Hors-série #70 : “L’Odyssée, un voyage vers soi-même”
Un versvoyagesoi-même L’Odyssée
« Ulysse est le héros de la fin des héros »
PIERRE JUDET DE LA COMBE
« Il laisse derrière lui des cœurs brisés et des sociétés troublées »
DANIEL MENDELSOHN
« La nostalgie, désir de chez soi ou appel de l’ailleurs ? »
BARBARA CASSIN
« L’Odyssée est le premier western, et Pénélope tient le fort »
MARGARET ATWOOD
« Nous venons au monde en ayant déjà lu Homère »
ALBERTO MANGUEL
Et aussi Theodor W. Adorno, Hannah Arendt, Michel Foucault, Emmanuel Levinas, Vladimir Jankélévitch...
Margaret Atwood
Romancière et poète canadienne mondialement connue pour La Servante écarlate (1985), elle publie en 2005 le premier ouvrage de la collection « The Myths » (Knopf Canada), où des auteurs contemporains revisitent les mythes anciens : son Odyssée de Pénélope réinterprète l’épopée homérique du point de vue de la souveraine d’Ithaque, qui prend la parole depuis les Enfers. L’écrivaine revient sur cette réécriture, pp. 94-97.
Devy Benoit
Stagiaire chez Philosophie magazine, titulaire d’un master en philosophie contemporaine de l’université Jean-Moulin Lyon 3 et d’un master en Métiers du livre et de l’édition à l’Université Grenoble-Alpes (UGA), il présente l’opposition développée par Levinas entre une philosophie ulysséenne revenant toujours au Même, et une philosophie qui, inspirée par l’Exode biblique, s’ouvre à l’Autre, pp. 112-114.
Elles/Ils ont contribué à ce numéro…
Barbara Cassin
Philosophe, philologue, helléniste, spécialiste de la pensée grecque et de la rhétorique, l’Académicienne est l’autrice de nombreux essais. Dans le sillage de son dernier ouvrage, L’Odyssée au Louvre. Un roman graphique (Flammarion, 2024), elle propose une déambulation à travers les représentations artistiques de l’Odyssée, pp. 120-129.
Pierre Judet de La Combe Helléniste, directeur d’études à l’EHESS et de recherche au CNRS, il anime depuis 2022 le podcast Quand les dieux rôdaient sur la Terre. Il est notamment l’auteur d’Homère (Gallimard, 2017) et d’une traduction de l’Iliade. Alors qu’il s’apprête à publier le t. III d’Ulysse. Quand les Dieux rôdaient sur la Terre (Albin Michel), il revient sur l’organisation symbolique du cosmos homérique, pp. 18-23.
Alexandre Jadin
Journaliste chez Philonomist, titulaire d’un master en philosophie contemporaine de l’université Paris-1Panthéon-Sorbonne, diplômé de la chaire Hoover d’éthique économique et sociale de l’UCLouvain et du CFPJ, il accompagne Barbara Cassin dans sa visite du Louvre sur les traces d’Ulysse, pp. 120-129.
Alexandre Lacroix
Écrivain, journaliste et philosophe, directeur de la rédaction de Philosophie magazine, fondateur de l’école d’écriture Les Mots, il est l’auteur de Au cœur de la nature blessée (Allard, 2022) et Devenir écrivain (Allary, 2025).
Il décrypte l’une des réécritures les plus mystérieuses de l’épopée d’Homère : Ulysse, de James Joyce, pp. 62-63.
Alberto Manguel
Écrivain, traducteur et critique
littéraire argentino-canadien, il a occupé, en 2021 et 2022, la chaire « L’invention de l’Europe par les langues et les cultures » du Collège de France. Auteur de Tous les hommes sont menteurs (Actes sud, 2008) et de Europe : le mythe comme métaphore (Fayard, 2022), il explique le caractère fondateur de l’Odyssée, pp. 108-111.
Daniel Mendelsohn
Écrivain, critique littéraire, professeur de littérature classique, il contribue au New York Review of Books et a donné des conférences au Collège de France cette année. Auteur d’Une odyssée : un père, un fils, une épopée (Flammarion, 2017), il dépeint Ulysse en héros ambivalent, presque féminin, pp. 34-37.
Christophe Ono-dit-Biot
Journaliste, écrivain français, directeur adjoint de la rédaction du Point, il vient de faire paraître L’odyssée de l’Odyssée :
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère (Grasset, 2026). À ses yeux, la célèbre épopée est un manuel intemporel de survie, comme il l’explique pp. 115-117.
Heinz Wismann
Philosophe et philologue, spécialiste d’herméneutique, directeur d’études émérite à l’EHESS, il a publié, entre autres, Penser entre les langues (Albin Michel, 2012) et Lire entre les lignes : sur les traces de l’esprit européen (Albin Michel, 2024). L’Odyssée est, pour lui, structurée par la polarité de l’ici et de l’ailleurs, du connu et de l’inconnu, de la contraction et de l’expansion, pp. 52-56.
Jean François Mattéi
Philosophe décédé à 2014, spécialiste de philosophie grecque et de philosophie politique, il fut professeur à l’université Nice Sophia Antipolis, et membre de l’Institut universitaire de France. Il revient sur les notions de mensonge et de vérité dans l’Odyssée, pp. 74-75.
Hélène Monsacré
Helléniste, directrice du département des sciences humaines chez Albin Michel, elle est autrice des Larmes d’Achille (Albin Michel, 1984) et a coordonné le volume Tout Homère (Albin Michel et Les Belles Lettres, 2019). Elle a réalisé l’entretien avec Heinz Wismann, et propose des portraits des personnages féminins de l’Odyssée, pp. 88-93.
Élodie Pinel
Agrégée de lettres modernes et de philosophie, docteure en littérature française, on lui doit Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature (avec S. Delale et M.-P. Tachet, Amsterdam, 2023), Moi aussi je pense donc je suis (Stock, 2024) et Folles furieuses. Que faire de nos colères ? (Robert Laffont, 2026). Elle voit dans l’Odyssée un voyage vers soi-même, pp. 58-61.
CHRONOLOGIE
Les 24 chants de l’Odyssée pp. 8-9
INFOGRAPHIE
Les personnages de l’Odyssée pp. 10-11
Odyssée philosophique de l’Odyssée
Par Octave Larmagnac-Matheron pp. 12-17
EN TRETIEN
Un voyage cosmologique
Avec Pierre Judet de La Combe pp. 18-23
Les escales du retour d’Ulysse pp. 24-25
L’OUBLI ET LA MÉMOIRE
EXTRAITS
Les sirènes, les Phéaciens, les Lotophages pp. 28-33
EN TRETIEN
Un héros presque féminin Avec Daniel Mendelsohn pp. 34-37
ENQUÊTE
Survivre avec l’Odyssée Par Octave Larmagnac-Matheron pp. 38-41
CULTURE Ulysse 31, retour au XXXIe siècle Par Sven Ortoli pp. 42-43
LA MORT ET L’IMMORTALITÉ
EXTRAITS
Tirésias, la nekuia, Calypso pp. 46-51
EN TRETIEN Ulysse, l’aventurier à l’envers Avec Heinz Wismann pp. 52-56
L’art (difficile) de rentrer chez soi Par Élodie Pinel pp. 58-61
CULTURE
Une cuite à Dublin avec Homère
Par Alexandre Lacroix pp. 62-65
Les extraits de l’Odyssée cités dans le numéro sont donnés dans la traduction de Victor Bérard rééditée aux Belles Lettres ce 8 juillet, accompagnée d’un entretien avec Jacqueline de Romilly, d’une postface de Jean-Pierre Vernant et d’illustrations de François-Louis Schmied gravées sur bois par Théo Schmied, mises en couleurs par Jean Saudé.
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C’est paradoxal pour un helléniste tel que vous, mais vous aviez très peu visité la Grèce jusqu’à une croisière récente : qu’avez-vous ressenti en découvrant des paysages que vous aviez mentalement visités cent fois mais jamais physiquement ?
C’était extrêmement émouvant.
Nous avons doublé le cap Malée, célèbre pour ses tempêtes, là où Ulysse et Ménélas ont été déroutés en revenant de Troie. Puis cap au nordouest et les îles Ioniennes dont parle Homère. Après Céphalonie, Ithaque est apparue dans la brume. Je ne l’avais jamais vue. J’étais très ému, même si j’arrivais du sud alors qu’Ulysse l’a abordée par le nord, semble-t-il (mais il dormait). Le bateau n’y a pas fait escale, tant pis ! Pour moi, profane en archéologie, ce ne sont pas tant les ruines qui constituent le plus intéressant, mais les paysages qui les abritent et qui n’ont pas tellement changé, comme Brauron, où se déroulait le culte d’Artémis, ou Dodone et son chêne qui, on ne sait pas comment, délivrait des oracles de Zeus. C’est dans un lieu très reculé et, pour y parvenir,
il faut traverser des forêts et des montagnes à perte de vue. Ce sont des lieux d’expérience qui nécessitent de cheminer mentalement et physiquement. Aucune photo ne rend compte de ce que c’est. Aucun texte non plus, même si les textes sont aussi des aventures. Regardez même Athènes : elle n’est plus la même aujourd’hui, bien sûr, mais on comprend encore très bien l’organisation du site quand on le parcourt. Les Athéniens ont vraiment construit un paysage d’autochtonie. Depuis l’agora, on voit un demi-cercle de collines, l’acropole, l’Aréopage et la Pnyx, où se tenaient les assemblées. L’acropole – l’essence de la vraie Athènes selon Platon – est un cube géométrique, une mise en scène de la domestication de la nature, alors que l’Aréopage, la colline d’Arès, reste sauvage. La mer est de l’autre côté – du côté du théâtre, de Dionysos, de l’aventure, du bizarre, de l’altérité. On est face à du symbolique réalisé : la terre se représente elle-même, et décide de partir à la conquête de la mer. Voilà l’idée placée au cœur de la structure même de la cité. Poséidon, c’est la mer ; Athéna, avec l’olivier, c’est la terre. Deux dieux très importants dans l’Odyssée !
Entretien avec Pierre Judet de La Combe*
Pourrait-on tracer la trajectoire d’Ulysse sur une carte actuelle ? Oui mais non, répond Pierre Judet de La Combe. Car si les lieux décrits semblent vrais, ils sont reconfigurés pour en augmenter la force symbolique. Et c’est tout l’art d’Homère qui, aussi rusé que son héros, émaille son œuvre de détails chargés de transformer l’épopée en boussole pour naviguer dans le monde réel.
Propos recueillis par Octave
Larmagnac-Matheron et Sven Ortoli
Helléniste, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il anime sur France Inter l’émission Quand les dieux rôdaient sur la Terre. Il a publié, entre autres, Les tragédies grecques sont-elles tragiques ?
Théâtre et théorie (Bayard, 2010) et une traduction de l’Iliade (2019) À paraître : Ulysse, chez Albin Michel. —
Passé le cap Malée, Ulysse quitte le monde des humains et accède à des univers inconnus où il risque d’être oublié des autres et de s’oublier lui-même.
Péril de l’amnésie qui le menace d’être exclu de la mémoire des hommes : la mémoire, dit Homère avec Ulysse, voilà ce qui fonde l’homme.
et
L’OUBLI ET LA MÉMOIRE
L’oubli et la mémoire
UN HÉROS PRESQUE FÉMININ
Les épreuves traversées par Ulysse lui font explorer différentes facettes de lui-même, jusqu’à perdre son identité pour mieux la retrouver. Homère forge ainsi un nouveau modèle d’héroïsme.
Propos recueillis par Octave Larmagnac-Matheron et Sven Ortoli
Entretien avec Daniel Mendelsohn*
Vous distinguez un Ulysse conquérant et un Ulysse « humilié ». Pouvez-vous expliquer ?
Ulysse a plusieurs visages, c’est bien connu. Dès le départ, avant même qu’il ne soit nommé, le héros est qualifié de polytropos : nous sommes invités à la comprendre comme un homme aux multiples facettes, qui navigue sans arrêt entre différentes identités. Tout l’enjeu de l’Odyssée, c’est d’expérimenter ces différentes identités pour en développer finalement une qui correspond à un nouveau modèle d’héroïsme. Il y a, surtout au début de l’Odyssée, un Ulysse conquérant : un héros masculin, actif, guerrier – iliadique. Au début du voyage, il saccage et pille Ismara, la cité des Cicones, avant que l’arrivée d’une armée ne le pousse à s’enfuir. Mais dans le monde post-guerre de Troie où navigue Ulysse, ce comportement belliqueux ne fonctionne plus
Écrivain et critique littéraire américain, il est aussi professeur de littérature classique. Sa thèse sur le théâtre d’Euripide a été publiée en 2002. Il a également sorti Une odyssée : un père, un fils, une épopée (Flammarion, 2017) —
vraiment. Il conduit à des échecs. Les vieilles recettes ne marchent plus. À côté du héros aux réflexes iliadiques, il y a un Ulysse naufragé, errant sur un radeau de fortune : un clandestin démuni, abandonné, dévié de sa route, jeté nu sur les plages, un personnage beaucoup plus passif, ballotté par les vagues et le destin, soumis à des forces qui le dépassent complètement, qui se débrouille comme il peut. Cet Ulysse-là subit des dégradations, endure les humiliations, doit s’abaisser pour échapper aux dangers. Il doit subir l’expérience d’être tout à fait sans pouvoir pour devenir l’homme qu’il doit être et rétablir son identité à la fin – c’est d’ailleurs sous les traits d’un mendiant miséreux qu’il rentrera chez lui. En abandonnant sa posture de conquistador, le héros peut découvrir une autre manière d’être, plus rusée, plus subtile, plus modeste aussi,
SURVIVRE… …AVEC
Vétérans, migrants, otages : pour ceux qui affrontent les incertitudes de l’exil et les souffrances du retour impossible, l’ Odyssée constitue, parfois, un langage commun qui permet d’exprimer les traumatismes, un pharmakon qui aide à tenir. Enquête.
Par Octave Larmagnac-Matheron
«
Privez-moi de tout mais pas de l’Odyssée ! » C’est en partie grâce au texte d’Homère que Cécile Kohler, ex-otage en Iran, a tenu le coup pendant sa détention de 1 277 jours dans la prison d’Evin, à Téhéran, entre 2022 et 2025. « Je récitais l’Odyssée dans ma tête », racontait-elle dans ses premières interventions après sa libération. Loin de chez elle, esseulée, l’agrégée de lettres modernes est devenue une aède silencieuse, répétant dans l’espace intérieur les aventures d’Ulysse comme, autrefois, devant les assemblées curiales, les poètes antiques – pour affermir la mémoire. Dans un océan d’incertitude, l’épopée fondatrice devient un point fixe auquel se raccrocher, un îlot familier mais précaire rattachant l’âme captive au monde, au foyer. Le thème de l’Odyssée est, sans aucun doute, particulièrement à propos : Ulysse, c’est le désir de rentrer, et le péril de l’oubli. « Je suis allée jusqu’au chant V, jusqu’à ce que finalement, ils décident de me retirer ce livre. […] Tout ce qui pouvait vous apporter un peu de réconfort à un moment donné, vous en étiez privé à un autre moment pour vous mettre dans une situation d’insécurité psychologique permanente. »
Le guérisseur blessé
Comme pour Cécile Kohler, l’ Odyssée est le compagnon de route précieux de nombreuses personnes traversant des situations douloureuses, parfois traumatiques. Outre-Atlantique, certains psychologues en ont fait un support thérapeutique pour accompagner les vétérans de guerre. Ce n’est pas un hasard – même si la référence homérique est essentiellement symbolique – si le Wounded Warrior Project a lancé un « Project Odyssey ». « Homère avait compris que le retour de la guerre
pouvait être aussi difficile que la guerre elle-même », souligne
Todd DePastino, directeur exécutif du Veterans Breakfast Club, qui évoque une « lutte pour rentrer chez soi » : « Homère consacre son épopée à cette expérience déroutante, presque hallucinatoire, qu’est la quête du chemin du retour depuis le champ de bataille. » Comme Ulysse, ballotté par les tragédies de l’errance, qui ne reconnaît pas Ithaque – dissimulée par Athéna – lorsqu’il en atteint le rivage, les vétérans, souvent, sont désorientés après leur retour : « Ulysse ne parvient jamais vraiment à retrouver son chemin. Il n’y a pas de retour possible. Son foyer, Ithaque, a changé, tout comme lui. Les anciens combattants décrivent souvent une expérience similaire. Ils reviennent dans des lieux familiers pour découvrir que ce qui leur semblait autrefois naturel leur paraît désormais étrange. Les anciens combattants se sentent souvent déconnectés de la société qu’ils ont servie. » Dans Odysseus in America (2002), Jonathan Shay, qui a travaillé avec de nombreux vétérans, fait le même constat. Si Ulysse atteint physiquement son île natale, une part de lui est restée à Troie ou dans les remous de la Méditerranée. Le vétéran est ici, mais en même temps ailleurs. Confronté à la violence, à la proximité de la mort, il peine à retrouver une place dans le monde qu’il a quitté : « Ulysse se présente comme un homme qui ne fait confiance à personne, un homme dont la capacité à faire confiance aux autres a été anéantie. C’est là le problème central auquel sont confrontés les vétérans du Vietnam les plus gravement traumatisés. » Comme note encore Shay, Ulysse « retrouve sa femme, son fils et son père, mais la plupart du temps, il se montre glacial, voire cruel. Et puis il s’enfuit à nouveau », conformément à la prophétie de Tirésias. Le voyage vers ce pays mystérieux où les hommes ignorent ce qu’est une rame est
Avant de refuser l’immortalité offerte par Calypso, Ulysse rencontre l’ombre d’Achille, appelé des Enfers. Le héros des Achéens lui dit qu’il préférerait
être un humble porcher dans le monde des vivants qu’immortel chez les morts : « Il n’y a pas d’autres valeurs que celles de la vie, pas d’autre réalité que les vivants », dit en somme Achille par la voix de Jean-Pierre Vernant.
LA MORT ET L’IMMORTALITÉ
La mort et l’immortalité
Si le roi d’Ithaque s’est frotté à l’« ailleurs », c’est pour mieux revenir chez lui enrichi des expériences intenses vécues pendant son périple de retour. Cette tension entre deux forces opposées – l’ancrage chaleureux et l’inconnu fascinant – fait toute la force de l’épopée d’Homère.
Propos recueillis par Hélène Monsacré
Entretien avec Heinz Wismann *
ULYSSE, L’AVENTURIER À L’ENVERS
« Quand tu partiras pour Ithaque / Souhaite que la route soit longue », écrit le poète Constantin Cavafy. Comment interprétez-vous cette expérience paradoxale, qui lie les promesses du départ au choix du retour ?
Pour la pensée archaïque, l’ordre cosmique repose sur l’équilibre de deux forces primordiales : centrifuge l’une, centripète l’autre. Aucune des deux ne saurait l’emporter, sous peine de repousser la périphérie de l’univers au-delà de toute limite ou, au contraire, de ramener toute étendue à un point central sans extension. Les actions humaines s’inscrivent dans cette dynamique antagoniste, en privilégiant tantôt l’appel de l’Ailleurs, tantôt le rappel de l’Ici. Prise isolément, chacune de ces deux options s’annule ellemême. C’est leur combinaison qui trace les grandes lignes d’un destin individuel. Là où le chef de guerre Achille ressasse les griefs d’une identité bafouée, en attendant la mort au combat de son alter ego Patrocle pour réorienter la puissance de sa colère, le politique Ulysse prend la mesure des vicissitudes de l’altérité, y compris de ses propres altérations, grâce au maintien ferme d’un cap identique, le retour à Ithaque. Sur un plan purement formel s’impose ainsi l’idée d’une inflexion réciproque du Même et de l’Autre.
Une question s’impose : peut-on entendre, lire, comprendre l’Odyssée sans connaître l’autre poème homérique, l’Iliade ?
Heinz Wismann — Si l’on applique aux deux poèmes le cadrage spéculatif dérivé de l’opposition du Même et de l’Autre, leur contenu narratif se déploie entre les orientations spatiales, à la fois empiriques et symboliques, de l’Ici et de l’Ailleurs. Ou bien on se retire sous sa tente et on boude, en attendant d’être rendu à l’action
Philosophe franco-allemand, helléniste, directeur d’études à l’EHESS, il est l’auteur, entre autres, de Penser entre les langues (Albin Michel, 2012 ; 2023) et L’Avenir des langues. Repenser les humanités (avec Pierre Judet de La Combe, Le Cerf, 2004). En 2024, il fait paraître Lire entre les lignes. Sur les traces de l’esprit européen (Albin Michel). —
par un dédoublement libérateur, comme Achille : c’est l’Iliade. Ou bien on engage la lutte avec l’adversité sous toutes ses formes, en attendant de rentrer chez soi grâce à une obstination sans faille, comme Ulysse : c’est l’Odyssée. Achille est celui qu’il est, « le meilleur des Achéens », il a été bafoué socialement dans ce qu’il est : il n’a pas digéré qu’Agamemnon lui fasse l’affront de s’emparer de sa captive, Briséis, sa part d’honneur. Mais de là à abandonner ses propres compagnons, les Grecs, et jour après jour se renfrogner sous sa tente... Or, pour le faire sortir de cette existence autocentrée, de cette relation monomaniaque au même, pour de nouveau aller vers ce que j’appelle l’altérité ou l’autre ou l’ailleurs, la seule possibilité, c’est de le dédoubler. C’est très clair dans le passage où Patrocle revêt l’armure de son compagnon : il devient Achille aux yeux d’Achille, il est le plénipotentiaire d’Achille, et Achille peut donc ouvrir une minuscule fenêtre sur l’ailleurs qui n’est rien d’autre que lui-même.
L’Iliade, c’est l’histoire de l’effet produit par une espèce de supériorité absolue de l’attraction, qui a pour conséquence de supprimer la possibilité de faire l’expérience de l’altérité. Achille reste éternellement un adolescent un peu tourmenté. Et lorsque sa mère Thétis, refusant qu’il parte rejoindre l’armée des Grecs,
La mort et l’immortalité
L’ART (DIFFICILE) DE RENTRER CHEZ SOI
Par Élodie Pinel*
C’est l’histoire d’un homme
qui veut rentrer chez lui mais qui ne sait pas très bien où c’est. Un conte qui raconte comment naviguer entre partir
et revenir.
Agrégée de lettres et de philosophie, chercheuse, chargée de cours à l’université Sorbonne Paris Nord et viceprésidente de #MeTooMedia, elle est l’autrice de Moi aussi je pense donc je suis (Stock, 2024).
Co-animatrice du podcast « Qui a peur du féminisme ? », elle cosigne en 2023, avec Sarah Delale et Marie-Pierre Tachet, Pour en finir avec la passion. L’abus en littérature (Éditions Amsterdam) Elle a aussi sorti cette année Folles furieuses : que faire de nos colères ? (Robert Laffont) —
L’épopée d’Ulysse nous fascine parce qu’elle dit autre chose que ce qu’elle raconte. L’ Odyssée n’a jamais été un simple récit d’aventures maritimes. Dès l’Antiquité, elle sert de support à des interprétations morales, philosophiques et initiatiques : le voyage du héros est l’image d’une âme exposée aux séductions du monde, aux dangers de l’oubli et aux épreuves de la connaissance. Chacun de ses épisodes peut être compris comme une étape d’apprentissage, depuis la tentation des Lotophages jusqu’à l’écoute périlleuse des sirènes. Ulysse, loin de seulement errer, apprend à se gouverner lui-même : son retour à Ithaque est un accomplissement intérieur.
force et la ruse
Ulysse – Odysseus en grec ancien –est un fâcheux, un roublard, un homme qui est « odieux aux dieux » parce qu’il est « polytropos », dit Homère : capable de mille tours pour se sortir des situations les plus périlleuses et les plus inextricables. L’homme du cheval de Troie est un débrouillard qui, contre vents et marées, trouve le moyen de dépasser les limites par l’esprit autant que par les biceps.
LA FORCE ET LA RUSE
L’épouse et la sorcière L’ODYSSÉE Un
Pénélope en tête, les femmes de l’Odyssée ne sont pas des potiches. Comme le souligne l’helléniste Nicole Loraux, chez Pénélope, le tissage littéral et le tissage métaphorique sont indissociables : « Tissant sa toile, c’est une ruse qu’en réalité elle produit », au point de produire « un échange inextricable entre l’être et l’apparence ».
L’ÉPOUSE ET LA SORCIÈRE
L’épouse et
DEA EX MACHINA
Par Hélène Monsacré*
Avant de retrouver Pénélope, Ulysse croise le chemin de Calypso, Circé et Nausicaa, trois femmes puissantes qui vont le guider.
Calypso, la nymphe
Folle amoureuse, la nymphe offre l’éternité à Ulysse en échange de sa captivité. Mais le héros envoûté retrouve lucidité : il préférera la mort, et donc la vie ; la gloire plutôt que l’oubli.
Ulysse a disparu. Il est caché, retenu contre son gré dans une grotte sur une île du bout du monde, celle de la magnifique nymphe Calypso qui l’a recueilli après le naufrage essuyé en quittant l’île des bœufs du Soleil. Seul Ulysse a survécu, projeté sur l’île d’Ogygie, le « nombril des mers », d’où aucune terre n’apparaît à l’horizon. Ce n’est qu’après avoir évoqué le nom de cette nymphe (I, 14) que le nom d’Ulysse apparaît pour la première fois dans le poème (I, 21), et ce n’est pas sans lien. En effet, Ulysse est oublié, prisonnier d’une déesse, Calypso, qui, pendant sept ans, a cherché en vain à effacer en lui le souvenir d’Ithaque. Cette Calypso est fille d’Atlas, le titan « malfaisant » qui porte le poids du ciel, campé à l’extrême ouest, au pays des Hespérides. Par son ascendance, Calypso, divinement séduisante, est d’emblée dangereuse, à l’image de son île : hors du temps, inaccessible, sans bateau qui y accoste, sans bateau pour en repartir. La nymphe y vit dans une éternité de solitude ; elle chante à belle voix et tisse à son métier. Calypso (de kaluptein, « cacher ») et son île sont dissimulées aux regards, loin des dieux et des hommes, et cachent aussi Ulysse dans une grotte invisible. Sur cette île ensorcelante, rien n’est cultivé. Pourtant les fruits abondent, les jardins sont magnifiques, mais aucun mortel n’en foule le sol. Métamorphosé en homme immobile, privé de toute action, Ulysse est presque devenu un autre, dans la solitude d’un tête-à-tête amoureux qu’il subit,
retenu par les paroles amoureuses qui l’enveloppent et l’obligent. Calypso a épuisé le désir d’Ulysse, aucune relation durable entre un mortel et une déesse n’est possible. L’amour avec les nymphes est dangereux quand l’homme est réduit à n’être qu’un partenaire sexuel passif, forcé, une proie. La nymphe ne lui plaît plus, mais il est condamné, chaque soir, à partager sa couche.
Pour que l’Odyssée soit contée, il faut l’intervention des dieux. Hermès, le messager, annonce à Calypso la décision de Zeus : Ulysse doit rentrer. Après avoir protesté, Calypso se résigne et donne enfin son congé à Ulysse : ce sera l’occasion de la première apparition du héros, en pleurs, à l’écart sur la grève, Ulysse le polutlas (« celui qui a beaucoup souffert »). Ses larmes épuisent son « vouloir vivre », son aiôn, ce fluide vital qui s’échappe de ses yeux, et il dépérit lentement. Ogygie est un ailleurs auquel il ne peut appartenir. Sa vie y est en suspens, et ce sont ses sanglots qui sont la marque de son humanité, car il se souvient – d’Ithaque, de Pénélope, de sa vie de mortel. Dans sa cachette d’Ogygie, l’île de l’oubli, Ulysse a dû résister à la séduction de Calypso, qui l’ensorcelle afin qu’il oublie Ithaque, et à sa conséquence, l’effacement de son passé. Et quelle plus forte affirmation d’attachement à la vie que d’accepter la mort ? C’est ce que fait Ulysse quand il refuse de rester éternellement auprès de la nymphe. Accepter l’immortalité que lui propose Calypso, c’est consentir à vivre comme elle, coupé du monde, dans une immortalité sans gloire. Amant immortel d’une nymphe, il serait dépossédé de sa célébrité posthume et, même éternellement vivant, sombrerait dans l’oubli.
Arrive alors le temps de mettre un terme aux sanglots, car l’action reprend pour Ulysse : il lui faut une embarcation. Calypso l’aide en lui donnant du bois, des outils, de la toile pour ses voiles, des provisions de route. Elle lui indique aussi quels astres observer pour garder son cap. Ulysse reprend la mer mais, avant de regagner Ithaque, il connaîtra encore un naufrage – façon poétique de couper le filet dans lequel il était prisonnier de Calypso, « la nymphe aux belles boucles ».
Historienne de la Grèce antique, elle dirige le département des sciences humaines des éditions Albin Michel ainsi que la collection « Classiques en poche » aux Belles Lettres. Autrice notamment des Larmes d’Achille (Le Félin, 2010), elle a dirigé la publication de Tout Homère (Albin Michel / Les Belles Lettres, 2019) —
En grec, le retour se dit nostos, et la douleur algos. D’où la nostalgie, ce « mot qui sonne si parfaitement grec », note Barbara Cassin... alors qu’il est inventé par un médecin suisse en 1688. Ulysse est-il un nostalgique, un douloureux du retour ?
À moins que ce ne soit le retour qui lui soit douloureux : s’il y avait un vingt-cinquième chant dans l’Odyssée, dit Jankélévitch, ce serait celui de la déception.
LE DÉPART ET LE RETOUR
Le départ et le retour
Patrick Imbert/Collège de France
« NOUS SOMMES TOUS ASSIÉGÉS »
L’Iliade et l’Odyssée font partie de ces livres qu’on a lus avant de les avoir ouverts. Le cheval de Troie comme le chant des sirènes habitent nos lieux communs. Mais au-delà de la métaphore, fait remarquer Alberto Manguel, chacun de nous est un Troyen assiégé.
Propos recueillis par Sven Ortoli
Entretien avec Alberto Manguel*
Qu’est-ce qui caractérise la lecture d’Homère ?
Nous venons au monde en quelque sorte en ayant déjà lu Homère.
L’ Iliade et l’Odyssée font partie de ces œuvres de la culture occidentale auxquelles nous faisons référence même sans les avoir lues. Concrètement, une bonne partie de l’histoire de la lecture de ces œuvres ne passe pas par leur lecture... Avant même de découvrir les humeurs d’Achille et les ruses d’Ulysse, nous savons déjà que ces récits nous content l’expérience de tous les combats humains et de tous les déplacements humains. Nos plus anciennes métaphores ne disent rien d’autre lorsqu’elles affirment que toute vie est un combat ou que toute vie est un voyage. Que l’Iliade et l’Odyssée aient
Écrivain argentin passionné par l’histoire de la lecture, des lecteurs et des livres, il a notamment publié L’Iliade et l’Odyssée (Bayard, 2008) ou encore La Cité des mots (Actes sud, 2018).
été inspirées par ces notions ou que ce fût le contraire importe finalement assez peu car un livre et son lecteur sont l’un et l’autre des miroirs qui se reflètent sans fin.
Comment s’articule la lecture des deux poèmes ?
Alberto Manguel — Nous sommes obligés de les concevoir ensemble puisque nous les avons mis sous la tutelle d’Homère, personnage que nous avons inventé par la suite. Quels sont les effets de cette conception : lorsque nous lisons Don Quichotte, nous pouvons argumenter qu’il s’agit d’un roman d’aventures ou d’un roman intellectuel ou psychologique mais, si nous le mettions en regard d’une épopée islandaise, nous le lirions comme une épopée psychologique face à quelque chose qui relève de la pure action. En revanche, face à L’Idiot, de Dostoïevski, il nous apparaîtrait plutôt comme un roman d’aventures ou une sorte d’épopée.
« Ulysse est le héros de la philosophie »
Philologue, philosophe, académicienne, elle est directrice de recherches au CNRS. Spécialiste de philosophie antique, elle est notamment l’autrice de Voir Hélène en toute femme, d’Homère à Lacan (Les Empêcheurs de penser en rond, 2002). En 2024, elle a publié
L’Odyssée au Louvre. Un roman graphique chez Flammarion
Et si l’Odyssée était une des sources de la philosophie grecque ? C’est l’hypothèse explorée par Barbara Cassin, avec qui nous avons contemplé au Louvre six œuvres racontant l’épopée d’un texte introuvable et d’un mythe inépuisable. Des vases grecs aux toiles de Delacroix, l’autrice taille le profil philosophique de l’homme grec, cherchant son identité comme son nom.
Propos recueillis par Alexandre Jadin
Entretien avec Barbara Cassin*
Cela commence par trois coups de marteau sur une idole. « Homère n’existe pas » : et de un. « Il n’y a pas de texte original de l’Odyssée » : et de deux. « Enfin, personne, jamais, n’a parlé la langue d’Homère. » Le coup final. Pour comprendre ces thèses fracassantes, nous avons rencontré Barbara Cassin au Louvre. Au Louvre ? En 2023, la plus philosophe des philologues et la plus philologue des philosophes y avait donné une série de conférences articulant le texte de l’ Odyssée avec les œuvres du musée parisien. Avec, en toile de fond, une thèse éminemment esthétique : si Homère est introuvable, c’est qu’il est partout dans la culture. L’œuvre homérique vibrionne dans la littérature, infuse dans la peinture, inspire les sculpteurs depuis la Grèce antique jusqu’à aujourd’hui.
Un jour de canicule de mai (ce n’est plus contradictoire), Barbara Cassin s’est donc engouffrée avec nous dans le musée à la pyramide. En ce jour de fermeture au public, les allées vides du Louvre ne sont troublées que par le martè-