Peut-on faire l’expérience de l’infini ?

ENQUÊTE
Dans la tête de Vincent Bolloré
ÉTIENNE KLEIN S’EXPLIQUE
« J’ai failli, mais je n’ai pas trahi la science »
EN IMAGES
L’énigme de la beauté animale
« Il nous faut redonner à la Terre sa grandeur perdue » PETER SLOTERDIJK
Conversation entre l’Inde et l’Occident


ÉDITO
Par Alexandre Lacroix Directeur de la rédaction
Flotter sur l’infini
Chaque année, aux alentours du 15 août, je fais la même expérience, dont je suis certain qu’elle est partagée : je prends un bain de mer en sachant que c’est le dernier de l’année. Il me faudra ensuite abandonner le littoral, regagner la ville où je travaille. Ce bain, comme il précède un départ, presque un arrachement, prend une valeur sentimentale à mes yeux. Je le prolonge. Je ne le gâche pas en étant trop actif, en me contentant de nager. Au contraire, j’y mets un peu de contemplation, de douce passivité, en faisant longuement la planche, étendu sur l’eau qui me soutient comme un matelas mouvant. Je prends le temps d’observer la course d’un nuage qui passe d’un bord de l’horizon à l’autre. Je tourne les yeux tantôt vers la plage avec ses parasols bariolés, les constructions qui réfléchissent la lumière ocre du soleil, amas balnéaire dérisoire, tantôt vers l’horizon qui a quelque chose d’inquiétant, car
si je me laisse dériver trop longtemps, je serai en danger de ne pas pouvoir revenir, de me noyer. Je suis pris entre les cris d’enfants et la hantise d’un engloutissement. Les voix, les bruits des moteurs des bateaux me parviennent encore, mais tamisés par l’eau entrant dans les oreilles, qui ajoute comme un rideau acoustique entre les communications extérieures et les pensées.
Mais si j’y songe, cette expérience est paradoxale, qui consiste à introduire le fini – la certitude que les vacances sont arrivées à leur terme – dans l’infini, ou ce qui en tient lieu – les vastes étendues d’eau salée.
Une lignée philosophique insiste, depuis l’Antiquité, sur le fait que nous sommes capables d’appréhender l’éternité en la ressentant dans l’instant présent, et ainsi de faire du fini un point d’ouverture sur l’infini. Mais ce qu’on raconte moins, c’est que nous avons la capacité symétrique, celle de projeter notre finitude, la conscience tragique que nous avons que toutes les choses sont éphémères, sur ce qui n’a pas de contours ni de limites perceptibles.
Je me demande si le jeune philosophe Carlo Michelstaedter, qui a vécu sur les hauteurs de Trieste et s’est donné la mort en 1910 à l’âge de 21 ans, après avoir laissé un traité de métaphysique passionnelle, La Persuasion et la Rhétorique, qui était ravagé par l’angoisse et des amours impossibles avec une femme divorcée, n’a pas éprouvé quelquefois ce paradoxe en se baignant dans les vagues bleues du golfe de Trieste. Dans un paragraphe intitulé « La douleur et la joie », il écrit, sans doute en parlant de lui-même : « Ce qu’il sait, ce qui donne sa saveur à sa vie plus vaste, c’est le plaisir actuel qu’il prend à chaque instant. Sa maturité en chacun de ces points est d’autant plus délicieuse que la force de sa douleur est plus intense. » Et il ajoute : « La stabilité de l’individu occupe un temps infini dans l’actualité du présent et arrête le temps. » N’est-il pas en train de décrire l’être humain faisant la planche tandis que pour lui, l’été s’achève ? Et comment nommer une telle joie mêlée de douleur ?

ILS ET ELLES ONT PARTICIPÉ À CE NUMÉRO

« L’homme est la fuite devant l’énigme dont il fait l’expérience. Il est l’évitement même »
Peter Sloterdijk P. 77

Natalie Depraz
P. 58
L’écriture, la poésie, le chant enrichissent sa pratique philosophique. Enseignante à l’université, elle élabore dans les pas de Husserl une « phénoménologie des émotions » dans Le Cœur battant de l’ego, qui vient de paraître. Dans notre dossier, elle confie comment l’écoute de Fauré, Vivaldi ou des Pink Floyd module son rapport au monde.

Philippe Descola
P. 57
Son enquête anthropologique menée dans Par-delà nature et culture auprès des indiens d’Équateur l’a rendu célèbre. Directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, il s’intéresse aux rapports entre humains et non-humains. Il ravive pour nous un souvenir inoubliable : une expérience de solitude et d’immensité vécue sur un affluent de l’Amazone.

Adrian W. Moore
P.
68
Cet érudit anglais se met à hauteur d’enfant pour explorer des concepts comme Dieu ou le multivers, dans des vidéos sur YouTube. Il est aussi un professeur réputé de l’université d’Oxford, auteur d’une somme philosophique sur l’infini. Il soutient avec humour que la notion d’infini est un non-sens… mais qu’il est intéressant de comprendre pourquoi cette idée nous fascine !

Mathilde Ramadier
P. 58
Elle s’est aventurée aux portes de la perception, « au-delà du moi », après avoir pris de l’ayahuasca, une drogue issue de la décoction de plantes amazoniennes. La philosophe en a témoigné dans un récit qui mêle son expérience à celle d’usagers. Autrice de Renouer avec la terre, un récent « plaidoyer pour un nouveau sublime », elle nous raconte son expérience psychédélique.

Laurence Devillairs
P. 64
Elle a fait de l’eau son élément et prend souvent le large – en Corse, en Islande ou dans les fjords de Norvège. L’autrice de Petite Philosophie de la mer et de La Splendeur du monde vient d’ouvrir à Paris le 102, une « école de philosophie ». Nous lui avons proposé une excursion insolite : nous sommes allés ensemble chercher l’infini en bord de mer!
philosophie
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Ont participé à ce numéro: Charles Berberian, Vincent Boudgourd, Manuel Braun, Paul Coulbois, Martin Duru, Philippe Garnier, Jean-Matthieu Gautier, Apolline Guillot, Alexandre Jadin, Frédéric Manzini, Charles Perragin, Serge Picard, Anaïs Vaugelade
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MENSUEL N°201 - Juillet/Août 2026. Couverture: © Letizia Le Fur
Pêche aux cadeaux à la grenade p. 40
SUR NOS FONDS PHILOSOPHIQUES, CE MOIS-CI

Prochaine réincarnation de Laurence D. p. 64
Le maximum contre le cétacé p. 80
Ruine d’une colonie martienne p. 74
Barque du philosophe bouleversé par l’immensité du ciel p. 58
Mollahs en balade dans les abysses d’Ormuz p. 20
Banc de sardines strictement égalitaire p. 21
Héros putatif d’une dark romance p. 36
Fanfreluches abandonnées par l’effeuilleuse p. 48
Lauréates du grand concours annuel d’élégance invertébrée p. 42
Sirènes de la emme entamant leur chant fatal p. 94
Sigmund Freud tente une descente dans les profondeurs du sentiment p. 52
La dernière aiguille de Jeanne V. p. 90
Le trésor perdu de René Rackham Bolloré p. 24
Le petit vélo du facteur temps coule toujours deux fois p. 10
Arme secrète abandonnée par un sous-marin nucléaire russe p. 18
Écouter le monde
p. 10 ENTRETIEN EXCLUSIF
AVEC ÉTIENNE KLEIN
Chroniqueur pour notre magazine depuis 2023, il vient de se voir retirer sa thèse de doctorat en philosophie des sciences pour plagiat. Nous avons voulu nous expliquer avec lui lors d’un « entretien-vérité ».
p. 18 SIGNES DES TEMPS p. 20 PERSPECTIVES
États-Unis-Iran, un accord de paix en trompe-l’œil / Le rapport du Laboratoire des inégalités mondiales analysé par Florent Guénard / La Corse des philosophes / Qu’est-ce que la loi intégrale ?
p. 24 ENQUÊTE
Dans la tête de Vincent Bolloré
Quelles sont les motivations de cet entrepreneur à la tête d’un des plus grands empires médiatiques français ?
p. 34 JEUX DE STRATÉGIE
La chronique de Michel Eltchaninoff p. 36 NOUVELLES VAGUES
La chronique d’Anne-Sophie Moreau
Sommaire
N° 201 Juillet/Août 2026
Cheminer dans l’existence
p. 40 LÀ EST LA QUESTION
Un dilemme ?
Charles Pépin vous répond
p. 42 PORTFOLIO
De plumes, d’écailles et de poils
Pourquoi sommes-nous si fascinés par la diversité des formes animales ?
Le philosophe Bertrand Prévost commente des photos d’oiseaux, de reptiles et de félins.
p. 48 CE QUE SAIT LA MAIN
L’effeuilleuse Mara de Nudée
Dossier
LE SENTIMENT OCÉANIQUE
p. 52 Puis-je m’ouvrir à l’ineffable sans devenir new age ? p. 56 Éprouver un sentiment de plénitude avec le monde avec Philippe Descola, Natalie Depraz, Mathilde Ramadier, André Comte-Sponville et Jeanne Burgart Goutal p. 62 Cartographie du sentiment océanique p. 64 L’horizon, et au-delà. Promenade en bord de mer avec Laurence Devillairs p. 68 Peut-on rencontrer l’infini par la pensée ? Figure de la philosophie anglaise peu connue en France, Adrian W. Moore offre une réponse déroutante, où se croisent philosophie et mathématiques.

Cahier central
Pour prolonger le thème de notre dossier, nous vous proposons un choix de textes de Romain Rolland retraçant l’élaboration du « sentiment océanique ».


Philosophie magazine n° 202 paraîtra le 20 août 2026
Le numéro comprend en cahier central un encart rédactionnel (agrafé entre les pages 50 et 51) de 16 pages constitué d’une préface et d’un choix de textes de Romain Rolland sur le « sentiment océanique ».
S’orienter dans les idées
p. 74 ENTRETIEN
Peter Sloterdijk À l’occasion de la sortie de son Livre de l’Europe, cette grande figure du débat public nous explique pourquoi notre position dans le monde est bouleversée par le retour des empires et l’intelligence artificielle.
p. 80 BOÎTE À OUTILS
Le match / L’objet / La prédiction / Le jargon décrypté
LIVRES
Notre sélection d’été p. 82 Ghost Stories / Siri Hustvedt p. 84 Les Animaux et nous / Cătălin Pavel p. 86 Spinoza à la plage / Philippe Saltel p. 88 Le Chuchotement des pierres / Colette Poggi
ARTS
p. 90 Un film, un spectacle de théâtre et une exposition à voir ce mois-ci
p. 92 AGENDA p. 94 COMME DES GRANDS Philosopher avec les enfants P. 96 BANDE DESSINÉE par Anouk Ricard p. 98 QUESTIONNAIRE DE SOCRATE Laure Prouvost

« J’ai manqué d’intégrité » ÉTIENNE KLEIN
recueillis par ALEXANDRE LACROIX et MARTIN LEGROS / Photos MANUEL BRAUN
Le physicien Étienne Klein, chroniqueur de Philosophie magazine depuis 2023, vient de se voir retirer sa thèse de doctorat en philosophie des sciences pour plagiat. Peut-on être à la fois celui qui a fait découvrir la science et donné le goût du vrai à un vaste public, et plagiaire ? Nous avons voulu nous en expliquer avec lui dans un entretien.

« Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde »

VERSAILLES, FRANCE
Le 17 juin 2026
Avant un dîner organisé au château de Versailles pour clore la réunion du G7, Emmanuel Macron fait visiter la galerie des Glaces au président des États-Unis Donald Trump.
© Anna Moneymaker/ Pool/AFP
É couter le monde


Quelles sont les motivations profondes de Vincent Bolloré alors que l’entrepreneur à la tête d’un des plus grands empires médiatiques français mène son ultime combat, culturel et idéologique ? Les réponses sont à chercher dans sa mythologie familiale. Il l’a transformée en épopée… dont il est le héros. Imposera-t-il son scénario au pays ? Ou le réel finira-t-il par le rattraper ? Enquête.
Par MICHEL ELTCHANINOFF
DANS LA TÊTE DE VINCENT BOLLORÉ

Cheminer dans l’existence
« Préparez donc l’avenir en étant plus clair sur vos goûts » p.
41
Pourquoi sommes-nous si fascinés par la diversité des formes animales ? Pour le savoir, nous avons invité le philosophe Bertrand Prévost, dont le livre L’Élégance animale figure parmi les finalistes du prix PhiloMonaco de l’Essai, à aller voir ce qui se cache au-delà des apparences en commentant pour nous quelques photos d’oiseaux, de reptiles ou de félins.

plumes, De d’écailles et de poils

Quel enfant n’a pas été émerveillé à la vue du plumage d’un perroquet ou des hypnotiques rayures d’un zèbre ? C’est avec cette joie enfantine que nous propose de renouer Bertrand Prévost, lorsqu’il nous invite à observer les animaux. Historien de l’art et philosophe, il vient de consacrer un ouvrage à la question de L’Élégance animale (Les Éditions de Minuit, 2025), qui désigne pour lui « ce subtil arrangement par lequel formes et couleurs animales sont savamment composées ». Loin des approches zoologistes et naturalistes, Prévost s’intéresse à la façon dont la faune se montre au monde, avec un certain sens du spectacle. Cette élégance animale peut d’abord passer par des coloris iridescents et chamarrés, par des motifs d’une délicatesse et d’une régularité fabuleuse. Mais cette beauté n’existe pas pour nos beaux yeux. Les animaux sont des « apparences inadressées », dans la mesure où ils apparaissent pour eux-mêmes, et pas forcément pour être vus. En témoignent leur art du camouflage mais aussi les métamorphoses très impressionnantes dont ils sont capables. L’élégance animale ne désigne donc pas tant une forme fixe, qu’une faculté plastique de se transformer en autre chose que soi-même, voire de devenir quasiment indiscernable. Du camouflage au mimétisme, en passant par la parade… les espèces que vous allez observer ici excellent dans cet art du relooking. Les photos qui vont suivre ont été pensées comme un voyage qui part de l’animal le plus immédiatement identifiable – le perroquet – jusqu’à l’être qui s’éloigne le plus absolument de sa forme initiale : le paradisier.
LES « BLASONS » DES ARAS
Voici deux splendides spécimens d’Ara macao. On peut imaginer qu’il s’agit d’un couple. Les oiseaux de la famille des psittacidés, aras et perroquets, sont unis pour la vie. Regardez la richesse des couleurs, notamment le rouge vermillon de cette espèce qui vit dans les zones tropicales d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale. Voyez aussi ce magnifique bleu iridescent ! Cette merveille chromatique ne s’explique absolument pas par des fonctions de conservation comme que le darwinisme ou le néodarwinisme auraient pu le faire. Pas de camouflage ici ! L’explication par la sélection sexuelle selon laquelle les mâles se font beaux pour séduire les femelles, ne fonctionne pas plus ici, car il n’y a pas de dimorphisme sexuel – la femelle est aussi grande et aussi colorée que le mâle. L’existence même du plumage des aras défie donc les interprétations biologiques classiques. Heureusement, il y a une autre façon de ressaisir ce plumage, que j’emprunte à Adolf Portmann, génial zoologue suisse du milieu du XXe siècle, qui estimait qu’un animal ne pouvait pas se réduire à des processus organiques et physiologiques. Dessinateur hors pair, il s’est intéressé à l’extériorité des animaux, à leur expressivité, à leur façon d’apparaître. Portmann a employé une image que je trouve particulièrement juste : pour lui, les animaux sont comme des blasons, dont la seule règle est de se distinguer des autres blasons. L’héraldique nous permet de comprendre que ce qui compte, dans un pelage ou un plumage, c’est moins l’expression d’une identité que la mise en œuvre d’une différence, d’une valeur de discrimination entre chaque espèce. Dans le cas des aras, par exemple, il est impossible de confondre un Ara macao comme celui-ci – rouge, jaune, vert et bleu – avec un Ara ararauna au dos bleu et au ventre jaune, et a fortiori avec n’importe quel autre oiseau. Chez les animaux, il y a donc des modes, c’està-dire des manières d’exprimer une certaine forme. Ces modes ne sont pas si différentes de ce que nous appelons “la mode” et qui désigne une manière d’être, d’apparaître. Quand on dit “les rayures sont à la mode”, on ne dicte pas à un grand couturier la façon dont il doit les disposer. Il en est de même pour les différentes espèces d’aras : chacun son style, chacun sa variation. Il existe à ce titre une véritable cosmétique animale ! »

Le sentiment océanique
L’été est habituellement la saison de la déconnexion, où nous nous éloignons de la sphère professionnelle, mais c’est aussi la période où nous tentons une mise entre parenthèses de la rumeur du monde, afin de nous retrouver, de nous recentrer sur ce qui compte vraiment. La vue d’un ciel d’août étoilé, un bain de mer, une simple pause allongé dans l’herbe servent à cela : ce sont des expériences dont nous attendons un apaisement, une forme de réconciliation. Or il se trouve qu’un concept très débattu permet de comprendre ce qui se joue dans de tels moments : il s’agit du sentiment océanique, que nous explorons dans ce dossier.
Parcours de ce dossier
P. 52
L’expression de « sentiment océanique » apparaît dans la correspondance entre l’écrivain français Romain Rolland et Sigmund Freud. Mais il puise à de nombreuses sources, notamment l’Éthique de Spinoza et les enseignements du mystique bengali Ramakrishna.
P. 56
Vous l’imaginez comment, le sentiment océanique ? Avec ou sans paysage, avec ou sans musique, avec ou sans psychotropes ? Cinq penseurs, l’anthropologue Philippe Descola, les philosophes Natalie Depraz, André Comte-Sponville, Mathilde Ramadier ou Jeanne Burgart Goutal, racontent comme ils se sont soudain sentis dissous dans le monde.
N’hésitez pas à nous transmettre vos remarques sur ce numéro
reaction@philomag.com
P. 68
Et sur un plan plus intérieur, rencontrer l’infini, n’est-ce pas ce qu’offrent depuis toujours les mathématiques et la métaphysique ? Est-ce seulement possible ? Nous en avons discuté avec Adrian W. Moore, professeur de philosophie à l’université d’Oxford et auteur d’un ouvrage de référence sur l’infini.
P. 64
Peut-on se sentir « merrien » tout autant que terrien ? Pour le savoir, nous avons fait un voyage à Saint-Malo, à la rencontre de celles et ceux qui fréquentent le bord de l’océan, en compagnie de la philosophe Laurence Devillairs, qui a signé une Petite Philosophie de la mer.
P. 62
Quels rapports entre le sentiment océanique et le sublime chez Emmanuel Kant, la non-dualité dans l’hindouisme, le dionysiaque chez Friedrich Nietzsche ? Nous vous proposons une carte qui permet de découvrir les états voisins.

Puis-jeàm’ouvrir l’ine able sans devenir NEW AGE ?
Au premier regard, le concept de sentiment océanique est un peu vague, irrationnel, et risque de nous mener à la crédulité. Pourtant, il est né d’une discussion philosophique à la fois précise et méconnue, qui lui donne une pertinence toujours actuelle.
Par ALEXANDRE LACROIX
C’est l’histoire d’un rendezvous manqué entre ce que je sens et ce que je sais. Chacun de nous a sans doute déjà tenté d’organiser ce genre de rencontre en lui-même. Il n’est pas facile de faire coexister harmonieusement le domaine des intuitions et des croyances, d’un côté, et celui des connaissances et de la rationalité, de l’autre. Si l’on donne la priorité au premier, on devient crédule. Si l’on ne s’intéresse qu’au second, on se condamne à un horizon borné. Mais c’est un dialogue entre deux grands auteurs de la première moitié du XXe siècle qui va nous permettre d’y voir plus clair.
Le 5 décembre 1927, Romain Rolland, romancier dont l’œuvre a été récompensée par le prix Nobel de littérature en 1915
mais aujourd’hui un peu oublié, écrit dans une lettre à Sigmund Freud, qu’il a rencontré à Vienne et avec qui il s’est lié d’amitié : « Votre analyse des religions est juste. Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse, qui est toute différente des religions proprement dites, et beaucoup plus durable.
J’entends par là : – tout à fait indépendamment de tout dogme, de tout Credo, de toutes organisations d’Église, de tout Livre Saint, de toute espérance en une survie personnelle, etc. –, le fait simple et direct de la sensation de l’“éternel” (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique).
Cette sensation est, à la vérité, d’un caractère subjectif. Mais comme, avec des milliers
(des millions) de nuances individuelles, elle est commune à des milliers (des millions) d’hommes actuellement existants, il est possible de la soumettre à l’analyse, avec une exactitude approximative. »
Le rapport de Freud à la religion et à la croyance est complexe mais teinté d’hostilité. L’état d’esprit du père fondateur de la psychanalyse est fortement marqué par le positivisme de la fin du XIXe siècle, il est médecin, se veut un esprit scientifique, combat les illusions en tous genres, et il a une dent contre le judaïsme qu’il montrera plus tard avec éclat dans Moïse et le monothéisme (1939). Malgré cet a priori négatif, la lettre de Rolland va l’impressionner, à tel point qu’il fait état de cette correspondance au début de Malaise dans la civilisation (1929). C’est dans cet essai que Freud se
LE SENTIMENT OCÉANIQUE

Le monde ET MOI

Immersion dans la nature, émotion artistique, pratique de méditation, prise de psychotropes… Cinq penseurs témoignent de leur expérience d’un état modifié de conscience qui les a conduits à un sentiment d’éternité.

« Sur fond d’une
Philippe Descola
solitude éprouvée
face à l’immensité du ciel, j’ai pleinement fait partie
du monde »
L’anthropologue vient de publier Nous sommes les hôtes de la Terre (Arthaud). C’est lors d’un séjour de terrain chez les Achuar, des Indiens jivaros d’Équateur, qu’il a fait l’expérience de la plénitude.
«
Il m’est arrivé à plusieurs reprises de ressentir le sentiment océanique.
Le souvenir le plus vif que j’en garde, ce fut lors d’un séjour chez les Achuar. On était en pirogue sur le Pastaza, l’un des affluents du fleuve Amazone, c’était pendant la saison sèche, il y avait très peu d’eau, et on était à plusieurs, avec mes amis Achuar, à pousser la pirogue dans les hauts-fonds. Soudain, je me suis rendu compte que la plus proche maison achuar en aval était à environ 80 kilomètres et la plus proche maison en amont était à peu près la même distance.
C’était un très bel après-midi, il y avait un ciel immense, le fleuve faisait entendre sa respiration puissante. Sur fond de cette solitude éprouvée face à l’immensité du ciel, tandis que j’entendais le brouhaha de
l’eau et que je sentais sur ma peau la lumière étincelante du soleil, j’ai eu l’impression de faire pleinement partie du monde. C’est une sensation merveilleuse qui malheureusement n’est pas très commune. Elle est étroitement liée, dans le souvenir que j’en garde, à la sensation que j’avais d’être seul, alors même que j’étais accompagné de mes amis achuar. Et paradoxalement, cette extrême solitude intérieure n’avait rien d’inquiétant ou d’angoissant. Loin de me retrancher du monde, elle m’y inscrivait pleinement. J’étais un minuscule grain de poussière dans un monde d’où les humains s’étaient absentés. Et j’étais bien. »
Propos recueillis par MARTIN LEGROS
LE SENTIMENT OCÉANIQUE


VERS L’HORIZON, et au-delà
Nous avons imaginé un dispositif inhabituel avec la philosophe Laurence Devillairs : ensemble, nous avons mis le concept de sentiment océanique à l’épreuve en nous rendant en bord de plage. Au hasard de notre promenade, nous avons aussi rencontré quelques amoureux de la mer.
Par CÉDRIC ENJALBERT / Photo JEAN-MATTHIEU GAUTIER
« Vivre en requin, […] c’est refuser la stagnation », note Laurence Devillairs dans sa Petite Philosophie de la mer. Elle rappelle que l’animal ne cesse de nager et que, s’il s’immobilise, il meurt. Par métaphore, « s’improviser requin, ce serait ainsi refuser l’inertie : quelle raison a-t-on en effet de continuer à faire ce qu’on a toujours fait ? Qu’est-ce qui nous retient de changer nos habitudes, de modifier nos scénarios un peu répétitifs ? » Je l’ai prise au mot et lui ai proposé un dispositif inhabituel : et si nous partions ensemble faire l’expérience de l’infini ? La philosophe est plutôt coutumière des voyages au long cours — îles Féroé, Islande ou fjords de Norvège –, mais elle n’avait jamais vu SaintMalo. En pleine canicule, nous avons donc filé vers l’ouest, où s’ouvre un horizon sans limite. D’ici, les bateaux partaient autrefois
à la découverte du monde, poussés par des vents exceptionnels.
LE GOÛT DE LA SPLENDEUR
Spécialiste du XVIIe siècle, Laurence Devillairs a mené sa thèse sur l’infini chez Fénelon, Pascal et Descartes. Elle est l’autrice d’un essai sur La Splendeur du monde, sur notre capacité à être ébranlés « corps et âme » par la beauté tranquille, « que rien ne signale », qui ne crie pas mais nous ravit. « Il ne s’agit pas nécessairement d’un tout, d’une harmonie de formes et de couleurs. C’est le plus souvent un détail, qui se détache par son intensité, sa brillance, comme l’indique l’étymologie : splendor, en latin, signifie “éclat”. » Il faut donc être vigilant, ouvrir l’œil. La philosophe dit noircir des « carnets, répertoriant les choses vues, entendues, découvertes ou
« Nous nous e orçons d’exprimer DES CHOSES INEXPRIMABLES »

Peut-on rencontrer l’infini par la pensée ? Telle est la question que nous avons posée à Adrian W. Moore, professeur de philosophie à l’université d’Oxford, qui a écrit une somme intitulée The Infinite (1990), sans cesse rééditée. Sa réponse est pour le moins perturbante.
d’Achille et la tortue. Imaginez qu’Achille doive courir d’un point A à un point B, sur une courte distance, qui lui prend normalement une minute. Arrivé à la moitié du chemin, au bout de trente secondes donc, il s’arrête pendant trente secondes. Puis il reprend sa course. Arrivé à la moitié du chemin, après quinze secondes, il s’arrête encore quinze secondes. Puis il reprend sa course. Et il procède ainsi une infinité de fois. Au bout de combien de temps arrivera-t-il à B ?
Lorsque nous levons les yeux pour admirer le ciel étoilé en été, faisons-nous l’expérience de l’infini ?
ADRIAN W. MOORE : Le ciel nocturne nous inspire assurément un certain sens de la majesté, de l’émerveillement. Les gens, quand ils regardent les étoiles, pensent spontanément à l’infini. Mais je ne suis pas sûr que ce soit adapté. Les physiciens s’accordent dans l’ensemble pour dire qu’il existe un nombre fini de galaxies et donc d’étoiles dans l’Univers, même si ce nombre est colossal et bien supérieur à ce que nous sommes capables de nous représenter. Si vous voulez faire l’expérience de l’infini, le ciel n’est pas le bon endroit où regarder.
Où faut-il regarder, dans ce cas ?
Il y a plusieurs réponses à cette question. L’une d’elles, bien qu’elle soit plus littéraire que scientifique, est qu’au lieu de chercher l’infini à l’extérieur, vous devriez tenter de le trouver en vous-même. Attention, je ne suis pas en train de vous conseiller de remplacer l’astronomie par la physiologie. L’intériorité dont je parle ici n’est pas organique mais métaphorique. Une autre réponse est qu’il est vain d’essayer d’approcher l’infini, parce que c’est hors de notre portée, en tant que nous sommes des êtres finis.

Adrian W. Moore
Dans votre essai The Infinite, vous distinguez l’infini mathématique et l’infini métaphysique. Pouvez-vous nous présenter cette opposition ?
L’infini mathématique renvoie à ce qui nous apparaît comme sans fin, impossible à mesurer. Le ciel étoilé dont nous parlions en est un bon exemple, tout comme les nombres ou la ligne droite en géométrie. Un enfant apprenant à compter comprend que, pour n’importe quel nombre qu’on peut citer, il est possible d’en produire un plus grand, en ajoutant une unité. Cependant, depuis l’Antiquité grecque, une autre conception de l’infini s’est développée, qui renvoie à d’autres notions : la perfection est ainsi un genre d’infini, comme le fait d’être complet, autosuffisant. Quand les théologiens chrétiens disent que Dieu est infini, ils ne veulent pas dire que Dieu a une très grande taille, à l’instar du ciel étoilé, puisque Dieu n’est pas situé dans l’espace ni dans le temps. L’infini dont il est question ici n’est pas quantitatif. C’est ce que j’appelle l’infini métaphysique.
Vous montrez que l’infini mathématique renvoie à des paradoxes insolubles. Pouvez-vous en citer quelques-uns ? Il y a le paradoxe de la « course staccato », variante du paradoxe plus célèbre
Figure de la philosophie anglaise, professeur au St Hugh’s College à Oxford, il a publié une histoire de la pensée moderne depuis Descartes qui fait référence, The Evolution of Modern Metaphysics. Making Sense Of Things (« L’Évolution de la métaphysique moderne. Donner un sens aux choses », 2012) et un essai intitulé The Infinite (« L’Infini », 1990), qui croise histoire de la philosophie et des mathématiques. Capable de s’exprimer de façon savante mais aussi très simple, il intervient sur une chaîne YouTube, Phil Halper (en anglais), où il dialogue avec des enfants. Ses œuvres sont inédites en français.
Notre intuition serait qu’il lui faudrait un temps infini, puisqu’il fait une infinité de pauses. Mais le calcul montre au contraire que, les étapes étant de plus en plus courtes, Achille arrivera au point B au bout de deux minutes. Conclusion : une infinité d’étapes peuvent tenir dans un temps fini.
Ce paradoxe montre que l’infini peut être contenu dans une quantité d’espace ou de temps elle-même finie. Oui, dès lors que l’on suppose que le temps et l’espace sont divisibles à l’infini. Mais prenons un autre paradoxe : supposons que Paul soit condamné à vivre pour l’éternité en enfer et Pierre au paradis. À ceci près que le jour de Noël, chaque année, ils échangent leurs places. Paul passe Noël au paradis, Pierre en enfer. Considérez la journée d’aujourd’hui : Pierre l’a passée au paradis, de même qu’il a passé Noël 2025 en enfer. Et prenez la journée d’hier : Pierre l’a aussi passée au paradis, de même qu’il a passé Noël 2024 en enfer. Vous pouvez ainsi faire correspondre à chaque journée que Pierre a passée au paradis une journée qu’il a passée en enfer, le nombre de Noël en jeu étant infini. Conclusion : Pierre passe autant de temps au paradis qu’en enfer. Ou encore : Pierre et Paul partagent exactement le même sort.
De tels paradoxes nous conduisent donc à affirmer que la notion d’infini, en mathématique, n’est pas claire. En effet, elle est inconsistante.
Alors, quand on utilise dans les équations le symbole ∞ qui désigne l’infini, sait-on de quoi on parle ?
Ce symbole a un sens conventionnel. Il est très élégant, il intervient de façon utile dans de nombreuses formules. Cependant, certains mathématiciens ont soutenu que ce symbole n’était pas indispensable. Le
S’orienter dans les idées
Extrait de la série CHAMPAGNE ! © Raphaël Helle/Signatures

« Nous sommes attachés à la matérialité du monde, notre sensualité aspire à toucher les choses »


Le célèbre philosophe allemand a proposé une fascinante relecture de l’histoire humaine sous l’angle des « sphères » qui nous permettent d’habiter le monde. À l’occasion de la publication de son Livre de l’Europe, cette grande figure du débat public nous explique pourquoi notre position dans le monde est bouleversée par le retour des empires et l’intelligence artificielle.
Propos recueillis par MARTIN LEGROS / photos OLMO CALVO
« NOUS SOMMES “JETÉS” DANS LE MONDE.
MAIS DEPUIS QUEL LIEU ? »
P E T E R S L O T E R D I J K
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