Dedans dehors n°58-59, " Les États gĂ©nĂ©raux de la condition pĂ©nitentiaire : l'engagement sur parole"

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États gĂ©nĂ©raux de la condition pĂ©nitentiaire

EDITORIAL

tirer les leçons du passé

l’engagement sur parole Sur quoi repose ce fort sentiment d’ĂȘtre Ă  l’aube d’un grand bouleversement ? D’oĂč vient cette impression tenace que la nouvelle donne tant espĂ©rĂ©e n’est peut-ĂȘtre pas si lointaine ? Sans doute du fait que la plupart des candidats Ă  l’élection prĂ©sidentielle ne s’en sont pas tenus Ă  renouveler leur indignation face au constat du dĂ©sastre des prisons. Ils ont surtout fait leur un ensemble de prĂ©ceptes qui ouvre la voie Ă  un vĂ©ritable « renversement de perspectives ». Celui prĂ©conisĂ© dans les premiĂšres pages de l’étude de la CNCDH(1) consacrĂ©e aux droits de l’homme dans la prison. Celui auquel exhorte la France chacune des recommandations du Conseil de l’Europe comme ses RĂšgles pĂ©nitentiaires. Quelque chose nous porte Ă  croire la parole donnĂ©e. C’est le fait que cette parole obtenue de la part de mesdames Royal, Buffet, Lepage, Laguiller et Voynet, comme de messieurs Bayrou et Besancenot, l’est en toute connaissance de cause. Ils ou elles savent que les dix points constitutifs de la dĂ©claration finale des États gĂ©nĂ©raux de la condition pĂ©nitentiaire sont Ă  mĂȘme Ă  la fois de faire cesser la violation permanente des droits des personnes dĂ©tenues, d’amĂ©liorer la condition de tous ceux qui vivent et travaillent en prison, et de mieux assurer la sĂ©curitĂ© de tous en rĂ©duisant le recours Ă  l’emprisonnement et la durĂ©e des peines. Ils ou elles mesurent la rupture que cela implique dans le fonctionnement de l’institution pĂ©nitentiaire, mais aussi au niveau des politiques pĂ©nales mises en Ɠuvre. Parce qu’il ne s’agissait certainement pas de susciter de la part des candidats de vagues promesses, les États gĂ©nĂ©raux ont soumis Ă  leur apprĂ©ciation dix principes dont la cohĂ©rence ne laissait planer aucun doute quant au dessein poursuivi. Pour que les prisons françaises cessent d’ĂȘtre la honte de la RĂ©publique, il fallait de la part du futur PrĂ©sident de la RĂ©publique un engagement clair. La consistance de celui pris par chacun de ces candidats est d’autant plus mĂ©ritoire qu’elle est aussi le meilleur antidote aux errements du passĂ©. L’adhĂ©sion pleine et entiĂšre Ă  la dĂ©claration des États gĂ©nĂ©raux n’est rien d’autre que la garantie donnĂ©e aux personnes dĂ©tenues comme aux personnels de surveillance, aux travailleurs sociaux comme aux diffĂ©rents intervenants en dĂ©tention, aux avocats comme aux magistrats, de ne pas revivre l’amĂšre dĂ©ception d’un consensus politique forgĂ© dans l’émotion, qui s’est arrĂȘtĂ© en face d’une autre Ă©motion. Chacun a en mĂ©moire que la salutaire prise de conscience provoquĂ©e par le livre de VĂ©ronique Vasseur n’a pas suffi Ă  Ă©viter l’épuisement de la volontĂ© rĂ©formatrice devant la montĂ©e d’une campagne Ă©lectorale d’inspiration sĂ©curitaire. A contrario, la position de M. Sarkozy ne laisse pas d’inquiĂ©ter. MalgrĂ© quelques propositions d’avancĂ©es ponctuelles, il se place dans la continuitĂ© de ce qui a Ă©tĂ© accompli depuis cinq ans. Pire, le programme de son parti prĂ©voit d’instaurer des peines planchers et de limiter les amĂ©nagements de peine par la crĂ©ation d’un « juge des victimes ». Ces propositions sont Ă©videmment aux antipodes des engagements qui lui Ă©taient proposĂ©s. À l’heure oĂč tout indique que les alternatives Ă  la dĂ©tention et les libĂ©rations anticipĂ©es sont le moyen de prĂ©venir la rĂ©cidive des infractions pĂ©nales, les arguments qui soutiennent le projet de l’UMP sont tĂ©nus. Sera-t-il possible de le convaincre, selon le mot de Fedor DostoĂŻevski, que « ce n’est pas en enfermant son voisin qu’on se convainc de son propre bon sens » ? Les États gĂ©nĂ©raux n’y ont pas renoncĂ©. Ce numĂ©ro spĂ©cial de Dedans Dehors, structurĂ© selon les trois actes qui ont scandĂ© le dĂ©roulement des États gĂ©nĂ©raux de la condition pĂ©nitentiaire – la consultation (page 5), le manifeste (page 41), les engagements (page 65) – a Ă©tĂ© sous-titrĂ© « l’engagement sur parole ». Pour saluer la prise de parole magistrale des dĂ©tenus de France en mĂȘme temps que cet engagement sans prĂ©cĂ©dent de la part de la grande majoritĂ© des candidats. Dans l’attente d’un prochain numĂ©ro oĂč vous aurez, espĂ©rons-le, le plaisir de pouvoir y lire un article intitulĂ© « de la parole aux actes ». (1) Commission nationale consultative des droits de l’homme

Jean Bérard et Patrick Marest

DEDANS DEHORS publication bimestrielle de la section française de l’Observatoire international des prisons, association loi 1901, 31, rue des Lilas, 75019 Paris, TĂ©l.: 01 44 52 87 90, Fax: 01 44 52 88 09, e-mail : contact@oip.org Internet : http://www.oip.org Directrice de la publication : Martine Joanin RĂ©daction : Jean BĂ©rard, Adeline Combet, StĂ©phanie Coye, Patrick Marest, Isabelle Roger, Hugues de Suremain SecrĂ©tariat de rĂ©daction : Isabelle Bardet, Adeline Combet, Anne Fellmann, Marie Guyard, AndrĂ©e Martins, Pascale Poussin IdentitĂ© graphique : MG., L.D.<dlaranjeira@caramail.com> Maquette : Antoine Resche Photos : Patrick Artinian, Guillaume Atger, Olivier Aubert, J.-P. Bajard, Michel Baret, Samuel Bollendorf, JĂ©rĂŽme Brezillon, Henri Cacchia, Caroline Caldier, Derrick Ceyrac, Bertrand Desprez, Claudine Doury, Michel Gasarian, Jack Guez, Nicole Henry-CrĂ©mon, Bruno Isolda, Simon Jourdan, Bertrand LauprĂšte, Ulrich Lebeuf, Michel Le Moine, Anne-Marie Marchetti, CĂ©lia Quilleret, Philippe Sacin, SĂ©bastien Sindeu, AimĂ©e Thirion, Olivier Touron Commandes : Julie Namyas Remerciements Ă  : Editing, Agence VU, L’Ɠil public, CinĂ©tĂ©vĂ©, Canal +, Radio France Impression : Imprimerie Autographes 2, 10 bis, rue Bisson, 75020 Paris TĂ©l. : 01 43 58 26 26 ISSN : 1276-6038 numĂ©ro CPPAP en cours Diffusion sur abonnement au prix annuel de 30  Couverture : Anne-Marie Marchetti

LancĂ©e le 10 janvier 2006, Ă  l’initiative de l’OIP, la dĂ©marche des États gĂ©nĂ©raux de la condition pĂ©nitentiaire a rĂ©ussi Ă  inscrire Ă  l’ordre du jour de la campagne Ă©lectorale la question carcĂ©rale. Pendant un an, ce collectif d’organisations reprĂ©sentatives du monde des prisons a d’abord organisĂ© une vaste consultation inĂ©dite de tous les acteurs de terrain, puis transformer cette prise de parole en propositions de rĂ©forme, de sorte Ă  susciter l’engagement sans ambiguĂŻtĂ© de l’ensemble de la classe politique. Pour en arriver lĂ , les États gĂ©nĂ©raux ont analysĂ© les raisons des tentatives avortĂ©es de rĂ©formes et souhaitĂ© crĂ©er les conditions du renversement de perspectives portĂ© par les instances nationales et internationales de protection des droits de l’homme. Ce tableau en trois actes commencera Ă  prendre tout son sens au lendemain du second tour de l’élection prĂ©sidentielle. Au soir du 16 janvier 2006, les États gĂ©nĂ©raux de la condition pĂ©nitentiaire ont recueilli l’engagement de sept candidats Ă  l’élection prĂ©sidentielle (François Bayrou, Corinne Lepage, SĂ©golĂšne Royal, Dominique Voynet, Marie-George Buffet, Olivier Besancenot et Arlette Laguiller) Ă  mettre en Ɠuvre, s’ils sont Ă©lus, les dix points de la dĂ©claration qui leur a Ă©tĂ© soumise. Ce numĂ©ro spĂ©cial de Dedans dehors retrace les diffĂ©rentes Ă©tapes de la dĂ©marche qui a permis de parvenir Ă  ce premier rĂ©sultat, prĂ©lude, nous l’espĂ©rons, Ă  une transformation radicale de notre systĂšme pĂ©nitentiaire. Il prĂ©sente les trois actes qui ont rythmĂ© cette annĂ©e de mobilisation : l’organisation d’une consultation des acteurs du systĂšme judiciaire et pĂ©nitentiaire, l’élaboration du cahier des charges d’une rĂ©forme des prisons, l’interpellation politique et la rĂ©ponse apportĂ©e par les candidats Ă  la PrĂ©sidence de la RĂ©publique. Mais, avant cela, il faut expliciter les raisons de notre dĂ©marche. Les constats sur le dĂ©sastreux Ă©tat des prisons existaient dĂ©jĂ . Ils existaient tant que, par exemple, lorsque est paru le rapport d’Alvaro Gil-RoblĂšs, nous avons entendu des journalistes demander non pas : « Que pensez-vous de ce

rapport ? », mais « Expliquez-nous en quoi ce rapport a une chance de ne pas ĂȘtre un rapport de plus enterrĂ©, aprĂšs avoir dĂ©noncĂ© une rĂ©alitĂ© hĂ©las bien connue ? ». À cette question nous n’avions pas, Ă  l’évidence, de rĂ©ponse satisfaisante. Pour sortir de cette impasse, les États gĂ©nĂ©raux ont voulu faire trois choses : 1) donner la parole aux personnes les plus directement concernĂ©es par le systĂšme carcĂ©ral, et, parmi elles, Ă©videmment, les personnes dĂ©tenues, 2) faire de cette parole une force de proposition inscrite dans le moment le plus important pour le dĂ©bat politique : l’annĂ©e de campagne pour les Ă©lections prĂ©sidentielles et lĂ©gislatives 3) dans ce mĂȘme temps de campagne, interpeller l’opinion publique sur la nĂ©cessitĂ© d’une rĂ©forme fondamentale du fonctionnement de l’institution pĂ©nitentiaire. Pourquoi ? Pour prendre la mesure de ce qui, dans les trente derniĂšres annĂ©es, a conduit Ă  faire de la question des prisons et des peines, un vĂ©ritable sujet politique. Pour cela, il faut revenir un peu en arriĂšre.

1971, les dĂ©tenus disent « l’intolĂ©rable » « La connaissance, les rĂ©actions, les indignations, les rĂ©flexions sur la situation pĂ©nitentiaire, tout cela existe, au niveau des individus, mais n’apparaĂźt pas encore. Il faut maintenant que l’information circule, de bouche Ă  oreille, de groupe en groupe. La mĂ©thode peut surprendre, mais c’est encore la meilleure. Il faut que l’information rebondisse ; il faut transformer l’expĂ©rience individuelle en savoir collectif. C’est-Ă -dire en savoir politique. » C’est le programme que donnait Michel Foucault au Groupe d’information sur les prisons (GIP) créé en fĂ©vrier 1971, avec Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet. Leur but est de recueillir la parole des dĂ©tenus. Pour cela, le Groupe Ă©labore un questionnaire, qu’il diffuse notamment par l’intermĂ©diaire des familles. En mai et juin, le GIP publie ses premiĂšres brochures, Ă©laborĂ©es Ă  partir des rĂ©ponses au questionnaire, avant de se dissoudre et de laisser la place au ComitĂ© d’action des prisonniers (CAP). À partir de janvier 1973, ce dernier publie un journal qu’il vend devant les prisons. DĂšs son deuxiĂšme numĂ©ro, une liste de revendications paraĂźt : « les onze premiers points du CAP ». Face Ă  cette dĂ©marche inĂ©dite, les autoritĂ©s rĂ©agissent dĂšs janvier 1972, en dĂ©pĂȘchant un ancien directeur de l’administration pĂ©nitentiaire Ă  Toul pour rendre un rapport. En septembre de la mĂȘme annĂ©e, un dĂ©cret crĂ©e les commissions d’application des peines et Ă©largit les possibilitĂ©s de permissions de sortir. En octobre, le garde des Sceaux RenĂ© Pleven dĂ©clare devant le SĂ©nat qu’ « il y a trop N°58-59 Janvier 2007

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