgenres Un cerveau différent ?

Par Sven C. Mueller, professeur associé de psychologie clinique et expérimentale de la santé à l’université de Gand, en Belgique.

Être homme et se sentir femme, et inversement : comment le cerveau produit-il cette identification ? Depuis quelques années, les scientifiques se sont penchés sur cette question. Ils livrent leurs premiers résultats.

Dans quelle catégorie les personnes transgenres peuvent-elles concourir dans le monde du sport ? Quelles toilettes doivent-elles utiliser ? Avec quel pronom personnel les qualifier ? Il, elle… ou « iel » ?

Dans le domaine sportif, le débat s’est enflammé à partir d’août 2021. Cette année-là, l’haltérophile néozélandaise Laurel Hubbard entre dans l’histoire en devenant la première personne transgenre à participer aux Jeux olympiques en tant qu’athlète féminine. Cet événement était supposé couper court aux rumeurs d’un avantage compétitif lié à son identité génétique masculine. Entendons par là un excès de testostérone. Hubbard présentait depuis un an un taux de testostérone inférieur à la limite autorisée par le Comité international olympique (CIO). Mais limiter le taux de testostérone suffira-t-il à apaiser les esprits les plus circonspects ?

Pas si sûr. Le thème « transgenre » – l’identification à un sexe différent de celui hérité à la naissance – divise non seulement le monde du sport,

mais aussi celui des médias, de la politique et, finalement, de la société tout entière. Comme dans le cas de Hubbard, les questions les plus diverses sont vivement débattues. À commencer par celle-ci, qu’on me pose souvent : le cerveau d’un individu né homme, mais qui s’identifie comme une femme – ou inversement –, présentet-il des caractères plutôt masculins ou féminins ? La question est complexe. Et cela à plusieurs titres. Revenons tout d’abord sur les particularités des cerveaux masculins et féminins. Si, comme nous le savons aujourd’hui, les cerveaux des deux sexes ont plus de points communs qu’on ne le pensait autrefois, il existe néanmoins des différences qu’il serait abusif de nier. C’est ce qu’ont montré notamment les travaux conduits en 2018 par le psychologue écossais Stuart Ritchie et ses collègues de l’université d’Édimbourg. L’équipe a pu examiner quelque 2 500 cerveaux d’hommes et de femmes britanniques issus de la UK Biobank, la plateforme britannique de données de santé qui collectionne aujourd’hui

YVES-ALEXANDRE

THALMANN

Professeur de psychologie au collège Saint-Michel et collaborateur scientifique à l’université de Fribourg, en Suisse.

LA SCOPESTHÉSIE, OU L’ILLUSION DES « YEUX DANS LE DOS »

Vous avez l’intuition qu’un individu vous observe. Et en vous retournant, c’est bien le cas ! Seriez-vous doué d’un sixième sens ?

Avez-vous déjà eu la nette impression d’être observé ?

Vous est-il alors arrivé de vous retourner pour constater que quelqu’un était effectivement en train de vous regarder ? Si c’est le cas, vous n’êtes pas une exception, puisque plus de neuf personnes sur dix affirment avoir déjà vécu cette expérience troublante. Au point que le phénomène porte un nom savant : la scopesthésie, ou sensation d’être observé (SEO).

PAPARAZZIS PARANORMAUX

Il se trouve des agents de sécurité et des paparazzis pour appuyer cette thèse en rapportant que certaines de leurs « cibles » se retournent alors qu’elles sont suivies de loin, voire au moyen de caméras de vidéosurveillance cachées, et regardent soudainement en direction de

l’appareil pourtant indétectable. Même des photographes animaliers ont déclaré que les animaux leur semblaient parfois conscients d’être observés malgré la discrétion du dispositif employé… Alors, les organismes vivants seraient-ils dotés d’un sixième sens les rendant sensibles au regard d’autrui ? C’est en tout cas un thème qui a la cote dans l’univers du développement personnel, qui propose même des méthodes afin de l’affiner. Du côté scientifique, la méfiance est de mise quand on évoque la scopesthésie. Elle détonne par rapport aux connaissances que nous avons de la perception, intimement liée aux organes sensoriels, puisqu’il s’agirait ici d’un canal extrasensoriel. En 1898 déjà, le psychologue Edward Titchener a imaginé une étude pour tester le phénomène. Non pas qu’il crût que ce fût

possible, mais pour écarter définitivement l’hypothèse et lutter contre ce qu’il appelait une superstition. Ses expériences de laboratoire aboutirent toutes à des résultats négatifs : quand on plaçait un sujet dans une pièce et qu’on demandait à un complice dans son dos de l’observer fixement ou non, les impressions que le premier rapportait ne correspondaient pas du tout aux phases d’observation du second. L’effet du regard psychique (autre nom donné à la scopesthésie) ne serait-il que le fruit du hasard ?

UNE QUESTION DE CHAMPS MORPHIQUES

Les croyances sont souvent plus fortes que la raison. Un tel phénomène, s’il était avéré, serait à proprement parler révolutionnaire. Il plaiderait en

faveur de l’existence d’une sensibilité subtile, se manifestant sans passer par les sens classiques. De quoi porter un coup fatal à la vision matérialiste soutenue par la science, pour laquelle la conscience résulte de l’activité neuronale et ne peut prétendre s’en soustraire. C’est ici qu’intervint un éminent biologiste du nom de Rupert Sheldrake, également parapsychologue à ses heures. Au début des années 2000, celui-ci entreprit de nouvelles séries d’expériences sur la scopesthésie, qui cette fois donnèrent des résultats positifs, à savoir un taux de réussite supérieur au hasard. Pour expliquer cette découverte, Sheldrake conçut la théorie des champs morphiques (ou résonance morphique).

D’après lui, la conscience devrait être considérée à la façon d’un champ électromagnétique, c’est-à-dire qu’elle serait

capable d’interagir à distance. De quoi ravir toutes les personnes qui croient en l’existence d’un esprit indépendant du cerveau, ou en tout cas pas confiné à l’intérieur du crâne.

Il ne fallut pas attendre longtemps, on s’en doute, pour que les travaux de Sheldrake soient remis en question. La critique, portée par David Marks, alors professeur de psychologie à la City University de Londres, et son collègue John Colwell, s’attaqua au protocole expérimental appliqué et notamment au caractère aléatoire des séquences d’observation. Dans ce type d’expérience, les sujets doivent dire s’ils ont l’impression d’être observés ou non alors qu’un complice alterne des moments où il fixe son regard sur eux ou scrute ailleurs. Le problème résidait dans les séquences utilisées : le hasard peut tout à fait produire

par exemple douze phases d’observation suivies de deux de non-observation. Mais les expérimentateurs ont eu tendance à « corriger » ces séquences pour les rendre plus aléatoires d’après eux, par exemple : observation – non – non – observation – non – observation –observation – non… Les sujets misant sur une alternance (un biais connu sous le nom d’« étalement du hasard ») obtenaient ainsi de meilleurs résultats que s’ils avaient opté pour des paquets groupés. Cette pseudo-prévisibilité est alors capable d’expliquer les taux de succès significatifs enregistrés par Sheldrake.

La faculté de scopesthésie, en tant que perception extrasensorielle, n’est ainsi pas confirmée expérimentalement. Alors pourquoi sommes-nous si nombreux à vivre cette impression étrange d’être observés ?

NICOLAS GAUVRIT

Psychologue du développement et enseignant-chercheur en sciences cognitives à l’université de Lille.

LES « NUDGES », UN DANGER POUR LA PLANÈTE ?

Baisser son chauffage de 1 degré, imprimer ses documents en recto-verso : ces gestes censés préserver le climat auraient des effets marginaux et nous distrairaient des mesures réellement nécessaires à grande échelle.

Au lendemain de l’élection présidentielle, la question écologique a soulevé des débats, des espérances et des inquiétudes. Dans Le Journal du dimanche du 7 mai dernier, un collectif de 17 personnalités appelait les futurs ministres à se former à l’écologie, condition nécessaire d’une prise de décision avisée. Dérèglement climatique, pollution atmosphérique et marine, naufrage de la biodiversité : alors que les scientifiques s’épuisent à tirer la sonnette d’alarme depuis plusieurs décennies, les signataires de cette lettre ouverte, dont Jean-Marc Jancovici, regrettent la frivolité des initiatives politiques. « S’il y a un débat sur le moyen de conduire la

transition, il ne doit plus y en avoir sur les raisons ni sur l’urgence d’y parvenir. »

De fait, depuis de nombreuses années, les pouvoirs publics ne sont pas restés les bras ballants devant l’urgence écologique. D’ambitieux projets de recherche furent financés, des groupes d’experts internationaux réunis. Toutes les disciplines académiques ont été mises à contribution : sciences de la Terre, biologie, physique et chimie, mais aussi démographie, économie et même psychologie. Les uns ont analysé le drame en cours. D’autres ont cherché des solutions techniques pour en modérer l’ampleur. Les psychologues, de leur côté, ont essentiellement cherché des

techniques pour impliquer le citoyen dans le sauvetage.

PETITS COUPS DE POUCE PSYCHOLOGIQUES

Ainsi vint l’ère des nudges, ces incitations discrètes qui influencent en douceur les comportements. Comment mener l’individu récalcitrant à finalement baisser le chauffage, trier ses ordures, prendre un abonnement électrique plus écologique, ne pas jeter le sac plastique sur la voie publique ? Par les nudges ! Exemple souvent préconisé : utiliser un réglage par défaut adapté. Si le chauffage possède une valeur de 18 °C par défaut, il est probable que beaucoup de gens acceptent de

l’y laisser, plutôt que de recaler intentionnellement la température à 19 °C. Surtout si la température par défaut de 18 °C revient automatiquement à intervalle régulier... Ces petites astuces ont un impact maigre, mais indiscutable et à coût microscopique.

Fait remarquable, des industriels plongent dans l’aventure, tel le géant du pétrole BP, dont l’application en ligne permet de calculer son empreinte carbone et incite à la réduire. Preuve rassurante de considérations éthiques pour les uns… greenwashing pour les autres. Et si c’était pire que ça ? Si cet engouement pour les solutions écologiques centrées sur le consommateur jouait le rôle de

Un cadrage systémique conduirait à interdire l’exploitation de nouveaux gisements de gaz, à bannir les climatisations privées, à financer le rail et taxer lourdement la route, à supprimer les avions pour tout trajet faisable en train.

distracteur, éloignant des solutions efficaces – des lois contraignantes et d’une révolution globale ?

C’est exactement ce que suggèrent deux auteurs parmi les plus influents du champ de la psychologie comportementale. En mars dernier, Nick Chater, de l’université de Warwick, et son collègue George Loewenstein, de l’université Carnegie Mellon, ont jeté un pavé dans la mare, déclarant regretter leur participation pluridécennale à un programme que brandissent les pouvoirs publics pour absolution de leur relative inaction. Si les résultats de la recherche sur les nudges venaient en appui d’une politique globale ambitieuse, ils en

augmenteraient l’impact. Hélas, ils entraînent surtout des conséquences perverses en donnant aux problèmes de l’écologie un « cadrage sur l’individu » permettant le désistement des politiques et la cécité aux véritables solutions.

FOCUS

SUR L’INDIVIDU OU LE SYSTÈME ?

Prenons le problème de l’empreinte carbone. Pour la réduire, on peut adopter un point de vue global, ce que les auteurs nomment « cadrage systémique ». Dans cette optique, on considérera qu’il faut modifier le système dans lequel évoluent les citoyens pour qu’ils ne puissent plus rejeter autant de

VIE QUOTIDIENNE

La science de la niaque

Plus que le talent ou l’intelligence, la clé du succès serait… la niaque. Mais qu’entend-on exactement par là ? Des premiers outils pour quantifier cette notion voient le jour, ainsi que des programmes pour la développer.

Si l’on vous demande combien il existe de nombres premiers consécutifs dont la différence vaut précisément 2, vous passerez peut-être une ou deux minutes à trouver quelques exemples. Comme 3 et 5, ou 5 et 7, ou encore 11 et 13. Au xix e siècle, des mathématiciens ont subodoré qu’il existerait une infinité de telles paires. Mais sans pouvoir le démontrer. Jusqu’à ce qu’un certain Yitang Zhang, chinois et théoricien des nombres, s’attaque au problème. Zhang, parfait inconnu, enseignait l’algèbre à l’université du New Hampshire, aux États-Unis. Il n’était pas même professeur. Mais, passionné de nombres premiers depuis son enfance, il s’était attelé au problème depuis quatre ans. Sa femme ne comprenait pas ce qu’il faisait lorsqu’il restait assis ou se promenait, profondément absorbé dans ses pensées. « Le problème était si compliqué que je ne savais pas comment le lui expliquer », avoua Yitang Zhang plus tard. Mais à force d’obstination, il a fini par trouver la solution. Publiée en 2013, celle-ci a fait sensation auprès des mathématiciens. Yitang Zhang a reçu

EN BREF

£ La psychologue américaine Angela Duckworth a identifié une qualité qui favoriserait la réussite dans la vie : la niaque, une ténacité teintée de passion, caractérisée par la poursuite de grands objectifs pendant de nombreuses années.

£ Une niaque élevée conduirait notamment à mieux réussir ses études, à garder son emploi plus longtemps ou à moins divorcer.

£ Mais d’autres chercheurs critiquent ce concept, qui selon eux n’apporte rien par rapport aux modèles de personnalité déjà utilisés par les psychologues.

Par Patricia Thivissen, journaliste scientifique.

JEAN-PHILIPPE

LACHAUX

Directeur de recherche à l’Inserm, au Centre de recherche en neurosciences de Lyon.

Réguler ses émotions pour progresser

Angoisse, colère, excitation… Quand les émotions s’emballent, l’élève perd sa concentration et risque d’échouer. Mais son cerveau possède une arme fatale : la « régulation automatique des émotions ».

Rester concentré est un art de funambule : à tout moment l’attention peut être déstabilisée, et la clé du succès est de procéder à des ajustements rapides sans y dépenser toute son énergie mentale. Le 24 mai dernier, Nathan Paulin a parcouru 2 200 mètres sur un slackline (une sangle élastique en polyester) tendue entre une grue et le sommet du mont Saint-Michel, établissant ainsi un nouveau record du monde de la discipline.

Passionné de concentration, j’ai voulu échanger avec Nathan quelques jours avant sa tentative. Mes collègues et moimême voulions comprendre comment il gérait sa concentration et son équilibre. Les discussions se sont rapidement portées sur sa capacité à amortir l’effet des perturbations, qu’elles soient sensorielles ou cognitives, par exemple sous l’effet

d’un violent coup de vent sur la slackline ou d’une distraction visuelle ou émotionnelle. Et une des questions que nous nous sommes alors posées était de savoir si cette capacité exceptionnelle de résistance à la déstabilisation, que celle-ci soit d’origine physique (le vent) ou psychique (des émotions comme la peur), avait une origine commune dans son cerveau…

FUNAMBULES EN CLASSE

J’aimerais vous donner la réponse, mais je ne l’ai pas. Ma chronique ne va pourtant pas s’arrêter ici, car la discussion avec Nathan Paulin est en lien avec ce qui me préoccupe en milieu scolaire, à savoir la régulation émotionnelle : combien de fois l’attention des élèves est-elle déroutée par des émotions fortes qui empêchent momentanément tout apprentissage ?

Si la capacité à réguler ses émotions se trouve quelque part, c’est évidemment dans le cerveau de l’élève, et plus particulièrement dans son lobe frontal, siège de la plupart de nos comportements volontaires. Une synthèse particulièrement éclairante de cette région a été réalisée par l’équipe canadienne de Kalina Christoff, à l’université de Colombie-Britannique. Elle détaille de manière très précise la manière dont chacune des sous-parties du cortex frontal contribue à l’expression et la régulation des émotions.

Il en ressort que les différentes sous-parties du cortex frontal passent leur temps à évaluer à la fois l’intérêt potentiel et le danger que représentent une situation ou un événement donnés. L’émotion émergerait en conclusion d’un cycle au cours duquel l’événement

est d’abord perçu, puis évalué, avant de déclencher ou non une réaction. Ce cycle, on le nomme PVA, pour perception, valuation, action . À l’arrivée, donc, se produit une réaction émotionnelle que chacun connaît, avec une manifestation au niveau du corps et des muscles – le cœur qui s’accélère, la mâchoire qui se tend – et bien sûr un vécu subjectif !

MODULES AFFECTIFS

Cette plongée au cœur de la partie la plus antérieure de notre cerveau révèle un système complexe hypersensible à de nombreuses causes possibles d’émotions, ce qui explique leur omniprésence dans nos vies mentales. En passant en revue chaque partie du cortex préfrontal, nous apprenons ainsi que la partie latérale du cortex orbitofrontal, située au niveau de

l’extrémité extérieure de nos sourcils, près de la tempe, surveille ce qui se passe autour de nous en ce moment : « Est-ce bon pour moi ? Est-ce dangereux ? » – car l’appréciation est toujours faite en fonction de notre survie et de notre bien-être à plus ou moins longue échéance ! La partie la plus médiane de cette même structure, située cette fois vers le bord intérieur des sourcils, apprécierait quant à elle nos pensées, en levant un drapeau rouge lorsqu’un problème ou une préoccupation resurgit de notre mémoire. On imagine cette région en ébullition chez l’élève anxieux… Sur la façade située entre les deux hémisphères, deux régions du cortex préfrontal, le cortex préfrontal médian rostral et le cortex préfrontal dorsal médian (voir la figure page 80), s’intéressent particulièrement aux autres et à

leurs intentions – « pourquoi Théo me regarde-t-il comme ça, dois-je y voir une menace ? » – et à nous-mêmes, notamment à travers l’image que nous pensons renvoyer vers les autres, par rapport aux normes sociales – « je me trouve moche et cela me rend triste ». Timides et complexés de tout poil, levez-vous ! À proximité immédiate, le cortex cingulaire évaluerait nos propres actions – qui peuvent être aussi sources d’émotions, par exemple quand nous sommes fiers de ce que nous avons fait ou quand nous craignons de mal faire.

DES PRÉOCCUPATIONS À LA PELLE

Comme des marchands cherchant à attirer l’attention, toutes ces régions peuvent à tout moment déstabiliser cette dernière pour la rediriger vers une perception jugée particulièrement

VIE QUOTIDIENNE Neurosciences

35 °C, le sommeil des neurones

en Allemagne.

C’est une baisse soudaine de température qui semble à l’origine du sommeil de notre cerveau. Cette légère hypothermie serait nécessaire pour réparer les dégâts subis par les neurones au cours de la journée.

Il y a plus de vingt ans, une jeune femme se présente au Laboratoire de chronobiologie humaine, de l’université américaine Cornell à Ithaca, comme volontaire pour une expérience scientifique. Excitée à l’idée d’aider la science, elle ne se doute pas qu’elle va y passer quelques journées en réalité… très calmes. En effet, après des examens de routine visant à vérifier qu’elle est en bonne santé physique et mentale, on l’installe dans ce qui ressemble à un petit appartement : elle va y rester les 72 heures suivantes, seule, isolée de la lumière du jour et privée de toute information lui donnant une indication de l’heure. À sa disposition, pour qu’elle se distraie un peu, juste un jeu de cartes, un puzzle et quelques pages de magazines. Car rien ne doit la détourner de sa tâche principale : dormir quand elle en a envie.

Les deux chercheurs responsables de cette étude, Patricia Murphy et Scott Campbell, avaient imaginé cette expérience à la fin des années 1990 pour répondre à une question qui les préoccupait depuis un certain temps : à quel moment les gens s’endorment-ils, s’ils peuvent le décider librement et n’en sont pas empêchés par un livre passionnant, des obligations quelconques ou des relations sociales ? Et comment cette décision est-elle liée à la température de leur corps ?

ON DORT QUAND ON SE REFROIDIT… UN PEU !

Au total, 44 femmes et hommes ont participé à cette expérience qui, pourtant, nécessitait de porter (et de garder pendant 72 heures) un thermomètre dans le rectum… Murphy et Campbell ont ainsi enregistré en continu leur température

ANALYSE

PSYCHOLOGIE

L’Art en questions, une approche psychologique

Ellen Winner

Markus Haller, 2022, 428 pages, 28 €

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Un coucher de soleil, un dessin d’enfant, un essai des All Blacks au rugby peuventils être considérés comme de l’art ? Le livre passionnant d’Ellen Winner, professeuse de psychologie au Boston College, explore ces questions et bien d’autres, tout en nous initiant à la discipline de « l’esthétique expérimentale ». Pour les philosophes, l’art désigne des créations humaines qui ont pour buts la beauté, l’émotion ou l’expression – le fameux « message » de l’art contemporain, nécessitant souvent d’être associé à l’œuvre pour que cette dernière soit comprise. Mais tout ceci restant bien subjectif, l’autrice propose de s’intéresser plutôt à la question : « qu’est-ce qui relève de l’art à nos yeux ? », davantage susceptible d’être examinée par les psychologues expérimentaux. Ces derniers ont, par exemple, montré que l’intentionnalité est un critère clé de nos jugements esthétiques (une même photographie floue est ainsi jugée « plus artistique » quand on annonce aux personnes qui la contemplent que le flou a été produit volontairement). Les enquêtes confirment également que l’art est majoritairement considéré comme une création humaine, ce qui le distingue des spectacles offerts par la nature, eux aussi émouvants et suscitant la réflexion. Même si, comme bien souvent en la matière, l’accord parfait n’existe pas : dans une étude, 16 % des participants ont déclaré qu’un arbre mort était « de l’art » !

Tout au long de son ouvrage, Ellen Winner aiguillonne notre réflexion personnelle. Elle entend aussi réfuter, études à l’appui, nombre d’idées reçues : les romans ne rendraient pas forcément les lecteurs plus empathiques et la musique ne décuplerait pas les performances en mathématiques – ou du moins les preuves scientifiques seraient-elles trop faibles pour l’affirmer de manière catégorique. Nonobstant, la pratique artistique en général reste bénéfique aux enfants – et aux plus grands : elle réduit le stress et favorise la socialisation, tout en poussant à l’attention, à l’observation, à l’expérimentation, à la remise en question et à la répétition des efforts. Ce qui n’est déjà pas si mal… Christophe André est médecin psychiatre.

SÉLECTION

PSYCHOLOGIE

Haut potentiel intellectuel et heureux Nathalie Clobert Leduc 2022, 224 pages, 17 €

Qu’est-ce que le haut potentiel ? Correspond-il à un profil type de personnalité ? Est-on nécessairement hypersensible quand on est surdoué ? Dans cet ouvrage documenté et synthétique, la psychologue clinicienne Nathalie Clobert aborde de multiples questions liées au haut potentiel intellectuel, tordant au passage le cou à un certain nombre d’idées reçues. Son ouvrage alterne avec finesse informations scientifiques et témoignages, pour donner de son sujet une vision à la fois claire et incarnée. Les personnes concernées y trouveront en outre une série de conseils pour mieux gérer leur particularité.

PSYCHOLOGIE

ANIMALE

La Vie privée du poulpe Ludovic Dickel Humensciences 2022, 288 pages, 19,90 €

«Lorsqu’on croise le regard de cet animal, il est difficile de ne pas se demander à quoi il pense tant son œil ressemble au nôtre », écrit Ludovic Dickel, professeur d’éthologie et spécialiste des céphalopodes. Ainsi, les poulpes ont plus de points communs avec nous qu’on ne pourrait le croire ! Ils présentent également d’étonnantes particularités, dont un talent pour le camouflage, une capacité à se « déformer » à l’infini – et ainsi à s’évader des endroits les plus improbables, ce qui leur a valu le surnom d’« Houdini des mers » –, une organisation cérébrale en « ganglions fusionnés »… D’une plume alerte et joyeuse, l’auteur brosse ici un portrait amoureux de ces fascinants animaux.

NEUROSCIENCES

La Mémoire de travail

Pierre Barrouillet et Valérie Camos Mardaga 2022, 448 pages, 34,90 €

Signe du flou qui entoure ce concept, la mémoire de travail a reçu pas moins de neuf définitions dans la littérature scientifique. C’est ce que nous apprennent ici les professeurs de psychologie Pierre Barrouillet et Valérie Camos. Ces spécialistes restituent alors les multiples débats agitant leur domaine, qu’ils concernent le substrat neuronal de la mémoire de travail, son implication dans des troubles comme la dyslexie ou la possibilité de l’entraîner. Leur ouvrage devrait aider les soignants et chercheurs à mettre leurs connaissances à jour sans s’égarer dans la jungle des théories et des modèles.

PSYCHOLOGIE

Psychologie du sentiment d’injustice

Vincent Trybou

Le Courrier du livre 2022, 256 pages, 18 €

Deuil d’un enfant, licenciement, accident, rupture, harcèlement… Les situations qui inspirent un sentiment d’injustice sont légion. Comment éviter de se laisser dévorer par ce ressenti ?

C’est ce que nous explique ici le psychothérapeute Vincent Trybou, qui présente une série de techniques éprouvées pour sortir du piège des ruminations. Dense et concret, son ouvrage s’appuie sur les exemples de multiples patients qu’il a traités, et dont les mots ont toute la force du vécu : « C’est du harcèlement ce que fait mon cerveau », déclare ainsi l’une d’elles, victime d’une sclérose en plaques qui la conduit à ruminer en permanence une colère noire envers la « vie normale » des autres…

PSYCHOLOGIE

Homo sapiens dans la cité Coralie Chevallier et Mathieu Perona, Odile Jacob, 2022, 288 pages, 22,90 €

es politiques publiques visent, dans un certain nombre de cas, à modifier les comportements des humains. Mais, bien souvent aussi, ces derniers n’agissent pas comme on s’y attend. Alors, comment rendre ces politiques plus efficaces ? En mobilisant les recherches en psychologie et en économie comportementale, plaident ici Coralie Chevallier, chercheuse en sciences cognitives, et Mathieu Perona, spécialisé dans la conception et l’évaluation des politiques publiques, notamment en matière de retombées pour le bien-être. Leur ouvrage fourmille d’exemples amusants d’actions réussies ou ratées, selon leur degré de prise en compte des données sur la psychologie humaine. Ainsi de cette étude menée dans des crèches en Israël : confronté aux retards récurrents de parents, le personnel met en place un système d’amendes faisant payer davantage les parents retardataires. Résultat ? De plus en plus de retards… puisqu’il suffit de payer pour prendre son temps. Nouvelle illustration du fait que, pour les humains, «une amende est un prix ».

Au fil des chapitres, les auteurs passent en revue plusieurs grands facteurs qui influencent nos comportements : réputation, besoin d’équité, tendance à la procrastination… Ils expliquent alors comment mobiliser ou contourner ces facteurs pour notre plus grand bien, individuel et collectif. L’une des originalités de l’ouvrage est d’ancrer fortement la réflexion dans une perspective évolutionniste. Loin de défendre l’idée que nous serions irrémédiablement stupides, narcissiques, fainéants ou impulsifs, les auteurs expliquent que la plupart de nos comportements trouvent leurs motivations dans un gain évolutif : la nature a sélectionné, au cours des millénaires, ceux qui bénéficiaient à l’espèce, mais ce sont les modifications de l’environnement qui rendent aujourd’hui ces comportements contreproductifs – au point de venir parfois contrecarrer l’efficacité des politiques publiques. Une réflexion réussie sur l’humain en société, qui est en plus très distrayante.

André Didierjean est professeur de psychologie à l’université de Franche-Comté, à Besançon.

SEBASTIAN DIEGUEZ

Chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’université de Fribourg, en Suisse.

Le Mage du Kremlin La propagande par le chaos

Le roman du politologue Giuliano Da Empoli explore comment la propagande russe a semé le trouble dans les cerveaux du monde entier. Le moyen ? La « stratégie du fil de fer », dont les recherches en psychologie ont montré l’effet à la fois puissant et pernicieux.

Dénégations forcenées, accusations délirantes, menaces insensées… La stratégie du régime de Vladimir Poutine pour justifier l’agression de l’Ukraine en février 2022 a laissé les observateurs perplexes. C’est pourquoi on a rapidement conclu que la Russie avait d’ores et déjà perdu la « guerre de l’information ». Mais estce si sûr ? Et en quoi consiste exactement cette guerre de l’information ?

« La vérité est la première victime de la guerre » : que cette citation soit attribuée à Rudyard Kipling, Eschyle ou au stratège chinois Sun Tzu, les conflits humains se sont toujours accompagnés de tentatives de manipulation et d’opérations d’influence pour infléchir l’opinion populaire. Ainsi, des techniques de propagande ont été développées de longue date, comme nous l’enseigne le fameux traité de stratégie militaire de Sun Tzu, L’Art de la guerre , rédigé entre le vi e et le v e siècle avant notre ère. Dans ce texte, le mot d’ordre est de désorienter l’adversaire, ce qui implique d’abord de bien le connaître, et ensuite d’exploiter ses faiblesses

EN BREF

£ Le Mage du Kremlin est inspiré de l’histoire de Vladislav Sourkov, l’un des principaux inspirateurs des techniques de propagande russe modernes.

£ Ces techniques ne consistent plus à convaincre directement des bienfaits d’un régime, mais à semer le chaos partout chez l’adversaire, en envenimant systématiquement les débats sur les réseaux sociaux.

£ Les recherches confirment à quel point cette stratégie sème le doute sur toute forme de communication officielle.

par la ruse, le mensonge, la division et le découragement, en un mot, la subversion. Les choses ont-elles beaucoup changé depuis l’Antiquité chinoise ? On parle toujours aujourd’hui de « guerre psychologique » comme d’un facteur intégral à chaque conflit, et peut-être que ce facteur n’a jamais été aussi important qu’à notre époque, où la persuasion, l’influence et l’opinion comptent au moins autant que l’artillerie et la force en tant que telle. Mais d’un autre côté, l’histoire nous a beaucoup appris sur les dangers de la propagande, et ses excès paraissent évidents aux citoyens des démocraties libérales que nous sommes. Comment faire, dès lors, pour influencer sans contrainte, en exploitant même l’impression d’autonomie et d’esprit critique propre à des personnes libres et éduquées ? C’est tout le défi de la propagande moderne, dont nous commençons seulement à prendre la mesure, en particulier avec les méthodes employées par le gouvernement russe depuis le début des années 2000.

Cette « aventure » est racontée avec finesse dans le premier roman de l’écrivain italo-suisse

À retrouver dans ce numéro

DOIGT TRANSGENRE INTERDISMOI !

Les hommes qui changent de sexe auraient généralement un plus petit annulaire (comparé à l’index) que la moyenne. Le signe de faibles taux de testostérone in utero.

CERVEAU RÉFRIGÉRÉ

Pour réparer les dégâts subis par nos neurones, la protéine dite « de choc thermique » RBM3 a besoin que le cerveau refroidisse. La température interne baisse alors de 2 °C, ce qui fait que… l’on s’endort.

Plutôt que de proposer aux gens des vols low cost et des SUV tout en leur recommandant en même temps de ne pas polluer, certains psychologues environnementalistes préconisent désormais de limiter, voire d’interdire, certains produits ou pratiques jugées ineptes pour la préservation de la planète.

QUI HABITE DANS MA TÊTE ?

« Pendant que certaines personnalités intérieures prenaient le contrôle de mon corps, d’autres voyaient et entendaient tout, comme derrière une grande fenêtre. » Lina, atteinte de TDI

des gens auraient déjà eu l’intuition d’être observés dans leur dos, et auraient constaté, en se retournant, que c’était bien le cas.

KREMLIN

Selon l’écrivain italien Giuliano Da Empoli, la guerre psychologique orchestrée par Poutine et son entourage reposerait sur la stratégie dite « du fil de fer » : bombarder les cerveaux d’informations tellement contradictoires que leur raison finit par se briser et qu’ils ne peuvent plus savoir où se trouve la vérité.

NEURONES DE RICHES

Environ 20 % de nos neurones concentreraient plus de la moitié de l’activité de notre cerveau. Ils ont de nombreuses connexions, communiquent à vitesse accélérée, et consomment beaucoup d’énergie…

neurones artificiels seraient nécessaires pour égaler les performances d’un neurone de notre cerveau (qui en comporte 100 milliards).

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Cerveau & Psycho n°146 - Septembre 2022 by Pour la Science - Issuu