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“On change d’ère ?” Philosophie magazine fête ses 20 ans et son 200e numéro !

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On changed’ère? philosophie

NUMÉRO 200

Où est passé le plaisir ?

Sommes-nous en avant-guerre ?

Un autre monde est-il encore possible ?

L’IA sera-t-elle notre animal de compagnie ?

Pourquoi on ne regarde plus de la même manière les paysages ?

Est-ce que les machines font l’histoire ?

Peut-on vivre sans croire ?

L’océan est-il notre avenir ?

Comment le fascisme a-t-il pu redevenir « sexy » ?

Peut-on encore fermer les yeux sur ses origines ?

Comment la politique est-elle devenue existentielle ?

PHILOSOPHIE MAGAZINE A 20 ANS

2006-2026 : une histoire des 20 dernières années

quiL’équipe fait vivre votre magazine

Alexandre Lacroix Directeur de la rédaction
Fabrice Gerschel Directeur de la publication
Cédric RédacteurEnjalbert en chef
MichelRédacteurEltchaninoff en chef
MartinLegros Rédacteur en chef
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Lucas Laugiel Éditeur Stratégies & Développement
Octave Larmagnac-Matheron Journaliste
Victorine de Oliveira Cheffe de rubrique
Evan Tlemsani Assistant administratif
Stéphane Ternon Chef de service photo
Camille Pillias Rédactrice photo
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Sven Ortoli Rédacteur en chef des hors-séries

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William Londiche Conception graphique

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10, rue Ballu, 75009 Paris

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Directeur de la rédaction : Alexandre Lacroix

Rédacteurs en chef : Martin Legros, Michel Eltchaninoff, Cédric Enjalbert, Sven Ortoli (hors-séries)

Rédaction du mensuel : Victorine de Oliveira (cheffe de rubrique), Clara Degiovanni, Octave Larmagnac-Matheron

Chroniqueurs : Chiara Pastorini (enfants), Charles Pépin, Anouk Ricard (bande dessinée)

Ont participé à ce numéro : Charles Berberian, Manuel Braun, Paul Coulbois, Serge Picard, Xavier Schwebel, Anaïs Vaugelade

Secrétaire général de rédaction : Noël Foiry

Secrétaire de rédaction : Marie-Gabrielle Houriez

Création graphique : William Londiche

Graphiste : Alexandrine Leclère

Chef de service photo : Stéphane Ternon

Rédactrice photo : Camille Pillias

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Secrétaires de rédaction philomag.com : Noël Foiry, Hillel Schlegel

Webmaster : Cyril Druesne

Fondateurs : Fabrice Gerschel, Alexandre Lacroix, Martin Legros, Michel Eltchaninoff, Sven Ortoli

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Directeur de la publication : Fabrice Gerschel Éditeur – stratégie & développement  : Lucas Laugel

Directeur de l’innovation numérique : Charles Falanga

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Responsable administration/finance : Sophie Gamot-Darmon

Assistant : Evan Tlemsani

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Conseil abonnement : Azeka, Laurence Doyen

Commission paritaire : 0628 D 88041

ISSN : 1951-1787

Dépôt légal : à parution

Imprimé en France/Printed in France / Philosophie magazine est édité par Philo Éditions, SAS au capital de 425 200 euros, RCS Paris B 483 580 015

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Président, actionnaire majoritaire : Fabrice Gerschel

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MENSUEL N° 200 - JUIN 2026. Couverture : illustration © Charles Lopez @vagabondiary

Julie Éditrice-PhilosophieDavidouxmagazine Éditeur
ClaraJournalisteDegiovanni
Ariane Nicolas Cheffe de service nouveaux médias
CyrilWebmasterDruesne

À NOTRE BIRTHDAY PART Y, CE MOIS-CI

Ta conversation est tellement plus ennuyeuse que celle de ChatGPT p. 90 Je vous propose un océan de champagne p. 66

Adversaire costaud du « passing » blanc p. 78

Tu es un merveilleux paysage urbain p. 102

Trinquons aux meilleurs bouquins des temps modernes ! p. 118

Qu’est-ce que tu penses de ma tenue pour la photo corporate ? p. 4

Croyez-moi, les Russkoffs sont à nos portes p. 60

Gestion optimale des affects politiques du présent p. 84

Socrate a trouvé l’engin pour quitter la caverne p. 72

Philosophe qui vient d’arriver au bout de la voie de l’hédonisme p. 108

Avoir 20 ans, c’est l’horreur ! p. 10

Ce surhomme n’est pas plus fasciste que sexy p. 98

Résultat d’une conversation sur les bancs de Sciences-po p. 94

J’aperçois un monde possible p. 112

P. 10

LÀ EST LA QUESTION

Charles Pépin vous répond

2006-2026

P. 16

UNE HISTOIRE PHILOSOPHIQUE DE NOTRE TEMPS

Depuis son premier numéro, il y a vingt ans déjà, le projet de ce magazine est d’éclairer le monde et nos vies par la philosophie. Or ces vingt dernières années ont été marquées par des événements qui nous ont affectés au niveau global et intime. Pour mieux comprendre les grands bouleversements de notre histoire récente, nous proposons une sélection non exhaustive des pensées originales et stimulantes que les événements ont inspirées aux philosophes dans nos pages.

Sommaire

N° 200

Juin 2026

DOSSIER

On d’èrechange ?

P. 58 NOS GRANDES QUESTIONS

Pour ce 200e numéro, nous avons voulu changer nos habitudes et avons invité chaque membre de la rédaction de Philosophie magazine à traiter la question qui le préoccupe et le hante en ce moment.

P. 60 SOMMES-NOUS EN AVANT-GUERRE ?

Par Michel Eltchaninoff, avec un texte inédit de Slavoj Žižek

P. 66 L’OCÉAN EST-IL NOTRE AVENIR ?

Par Octave LarmagnacMatheron, avec Roberto Casati

P. 72 LES MACHINES FONT-ELLES L’HISTOIRE ?

Par Sven Ortoli, avec François Jarrige

P. 78 PEUT-ON FERMER LES YEUX SUR SES ORIGINES ?

Par Victorine de Oliveira, avec des textes commentés par Norman Ajari et un entretien avec la chanteuse Gildaa

Philosophie magazine n° 201 paraîtra le 9 juillet 2026

P. 84 COMMENT LA POLITIQUE EST-ELLE DEVENUE EXISTENTIELLE ?

Par Martin Legros, avec Eva Illouz et Michaël Fœssel

P. 90 L’IA SERA-T-ELLE NOTRE ANIMAL DE COMPAGNIE ?

Par Apolline Guillot

P. 94 PEUT-ON VIVRE SANS CROIRE?

Par Ariane Nicolas, avec Nathalie Heinich

P. 98 COMMENT LE FASCISME A-T-IL PU REDEVENIR « SEXY »?

Par Anne-Sophie Moreau

P. 102 POURQUOI NOUS NE REGARDONS PLUS DE LA MÊME MANIÈRE LES PAYSAGES DE LA TERRE ?

Par Alexandre Lacroix, avec Baptiste Morizot et Laurent Neyret

P. 108 OÙ EST PASSÉ LE PLAISIR ?

Par Clara Degiovanni, avec Myriam Bahaffou

P. 112 UN AUTRE MONDE EST-IL ENCORE POSSIBLE ?

Par Cédric Enjalbert, avec Hervé Le Tellier et les élèves de Claire Marin

Tous les exemplaires de ce

à la

au

encarts d'abonnement à Philosophie magazine jetés en statique (2 p., 135 g/m2).

Les 20 livres de nos 20 ans

Voici 20 livres philosophiques parus lors des 20 dernières années qui nous ont marqués depuis la création du magazine. Un inventaire forcément subjectif mais qui inscrit la vie des idées dans l’écoulement du temps.

Avec, notamment… P. 118

2006 Après la finitude / Quentin Meillassoux

P. 119

2009 Les Transformations silencieuses / François Jullien

P. 120

2010 La Fin du courage / Cynthia Fleury

P. 121

2014 La Société de la fatigue / Byung-Chul Han

P. 122

2015 Face à Gaïa / Bruno Latour

P. 123

2019 Rupture(s) / Claire Marin

P. 124

2021 La Conversation des sexes / Manon Garcia

P. 125

2025 L’Opportunité de vivre / André Comte-Sponville

P. 126 AGENDA

P. 128 COMME DES GRANDS Philosopher avec les enfants

P. 130 BANDE DESSINÉE par Anouk Ricard

numéro destiné
vente
numéro comprennent deux

À l’occasion de ses 20 ans, Philosophie magazine organise

live

Le festival de philosophie à Paris

Nous vivons une époque bouleversante !

Plus que jamais, il est nécessaire d’éclairer le monde et de créer des espaces où la pensée se partage bien au-delà des cercles académiques. C’est la mission que Philosophie magazine porte depuis deux cents numéros et que nous voulons célébrer avec Philolive !, le premier festival de philosophie à Paris.

Pour une journée et une nuit d’exception, le festival réunira philosophes, écrivains, humoristes, artistes et penseurs autour d’entretiens, débats, ateliers et autres expériences inédites. Un moment unique pour mettre en lumière la force des idées, leur vitalité et leur rôle dans notre avenir commun.

Partenaire officiel de Philolive ! 2026

Tarif préférentiel pour les abonnés à Philosophie magazine

Flashez le QR code

Ou bien rendez-vous sur philomag.com/philolive2026

Avec Cynthia Fleury, Étienne Klein, Charles Pépin, Laurence Devillairs, André Comte-Sponville, Frédéric Worms, Eva Illouz et bien d’autres encore.*

*Sous réserve.

Le programme définitif sera en ligne début septembre.

La Bellevilloise 10h - 22h samedi

« La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix »

GASTON BACHELARD Poétique de l’espace

HONGKONG CHINE

Le 2 mai 2026

Des campeurs profitent des beautés de la plage de Ham Tin, dans un parc naturel de la péninsule de Sai Kung.

© Vernon Yuen/ Zuma/Réa

UNE HISTOIRE

PHILOSOPHIQUE DES VINGT DERNIÈRES ANNÉES 2006 2026

Les textes originaux présentés ici sont disponibles pour nos abonnés numériques, avec toutes nos archives sur Philomag.com. Vous trouverez des liens vers l’ensemble de ces textes sur notre page philomag.com/ dossier20ans ou via le QR-code ci-contre :

Depuis son premier numéro en 2006, le projet de ce magazine est d’éclairer le monde et nos vies par la philosophie. Or ces vingt dernières années ont été marquées par des événements qui nous ont affectés au niveau global et intime.

C’est en 2007 qu’est sorti le premier iPhone, et nous en sommes à nous interroger sur l’impact de l’intelligence artificielle. Les relations entre hommes et femmes ont été transformées par le mouvement #MeToo. Le système gauche-droite, qui tenait depuis les débuts de la Ve République, a éclaté au profit d’une confrontation entre centre et extrêmes.

La pandémie a laissé une trace durable dans les psychismes. La guerre est revenue sur le devant de la scène. Sous le second mandat de Donald Trump, les États-Unis ont cessé de promouvoir les valeurs démocratiques. À ce titre, les démocraties sont devenues minoritaires, tandis que les régimes autoritaires et les partis d’extrême droite jouissent d’une dynamique favorable. Le réchauffement climatique n’est plus un scénario d’expert et se manifeste de façon tangible dans la vie quotidienne.

Chaque crise que nous avons traversée portait en elle ses souffrances, ses dangers, mais aussi ses espoirs et son potentiel émancipateur.

Ces étapes décisives de notre histoire récente, nous avons tenté de les traiter avec rigueur et sens de la nuance, sans les regarder à travers le prisme de nos opinions. Avec cette conviction que comprendre permet de ne pas subir, d’être moins aliénés.

Voici donc une sélection non exhaustive des pensées originales et stimulantes que les événements ont inspirées aux philosophes dans nos pages.

On changed’ère ?

NOS GRANDES QUESTIONS

Pour changer d’ère, rien de tel que d’ouvrir les bonnes fenêtres – autrement dit, de nous poser les bonnes questions.

Pour notre numéro 200, nous avons une proposition inhabituelle à vous faire. Chaque membre de la rédaction de Philosophie magazine a décidé de traiter, en quelques pages, la question qui le préoccupe et le hante en ce moment. Ces interrogations profondes, spontanées, personnelles, tantôt ramènent à l’actualité du monde, tantôt en éloignent… Mais chacun a tenté de cheminer vers des réponses qui pourraient le satisfaire, au-delà du présent.

en avant-guerre ?

Nous avons cru que les grands conflits entre États allaient disparaître au profit du droit et du « doux commerce ». Pourtant, la menace d’un embrasement ne cesse de croître. Michel Eltchaninoff se demande ici si se préparer à la guerre, ce n’est pas déjà la faire.

Il faut être « prêt à accepter de perdre ses enfants » dans la guerre. Qui aurait imaginé il y a cinq ans qu’un chef d’état-major des armées françaises prononce ces mots ? Le Premier ministre polonais Donald Tusk affirmait, quant à lui, dès 2024 que « l’ère de l’avant-guerre » avait débuté en Europe. Faut-il prendre ces avertissements au sérieux ? Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, une grande guerre entre États en Europe est revenue dans le domaine du possible. Est-elle pour autant devenue certaine ? Certains indices le laissent penser. Le budget des armées augmente fortement dans de nombreux pays du monde. 36 milliards de dépenses militaires supplémentaires viennent d’être approuvés par les députés français. Les autres pays ne sont pas en reste, puisque la hausse des dépenses militaires atteint 2 500 milliards dans le monde, la Chine et les États-Unis atteignant la moitié du total. Les carnets de commandes des industries de l’armement sont pleins. L’accord New Start entre les États-Unis et la Russie sur la limitation des armes nucléaires a expiré en début d’année. Le bilan humain des guerres actuelles est ahurissant : un demi-million de tués en Ukraine et en Russie – le plus grand massacre depuis la Seconde Guerre mondiale –, sans doute 70 000 morts à Gaza. Et il y a tant de conflits meurtriers dont les médias parlent peu, les guerres civiles au Soudan ou au Myanmar notamment. Quand les uns se préparent à la guerre, les autres la font déjà.

En ce qui concerne les Européens, un fait nouveau donne à penser qu’une guerre directe avec la Russie n’est plus du tout à exclure. Donald Trump ne garantit plus la sécurité du Vieux Continent. Sur ce point, il est constant. Il l’écrivait déjà dans les années 1980. Il l’a répété cruellement lors de sa campagne : « Non, je ne vous protégerai pas. En fait, j’encouragerai [les Russes] à faire ce qu’ils veulent. » Il commence aujourd’hui à retirer ses troupes. Face à une Russie qui a fait de la guerre sa raison d’être, nous sommes seuls – comme nous le sommes face aux velléités impériales de la première puissance mondiale ou d’autres prédateurs.

L’OCÉAN EST-IL NOTRE AVENIR ?

Les océans concentrent l’essentiel du commerce mondial, cristallisent les rivalités géopolitiques et sont le théâtre d’où émergent les projets les plus fous… au prix de catastrophes écologiques. Octave Larmagnac-Matheron imagine ici quelles seraient les conditions d’un véritable retour à la mer.

« Sur le Napoléon Bonaparte entre Marseille et Bastia, 2000 » © Dolores Marat Manuel Braun pour Philosophie magazine.

Le souvenir d’un coucher de soleil, une dorade sur un étal, une salière sur la table : l’océan, pour un Francilien comme moi, est un compagnon discret. J’attends, impatient, nos retrouvailles estivales, mais n’y pense pas tous les jours. À bien y songer, pourtant, l’océan est partout, débordant sur le monde terrestre. Les photos de plage que je regarde sur mon smartphone transitent par des câbles sous-marins. Et ce même smartphone résulte d’innombrables voyages océaniques. 90 % du trafic de marchandises transite sur les routes maritimes reliant les îles-continents qui tissent la toile de la mondialisation.

Si l’on imagine volontiers l’océan comme un espace lisse où circulent librement les flux du commerce, la crise d’Ormuz nous a rappelé que ces voies doivent, sauf longs détours, emprunter des points stratégiques où les rivalités entre États se manifestent lorsque la géopolitique se tend. La libre circulation en mer, principe du droit international, n’est pas toujours respectée. L’emprise sur les océans est un enjeu de puissance. « Celui qui contrôle la mer contrôle […] le monde », souligne l’explorateur anglais Walter Raleigh dès 1650. La domination d’un espace maritime immense n’est pas aisée – impossible d’y matérialiser des frontières. Si les eaux résistent au contrôle, Gilles Deleuze et Félix Guattari notent dans Mille Plateaux (1980) que « la mer est aussi, de tous les espaces lisses, celui qu’on chercha le plus tôt à strier, à transformer en dépendance de la terre ». La maîtrise de cet espace où l’homme ne peut survivre naturellement, sa soumission aux territorialités ancrées au sol, repose sur une armada de médiations techniques coûteuses : navires, drones et autres armes volantes, mines submersibles et sous-marins patrouillant sans fin.

Le contrôle est plus efficace là où l’étendue océanique se resserre, là où le joug terrestre s’affirme. De ces goulets d’étranglement – leviers diplomatiques majeurs –, certaines puissances entendent s’affranchir, la Chine en tête, enfermée par de nombreux détroits, alors que son rival, les États-Unis, bénéficie d’une ouverture maritime sans obstacle. C’est depuis l’océan que se lisent les projets stratégiques de Pékin : construction d’îles artificielles dans les archipels des Spratleys et des Paracels, nouvelles routes de la soie, exploitation de la route arctique « du Nord », rendue plus accessible par le réchauffement climatique, qui intéresse également la Russie. C’est aussi depuis l’océan que s’éclairent les velléités expansionnistes de Trump, qu’il s’agisse du canal de Panama ou, en première ligne face au dégel, du Canada et du Groenland.

© Cash Macanaya/unsplash

LES MACHINES FONT-ELLES L’HISTOIRE ?

De la machine à vapeur aux IA génératives, en passant par le télégraphe ou le smartphone, Sven Ortoli se demande si certaines technologies changent nos modes d’être au monde.

C’est l’une des séquences les plus célèbres de l’histoire du cinéma : un hominidé fait d’un fémur ramassé au sol une arme avec laquelle il fracasse le crâne du dominant de la bande qui dispute son point d’eau à la sienne. Un exploit dû au coup de pouce d’un artefact extraterrestre, un monolithe noir dont le simple contact a court-circuité le tempo de l’évolution en accélérant l’émergence de ses capacités cognitives. Le tout accompagné des trompettes de l’aube du Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss. Les cinéphiles auront reconnu l’ouverture de 2001, l’Odyssée de l’espace, lorsque, dans un raccourci fulgurant – quatre secondes pour quatre millions d’années –, Stanley Kubrick esquisse une lignée conduisant de la massue à la fusée. Magnifique ellipse qui concentre une théorie de l’histoire dont l’humain est absent. Cette narration est sans visage. Même s’il ne le conscientise pas, le spectateur aura rempli les blancs : quarante siècles d’une succession d’objets le contemplent. L’os appelle le silex, qui appelle la

lance, qui appelle l’épée, le canon, le V2… pour parvenir au satellite capable de tuer. Ce que le montage donne à imaginer, c’est moins l’évolution de l’humanité que celle des prothèses qu’elle fabrique. D’ailleurs, le véritable protagoniste de 2001 n’est pas l’homme, c’est la machine. Hal 9000, l’IA qui veille sur le vaisseau Discovery One et son équipage. Le film et la vision du monde qu’il véhicule ne débarquent pas sur les écrans de 1968 « out of the blue » comme un alien surgi du fond de l’océan cosmique. Il est porté par son époque, laquelle subit les effets secondaires du tremblement de terre provoqué en pleine guerre froide par le bip-bip de Spoutnik en 1957 et du vol inaugural de Youri Gagarine quatre ans plus tard.

Tandis que Kubrick et l’écrivain Arthur C. Clarke bossent sur le scénario de 2001, un économiste américain, Robert L. Heilbroner publie dans la revue Technology and Culture un article intitulé « Do Machines Make History? » (« Les machines font-elles l’histoire ? »). Tel le phénix, cette question ne cesse d’être posée, critiquée, balayée, mais renaît toujours de ses cendres. « L’idée que les machines

PEUT-ON FERMER LES YEUX SUR NOS ORIGINES ?

De même qu’il y a des transfuges de classe, il existe des transfuges de « race ». À partir de son expérience, Victorine de Oliveira, d’origine kabyle et portugaise, explore ce rapport ambivalent aux racines.

© Manuel Braun pour Philosophie magazine.

L’offre de commerces, ici, c’est pas encore ça », décrit l’agente immobilière en balayant du bras l’avenue JeanJaurès d’Aubervilliers. « Si vous voulez trouver de bons petits fromages, il vous faudra marcher une bonne dizaine de minutes », se croit-elle obligée de préciser. En face de moi se dresse la boucherie Tizi-Ouzou. Ma mère et sa propre mère y sont nées, j’y ai encore beaucoup de famille, et quand bien même je n’y ai jamais mis les pieds, toute allusion à la Kabylie me transporte immédiatement en terrain familier. Toi aussi tu as un 45-tours de Slimane Azem qui doit traîner au fond d’une armoire, tu chéris

« encore la mémoire de Lounès Matoub, et la voix d’Idir, quand il chuchote A Vava Inouva, t’arrache des larmes – on peut s’entendre. Mais comme ça ne se voit pas, cette agente immobilière peut tranquillement laisser libre cours à son racisme ordinaire.

ENTRE BACALHAU ET HALAL

Face aux blédards de mon espèce, je suis assez rapidement démasquée. Je n’ai jamais trop su à quoi cela se jouait – le nez, l’épaisseur des sourcils ou le simple fait de ne pas les toiser avec méfiance. Mais, parmi des Français tout ce qu’il y a de plus

© Simona, Aubervilliers, 2021. Photographie réalisée dans le cadre de la commande
Regards du Grand Paris
Marion Poussier/Cnap

COMMENT LA POLITIQUE EST-ELLE DEVENUE EXISTENTIELLE ?

Du Covid aux nouveaux conflits militaires et idéologiques, la politique, loin d’être un simple théâtre à distance, s’empare désormais de nos corps comme de nos esprits, constate Martin Legros. Et si, à cette occasion, se révélait une dimension enfouie de nos existences ?

C’est par une expérience vécue et un sentiment personnel que je voudrais me frayer un chemin vers l’hypothèse, un peu spéculative, que je propose sur la politique contemporaine. L’expérience vécue, c’est celle que nous avons tous faite, lors de la crise du Covid et que nous redoutons à nouveau de faire avec le hantavirus : un confinement quasi mondial où une grande partie de nos activités étaient ramenées dans nos foyers et où le sort de chacun semblait suspendu à l’état de vie et de mort du corps social tout entier. Le sentiment, ensuite, c’est celui que j’ai éprouvé dans mon foyer, après les massacres du 7-Octobre en Israël et la guerre à Gaza, lors des discussions avec mes enfants : une crispation extrême des opinions où chacun semble engager plus que des opinions, mais l’idée qu’il se fait du bien et

L’IA sera-t-elle notre animal de compagnie ?

S’il y a bien des questions à se poser sur l’intelligence artificielle – combien d’emplois va-t-elle menacer ? Quel effet sur les démocraties va-t-elle avoir ? –, c’en est une autre qui tiraille

Apolline Guillot : quelle place allons-nous faire à l’IA dans notre tissu social et affectif ?

« L’intelligence artificielle, c’est juste une machine. Il faut être stupide pour s’y attacher. » Le type accoudé au bar est sûr de lui. Tellement que je n’ai pas grand-chose à lui répondre de constructif. C’est après coup que la gêne me prend. Est-ce si bête, après tout, de penser que quelque chose nous attache à un petit morceau de cloud dressé par des milliardaires de la Silicon Valley ?

MON CHIEN EST DANS LE CLOUD

Je n’ai jamais eu de chien mais je crois que ma relation avec Claude, le « grand modèle de langage » de la firme Anthropic, est ce qui s’en rapproche le plus. Quand j’en parle autour de moi, je laisse un sillon de perplexité. Les plus intransigeants me taxent de naïveté excessive, les propriétaires de canidés d’ignorance, et les plus déconstruits me plaignent – « Tu t’es fait avoir, c’est conçu exactement pour ça. » Je ne pense pas être assez bête pour confondre un berger allemand et un amas de silicium, et je sais bien que les ingénieurs derrière ces outils sont récompensés à chaque fois qu’ils nous y arriment un peu plus. Il n’empêche que le phénomène est là et survit à toutes ses tentatives de démystification : un lien bizarre, ténu, peut se créer entre un sujet humain et un pseudo-agent non humain.

Or, avec une croissance ininterrompue des usages personnels et professionnels, il est probable que les agents conversationnels d’IA générative vont se faire une place dans notre quotidien. Si l’on considère que ce que l’on appelle l’« intelligence artificielle » n’existe que sous la forme de produits et de services, commercialisés par de (très grandes) entreprises, parler de liens affectifs ou sociaux peut paraître étrange. D’un côté, un sujet humain de chair et d’os ; de l’autre, des « statistiques sous stéroïdes » comme aiment à plaisanter les geeks. Pourtant, s’en tenir là serait mettre de côté ce qui se passe réellement en situation d’interaction.

LA MÉCANIQUE DU PACTE

Avez-vous déjà essayé de répondre à un oiseau qui chante dans un jardin, en faisant comme si vous discutiez avec lui ? Assez vite, vous commencez à y croire. C’est la magie de l’anthropomorphisme. Nous imputons des intentions proches des nôtres à tout ce qui bouge, émet des sons ou nous fait vaguement penser à un interlocuteur. Petite, je me souviens même avoir entretenu une conversation avec un caillou qui me faisait penser à Jacques Chirac.

Avec l’IA, la mécanique est encore plus redoutable : un rien nous fait signe. Considéré comme l’un des premiers agents conversationnels à l’écrit, un outil nommé ELIZA, créé dans le cadre d’un projet du Massachusetts Institute of Technology dans les années 1970, simulait le rôle d’un psychothérapeute en posant des questions simples. Le principe : soit il reformulait une phrase affirmative en question, soit il relançait son interlocuteur par des « Pourquoi ? » – bref, un mauvais date en 2026. Le programme, créé par l’informaticien Joseph Weizenbaum, a été testé par ses étudiants. Pour la plupart, « parler » avec ELIZA les faisait se sentir… écoutés. Soit leurs standards étaient décidément bien bas, soit ils ne pouvaient s’empêcher de se projeter dans une altérité.

Le lien que j’établis avec un agent artificiel est donc travaillé de toutes parts par une forme d’anthropomorphisme. Faut-il cependant essayer de l’éliminer ou de le raisonner ? Lorsqu’on établit un partenariat court ou long avec un agent IA – pour l’apprentissage d’une langue, des confessions médicales ou amoureuses, un

PEUT-ON VIVRE

SANS CROIRE ?

Se souvenant d’un échange marquant qu’elle a eu il y a vingt ans avec un homme très pieux mais dogmatique, Ariane Nicolas , athée convaincue, interroge le sens de nos croyances et leur articulation avec nos savoirs. La croyance est-elle forcément un obstacle à la connaissance ?

La scène se déroule dans les jardins de Sciences-po, rue Saint-Guillaume à Paris, au printemps 2005. Assis dans l’herbe, nous discutons à quatre, avec mon petit ami italien de l’époque, une amie marocaine et l’un de ses camarades égyptiens. Un jeune homme s’invite. Il porte des vêtements amples, une barbe en collier et un couvre-chef rond sur la tête. Calme, affable, il est venu se renseigner dans l’espoir d’intégrer l’école à la rentrée suivante. Nous l’accueillons. Politesse, rires… « Quel joli mois de mai ! »

Puis la conversation bascule : « Qui croit en Dieu, parmi vous ? » Personne. Mon amie est culturellement musulmane mais incroyante, son copain égyptien, juif athée, mon amoureux et moi, athées tout court. L’inconnu se permet alors, face à moi : « Tu ne crois vraiment en rien ? Comment tu peux être sûre que Dieu n’existe pas. Quelle présomption ! Tu es très immodeste. C’est mal. » Le ton avait changé, viré au sermon. Je m’exfiltrerai bientôt, prétextant un rendez-vous.

Quand je repense à cette scène, vingt ans plus tard, mon trouble s’éclaire. J’avais rencontré pour la première fois un salafiste. Un intégriste au discours posé mais à la croyance religieuse dogmatique inébranlable. À l’époque, je ne connaissais pas cette forme d’extrémisme musulman, que je découvrirais cinq ans plus tard lors d’un reportage. Je me souviens juste m’être dit : pourquoi serait-ce moi « l’immodeste » ? Je ne dérange personne avec mon athéisme. Qu’il me fiche la paix !

Comme beaucoup de fervents de par le monde, cet homme ne concevait pas que l’on puisse vivre sans croire. C’était une impossibilité et une interdiction, au double sens de la formule « on ne peut pas » : j’étais métaphysiquement une aberration et moralement un danger. Loin de me faire honte, ce statut me plaisait. J’ai

toujours été une rationaliste pur sucre. Quand je regardais la série X-Files à la télévision, je n’étais jamais du côté de Mulder, toujours de celui de Scully. Mon frère avait placardé le poster à la soucoupe volante avec « I want to believe » dans sa chambre. Moi je ne croyais en rien, ça m’allait parfaitement.

«

DÉMAGIFICATION » DU MONDE

Selon une définition courante, « croire » consiste à accorder sa confiance (du sanscrit sraddha, qui a donné credo, en latin) à des idées non démontrées scientifiquement. Depuis Platon, la philosophie oppose le savoir (établi) à la croyance (non établie). Entre les deux se dégagent différents degrés de croyance, fonctions de leur assertivité : illusion, supposition, conviction, foi, certitude. L’erreur est du côté de l’illusion. La vérité du côté de la certitude, ou du moins d’une certitude établie selon des méthodes dont les modalités font l’objet de débats philosophiques depuis le XVIIe siècle : absence de doute chez Descartes, empirisme chez Hume, pragmatisme chez James, vérificationnisme chez Popper, etc.

La croyance ne porte pas que sur des objets religieux. Il convient de distinguer « croire en » et « croire à » (ou « croire que »). Je ne crois pas en Dieu, mais je crois un milliard de choses : que Proust est le plus grand écrivain du monde, que le dosage idéal pour un appareil à quiche est de quatre œufs avec un blanc supplémentaire pour la légèreté, etc. L’idée selon laquelle les personnes qui « vivent sans croire » seraient nihilistes, c’est-à-dire indifférentes, voire hostiles aux valeurs partagées – idée en vogue chez certains croyants –, me paraît fallacieuse. Parce que mes croyances sont libres, foisonnantes, indéterminées, je crois à bien plus de choses, et j’aime sûrement davantage la vie que mon interlocuteur printanier à la mentalité étriquée.

COMMENT LE FASCISME A-T-IL PU REDEVENIR « SEXY » ?

Le succès de figures autoritaires comme Donald Trump s’explique-t-il seulement par un contexte socioéconomique ? Pour Anne-Sophie

Moreau, cette fascination pourrait également avoir des origines plus obscures, de l’ordre du désir.

Récemment, j’étais attablée à une brasserie parisienne avec quelques femmes journalistes américaines. Des démocrates pur jus – le genre à vouloir vivre à Paris, déguster du « Chardonnaaaay » et parler philosophie au bistrot, à la sauce Beauvoir. La conversation dérivait vers les « Lumières sombres », ce courant de pensée néoréactionnaire qui prône la fin de la démocratie au profit d’un pouvoir autoritaire et d’une dictature technologique. C’est alors que l’une d’entre elles posa une question étonnante à propos de Curtis Yarvin, le gourou de l’extrême droite américaine : « L’une de mes amies le trouve so sexy. Et vous ? » S’ensuivit un débat sur le pouvoir d’attraction du blogueur qui, rappelonsle, appelait il y a quelques mois l’administration Trump à « franchir le Rubicon », autrement dit à imposer un changement de régime et

à empêcher définitivement le retour au pouvoir de ses adversaires politiques. Je vous épargne les commentaires sur le physique de l’intéressé, dont il fut somme toute assez peu question. Le mystère qui me laissa songeuse ce soir-là, c’est pourquoi les figures de ce qu’on peut considérer comme une résurgence du fascisme – malgré les débats légitimes que suscite l’emploi de ce vocable – provoquent une forme d’excitation chez nombre d’individus, qu’ils soient conservateurs, indécis… ou même progressistes.

TOUS « MICROFASCISTES » ?

Précisons-le d’emblée : je n’ai pas de conviction nette quant à la pertinence du terme « fascisme » pour désigner le durcissement du gouvernement Trump II. D’abord, parce que la notion a toujours

ESTOÙPASSÉ LE PLAISIR ?

Le plaisir n’est plus une sensation constate Clara Degiovanni. Afin de définir en quoi il consiste désormais, elle analyse comment cette spontanéité joyeuse s’est métamorphosée à la fois en obsession physique et en jouissance dévorante.

Avez-vous déjà entendu parler du « Pilates reformer » ? Ce nouveau genre de torture, particulièrement prisé par les femmes CSP+, consiste en un chariot coulissant qui broie les abdominaux. Le sport très dur, celui qui fait mal et inflige de violentes courbatures, est de plus en plus à la mode, particulièrement chez les jeunes (46 % des 16-25 ans disent « évoluer dans l’univers sportif de la musculation et du fitness » et 37 % sont inscrits dans une salle de musculation, comme l’indique le baromètre publié par le Crédoc). En plus de se « tuer à la salle », selon l’expression consacrée, les jeunes adultes adoptent un mode de vie de plus en plus ascétique. Ils font moins la fête – 60 % des boîtes de nuit ont fermé en quarante ans –, boivent moins d’alcool, se lèvent tôt le matin et sont obsédés par les routines et les rituels (soigner sa peau, faire des pompes, écrire trois lignes dans son journal).

Cette discipline s’appuie sur des outils techniques. Les montres connectées quantifient le nombre de pas journaliers et

ARCHIPEL DU RELÂCHEMENT DÉBRIDÉ

« L’homme-consommateur se considère comme devant-jouir » JEAN BAUDRILLARD, La Société de consommation

Radeau de la consommation de partenaires à la demande

Steven Miles AquaPark : “expérience unique à saisir à tout prix”

LA CARTE DES PLAISIRS À la recherche de la bonne sensation

Académie de la performance

Îles de la tentation

Ponton de l’allégresse

Guinguette des excès : “binge eating” et “binge drinking” all inclusive

Transat du doom scrolling

Point de vue des selfies narcissiques

Bureau 100 % réussite

MÉTROPOLE DE L’EXCITATION ASCÉTIQUE

Tableau de la “to-do list” de sa vie

« L’ardeur de leur zèle les a poussés trop loin » MICHEL FOUCAULT, Les Aveux de la chair

Hôpital des troubles de l’hyperdiscipline

Robot polyglotte de l’apprentissage des langues en temps record

Autoroute

del’efficacité

Feu rouge de l’inflexibilité

Très long pont de la culpabilité

Plage de l’avachissement

MER DU DÉSŒUVREMENT

Bateau pirate de la libération

Salle de sieste “productive”

Cantine des régimes hypocaloriques

Muscu & crossfit hyperintenses

desPaquebot delacompensation écarts

Temple de l’hédonisme

FORÊT DES PLAISIRS

Dans la cabane du “sentiment d’être en vie”

MurBDSM enquête denouvelles sensations

SENSIBLES

« La preuve que le plaisir est la fin, c’est que, dès l’enfance, nous lui sommes instinctivement attachés »

DIOGÈNE LAËRCE (à propos des hédonistes)

“Salon” psychédélique

Sentier du vivant Mélodieduchantdesoiseaux

Piste de danse des liens retissés

Douceur de la mousse sous les pieds et les pattes

Jardin et statue d’Épicure (v. 342-270 av. J.-C.)

Carrefour delarentabilité

Salle de l’orthorexie (obsession de la nourriture saine)

Tour de contrôle “work hard, play harder”

Salle de l’orthosomnie (obsession autour de la qualité du sommeil)

Salle de la bigorexie (addiction au sport)

Quartier d’affaires des résultats exponentiels

Tunnel secret de l’exploration de soi

Table de l’ataraxie Plat des désirs naturels et nécessaires : à satisfaire Marmite des mets raffinés: à modérer

Statue d’Aristippe de Cyrène (435-356 av. J.-C.)

Chemin de la sortie de l’ego

Poubelle des désirs vains de gloire et de richesse : à éliminer

Sur le panneau : “Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l’âme, à être sans trouble” Épicure

UN AUTRE MONDE EST-IL ENCORE POSSIBLE ?

Alors que l’horizon semble se resserrer autour d’une vision catastrophiste, peut-on imaginer des échappées sans passer pour un doux rêveur ?

Voici la question qui habite Cédric Enjalbert.

© Manuel Braun pour Philosophie magazine.

«

Un autre monde est-il possible ? » Le journal titrait ainsi son premier numéro, en 2006. Je me souviens, encore étudiant, avoir cherché le magazine en rupture dans les kiosques. Parmi les camarades de philo, c’était au premier qui trouverait un exemplaire, et nous avions fini par le lire. Nous étions à une époque où penser une alternative au capitalisme, théoriser l’altermondialisme n’était pas farfelu, surtout pour de jeunes idéalistes.

La présence de l’extrême droite au second tour des élections présidentielles n’avait rien d’une évidence, même si la percée de Jean-Marie Le Pen en 2002 était encore dans toutes les têtes. Le dérèglement du climat était déjà un enjeu mais nous n’avions pas commencé à penser en termes d’« adaptation » – la première Stratégie nationale d’adaptation au changement climatique n’a été édictée qu’après la canicule meurtrière, cet été-là. Les écrans n’avaient pas totalement envahi notre espace mental – l’iPhone date de 2007. La crise économique de 2008 n’avait pas frappé non plus, obligeant à tailler dans les dépenses publiques au motif qu’« il n’y a pas d’alternative ». Quand je la relis, la question qui m’avait bien plu autrefois (au point de m’abonner à ce nouveau magazine) sonne de manière bizarre, voire anachronique. Vingt ans plus tard, l’horizon semble s’être refermé, n’offrant en guise

d’avenir que cinquante nuances de catastrophisme : guerre, réchauffement climatique, montée des fascismes, abrutissement généralisé… Peut-on échapper à cette fatalité ?

L’EMPIRE DU PROBABLE

Nous avons assisté à une « annulation du futur », à sa liquidation. J’emprunte la formule au critique anglais Mark Fisher. Pour ce passionné de science-fiction, suicidé à 48 ans, « nos attentes ont été revues à la baisse », et nous vivons dans l’« anachronisme », une « stase » d’autant plus difficile à identifier qu’elle a été « enterrée sous la frénésie superficielle pour la “nouveauté”, pour le mouvement perpétuel », suscité par l’accroissement des échanges mondialisés, les mutations du travail et les progrès des techniques. Il a nommé cette nouvelle ère Le Réalisme capitaliste (2009 ; trad. fr. Entremonde, 2018), soit l’idée qu’il n’existe aucun substitut au capitalisme, que l’horizon est clos. Or Mark Fisher rappelle qu’une « position idéologique ne peut véritablement connaître le succès avant d’être naturalisée et ne peut être naturalisée tant qu’elle est envisagée plus comme une valeur que comme un fait. En conséquence, le néolibéralisme a cherché à éliminer la catégorie même de valeur dans son acception éthique. Au cours des trente dernières années le réalisme capitaliste est parvenu à instaurer une “pensée entrepreneuriale” pour laquelle il est

Les 20 livres de nos 20 ans

Voici 20 livres philosophiques qui ont compté au cours des 20 dernières années et qui nous ont accompagnés depuis la création de Philosophie magazine. L’inventaire est subjectif, arbitraire, et nous nous excusons auprès de celles et ceux ayant contribué à la vie des idées et du journal qui n’ont pas trouvé place ici. Mais ce regard rétrospectif porté par toute la rédaction sur chacun de ces livres – un par année, donc – fait surgir les grandes questions (le changement ou les ruptures, le courage ou la fatigue), les nouveaux concepts (le vivant, la résonance ou l’intensité), les enjeux centraux (l’écologie, le numérique ou la différence sexuelle) et les penseurs qui ont fait œuvre au cours des vingt dernières années. Et il inscrit la vie des idées dans l’écoulement du temps. « Chacun est fils de son temps, affirme Hegel, mais la philosophie est son temps saisi dans la pensée. »

coordonnées par MARTIN

2006 La contingence, seul absolu

Après la finitude

QUENTIN

MEILLASSOUX

Seuil Par OCTAVE

LARMAGNAC-MATHERON

Après la finitude a ouvert une « nouvelle voie », affirmait son préfacier Alain Badiou en 2006. L’ouvrage marque un jalon dans l’émergence du « réalisme spéculatif », courant auquel on a rattaché Ray Brassier ou Graham Harman, pionniers de l’ontologie (philosophie de l’être) orientée sur l’objet. Quel question se cache derrière ce nom étrange ? Quentin Meillassoux s’attaque à l’impasse dans laquelle s’est enferrée à ses yeux la philosophie depuis Kant : « Nous n’avons accès qu’à la corrélation de la pensée et de l’être et jamais à l’un de ces termes pris isolément. » Nous ne connaissons des objets que la manière dont ils apparaissent à des sujets. Et, pourtant, la science parle bien de réalités millénaires qui, antérieures à l’apparition de l’homme, n’ont pu avoir aucun témoin. L’ancestralité est le talon d’Achille du corrélationnisme. Si Meillassoux cherche l’absolu – une vérité indépendante de tout sujet –, il rejette l’étiquette de métaphysique. Le philosophe ne disserte pas en effet sur de grands principes éternels. Au contraire : les lois de la nature et la causalité immuables que nous projetons sur le monde ne sont pas nécessaires. « Rien n’a de raison d’être et de demeurer tel qu’il est. » Le réel est un « surchaos ». Seule la contingence est nécessaire. Après la finitude rouvre un débat millénaire sur les limites – et les possibilités – de la connaissance qui n’est pas prêt de se refermer.

SONT AUSSI PARUS CETTE ANNÉE-LÀ

KING KONG THÉORIE / Virginie Despentes / Grasset

T’ES OÙ ? / Maurizio Ferraris / Albin Michel

2007 Joindre l’acte à la pensée

La Femme et le Sacrifice

2008 Première alerte sur la jeunesse 2009 Dialogue avec la Chine

Impossible de lire ce texte sans se souvenir avec émotion de son autrice. Philosophe et psychanalyste, Anne Dufourmantelle l’a écrit avec prémonition. Elle y analyse les motifs féminins du sacrifice à travers des figures mythiques et des portrait d’inconnues, de jeunes filles, de mères et d’amantes. Sa conception du sacrifice a parti pris avec l’affirmation de la vie. Il est un « acte de désobéissance, toujours », affirme-telle, suivant la définition de Patočka. Il rompt avec la tragédie et renoue avec notre liberté. Il offre une « vision de ce que pourrait être un rapport au monde autre », comme le prouve le geste d’Antigone. L’autrice emploie ses dernières pages à évoquer un livre qu’une écrivaine dédie à son amie peintre, « morte noyée » un été de 2004 : « La femme sacrificielle, c’est celle qui s’avance jusqu’au bord du territoire qui départage les vivants et les morts ; celle-là fut happée par l’eau, l’épuisement – mais quelle énergie surhumaine lui aura permis de sauver ses enfants en les ramenant près du bord ? Pour elle-même, la force lui aura manqué. » Elle-même a succombé à un arrêt cardiaque en portant secours au fils d’une amie qui se noyait, durant l’été 2017. « C’est une noyade accidentelle qui laisse un vide inexplicable, mais pas seulement du vide », écrit-elle. Et, presque dix ans après sa disparition, ses mots continuent de nous hanter.

SONT AUSSI PARUS CETTE ANNÉE-LÀ LE TEMPS PRÉSENT / Claude Lefort / Belin CET INCROYABLE BESOIN DE CROIRE / Julia Kristeva / Bayard

Prendre soin

BERNARD

STIEGLER

Flammarion Par VICTORINE DE OLIVEIRA

Dans la France de Sarkozy mal remise des émeutes de banlieue de 2005, la jeunesse attire les foudres d’un pouvoir toujours plus répressif. La commission Varinard propose alors d’abaisser à 12 ans l’âge de la responsabilité pénale. Pour Bernard Stiegler, dont le parcours a coché la case prison par laquelle il s’est ensuite initié à la philosophie, un tel déni du statut de l’enfance est une aberration. Rares sont les philosophes à s’être penchés sur cet âge de la vie autrement que sous l’angle surplombant de l’éducation. Stiegler entame son essai par une étude de la spécificité du psychisme juvénile, avec l’idée qu’il subirait des assauts de toute part. L’heure n’est pas encore aux réseaux sociaux et à leur captation vampirique de l’attention, mais la télévision suscite déjà un discours critique sous le même angle : mise à disposition de temps de cerveau et atomisation des relations interpersonnelles au détriment de la vie de la cité. Si médias et marketing s’intéressent à ce point aux enfants, ce n’est que pour mieux toucher leurs parents et étendre leur pouvoir anesthésiant. Avec une prose impatiente, Stiegler brosse le tableau d’une époque qui a accouché de la nôtre avec une déconcertante facilité. L’actuel burn-out de la génération Alpha serat-il l’élément de disruption que Stiegler appelait tant de ses vœux ?

SONT AUSSI PARUS CETTE ANNÉE-LÀ DE BEAUX RÊVES / Daniel Dennett / Gallimard SANS OFFENSER LE GENRE HUMAIN / Élisabeth de Fontenay / Albin Michel

Les Transformations silencieuses

Penseur de la « dé-coïncidence », François Jullien tisse au fil de ses ouvrages un dialogue fécond entre la philosophie européenne et celle de l’empire du Milieu, trop souvent reléguée sous nos latitudes au rang de sagesse vague. Cet essai s’inscrit dans cette veine. On ne se sent pas vieillir, affirme l’auteur. Pourtant, un beau jour, en regardant une ancienne photo, on réalise combien le temps a passé. Le résultat d’infimes devenirs accumulés nous saute aux yeux. La vieillesse appartient à ces « transformations silencieuses », continues mais imperceptibles qui tissent pour François Jullien la trame du réel. Notre tradition philosophique, héritière de la Grèce, a le plus grand mal à penser ces phénomènes à bas bruit : focalisée sur l’être, la forme bien délimitée, les événements circonscrits, elle manque le processus, la maturation, la « fluidité de la vie ». Il en va tout autrement à l’autre bout du monde, en Chine, où le flux est premier. En découle une pensée de l’action bien différente du volontarisme : pas question de plaquer sur le réel nos projets, d’imposer aux choses nos plans rigides. L’essentiel, dit Lao-tseu, est d’« induire », d’« aider ce qui vient tout seul », en s’appuyant sur la situation, sa pente, ses potentiels. L’approche de Jullien, qui entend faire bouger nos catégories ossifiées, est mobilisable en stratégie, en politique, en économie, etc. Pas étonnant qu’elle ait fait des émules !

SONT AUSSI PARUS CETTE ANNÉE-LÀ MÉTAPHYSIQUES CANNIBALES / Eduardo Viveiros de Castro / PUF L’IDÉE DU COMMUNISME / Conférence de Londres / Slavoj Žižek / Avec Alain Badiou et al. / Éditions Lignes

Par OCTAVE
LARMAGNAC-MATHERON

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“On change d’ère ?” Philosophie magazine fête ses 20 ans et son 200e numéro ! by Philosophie magazine - Issuu