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Un grand merci à tous les amis du Club Médiapop… Nicole Marchand-Zañartu, Angélique Miranda, Thierry Kuhn, Christophe Perih, Olivier Gimalac, Anne-Sophie Tschiegg, Martine Zussy, Pascal Neuschwanger, Laurence Mouillet, Maurice Bruppacher, Étienne Rohmer, Jean Wollenschneider, Martine Lombard, Juliette Tomasetti, Joëlle & Philip Anstett, Sylvie Gabriel, Mathieu Marmillot, Bruno Ringenbach, Gautier Perrin, Emmanuelle Telega, Emmanuel Abela, Valérie Lesage, Fabien Simon, Mathieu Jeannette, Frédérique Costantini, Odile Diserens-Borgeaud, Elisabeth Lecq, Sandro Weltin, Vincent Vanoli, Caroline Châtelet, Pierre Lemarchand, Yves Chaudouët, Peggy Morel, Jean HansMaennel, Frédéric Marquet, Tatiana Termacic, Sandrine Delaune, Pascal Minazzi, Christiane & Marcello Bagnolini, Rosy & Patrice Touvet, Karine Ollagnier, Anna Marcuzzi, Valérie Maïo, Daniel Toussaint, Jean-Jacques Delattre, Hélène & Philippe Lutz, Marie-Claude Grosheny-Wasmer, Monique & Joël Elbisser, Sébastien Arnaud, Pierre-Olivier Bobo, Franck Oudille, Dominique Falkner, Valérie Schlée, Frédéric Martineau, Pascale Richter, Philippe Berteaux, Nicolas Jeanniard, Hélène Baumann, Céline Couget Caporossi, Jeff Hurth, Nicolas Simonin, Aubierge Appolinaire, Arlette Ligey, Claude De Barros, Alice Marquaille, Elisabeth Itti, Stéphanie Radenac, Guillaume Lenys, Didier Guéniat, Pierre Kayser, Hadi Remita, Eve Wicky, Carmen Iglesias, Jean-Claude Figenwald, Frédéric Martineau, Hélène Sturm, Christian Schmidt, Jean-Louis Kuntzel, Alain Fillinger, Laurent-Marie Joubert, Bibi et Thierry Cladé, Guillaume Mougel, Pierre Soignon, Etienne Ayçoberry, Isabelle Bozorg Grayeli, Dominique Werner, Jean-Pierre Dangy, Christian Gluszczak…
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Rédacteur en chef : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67
Secrétaire de rédaction : Aude Ziegelmeyer
Relecture : Manon Landreau
Direction artistique : Starlight
Ont participé à ce numéro :
RÉDACTEURS
Florence Andoka, Nathalie Bach-Rontchevsky, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Nicolas Comment, Claude De Barros, Alma Decaix-Massiani, Coralie Donas, Emmanuel Dosda, Nikol Dziub, Dominique Falkner, Christophe Fourvel, Clo Jack, Mathieu Jeannette, Bruno Lagabbe, Pierre Lemarchand, Lucas Le Texier, Luc Maechel, Guillaume Malvoisin, Mathieu Marmillot, Stéphanie-Lucie Mathern, Myriam Mechita, Mylène Mistre-Schaal, Martin Möller-Smejkal, Nicolas Querci, Martial Ratel, Öykü Sofuoğlu, Louis Ucciani, Jean Vales, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Gilles Weinzaepflen, Jean-Luc Wertenschlag, Clément Willer, Aude Ziegelmeyer.
PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS
Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Bearboz, Nicolas Bézard, Sébastien Bozon, Mar Castañedo, Nicolas Comment, Caroline Cutaia, Régis Delacote, Richard Dumas, Nikol Dziub, Alexandra Fleurantin, Romain Gamba, Alicia Gardès, Delphine Ghosarossian, Anne Immelé, Joan, Nicolas Leblanc, Olivier Legras, Benoît Linder, Renaud Monfourny, Zélie Noreda, Arno Paul, Laetitia Piccarreta, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Jean Vales, Henri Walliser, Nicolas Waltefaugle.
COUVERTURE
Harvey Keitel dans Smoke de Wayne Wang (scénario de Paul Auster). Pictorial Press Ltd / Alamy
IMPRIMEUR
Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : juillet 2026
ISSN : 1969-9514 – © Novo 2026
Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.
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MÉDIAPOP
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Emmanuel Abela, Bruno Chibane, Philippe Schweyer et Lionel Shili.
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FOCUS 9-24
La sélection des spectacles, festivals et inaugurations
27-36
Pierre Fahys 28-33, Lucie Morel 35-36
37-58
Alela Diane 38-45, Chrysoline Dupont 46-49 , Pierre Walter 50-51, Détonation 52-53 , Météo 54-55, Musica 56-58
59-92
Harry Gruyaert 60-63, Nino Barattini 64-67 , Deborah Fest Kindler 68-71, Pierre Huyghe 72-73 , Labouring Bodies 74-75, Helen Frankenthaler 76-77 , Hassan Darsi 78-79, Tempesta 80-81, Nicolas Floc’h 82-83 , Nina Laisné 84-85, Constellations 86-87, François Morellet 88-89 , Lilana Francisco & Steven Cruz 90-92
IN SITU 93-99
Les expositions de l’été
CHRONIQUES 101-124
Emmanuel Abela 102-107, C’est la fête 108-111 , Stéphanie-Lucie Mathern 112-113, Jean-Luc Wertenschlag 114-115 , Myriam Mechita 116-117, Dominique Falkner 118-119 , Nathalie Bach-Rontchevsky 120, Claude De Barros 122 , Bruno Lagabbe 124
Disques 126 Livres 128
130


J’ai fait le tour de l’exposition en battant le record d’Arthur, Odile et Franz dans Bande à part de Jean-Luc Godard (9 minutes et 43 secondes pour la visite du Louvre en courant). L’artiste avait beau être mon ami depuis plus de trente ans, je n’arrivais pas à m’intéresser sérieusement à ses photographies. Il me semblait qu’il y avait plus urgent que de photographier des nuages chaque matin au réveil depuis sa fenêtre. Au lieu de prendre la peine d’admirer, je m’étais contenté de caresser du regard les nuages suspendus aux cimaises. Même les titres des œuvres imprimés sur les cartels me semblaient ennuyeux. Alors que les discours allaient démarrer, je me suis échappé pour rejoindre le clan des fumeurs sur le trottoir. À l’extérieur du lieu d’exposition, personne ne parlait des nuages photographiés jour après jour par mon ami. Il était question de coupes budgétaires, de centres d’art rayés de la carte, de festivals annulés, de subventions ratiboisées.
Une Française installée à Berlin, je crois qu’elle travaillait pour la chaîne Arte, nous a rejoints au moment où chacun s’accordait à dire que cette fois c’était plié, on n’allait pas y couper, l’extrême droite allait finir par arriver au pouvoir et ça ne servait à rien de continuer à se voiler la face, de toute façon la bataille des idées était perdue depuis longtemps.
— Comment pouvez-vous être aussi résignés ?
Vue d’Allemagne, une telle résignation est incompréhensible.
— Le match est perdu. Même des maires prétendument de gauche ne font plus semblant de s’intéresser à la culture.
— Secouez-vous, rien n’est joué.
— Trop tard pour changer le cours de l’histoire.
— Ce n’est jamais trop tard. Tout le monde n’est pas devenu fasciste.
— Pas moi, pas toi, mais les autres si.
Un silence gênant s’est installé. J’ai regardé autour de moi. Personne n’avait une tête de fasciste. Un livreur à vélo a stoppé son engin devant nous. Il était en sueur. Quelqu’un s’est approché de lui pour réceptionner une pizza. Il est reparti comme il était venu. La Française exilée à Berlin ne voulait pas en rester là.
Par Philippe Schweyer
— Un monde meilleur est encore possible.
J’allais lui répondre, mais un autre livreur à vélo est arrivé en trombe. Il trimballait dans son sac à dos une cargaison de canettes de bière. Lui aussi était en sueur. Heureusement, à l’ombre sur le trottoir, il faisait bon. La Berlinoise a dégoupillé une canette alors que le livreur repartait à toute allure vers d’autres clients.
— C’est maintenant qu’il faut résister.
Quelqu’un a commandé d’autres pizzas. Quelqu’un d’autre a commandé d’autres canettes de bière.
— Je suis sûre que vous étiez tous dans la rue après le 21 avril 2002.
— Et alors ?
— Qu’est-ce que vous attendez pour montrer que vous êtes toujours là ?
Trois livreurs à vélo sont arrivés en même temps tels les Rois mages. Ils apportaient de la bière, des pizzas et un peu d’herbe. La nouvelle petite amie de mon ami photographe s’est invitée dans la conversation après avoir récupéré sa commande.
— En 2002, je n’étais pas née.
— Comment tu vois l’avenir ?
— Ne comptez pas sur moi pour aller voter. La Berlinoise a semblé hésiter. Plutôt que de répondre à la nouvelle petite amie de mon ami, elle a engouffré une part de pizza aux anchois. J’aurais voulu montrer que je n’avais pas renoncé à mes idéaux et que j’étais toujours du côté de la résistance. Tout était à reconstruire en partant de la base. Malheureusement, le temps manquait et la connerie gagnait du terrain. La nouvelle petite amie de mon ami a roulé un joint. La Berlinoise la regardait faire sans dire un mot. Un livreur à vélo est passé sans s’arrêter. J’ai eu envie de lui demander à quoi il rêvait, mais je me suis contenté de songer à ce qu’il devait penser de nous. J’avais de plus en plus chaud malgré le gros nuage noir qui flottait au-dessus de nos têtes.
Ce numéro de Novo est dédié à Thierry Kuhn disparu brutalement le 26 avril à Murbach en plein trail du Grand Ballon. Thierry était un lecteur attentif de Novo, mais surtout un ami précieux toujours prêt à donner un coup de main.



























































































































Écrire une autre histoire. Une histoire de l’art où les femmes, trop longtemps invisibilisées, auraient toute leur place. Au travers d’articles, de notices biographiques et d’entretiens, la plateforme
AWARE (Archives of Women Artists, Research & Exhibitions) nous ouvre grand les yeux sur le talent au féminin. Suivant cet élan, la Konschthal Esch a lancé le programme « AWARE x Luxembourg » pour renforcer la visibilité des artistes femmes luxembourgeoises sur la plateforme. Une belle manière de rebattre les cartes de la représentativité et de rééquilibrer les récits dominants. (M.M.S.)
AWARE x Luxembourg, un programme en partenariat avec la Ville d’Esch-sur-Alzette et la Konschthal Esch awarewomenartists.com


Clowns tristes, chansonniers et danseuses en jupons : nous voici projetés dans l’atmosphère surannée des cafés-théâtres de la Belle Époque. Et plus particulièrement au café des Ambassadeurs, lieu iconique des nuits mondaines parisiennes. C’est à travers un ensemble graphique unique (dont des affiches de Toulouse-Lautrec et des esquisses de Pierre Bonnard, excusez du peu) que Le Signe nous offre une immersion sans pareille dans l’âge d’or du Paris bohème. (M.M.S.)
Les Ambassadeurs, l’apogée des cafés-concerts Jusqu’au 29 novembre au Signe, centre national du graphisme, à Chaumont www.centrenationaldugraphisme.fr
Pour sa sixième édition, le festival Jazz à la Petite France s’ouvrira, vendredi 10 juillet, par une écoute commentée en compagnie de Coralie Athanase : Les Femmes du Jazz. Dans le café de l’hôtel Boma sera contée l’histoire des grandes musiciennes qui ont fait et qui font l’histoire du jazz. Après quoi on retrouvera, tout au long du week-end, place Saint-Thomas et ailleurs, le duo de jazz fusion formé par Séverine Morfin et Malik Ziad, la chanteuse de soul Léonie, ou encore la trompettiste Milena Casado, dont on peut espérer qu’elle interprétera son « Oda to the crazy times », d’une douceur électrisante. (C.W.)
Jazz à la Petite France, les 10, 11 et 12 juillet à Strasbourg www.jazzalapetitefrance.com


Le plus beau spot secret en plein air de Mulhouse, l’Union bouliste mulhousienne, invite désormais chaque année un photographe à exposer dans ses murs. L’occasion pour les habitués de s’en mettre plein les mirettes entre deux parties de pétanque… ou deux bières. Cette année, l’UBM a eu la bonne idée d’inviter Christophe Schmitt à exposer pour la première fois ses photographies du bassin potassique alsacien. L’occasion de découvrir ou redécouvrir un paysage façonné par un siècle d’exploitation minière que Christophe Schmitt a entrepris d’arpenter méthodiquement pour nous en révéler les caractéristiques marquantes, mais aussi les détails parfois cocasses. (P.S.)
Exposition jusqu’au 12 juillet à l’UBM, 29 rue des Machines à Mulhouse (à deux pas de la gare de Dornach)


Sept spectacles, sept communes et zéro place pour l’ennui : chaque année, le Territoire de Belfort accueille les Flâneries d’été, un festival itinérant à mille lieues de la kermesse pépère ! Un grand mix d’art de rue, de théâtre, de cirque et de musique, avec des clowns qui se castagnent, des seniors branchés sur ampli rock et de nouveaux voisins en roue libre. Ambiance garantie. (A.V.)
Du 15 juillet au 25 août à Chèvremont, Fêche-l’Eglise, Bessoncourt, Giromagny, Danjoutin, Roppe et Belfort. www.territoiredebelfort.fr
À l’heure où la diplomatie s’écrit avec des bombes, le Livre sur la Place fait un choix fort : confier sa présidence à l’Israélien Élie Barnavi et au Palestinien Elias Sanbar. Anciens diplomates, tous deux historiens et écrivains, ils seront ensemble à Nancy pour opposer la force des mots au fracas des armes. Le ton de cette 48e édition est donné. (A.V.)
Du 11 au 13 septembre, place Carrière et lieux divers, à Nancy www.lelivresurlaplace.nancy.fr



© Vincent Zobler
« Ce qu’est une utopie et ce que peut l’utopie » : c’est ce que cherche à savoir le Théâtre du Peuple de Bussang, en revenant sur sa propre histoire. Hériter des brumes : la folle histoire du Théâtre du Peuple sera présenté tout au long de l’été, du 16 juillet au 28 août. Les six épisodes qui le composent se répartissent chaque fois sur une journée. De jour, de nuit, des pauses permettront également de se restaurer au bar du Théâtre et de flâner à l’orée de la majestueuse forêt qui s’étend à l’arrière-plan de la scène. Peut-être que le bruit du vent dans les feuilles soufflera une réponse à la question de savoir ce qu’est l’utopie. (C.W.)
Hériter des brumes : la folle histoire du Théâtre du Peuple du 16 juillet au 28 août au Théâtre du Peuple de Bussang theatredupeuple.com
Voyageuse, vendeuse ambulante puis artiste et écrivaine, Ceija Stojka a un parcours de vie exceptionnel. Elle fait partie des premières femmes rom à témoigner sur le génocide des Tsiganes sous le régime nazi et contribue à libérer la parole d’une communauté. D’une puissance émotionnelle inédite, son œuvre mêle paysages solaires aux sombres souvenirs de la déportation et nous plonge dans la vie contrastée de cette autodidacte au regard unique. (M.M.S.)
Garder les yeux ouverts
Jusqu’au 21 septembre au musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, en co-commissariat avec le musée de la Résistance et de la Déportation www.mbaa.besancon.fr


Après avoir soufflé ses dix bougies avec style, le festival d’arts de rue de Besançon squatte à nouveau le bitume en octobre, avec toujours plus de spectacles à grande et petite échelle pour faire briller les mirettes de toutes les familles. Parmi les premières annonces, Le Grand Blanc, la nouvelle création de la compagnie locale À demain j’espère, un spectacle-enquête sur la réalité brute d’un service de santé sous tension. RDV mi-septembre pour la suite ! (A.V.)
Du 2 au 4 octobre à Besançon festivalbitumeplumes.fr


Au grès du jazz et de ses envies, les mélomanes se laissent porter une 23e fois à La Petite-Pierre, le temps d’un festival ancré sur le territoire bucolique des Vosges du Nord. Arnaud Bel, programmateur, y a notamment convié l’auteur de son coup de cœur discographique actuel : Dhafer Youssef qui présentera, place du Château, le sublimement métissé Shiraz traversé par de douces notes en arabesques, interprété avec « la dreamteam du jazz ». La soirée se poursuivra avec la trompette d’Erik Truffaz et le chant flamenco d’Antonio Lizana pour un hommage au mythique Sketches of Spain de Miles Davis. Au programme encore, la poésie soufie de Walid Ben Selim, la « virtuosité explosive » de Roberto Fonseca liée à la « palette infinie » de Vincent Segal ou encore la musique minérale d’Ève Risser qui, pour cette création avec le Pink Desert Orchestra a, selon Aïcha Chibatte, directrice, « lu des partitions dans les strates du grès du jazz ». (E.D.)
Au grès du jazz, festival du 8 au 16 août à La Petite-Pierre et ses environs festival-augresdujazz.com
Pour la quatrième fois, L’Autre Canal rallume la mèche des « Amours d’été », avec 22 rendez-vous chauds bouillants, de la Plage des 2 Rives au Féru des Sciences. 58 projets artistiques qui vont faire chauffer le bitume entre salsa fuego, rock sauvage et rap déter (avec même un certain Djibril Cissé aux platines). Deux mois de flirts intensifs sous BPM de zinzin, les pieds dans l’herbe et les oreilles au max ! (A.V.)
Du 1er juillet au 30 août, Plage des 2 rives à Nancy et autres lieux www.lautrecanalnancy.fr


Près de trente albums au compteur, quasi quarante changements de blase et un gourou, John Dwyer, fâché à mort avec le silence : depuis 1997, Osees est comme un rouleau compresseur qui te broie les tympans à grands coups de double batterie asymétrique. Balancé sans prévenir, leur nouveau méfait, OFF COURSE, injecte du jazz fusion crasseux dans leur garage rock sous perfusion d’orgue. De la pure anarchie pour tympans masochistes, avec seulement deux dates en France pour choper le virus en live avant le retour dans leur asile californien. Attention, ça pique ! (A.V.)
4 juillet au Noumatrouff, à Mulhouse www.noumatrouff.fr
(La Voix de ma grand-mère)
La Fuite des requins (précédé de)
Jeu Vidéo Rend Violent Makbeth
Le Cercle de craie caucasien
Wayna Sipas : là où vont chanter les oiseaux sans ailes
うなぎの回遊 La Migration des anguilles
Fanfare, Tout a une fin sauf la saucisse qui en a deux
La Forteresse
TnS Comedy Club
Nocturne (Parade)
La guerre n’a pas un visage de femme
Dans la cacophonie du monde, il est parfois difficile d’imposer sa petite musique. Partant de ce constat, cette exposition hautement interactive met l’accent sur les artistes contemporains qui escaladent le mur du son et bravent le brouhaha. On y croise des œuvres qui captent le bruit de la lumière, des jukebox qui font des minutes de silence, on y écoute la douloureuse rumeur de la guerre et on se laisse envoûter par la symphonie des sirènes. (M.M.S.)
Jusqu’au 20 septembre à la Konschthal, à Esch-sur-Alzette www.konschthal.lu


Depuis 30 ans, le festival Plein Air au Bel Air propose une recette qui a fait ses preuves : un repas préparé par les amis du vaillant cinéma d’art et essai mulhousien + un concert programmé avec goût + un film choisi collégialement, le tout en plein air dans le grand jardin à l’arrière du ciné. Cette année, on ne ratera pour rien au monde Solaris Great Confusion le 27 juillet en ouverture du film Mines de composition aux petits oignons. Le 29, la sensation Panda (Drum) Maschine fera vibrer tout Mulhouse avant (une avant-première). Enfin, le festival se clôturera avec la projection de Persepolis
De quoi passer six soirées magiques entouré d’amis du bon cinéma et de la bonne musique. (P.S.)
Du 27 juillet au 1 www.cinebelair.org
Oubliez les passeports, les barrières et les étiquettes : depuis près de trois décennies, le festival Tribu s’amuse à faire sauter les frontières en faisant dialoguer musiques du monde, jazz en liberté et créations hybrides résolument indisciplinées. La programmation complète sera dévoilée cet été. Embarquement fin septembre à Dijon ! (A.V.)
Du 29 septembre au 4 octobre 2026 à Dijon
www.tribufestival.com



En juillet à Mulhouse, oubliez les places attitrées : la culture se vit sur le bitume, tous ensemble et les pieds dans le plat ! Entre performances physiques qui flirtent avec le vide et comédies mordantes à pleurer de rire, le festival Scènes de rue revient vider les salles pour décaper les pavés du centre-ville : quatre jours de surchauffe artistique, une trentaine de spectacles et zéro frontière entre les gen(re)s – quitte à faire grincer quelques dents en passant. Un grand mix sans filet ni parachute, avec des mariées en fuite et une mamie en cavale, un boxeur qui refuse de cogner et des grands classiques revisités à la disqueuse, des funambules à douze mètres de haut et des cascades à moto, la guerre de Troie le retour et puis Batman, Dracula, une sardinade géante, une boum non-stop, un musée chelou et une dictatrice des chakras, des cabanes magiques et un étendoir XXL. Vous êtes complètement perdus ? C’est normal et ce n’est que le début, car pour piloter le bazar, le cru 2026 rassemble la crème du secteur (OpUS, Grand Colossal Théâtre, Carnage Productions, Le Doux Supplice, Les Batteurs de Pavés, Le G.Bistaki…). Avec en prime une seule idée en tête : opposer au chaos ambiant la force de la fête. Parce qu’au fond, quitte à foncer dans le mur, autant le faire avec un salto ! Alors pas besoin de mode d’emploi : on coupe les écrans, on lâche les GPS et on vient chiller, transpirer et rêver à plusieurs. L’heure de la récré a sonné.
Par Aurélie Vautrin
— SCÈNES DE RUE, festival du 9 au 12 juillet à Mulhouse www.scenesderue.fr

Pour sa dernière saison à la tête de l’Orchestre national de Mulhouse, le chef d’orchestre autrichien Christoph Koncz, connu pour avoir également dirigé de prestigieux ensembles tels le Cleveland Orchestra, le London Symphony Orchestra ou l’Opéra de Vienne, aborde le début de l’automne en célébrant les affinités avec l’univers de la magie d’une musique dite savante. Lors de sa rentrée de septembre, sur la scène de la Filature, l’orchestre mulhousien redonnera vie en effet à la déroutante et fougueuse Symphonie fantastique d’Hector Berlioz, ainsi qu’à L’Apprenti sorcier de Paul Dukas. Il interprétera aussi, et c’est peut-être le plus réjouissant, puisqu’il s’agit d’une pièce inédite commandée par l’ONM pour l’occasion, une création de Tatiana Probst, compositrice parisienne accueillie à la Filature dans le cadre d’une résidence qui lui permettra de concevoir diverses œuvres autour du thème de la métamorphose. On peut d’ores et déjà noter qu’elle donnera à entendre une autre de ses créations en février prochain, lors d’un concert de l’ONM qui s’annonce tout aussi passionnant, « Aube et crépuscule du romantisme », en présence du Mulhousien Philippe Tondre, l’un des hautboïstes les plus réputés au monde. Christoph Koncz, Tatiana Probst et Philippe Tondre représentent cette jeune génération d’artistes passionnément dévoués à la musique classique, témoignant du fait que l’ONM est résolument tourné vers l’avant.
Par Clément Willer
— MUSIQUES ET SORTILÈGES, concert symphonique de l’Orchestre national de Mulhouse les 18 et 19 septembre à la Filature de Mulhouse www.lafilature.org


















25.06 > 05.09 2026



























































Explorations artistiques de jour et de nuit Gratuit





Dans une époque qui préfère les murs qui enferment, le CDN dirigé par Julia Vidit choisit les portes ouvertes. Avec cette saison 26-27, il n’est pas question de rassurer pour autant : cette société malade, on la regarde en face, sans détourner le regard, sans chercher non plus à distribuer les bons et les mauvais points. Pauvreté, lutte des classes, consentement, démocratie fragilisée, guerres, résistance… Les sujets sont là, brûlants – mais la Manufacture préfère les secousses aux sermons. Ainsi, dès l’automne, Le Ventre de Paris relit Zola à l’aune de nos crispations contemporaines, tandis que Radio Live fait résonner les voix de Kyiv et du Caire. Nos assemblées s’attaque à une question devenue presque exotique : comment décide-t-on ensemble ? En décembre, Julia Vidit crée Au secours la réalité, traversée poétique de la misère, avant que l’hiver ne fasse surgir Napoline, héroïne fracassée contre la médiocrité du monde, et Magistral·e·s, plongée vertigineuse dans les rouages (rouillés) de la justice. Cette soif de révolte gronde aussi dans Quatrième A et sa rébellion collégienne, ou dans la parole lumineuse de la poétesse palestinienne Hend Jouda avec Gaza, ô ma joie. Autre ligne de force qui traverse toute la saison : les femmes. Metteuses en scène, autrices, interprètes, elles façonnent plus de deux tiers de la programmation, sans slogan ni étendard brandi – simplement parce qu’il est temps. Enfin, alors que le contexte budgétaire se durcit, engendrant notamment la disparition du festival Micropolis, la Manufacture répond par davantage de circulation, de coopération et de présence. Comme si le théâtre rappelait une chose simple : quand le réel devient irrespirable, il reste ces lieux où des inconnus acceptent encore de s’asseoir côte à côte pour regarder le monde autrement.
Par Aurélie Vautrin
— SAISON 26-27, théâtre du 11 septembre au 26 janvier 2027 au Théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

NJP a tremblé, NJP a tangué, mais la tempête est passée. Après une zone de turbulences inédite et une profonde refonte interne, le plus célèbre des festivals nancéiens soigne son retour avec un line-up XXL façon insoumission sonore forever. L’objectif est clair : regarder droit devant sans oublier d’où il vient, bien décidé à prouver qu’il en a encore sous le capot avec ses cinquante balais bien tassés. C’est donc reparti pour deux semaines de fiesta à tous les étages, avec sept scènes, 170 artistes et 250 concerts. Au cœur du réacteur, le jazz reste évidemment roi – mais un roi mutant, hybride et furieusement libre, qui fait se télescoper les styles et les générations. Ainsi, on y fait cohabiter la solennité de l’Opéra et la sueur du chapiteau de la Pépinière ; les parrains de la route (Peter Doherty, Alain Chamfort, Pink Martini, Alela Diane…) partagent l’affiche avec les talents pop/soul (Selah Sue, Suzane, Caravan Palace, Yaël Naïm, Bon Entendeur). Et surtout, le NJP décloisonne encore un peu plus les frontières en connectant le rap de Houdi et de Médine aux vibrations des musiques du monde (Altın Gün, Nduduzo Makhathini) ; avant de bifurquer vers l’électro-punk de Dame Area, se lancer dans la danse avec Vincent Peirani ou traquer les ovnis avec Super Jet Kinoko. Une collision des genres hautement inflammable, qui prouve que le festival a choisi la meilleure des réponses aux crises passées : une chouette audace sonore. Début du grand mix le 3 octobre.
Par Aurélie Vautrin
— NANCY JAZZ PULSATIONS, festival du 3 au 17 octobre dans divers lieux, à Nancy www.nancyjazzpulsations.com


L’équipe des Rotondes de Luxembourg sait nous faire saliver, en annonçant cet été un festival « rafraîchissant comme un granité citron en pleine canicule ». Comment résister ? Et puis ça fait depuis 2007 que les anciens dépôts ferroviaires transformés en salles de concert et d’exposition ouvrent leurs portes en plein mois d’août, lorsque notre soif de musique est au moins équivalente à notre envie de boissons chimiques trop sucrées. Au programme de cette nouvelle édition de Congés annulés, une grosse vingtaine de soirées avec un ou plusieurs groupes, une entrée à 15 € en moyenne pour la plupart d’entre elles (quelques-unes sont gratuites), un triple plateau à 5 € en ouverture, et la possibilité de profiter d’un apéro/DJ set sur entrée libre avant le début des shows. Congés annulés est taillé pour offrir du plaisir ; le tout avec l’esprit défricheur qui anime les Rotondes tout au long de sa saison : des musiques actuelles curieuses, fusionnant les esthétiques, du rock à l’electro. On retrouvera cette année le blackgaze de Deafheaven, l’énergie post-punk de Deadletter (après leur annulation l’an passé), la joie communicative du trio indie Horsegirl… côté découvertes, on peut citer la chanteusecompositrice Alice Costelloe, l’artiste de spoken word Joshua Idehen, la harpiste Mary Lattimore ou le collectif mexicain Diles Que No Me Maten. Un marché du vinyle et un Family Day sont également au menu de cette salutaire friandise estivale.
Par Benjamin Bottemer — CONGÉS ANNULÉS, festival du 24 juillet au 20 août aux Rotondes de Luxembourg, à Luxembourg rotondes.lu

La Photothèque de la Ville de Luxembourg conserve quelque sept millions d’images, dont la plus ancienne date de 1855. Partageuse, elle organise chaque été une exposition gratuite au Cercle Cité, dans le centre-ville de Luxembourg. Après les thématiques de la nature et de la mode en 2024 et 2025, c’est au tourisme que s’intéresse « More than a postcard » : le Luxembourg entre arrivées et départs. Fleurant bon l’insouciance et les petites scènes capturées au gré des escapades touristiques dans la capitale, elle nous fait traverser plus d’un siècle d’histoire, depuis les clichés de l’Exposition universelle de 1900 jusqu’aux selfies d’aujourd’hui. Arrivée à la gare ou à l’aéroport, écriture de cartes postales sous le soleil, visite des sites emblématiques de la ville comme la place de la Constitution… l’exposition met en valeur le travail de photographes professionnels ou amateurs. « More than a postcard » s’intéresse aussi aux images prises par les Luxembourgeois en voyage à l’étranger : consultez les albums photos de Batty Fischer en goguette sur les côtes belges et normandes entre 1920 et 1930, retrouvez le New York des années 50 et 60 aux côtés de Marcel Schroeder… charmants et pleins d’humour, ces clichés dressent aussi le portait d’une pratique nouvelle au début du XXe siècle et de ses mutations progressives.
Par Benjamin Bottemer
— MORE THAN A POSTCARD : LE LUXEMBOURG ENTRE ARRIVÉES ET DÉPARTS, exposition du 4 juillet au 20 septembre au Ratskeller du Cercle Cité, à Luxembourg cerclecite.lu

Ariane à Naxos Richard Strauss
Le Paradis et la Péri Robert Schumann
La Valse rêvée d’Offenbach Jacques Offenbach
Pelléas et Mélisande Claude Debussy
L’Amour des trois oranges Sergueï Prokofiev
Rigoletto Giuseppe Verdi
Le Petit Ramoneur Benjamin Britten
Lucie de Lammermoor Gaetano Donizetti
Danse
Le Mur Mathilde Monnier & Ève Risser
Les Ailes du désir Bruno Bouché
L’Été Bruno Bouché & Romain Gneouchev
Carnaval des animaux
Edouard Hue / Věra Kvarčáková & Jérémy Galdeano
Gala du Ballet avec Germain Louvet
Ballets européens au XXIe siècle

ANDREA GIVANOVITCH & LUISA
HEILBRON / OLGA DUKHOVNA / LARA BARSACQ / FRANK MICHELETTI / ALI CHAHROUR / SYLVAIN RIÉJOU / AKIKO HASEGAWA / ALESSANDRO SCIARRONI / ALMA SÖDERBERG / SILVIA GRIBAUDI / MARC LACOURT / CATARINA BARBOSA / AINA ALEGRE / KATERINA ANDREOU / ZOÉ LAKHNATI / SOLÈNE WACHTER / SARAH CERNEAUX / JOHANA MALÉDON / JANN GALLOIS / MARCO D’AGOSTIN / EMILY GUALTIERI & DAVID ALBERT-TOTH / MARION LÉVY / BRUNO BENNE / ARNO SCHUITEMAKER / MATTEO SEDDA / EFTHIMIOS MOSCHOPOULOS / PHILIPPE LEBHAR / VIDAL BINI / CHRISTOS PAPADOPOULOS / CAROLINE CORNÉLIS & FRÉDÉRIC VANNES / CHRISTIAN RIZZO / BRUNO BOUCHÉ & ROMAIN GNEOUCHEV

Nicolas Querci poursuit ses entretiens éditoriaux avec Pierre Fahys, directeur de la superbe revue Reliefs, et Benjamin Bottemer nous parle du très réussi premier album de Lucie Morel, Toc toc.

Par Nicolas Querci ~ Photo : Pauline Beck
On ne peut pas la rater en librairie, avec sa belle couverture illustrée, simplement surmontée de son titre, du numéro et du thème. Lancée en 2016, consacrée à l’exploration et à la découverte des milieux naturels au sens large, la revue Reliefs s’articule autour d’un dossier thématique dans lequel chercheurs et scientifiques issus de diverses disciplines croisent leurs regards pour éclairer notre compréhension du sujet et de ses enjeux les plus actuels – dans le n° 23 qui vient de paraître, « Soleils », deux astrophysiciens, une philosophe et un astronome et planétologue nous éclairent sur la vie et la mort des étoiles, le fonctionnement de notre Soleil, son importance dans les cultures humaines et la place de notre système solaire dans l’univers. En plus d’être abondamment illustré, le dossier est complété par des extraits littéraires et des infographies explicatives, parfois fort utiles lorsqu’on n’est pas familier avec le sujet. C’est l’une des grandes vertus de la revue : tenter de rendre la parole scientifique accessible sans renoncer à la rigueur et sans tomber dans la simplification. Autour de ce dossier, d’autres rubriques complètent le sommaire, avec de longs articles, des entretiens, portraits, portfolios, textes littéraires et documents d’archives (cartes anciennes, dessins naturalistes, fonds photographiques, etc.). Les images occupent une grande place dans la revue et suscitent souvent l’émerveillement. Elles sont reprises sur des objets (cartes, éditions illustrées, livres d’images, carnets, tirages d’art, etc.) qui, avec la collection de livres inaugurée en 2023, composent « l’univers » Reliefs, dans lequel son fondateur et directeur va nous guider.
Comment avez-vous eu l’idée de créer Reliefs ?
C’est arrivé un peu par hasard. On m’a proposé de travailler sur une revue qui parlait des écrivains voyageurs, et petit à petit, j’ai repensé l’idée pour arriver à une revue de géographie au sens large. J’ai toujours aimé les écrivains voyageurs, depuis l’enfance, mais je trouvais que c’était trop restrictif, élargir le sujet à d’autres champs me paraissait plus intéressant. C’était quelque chose qui n’existait pas dans le paysage éditorial français, notamment dans le domaine des revues. C’est comme ça qu’est née Reliefs
D’où vient votre intérêt pour les thèmes abordés dans la revue, la nature, l’aventure, l’exploration ?
Cela vient de mes différents centres d’intérêt. Cela vient aussi beaucoup de la radio, parce qu’au moment de créer la revue, j’écoutais pas mal d’émissions et de podcasts de vulgarisation scientifique en lien avec la Terre, l’écologie, etc., comme « La Terre au carré », « Le temps d’un bivouac », « Les Savanturiers », qui ont façonné la manière de concevoir cette revue. Je trouvais ça passionnant d’écouter ces scientifiques qui dédiaient leur vie à un domaine de recherche spécifique. L’objet radiophonique était intéressant, mais je trouvais que ces différents sujets méritaient d’avoir un objet papier qu’on pouvait garder. La revue permettait aussi une autre approche de ces sujets, avec des illustrations, des infographies…
Qu’est-ce qui vous a poussé à opter pour ce format, plutôt que pour le livre ?
J’aimais bien le principe de la revue. Je trouvais ça plus dynamique, moins rigide que des livres,
même si c’est une revue que j’espérais qu’on garderait ensuite. Je trouvais que la revue offrait plus de liberté, notamment au niveau du chemin de fer, et elle permettait d’intégrer plusieurs entretiens dans chaque numéro et d’évoquer l’actualité. Une revue, c’est aussi un support pour lequel on prend le temps de travailler, qui ne sort que deux fois par an. Et puis ça s’inscrivait dans le renouveau des revues qu’il y avait à ce moment-là, au milieu des années 2010, avec XXI et d’autres. Donc c’est un ensemble de choses qui m’a convaincu d’opter pour ce format.
Et de manière concrète, comment est-ce que l’on monte une revue comme Reliefs ? Combien de temps faut-il pour définir le concept, la ligne éditoriale, le graphisme ?
Ça a bien pris un an. Le temps de définir la ligne éditoriale, de concevoir la maquette, le chemin de fer qui va avec, le graphisme… Il y avait beaucoup d’axes de recherche. Pour le graphisme, on a consulté différents studios avant de choisir The Shelf Company, qui non seulement réalisait un travail de direction artistique remarquable, mais proposait des infographies, ce qui me tenait à cœur.




Il y a de nombreuses infographies dans la revue, qui permettent en un coup d’œil de mieux comprendre des thématiques scientifiques parfois complexes. Mais il a quand même fallu du temps pour aboutir à la maquette finale. En parallèle de cela, on a avancé sur la ligne éditoriale, le message que l’on voulait porter. L’idée, c’était de publier un objet qu’on ait envie de prendre en main, avec une illustration qui fasse le tour de la couverture, et simplement le nom de la revue, le numéro et le thème du dossier central. À l’intérieur, c’est très illustré, il y a beaucoup de photographies, d’infographies, de cartes… Tout ça, c’était pour donner envie de prendre la revue, puis de se plonger dans les articles, qui ne sont pas toujours faciles d’approche, même si on fait un effort de vulgarisation. C’est vraiment un dialogue entre le fond et la forme. L’objectif était d’arriver à publier un objet attirant pour qu’on ait envie de l’acheter, de se plonger dedans, puis de le garder.
Vous avez sorti quatre numéros la première année. C’était le rythme de parution que vous visiez ?
Au début, oui. Mais je n’avais jamais fait de revue avant, je ne me rendais pas compte de la charge de travail que ça impliquait. Je n’ai pas beaucoup dormi cette année-là… Après, on a réduit à deux numéros par an. Il fallait aussi trouver un modèle économique viable, pour arriver à l’équilibre, ce qui n’est pas évident avec une revue. En principe, il y a une forme de curiosité pour le premier numéro, qui se vend généralement très bien, puis ça redescend un peu. C’est ce qui s’est passé pour Reliefs. Donc on a commencé à développer d’autres collections, d’autres objets, en lien avec les thèmes de la revue, comme des carnets de notes, des tirages d’art ou des cartes géographiques. L’idée, c’était de proposer de la papeterie avec du contenu éditorial, des textes explicatifs, des images… Ce qui a été assez bien accepté et mis en avant par les libraires. Et depuis que Reliefs s’est installée dans la durée et qu’on a développé d’autres collections, ça fonctionne plutôt bien. Alors ce n’est pas facile, parce que ça reste une petite maison d’édition, ce n’est pas comme si on roulait sur l’or, mais au moins, c’est équilibré et ça nous permet de continuer à publier la revue.
Combien d’exemplaires imprimez-vous ? Et comment évoluent les ventes ?
Chaque numéro est imprimé à 7 000 exemplaires. Mais ce serait difficile de donner des chiffres de vente précis, puisque nous ne vendons pas tous les exemplaires dans l’année de parution. Les ventes s’étalent dans la durée. C’est un pari sur le temps long qui nous permet d’avoir un tirage élevé et


donc un coût unitaire d’impression plus faible. Je pense que ça a contribué à ce qu’on puisse tenir économiquement. Certains lecteurs qui découvrent la revue à travers un numéro, par hasard ou parce qu’ils s’intéressent à un thème en particulier, vont ensuite aller chercher un autre numéro. Certains veulent avoir la collection complète. C’est comme ça qu’au fil des années, on a réussi à vendre tous les exemplaires des premiers numéros qu’on a eu du mal à vendre au début. Ce qui nous a amenés à rééditer, actualiser et réimprimer les numéros épuisés, c’est-à-dire quasiment tous jusqu’au numéro 15.
Comment choisissez-vous les sujets des dossiers thématiques ?
C’est une sorte de voyage d’année en année, j’essaye de suivre un parcours. Déjà, il faut commencer par dire que les deux numéros annuels sont liés thématiquement. Par exemple, les deux numéros de 2026 formeront la collection « Céleste ». Le numéro de mai a pour thème « Soleils », et ce sera « Lunes » en novembre. L’an dernier, c’était la collection « Horizon », avec les numéros « Océans » et « Nuages ». En partant de « Nuages » j’ai pensé à « Soleils », par association d’idées, en quelque sorte. Ce serait long de retracer tout le parcours pour les 23 numéros, mais voilà comment ça se fait. Il y a un cheminement, qui n’est pas forcément important en soi, mais qui permet de suivre une ligne au niveau de la succession des thèmes.
Comment choisissez-vous les auteurs et élaborezvous le sommaire ?
Pour le dossier central, l’idée est d’avoir une réflexion pluridisciplinaire, en invitant des chercheurs, souvent des scientifiques, à parler du thème du numéro. Pour ça, j’effectue un travail de lecture, de recherche bibliographique, et j’écoute des podcasts d’émissions de radio, parce qu’il me paraît important d’entendre comment les potentiels intervenants s’expriment et de connaître leurs idées. Pas seulement, d’ailleurs, sur le thème du numéro pour lequel je pense les solliciter. Une fois que j’ai trouvé le bon équilibre dans les


Les couvertures de Reliefs comportent simplement une illustration qui en fait le tour, le titre, le thème et le numéro, et contribuent à en faire des belles publications que l’on a envie de conserver, voire de collectionner. Les deux numéros annuels sont liés thématiquement, comme les numéros 19 et 20 qui forment la collection « Eau ». (© Olivier Moritz pour Reliefs)
sujets du dossier, je les contacte, je leur présente la revue, je leur donne la rémunération, je leur fixe le nombre de signes… Donc je commence par le dossier. Et ensuite, je veille à ce qu’il y ait une forme de cohérence entre les sujets du dossier et hors dossier, sur d’autres thématiques, j’essaye de trouver des échos au sein du numéro, mais aussi avec l’autre numéro de l’année en cours. C’est comme ça que j’établis le sommaire.
Est-ce que vous avez parfois du mal à convaincre certains auteurs ?
Non, j’ai de la chance, en général le projet leur plaît et ils sont plutôt partants. Et puis le fait de paraître tous les six mois et de s’y prendre bien en amont, ça permet de donner des délais plutôt longs, ce qui est rassurant pour les auteurs. Ça permet d’avoir dans Reliefs des auteurs qu’on ne pourrait pas avoir si la revue sortait plus souvent. En tout cas, et c’est l’impression que j’ai depuis dix ans, travailler avec des chercheurs et des scientifiques est généralement très agréable. Ils sont très accessibles, très réactifs, alors que ce sont des gens très occupés, qui dédient leur vie à un sujet, ce dont je suis assez admiratif. Et par rapport à ce qu’ils font, je les trouve aussi très humbles.



Chaque numéro s’articule autour d’un dossier thématique (« Soleils », pour le numéro paru en mai 2026) qui comporte des contributions de chercheurs et de scientifiques, des extraits littéraires et des infographies. D’autres rubriques complètent le sommaire, avec de longs articles, des entretiens, portraits, portfolios, textes littéraires et documents d’archives. (© Olivier Moritz pour Reliefs)
Est-ce que certaines contributions nécessitent un gros travail éditorial pour être accessibles à un public non spécialiste ?
Ça demande surtout du travail en amont, pour trouver les bonnes personnes en fonction de ce critère. D’où les écoutes d’émissions de radio, pour savoir si ce que les scientifiques expriment de manière orale peut être rendu accessible à l’écrit, avec un effort de simplification, de vulgarisation. Et après, forcément, il y a un travail éditorial de réécriture et d’allers-retours avec eux. C’est là où, parfois, ce n’est pas toujours évident. Parce qu’ils sont très exigeants, et nous aussi, sur la véracité de ce qui est énoncé dans leur article, sur des points de détail parfois très précis. Ce qui est normal, mais en même temps, si on rentre trop dans les détails, ça devient vraiment un article pour spécialistes, ce qui n’est pas l’idée. Il faut qu’ils partent du principe que le lecteur qui va lire leur article ne connaît rien au sujet. De manière générale, on fait un travail de vulgarisation scientifique avec les auteurs, pour arriver à rendre leur texte le plus accessible possible. Le curseur se déplace un peu d’un numéro à un autre, en fonction des auteurs et autrices, et en fonction du sujet, plus ou moins difficile à traiter. Là, je reconnais que pour « Soleils », certains
articles sont assez ardus. Dans ce cas-là, on fait le maximum au niveau des schémas, des illustrations et des infographies pour essayer de les expliquer. À la fin, ça reste quand même compréhensible. Avec Reliefs, on essaye de combiner du mieux possible l’exigence et la rigueur scientifiques avec le souci de clarté et de compréhension pour les lecteurs. En fonction des numéros, ça peut varier.
Comment abordez-vous les entretiens que vous réalisez pour Reliefs , vous qui n’êtes pas spécialiste des sujets dont parle la revue ?
Comme pour le reste, je travaille en amont, ce qui passe par les lectures, les émissions de radio… J’essaye de trouver une ligne. Ce n’est pas évident, mais c’est une des parties du travail d’édition d’une revue que je trouve vraiment intéressante, par rapport à d’autres tâches plus administratives ou financières, qui sont importantes mais qui prennent beaucoup de temps. Là, je me plonge véritablement dans le sujet, je peux m’entretenir directement avec des spécialistes… C’est ce qui me passionne et c’est aussi pour ça que j’ai créé Reliefs au départ.
Il y a énormément de photos, d’illustrations, de documents d’archives, etc., dans Reliefs. Comment s’organise la recherche iconographique ?
Pour les rubriques dédiées à l’iconographie, comme « Géographie nostalgique », qui présente des cartes anciennes, « Naturaliste », où on trouve des planches naturalistes, « Trésors photographiques », qui montre des archives photos, ou le portfolio consacré au travail d’un photographe contemporain, généralement c’est moi qui m’occupe des recherches, avec l’aide de Thomas Lion. Et à côté, il y a un gros travail de recherche iconographique pour illustrer les articles. Avec une charte graphique à respecter, typique de Reliefs. Là, c’est Thomas qui travaille beaucoup dessus, et je me charge de la sélection ou d’éventuels compléments ensuite. Alors à force, on sait un peu mieux ce qui va fonctionner ou pas. Mais il se peut que pour un article où on ne gardera que quatre images, on ait fait une recherche iconographique de 100 sources différentes. Il faut que les images s’articulent bien entre elles, qu’il y ait un bon équilibre au sein de l’article, qu’elles correspondent à l’endroit où on souhaite les placer, pour la mise en page… Il y a beaucoup de critères qui entrent en jeu. Toutes les images illustrant les articles sont libres de droits. On choisit des images qui se trouvent dans le domaine public. Depuis le temps, on a énormément de sources différentes, notamment les fonds de musées anglo-saxons qui mettent à disposition des images libres de droits. À côté de ça, on commande beaucoup d’illustrations, que ce soit pour la couverture, pour l’intérieur du
dossier, pour accompagner les extraits littéraires, ou pour les portraits des contributeurs. Pour les trouver, on travaille avec le studio graphique The Shelf Company. On a une liste d’illustrateurs et d’illustratrices dont on apprécie le travail, majoritairement proposés par le studio, d’ailleurs, dans laquelle on essaye de choisir la bonne personne en fonction du texte et du thème pour la couverture.
Ces cartes, illustrations, images, etc., sont aussi réemployées sur d’autres objets que vous éditez, à travers des livres d’images, des carnets, des tirages d’art…
Oui, l’idée avec ces objets, ce n’est pas seulement d’équilibrer les comptes, c’est de faire écho à la revue. Par exemple, nos livres d’images, qui contiennent plusieurs images au format carte postale, portent à chaque fois sur le thème de l’année en cours et paraissent en même temps que la revue. Ces différents objets permettent aussi de mettre en avant des recherches iconographiques qui n’ont pas trouvé leur place dans la revue, mais qui pouvaient l’avoir en papeterie. Les carnets et les différents objets de papeterie permettent également de faire découvrir des travaux naturalistes ou photographiques peu connus. Pour les cartes, on retrouve imprimées en grand format, avec un texte de présentation et d’explication au verso, celles que l’on a publiées dans Reliefs ou d’autres que l’on n’a pas pu présenter. Tout cela, avec les livres que l’on publie depuis 2023, illustrés par des artistes souvent déjà publiés dans Reliefs, constitue une extension de la revue.
Vous avez aussi ouvert une boutique à Paris, en 2017. C’était important d’avoir un lieu pour faire exister la revue ? Qu’est-ce que ça représente économiquement ?
Au départ, c’était un peu un lieu hybride, parce qu’on n’avait pas de bureau. La revue se faisait dans les cafés, à Paris, où je vivais. Donc la boutique a servi de librairie, de papeterie, de bureau, de lieu de stockage, de lieu de rendez-vous. Le local n’est pas très grand mais il est placé devant un square. C’est un assez bel endroit. Avec une belle vitrine. En plus de la revue, de nos livres et de nos autres objets, on y trouve une relieuse qui vient sur place le vendredi après-midi et le samedi, pour faire des carnets de notes sur mesure, à la main. D’un point de vue économique, les ventes n’étaient pas énormes, au début. Elles ne sont toujours pas énormes, mais elles ont quand même bien progressé. Reliefs s’est peu à peu installée dans le paysage. L’évolution du quartier a aussi joué. Il y a de plus en plus de passage, notamment en fin d’année. Il y a aussi les habitués qui reviennent. Et c’est de la boutique que partent les commandes en ligne.
Après dix ans, qu’est-ce qui vous motive encore à faire la revue ?
C’est qu’à chaque numéro, je me plonge dans un sujet à fond et je rencontre des personnes passionnantes. À chaque fois j’explore de nouveaux écosystèmes. J’ai toujours le goût de la découverte. L’enthousiasme est le même qu’au début. Il y a aussi la manière dont la ligne éditoriale s’est progressivement infléchie, en partant de l’aventure, de l’exploration, des grands espaces, pour s’ouvrir à des enjeux écologiques et environnementaux, aujourd’hui très présents dans la revue. Cela s’est fait naturellement. Faire passer les messages de personnes engagées dans ces domaines-là me motive beaucoup. Je suis toujours aussi décidé à donner la parole à des personnes, chercheurs, scientifiques et autres, qui mériteraient de l’avoir plus.
La revue paraît tous les six mois. Elle est disponible en librairie, sur abonnement (plusieurs formules possibles) et sur le site reliefseditions.com.


L’univers de Reliefs se prolonge à travers différents beaux objets de papeterie, comme des carnets de notes, des éditions illustrées, des cartes, etc., en lien avec les thèmes de la revue. (© Olivier Moritz pour Reliefs)

Par Benjamin Bottemer
Un premier livre est une aventure : trouver le sujet qui justifiera des mois ou des années de travail, articuler sa pensée, la façonner pour lui donner une forme accessible à d’autres que soi… et enfin dénicher un éditeur, en espérant que l’ouvrage trouve son public. Pour traverser toutes ces étapes, il faut du talent, de la persévérance et un soupçon de chance. Lucie Morel a tout cela. La Spinalienne, qui n’avait jamais expérimenté le médium bande dessinée, livre avec Toc toc un album émouvant, édifiant et plein d’humour. Elle y raconte sa bagarre avec les TOC (troubles obsessionnels compulsifs) depuis son plus jeune âge ; elle a mis sept ans à y parvenir, entre moments de découragement, phases de travail intensif et plongée en eaux profondes dans ses sentiments et ses souvenirs. « Une aventure personnelle hyper forte, parfois dure », confie-t-elle, attablée devant un café à La Dame Jeanne, son bar préféré à Metz, où elle s’est installée pour étudier aux Beaux-Arts et où elle vit toujours aujourd’hui. Juste avant de débuter l’interview, Lucie reçoit un message de sa première psychologue, celle qui l’a encouragée à écrire sur son expérience. « Je pense qu’elle n’imaginait pas que son conseil aboutirait à un album publié », glisse-t-elle.
La trentenaire a elle-même beaucoup douté. « Je me suis rapidement rendu compte à quel point c’était difficile de faire une BD, je n’avais pas les codes, raconte-t-elle. Et au fil du temps, mon niveau d’exigence est devenu très élevé. » Une première version « pas très aboutie » est envoyée à tous les éditeurs de la place : aucune réponse. Lucie persévère, dévoile ses premières planches lors d’expositions et sur les réseaux sociaux. Rapidement, des personnes atteintes de TOC ou leurs proches viennent à sa rencontre : une source de motivation et d’idées supplémentaires pour son livre. Des témoignages et des demandes de conseils
qui affluent encore aujourd’hui, lors de dédicaces ou via des messages en ligne, après la publication de Toc toc et quelques apparitions dans les médias. Lucie est devenue, un peu malgré elle, une porteparole de ce trouble mal connu, bien que le terme ne lui plaise pas beaucoup. « J’ai fait cet album en réaction à l’incompréhension, voire à la négation de ces troubles notamment par l’entourage et la famille, mais j’ai choisi l’autobiographie pour ne pas parler au nom de tous : le livre, c’est juste moi et mes TOC, explique l’autrice. Ça m’a aussi aidée à mettre une période de ma vie derrière moi et à pardonner à certains, même si j’ai mis du temps à le reconnaître. »
Toc toc s’ouvre sur le récit des premières angoisses enfantines prenant des proportions incontrôlables, pour aboutir à la mise en place de rituels permettant de les canaliser… mais qui finissent à leur tour par envahir l’esprit et le quotidien. L’album raconte la famille, les amitiés, l’adolescence, l’entrée un peu déroutante en école d’art : la vie qu’il faut vivre malgré tout. Le récit de Lucie Morel n’est pas uniquement celui d’un malaise, mais aussi celui d’une jeune fille comme les autres, avec ses émois, ses craintes et ses désirs, ses moments de joie et de peine : c’est l’un des aspects les plus touchants de Toc toc. « Je voulais montrer que l’on peut souffrir de TOC et avoir une vie sociale et une personnalité », précise Lucie, qui a l’habitude de pratiquer la pédagogie : elle a toujours ressenti le besoin d’en parler autour d’elle, jusqu’à « faire des exposés en soirée » en utilisant volontiers l’humour et la dédramatisation, bien présents dans les pages de Toc toc. « L’humour aide à amoindrir le poids du trouble et de ses pensées, j’ai eu la chance d’être entourée de gens avec lesquels je pouvais en rire, indique-telle. En parler à ses amis, à un psy, cela permet de désamorcer les choses et de ne pas s’enfermer. »

Le dessin de Lucie Morel est aussi fort que son histoire : alternant entre un graphisme naïf, cartoonesque et plus réaliste, il illustre les manifestations physiques de la maladie, comme la répétition de gestes, mais aussi les obsessions et le tumulte mental, qui restent souvent invisibles aux yeux des autres. « Les personnes souffrant de TOC ont appris à les dissimuler, explique Lucie. Déformer un dessin réaliste, par exemple, était un bon moyen de montrer que le trouble mental peut t’amener à avoir une vision biaisée de la réalité. » Les rituels complexes à base de chiffres s’installent dans des bulles où l’ordre apparent et le chaos émotionnel cohabitent ; l’absence de couleurs dans un visage suggère le vide et l’épuisement.
La photographie a constitué un matériau précieux dans l’élaboration de Toc toc. Photos de famille, selfies entre potes décalqués puis coloriés à la main rythment l’intrigue, et facilitent l’identification au personnage de Lucie. Au fil du récit, le trait évolue, les techniques se croisent, apportant au livre de la substance et une certaine richesse visuelle. « C’est aussi parce qu’en sept ans mon style a forcément changé, et que j’ai pu apporter des modifications à certaines pages des débuts », précise l’autrice. Une course de fond dont elle commence à voir le bout en 2024, lors d’une résidence à la Maison des auteurs d’Angoulême. Là-bas, l’entraide va jouer à fond : « En plus du label Maison des auteurs et d’un projet plus abouti en sortie de résidence, j’ai surtout bénéficié d’un accès plus direct aux éditeurs, raconte-t-elle. La grande solidarité du monde de la BD m’a beaucoup aidée. »
Adoptée par les éditions Même Pas Mal, Lucie bénéficie alors du soutien technique et humain qui l’aidera à mettre en forme son travail et à traverser le rush final : soixante planches réalisées en un mois ! Cerise sur le gâteau : grâce à une rencontre à la Cité de la bande dessinée d’Angoulême, elle débute un doctorat à l’Université libre d’Amsterdam au sein du programme « graphic medicine » ; une notion qui désigne l’utilisation de la bande dessinée dans l’enseignement médical et les soins aux patients. Lucie y débute une thèse autour de la représentation des TOC dans le neuvième art, qui prendra la forme d’une BD où elle se met en scène en tant qu’artiste et chercheuse. Elle l’aborde avec la même exigence que Toc toc , qu’elle va continuer de défendre en dédicaces après avoir remporté le prix Prima Bula en 2025 ; sans que le doute et le « syndrome de l’imposteur », qu’elle explique toujours ressentir, se soient tout à fait évanouis. « Je trouve que l’album ne va pas assez loin, j’aurais dû mieux parler du sujet, juge-t-elle. J’ai laissé de côté plusieurs choses douloureuses car elles engageaient certains de mes proches. Je ne sais pas encore si c’est un regret ou pas. » Le doute n’est plus possible, chère Lucie : ces cruelles interrogations sont bien celles des vrais artistes, ceux qui puisent profondément en eux, avec toute la détermination possible, pour mieux nous offrir des œuvres singulières et authentiques… comme l’est incontestablement ton album.
— TOC TOC, Lucie Morel, éditions Même Pas Mal
Tandis qu’Alela Diane s’impose avec son septième album aux accents folk, Chrysoline Dupont invoque la notion de soin pour lier nos imaginaires à l’OnR, Pierre Walter déploie tout son talent, Détonation revient à l’essentiel : la taille humaine, Météo relie pour mieux vibrer, et Musica inscrit le collectif dans le présent.


Par Pierre Lemarchand ~ Photo : Richard Dumas
Tu as enregistré ce nouvel album, Who’s Keeping Time? , à la maison, dans ton grenier aménagé pour l’occasion en studio d’enregistrement. Qu’est-ce que ça a changé, par rapport à tes précédents disques qui ont été réalisés dans des studios traditionnels ?
J’avais écrit toutes les chansons de cet album dans mon grenier, et nous les avons ensuite enregistrées exactement là où je les avais composées. Ça m’a plongée dans un état d’esprit très particulier, au plus près des chansons. On a enregistré en direct : je chantais et jouais de la guitare, accompagnée d’une contrebasse et une batterie. Mon ami Sam [Weber] alternait entre le piano et la guitare. Nous avions le sentiment de simplement jouer les morceaux, ce qui est très différent d’une session en studio où tu enregistres d’abord la guitare, encore et encore, jusqu’à ce que tu aies la prise parfaite. Puis on recommence avec la basse, la batterie,
et ainsi de suite ; l’album se construit ainsi, par empilement de couches. Mais là… on a enregistré le son qui sortait de nous. C’est pourquoi la musique a un côté plus brut que d’habitude. On jouait les chansons sans viser la perfection.
C’était un de tes objectifs, que ces chansons ne soient pas « parfaites » ?
Ce que je souhaitais, c’était de faire quelque chose d’humain, de naturel et d’authentique. Pas de métronome, pas d’artifice. Parce qu’à l’heure actuelle, dans la production musicale, tout est devenu si aseptisé et parfait ; on peut obtenir une prise de chant parfaite en mélangeant différentes pistes vocales. Et avec l’IA, on a commencé à générer une musique qui n’est en fait qu’un amalgame de la musique que d’autres personnes ont créée, et qui la réduit à ce son lisse, standard et sans relief.
— J’ai commencé par enregistrer des démos très dépouillées – seulement moi avec ma guitare. Elles sonnaient bien mais je n’avais pas envie de solitude. —
Quand tu écrivais tes chansons, dans le repli de ton grenier, savais-tu déjà que ce serait là même que tu les enregistrerais ?
Non, ça m’a pris un peu de temps pour comprendre comment j’allais faire cet album. J’ai commencé par enregistrer des démos très dépouillées – seulement moi avec ma guitare. Elles sonnaient bien mais je n’avais pas envie de solitude. Quand mon ami Michael Hurley 1 est mort, je me suis rendue à son hommage et j’ai interprété une chanson. Toute la communauté des musiciens de Portland était présente ; à partir de ce moment, je suis allée les voir souvent en concert et me suis produite sur scène en leur compagnie. C’est comme ça que j’ai découvert Danny [AustinManning, batteur]. Le lendemain de notre rencontre, il est venu à la maison, on a joué quelques-unes de mes chansons et le courant est immédiatement passé. Six jours plus tard, on donnait un concert ensemble ! C’était en configuration deux guitares / basse / batterie et j’ai su que c’était comme ça que je voulais jouer mes chansons. C’était en mai 2025. En août, on enregistrait l’album.
J’imagine que l’enregistrement de cet album s’est lui aussi déroulé rapidement ?
Oui, plus rapidement que jamais. Nous avons enregistré 15 chansons en cinq jours. On a joué les morceaux de manière naturelle, ensemble dans cette même pièce qui était comme un cocon. Nous les avions répétées, aussi quelques prises ont suffi. Je pense que c’est l’album le plus joyeux et le plus facile que j’ai fait, parce qu’on a simplement capturé cette musique au fur et à mesure qu’elle nous venait. L’album est très fidèle au son que l’on produisait ensemble dans ce grenier.
Une des caractéristiques de cet album, c’est la prédominance de la guitare acoustique. Tu ne joues pas de piano sur cet album !
Je joue quand même du piano sur une chanson, la dernière, « Endless Waltz » ! Mais c’est la seule ; ailleurs, c’est en effet la guitare qui prédomine.
Pourtant, dans tes deux précédents disques, le piano était important, il structurait de nombreuses chansons et tu en jouais autant que de la guitare. Comment expliques-tu qu’il soit ici si discret ?
Quand j’ai écrit ces chansons, je prenais des cours de guitare, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Je suis autodidacte. J’en jouais donc beaucoup et, quand je composais, j’utilisais ce que j’avais appris – de nouveaux accords, des accordages ouverts [« open tuning »], etc. Ça a directement influencé mon écriture. La raison principale pour laquelle Who’s Keeping Time? est axé sur la guitare, c’est que je consacrais mon énergie à m’améliorer en tant que guitariste ! Et puis, il y a aussi le fait qu’il est davantage un album de groupe, avec la présence de la batterie et de la basse qui lui offrent un son plein. Quand je suis en tournée, avoir un vrai piano sur scène coûte assez cher – environ 500 € par soir. Je pense que j’avais conscience que je voulais pouvoir emmener un groupe en tournée pour jouer cet album ; et que la présence d’un piano engloutirait tout l’argent qui est nécessaire pour emmener des musiciens sur la route. Je crois que cette raison économique a aussi guidé mes choix pour ce disque.
Et pourquoi avoir décidé de prendre des cours à ce moment-là de ta carrière ?
Parce que ça fait du bien de rompre avec les vieilles habitudes. J’ai toujours eu conscience que j’avais encore beaucoup à apprendre. Ces derniers temps, quand je prenais ma guitare, j’avais du mal à trouver l’inspiration. Approfondir mes connaissances, m’ouvrir à de nouvelles sonorités, ça m’a libérée pour composer.
Cette large place accordée aux guitares acoustiques rattache ton album à la tradition folk. En écoutant le troisième titre, « In My Own Time », j’ai immédiatement pensé à la chanteuse folk des années 60-70 Karen Dalton 2, dont le second album porte le même nom.
1 — Michael Hurley est un chanteur et auteur-compositeur américain de musique folk, mort le 1er avril 2025. Multi-instrumentiste, il s’est illustré dès les années 60 au sein de la scène musicale de Greenwich Village.
2 — Dans ses mémoires Chroniques vol.1, Bob Dylan écrit, au sujet de ses débuts à New York en 1961 : « Ma chanteuse préférée (…) était Karen Dalton. Karen avait une voix comme Billie Holiday et jouait de la guitare comme Jimmy Reed… J’ai chanté avec elle, plusieurs fois. » Karen Dalton n’a jamais connu le succès mais ses deux albums ont eu une grande influence sur les musiciens folk du 21e siècle.
C’est à elle, exactement, que je pensais quand j’écrivais cette chanson. Ça me touche que tu aies fait le lien.
Il y a cet intitulé en commun, mais c’est surtout la sonorité de la chanson qui m’a renvoyé aux disques de la fin des sixties, réalisés à Woodstock : ceux de Karen, ceux de Dylan. La guitare acoustique, mais aussi le violon, sonnent de la même manière.
Oui, ce sont bien ces enregistrements que nous avions en tête quand on a commencé les sessions. Avec mon amie Anna Tivel, qui est violoniste, nous étions captivées par les parties de violon sur le deuxième album de Karen Dalton. Surtout par le solo sur cette chanson [ Alela prend son téléphone, lance un titre, et sourdent les premières notes de basse de « Something On My Mind »]. La partie de violon est extraordinaire, mais aussi la manière dont c’est enregistré : c’est si vivant et immédiat ; si sauvage. On a rêvé de pouvoir recréer une telle ambiance, Anna et moi. C’était clairement notre référence pour « In My Own Time », oui.
Le violoniste, sur cet album de Karen, s’appelle Bobby Notkoff. Je sais que tu aimes beaucoup Neil Young : eh bien, c’est le même violoniste que sur le premier album de Neil avec le Crazy Horse, Everybody Knows This Is Nowhere Oh ! Je suis heureuse d’entendre ça. Je ne le savais pas. Tu sais, cette chanson « In My Own Time » est très simple, elle n’a que deux accords. Mais c’est l’une de celles en « open tuning », alors ces deux accords sonnent de manière plus intéressante que s’ils étaient joués sur une guitare avec un accordage standard. Et l’esprit de cette chanson s’ancre profondément dans les années 70 : son atmosphère, ses paroles y font écho. Il fallait que ses sonorités aussi nous y ramènent ; quand j’ai su que je voulais du violon sur cette chanson, Karen Dalton s’est imposée. On a tout de suite pensé à ce violon, à sa fougue, son indocilité… sa liberté.
Nous en revenons à ton souhait de ne pas viser la perfection mais plutôt la justesse d’un sentiment humain, l’expression d’une authenticité, délivrée dans l’instant. La musique permet cette sincérité ?
Oui. La musique s’est tellement éloignée de sa source, c’est-à-dire un être humain qui fait sortir un son de son corps. Elle est, aujourd’hui, devenue un produit, un bien de consommation totalement déconnecté de ses racines. Pourquoi les humains ont toujours fait de la musique ? Parce qu’elle apporte du réconfort, elle permet d’exprimer des sentiments profonds, elle crée des liens entre

— La musique apporte du réconfort, permet d’exprimer des sentiments profonds, crée des liens entre les êtres.
Elle devrait être le fruit d’un besoin irrépressible. Je crois qu’on peut faire de beaux albums en revenant à cet esprit-là. —

les êtres. Elle devrait être le fruit d’un besoin irrépressible. Je crois qu’on peut faire de beaux albums en revenant à cet esprit-là.
La musique est-elle, au sein de ta famille, un tel moyen de connexion ? Quelle place a-t-elle dans ta vie quotidienne ?
Elle est omniprésente. On a une platine vinyle dans notre salle à manger avec des enceintes aussi dans la cuisine. On met des disques le matin quand on prépare les enfants pour l’école, et on en met le soir quand on cuisine le dîner, puis lors du repas même. Elle occupe une grande place dans notre vie de famille. Nous avons une belle collection de disques vinyles et je continue d’en acheter régulièrement. La musique qui compte pour moi, celle que je connais le mieux, c’est celle dont je possède le disque, que je peux écouter sur la longueur d’un album. Les plateformes de streaming me permettent de faire des découvertes ; sitôt que je découvre un artiste ou un album que j’aime, je me le procure en vinyle pour l’écouter en profondeur3. J’ai découvert tellement plus de nouvelle musique cette année que je ne l’avais fait depuis longtemps – et cela m’inspire beaucoup.
Revenons, Alela, à ta musique. Comme souvent dans ton travail, l’observation de la nature est très importante et tu prends soin de ne jamais déconnecter tes personnages de leur environnement. Les animaux peuplent ce disque, ainsi que les arbres et les fleurs. Quel lien entretiens-tu avec la nature ?
Regarde par la fenêtre. Que vois-tu ? Un mur de béton. C’est Paris ! Mais là où j’habite, la nature
est partout. Je vois des oiseaux tous les jours. Je communique avec eux. Je vois les corbeaux. Je lève les yeux et vois les oies sauvages voler au-dessus de ma tête. Le chemin que j’emprunte pour emmener mes enfants à l’école traverse un champ peuplé d’oies. Les fleurs resplendissent. Quand je travaille dans mon studio, je vois à travers la fenêtre un arbre immense. Le vent souffle dans l’arbre – et je ressens son souffle. Il circule dans mes chansons. J’éprouve toute cette vie, puissante. Cela constitue la part essentielle de mon environnement physique. J’ai deux chats et un chien et ils sont très présents ! Et il y a les chevaux, leur tempérament sauvage. Dans l’Oregon, je ne vis pas près d’eux mais j’ai grandi dans un endroit où les gens avaient des chevaux – je viens de la côte Ouest. Si la nature est très présente dans mon travail, c’est qu’elle est partout autour de moi – je ne fais que l’observer.
Ton écriture se base donc sur l’observation ?
Beaucoup. Je vais te donner un exemple. Ce matin, j’ai pris le métro pour venir jusqu’ici ; j’ai griffonné quelques mots que m’a inspiré mon trajet, car c’était mon environnement à ce moment-là.
Me montrerais-tu ce que tu as écrit ?
Oui, d’accord. [Elle se saisit de son téléphone, ouvre l’application « Notes »]. Voyons voir ce que j’ai bien pu écrire à propos du métro parisien. Je ne suis pas sûre que ce soit très bon.
Dans le ventre d’une ville étrangère
À cinq mille miles des battements de mon cœur,
Ces os, ce corps,
Une rose sauvage en fleur,
Tout emmêlée d’épines, offerte à la pluie.
La pisse et les ordures,
Les tentes sur les trottoirs,
Un million de regards rivés à leurs écrans,
Les rats le long des rails du métro
— Des générations sans fin
À vivre dans l’ombre, sous les rues pavées.
Voici ce que j’ai écrit sur Paris aujourd’hui ! Il y a cette magnifique rose sauvage qui fleurit juste à côté de l’appartement où je loge ; ça m’a frappée.
Tu portes aussi, dans les chansons de ce disque, une attention particulière aux saisons.
3 — Les deux derniers
qu’Alela a achetés, et qu’elle
Cet album est une réflexion sur le temps qui passe, le cycle des saisons, le cycle de la vie, les arrivées et les départs. Il y a des adieux aux aînés – comme cet hommage à mon ami Michael Hurley. Mon grand-père est décédé au printemps dernier, et pendant que j’écrivais ces chansons, nous savions tous qu’il était en train de nous quitter. Ce disque rend compte de la fragilité et du caractère éphémère de notre passage ici-bas.
À quelle saison de ta vie es-tu, Alela ?
Une saison clémente. Mes enfants ont maintenant 12 et 9 ans ; elles sont plus autonomes et plus responsables. J’ai l’impression d’avoir plus de temps et d’espace pour moi, ce qui me permet de consacrer plus d’énergie à mon art. Oui, une bonne période de ma vie. Je la trouve plus vivante et plus dynamique qu’il y a dix ans. Même si je suis plus âgée, j’ai l’impression d’avoir retrouvé une partie de ma vitalité.
Tu évoquais tout à l’heure ta chanson hommage à ton ami Michael (« Spring is a Fine Time »). « Endless Waltz » t’a été inspirée par tes grandsparents et « California » par le lieu qui t’a vue grandir. Enfin, « Wild Open Spaces » est une adresse à ton frère. Les chansons de ce disque sont très intimes ; comment l’expliques-tu ?
J’ai toujours plus ou moins écrit sur ma propre vie. Ma relation avec mon frère a toujours été compliquée. On est très différents, et je pense que… – C’est tellement dur pour moi de trouver les mots justes pour décrire notre lien. Je n’avais jamais écrit de chanson pour Ryan auparavant et ça m’est venu comme ça. Quand j’ai eu fini de l’écrire, je l’ai montrée à ma mère et ça l’a horrifiée ! « Tu ne peux pas sortir cette chanson, c’est trop intime, je pense que tu vas blesser ton frère. » J’ai accusé le coup, puis je me suis dit que c’était le but de la musique d’exprimer ce que les mots échouent à faire. Alors je l’ai envoyée à mon frère, il l’a adorée même si c’était dur à entendre. Il m’a dit qu’il était honoré que j’écrive une chanson pour lui. Je pense que la musique a toujours été le lieu où je peux jeter ce qui me fait mal. Ce qui bouillonne en moi. C’est bien sûr le cas pour mes chansons sur mon grand-père, sur mon frère Ryan et sur Michael.
Les funérailles de Michael Hurley ont en quelque sorte déclenché l’enregistrement de ton disque. Tu avais chanté en duo avec lui sur ton deuxième album. Aimerais-tu me parler de lui ?
Michael a toujours suivi son propre chemin ; il était un véritable outsider et ne s’est jamais conformé aux règles de l’industrie. Quand je l’ai rencontré en 2006, nous avons tourné ensemble, fait quelques dates dans le Nord-Ouest mais aussi outre-Atlantique, en Écosse – il tournait encore pas mal à cette époque. Après les concerts, il vendait des CD qu’il gravait lui-même ; et pourtant, ses disques étaient sortis sur différents labels ! Il me disait : « Pourquoi est-ce que je paierais pour avoir des copies de ma propre musique ? » Je ne suis pas vraiment une outsider et je fais les choses de manière beaucoup plus traditionnelle mais je nourris un grand respect pour les gens qui sortent
des sentiers battus. Il a enregistré des disques tout au long de sa vie et jouait encore lors d’un festival le week-end qui a précédé sa mort, à l’âge de 83 ans. Jusqu’au bout, il a foncé, il a fait son truc et ses concerts affichaient complets. La dernière fois que je l’ai vu sur scène, ce devait être au printemps 2024, la salle était emplie de jeunes d’une vingtaine d’années et tous s’accordaient pour dire : « Ce vieux est le plus cool de tous ! » Il était une légende et, pour moi, une source d’inspiration, un modèle de passion, d’intégrité.
Dans nos précédentes conversations (pour tes albums Cusp et Looking Glass), tu as évoqué des événements « extérieurs » si puissants qu’ils ont déclenché l’écriture de chansons : un petit garçon syrien, Aylan, échoué sur une plage turque en 2015 pour « Émigré » ou les mégafeux qui ravagèrent la Californie en 2022 pour « Howling Wind ». Y a-t-il un événement tel qui t’a bouleversée et déclenché l’écriture d’une chanson, pour ce nouvel album ?
Il y a quelques références politiques sur cet album, surtout concernant la situation de mon propre pays, qui est sous la coupe de personnes fondamentalement mauvaises : Trump et ses hommes. La chanson « Piss, Coffee, Blood or Wine » est sans aucun doute une chanson sur l’état actuel de l’Amérique, sur le sentiment que tout est fichu. Les inégalités ont explosé, l’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi important et une partie de la population est totalement désespérée. Les armes et l’argent sont rois ; la division est consommée. « Galloping » évoque la manière dont interagissent les mondes extérieur et intérieur. Cette fois-ci, je n’évoque aucun événement en particulier, mais l’état dramatique de notre planète pénètre immanquablement cet album. Il y a tant de souffrance dans le monde… Les droites prennent le pouvoir, des atrocités sont commises et nous sommes nombreux à nous sentir impuissants.
Tu évoques en effet, dans « Piss, Coffee, Blood or Wine », les manifestations des uns, l’aliénation ou la passivité des autres, la détresse de beaucoup ; mais aussi les violences commises envers les femmes. J’ai entendu dans cette chanson de la colère. C’est rare, je crois, que tes paroles cèdent à la colère…
Je ne suis pas sûre que ce soit de la colère… Mais à coup sûr, c’est de la frustration. Dans la chanson, il y a cette phrase où un mec crie : « Tu serais plus jolie si tu souriais. » Toutes les femmes ont déjà entendu un connard leur dire ce genre de choses. Intérieurement, on se dit : « Va te faire foutre, mec. Je marche dans la rue. De quel droit me dis-tu de
— Parce que j’ai su traverser des moments obscurs et persévérer, j’ai bon espoir qu’il y aura toujours une place pour moi. —
sourire pour ton plaisir ? » Ça me met en rogne. Dans le couplet, je chante : « Mon amour, est-ce que notre existence se résume à ça ? » Et je sens, dans cette phrase, une forme de perplexité. Alors, comme ça, on est juste ici-bas pour vivre et mourir, passer devant cette personne, désespérée, sur le trottoir ? Se faire insulter par le premier connard venu qui s’y sent autorisé ? Acheter ce qu’on te vend, sans te poser de question ? Rester scotchés à nos écrans, tandis que le capitalisme poursuit sa marche mortifère ? C’est quoi, au juste, le plan ? Quelque chose s’est brisé en ce monde, et cela me plonge dans la frustration, la confusion.
Et dans une pointe de colère ?
Ah ah ! Et dans la colère, oui.
On ressent dans ce disque que tu as accordé un soin extrême à l’écriture des paroles. Tu sembles être de plus en plus attentive aux textes. Comment se passe leur écriture ?
Ça se passe souvent comme avec cette note que j’ai écrite dans mon téléphone et que je t’ai montrée, au sujet du métro. Ça part d’un petit bout de texte qui renferme une idée forte ; à partir de ce fil conducteur, je vais continuer à travailler pour l’approfondir. J’écris d’abord dans l’urgence et après, je laisse décanter pour y revenir à tête reposée. J’ajoute, à la manière d’un collage, puis je retranche, jusqu’à ne garder que ce qui est fidèle à l’impulsion première. Tu sais, il y a de fortes chances que ce petit poème sur le métro devienne un jour une chanson.
Après avoir écrit une chanson, comprends-tu mieux le monde ? Ou alors tout reste-t-il toujours aussi insondable, mystérieux ?
Quand j’écris sur un sujet précis, qui me préoccupe, oui, cela m’aide à y voir plus clair. Écrire cette chanson sur mon frère m’a apporté quelques réponses sur la nature de notre relation. Cela m’a fait accepter le fait que nous sommes si différents et m’a permis de trouver un terrain
d’entente. J’ai compris que si nous ne pouvons pas nous comprendre à travers les mots, si nous avons du mal à avoir une conversation, nous pouvons toujours partager des moments ensemble. Nous avons fait une balade en bateau et avons regardé le même ciel, éprouvé la même paix. Cette chanson m’a aidée pour en arriver là, prendre les choses avec ce recul. Et puis, si une chanson ne me permet pas d’élucider telle ou telle question, elle a au moins le mérite de pouvoir y déposer un sentiment – une souffrance, une peur… ou de la colère !
Quand tu regardes les vingt ans de musique derrière toi, ces chansons, ces albums, ces concerts, quel sentiment éprouves-tu ? Quelle est la principale qualité de ta musique qui fait qu’elle dure ? Car tu es toujours là !
Je suis toujours là. Ma principale qualité, c’est que je n’ai jamais renoncé. Je n’ai jamais cessé d’écrire des chansons. Il y a beaucoup de moments où je me suis dit que ce serait plus facile d’arrêter et de faire autre chose. J’ai tenu assez longtemps pour avoir connu des succès et touché le fond –j’ai embrassé ces extrêmes. Il y a eu un véritable tournant, après mon troisième album, quand j’ai été lâchée par mon label Rough Trade : l’industrie me signifiait alors que j’étais finie, que le succès que j’avais connu était derrière moi et que d’autres allaient me remplacer. Mais je me suis accrochée, pour continuer de connaître des hauts et des bas – mais, toujours, il y a eu des gens pour écouter, un peu partout dans le monde. En particulier en Europe et surtout en France. J’ai plus de fans ici que dans mon propre pays. Parce que j’ai su traverser des moments obscurs et persévérer, j’ai bon espoir qu’il y aura toujours une place pour moi.
Into the belly of some foreign city
Into the belly of some foreign city
5,000 miles from the beating of my heart
These bones and this body
A wild rose blooming
All tangled in thorns and out in the rain.
The piss and the garbage
The tents on the sidewalk
A million eyeballs looking down at their screens
The rats on the train tracks
— endless generations
Been living in darkness beneath cobbled streets.
— WHO’S KEEPING TIME?, Alela Diane, Loose Music, 2026
En concert aux NJP à Nancy le 13 octobre et au Noumatrouff à Mulhouse le 5 novembre

Votre programmation semble traversée par une idée forte : celle du sensible. C’est un mot que l’on entend beaucoup aujourd’hui. Que représente-t-il pour vous ?
À mes yeux, l’Opéra est précisément un lieu où cette dimension du sensible peut s’éprouver collectivement. On s’y rassemble, on y partage des émotions, des interrogations, des récits. On vient écouter, regarder, ressentir ensemble. Ce qui m’intéresse profondément, c’est cette expérience commune : la sensibilité des artistes, l’écoute des ensembles, la présence des corps, des voix, des instruments… Tout cela produit quelque chose qui nous relie. L’opéra n’est pas simplement un spectacle : c’est une expérience vécue collectivement.
Pourtant, l’expérience artistique peut aussi être très individuelle. Comment crée-t-on malgré tout du commun ?
C’est tout le pari de cette première saison imaginée avec Bruno Bouché [ directeur du Ballet de l’Opéra national du Rhin] : inviter de nouveaux regards d’artistes sur de grandes œuvres du répertoire. Eddy Garaudel proposera ainsi une lecture très singulière de Rigoletto, tandis qu’Evgeny Titov apportera sa vision expressionniste de Lucie de Lammermoor. Myriam Marzouki interrogera quant à elle la place de la création artistique dans Ariane à Naxos. Il ne s’agit pas de moderniser artificiellement ces œuvres, mais d’en révéler la brûlante actualité.
Traversés par des passions, des conflits et des destins bouleversants, ces récits continuent de parler du monde dans lequel nous vivons.
Certaines œuvres de votre saison semblent effectivement dialoguer avec des questions très contemporaines.
Absolument. Ariane à Naxos , créé en 1916, interroge déjà la question du financement de l’art, de la place du mécène, mais aussi l’irruption du politique dans la création artistique. Mais il y a également, dans cette saison, une volonté très forte de produire du rêve, de l’émerveillement, de la joie. Nous en avons besoin. L’Amour des trois oranges , par exemple, porte cette énergie-là : une forme de fantaisie, de brillance, presque d’espièglerie. Les institutions culturelles doivent aussi offrir des espaces de respiration et d’imaginaire.
Cela explique peut-être aussi la présence importante du jeune public à l’Opéra national du Rhin ?
Oui, et c’est un héritage remarquable laissé par Alain Perroux. Aujourd’hui, près de 30 % de notre public a moins de 28 ans. Cela démontre une chose essentielle : l’opéra n’est absolument pas un art figé ou dépassé. Ces œuvres continuent de résonner parce qu’elles parlent encore de nous. Elles traversent le temps. Et les artistes d’aujourd’hui leur apportent de nouvelles sensibilités, de nouvelles esthétiques.


Vous employez parfois le mot de « rituel ». Cela peut surprendre aujourd’hui.
Oui, mais j’aime cette idée. Le rituel, ce n’est pas quelque chose de figé. C’est ce qui nous relie : à une histoire passée, mais aussi à une histoire que nous continuons d’écrire ensemble. L’opéra possède cette dimension cérémonielle : on vient partager un récit, vivre une émotion commune, découvrir une histoire ensemble. Et paradoxalement, ce sont souvent les lectures les plus contemporaines qui permettent cela, y compris avec un public néophyte.
Vous revendiquez également un opéra profondément engagé dans la cité.
L’Opéra national du Rhin est une maison engagée et citoyenne. C’est une conviction très forte pour moi. Cela passe évidemment par l’action culturelle : le travail dans les écoles, les hôpitaux, les EHPAD, le milieu associatif. Nous avons une responsabilité particulière parce que nous sommes une institution publique. Mais cet engagement se joue aussi à l’intérieur de la maison. Nous comptons près de 250 salariés permanents, tous les corps de métiers y sont représentés. Accompagner ces équipes, défendre leur place, leur permettre de travailler dans de bonnes conditions fait pleinement partie de notre mission.
Dans un contexte démocratique particulièrement tendu, la culture peut-elle encore constituer un lieu de dialogue et d’attention à l’autre ?
Je pense même qu’elle a aujourd’hui un rôle majeur à jouer. Les institutions culturelles doivent être exemplaires dans la défense du pluralisme, de la diversité des esthétiques, des récits et des sensibilités. Cela passe aussi par des choix très concrets de programmation : travailler la représentation des femmes, la diversité sociologique sur scène, multiplier les points de vue. Rigoletto, par exemple, fera l’objet d’une lecture très féministe dans notre saison. Nous devons aussi éviter qu’une fracture ne se creuse entre ceux qui fréquentent nos institutions et ceux qui en restent éloignés. C’est pour cela que le travail mené dans les écoles ou les hôpitaux est fondamental.
Vous avez également sollicité la philosophe Cynthia Fleury autour de cette notion de « soin ». Pourquoi ?
Parce que cette question est devenue essentielle. Avec Bruno Bouché, nous voulions placer au cœur de la saison des œuvres qui parlent aussi de réparation, de fragilité, de trauma. Nous travaillons d’ailleurs avec la chaire de philosophie à l’hôpital portée par Cynthia Fleury.
Dans une maison comme l’OnR, où le cœur, le corps, les voix occupent une place si importante,
il nous semblait nécessaire de réfléchir à cette dimension humaine et collective du soin. L’art ne répare pas tout, évidemment. Mais il peut créer des espaces où quelque chose devient partageable, pensable, transformable.
L’écrivain Frédéric Boyer écrit que « l’opéra s’écrit, se joue, s’interprète contre la mort ». Cette phrase semble traverser toute votre vision.
Oui, profondément. Je crois que ces maisons culturelles demeurent des lieux où l’on résiste à une forme de disparition : disparition du lien, du débat, parfois même du corps social.
Le théâtre est né avec la démocratie grecque. Depuis l’origine, il est un lieu de passions, de contradictions, de réflexion collective. Même lorsqu’une mise en scène provoque un choc ou une forme d’inconfort, elle peut ouvrir un espace de débat, de conscience et d’émotion.
Dans une époque souvent traversée par le cynisme ou la défiance, l’opéra se doit-il d’émerveiller ?
Plus que jamais. C’est même le cœur de notre mission : proposer des imaginaires collectifs. L’affiche de saison réalisée par Clément Vuillier raconte très bien cela. On y voit un paysage immense, traversé d’étoiles, presque une cosmologie poétique. Malgré les obstacles, malgré les fractures du monde contemporain, il demeure une possibilité d’utopie. Et je crois profondément que nous avons besoin de cela aujourd’hui.
operanationaldurhin.eu
Choisi pour incarner la saison 2026-2027 de l’Opéra national du Rhin, l’illustrateur Clément Vuillier développe depuis plusieurs années une œuvre singulière, à la croisée de la bande dessinée, de la gravure et du récit cosmique. Dans ses albums muets et contemplatifs publiés chez 2024, puis 2042 – L’Année de la comète, Le Voyage céleste extatique ou Terre rare –, les paysages se déploient comme des mondes en transformation permanente. Comètes, déflagrations minérales, architectures organiques ou pluies d’étoiles : tout semble y osciller entre destruction et renaissance. Son trait minutieux et foisonnant convoque autant les gravures anciennes d’Albrecht Dürer que certaines visions hallucinées de la science-fiction contemporaine. Chez lui, la catastrophe devient parfois spectacle, l’effondrement d’une possible régénération. L’affiche réalisée pour l’OnR prolonge cet imaginaire. Sous un ciel traversé d’étoiles, un paysage immense s’ouvre au regard, comme une invitation à contempler encore le monde – malgré ses fractures.
Par Mathieu Jeannette ~ Photo : Pascal Bastien
RETROUVER PIERRE WALTER

Sur un petit vélo rouge qui doit avoir son âge, cet aide-soignant, bientôt quinquagénaire, slalome entre les touristes du monde entier pour me rejoindre sur un banc. Je l’avais rencontré il y a trois ans avec Zut pour faire le bilan d’une discographie déjà plus que prolifique chez Herzfeld. Quatre pépites à mélodies en trois ans : Navaja, Sayonara
Muchacho, A Scent of Ruins et Au Lavoir sous le nom d’Hicks and Figuri… Ce gaillard barbu est déjà bien connu dans la région depuis la fin des années 90 sous les patronymes de Spide, Marxer, et de Loyola qui lui vaudra l’admiration de la presse nationale pour sa folk aride et raffinée. C’est en solo, malgré le « and » de Hicks and Figuri, que

ce Strasbourgeois révèle sa vraie nature pop de songwriter mélancolique. Après la pause du label historique local Hertzfeld, Pierre décide de ne plus attendre la sortie physique de ses albums et balance en un an tout son back catalogue de dixsept albums, soit l’équivalent de 170 chansons sur Bandcamp. « J’avais envie de repartir à neuf, de zéro. » Une stratégie de com et marketing bien discutable, des concepts qui semblent hors de propos pour cet artisan solitaire. Mais si la masse peut vous faire craindre un boulot d’anthropologue pour y accéder, c’est en fait un vrai bonheur. Celui d’un spéléologue tombant sur un filon de mélodies brillantes et bouleversantes sans fin. Il défie avec insolence l’équation qualité/quantité. Car où que vous piochiez dans cette discographie foisonnante, chaque morceau a sa mélodie unique, ses arrangements et bidouillages raffinés enregistrés sur 4 pistes à k7. Un son suranné au charme fou, un peu 90s. Quelques accords tourbillonnants ou arpèges de guitares hypnotiques, des nappes de synthé, une rythmique basique et c’est cette voix profonde, reflet de son âme, qui vient à chaque fois vous transpercer. Un instinct inné pour les mélodies désarmantes. Si vous voulez y voir plus clair et défricher ces dix-neuf albums proposés depuis 2025, je vous invite à vous rendre sur Bandcamp. Et voilà ce que ce discret surdoué m’a révélé sur l’histoire de son projet devant un Orangina en terrasse ensoleillée. Si Carmen Center de 2011 est le premier album d’Hicks and Figuri, le magnifique Girls From the Lab devait être le dernier sensé sortir chez Herzfeld. Au Lavoir est une version live des titres de Sayonara Muchacho de 2019 et It’s a D...... Cap !, un album de hip-hop évoquant les bidouillages sonores de Money Mark des Beastie Boys. Sinon, la majorité sont des compilations de morceaux enregistrés entre 2017 et 2023 ou des sessions maison, parfois accompagnées de Léo Heitz Godot. Skansen en est un bel échantillon puisqu’il regroupe les morceaux favoris de Pierre de cette période. Quant à Fondör et Snab, ce sont simplement les deux derniers albums sortis cette année signant un retour aux origines plus pop folk en guitare sèche. Et parmi ces quelques deux cents titres, vous en aurez pour votre argent et pour tous les goûts, raffinement et élégance en dénominateur commun. La voix grave et humble de ce compositeur en veste en jean et casquette ornée de badges hommages à ses pédales d’effets est devenue une fierté strasbourgeoise. Une sorte de pendant alsacien de Lee Hazlewood et de Richard Hawley. « Less is more » est l’adage qui anime toute l’approche pop de Pierre Walter. « J’aime les petites choses pop. » Quand certains peuvent considérer ses morceaux comme des démos, l’auditeur fan de
Codeine ou de Mark Hollis n’y verra rien à ajouter. Des perles parfois un peu cradingues qu’auraient rêvé de composer Stuart Staples ou Jonathan Richman. Il a toujours préféré la suggestion, en suspens… Sur « York » (Shadowland), « Wendy », « Queen » (Strawberries With Cheese), et « Stay » (The Girls From the Lab) , il s’approprie et transcende le shoegaze de Jesus and Mary Chain sous une chape de distorsions grandioses dans son petit salon saturé de guitares. Sur « D.J » (Girls from The Lab), « Some Fun », « The Years » (Shadowland) et le superbe « Thäddeus » (Skansen), il sublime ses paroles délicates évoquant quotidien, amour, injustices et politiques de notre époque d’une pop à guitare lumineuse et aérienne. Des textes qui viennent, dans l’élaboration des morceaux, toujours se nicher en intimité entre la structure des accords. Il peut passer de la trip-hop cinématographique de « Tan » au hip-hop bidouillé de l’album It’s A Ad… avec le même naturel et maîtrise. Au Lavoir en août 2020, le long d’un cours d’eau, des Colmariens découvraient émus les confessions sans fard de l’album éponyme pour la première fois : « San Diego », « The Mountains Loop », « The Lovers » ou « SPRB » avaient submergé les paupières de quelques amis… Depuis, ma conviction d’avoir rencontré l’artiste que je n’étais pas sensé rencontrer n’a fait que se conforter. Même ses titres les plus étranges comme « The Hunt » (Misfits), « Soft Caller » (Lonesome) ou « Let Them Talk » (Watch Out) fascinent par leur créativité bordélique en déroute. Pour finir, il m’avouera : « Depuis mon album de hip-hop, j’utilise un enregistreur numérique Fostex MR-8 MK2 acheté 50 € sur Leboncoin à Koenigshoffen, je vivrais presque avec mon époque. Mais je ne suis pas encore passé au smartphone, j’ai toujours mon Nokia 110. Je redoute le moment où ils couperont la 2G… » Un artisan d’une autre époque, une sorte de surdoué qui malgré la différence des styles qu’il aborde garde son timbre identifiable, sa touche personnelle en toutes circonstances. Même après les au revoir, lorsqu’il fit tinter la sonnette de son vélo, je m’attendais à ce qu’il nous entonne une de ses comptines nocturnes qui suspendent le temps ; « Starlight » ( Out of Line ), « Choices » (Face and Name). Au sens de quelques Alsaciens, ce garçon charmant, désarmant de discrétion a sa place parmi les songwriters de renom. Laissez-vous convaincre en vous plongeant dans les méandres de sa discographie foisonnante de mélodies en pagaille.
—
FONDÖR, SNAB, Hicks & Figuri, Pierre Walter hicksfiguri.bandcamp.com


FACE À LA CRISE DES FESTIVALS
INTERMÉDIAIRES ÉTOUFFÉS PAR LA COURSE
AUX TÊTES D’AFFICHE, L’ÉVÉNEMENT PORTÉ
PAR LA RODIA A CHOISI LA RUPTURE. JAUGE RESSERRÉE,
AUDACE ARTISTIQUE, PARITÉ CHEVILLÉE AU CORPS ET
PERFORMANCES CHORÉGRAPHIQUES INDISCIPLINÉES : BIENVENUE DANS CET ÉTONNANT LABO DE LA
RÉSISTANCE SONORE MADE IN BESANÇON.
Dans la lessiveuse des festivals d’été, le starsystem fait tourner le modèle à vide. D’un côté, les mastodontes financiers qui s’arrachent les (mêmes) popstars à coup de millions ; de l’autre, des structures asphyxiées par l’inflation, condamnées à singer les grands – ou à disparaitre à petit feu. Alors, Détonation a choisi de planter son drapeau pirate dans une faille, en provoquant un séisme à sa propre échelle. Une métamorphose totale, amorcée lors d’une concertation publique à l’automne 2023 où spectateurs, assos locales et partenaires ont réécrit ensemble les règles du jeu.
« On a fait un virage assez fort en bâtissant ce nouveau modèle », pose d’emblée David Demange, directeur d’une Rodia remise au centre du terrain, tant physique que symbolique. « En tant que scène de musique actuelle, notre rôle n’est pas de collectionner les grands noms, mais de parier sur l’inconnu. On a donc voulu remettre Détonation au service exclusif de la découverte. » Le résultat de ce contre-pied ? La jauge a fondu, passant de 5 000 à 2 300 curieux par jour, le budget a suivi la même cure de désintox, mais que l’on ne s’y trompe pas : la voilure est peut-être réduite, mais l’ambition, elle, est démultipliée. « Le niveau artistique est même bien supérieur à ce qu’il était avant. »
Car dans le bastion de La Rodia, il n’est pas question de consommer du divertissement ; plutôt d’habiter « une utopie à taille humaine », avec quarante-cinq artistes programmés sur quatre scènes couvertes pendant deux jours. C’est toute la force de la ligne dessinée par Tico : faire de Détonation la caisse de résonance des marges et des émergences. Côté terroir, le duo electro-dub bisontin THK fusionne ainsi avec un brass-band amateur de trente-cinq musiciens pour un THK Brass Orchestra festif et intergénérationnel. Côté horizon, le festival braque ses projecteurs sur la bouillonnante scène rock/electro marocaine ; on guettera donc les transes sonores de Guedra Guedra, qui dynamite les rythmes traditionnels à l’électricité moderne, ou les explorations texturées de Aziz Konkrite. Une sélection pointue qui dessine, loin des sentiers battus, la cartographie d’une sono mondiale en pleine ébullition.
Pour que l’immersion soit totale, le festival bouscule aussi les yeux grâce aux magiciens bretons du collectif Grand Géant, qui vont transformer le site en une incroyable installation vivante de bois et de lumière. Et cette année, la performance dépasse la simple notion d’esthétique, puisque les plasticiens construiront même un décor pendant le concert des Suisses de Puts Marie ; une œuvre éphémère, volcanique, à cramer sur place.
L’autre colonne vertébrale du festival se joue sur le terrain politique de la parité. Là où la moyenne nationale des programmations féminines végète sous la barre (misérable) des 20 %, Détonation affiche fièrement un score qui fait la nique à l’industrie : ici, la moitié ou presque de la prog s’écrit au féminin. Et pas pour faire de la figuration en ouverture de rideau ! « Chez nous, la parité n’est pas un affichage de début de soirée : les artistes féminines s’emparent des horaires de pointe et de la grande scène. » On citera notamment la pop hantée de Zélie, le commando punk des Vulves Assassines ou les fulgurances de Jasmine Not Jafar et de Lou Point Lou.
Enfin, histoire de rajouter une petite couche à l’indiscipline globale de Détonation, la danse contemporaine s’invite comme un passager clandestin au milieu de la fête. Cette année, carte blanche est donnée à la compagnie d’Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, directeurs de VIADANSE, Centre chorégraphique national de BourgogneFranche-Comté à Belfort. Pas d’espaces dédiés, pas d’horaires annoncés : les corps investiront les terrasses et les recoins pour happer les festivaliers au vol. « Tu vas monter sur la terrasse avec ta bière, et tu vas te retrouver immergé dans une démo de danse », sourit David Demange. « C’est un geste artistique différent, qui amène une dimension politique supplémentaire au festival. Et qui confirme la volonté de surprendre, d’offrir une expérience et une émotion particulières. »
En s’extirpant de la folie des grandeurs, Détonation redonne donc au festival sa fonction première : celle d’un refuge physique et sonore à taille humaine. Une parenthèse de poésie brute et de résistance, où l’écoute reprend le dessus sur le bruit.
festival les 25-26 septembre à La Rodia, à Besançon www.detonation-festival.com

« It is the one just before the next », arguait simplement le saxophoniste free Joe McPhee. Interview à propos d’un disque live paru en 2019, question de journaliste, réponse d’arpenteur. L’édition 2026 du festival Météo est ainsi faite. Elle succède à 2025, et annonce possiblement celle de 2027, à voir ce que les urnes feront de la nation. Mais 2026, posée dans l’histoire du festival n’est pas anecdotique pour autant. Politique et sensitive, la musique réunie à Mulhouse par Météo. Comme un petit creuset transcontinental qui verse dans les tympans inquiets de ce monde terrible, des soubresauts d’espoir, de rage, d’engament, d’équité, de parité.
Dispersez des points au hasard d’une mappemonde imaginaire, reliez-les. Devrait alors apparaitre une cartographie beaucoup moins hasardeuse. Celle de l’actualité sonore des musiques créatives mondiales, quadrillée par des lignes rassemblant l’expérimentation musicale venue d’Iran aux avant-gardes musicales de Tokyo, Berlin, Washington, Los Angeles, New York, Genève ou encore Londres. L’ensemble tutoyant la Great Black Music états-unienne, son histoire, ses détours, ses saillies. Et, le tout infiltrant la cartographie d’une ville de l’Est. Ses institutions culturelles, comme ses friches indus, ses clubs divers et parcs variés. Être un festival politique, c’est, plus que lancer des déclarations et des anathèmes, être capable de connaitre son terrain et de le détourner au profit du commun. Météo s’y entend un peu, en la matière. Et ne semble pas disposé à faire le sourd.
Il faudra entendre chanter Georgia Anne Muldrow, égérie RnB encirée par Madlib ou J Dilla, aux prises ici avec Harriet Tubman, trio puissant nommé d’après une autre égérie de la Cause africaine-américaine. Tubman et Muldrow, pour cette première européenne, réunissent les côtes des USA, sœurs ennemies, souvent en musique. L’histoire s’invitera entre les Grooves passionnés, la joie urbaine de faire son commun et l’héritage rugueux afférent à ce crossover grande classe.
Autre choix subjectif·ve. Les musiciennes, rendues enfin visibles sur les scènes hexagonales, chercheuses, intransigeantes et d’une inventivité rarement ouïe à ce degré. Tatiana Paris, guitariste en duo avec Martina Berther ou en formation
dansante avec Musungu. Mariam Rezaei, déesse des platines élevée au rang de piédestal impossible à décrire tant le plaisir vient perturber la raison. Ici la compositrice/performeuse iranienne devise avec Edward George. Blase de Sir anglais, mais classe de dubbiste à effet prolongé. Autres Ingénieries créatrices que celles de Léa Ciechelski, d’Audrey Chen, d’Emilie Skrijelj, pointes cardinales d’une boussole sonore multicéphale.
Joie de noter de nouveau, enfin, le nom de Mazen Kerbaj, trompettiste bileux et dessinateur lucide, chaque proposition pouvant être inversée. L’improvisateur libanais défie les fausses annonces de l’actu internationale avec Lungless . Pièce où il s’époumone à remettre la Palestine au centre de la partie, reliant sept trompettes rouges à des compresseurs, jouant de la quantité d’air qui les traversera. Pulsations et battements se mêlent et se tendent pour inventer un continuum sonore en mouvement constant. Des harmoniques apparaissent et disparaissent, des bruits s’ajoutent. Dans ce concert/performance, chaque courant d’air vibre du précédent, nourrit déjà le suivant. « It is the one just before the next », comme disait plus haut un autre trompettiste portant la rage du monde au corps, Joe McPhee. Et c’est justement dans ce « just before » qu’il va falloir aller chercher son plaisir cette année.
— FESTIVAL MÉTÉO, festival du 18 au 22 août à Mulhouse www.festival-meteo.fr
Par Emmanuel Dosda
Il n’y a pas plus universel que l’intime. Parfois même le plus trivial. À condition que cette matière faite de petits riens soit pétrie avec tact et talent. Par des artistes capables de transformer en or les pages de l’annuaire ? Presque. Il y a une vingtaine d’années, Gabriel Kahane, avec l’album Craigslistlieder, a poussé la chansonnette à partir de textes glanés sur un site de petites annonces américain. L’auteur-compositeur new-yorkais persiste et creuse le sillon du dérisoire avec deux pièces jouées lors du festival, au Maillon : Book of Travelers et Elevator Songs. La première – en piano/voix – prend la forme d’un ensemble de témoignages récoltés aux USA après l’élection de Trump 1. Quant à ses « Chansons d’ascenseur » (aucun rapport avec l’ambient de Brian Eno) – interprétées avec Roomful of Teeth –, elles composent une galerie de portraits de personnes que l’on croiserait au hasard des montées et descentes aux étages d’un hôtel chimérique. Songwriting pop, opéra de poche ou composition contemporaine, ces deux œuvres récentes mettent en scène un « théâtre du quotidien ». Pour Stéphane Roth, directeur de Musica, Kahane est un « poète objectiviste qui trouve la distance la plus courte entre réel et fiction. Il rapproche des mondes qui ne se seraient pas rencontrés autrement. » Sa démarche – « totalement dans l’identité de Musica » – est familière de celle de Jennifer Walshe et Philip Venables qui collectent des souvenirs d’amours déchus. Créée à la Fondation Cartier, The Alonetimes entrechoque et kaléidoscope des microcataclysmes de cœurs brisés, puis isolés. Fruit d’une écriture à quatre mains et deux têtes, le spectacle
symbolise avec force « l’acceptation du multiple », du travail collectif, de la conversation et du partage d’expériences amoureuses. Voix, violon, clarinette, accordéon et percussions entrent en dialogue pour un « madrigal contemporain », mis à l’heure de la drague Tinder, des (poly) love-stories numériques et des mouvants changements de paradigmes.
Même si le directeur de Musica se défend de trop conceptualiser sa programmation, il reconnait volontiers que cette édition sera particulièrement bavarde, convoquant de nombreuses paroles et provoquant une foultitude d’« adresses » au public. « Il y a des voix emblématiques et puissantes, même si elles sont anonymes. » Devenir|s Mutant·es mêle des récits sur la mutation (désirée ou non), des destins captés par la documentariste Adila Bennedjaï-Zou et mis en musique par Sasha J. Blondeau. Autres exemples d’échanges polyphoniques avec les Confluences (du Trio Abstrakt) au cours desquelles Michelle Agnes Magalhães, Imsu Choi et Julien Malaussena

passent du solo ou collectif au le tête-à-tête de deux créations de Gabriel Kahane (et Roomful of Teeth) qui produisent une forte énergie musicale de groupe avec mots et onomatopées… Citons encore Paradis plage. Une vie comme dans du miel حياة†مثل†العسل par Kenza Berrada et ses arabesques mémorielles ou Hunter de Liesa Van der Aa, « à la fois cheffe d’orchestre et arbitre », qui place des chansons extraites d’Homogenic de Björk – interprétées polyphoniquement a cappella – au centre d’un terrain de basket. Notes jouées et paniers marqués. Jeu collectif et entrainement sportif. Cadence et performance.
PETIT PAYS
Le coup de projecteur irlandais de cette année permettra de découvrir des œuvres peu diffusées, confidentielles, insulaires. « L’Irlande est un petit pays, mais avec un peuple très soudé, très attaché à son identité. À côté, nous sommes des blaireaux atrophiés de leurs racines. C’est la force des Irlandais : ils ont su garder les pieds dans la tourbière. » Exemple avec la soirée Stitch’n’Bitch au Karmen où des artistes de la toute jeune garde comme Lullahush concassent le folk irlandais et le font partir complètement en drill. En haut de

l’affiche de cet « Irish focus », le Crash, ensemble dublinois fondé par Donnacha Dennehy nous offre une collection de pièces en l’église Saint-Paul ou encore le show Land of Winter, salle de la Bourse, qui s’inspire de la géographie des terres d’Irlande. Airs traditionnels, toujours, avec le quatuor vocal féminin irlandais Landless chantant en chœur la tristesse de la femme d’un pêcheur ou les blessures d’un cavalier. Le duo Martin Hayes (violoncelliste superstar)/Brian Donnellan (bouzouki) ou l’opéra The Curing Line de Michael Gallen avec ses « motifs incantatoires » : d’autres propositions viennent de ce pays « qui n’a pas de vision impérialiste », selon Stéphane. « The people united will never be defeated! », comme le clame si bien Frederic Rzewski.
Pièce musicale et chorégraphique née d’une envie commune de travailler avec Mathilde Monnier. Projet co-construit avec douze danseurs et danseuses du Ballet de l’Opéra national du Rhin de Bruno Bouché et la musicienne-compositrice Ève Risser, Le Mur raconte la société d’aujourd’hui qui se retrouve face à un rempart – réel ou invisible – qu’elle s’apprête à prendre en pleine tronche. Pour sa partition, le mur qui a inspiré la pianiste est heureusement escaladable, donc franchissable, voire effritable. Les rochers de grès rose habitent les créations d’Ève Risser qui s’y agrippe à nouveau pour articuler sa compo « à la fois humide et sèche », comme la roche vosgienne. Sur scène, Ève fera face à deux pianos, « à queue pour l’aspect méditatif et droit pour le côté percussif ». En « femme-machine »
kraftwerkienne, elle jouera sur la répétition techno homemade, épaulée par la régie sonique d’Adrian Bourget. Car une fois encore, il s’agit d’une œuvre chorale, mêlant notes pianotées et mouvements dansés : « Il n’y a pas d’orchestre, mais je ne serai pas seule sur scène », insiste Ève Risser. « À l’ère de la masse », il faut que les individualités s’expriment, tout en faisant corps. Un défi relevé grâce à des temps en solo, duo ou collectifs, des phases alternant « paysages et reliefs », abstraction et présence concrètes. Tout cela est de l’alchimie… « Ça m’éclate de concocter des potions magiques ! » Conjurer le sort. Faire bloc.
— MUSICA, festival du 18 septembre au 4 octobre à Strasbourg, au Maillon, église Saint-Paul (les soirées Sonic Temple), HEAR, Karmen Camina, Cité de la musique et de la danse, Grenze, TNS, église Sainte-Aurélie, salle de la Bourse, Opéra national du Rhin, TAPS Scala, église protestante Saint-Pierre-le-Jeune, NooToos - église protestante Saint-Pierre-le-Vieux, musée Tomi-Ungerer, Cinéma Cosmos, TJP ; et à Colmar à la Salle Europe, et à la Comédie de Colmar
Dans le cadre de Musica : le focus Punk Im Elsass (mémoire d’une contre-culture) du 1e au 4 octobre à Strasbourg (HEAR, Grenze, Karmen…) et Mulhouse (Motoco)
festivalmusica.fr
Cet été, les événements d’art contemporain foisonnent, trop pour lister tous les entretiens et comptes-rendus d’expo’ qui vous attendent dans les pages suivantes. Mais vous savez ce que les artistes et les institutions ont en commun ? Qu’il s’agisse des photographies d’Harry Gruyaert ou du commissariat de Liliana Francisco et Steven Cruz, tous œuvrent à faire émerger l’invisible, le dissimulé, et à remettre le vivant au cœur de l’art.

Sur l’île de San Servolo, loin du bruit compact des flux touristiques vénitiens, Harry Gruyaert avance avec cette allure discrète et un peu impatiente qu’ont souvent les photographes qui regardent avant de parler. Nous le rencontrons dans le cadre du Venezia Photo Festival, à l’occasion d’un workshop intitulé A Sense of Place. Un titre qui pourrait résumer toute son œuvre : sentir un lieu avant même de le comprendre.
Depuis la fin des années 1960, Gruyaert photographie les villes comme des climats mentaux. New York, Moscou, Delhi, Tokyo, Rabat ou Bruxelles deviennent chez lui des surfaces de projection lumineuses, traversées par des tensions chromatiques, des silences, des accidents de lumière. Ses images appartiennent à cette catégorie rare des photographies qui demeurent dans la mémoire moins comme des documents que comme des états sensibles du regard.
À l’occasion de la parution de son livre consacré à New York, où ses clichés sont accompagnés de textes de Cédric Klapisch, nous revenons avec lui sur le cinéma, la couleur, la narration et cette manière très physique d’habiter l’espace photographique.
Vos photographies de New York couvrent près d’un demi-siècle. Or, ce qui rapproche les plus anciennes des plus récentes, c’est que toutes échappent à l’esthétique du reportage au profit d’une expérience presque sensorielle de la ville. New York a-t-elle transformé votre manière de regarder ?
Chaque ville possède son propre rythme et impose une manière différente de travailler. À New York, par exemple, je me suis mis à faire davantage d’images verticales. Ce n’était pas une décision intellectuelle : la ville m’y poussait physiquement.


Cela ne vient pas uniquement des bâtiments ; c’est aussi lié à l’énergie physique de la ville, à la sensation qu’elle produit.
Je ne pense pas vraiment mes images comme des témoignages historiques, même si je sais qu’elles finissent par gagner ce statut. Ce qui m’importe avant tout, c’est leur force visuelle. Lorsque j’arrive quelque part, je regarde, je ressens, je m’adapte. Je ne conceptualise pas beaucoup. Je sens le lieu.
La photographie est proche de la danse : je bouge constamment autour des situations qui apparaissent devant moi.
Votre dialogue avec Cédric Klapisch semble presque naturel tant vos images entretiennent un rapport puissant au cinéma. Le mouvement, l’attente traversent vos photographies comme des tensions narratives. Quels cinéastes ont nourri votre regard ?
J’ai proposé à Klapisch d’écrire de courts récits à partir de mes photographies parce qu’il possède cette capacité rare à transmettre l’atmosphère d’une ville. Il sait faire sentir les lieux.
Très jeune, j’ai été profondément marqué par Michelangelo Antonioni. J’ai vu énormément de fois L’Avventura (1960) ou Il deserto rosso (1964). Antonioni transforme les espaces en états émotionnels. Il fait ressentir la solitude, l’attente, le vide à travers les lieux. Cela a été très important pour moi.
Une photographie réussie raconte toujours quelque chose du lieu où elle a été prise. Pas seulement ce qu’on y voit, mais ce qu’on y ressent.
Chez Henri Cartier-Bresson, il y a cette intelligence absolue du moment et de la composition. Ses photographies contiennent le lieu, le temps et le mouvement intérieur des êtres. C’est justement ce qui m’intéressait chez Klapisch. Il sait filmer les villes comme des expériences humaines.
Ingmar Bergman a été un choc important également, pour des raisons spirituelles. Je viens d’un univers religieux, et ses films ont ouvert quelque chose pour moi. J’aime aussi énormément François Truffaut. Je crois que je me reconnais davantage dans son rapport aux sentiments, aux histoires d’amour. À côté, Jean-Luc Godard me paraît parfois plus conceptuel, plus distant émotionnellement. Truffaut et Godard, c’est un peu comme Matisse et Picasso. Personnellement, j’ai besoin que quelque chose reste vivant dans l’image.
Précisément, vos photographies entretiennent également un rapport évident avec la peinture. Vos couleurs semblent souvent surgir comme des matières vivantes. Quels peintres ont construit votre regard ?
La peinture a été fondamentale pour moi, tout comme le cinéma. Très tôt, j’ai fréquenté les musées et feuilleté les livres d’art de mon père. Bonnard, Matisse et Bruegel comptent parmi les artistes qui m’accompagnent le plus.
On dit souvent que le rouge domine mes photographies. Je ne sais pas si c’est vrai, mais cette couleur attire immédiatement mon regard dans l’espace urbain. Elle crée une tension. Le noir est aussi très important pour moi. J’aime lorsque les ombres deviennent presque physiques, lorsqu’elles structurent l’espace comme un rideau de scène.

Vos photographies donnent parfois l’impression d’être silencieusement musicales. La musique ou la littérature accompagnent-elles votre travail ?
J’écoute énormément de jazz, et plus encore Johann Sebastian Bach, dont la musique possède quelque chose de fluide, de continu, comme une rivière. Mais je n’écoute jamais de musique lorsque je photographie. En revanche, lorsqu’un travail vidéo est réalisé à partir de mes images et qu’une bande sonore y est ajoutée, les photographies semblent renaître.
En littérature, j’aime beaucoup Flaubert pour sa précision visuelle. Plus jeune, j’ai énormément lu Dostoïevski. Mes rencontres avec Henri CartierBresson et William Klein ont été décisives. Ils m’ont appris qu’une image forte est d’abord une image portée par une personnalité. Quand une photographie marque vraiment, on ne voit pas seulement ce qu’elle montre. On voit la manière dont une personne bien ancrée dans son corps et son temps a senti et traversé le monde.
Signalons pour finir qu’un livre pour enfants conçu à partir des images d’Harry Gruyaert paraîtra prochainement : Je vois rouge (Hélium éditions, 2026). Plus qu’un simple ouvrage pédagogique, Gruyaert l’a envisagé comme un apprentissage du regard : repérer dans le monde les surgissements du rouge, suivre ses apparitions dans l’espace urbain, laisser une couleur devenir récit. Chez lui, le « voir » précède toujours le « comprendre ». L’image n’explique pas ; elle éveille l’attention.

Par Luc Maechel ~ Photo : Dorian Rollin
DERNIER. SON PORTRAIT EN AMONT PAR SES MOTS.
Votre parcours semble assez à contrecourant de l’univers des jeunes gens de votre âge : l’immédiateté survitaminée du gaming, des rézos…
Oui, ma génération, c’était beaucoup le numérique… Je le dis très modestement, je me suis forgé une culture visuelle et artistique, un terreau sensible, de manière assez solitaire et autonome en réalité. J’ai grandi à Nice au contact de cette lumière méditerranéenne qui a inspiré énormément d’artistes. Il y a une richesse culturelle assez extraordinaire dans le sud de la France : le MAMAC de Nice bien sûr, la Fondation Maeght, la Fondation Hartung Bergman, les musées nationaux Fernand-Léger, Chagall… À l’adolescence, je me suis mis à fréquenter assidûment ces musées-là. L’ambition de travailler en musée est venue plus tard, au moment de mes études.
Y a-t-il eu des rencontres inspirantes ?
Je me souviens d’avoir vu Berlin quand j’avais 14 ans. L’art urbain était très présent, il y avait une vitalité de la scène artistique et culturelle. Ce voyage a été assez fondateur. C’est une ville qui m’a sans doute conforté dans mon envie d’évoluer dans l’art. Comme le disait Sartre : l’enfance décide. Il avait raison.
Un commentaire sur votre formation ?
Le diplôme universitaire en droit de l’art et de la culture à Nantes m’a plong é dans les rouages juridiques et légaux des institutions culturelles. Ça m’a permis d’acquérir une plus grande acuité sur les négociations de prêts, sur le cadre légal et aussi sur le respect du droit des artistes d’autant plus utile quand on est en charge des collections d’art moderne et contemporain. Un complément nécessaire au master plus théorique en histoire de l’art à Sorbonne Université.
Vous avez occupé un premier poste de responsabilités à la villa Noailles…
Tout à fait. C’était en 2023. Noailles est un centre d’art contemporain d’intérêt national qui programme de nombreuses manifestations qui touchent à la jeune création, à l’émergence… Je suis resté un peu plus d’un an et ça m’a sensibilisé au soutien des pratiques contemporaines.
Comment êtes-vous arrivé au musée Unterlinden ?
Pas tout à fait par hasard. Grâce à mes recherches sur la galeriste, commissaire d’exposition, mécène, collectionneuse et diplomate Darthea Speyer (1919–2014), je suis vite arrivé aux collections du musée Unterlinden qui conserve

un fond très important d’œuvres de Joe Downing, l’un de ses très proches amis, mais également Martin Engelman, un de ses collaborateurs au centre culturel américain, et aussi d’artistes français avec lesquels elle entretenait des liens personnels : Soulages, Jacques Grinberg… Donc, j’avais identifié le musée, par le Retable d’Issenheim bien sûr, mais aussi par l’extension réussie d’Herzog & de Meuron, et je suis venu avec un projet de transition, j’ose le dire, dans l’idée d’offrir à Unterlinden une nouvelle dynamique curatoriale pour la collection d’art moderne et contemporain du moins. Je pense qu’Unterlinden est un peu à la croisée des chemins : comment se réinventer dix ans après l’extension ? Je suis peut-être arrivé au bon moment…
Votre âge a étonné lors de votre nomination… Moi je ne fais aucun mystère de mon âge [25 ans]. Je comprends que ce soit source de curiosité, mais ce n’est pas non plus atypique. Une nouvelle génération de conservateurs arrive à la tête des collections et des musées, les plus jeunes ont entre 25 et 30 ans et portent de nouvelles ambitions, de nouvelles visions curatoriales et une nouvelle approche de ce qu’est un musée et de son rôle dans nos sociétés. On verra s’opérer des changements importants dans les dix prochaines années. Et la société Schongauer a aussi fait le pari d’une forme de jeunesse et de fraîcheur en termes de programmation, d’idées et de vision. Au regard de mon âge, j’ai nécessairement des goûts et des sensibilités différentes de conservateurs plus âgés. Mais en même temps j’ai un attrait égal pour la création contemporaine, l’émergence et la scène actuelle que pour de l’art plus ancien. J’estime être assez ouvert dans mes choix, dans mes sensibilités, pas forcément frondeuses mais revendiquant une part d’iconoclasme, pluriel aussi dans ce que j’entends montrer. C’est le cas notamment de la prochaine exposition du musée.
Quel a été le déclencheur de « Conversation(s) » ?
Je me suis présenté devant la Société Schongauer avec ce projet. Lors de mon recrutement, j’ai de suite proposé l’idée d’un dialogue entre les deux grands ensembles constitutifs du musée, à savoir la collection des primitifs rhénans et la collection d’art moderne et contemporain. C’est une proposition que je trouve pertinente pour le lieu, pour son histoire, entre ce couvent du XIIIe siècle et cet Ackerhof de 2015, cette double identité et une forme de dichotomie entre ces deux bâtiments et ces deux collections très identifiables. Je pense que c’est un projet nécessaire pour les contextualiser et les présenter différemment. « Conversation(s) » réunit 50 œuvres en 25 dialogues qui mettent en lumière des thématiques touchant au corps, au sacré, à la mémoire, au passage du temps, à l’iconographie, etc. Je l’ai aussi conçue comme un voyage dans l’histoire des hommes et de la création. Il y a eu des propositions où les œuvres contemporaines dialoguaient avec l’art ancien. Mais là c’est la première fois que dans un espace univoque, cohérent, la salle d’exposition de l’Ackerhof, on verra dialoguer, se confronter ces chefs-d’œuvre de l’art ancien – tous issus du fond du musée Unterlinden – avec des œuvres modernes et contemporaines issues à la fois de nos collections et de prêts exceptionnels consentis par une quinzaine d’institutions.
Deux œuvres font l’affiche de l’exposition à savoir le portrait de Hans Holbein l’Ancien
(vers 1515) et le Pierre Soulages (1966). Pour moi, c’est une manière de susciter à la fois un choc visuel, mais également d’interroger par ce rapprochement qui paraît à première vue assez étonnant, l’évolution des pratiques picturales, la perception du noir à différentes époques, la sensibilité formelle des artistes peintres et plus généralement la dissonance qu’il peut y avoir entre un trait extrêmement précis, lisse, une facture extrêmement maîtrisée, celle d’Holbein, et la liberté gestuelle, la spontanéité picturale de Soulages. On a à la fois une convergence visuelle, conceptuelle puisque ces deux toiles ont comme sujet principal le noir et son traitement dans la peinture. Différentes œuvres de la collection, à mon sens, s’attirent presque inexorablement. Comme le basrelief du martyre de sainte Catherine du XVIe siècle avec la Compression de bidons de César de 1991 qui, malgré leurs intentions sculpturales totalement opposées, convergent vers une même recherche de volume et de saturation plastique. Je suis très sensible à l’interpénétration des époques et à une lecture transhistorique de l’art. Je pense que susciter ces dialogues, ces confrontations, ces paradoxes parfois, apporte une vision plus large des œuvres en rompant avec cette logique très cloisonnée d’un parcours chronologique qui atteint vite ses limites pour le visiteur. C’est le cœur du projet « Conversation(s) », mais ce sera également le cas pour le nouveau parcours permanent qui est un projet pour 2027.
La Société Schongauer a plus de 170 ans, y a-t-il une envie de disruption ?
C’est vrai que j’ai un goût peut-être plus prononcé pour ce que l’on connaît moins. Ça se manifestera dans le parcours permanent à venir, mais également dans les choix en termes de programmation. À partir également d’acquisitions, du moins je l’espère. C’est toujours intéressant d’inscrire un musée, une institution dans une dynamique de prospection et de découverte. Tourner toujours autour des mêmes noms, des grandes figures qui sont solidement installées est un peu fastidieux à terme pour le public.
Raymond Waydelich (1938–2024) est un très bon exemple de ces artistes qui mériteraient d’être plus amplement identifiés et présentés. C’est une œuvre sans concession, une œuvre étonnante, plurielle, riche et assez transgressive. Mais vous avez aussi Vera Pagava (1907–1988), une artiste géorgienne, ou Jacques Grinberg (1941–2011), un représentant de la nouvelle figuration, ou encore Martin Engelman (1924–1992), artiste néerlandais, dont je suis convaincu de l’intérêt. La génération qui est la mienne, qui vit dans
l’immédiateté, qui est inondée d’images, qui s’est construite dans une société très dure, violente, et sujette à l’angoisse, aspire à une forme d’introspection. Et ça se retrouve dans l’art, dans les pratiques émergentes. On a un retour à une figuration très lente, très lisse. Il y a une volonté de figurer les choses, de dire par les pinceaux une certaine réalité sociale, culturelle et c’est très perceptible chez les artistes qui ont 20 ou 30 ans aujourd’hui. Je pense que c’est très important de garder comme boussole que les musées sont là pour susciter la curiosité, éveiller le regard et susciter des vocations peut-être.
Et puis j’essaye de construire la programmation à venir en cohérence avec le lieu, avec son héritage, avec sa culture, avec les sensibilités locales et l’emplacement transfrontalier qui est d’une richesse extraordinaire.
Dans votre métier, n’est-on pas un spécialiste « de quelque chose qui n’existe pas » ou pas encore ?
Voilà une question complexe… Sans doute que la génération actuelle de peintres notamment, dira quelque chose sur notre société dans 40–50 ans. Dans des temps aussi troublés que les nôtres, on décèlera chez elle les mêmes cris d’alerte que les pinceaux qui ont fait Guernica . Les artistes aujourd’hui s’engagent beaucoup et c’est le rôle des institutions muséales de les suivre et de les défendre dans cet exercice-là. Je ne suis modestement qu’un passeur et un défenseur de l’art de notre époque. Il y a eu des conservateurs avant moi, il y en aura d’autres après et chacun doit faire des propositions qui lui ressemblent en toute intégrité et surtout en étant honnête avec soi-même.
Pablo Picasso disait : « L’art n’est pas fait pour décorer nos appartements. C’est une arme contre l’ennemi. La question c’est : qui est l’ennemi ? » …l’exercice très difficile et infiniment complexe qu’est l’existence. C’est une manière sans doute de répondre à des questions pour lesquelles nous n’aurons jamais de réponses, mais surtout de lutter contre la laideur du monde !
— CONVERSATION(S), exposition du 26 juin au 7 décembre au musée Unterlinden, à Colmar musee-unterlinden.com
Par Clément Willer – Photos : Nikol Dziub
Historienne de l’art spécialisée dans les questions de trafic de biens culturels, elle porte un regard documenté sur les grandes problématiques économiques et humaines qui animent le monde de l’art aujourd’hui. Elle en parle avec une passion communicative, dans son bureau où se côtoient divers instruments d’optique et de nombreux livres.
Peut-être pourrait-on commencer par une petite histoire qui vous viendrait à l’esprit et qui témoignerait, mieux que de longs discours, de votre expérience et de votre activité comme conseillère en art ?
Une petite anecdote me revient, oui. Elle permet de comprendre une certaine mutation sociologique du collectionneur, qui, de nos jours, cherche souvent à transmettre des liquidités plus que des œuvres d’art. Elle souligne aussi un problème
de transmission du savoir, de transmission du patrimoine. C’était il y a quelques mois, alors que je venais d’être appelée chez un client dont la mère possédait une collection d’art qui avait été dispersée lors de plusieurs ventes aux enchères. Il restait cependant deux toiles, deux toiles au demeurant très intéressantes, que la dame avait préféré transmettre à ses héritiers. Alors que je discute avec elle, elle me parle de sa collection qui avait été vendue, ainsi que de son histoire et de la douloureuse histoire de sa famille durant la Seconde Guerre mondiale. Quelques documents d’archives m’avaient été présentés, parce que je cherche tout le temps à retracer l’histoire des œuvres qu’on me présente, mais jusqu’à présent je n’avais pas mené de recherches plus avant sur la collection qui avait été vendue. C’est seulement au fil de cette discussion que nous nous rendons


compte qu’un portrait d’un des membres de cette famille, disparu pendant la Shoah, avait été cédé lors d’une précédente vente aux enchères. Non seulement la dame se remémorait le drame subi par sa famille sous l’occupation, mais elle comprenait aussi que la seule trace tangible de cette histoire avait disparu, avait été vendue. Cette anecdote nous montre que certains objets ont une valeur financière certes, mais qu’ils portent aussi
une histoire qui dépasse cette valeur. J’ai vu cette personne très peinée de ne pas pouvoir à son tour transmettre ce tableau à ses enfants. Ce fut un moment important pour moi. Ça m’a rappelé qu’il faut faire très attention à la manière dont on traite les objets. Ce ne sont pas seulement des cotes, des prix, des valeurs chiffrées.
Il me semble, à ce propos, que vous avez suivi récemment une formation universitaire centrée sur la recherche de provenance et la lutte contre le trafic de biens culturels.
Oui, tout à fait. C’était après avoir rencontré deux autres cas qui ont soulevé d’importantes problématiques liées à leur provenance. Une famille alsacienne m’avait confié un tableau qui présentait, au revers, des marques à la craie que je n’avais jamais vues. La famille me disait qu’elle possédait l’œuvre depuis plusieurs générations, mais je n’avais rien retrouvé. Je n’avais pas pu recueillir suffisamment d’éléments pour documenter la circulation de l’œuvre, avant son passage en vente. À l’époque, on ne disposait pas de toutes les bases de données et de tous les outils dont on dispose désormais, notamment depuis la création, en 2019, de la mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945. On se basait sur la bibliographie de l’artiste, sur les catalogues de collections, autrement dit, on avançait un peu dans la brume. C’est une maison de vente parisienne qui devait s’occuper de la mise en vente de cette toile. J’avais été très transparente en leur disant que je n’étais pas parvenue à documenter sa provenance. Ils m’ont assuré qu’ils allaient faire des recherches en interne. Mais ces recherches n’ont manifestement rien donné, et le tableau est passé en vente. Quelque temps plus tard, on m’a présenté un autre tableau, où j’ai pu observer cette même marque sur le revers. Cette fois néanmoins, je suis parvenue à la déchiffrer, et à établir un lien avec la période où Kurt Martin, qui avait été nommé par les nazis administrateur général des musées d’Alsace et de Bade en 1940, était en activité. Un livre de Tessa Rosebrock paru en 2019 est d’ailleurs très éclairant à ce propos, intitulé Kurt Martin et le musée des Beaux-Arts de Strasbourg . Ce fut pour moi la première alerte réelle concernant les spoliations qui ont eu lieu à l’époque où l’Alsace était annexée. Cette découverte m’a poussée à suivre une formation universitaire autour de ces questions à Paris-Nanterre, qui fut l’occasion de travailler en profondeur sur l’histoire du patrimoine artistique de la société industrielle de Mulhouse, sous l’occupation allemande. Depuis lors, je fais de nombreuses enquêtes de provenance,
pour les acteurs du marché de l’art, pour les collectionneurs privés, mais aussi pour le ministère de la Culture et pour les musées. Ces enquêtes supposent très souvent de travailler en équipe, et c’est pourquoi je travaille notamment avec deux autres chercheurs, l’une à Berlin et l’autre à Genève. Cela nous permet d’élargir notre cartographie des sources et des archives qui nous servent à identifier les biens spoliés entre 1933 et 1945.
Ce qui me semble très intéressant et assez rare, dans votre démarche, c’est qu’elle se situe à la croisée du monde de la recherche et du marché de l’art. Ces mondes sont la plupart du temps hermétiques, voire hostiles l’un pour l’autre. Mais vous montrez bien qu’il est important de les faire dialoguer, qu’il en va d’une nécessité éthique. Tout à fait, c’est une nécessité éthique, oui. La recherche de provenance, on l’a fréquemment reléguée au second plan, pour préférer une analyse plus esthétique de l’œuvre. Mais aujourd’hui, on observe une forte demande de transparence de la part des publics. On constate un véritable intérêt pour ces circulations passées des œuvres, et on comprend pourquoi. Il est significatif que très récemment, en 2023, une loi-cadre a été votée sur la restitution des biens spoliés. Elle a initié dans son sillage d’autres lois-cadres, celle sur la restitution des biens issus de la colonisation, ou celle qui concerne les restes humains conservés dans des musées, ces deux lois poussant à se demander s’il ne faudrait pas restituer les œuvres en question dans les communautés concernées.
Ce que vous dites me rappelle une exposition récente au Kunstmuseum de Bâle, « La modernité déchirée », qui racontait l’histoire des acquisitions bâloises d’art « dégénéré ». On découvrait comment certains tableaux phares du musée, signés Paul Klee ou Paula Modersohn-Becker, avaient été achetés aux nazis dans de sombres circonstances… Il me semble que cela aiguisait vraiment le regard qu’on peut porter sur ces œuvres.
Oui, je me souviens de cette exposition. L’enquête concernant la provenance des œuvres est devenue essentielle. Désormais, il m’arrive d’être mandatée directement par les musées, avant que ne se tiennent les commissions d’acquisition, pour analyser les biens issus de donations et vérifier leurs origines. S’il est important de signaler les destinées antérieures des œuvres, dans les musées, c’est par respect des familles auxquelles elles ont appartenu, mais c’est aussi une façon d’enrichir nos connaissances. Souvent, on perçoit bien le côté de
justice réparatrice, mais on oublie l’enrichissement considérable que cette élucidation constitue pour l’histoire de l’art. De manière générale, dans notre modernité où tout va très vite, on néglige souvent d’aller au fond des choses. Notre travail d’historiens de l’art et d’experts, c’est de calmer le jeu, de prendre le temps de regarder, de laisser venir la beauté finalement. L’histoire de l’art est une discipline qui est trop fréquemment reléguée à la marge, alors que l’historien d’art peut avoir un rôle clé selon moi. Il permet l’éveil du regard, la compréhension critique des choses, afin de ne pas se laisser avoir par la confusion qui peut régner sur le marché de l’art. Il peut aussi permettre de faire se rencontrer des mondes qui ne se rencontrent presque jamais, d’aller au-delà de l’indifférence voire du mépris qui caractérisent les relations entre le marché et les musées. En tant que chercheuse indépendante, j’essaie de remédier à ces incompréhensions, pour le bien des collectionneurs privés qui sont mes clients, pour le bien des collections publiques, et finalement pour le bien de la transmission de notre mémoire culturelle. En tant qu’historiens d’art, fréquenter le marché, ce n’est pas passer du côté des forces obscures qui régissent le monde de l’art. Ignorer le marché ne résoudrait rien. On a besoin d’un marché renouvelé, on a besoin d’une nouvelle transparence. Je vois cela comme un engagement éthique et philosophique. On n’a pas fait des dizaines d’années d’études pour rester dans un entre-soi universitaire. Au contraire, il s’agit de partager, de diffuser, d’essaimer les bonnes pratiques. Il s’agit de travailler à s’approprier ensemble notre patrimoine.


Ce qu’une exposition de Pierre Huyghe suscite en nous est toujours difficile à verbaliser. En témoigne le louable effort déployé par le communiqué de presse accompagnant l’événement à la Fondation Beyeler, qui n’évite cependant pas l’écueil – auquel aujourd’hui tout discours sur l’art s’expose, y compris celui que vous avez sous les yeux – des concepts fourre-tout, des termes abstraits et des formulations interchangeables. Partons donc de ce que nous pouvons encore ici décrire et nommer : une déambulation à travers huit salles dont chacune se veut le « sas », ou plutôt le seuil, préparant à la suivante. Sobrement intitulée « Pierre Huyghe », l’exposition aurait pu s’appeler Liminals, du nom du premier des trois films autour desquels elle s’articule. Le mot vient du latin limen, qui signifie « seuil ». Est qualifié de liminal tout ce qui se situe entre deux états stables et existe sous une forme incertaine, transitoire. Ce sentiment de la métamorphose, de l’entre-deux, s’impose dès le début du parcours. En apparence : un espace muséal vidé de ses œuvres. Mais voici que notre œil accroche une minuscule tâche qui semble bouger devant nous, sur un mur – des fourmis s’échappant d’un trou. Entre cette salle et la dernière : un seuil impossible à franchir, matérialisé par une surface vitrée tantôt transparente, tantôt si opaque qu’elle en devient paroi refermant l’espace. Quand il laisse voir ce qui existe derrière lui – une pièce vide ou occupée par d’autres visiteurs – ce quatrième mur épisodiquement brisé, déjà cinématographique, se transforme en un miroir nous confrontant à notre propre vacuité, ou à des reflets étranges, imparfaits, comme ceux de nousmêmes qui tant qu’on refusait de s’y reconnaître, enfants, nous amusaient.
Il y a donc ce premier film, très sonore, très visible, après deux salles où un visiteur inattentif dira qu’il ne s’y est rien passé – alors qu’elles vibraient d’une multitude d’intensités basses. Un bloc sombre de basalte évidé en son centre, négatif d’un ventre de femme enceinte, sert d’ultime station avant la projection. Cette masse volcanique ancienne, fossile d’une gestation beaucoup plus récente, fait le lien entre ce qui n’est plus et ce qui n’existe pas encore. Métaphore d’un état embryonnaire, la béance gravide annonce le trou noir à l’emplacement du visage de la femme nue qui dans Liminals erre dans un univers
minéral indéfini, au bord d’un gouffre tout aussi insondable. Ce film de cinquante minutes aux allures de mausolée est l’hôte d’un immense vide, mais ce vide est un geyser, un gisement de sens et d’émotions à la fois subtiles et archaïques. À mesure que l’on s’y installe, nous assistons, sidérés, à une succession de passages, de transformations et d’apparitions, emportés que nous sommes par ce cycle de (re)naissances et de destructions érigeant l’instable comme modalité première de notre existence.
Dans Liminals, une figure humanoïde est privée de visage. Dans Human Mask , film de 19 minutes que l’on découvre peu de temps après, une créature simiesque est affublée d’un visage humain. Faut-il un visage pour donner à un corps son humanité, ou cette dernière n’est-elle qu’une vue de l’esprit, une illusion du regard ? La question reste entière au terme des deux visionnages, dont on sort profondément troublé, mais également nourri, comme si ces films nous avaient permis d’effleurer la matière hybride, contradictoire et parfois trompeuse qui constitue la trame de notre condition humaine. Elle met à jour la nature paréidolique de l’art de Pierre Huyghe, selon cette tendance que nous avons à voir du familier ou de l’humain là où il n’y en a pas. Dans la proposition du plasticien français, la paréidolie se mue en véritable mode de perception. Le public est constamment amené à projeter du sens, à entendre des voix ou des murmures là où il n’y a que le bruit d’un automate – comme dans le troisième et dernier film de l’ensemble, Camata –, à discerner une conscience là où il n’y a qu’une machine apprenante – Idiom, ce masque doré à la Daft Punk qui diffuse en temps réel une voix générée par IA. Paréidolie qui se retourne tel un gant lorsque nous en venons à nous demander si la personne choisie par l’artiste pour porter ledit masque n’est pas elle-même un androïde – preuve qu’en exploitant à fond notre besoin de reconnaître et d’interpréter, Huyghe fait de cette extraordinaire exposition un dispositif d’apprentissage implacable, dont on n’a pas fini de méditer les résonances.
— PIERRE HUYGHE, exposition jusqu’au 13 septembre à la Fondation Beyeler, à Bâle fondationbeyeler.ch

AU LONG DE L’EXPOSITION « LABOURING BODIES », INAUGURÉE AU MUSÉE TINGUELY, TOUTES SORTES DE BOUCLES TRADUISANT LA RÉPÉTITION VERTIGINEUSE DES MÉCANISMES D’EXPLOITATION
INSTALLENT UNE ATMOSPHÈRE ÉLECTRIQUE. UN ORAGE SEMBLE
PROCHE, QUI POURRAIT SIGNIFIER DÉSASTRE OU DÉLIVRANCE.
« Labouring Bodies » oscille entre critique de ce qui est, et pressentiment de ce qui pourrait être. Pénétrant dans l’obscurité de l’une des premières salles, on se trouve envoûté par un film qui condense cette ambiguïté : The Night Side , réalisé par l’artiste suisse Alexandra Navratil en 2016, dans l’ancienne usine ORWO de films photographiques située à Wolfen, dans l’exAllemagne de l’Est. On voit simplement deux mains qui caressent lentement les machines, au cours d’un enchaînement de travellings qui suivent leurs errances. Cette étrange délicatesse contraste avec ce qu’on sait du monde de l’usine, où les gestes qui ne répondent à aucun critère d’utilité et d’efficacité, les gestes pour rien, sont impossibles. The Night Side donne l’impression qu’on se situe dans un monde d’après : un monde d’après la brutalité capitaliste, un monde de ruines et de douceur. Quelques pas plus loin, une simple feuille dactylographiée donne la même sensation d’une ambivalence féconde. Cette œuvre graphique de Margaret Raspé, datée de 1969, donne à lire, tapées à la machine à écrire, deux mêmes expressions récitées en boucle : Treppe rauf Treppe runter . Monter les escaliers, descendre les escaliers, ces mouvements matérialisent la quantité de tâches domestiques répétitives et invisibles que les femmes doivent accomplir et qui sont essentielles à la perpétuation de la société. Mais à bien regarder cette feuille, les lettres s’émancipent de toute signification imposée. Elles forment une figure géométrique quasiment mallarméenne, où l’on pourrait voir un oiseau qui vient de prendre son envol.
Le cheminement prend une tournure plus grinçante, à partir du moment où l’on tombe sur un photomontage troublant de John Heartfield, artiste allemand communiste et profondément antifasciste, qui s’évertuait à révéler la contamination de l’imagination collective par l’idéologie nazie triomphante. Ce collage de 1930 montre, au premier plan, une femme enceinte qui se tient le ventre, l’air hagard. Derrière elle, au second plan, on distingue un jeune soldat, étendu par terre, mort. La légende est éloquente : Zwangslieferantin von Menschenmaterial. Nur Mut! Der Staat braucht Arbeitslose und Soldaten Autrement dit : « Fournisseuse forcée de maind’œuvre. Courage ! L’État a besoin de chômeurs et de soldats. » En fixant le regard désemparé de cette femme, difficile de ne pas songer à ces discours qui ces derniers temps prônent le « réarmement démographique ». C’est le mérite de l’exposition conçue par Sandra Beate Reimann, sa manière de nous communiquer une étincelle d’espérance, en dévoilant l’imposture du discours productiviste
dominant, qui revient comme un spectre maléfique des années les plus sombres de notre histoire. « Labouring Bodies » dirige notre attention sur les traces les plus actuelles de ces interrogations critiques, comme en témoigne exemplairement une vidéo-performance de l’artiste bernoise Ernestyna Orlowska, à la toute fin du parcours. Make Your Body Your Machine déborde d’une rage et d’une énergie bienfaisantes. Elle a d’ailleurs rejoué cette performance pour le vernissage, le 10 juin, dans les jardins du musée, et la rejouera à nouveau au Basel Social Club le 20 juin. Sur la vidéo, on peut voir l’artiste habillée d’un costume mélangeant divers signes qui résument une injonction à l’optimisation de soi pesant sur les femmes et sur les plus précaires : un maillot de fitness Adidas déchiré, des baskets de running Nike en lambeaux, ainsi qu’un sac Just Eat semblable à celui des livreurs à vélo. La scène se déroule dans les rues d’une grande ville, peut-être Berne. Le personnage qu’on voit commence à s’activer. On pourrait d’abord croire qu’elle s’échauffe, entre deux courses. Mais rapidement, quelque chose dérape. Elle s’agite d’une manière excentrique, hors de contrôle. On ne saurait pas dire si cette machine humaine, asservie à la grande machinerie économique et sociale, est en surchauffe, si sa fin est proche, ou si elle est en train de se libérer. Sa danse frénétique achevée, elle s’assoit, et dévore le plat de spaghettis que contenait son sac. Tout en chantant, la bouche pleine, ce tube où la chanteuse italienne Gala indiquait qu’elle laissait derrière elle la vieille société patriarcale malade : Mind and senses purified, freed from desire… Mind and senses purified, freed from desire…
— LABOURING BODIES, exposition jusqu’au 8 novembre au musée Tinguely, à Bâle tinguely.ch
Par Clément Willer
AU COURS DE LAQUELLE LA PEINTRE AMÉRICAINE N’AVAIT PAS HÉSITÉ
TOUTE LA NUIT.
Si l’on a déjà pris le temps de flâner dans les grands escaliers de béton et de marbre du Neubau du Kunstmuseum, alors on a peut-être déjà fait cette expérience : celle de se retrouver soudain emporté par un fleuve de couleurs, devant Riverhead, légué au musée par la Fondation Helen Frankenthaler en 2024. Chaque fois que je me suis rendu à Bâle ces derniers temps, j’ai passé de longs moments devant cette peinture, sans la comprendre et sans m’en lasser. Par une magie inexplicable, les bleus, les roses, les violets ne paraissent pas figés sur la toile. En suivant du regard leurs miroitements, c’est comme si l’on remontait jusqu’à des souvenirs enfouis en nous de nos autres vies, de nos vies parallèles qui ont lieu dans les interstices de l’enchaînement ordinaire des jours.
L’exposition « Helen Frankenthaler », imaginée par l’historienne de l’art Anita Haldemann, nous invite à prolonger notre halte dans cet autre monde, celui de la couleur. Le parcours de celle qui fut une pionnière de l’expressionnisme abstrait, en compagnie de Jackson Pollock ou d’Elaine et Willem de Kooning, est retracé chronologiquement,

tandis que de multiples résonances sont explicitées ou suggérées avec des chefs-d’œuvres de la peinture classique, de Titien à Derain. Il en va ainsi, dans l’une des premières salles, de l’ Hommage à M.L. datant de 1962, accroché en regard de la Jeune fille couronnée peinte par Marie Laurencin vers 1925, à laquelle il renvoie. Dans la version qu’en donne Helen Frankenthaler, on a le sentiment que la couronne et le visage de la jeune fille se mettent à vibrer au point de se dissoudre dans l’atmosphère, dans une sorte de joie extatique. Les figures qu’elle cite sont méconnaissables, certes, mais elles n’en

captent pas moins certaines « interactions entre l’espace et la lumière » qui étaient ce qu’il y avait de plus précieux pour elle.
En même temps, l’exposition fait toute sa place à la passion d’Helen Frankenthaler pour ce qui n’a jamais été fait, ce qui n’a jamais été entrevu, pour ces fleuves de pures couleurs. Inventant une technique qu’elle nomma soak-stain, ce qu’on pourrait traduire par imbiber-tacher, elle procédait en versant de la peinture à l’huile préalablement diluée sur une toile non préparée, posée à même le sol. La couleur imprégnait alors la toile d’une
manière qui n’était pas entièrement prévisible, donnant naissance à ces miroitements diffus. C’est tout le sens de la quête d’Helen Frankenthaler : parvenir à faire confiance à ce qu’on ne maîtrise pas. « Je préfère prendre le risque d’une mauvaise surprise, plutôt que de me contenter de ce que je sais faire », disait-elle.
— HELEN FRANKENTHALER, exposition jusqu’au 23 août au Kunstmuseum de Bâle, à Bâle kunstmuseumbasel.ch
Par Clément Willer

Pourquoi ne pas commencer par la fin, tant elle éclaire le reste de l’exposition d’une lumière où miroite des rêves et des fantômes : autrement dit, par Le square d’en bas, cette singulière maquette, dont la réalisation collective a duré trois ans. Un jour, regardant par la fenêtre de son atelier de Casablanca, Hassan Darsi raconte avoir eu l’idée de reproduire jusque dans ses moindres détails l’étrange réalité architecturale qu’il pouvait contempler, ces anciens bâtiments de Legal Frères et Cie qui étaient liés au commerce du bois à l’époque de la colonisation française. Poutres effondrées, vitres brisées, tas de gravats, tous ces éléments sont transposés avec minutie. La précision dans la reproduction de ce complexe urbain en ruines est aussi extravagante que captivante. Pour Hassan Darsi, il s’agit « de s’approcher au plus près de ce qu’on voit », de ce qui nous entoure au quotidien, dont l’opacité énigmatique se révèle
quand on regarde bien. Cette maquette ne renvoie ni à un passé, à l’histoire de l’occupation française, ni à un futur, assombri par de probables désastres. Elle renvoie seulement au présent, et surtout à ce qui, en lui, nous échappe. Ce lieu urbain, suspendu entre une gloire passée et une destruction à venir, qui eut effectivement lieu en 2017, a quelque chose des hétérotopies dont parlait Michel Foucault, en tant qu’elles sont des « contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons », des « espaces absolument autres » qui cependant ne sont pas de pures chimères comme le sont les utopies, des espaces troublants en somme, à cheval entre un ici et un ailleurs.
Ce n’est pas la seule œuvre d’Hassan Darsi qui fonctionne sur ce principe. La vidéo diffractée sur six écrans qu’est Le toit du monde donne naissance à une semblable hétérotopie. Entre 2010 et 2011, l’artiste a proposé à un ensemble de danseurs et

de chorégraphes – Eva Vandest, Taoufik Idrissi Mdaghri, Taoufik Izidiou, Malak Sebai, Meryem Jazouli et la compagnie Ex Nihilo – de danser, d’improviser, chacun et chacune à leur tour, sur le toit d’un haut immeuble de Casablanca. On peut passer de longues minutes devant ces vidéos, à regarder chaque geste qui fait corps avec cet espace dépeuplé en même temps qu’il semble prendre son envol. Chaque danseur paraît se trouver ailleurs, dans un monde qu’il est en train de rêver. Mais il est également aussi, dans cette ville, Casablanca, dont on a l’impression de respirer l’atmosphère alors qu’on la voit s’étendre au loin dans un ciel gris et lumineux.
— PERSISTANCES, exposition du 12 juin au 25 octobre à la Kunsthalle, à Mulhouse kunsthallemulhouse.com

Par Mylène Mistre-Schaal

« La tempête est un état d’esprit ». C’est avec cette formule-manifeste qu’Olga Osadtschy directrice artistique de la Fondation, donne le ton. Pour son complice, le commissaire invité Daniel Kurjaković, « chaque œuvre présentée, en invoquant notre corporalité, raconte quelque chose de la vulnérabilité des êtres ». Entre orages métaphoriques, tempêtes intérieures et cicatrices émotionnelles, le parcours, pensé comme un rituel initiatique, promet une série d’expériences fortes.
Il est question de l’absence, quand les Totems mortuaires de Jos Näpflin racontent la vie qui passe comme un collier de perles qu’on enfile. Ou que la souche de peuplier installée par Julius von Bismarck dans la cour de la Fondation, imagine la potentialité d’un arbre disparu. D’œuvres qui se cachent pour mieux se dévoiler, qui affichent les stigmates de l’usure (Tenant of Culture) ou qui invitent, au sens propre, à s’en laver les mains (Andreas Waldmeier).
Dans une installation particulièrement saisissante, l’artiste suisse Vittorio Santoro brosse le portrait de vétérans américains au travers des objets trouvés dans l’habitacle de leurs voitures. Canettes défoncées, mégots, rouleaux de PQ entamés, vieilles seringues, peluches et bibles écornées disent la maladie, la solitude et les addictions. Tel un rébus visuel, l’œuvre jette une lumière crue sur l’intimité de ces survivants, sans jamais nous montrer leurs visages. La tempête semble passée, mais les stigmates persistent.
Plus loin, c’est un étonnant pavement qui met nos équilibres à l’épreuve. Aussi plaisant à l’œil que déstabilisant pour le corps, cet ensemble composé de 741 blocs de céramique de hauteurs et de tailles différentes s’avère difficilement franchissable.
Dans une performance qui lui donne tout son sens, sa créatrice, l’artiste chinoise Annie Wan Lai-kuen, entreprend sa périlleuse traversée, un bol rempli d’eau dans les mains. Pas après pas, il est aussi des orages que l’on traverse.
Réunissant un corpus de propositions très diverses, « Tempesta » n’est pas à prendre à sens unique. Elle ouvre large le champ des possibles, laissant une chance à chacun de trouver sa voie dans les remous du monde. De les subir ou de les affronter, de les combattre ou de les accepter.
— TEMPESTA, exposition jusqu’au 20 septembre à la Fondation Fernet Branca, à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org



Du jaune-orange au bleu-vert pur, 340 photos documentent les nuances colorées du fleuve Tage sur près de 100 kilomètres, depuis Lisbonne jusqu’à l’océan. Nicolas Floc’h travaille depuis dix ans sur la couleur de l’eau et ce qu’elle raconte. « Elle change non pas en fonction de la lumière, comme on le croit souvent, mais de ce qu’elle contient », explique l’artiste, qui compte la photographie, la sculpture et l’installation parmi ses pratiques. La grille des couleurs du Tage fait notamment partie de l’exposition « Hydroscape ».
C’est en 2016 qu’il entame un travail avec la station marine de Wimereux, qui dépend de l’université de Lille, et commence à « apprendre à lire les couleurs de l’eau ». Il met en place un dispositif photographique pour cartographier la couleur des mers et des fleuves. Il immerge l’appareil pour prendre des photos au grand angle, à intervalles réguliers jusqu’à 100 mètres de profondeur, puis répète l’opération en déplaçant le dispositif vers le large. Il obtient ainsi une mosaïque d’images avec un double dégradé, un vertical qui plonge vers les profondeurs, un horizontal qui illustre la transformation de la couleur depuis la côte vers le large ou du fleuve vers l’océan. La juxtaposition des photographies qui se lisent ainsi en colonnes d’eau et en lignes de surface aboutit à une grande grille chromatique.
Nicolas Floc’h a produit des œuvres inédites sur la couleur du Rhin pour la Fondation François Schneider dans le cadre d’une résidence. Il a plongé sur une petite centaine de kilomètres entre Rorschach, au lac de Constance (Suisse) et l’île de Rhinau (Bas-Rhin) et en a tiré des œuvres aux nombreuses nuances de vert, la couleur du fleuve lorsqu’elle est enrichie de phytoplanctons. Sur une autre série de photos, la grille chromatique du Rhin varie du jaune au rouge près des terres, en raison des tanins et des roches des forêts, à toutes les nuances de vert au fur et à mesure que l’artiste s’éloigne du bord.
Sarah Guilain, commissaire de l’exposition et responsable des projets artistiques et de la collection de la fondation, a donné carte blanche à l’artiste pour cette exposition conçue en trois temps. « Elle illustre trois axes du travail qu’il continue à développer au fil de ses recherches », explique-t-elle. À côté de son travail sur la couleur de l’eau, Nicolas Floc’h expose aussi ses « Paysages productifs », des photos grand format en noir et blanc de laminaires longues d’une dizaine de mètres, de sargasses et autre végétation sousmarine, photographiés essentiellement en Bretagne et en Normandie. « Je travaille en grand-angle, à la lumière naturelle et en noir et blanc, pour évacuer la vision exotique que l’on pourrait avoir de ces fonds marins », détaille l’artiste. L’expérience de ces « forêts sous-marines », comme il les qualifie, se prolonge dans la diffusion de trois vidéos.
L’artiste a aussi travaillé pendant dix ans sur les récifs artificiels, immergés à Marseille, au Portugal, en Espagne et au Japon, pour recréer une biodiversité dans des fonds ou le long des côtes largement abîmés par l’exploitation humaine. Il utilise à nouveau le dispositif de grilles photographiques pour documenter ces grandes installations en béton et en métal et expose

également des sculptures, reproductions en béton, à l’échelle 1/10, des dispositifs réels. L’exposition permet également de découvrir une réalisation encore inédite de Nicolas Floc’h, une série de huit photos couleur réalisées à des profondeurs entre 5 et 100 mètres en Arctique. Elles sont issues d’une résidence effectuée l’été 2025 à bord de la « Tara Polar station », le laboratoire dérivant de la fondation Tara Océan, conçu pour étudier les écosystèmes de l’Arctique. Il a été le premier artiste accueilli en résidence sur cette station polaire dérivante.
— HYDROSCAPE, exposition jusqu’au 20 septembre à la Fondation François Schneider, à Wattwiller www.fondationfrancoisschneider.org
HOCKNEY, SYLVIE
INAUGURE UNE EXPOSITION QUI NOUS PERMET D’ENTREVOIR COMMENT
L’ART SANS CESSE SE RENOUVELLE ET NOUS OUVRE À DE NOUVELLES PERCEPTIONS DU MONDE.
Sous le titre « Un monde renversé », Nina Laisné nous propose une vision qui se déploie en de multiples scènes ; l’art, avec elle, tend vers une globalité qui assume la confrontation des formes, des arts, des temporalités, des lieux, où les rencontres aboutissent non pas à une succession de dialogues, mais à une fusion hybride. Sous ce monde renversé , c’est la réalité « vraie » de notre monde qui se présente. Sont mis ensemble des archives, des témoignages (d’aujourd’hui et d’antan) ; les traces de ce qui fut réalimentent ce qui est. Nous sommes plongés dans la machinerie d’une fabrique à rêves. Et ces rêves retrouvent les nôtres auxquels ils offrent une issue. L’installation Arca ostinata dépasse les frontières des arts pour atteindre une fusion atemporelle et « a-spatiale », qui emporte toutes les causalités de notre monde, qui en devient le vieux monde. Musique, architecture, peinture, sculpture, vidéo, fusionnent en une construction
qui nous emporte dans la caisse de résonance d’un luth. On y voit notamment la résurrection du théorbe (des prestations de Daniel Zapico sont annoncées), mais ce qui s’impose relève d’un questionnement sur le cœur de la musique, que l’on retrouve dans une suspension de 16 violons au corps ouvert, d’où surgissent des illustrations de cartes marines retournées. Mention spéciale (à mon goût) pour l’installation Frati uccelli (musique, peinture, manuscrit), présentée comme « la recherche d’une épiphanie furtive entre folklore et mythologie séculaire », j’y vois quant à moi, un effacement du temps de l’histoire par l’histoire… processus paradoxal que réveille l’installation Esas lagrimas son pocas, casting vidéo d’enfants chantant l’histoire des larmes.
C’est à un autre registre que nous convie Lou Forster qui, sous le titre Une subversion du cadre, propose une vidéo de 2025, où Lucinda Childs « rejoue » Street dance , une pièce de 1964, dont ne subsistent que quelques photographies, elle y convie son public à suivre sa déambulation sur un trottoir de New York, depuis une verrière… les subversions, et renversements se retrouvent dans la même fascination de la carte et de l’archive (ici partitions chorégraphiques, et vidéos embrumées). Carte encore, inversée encore, d’archive encore, celle que propose Stéphanie Saadé dans son portrait d’un lac du Liban, dans une installation qui nous emporte sous l’eau.
L’ensemble que complète une sélection des acquisitions du FRAC sous le titre Chimères , où l’on voit une très belle pièce d’Annette Messager, devrait trouver son public chez ceux que comblent les belles réalisations, mais aussi les beaux agencements qui ouvrent à la pensée.
— NINA LAISNÉ, UN MONDE RENVERSÉ, exposition jusqu’au 1er janvier 2027 au Frac Franche-Comté, à Besançon www.frac-franche-comte.fr


Par Benjamin Bottemer
On en viendrait presque à aimer les échafaudages : depuis 2017, la fin du printemps à Metz voit se mettre en place un parcours artistique associant art urbain et installations numériques activées à la nuit tombée. Le cœur de la cité mosellane, à taille humaine, invitant à la flânerie et riche en patrimoine architectural, est idéal pour accueillir ce type d’événement. Pour cette 10e édition, 24 œuvres seront disséminées dans le centre-ville, dont le fameux mapping sur la cathédrale Saint-Étienne.
Le thème de la programmation diurne, baptisée « Géopoétique de la tendresse », évoque bien l’idée de renouveler l’émotion d’une escapade dans les rues de Metz. Constellations ne manque pas de revisiter quelques lieux bien connus et leurs monuments emblématiques ; par exemple, du côté de la (plus belle) gare (de France), qui accueillera un jardin éphémère, et où les étudiants des écoles des Beaux-Arts du Grand Est vont bouleverser les lignes du parvis. Quant aux membres du collectif Riveté, ils s’empareront des fortifications de la porte des Allemands pour y déployer des œuvres militantes interrogeant le corps, l’égalité et les attentes sociales. Les recoins de la ville seront également à l’honneur, avec une série de fresques monumentales aux esthétiques variées adoptant des techniques diverses (collage, peinture, typographie…). Les artistes Kogaone, Loïc Lusnia, le duo Monkeybird, l’Équatorienne Vera Primavera et quelques autres nous inviteront à faire un petit détour hors des grands axes.
La nuit, on pourra (re)découvrir sur les murs de la cathédrale les six mappings ayant marqué les éditions précédentes, depuis Lux Animae de Yann Nguema en 2017. Outre ce rendezvous incontournable, devenu le symbole de Constellations, d’autres œuvres numériques apparaîtront à celui qui s’attarde la nuit sur les pavés messins. Au Jardin d’Amour du Temple Neuf, les Canadiens de RAW design installeront un « palais des glaces contemporain » composé de prismes de couleur ; l’œuvre s’admire de jour comme de nuit, lorsque les projecteurs installés dans le jardin donneront une autre dimension à Prismatica. À l’autre extrémité de l’îlot, Sentinels va lui aussi jouer avec les reflets de la Moselle, mais aussi lancer un avertissement, en dessinant grâce à dix balises mécaniques la ligne de flottaison prévue pour 2100 par le GIEC. Le jardin numérique de l’Hôtel de Région, les reflets glaciaires au musée de la Cour d’or, le jeu de miroirs de Frame Perspective à l’Église des Trinitaires complètent la programmation nocturne, toujours à deux pas de la cathédrale. Pour le visiteur de passage, Constellations est une belle balade ; et pour les Messins qui oublient parfois de lever le nez sur les beautés de leur ville, une invitation bienvenue à la redécouvrir à travers des visions inédites.
— CONSTELLATIONS, festival du 25 juin au 5 septembre à Metz www.constellations-metz.fr
Par Benjamin Bottemer
Dans un texte publié en 1987, François Morellet se décrit comme « le fils monstrueux de Mondrian et Picabia, qui a développé depuis 1952 tout un programme de systèmes aussi rigoureux qu’absurdes ». Le Centre Pompidou-Metz propose de décrypter ce programme à travers une exposition rétrospective célébrant le centenaire de la naissance de l’artiste. Celle-ci se divise en deux parties : d’un côté « la raison », où le peintre se situe dans la lignée de Piet Mondrian, représentant de la raison géométrique ; de l’autre « la déraison » dadaïste de Francis Picabia, où Morellet se plaît à déjouer les règles avec malice.
Ce choix muséographique rappelle le titre d’une autre exposition, baptisée « Raison et dérision », qui s’est ouverte en 2008 au musée Würth à Erstein. Le natif de Cholet y définissait la dérision comme « l’arme absolue de ma frivolité, dont j’ai longtemps eu honte et qu’aujourd’hui je revendique fièrement » et poursuit en citant Cioran : « Personne n’atteint d’emblée la frivolité. C’est un privilège et un art ; c’est la recherche du superficiel chez ceux qui, s’étant avisés de l’impossibilité de toute certitude, en ont conçu un profond dégoût. » Pour Morellet, la dérision était avant tout un outil pour « miner le piédestal impressionnant, pur et dur, de la raison ».
Passées les premières toiles abstraites et plutôt formalistes du début des années 50, l’exposition messine présente des « peintures systématiques » (combinaisons de formes carrées, all over infinis…) répondant à des règles géométriques rigoureuses, bien qu’arbitraires, et les « peinturesobjets » des années 70, qui sortent de leur cadre voire s’échappent du mur. S’affranchissant de l’abstraction lyrique et de la figure de l’artiste inspiré, le peintre s’en remet parfois au hasard pour établir les règles d’œuvres littérales. Par sa rationalité radicale et en bouleversant les perspectives établies, l’artiste se montrait ici, à vrai dire, assez peu raisonnable…

La seconde partie de l’exposition s’ouvre sur les expérimentations optiques de Morellet lorsqu’il co-fonde le GRAV en 1961 (un collectif qui

souhaite « mettre en valeur l’instabilité visuelle »).
Ses « Geometrees », entités hybrides où la pureté de la géométrie fusionne avec l’aspect irrégulier de branches d’arbres, ses trames superposées produisant une sorte de vibration visuelle voisinent avec l’« esthétique électrique » que Morellet expérimente dès les années 60. Il « crée le mouvement » grâce à des lampes activées par des programmes, puis utilise le néon pour « jouer avec l’espace » dans des tableaux/installations à la géométrie joueuse ; la phase finale d’un courant continu, celui du détournement et de l’aventure, qui a éclairé plus de 60 ans de carrière. À traverser au fil d’une exposition remuante où l’art ne se prend jamais au sérieux.
— 100 POUR CENT, exposition jusqu’au 28 septembre au Centre Pompidou-Metz, à Metz centrepompidou-metz.fr
Par Mylène Mistre-Schaal
communauté d’artistes qui sortirait des canons artistiques conventionnels. Qui proposerait des choses un peu plus out of the box si on peut dire cela comme ça. Le projet La Concierge, c’est aussi une manière d’explorer la construction d’expositions à partir du travail d’autres artistes. De faire de l’art avec de l’art.
D’UN TERRITOIRE EN PLEINE ÉCLOSION, ENTRE CONTRE-CULTURE ET QUÊTE DE RENOUVEAU.
Steven Cruz : On souhaite également apporter la diversité que l’on a pu connaître et vivre ailleurs, et qui n’existe pas forcément au Luxembourg. Ou plutôt, qui commence à exister un peu, car de nombreux jeunes artistes qui se sont formés à l’étranger reviennent s’y installer et y amènent les idées qu’ils ont pu voir à Berlin, Bruxelles ou Paris.
La Triennale Jeune Création vise à soutenir les nouvelles générations d’artistes venant du Luxembourg. Vous qui êtes tous deux issus de cette génération de nouveaux talents, comment qualifieriez-vous la scène émergente luxembourgeoise ?
Sur la page Instagram de La Concierge, vous résumez votre organisation en trois mots « Art, Community, and Disruption ». Pouvez-vous m’en dire plus sur cet ADN ?
Liliana Francisco : Steven et moi sommes tous deux originaires du Luxembourg, mais vivons désormais à l’étranger [Liliana à Lisbonne et Steven à Bruxelles]. Ça nous tenait à cœur de monter un projet au Luxembourg, pour se connecter à nouveau un petit peu avec la place. De construire une petite
L. F. : je ne sais pas si on peut la résumer… J’ai l’impression qu’elle est quand même très diverse. Il y a beaucoup de choses qui se font, tant du point de vue des arts visuels que de la musique, ou de la danse. Mais si je devais définir la scène locale émergente en un seul mot j’aurais dit prometteuse.
S. C. : Je rejoins Liliana, c’est très diversifié. Mais je dirais aussi que c’est une scène en évolution. On est vraiment dans la naissance d’un boom culturel. Après le Covid notamment, il y a eu ce besoin de créer des espaces plus alternatifs, d’avoir une scène un peu moins corporate. De plus en plus

d’artistes boycottent la Luxembourg Art Week pour se tourner vers des projets plus alternatifs par exemple.
L. F. : C’est marrant, avant, la plupart de ceux qui partaient étudier en dehors du Luxembourg restaient à l’étranger. Maintenant, il y a un vrai mouvement de jeunes artistes qui reviennent. Et cela donne lieu à la création de pas mal de nouveaux projets, de collectifs et d’organisation artistiques.
S. C. : Je pense aussi qu’une porte s’est ouverte dans le milieu culturel et qu’il y a de plus en plus de fonds alloués à la culture. On sent un vrai soutien institutionnel.
L. F. : C’est vrai. Prenons La Concierge : on existe depuis 2023 et après deux expos collectives on a quand même été invités par la ville de Luxembourg pour faire la curation qui représentait le Luxembourg au Prix Robert Schuman. Peu de temps après, on nous propose celle de la Triennale aux Rotondes. C’est évident que, petit à petit, il y a fusion entre les artistes qui viennent d’un milieu peut-être un peu plus DIY ou disruptif et
les grandes institutions, pour proposer des choses nouvelles. C’est quand même un énorme geste de confiance de la part des Rotondes que de donner une voix à des artistes qui veulent bousculer la scène locale pour mieux la faire renaître.
Common Ground, la thématique de la 6e édition de la Triennale, fait référence au monde de la nuit et à la scène nocturne underground. Pourquoi ce choix ?
S. C. : C’est une thématique qui nous touche de près ! Déjà, parce qu’on sortait beaucoup quand on était jeunes et surtout parce qu’on était attirés par des endroits plus alternatifs. En tant qu’homme queer, ces lieux m’ont offert un cadre plus safe que les structures commerciales. Je m’y suis beaucoup déconstruit par rapport à ma sexualité, au monde queer et aux communautés marginalisées en général. La scène underground brasse des personnes d’horizons différents – issus de la scène punk, queer ou de la rave culture – mais la musique nous rassemble autour d’un « common ground ».

Un endroit où l’on peut exister tous ensemble, et où l’on peut échanger et apprendre à se déconstruire.
L. F. : Surtout, on a rassemblé des artistes qui ouvrent la discussion et mettent le public en réflexion par rapport à ces thématiques d’inclusivité, de diversité, de respect et de dialogue. Et on a voulu que cela se reflète dans le programme-cadre qui entoure l’expo avec des discussions, ateliers et projections de films. On a aussi un peu l’impression que l’art a perdu sa position politique, ou du moins plus affirmée sur le monde au profit d’un élan plus commercial. En invoquant ces lieux de résistance, on voulait redonner à l’art cet esprit un peu politique et susciter l’esprit critique des gens.
S. C. : Notre réflexion s’axe également autour de la multiculturalité. Près de la moitié du Luxembourg est issue de l’immigration mais estce qu’on le voit vraiment ? Est-ce que c’est assumé ? Est-ce que ces différentes cultures sont vraiment représentées ? Je ne suis pas certain que ce soit le cas. Common Ground c’est aussi ça, questionner cette multiculturalité qui existe, mais d’une façon plutôt ambivalente.
Les Rotondes sont un espace à l’architecture plutôt atypique. Quels défis avez-vous rencontrés et quelles solutions scénographiques avez-vous trouvées pour vous approprier cet espace ?
S. C. : On a voulu faire entrer la friche dans un lieu institutionnel. Apporter un côté un peu DIY, avec l’emploi de matériaux de construction bruts et abordables qui évoquent l’esprit éphémère des tiers-lieux que l’on connaît. Il y aura du métal, des échafaudages… On a travaillé le jeu de lumière aussi, avec des lasers et des spots rouges qui rappellent l’atmosphère un peu mystérieuse des clubs. C’est un défi, car les Rotondes restent un lieu très « propre », très sobre avec du parquet, ce n’est pas un white cube mais quand même !
Vous avez retenu le travail de vingt artistes ; pouvez-vous me donner une idée de la diversité de leurs propositions ? Comment se sont-ils approprié votre thème ?
S. C. : Les œuvres sont très variées, tant par leur médium (peinture, photographie, sculpture, installation, projection vidéo) que par l’identité de leurs auteurs. Certains artistes proposent une approche très personnelle et parlent du point de vue de leur identité, de leur nationalité, de l’endroit où ils ont grandi ou en tant que personne queer.
L. F. : D’autres rentrent plus dans l’esprit très underground et nightlife que leur évoque Common Ground.
S. C. : Comme je le disais tout à l’heure, dans le monde de la nuit, il y a beaucoup de gens différents qui se rencontrent et qui parlent de leur vécu. C’est ce que l’on a voulu valoriser à travers les artistes choisis. Chacun vient avec son « package » en partage, dans le contexte de la nightlife. C’est un vrai « host » pour la multiculturalité !
— TRIENNALE JEUNE CRÉATION, festival du 27 juin au 30 août aux Rotondes, à Luxembourg-Bonnevoie www.rotondes.lu

Vue d’exposition « Simon Fujiwara : A Whole New World ». Courtesy de l’artiste ; Gió Marconi, Milano ; TARO NASU, Tokyo ; Dvir Gallery Paris, Tel Aviv, Brussels and Esther Schipper Berlin/Paris/Seoul - Photo : Andrea Rossetti © Mudam Luxembourg
Étoile montante de la scène contemporaine, Simon Fujiwara fait des étincelles avec son univers ultrapop mâtiné de références à la peinture des avant-gardes. Au MUDAM, il nous prend par la main à la découverte de son expo-parc d’attractions à l’esthétique foutraque, où l’ironie et le merveilleux font bon ménage. Sa mascotte « Who the Bær », sorte de cousin woke de Mickey en constante recherche d’identité, nous guide à travers 20 ans de création. On y découvre un répertoire visuel complexe, inspiré des grands maîtres tels que Picasso ou Matisse, mais profondément ancré dans notre monde actuel entre réseaux sociaux égocentrés et développement personnel exacerbé. (M.M.S.)
Jusqu’au 23 août, au MUDAM, à Luxembourg ville www.mudam.com

Venu du graffiti et tatoueur pratiquant, Fantôme déploie ses audaces graphiques sur les murs, le papier et la peau. Invariablement, il manie le tranchant du noir et blanc dans des compositions aussi contrastées que minimalistes. Instinctif et indiscipliné, il se laisse guider par la ligne brute, qui prend des libertés du côté du gribouillage et de la calligraphie. À la galerie Poirel, cet artiste pluriel et enfant du pays nous embarque dans la grammaire poétique de ses spirales et pousse encore plus loin ses expérimentations autour de l’abstraction. (M.M.S.)
Jusqu’au 25 juillet, à la galerie Poirel, à Nancy www.poirel.nancy.fr
On voit d’abord les cabanes. Des baraques dessinées à grands traits, des maisonnettes de bric et de broc aux murs de bois, des abris de fortune bardés de couleurs. Dans une série de pastels et de petites sculptures, Beverly Buchanan décline le motif des « shacks », cahutes vernaculaires bâties par les ruraux du sud des États-Unis. Des constructions à la veine expressive, presque brutaliste, qui évoquent à la fois la résilience créative et la fragilité des existences de la communauté afro-américaine dont elle est issue. Mais cette rétrospective, une première en Europe, ne s’arrête pas là. Fanzines, paysages colorés, et autres interventions urbaines sont également présentés et donnent une belle idée de l’ampleur de la carrière de cette artiste. (M.M.S.)
Jusqu’au 16 août au 49 Nord 6 Est Frac Lorraine, à Metz www.fraclorraine.org

La vie de Jeanne d’Arc en mode picaresque, les contes de Perrault passés au vitriol, un pastiche pastoral mâtiné d’existentialisme ou les déboires d’un piètre Robin des Pois… Aucun doute, F’murrr aime prendre le monde à rebours ! Son humour absurde, son goût pour les jeux de mots et sa loufoquerie assumée font de cet auteur de bande dessinée un être à part. Entre références cultes et planches moins connues, projets drolatiques ou plus engagés, le musée Tomi-Ungerer invoque l’esprit de ce génie de l’illustration, et déroule le spectre de ses talents, de la BD au dessin de presse. (M.M.S)
Jusqu’au 30 août, au musée Tomi-Ungerer www.musees.strasbourg.eu


Chanteurs d’opéra, chœurs lyriques, chorales amateurs, DJ ou folles parades : les œuvres d’Annika Kahrs donnent bien souvent de la voix. En convoquant le son, la plasticienne allemande détricote non seulement les codes liés à la musique classique, mais explore également la manière dont elle lie les êtres entre eux. Dans un récent film présenté au Crac, elle a notamment suivi la chorale et fanfare de l’Harmonie de Sochaux dont l’histoire résonne fortement avec les racines industrielles du territoire de Montbéliard. On y suit l’énergie d’un groupe pluri-générationnel qui continue à faire vivre son héritage tout en cherchant de nouvelles voies d’expression. (M.M.S.)
Jusqu’au 23 août au Crac Le 19 www.le19crac.com
Intemporelles mais éminemment modernes. Silencieuses mais intensément présentes. Invariablement campées sur un fond coloré abstrait, les silhouettes de Djamel Tatah ne détournent jamais les yeux. Les visages sont francs, les poses sculpturales et le temps suspendu. Au-delà de la ressemblance, « Répéter – Muter » prête une attention aux infimes variations qui traversent ces portraits et aux processus de transformation à l’œuvre. Le parcours mène du musée des Beaux-Arts au musée national Magnin et s’amuse des transitions entre les lieux, époques et techniques. Il donne lieu à de jolis échos avec les œuvres des collections dijonnaises et tisse une continuité sensible entre les corps du passé et ceux du présent. (M.M.S.)
Jusqu’au 20 septembre au musée des Beaux-Arts de Dijon musees.dijon.fr


Mascottes poilues, héros à quatre pattes ou icônes pop aux grandes oreilles… de la BD à la publicité, les animaux ont une place omniprésente dans notre culture visuelle. Mais du fabuleux bestiaire médiéval à nos représentations contemporaines, l’histoire de l’art animalier a connu un vrai coup d’accélérateur au XIXe siècle. Taureaux, hérons, renards et moutons font désormais l’objet de véritables portraits où vibre « l’âme animale ». Entre tentation anthropomorphique et idéal naturaliste, le musée Courbet revient sur les enjeux de la représentation animale et convoque un corpus passionnant qui s’étend de Rosa Bonheur à Jacques-Raymond Brascassat. (M.M.S.)
Du 27 juin au 8 novembre, au musée Courbet, à Ornans www.musee-courbet.fr





Par Emmanuel Abela
Le Bandit, avant même d’y entrer, c’était déjà une rumeur. Ce nom qui circulait dans Strasbourg comme une promesse obscure. À l’écart des regards, au 22 rue de Bouxwiller, on trouvait un escalier. On ne descendait pas au Bandit : on y montait. Comme si le lieu s’était tenu légèrement au-dessus du réel, à la marge de la ville ordinaire et de ses habitudes sages. Dès les premières marches, quelque chose basculait déjà.
La première fois que j’y pénètre, la salle est plongée dans le noir. Sur les moniteurs encastrés dans la structure centrale défile un film dont je ne connais encore rien : Eraserhead de David Lynch. Je découvre, médusé, cette scène du poulet dégoulinant dans un plat fumant, sans comprendre vraiment ce que je regarde. Je cherche des repères dans l’obscurité, avançant presque à tâtons dans cette étrange nef industrielle. Puis je les vois. Dans un nuage de fumée se tient une bande de jeunes gens batcave : garçons et filles aux cheveux crêpés, visages poudrés de pâleur, yeux lourdement cernés d’eye-liner, croix inversées portées avec un sérieux de cérémonie. Un peu plus loin, quelques punks. Plus loin encore, des skins.
Je me sens immédiatement suspect.
Je n’appartiens à aucune tribu précise. Je suis vaguement habillé de noir, comme beaucoup à l’époque, mais cela ne suffit pas à faire de moi l’un des leurs. Alors je reste là, immobile, observant
ces groupes qui se toisent davantage qu’ils ne se parlent, dans une tension sourde qui m’inquiète autant qu’elle me fascine. Pourtant, rien n’explose. Les regards suffisent. Les clans se frôlent sans vraiment se mélanger. Je comprends déjà que le Bandit fonctionne selon ses propres règles, sa propre diplomatie nocturne.
Lorsque je ressors cette nuit-là, je suis persuadé de ne jamais revenir.
J’y retourne pourtant très vite. Rapidement, le Bandit cessa d’être un lieu. Il devint un territoire.
Une ville parallèle ouverte après minuit, avec ses rites, ses passages obligés, ses silhouettes familières et ses mots de passe implicites. Nous finissions presque tous par suivre les mêmes trajectoires nocturnes, comme si une cartographie secrète s’était dessinée sous le Strasbourg officiel.
Souvent, la soirée débutait bien avant le Bandit.
Il y avait le rendez-vous informel au Café Montmartre ou à l’Italia avec Jean-Luc B. et quelques autres ; les discussions interminables autour des derniers disques acquis, des concerts annoncés sur RBS ou des groupes anglais dont personne ne savait encore prononcer correctement le nom. Puis venait le passage obligé à la Fnac.

Nous y récupérions les imports soigneusement mis de côté dans des bacs improbables – il est tout de même extraordinaire de penser que quantité de disques post-punk terminaient alors dans le rayon Abba.
Parfois, nous poussions jusqu’à JSB, le magasin sous la gare. Le disquaire avait compris avant beaucoup d’autres qu’il existait là un véritable filon : toute une jeunesse strasbourgeoise cherchait autre chose. D’autres sons. D’autres images. Une autre manière d’habiter le monde.
Ensuite, nous allions jouer les pique-assiettes dans quelque vernissage. Une galerie d’art, un espace désaffecté ou le musée d’art moderne, cela faisait partie du parcours. Strasbourg possédait encore cette dimension étrange : les scènes musicales, artistiques, étudiantes et nocturnes se mélangeaient sans cesse. On croisait les mêmes visages partout. Un artiste devenait DJ ; un animateur radio écrivait dans un fanzine ; un étudiant en lettres formait un groupe expérimental ; une fille aperçue au Babouin, un bar très prisé faubourg de Pierre, réapparaissait quelques heures plus tard au pied de la scène du Bandit.
Tout semblait poreux. Et puis venait enfin le moment d’y monter.
Les concerts commençaient tard. Très tard parfois. Il fallait grimper l’escalier, retrouver l’odeur mêlée de fumée, de bière et de sueur, reconnaître les silhouettes habituelles, repérer qui était là ce soir-
là. Certaines nuits, la salle semblait à moitié vide ; d’autres fois, avant même les premières notes, on sentait qu’il allait se passer quelque chose. Une tension circulait déjà dans les groupes immobiles massés devant la scène.
C’est ainsi qu’un après-midi, un étrange bouche-àoreille se mit à courir dans Strasbourg autour d’un groupe presque inconnu : The Jazz Butcher. Chacun semblait arborer son disque sous le bras comme un signe de reconnaissance. Moi-même, j’avais acheté Bath of Bacon chez JSB sans très bien savoir ce que j’écoutais réellement. La pochette m’avait attiré avant le reste.
Le soir venu, le Bandit déborde déjà. Lorsque le groupe monte sur scène, quelque chose se produit immédiatement : une joie collective, spontanée, presque enfantine. Le concert devient rapidement une sorte de fête absurde et euphorique. À la fin, Pat Fish prolonge indéfiniment une chanson improbable chantée en français – « La mer va dedans, la mer va dehors et les petits poissons vont à la mer » – pendant qu’une dizaine de personnes s’emparent de casseroles et d’ustensiles divers pour accompagner les rappels dans un chaos merveilleux.
Après le concert, avec Bruno C. et Stéphane R., nous improvisons une interview dans les loges pour le fanzine de notre ami Mathieu M. Je garde le souvenir très précis de la courtoisie de Pat Fish. Une douceur britannique presque irréelle après le chaos joyeux qui venait d’embraser le Bandit.
Tandis qu’autour de nous circulent bouteilles, fumée et silhouettes encore électrisées par la scène, il parle calmement, comme si rien ne pouvait réellement l’atteindre.
Nous échangeons quelques mots sur la musique, les groupes anglais, les disques à venir. Et puis, presque à voix basse, comme une confidence adressée à quelques privilégiés, il nous parle d’un artiste appelé selon lui à devenir immense : Robyn Hitchcock.
Il prononce ce nom avec une sorte d’évidence tranquille.
« Quelqu’un de plus grand viendra après moi. »
Sur le moment, je ne mesure évidemment pas la portée de cette phrase. Je retiens simplement ce nom étrange, presque romanesque, tandis qu’autour de nous la nuit continue de dériver. À quelques mètres, une très belle fille entreprend de séduire sans détour l’un des musiciens anglais. Je les observe du coin de l’œil, fasciné malgré moi. Quelques instants plus tard, il se lève et la suit hors de la loge comme dans une scène de cinéma.
Du haut de mes dix-huit ans, je découvre alors un autre visage du Bandit : ce mélange de musique, de désir, de mystère et de disparitions soudaines qui semblait envelopper chacune de ses nuits. Quelques mois plus tard, une fille brune à laquelle je suis très attaché disparaîtra de la même manière avec Kent, l’ex-Starshooter. Sur le moment, j’en éprouverai un désespoir immense. Mais cela est une autre histoire.
Au Bandit, les concerts ne ressemblaient pas toujours à des concerts.
Ils débordaient sans cesse de leur propre cadre.
Certains soirs pourtant, le lieu cessait d’être un refuge.
Il devenait une zone de collision.
Tout pouvait basculer en quelques minutes : la chaleur, le volume, la foule compacte devant la scène, cette sensation très particulière que quelque chose d’imprévisible était sur le point d’advenir. Ce fut le cas avec Bérurier Noir. Je ne peux pas dire que j’étais un admirateur absolu du groupe. J’aimais leur énergie, leur radicalité, mais sans imaginer ce que leur passage au Bandit allait produire. Nous étions un dimanche soir. Un dimanche. Et pourtant, dès l’arrivée devant la salle, quelque chose semblait dérailler.
Il y avait du monde partout. Dans l’escalier.
À l’entrée.
Dehors.
Dedans.
Au-dessus.
En dessous.
Sur les côtés, vraiment partout.
Le Bandit paraissait trop petit pour contenir ce qui s’annonçait.
Très vite, la salle se transforma en masse mouvante. Ça poussait dans tous les sens. Certains tentaient d’approcher la scène ; d’autres cherchaient simplement à ne pas tomber. Je réussis à me hisser sur un élément du mobilier, une sorte de promontoire de fortune depuis lequel j’observais le chaos.
Et soudain, tout partit.
Une vague humaine traversa la salle de gauche à droite puis d’avant en arrière, emportant les corps comme un courant violent. Sur scène, les deux choristes portant leurs masques de cochon mimaient des gestes obscènes dans une lumière sale. Le public hurlait. Des bras se levaient dans tous les sens. Les murs eux-mêmes semblaient vibrer sous les coups de boutoir de la foule.
Ce n’était plus vraiment un concert. C’était une émeute de fin des temps.
Une sauvagerie collective à laquelle personne n’avait envie de résister.
Alors nous nous laissions entraîner. Nous tapions des mains, des pieds, des poings. Nous hurlions les refrains sans toujours les connaître. Nous étions compressés, secoués, emportés dans une sorte de transe punk qui tenait autant de la fête que de l’effondrement.
D’autres concerts provoquèrent le même type de vertige : les Legendary Pink Dots par exemple, surpris par un accueil comme il en avait rencontré peu à travers l’Europe, Passion Fodder, Danielle Dax, les Virgin Prunes, Stephan Eicher, Anechoic Chamber ou M & les Maudits. Parmi tant d’autres.
Je me souviens aussi de Skinny Puppy, lors d’une soirée industrielle annoncée comme un événement quasi clandestin. À la fin du concert, les musiciens simulèrent une bagarre générale sur scène : bouteilles brisées, faux sang, visages lacérés. Pendant quelques secondes, j’y crus totalement.
Peu à peu, le Bandit finit par devenir autre chose qu’un simple lieu de passage.
J’y trouvai presque une place.
Il m’arrivait désormais de passer derrière les platines pour remplacer mon ami DJ occupé ou assurer une soirée thématique. À l’époque, cela représentait beaucoup plus qu’une fonction technique : on avait la sensation de participer directement au mouvement des choses, de tenir entre ses mains une partie de l’électricité de la nuit.
Depuis la cabine, on accédait à l’arrière de la scène par un long couloir parallèle à la salle. Ce passage me fascinait. Il donnait l’impression de pénétrer dans les coulisses d’un théâtre clandestin où tout pouvait arriver.
Et, de fait, tout arrivait.
Un soir, profitant de la longueur presque hypnotique de « Bela Lugosi’s Dead » de Bauhaus, je me dis que j’ai largement le temps d’aller jeter un œil à un strip-tease organisé sur scène pendant que le morceau déroule ses neuf minutes funèbres.
Une main se pose brutalement sur mon épaule. « Et toi, qu’est-ce que tu fous là ? »
Pris de court, mais tentant de conserver une assurance de circonstance, je réponds : « Ben… je suis le DJ. »
Le type me fixe une seconde avant de lâcher un : « Dégage ! » Je repars aussitôt vers la cabine, penaud.
Dans le même esprit, il m’arriva même de défiler… en caleçon. Au Bandit, personne ne semblait jamais savoir exactement comment une soirée allait tourner.
Un soir, un mannequin manque à l’appel dans le cadre d’un défilé organisé dans la salle. Stéphane R., à la fois DJ, programmateur et quasi-intendant du lieu, me demande si j’accepte de le remplacer au pied levé. La récompense est simple : je peux repartir avec le caleçon porté.
À dix-neuf ans, cela constitue déjà une excellente raison d’accepter. Quelques minutes plus tard, me voilà propulsé devant la scène, vêtu d’un caleçon à fleurs et d’une veste jetée sur les épaules avec un sérieux tout relatif. La salle est pleine, les spots tournent, et je traverse la scène avec l’assurance absurde de quelqu’un qui fait semblant de savoir ce qu’il fait. Puis les filles commencent à crier : « À poil ! » Pris dans l’euphorie générale, je retire théâtralement la veste dans un strip-tease improvisé – je n’exprimais guère de pudeur à cette époque-là – avant de la lancer dans la foule comme une rock star en fin de concert.
Mauvaise idée.
Quelques secondes plus tard surgit l’organisateur – le propriétaire d’une boutique strasbourgeoise – complètement hors de lui. Il hurle qu’il doit maintenant récupérer sa veste à 300 francs quelque part dans la salle. Je fais mine de m’excuser avec gravité, tout en n’éprouvant absolument aucun remords. Après tout, l’objectif est atteint : le caleçon est à moi.
Avec le recul, je crois que le Bandit fabriquait aussi cela : une manière légère et désordonnée de traverser la jeunesse. Nous vivions dans l’instant
avec la conviction confuse que les nuits ne finiraient jamais vraiment.
Pourtant, derrière le vacarme et les excès, quelque chose de plus profond se jouait déjà.
Le Bandit était aussi un lieu où l’art circulait librement, sans hiérarchie ni protocole.
Au milieu de la fumée et du bruit, un grand garçon maigre au visage émacié, accompagné d’une magnifique brunette, peignait rapidement de petits personnages primitifs sur des feuilles qu’il vendait aussitôt à la volée pour quelques francs.
Je le regardais travailler lorsque, presque sans prévenir, il ajouta au pinceau rouge un cœur dans les mains d’un petit homme tout nu en train de courir.
L’image me bouleversa instantanément. L’artiste s’appelle Lionel Petithory.
Ce soir-là, nous repartîmes tous avec notre dessin sous le bras, persuadés qu’il avait été peint spécialement pour chacun d’entre nous.
Avec le recul, je comprends que le Bandit ne nous apprenait pas seulement à écouter de la musique. Il nous apprenait à regarder.
L’un de mes derniers grands souvenirs du Bandit reste lié aux débuts de Kat Onoma.
Nous ne parlions pas encore de « release party », mais c’était exactement cela : le groupe strasbourgeois venait présenter son premier maxi 45 tours, Beggar’s Law , chez Attitude Records. À vrai dire, je ne connaissais encore presque rien du groupe.
Ce soir-là pourtant, depuis la cabine DJ, j’ai pour consigne de passer régulièrement les quatre titres du disque au cours de la soirée. Je m’exécute consciencieusement, tout en demeurant un peu déconcerté par ce que j’entends. Cette musique semble venir d’un autre endroit.
Nous sommes en 1986 et tout évolue extrêmement vite. Instinctivement, je cherche dans les bacs du Bandit de quoi enchaîner avec ces morceaux atypiques. Je me tourne vers Tuxedomoon, vers certaines marges où le jazz, le post-punk et quelque chose de plus expérimental commencent à se rencontrer.
Sans le savoir vraiment, j’assiste ce soir-là à un petit basculement.
Je distingue dans la salle la silhouette longiligne de Rodolphe Burger, habillé de cuir noir. Il dégage déjà une forme de classe naturelle, calme, presque cinématographique. Il en va de même pour ses acolytes, Philippe Poirier légèrement en retrait,

Guy ’Bix’ Bickel, et les autres plus discrets. L’événement aurait pu s’écrire en noir & blanc, dans un club new-yorkais ou des espaces rayonnants comme la Factory. Mais je suis encore incapable de mesurer ce que Kat Onoma représentera bientôt. Le Bandit ressemblait souvent à cela : un endroit où les choses apparaissaient avant même qu’on ne leur attribue un nom.
Puis le Bandit ferma. Brutalement. Les lumières s’éteignirent : plus de fumée, plus de musique, plus de silhouettes dans l’escalier. Seulement un écran noir. Nous nous retrouvâmes orphelins. Des années plus tard, alors que je travaille comme disquaire, je vois un groupe de jeunes gothiques se pencher avec fascination sur une série de photographies étalées devant le comptoir. Intrigué, je tente d’apercevoir ce qu’ils regardent avec une telle ferveur. Ce sont des images du fameux concert de Skinny Puppy au Bandit.
Les clichés circulent entre eux comme des reliques sacrées. On y distingue les faux visages ensanglantés, les lumières industrielles, les silhouettes noyées dans la fumée. Et puis, sur l’une des photos, je me reconnais moimême, debout devant la scène.
Lorsque je leur dis que j’étais là ce soir-là, ils se retournent brusquement vers moi avec une incrédulité presque respectueuse.
« Sérieux ? Vous y étiez vraiment ? — Heu oui, c’est moi là, sur votre photo. »
Alors les questions tombent aussitôt, frénétiquement : « C’était comment ? », « Il y avait vraiment cette ambiance ? », « Vous connaissiez déjà tous ces groupes ? » Je me mets alors à raconter le Bandit, les concerts après minuit, les fumées épaisses, les tribus, les imports anglais, les nuits sans fin. Et tandis que je parle, je comprends soudain quelque chose d’étrange : le Bandit est déjà devenu une légende. Cela me plaît autant que cela me donne un léger vertige. Strasbourg ne connut pas immédiatement de lieu comparable. Il y eut plus tard la Salamandre, puis la Laiterie, mais le vide demeura longtemps étrange. Pour moi, le Bandit emporta avec lui une certaine forme d’adolescence. J’avais dix-neuf ans au moment de sa fermeture, sans appartenir encore tout à fait au monde adulte. Pourtant, je n’éprouve aucune nostalgie véritable. Seulement le souvenir d’un foisonnement, d’une spontanéité, d’une liberté presque physique que je ne retrouverais plus tout à fait ensuite. Peut-être ai-je ressenti quelque chose d’approchant, dix ans plus tard, lors d’un concert déjanté de Pavement à la Laiterie. Pendant quelques heures, je retrouvai cette sensation ancienne : celle d’un monde qui s’ouvre soudain devant vous. En pleine explosion des sens.
Printemps 2026 Compagnie Premiers Actes
Magali Mougel est née en 1982 dans les Vosges, région dans laquelle elle a choisi de retourner vivre. Après des études à l’Université de Strasbourg, ainsi qu’à l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT) à Lyon dans le département Écrivain-Dramaturge, elle a enseigné pendant plusieurs années à l’Université de Strasbourg dans le département des Arts du spectacle et a été rédactrice pour le Théâtre national de Strasbourg. Depuis 2014, elle a fait le choix de se consacrer exclusivement à l’écriture de texte pour le théâtre. Parmi ses écrits, on retrouve Varvara (ed. Act mem, 2007), Erwin Motor (2012), Suzy Storck (2013), The Lulu Projekt (2017), tous trois publiés aux éditions Espaces 34, Elle pas princesse, lui pas héros (Actes Sud-Papiers, 2016). En 2024, son livre Lichen (éd. Espaces 34, 2023) a reçu le Grand Prix de littérature dramatique.
Qu’est-ce qui nous a été transmis ?
De quoi sommes-nous les héritiers ?
De quoi devons-nous nous sentir redevables ?
Ce que nous transmettons est-il toujours intentionnel ?
Est-ce normal d’avoir le sentiment d’avoir une dette perpétuelle dont nous ne pourrions nous acquitter ?
A-t-on des preuves à faire pour se montrer digne d’être héritiers, héritières ?
Est-ce que toute transmission est acceptable ?
Voilà les questions que nous nous sommes posées au cours de cet atelier d’écriture qui a rassemblé des élèves de seconde en option théâtre au lycée Montaigne et le groupe d’adultes qui s’est constitué à l’Espace 110 à Illzach.
Pour répondre à ces questions, nous sommes partis de deux éléments textuels, un massif et dogmatique car agissant comme une prescription : le décalogue, et l’autre poétique et énigmatique : les premiers échanges d’un
texte dramatique que nous pourrions caractériser aujourd’hui de classique contemporain : Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès.
Cela a donné des textes de longueurs différentes, parfois écrits en solo et parfois écrits à quatre ou six mains.
En voici quelques extraits retenus par les participants et les participantes.
Ashmiya Kandiah et Elena Nussbaumer
Gérard — Je ne suis pas une vierge mélancolique, je suis un père. Demain, ma fille se marie. Elle va épouser un homme qui n’est pas des nôtres. Ce n’est pas seulement de la haine… c’est la peur de la perdre. Quand le prêtre demandera si quelqu’un s’oppose, j’aurai envie de parler. Je ne sais pas si je veux du courage… ou du silence.
Dealer — Vous dites que vous voulez la protéger. Mais elle n’est plus une enfant. Elle a choisi. Ce qui vous dérange, ce n’est pas un danger… c’est qu’il ne vous ressemble pas. Parlez si vous voulez. Mais vous risquez de perdre votre fille.
Gérard — Peut-être… mais je préfère devenir un étranger… plutôt que de rester assis et ne plus être son père.
Zoé Tercerie
Après avoir appris la mort de son père, Guillaume sort faire un tour en pleine nuit. Un Dealer vient lui parler.
Guillaume — Mon père est mort dans un accident de voiture. Le matin de son accident je me suis disputé avec lui à propos du travail. Je voulais aller voir ailleurs, mais mon père ne voulait pas. Il voulait que je reprenne le magasin. Alors il n’a pas apprécié que je lui dise que je ne voulais pas reprendre. Cela me rend très triste. Je m’en veux de m’être disputé avec mon père, de ne pas pouvoir lui demander pardon.
Dealer — Je sais exactement ce dont tu as besoin. Tu as besoin de revoir une dernière fois ton père, pour cela je te propose une séance de spiritisme. Cela consiste à invoquer l’esprit de ton père avec un rituel dont j’ai le secret. Cela te convient-il ?
Guillaume — Avant de continuer, j’ai quelque chose à vous dire. On m’a proposé un travail et j’ai accepté. C’est la police qui m’a proposé un job après la mort de papa. Ce job consiste à les aider à attraper les escrocs dans votre genre. D’ailleurs en parlant d’eux je les entends qui arrivent pour vous arrêter.
Kaori Huguenin
La bagnole traverse la petite ville et s’arrête devant une maison mal entretenue.
La Fille — Mais ! C’est mon ancienne famille d’accueil.
Le Chien — Oui, et tu vois où je veux en venir !
La Fille — Moi, je vais plus te ralentir que t’aider, mais j’aimerais quand même leur faire payer ce qu’ils nous ont fait.
La Fille sonne à la porte, puis une ombre apparaît à travers les vitraux cassés de celle-ci.
Morel — C’est pas vrai… Louane ? Et… ce chien ?
Tu es mort, sale bête ! Je t’ai abandonné au milieu de nulle part !
Le Chien s’avance sur le perron et lui balance : « Regarde-moi cette ordure ! Dis-moi, c’est quoi ce look ? Tu sors d’un vide-greniers ou tu t’es battu avec un ratel ? »
Morel manque de trébucher sur son paillasson « Bienvenue ».
Morel — Il… Il parle le clébard ! Je délire ! C’est un cauchemar !
Daphné Sully et Emilie Marrie
Julien — Alors tu deviens quoi ?
Leo — Je deviens quoi ? T’es sérieux là ?
Julien — Bah quoi ? Ahh t’es encore sur ça ?
Mais t’inquiète pas, j’ai enterré la hache de guerre depuis longtemps.
Leo — TU ne m’en veux pas ?! Parce que TU m’as pardonné ?!
Julien — T’es quand même parti un soir à 16 ans, seul et sans me prévenir
Leo — Pardon j’étais qu’un passe-temps pour toi, qu’un prétexte pour que tu puisses te mentir a toi-même, prétendre que tu allais mieux que tu pouvais être une bonne personne.
Julien — T’exagère c’était pas si mal
Léo — Pas si mal ? Déjà avant de m’avoir adopté tu m’ignorais. Tu m’as aidé quand il m’a frappé jusqu’au sang parce que j’ai renversé sa putain de bière ? Nan hein t’as pas fait ça, t’étais trop occupé avec ta coke.
Julien — Mais
Léo — Mais le pire c’est que t’as tenu trois mois après mon adoption avant de replonger. J’ai été délaissé, insulté, rabaissé pendant 7 ans avant d’enfin me sortir de là.
Darine
Rekima et Louane Hennecken
Diego — Pourquoi il est parti papa ? Et il est où maintenant ? C’est pour ça que la maison est très petite alors que celle de Samuel est gigantesque et que 2 € c’est beaucoup pour toi alors que pour le papa de Samuel, ce n’est rien du tout ?
La maman soupire et dit d’une voix tremblante — Bon, écoute je ne voulais pas t’en parler mais maman a des complications. Ton père est parti quand tu étais dans mon ventre. J’étais jeune, j’avais 16 ans, et j’ai dû trouver un travail tu sais le travail où maman fait le ménage pour payer la nourriture et le reste. Papa est parti, c’est comme ça, on n’y peut rien. Tu es trop petit pour comprendre, je t’expliquerai quand tu seras plus grand. Mais oui, tu as bien compris : maman manque d’argent, le travail ne suffit pas. Désolée mon cœur.
SANS TITRE
Louise Clerc et Rose Kieffer
Ewen — Tu la lâches tout de suite! Elle a pas à s’excuser d’avoir des sentiments ça se contrôle pas ça. Mais regarde toi t’es misérable. Tu tiens même pas debout, tu sais pas aligner deux mots et t’essayes de nous faire une leçon de morale. Mais tu comprends rien mon pauvre, tu es complètement con ou alors t’es aveugle je sais pas mais c’est pas d’argent dont elle a besoin, c’est de toi, ton soutien, t’es le premier à dire que la famille ça passe avant
tout. Elle aussi elle a perdu ses parents, mais elle fait de son mieux. Elle va de l’avant. Elle reste pas bloquée sur le passé. Maintenant, s’il te plaît... Sors.
Hamza — Wow, mais alors vous deux, jusqu’au bout. C’est ce que tu veux vraiment que je sorte de ma propre maison ! Raja c’est aussi ce que tu veux… ?? C’est bien ce que je me disais… ben vous savez quoi, je vais le faire, vous ne me reverrez plus et je ne reviendrai plus. Vous l’aurez mérité. Et puis si tu veux prendre soin de ta « princesse », bah fais-le, vraiment, ahahaha... Ouiiiii ! Fais les 6 jours de travail sur 7. Je te la laisse t’es plus mon fardeau, et je ne suis plus le vôtre. Mais comptez pas sur mon argent.
LE MAGASIN
Jade Launer et Diana Emizet
Le père — Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Guillaume se lève brusquement.
Guillaume — J’ai dit que je voulais pas du magasin ! J’en ai jamais voulu !
Le père — (se levant à son tour, plus dur) Ça fait des années que c’est prévu ! Toute ta vie est construite autour de ça !
Guillaume — Ma vie ? Non ! TON plan ! T’as tout décidé tout seul !
Le père — Évidemment que j’ai décidé ! Je suis ton père ! C’est mon rôle de construire ton avenir !
Guillaume — (hausse le ton, colère qui monte)
Construire mon avenir ?! Non ! Tu veux juste que je devienne comme toi !
Le père — (froid, tranchant) Fais attention à ce que tu dis.
Guillaume — Non ! Ça suffit ! J’en ai marre ! Toute ma vie, tu m’as imposé tes choix, tes règles, ton foutu magasin !
Le père — Tu dis n’importe quoi. Tu ne sais même pas ce que tu veux.
Guillaume — (explose) Peut-être ! Mais au moins, ce sera MON choix ! Silence. Les deux se fixent, tendus.
LE CŒUR VIOLET
Roselyne Marchal
E : Pourquoi ce titre « Le cœur violet » ?
Z : Un cœur violet pour cette couleur qui est la sienne. Et l’on peut entendre un « Cœur Violé ».
E : J’ai l’impression que vous connaissez très bien cette personne ?
Z : Oh oui, plus que vous ne l’imaginez. Et aujourd’hui je l’aide à se reconstruire et à guérir les maux par mes mots.
E : À aucun moment, vous ne nommez cette personne au passé douloureux. Qui est-elle précisément ?
Z : Son nom a-t-il tant d’importance ? Il n’apporterait rien de plus à mon message. Cette personne, c’est vous, c’est moi, c’est tous ceux qui se reconnaîtront et oseront, je l’espère rompre le silence.
E : Comment avez-vous eu l’idée de cette histoire précisément ?
Z : Ce n’est pas qu’une histoire, c’est un témoignage, un fait réel qui a été tu trop longtemps. L’écrire, c’est ouvrir une porte vers un mieux-être.
E : Je comprends tout à fait. Merci de votre partage qui j’en suis sûre va aider bien des personnes
Z : Merci à vous Emma Lou de m’avoir permis de présenter ce livre qui me tient à cœur. S’il peut aider ne serait-ce qu’une personne mon but sera atteint.
Christiane Bilger
M. le Procureur : Vous vouliez vraiment le tuer !
Mme Christie : Mais non, pas le tuer.
M. le Procureur : Je connais peu de personnes qui survivent à plusieurs coups de cric. M. le Marquis s’est écroulé, mort !!
Mme Christie : Oui, effectivement, il est tombé par terre. Mais ma fille ne risquait plus rien. C’était l’essentiel, enfin… je veux dire, enfin... vous me comprenez. Et dès qu’une autre voiture s’est arrêtée, j’ai demandé qu’ils préviennent les pompiers.
M. le Procureur : Et… jusqu’à ce que les pompiers arrivent…
Mme Christie : Ben oui, j’ai bien vu que les chances de survie du bonhomme, enfin, de M. le Marquis étaient bien faibles. Et les pompiers nous ont confirmé qu’il était mort.
M. le Procureur : Eh oui, vous n’y êtes pas allée de main morte avec votre cric, si je peux m’exprimer ainsi.
Mme Christie : Tant pis pour lui, il l’a cherché. Tout MONSIEUR LE MARQUIS qu’il était, il n’avait pas à se croire tout permis. On n’est plus au Moyen Âge.
M. le Procureur : Que voulez-vous dire ?
Mme Christie : Le droit de cuissage, c’est fini, le maître qui a tous les droits sur les femmes c’est fini, enfin… ça devrait être fini, en tout cas en ma présence.
M. le Procureur : Donc vous reconnaissez avoir tué M. Le Marquis ?
Mme Christie : Ben oui, je ne peux pas dire le contraire. Il est mort et enterré et je ne lui dis pas : Paix à son âme.
AVEC TOI CE MATIN-LÀ
Martine Minnig
La route était verglacée, elle roulait lentement, le vélo menaçant de la jeter à terre à tout moment. Elle n’en avait pas pour longtemps, la ferme n’était plus très loin. Le petit n’aimait que le lait de la ferme. Il en aura au petit-déjeuner, comme d’habitude. La grande ratera l’école, ce n’est pas grave. Elle est bonne élève. Le maître comprendra. De loin déjà, elle se dit que quelque chose avait changé. Le ciel de neige s’épaississait de cendre, on aurait dit qu’un feu de cheminée géant enfumait la rue. Lances déployées, le camion des pompiers était garé devant la maison. Sa maison. En flammes. – Les enfants ! Son cri rappelait les hurlements des fauves. Elle ne reconnaissait pas sa voix. Elle venait de plus loin. D’un endroit de son corps qu’elle ne connaissait pas encore. L’endroit primitif, l’antre du chagrin. Le pompier l’arrêta avant qu’elle n’essaye de franchir le seuil.
LA PIROGUE
Marie-Hélène Richard
H : Tu es là.
Je te cherche depuis un bon moment.
F :
H : Que fais-tu encore là ?
Ce n’est pas bon pour toi de rester ici.
F :
H : Allez viens.
L’homme lui prend le bras pour la tirer.
F : Laisse-moi
La femme se dégage. Elle continue de regarder vers l’aval du fleuve.
H : Il ne reviendra pas.
Tu le sais, non ?
Cela fait maintenant dix jours que les eaux l’ont emporté.
F : Je le revois.
Les eaux l’emportent.
Il essaye de nager mais le courant est trop fort.
Il tente de rejoindre la berge, d’attraper une canne de roseau.
Il en saisit une.
Elle se détache de la berge.
Ses yeux me regardent jusqu’à disparaître.
H : Allez, viens maintenant.
Pense à ton enfant.
F : Je pense à lui tout le temps [...].
Ici je peux lui parler de son père [...].
Ici je peux lui parler de l’avenir, du jour où nous partirons le retrouver.
Philippe Le Dû
A-t-on toujours le choix de dire Non ? C’était signer l’arrêt de mort de ma famille, c’était choisir qui allait mourir, lui au front ou ma famille dans un camp. Sache petit qu’on était des otages avec un fusil.
Christine Ansel
Pierrick — Tu vois mamie, ce jour là, pour moi, c’est le le nez en vrac, l’esprit aussi, le sang, le rouge aux joues, les larmes, la honte. « Dis donc sale petit pédé t’as pas fini de me mater. » Tu vois où je veux en venir mamie, j’ai su que le paradis que tu me promettais à grands coups de goupillon ne serait pas pour moi.
Odette — Si j’avais su mon Pilou, les choses se seraient passées autrement. Je t’assure que là-haut, il n’y a pas de types en soutane pour te dicter ta vie, enfin ta mort, enfin on se comprend. C’est dommage qu’il faille mourir pour le savoir et qu’on ait aucun moyen de vous faire parvenir le message. Ça y est je recommence à jacasser.
Pierrick — Le lendemain j’ai commencé à faire les yeux doux à toutes les filles qui croisaient mon regard pour échapper à celui des autres, ceux qui savaient que j’étais un pas comme eux. C’est tellement dur le dégoût de soi même. On redoute l’enfer là-haut, on le vit, ici-bas avec la honte qui ronge, le désir qui brûle et le silence qui tue. J’ai 15 ans, je consomme les filles. Odette — Mais oui, je m’en souviens, ton père était fier comme Artaban de voir son fils en séducteur de ces dames « rentrez vos poules, mon coq est lâché » mais la messe tous les dimanches. Je te le dis, prendre de la hauteur, ça ouvre les yeux. Moi, j’étais pas emballée mais un garçon ça doit jeter sa gourme, aller à fesse puis à confesse. Si tu m’entendais tu serais surpris, je sais. Je le redis, la mort ça ouvre les yeux même au sens figuré. Je n’ai même pas eu besoin du baiser d’un dieu charmant pour échapper à mon corps de grenouille de bénitier. Bon, tu en étais où ?
Résidence de médiation littéraire financée par la DRAC Grand Est, la Région Grand Est et le Centre national du Livre. Projet soutenu et accompagné par la Filature, scène nationale de Mulhouse et l’Espace 110, centre culturel d’Illzach, scène conventionnée d’intérêt national « art et création ».
Par Stéphanie-Lucie Mathern ~ Photos : Benoît Linder

Est-elle plus belle qu’à la télé ? Oui. La première fois que j’ai vu l’icône de Rund Um, l’émission de France 3 Alsace, je l’ai surnommée la BB de Haguenau – rectification, BB vit à Marienthal, haut lieu de pèlerinage marial où les jeunes filles communient à genoux en tendant la langue. Nous sommes aujourd’hui dans un pavillon aux airs de Beverly Hills, grande baie vitrée donnant sur une piscine au milieu des cerisiers en fleurs, cheminée avec bûches, commode Louis XV « qui rappelle le galbe d’une femme », précise Sandrine. L’intérieur est immaculé (conception). Sandrine porte un jean Levis, des talons très hauts et un cache-cœur, assise à côté d’un canapé Roche Bobois en cuir blanc et d’une toile de Paso.
Je m’étonne de cette propreté et de ces blancs sans défauts. Sandrine me parle de l’exigence de son père, d’une volonté d’être impeccable. « On ne sait jamais comment réagissent les gens. »
Sandrine aime recevoir et insiste sur la rencontre et l’importance d’ouvrir son espace intérieur. La rencontre est l’aventure qui permet au sujet de sortir de lui. Vivre, c’est se lier. « L’enfer, c’est quand il n’y a pas les autres », plaisante-t-elle.
Son envie, son besoin, de vie et de partage est immense. La vie est toujours bras dessus bras dessous avec la mort ; elle a récemment accompagné son père jusqu’à la fin, longue lutte contre le cancer mais aussi contre une brutalité de langage du corps médical qui la décide à agir.
L’art est un excellent palliatif à la maladie, moyen d’évasion et d’oubli. L’Institut Rafael de LevalloisPerret, fondé par Alain Toledano , cancérologue, propose un parcours artistico-thérapeutique intégratif, accompagnant les patients pendant et après leur maladie, améliorant significativement la qualité de vie.
La famille compte beaucoup pour elle. Elle a grandi à Oberhoffen-sur-Moder au milieu des Malgrénous. Son fils, Louis, est un pilier indispensable, sa photo trône d’ailleurs fièrement dans le salon. Elle parle de la maternité comme d’une seconde naissance. Son accès a été un combat, puis une catharsis. L’accomplissement passe par le privilège de donner la vie. « Mon fils, ma bataille », chantet-elle. Étudiant, entrepreneur, spécialisé dans le bio-hacking, il encourage sa mère dans la voie de la libération et de l’optimisation de son potentiel. Est-ce que la mère alsacienne est une mère juive ? Elle se dit « transmetteuse multiple », mais oser est encore compliqué pour elle.
Se libérer des carcans est probablement le but de nos vies à tous.
En attendant, nous buvons un thé jasmin-sauge en guise de potion magique. Sandrine dit proposer une actualité positive avec des comédiens d’un jour au service de l’info. Elle a appris le jeu d’acteur, la présentation face caméra et la magie du gros plan au cours Florent. « J’ai pleuré sur les plateaux de cinéma », dit-elle. Alors que son premier métier était historienne et qu’elle a collaboré à un livre sur Simone Weil. Au moment du départ, elle veut nous lire un texte, met des lunettes de secrétaire sexy des sixties et commence La nuit du cœur, de Christian Bobin Il est question d’un amour sans objet et de la présence dans l’absence.
Les mots, elle les écoute aussi dans la musique, plutôt rap américain, à la Travis Scott. « Il faut faire trembler les vitres et râler les voisins », ironise-telle.
En partant, je jette un coup d’œil aux toilettes, espace blanc et spacieux, avec un urinoir, fontaine artistique de 1917. Nimm din Herz un mach du furt kummst !
Prends ton cœur et fous le camp !

— L’amour est un châtiment.
Nous sommes punis de n’avoir pas pu rester seuls. —
Marguerite Yourcenar, Feux.
Par Jean-Luc Wertenschlag
La canicule cogne. Les subventions fondent plus vite qu’une glace oubliée dans un sauna de Badenweiler. Pourtant, les festivals résistent encore et toujours à l’envahisseur budgétaire. Où aller danser en short, transpirer en collectif et oublier les notifications, les guerres et le prix du beurre ?
Voici une sélection parfaitement partiale, plutôt musicale, totalement arbitraire et donc absolument indispensable. Hopla, embarquement immédiat pour l’Alsace-Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, le Bade-Wurtemberg et la Suisse.
Ranrupt est en chaleur chaque dernier samedi de juin depuis 10 ans. Ce petit village alsacien de la vallée de la Bruche devient le 27 juin la capitale de la culture underground. Avec En Rut à Ranrupt qui réunit citadins en mal de Vosges et Vosgiens en manque de punks. Joyeux, foutraque, dansant, vivant, avec concerts dans les bois et place de la Mairie, expo de castors, assos pour polémiquer et ripaille pour toutes. Premier passage de frontière, direction Lörrach (D) pour Stimmen . Jusqu’au 12 juillet, l’Irlande croise le Sénégal, l’Amérique latine s’invite chez Mozart et les soirées d’été retrouvent une élégance rare. Il existe encore des gens capables d’écouter autre chose que des vidéos de quinze secondes. Les Eurockéennes sont une invention politique née en 1989 pour redorer l’image de Belfort auprès de la jeunesse. Près de 40 ans plus tard, mission accomplie : des centaines de milliers de personnes savent désormais que Belfort respire la joie de vivre. Du 2 au 5 juillet, The Hives, Pulp, Bertrand Belin, Joy Crookes, Curtis Harding, Vald et Orelsan viendront vérifier que la presqu’île du Malsaucy tient toujours debout.
Envie de vacances en famille sans vendre un rein ?
Direction le Haut-Jura. À Moirans-en-Montagne, autoproclamée capitale française du jouet, Idéklic accueille du 8 au 11 juillet des milliers d’enfants qui découvrent que le monde réel est parfois plus amusant qu’une tablette. Pour les amateurs de tendresse absolue, votez Au Bonheur des Mômes au Grand-Bornand du 23 au 27 août. Un village alpin où les vaches restent majoritaires par rapport au nombre d’électeurs.
Le même week-end, deux visions de la fête populaire s’affrontent. À Décibulles, dans le Val de Villé, The Libertines, Madness, Last Train ou De
La Soul feront vibrer l’Alsace du 10 au 12 juillet. Pendant ce temps, à Landresse dans le Doubs, La Guerre du Son est déclarée et mobilisera ses troupes entre houblon et guitares avec Lofofora, Les Shériff ou No One Is Innocent. Deux festivals, une même conviction : le voisin est toujours plus sympathique après deux concerts.
À Mulhouse, Scènes de Rue, l’un des plus inventifs festivals de théâtre de rue de France, continue de prouver que l’espace public peut servir à autre chose qu’au stationnement automobile. Du 9 au 12 juillet, la ville devient un immense terrain de jeu artistique, gratuit et ouvert à toutes. Et si la fièvre des arts de rue vous gagne, poursuivez jusqu’à La Chaux-de-Fonds du 3 au 8 août pour La Plage des Six Pompes, événement-phare des arts de la rue en Suisse. Le ZMF, Zelt Musik Festival, est une institution à Freiburg (D). Pendant près de 3 semaines, la 42e édition accueille 100 000 visiteurs pour près de 200 concerts, ateliers et animations. L’accès au site est gratuit, seuls deux chapiteaux sont payants, découvrez la plus grande terrasse culturelle de la région du 15 juillet au 2 août. Avec notamment Burning Spear, Katie Melua, Vita et son hymne rap anti-CDU « Merz leck Eier », Razorlight, Buena Vista All Stars, Galliano et une journée franco-allemande direction Mulhouse Besançon le 1er août.
Le Théâtre du Peuple créé en 1895 à Bussang dans les Vosges est un monument historique tout de bois construit, avec son fameux fonds de scène ouvrant sur la nature. Et un projet théâtral fort associant amateurs et pros. La saison d’été démarre le 16 juillet, et l’altitude permet de perdre jusqu’à 5 degrés.
Un rêve nautique ? Une envie de francs suisses ? Direction Floss festival à Bâle, avec sa scène flottante posée sur le Rhin du 4 au 22 août, concerts gratuits tous les soirs. Et les bars et restos bâlois ne sont que deux fois plus chers qu’en Alsace. La bonne occasion de boire deux fois moins ! La plus grande parade techno du monde n’a pas lieu à Berlin ou New York, mais à Zurich. C’est la Street Parade le 8 août, ambiance festive et colorée pour plusieurs centaines de milliers de danseurs, toute la journée et la nuit aussi. Si votre cardio n’est

pas prêt, alternative élégante : Au Grès du Jazz à La Petite-Pierre dans les Vosges du Nord, du 8 au 16 août, avec Erik Truffaz, Dhafer Youssef, Youri Buenaventura, La Yegros ou même The Hook.
Il est interdit de se baigner dans le Rhin en France. Trop dangereux. Curieusement, cette dangerosité s’arrête à la frontière. Le 11 août, lors du Rheinschwimmen de Bâle, des milliers de personnes descendront le fleuve en flottant tranquillement. Une démonstration grandeur nature que les lois de la physique changent selon les pays. Trois jours plus tard, toujours à Bâle, Em Bebbi sy Jazz transforme le 14 août en gigantesque scène à ciel ouvert. 70 groupes et chorales, une trentaine de lieux, des concerts gratuits partout. L’équivalent de la population de Colmar tassée dans les rues pour écouter du jazz. Même les plus réfractaires finissent par taper du pied. Météo pourrait être un festival suisse, mais Mulhouse a préféré se rattacher à la France. On vient de l’Europe entière pour ces musiques aventureuses et expérimentales dans le
superbe cadre des anciennes usines DMC du 18 au 22 août. Pour davantage de couleurs et moins de décibels abstraits, direction Haguenau et le Festival du Houblon. Du 18 au 23 août, des centaines d’artistes des cinq continents offrent un tour du monde sans passeport, du Bangladesh au Brésil, de Tahiti à la Lettonie, du Kenya à la Roumanie.
Enfin, pour ceux qui considèrent que les vacances ne sont réussies qu’avec des basses qui font vibrer les organes internes, cap sur Dijon. Golden Coast revient du 28 au 30 août avec Busta Rhymes, Damso, Sniper, Gradur, Georgio, Aya Nakamura, Kery James, Macklemore, Disiz… Le Hellfest du rap, mais avec moins de cheveux longs et davantage de survêtements. Au fond, un festival, c’est peut-être simplement ça : quelques milliers d’inconnus qui acceptent pendant quelques heures d’être voisins. Et par les temps qui courent, c’est déjà beaucoup.
Retrouvez tous ces festivals et bien d’autres encore sur la page www.radiowne.eu/agenda
Par Myriam Mechita
Les gens heureux n’ont pas d’histoire.
Enfin à ce qu’il parait.
Moi, je crois surtout que les gens heureux n’existent pas.
Des moments de bonheur, oui, mais le bonheur infini non. Voilà, comme ça, c’est dit.
L’année scolaire touche à sa fin, et je n’ai rien vu passer, je me sens encore dans les mois d’hiver alors que je devrais bien m’y faire à cet été qui commence en mai avec des chaleurs à nous faire crever sur pied.
Je vous l’ai déjà dit que je déteste l’été ? Oui, j’ai dû vous le dire, je rabâche… je sais.
Je déteste le temps qui se ralentit, je déteste le rythme lent des siestes à rallonge, les chaleurs atroces, et les gens en short. Je ne vais même pas évoquer les sandales. Non pas besoin.
J’aime les cols roulés de septembre, j’aime les manteaux entrouverts d’octobre, j’aime les feuilles rouges sur les arbres, j’aime les bourgeons clairs et les fleurs qui naissent, j’aime le printemps qui se découvre, ou avoir le nez qui coule à cause du froid… quel romantisme punaise… et là, je me retrouve les doigts boudinés à vous écrire alors que dehors il fait 36 degrés… ressenti 2 500…
— Estime-toi heureuse, dans quelques années, on sera à 50…
— Ah oui, top, ne nous plaignons pas dans ce cas…
— À 50, les arbres vont mourir, tous les arbres, aucun végétal ne résiste, les récoltes ne pourront pas se développer ou mourront dès que 46 degrés seront atteints. Plus d’arbres, plus de récoltes, plus d’insectes, plus d’oiseaux…
— Et plus d’êtres vivants, si je comprends bien…
Voilà, qu’est-ce qu’on disait déjà ? Suis-je heureuse ?
Si l’apocalypse pouvait arriver avant la fin de ma déclaration d’impôts, ça m’arrangerait…
Est-ce que la mort viendra sur un cheval au galop, est-ce que les enfers ressembleront à des tonnes de gens dans des marmites en train de se faire cuire à feux vifs ? Ça serait drôle cette marinade géante, dans les entrailles du monde… Je souris à cette vision de l’horreur version Gordon Ramsay.
Mais en réalité, à quoi ça sert de trouver un vaccin pour éviter les cancers, créer des nano-pancréas,
greffer des nouveaux yeux ou supplanter des cerveaux par des mini-robots, trouver des pilules de jouvence, alors qu’on va tous crever comme des saucisses aux maroilles sur un barbecue…
Je souris, mais je ne peux pas me laisser envahir par la tristesse de cette violence qui nous tombe dessus au ralenti.
C’est très beau dans un clip vidéo les ralentis, mais dans le réel, c’est autre chose.
Je repose la question, est-ce que je suis heureuse ?
Maintenant qu’un homme me regarde avec douceur et qu’il me trouble chaque jour depuis notre rencontre. Est-ce que je suis vraiment heureuse ?
Je le regarde parfois quand il ne me voit pas, je regarde ses bras, ses mains, sa gorge, ses lèvres. J’ai tellement rêvé à ce moment exact. J’ai même du mal à le décrire tant il est impalpable, tant j’avais renoncé. Je pouvais même observer des hommes à des terrasses de café, et caresser leur bras du regard en imaginant qu’un jour, je pourrais sourire en pensant qu’un homme m’aimerait…
Et ce moment est là, et pendant qu’il me parle, là devant moi, je l’observe.
Il est tel que je le rêvais sans jamais l’avoir vu. Vous me direz « oula, elle est bien à fond, normal, c’est le début… »
Mais avec lui il n’y a pas de début et pas de fin, il est au-delà du temps, comme une entité d’amour que je me suis prise en bloc dans la tronche et le cœur. Vous y croyez à ça ? Après 7 années à chercher l’amour comme un chercheur d’or sans tamis… à traverser les cours d’eau, à braver les tempêtes seule dans la forêt, et inlassablement, jour et nuit, jeter des tonnes de cailloux après les avoir lavés dans les ruisseaux… en prendre un le regarder, et le jeter. Tant de cailloux qu’on pourrait créer une plage artificielle. Et dans le fond d’une rivière, dans une ville inconnue, une pépite irrégulière, pas si petite en fait, il fallait juste un peu la frotter dans l’eau pour qu’elle se mette à faire jaillir la plus belle des lumières. Une lumière parfois douce, et parfois si intense.
J’ai l’impression d’avoir mis 52 ans à comprendre ce que veut dire aimer. De vivre cet état sans inquiétude, sans tensions, sans menaces, sans peurs. Voilà sans peurs surtout.
Vivre à deux est comme un changement de soi qui se construit en se tricotant à l’autre et parfois je suis devenue une femme que je n’aimais pas, dans les craintes et endroits de replis que je déteste. Mais l’autre en face de moi m’y a conduite. Et je me suis laissée conduire.
Aujourd’hui tout est différent. Il ne me demande rien, me laisse être juste celle que je suis, sans attente ni pression.
Il aime cette femme indépendante, un peu brute de décoffrage, qui aime la pluie.
Alors suis-je heureuse ?
À l’instant où je vous écris, je le suis.

Par Dominique Falkner

« Quand la légende devient réalité, on imprime la légende », affirme le journaliste dans l’avantdernier western de John Ford, L’Homme qui tua Liberty Valance. Parfois la réalité a besoin d’un coup de main. C’est ainsi que Bruce Chatwin, dont je viens de tomber sur les livres écornés dans le coin bibliothèque d’un motel du Nouveau-Mexique au sud de Galisteo, voit les choses. Les gens qu’ils rencontrent ne lisent pas Agatha Christie, mais Ossip Mandelstam. Quand ils se mettent au piano, c’est pour jouer Debussy, La Mer en l’occurrence. La Patagonie, où il arrive après avoir envoyé le mandat télégraphique suivant au Sunday Times , son employeur londonien : Gone to Patagonia « Parti en Patagonie » afin de lui signifier qu’il n’est pas revenu de sitôt fait partie de la légende, une fois encore, chatwinesque. Que personne ne l’ait
jamais eu entre les mains, ce fameux télégramme, est sans importance. La Patagonie inspire notre anglais atteint de dromomanie, cette pathologie étiquetée ainsi à la fin du XIXe siècle qui caractérise le voyageur compulsif toujours en proie à un besoin impérieux de déplacement, et il l’écrit à sa femme Elizabeth : « Dans aucun de mes voyages précédents, je n’ai eu le sentiment d’en avoir fait autant. La Patagonie est bien comme je m’y attendais, mais plus encore : elle inspire de violents accès d’amour et de haine. Il y a une quantité fantastique de matériau pour un livre, depuis la Rébellion anarchique de 1920 (oui, inspirée par Bakounine), jusqu’à la traque du Black Jack Gang… Cassidy et les autres, le royaume éphémère de Patagonie, la cité perdue des César, la chasse aux Indiens, etc. »
Le bouquin paraît en 1977 et fait sensation. L’esthète qui prétend voyager avec une demibouteille de champagne Bollinger et une boîte de sardines dans son sac à dos au cas où les choses tourneraient mal réinvente d’un coup la littérature de voyage dans un pays où œuvrent déjà les meilleurs écrivains voyageurs. Son récit subjugue, fascine, charme et énerve les puristes qui ne supportent pas sa manière de tout mélanger, d’exagérer, voire d’affabuler pour ne pas dire mentir.
Chatwin, lui, ne distingue pas de frontière réelle entre réalité et fiction. Il le dit assez : la vérité est malléable, la poésie fugace, et tous les moyens sont bons pour conjurer la beauté. Nous voilà prévenus.
Chatwinesque : manière de brasser et mélanger le monde à la manière d’un jeu de cartes pour mieux le redistribuer et faire mouche.
On ne capture pas la réalité à partir de faits, mais de vérités extatiques au sens où l’entend le cinéaste Werner Herzog, l’ami de longue date qui adaptera à l’écran Le Vice-roi de Ouidah, son livre africain, et lui consacrera bien plus tard encore un documentaire : Nomade. Sur les traces de Bruce Chatwin, où l’on comprend vite que ce dernier ne se satisfait pas de demi-vérités, mais de vérités et demie. Qu’importe, se dit-on à la relecture de ses livres extraordinaires qu’on lit toujours avec la même admiration quarante ans après sa mort
ainsi que de ses lettres expédiées du bout du monde où les fabulations donnent parfois du fil à retordre aux tangentes extatiques douteuses : « Deux condors à cinq mètres au-dessus de ma tête en Terre de Feu. Incroyable. Comme une escadrille de bombardiers. »
Et alors ! Fulgurances extatiques obligent, et puis rien n’y fait, on ne se lasse pas de relire celui qui surnomme l’Angleterre Le tombeau vert, chaparde à Rimbaud le titre de son recueil que j’emprunte ce soir à la bibliothèque du motel : Qu’est-ce que je fais là, cite à tout bout de champ Baudelaire et sa fameuse horreur du domicile, cette « maladie », parle avec autorité et comme si de rien n’était du Nouristan ou de Ferdowsi. Qui à peine rentré au bercail n’en peut déjà plus : « Comme d’habitude je m’étiole dans ce pays. Tout me semble bégueule après l’Afrique. » Et écrit avec le plus grand sérieux à sa femme qui doit le rejoindre au Pérou : « Que penses-tu d’apprendre le quechua si tu désires te rendre un peu utile ? »
Tom Mashler, son éditeur londonien, lui avait rendu hommage en ces mots : « De ceux que j’appelle mon équipe, Ian McEwan, Martin Amis, Julian Barnes et Salman Rushdie, Bruce était celui dont je tenais le plus à connaître l’itinéraire à venir. Je pense que s’il avait vécu, il les aurait tous dépassés. »
On a beaucoup glosé après sa mort, l’accusant aussi, en plus du reste, de n’avoir pas eu le courage de faire son coming-out et porter public qu’il était atteint du sida, maladie dont il se savait en train de mourir, à quarante-sept ans donc, puisque soudain rien ne va plus en Provence où il a trouvé refuge au château de Seillans. Comme Raspoutine donc, ou encore Judy Garland, Frida Kahlo, Malcolm Lowry, Reinaldo Arenas, Jack Kerouac et Édith Piaf, mais la Camarde en décide autrement et c’est à quarantehuit ans qu’il meurt entouré de sa femme et de quelques amis qui se relaient à son chevet, ainsi que du couturier Jasper Conran, son ancien amant, qui parle de lui comme de son premier amour.
Chatwin était the real thing, écrivit son ami Paul Theroux peu après sa mort. To say the least , et relire pour s’en convaincre, s’il le faut, les écrits formidables de style, d’intelligence et d’érudition.
Les photos superbes. Les exagérations extatiques si belles qu’on ne demande qu’à y croire. L’humour british décapant. Les débordements enchanteurs qui donnent le tournis et surtout envie de boucler son sac à dos, témoignent d’une originalité sans faille où tout est de bonne guerre pour conter la beauté du monde : « Le soir de Noël dans une chapelle perdue loin de tout, j’ai chanté en gallois Hark! the Herald Angels Sing, mangé des tartelettes au citron avec un vieil Écossais (qui n’a jamais été en Écosse), mais fabrique ses propres cornemuses et porte le kilt pour le dîner. J’ai passé la nuit chez une ancienne diva suisse, mariée à un chauffeur de camion suédois, qui vit dans la plus éloignée des vallées patagoniennes et a décoré sa maison de fresques du lac de Genève. J’ai dîné avec un homme qui a connu Butch Cassidy et ses acolytes du Black Jack Gang. J’ai bu à la mémoire de Louis de Bavière avec un Allemand dont la maison et le style de vie appartiennent plutôt au monde des frères Grimm. J’ai discuté de la poétique de Mandelstam avec un docteur ukrainien cul-de-jatte. J’ai rendu visite à un poète ermite qui vivait selon Thoreau et Les Géorgiques. J’ai écouté les élucubrations de l’archéologue patagon qui affirme l’existence de A) la licorne patagonienne B) un préhominidé en Terre de Feu (Fuegopithecus Pakensis) d’une taille de 80 cm. »
Ouais, tout cela me revient d’un coup en ouvrant
En Patagonie devant le taulier du motel qui s’active avec ma carte bleue, m’arrêtant net devant l’épigraphe fulgurante de Blaise Cendrars arrachée à La Prose du Transsibérien qui annonce la couleur d’entrée de jeu : « Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse. »
Belle phrase qu’on trouve d’ailleurs un peu partout ces jours, en exergue du livre de Bruce Chatwin sur le même sujet donc, mais aussi dans la dernière ligne du roman que Jérôme Garcin consacra à Bartabas, et finalement en espagnol, et à moitié effacée, sur un mur de la minuscule gare routière d’El Bolson en Argentine où j’attendis au siècle dernier une journée entière le bus pour Rio Pico : « Sólo queda la Patagonia, la Patagonia que convenga a mi inmensa tristeza. »
Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Michel Grasso

Sur une chaise musicale
Je voudrais, je voudrais
Avoir l’air fatale
Et tu voudrais et tu voudrais
Danser avec moi le tout et le rien
Le rien surtout
Debout tout contre mes seins
Tes mains partout
Mes grands airs renversés
Par ton rire pas peu fier
J’irai giron dégainé
Cette fois me laisser faire
Dans le soleil la poussière
Le silence les lilas
Et sous les draps de lierre
Caché toi en moi
Nos mains sur la figure
Dans l’équinoxe le paradis
Nous regarde comme un futur
Tu me regardes et tu me dis
Sur une chaise musicale
Je voudrais, je voudrais
Avoir l’air si pâle
Que tu voudrais oui tu voudrais
Danser avec moi le tout et le rien
Le tout surtout
Debout tout contre tes seins
Mes mains partout
Prendre l’air un peu gêné
Enfin juste ce qu’il faut
Prendre l’air un peu peiné
Enfin juste pour de faux
Dans le soleil les promesses
Le bruit des mots cet émoi
Et toi dans la caresse
Cachant le feu de nos doigts
Nos mains sur la figure
Dans l’équinoxe le paradis
Visite guidée · Dim. 5 juillet
À 14h : exposition Nicolas Floc’h - Hydroscape
Yoga duo · Lun. 6 juillet
· À 10h : parent-enfant (6-11ans)
Durée : 1h I Animé par Marie-Paule Ermel
25€ / duo - sur réservation
Ateliers en famille · Mer. 8 juillet
L’herbier marin en photo
· 9h30 à 11h
À partir de 10 ans 5€ / enfant - sur réservation
Algues de papier
· 14h à 15h30
À partir de 6 ans 5€ / enfant - sur réservation
Festival Météo · Dim. 26 juillet
· À 15h concert au centre d’art
HUGUEMBO percussions et bandonéon
En partenariat avec Météo Mulhouse Music Festival
Yoga au centre d’art · Ven. 31 juillet
· À 18h15
Durée : 1h15 I Animé par Marie-Paule Ermel
18€ - sur réservation

Visite guidée · Dim. 2 août
∙ À 14h : exposition Nicolas Floc’h - Hydroscape
Guided tour · Sunday, 9 August
∙ at 2pm : Nicolas Floc’h - Hydroscape exhibition


Agenda & événements
Tous les événements sont accessibles sur réservation
info@fondationfrancoisschneider.org
+33 (0)3 89 82 10 10 27 rue de la Première Armée
68700 Wattwiller

30 SEPT / 9 OCT 15 / 17 OCT
3 / 5 NOV 9 NOV 12 / 14 NOV
14 / 22 NOV
9 / 17 DÉC
19 / 22 JAN
28 / 30 JAN
Mike Kenny / Simon Delattre 20 SEPT
HISTOIRES DE PLACARD
Infos et réservations au 03 83 37 42 42 ou sur theatre-manufacture.fr SEPTEMBRE 26–JANVIER 27
LE VENTRE DE PARIS
Émile Zola / Anne Barbot J’AI RIEN DEMANDÉ MOI ! Chloé Birds
VERTIGES Nasser Djemaï ASSEMBLÉE EXTRAORDINAIRE
RADIO LIVE
Aurélie Charon / Collectif Radio Live
NOS ASSEMBLÉES
Élise Chatauret / Thomas Pondevie
AU SECOURS LA RÉALITÉ
Marilyn Mattei / Julia Vidit
NAPOLINE Delphine de Girardin / Maryse Estier
VENTS CONTRAIRES
Par Claude De Barros
Il existe des périodes d’une vie où rien ne va. C’est plus ou moins long. Quand c’est très court, 1, 2, 3 jours, c’est pénible. Quand ça dure plus d’une semaine, c’est inquiétant. Quand ça dure plus d’un mois, c’est terrible. C’est l’heure intranquille où le fauve a envie de boire. Aucune bonté ne tombe du firmament. Juste quelques plaisirs et réconforts éphémères qui dilatent la poisse. Échecs professionnels, déceptions amoureuses, déboires en tous genres, disputes inutiles, remémorations honteuses qui vous mettent

immédiatement de méchante humeur, et puis regrets, et puis, finalement, remords. Gagnant du gros lot de la loose avec une déprime en plus. La mélancolie vous barbouille. La langueur devient monotone. Calme plat. Morne plaine. L’œil encore ébloui des batailles d’hier, on laisse sa pensée errer à l’aventure. Des joies immenses naissent les tristesses profondes. Je ne connais pas l’inverse : aucune tristesse immense n’a donné naissance à des joies profondes.
Dans l’impossibilité de rendre disponible mon cerveau, je me surprends à frémir à l’écoute des chansons mielleuses dont se gavent les radios à forte audience. Dans cette mer à boire, pour ne pas sombrer larmes à l’œil, je scrute à l’horizon la possibilité d’une bouée – je ne vois pas l’île. Je m’accroche à chaque soupçon d’intérêt et je relève la tête au moindre bruissement de satisfaction. J’espère me retrouver en me perdant dans des recettes éculées. Mais cette fois-ci, les livres me tombent des mains, les films tournent en boucle et le petit vin blanc est fade même si les filles sont belles. Attendre et s’en remettre au hasard ? Un coup de dés… Ce serait pire, non, davantage ni moins, indifféremment mais autant.
J’ai un peu lu Novo 80. J’ai un peu feuilleté Novo 80. Mais je n’accrochais pas, ça dérapait. Semelle lisse sur trottoir verglacé. Mauvaise météo. Une toute petite éclaircie à la lecture de l’entretien de Christian Fevret. J’ai de quoi poser le pied sur un espace sécurisé, le temps de goûter le plaisir du travail bien fait, les failles et les excès de Pialat et les larmes amères de Michael Cimino. Enfin attentif, je lis les cinq pages d’une traite. Quelques minutes de repos – peut-être même de satisfaction. Je m’apprête à déposer le magazine pour une future relecture mais, finalement, je pousse jusqu’à la page 128.
1-2-8. Coup de dés. Coup de chance. « BAGARRE ! » : un titre qui appelle à prendre très vite une décision et je ne suis pas déçu. Je souris. Évocation de la droite évangélique du Père Gilbert version marxiste-léniniste. Je prise les formules, dont un fameux « des femmes mûres aux goûts littéraires et avariés ». Et je ris à la scène finale : « Jouez pianiste ! » 1-2-8. Voilà ma bouée : « je vais jouer dans le style Satie ». Un hasard surréaliste : il n’y a pas de 8 sur un dé.

Avec le soutien exceptionnel du musée d'Orsay

27 JUIN - 08 NOVEMBRE 2026
2026-2027
Otello
Verdi
26 sept. -> 4 oct. 2026
Candide
Bernstein
15 -> 22 déc. 2026
Le Vaisseau fantôme
Wagner
30 jan. -> 7 fév. 2027
Les Contes de Perrault
Fourdrain 13 – 14 fév. 2027
Brodeck
Janssens
14 -> 20 mars 2027
Calder in Nancy NOX #5
Satie – Castiglioni, Clementi, Maderna – Naegelen – Blume 9 -> 11 avr. 2027
Le Turc en Italie
Rossini
20 -> 26 juin 2027
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Par Bruno Lagabbe

Il y a 60 ans sortait le disque Revolver. Pour ma part, je l’ai découvert en 1976 soit dix ans après sa sortie dans un pauvre pressage allemand et stéréo. Enfin, je croyais l’avoir découvert… parce que la vraie révélation date d’il y a un mois quand j’ai acquis chez Chocoblast (disquaire d’occasion rue de l’Arsenal à Mulhouse) la version mono dans un pressage
français d’époque sur Odéon offert à l’ancien propriétaire « pour tes 18 berges de la part d’Yvette et de ta cousine Nicole ».
J’avais eu vent de la différence de traitement entre les mixages stéréo et mono dans le livre de Geoff Emerick*(1), l’ingénieur du son sur cet album*(2). Travail titanesque de conception et mixage en finesse pour la version mono et réalisation à la vavite pour la stéréo alors très en vogue et imposée par la production. Y a pas photo, et ce sont surtout les morceaux psychédéliques de Harrison et Lennon avec les bandes à l’envers et les bidouillages qui sont magnifiés par le mixage mono. C’est tellement jouissif d’entendre cette musique au plus près du processus de création que je peux même prendre plaisir à écouter « Yellow Submarine » ! C’est vous dire…
*(1) En studio avec les Beatles – bouquin instructif de Geoff Emerick paru chez Le Mot et le Reste.
*(2) Au fait, savez-vous pourquoi on appelle un 33 tours un « album » ? C’est qu’au début du siècle dernier, les disques 78 tours ne pouvaient contenir qu’un titre par face et quand on voulait posséder un plus grand nombre de chansons d’un artiste, on pouvait les réunir dans un album, une reliure de pochettes de plusieurs 78 tours, cinq par exemple, pour posséder une dizaine de chansons du même bonhomme. Voilà… Vous voyez que je la sors, ma culture !
— LP REVOLVER,
The Beatles, Odéon, 1966 Mono, cover designed by Klaus Voormann













THE LEMON TWIGS
Look For Your Mind! / Captured Tracks
The Lemon Twigs jouent avec l’histoire de la pop comme avec un immense théâtre miniature. Harmonies solaires, refrains baroques, guitares satinées : tout pourrait sombrer dans l’exercice de style. Mais les frères D’Addario avancent autrement, avec une ferveur presque excessive. Les morceaux changent de direction sans prévenir, passent du glam au folk psychédélique avec une grâce mutine. Une musique nourrie de fantômes – The Beach Boys, Todd Rundgren, Big Star – portée par une euphorie instable, adolescente. Derrière les harmonies éclatantes et les détours multiples, ce duo magnifique retrouve quelque chose de très ancien : la pop comme expression pure de l’âme. (E.A.)
OF MONTREAL aethermead / Polyvinyl
Kevin Barnes transforme la pop en laboratoire mental ; il empile les couches, les ruptures, les fausses pistes : funk déglingué, psychédélisme fluorescent, mélodies qui bifurquent sans prévenir. Tout semble au bord de la surcharge, mais tient miraculeusement debout. Derrière les couleurs vives et les refrains enchanteurs, quelque chose grince pourtant – une fatigue, une solitude, une manière de danser au-dessus du vide. aethermead refuse la ligne claire : ça déborde, ça papillonne, ça s’autodétruit presque en direct. Une pop baroque et nerveuse, saturée d’idées, qui préfère l’excès au confort et la métamorphose permanente à toute forme de stabilité. (E.A.)


KURT VILE
Philadelphia’s Been Good to Me / Verve Forecast
Kurt Vile flotte au-dessus du temps. Guitares en roue libre, claviers poussiéreux, mélodies qui avancent sans se presser : tout respire une forme de relâchement magnifique. Mais chez Vile, la nonchalance est toujours trompeuse. Sous l’air traînant, ça dérive. Les morceaux s’étirent comme des fins d’après-midi trop longues, entre éclaircies psychédéliques et fatigue existentielle. Rien ne force, rien ne cherche l’effet – et pourtant tout reste. Vile transforme l’indécision en art de vivre, la digression en poésie discrète. Une musique pour continuer à rouler, même sans savoir exactement où aller. (E.A.)
ED O’BRIEN
Blue Morpho / Transgressive Records
Ed O’Brien compose une musique de l’apesanteur inquiète. Les guitares ondulent, les rythmes avancent comme sous sédatif, les textures électroniques ouvrent des paysages immenses, traversés d’une inquiétude diffuse. Entre extase et disparition, tout semble suspendu. O’Brien travaille la répétition comme une transe douce, héritière du krautrock autant que des dérives ambient de Radiohead. Mais ici, plus de vertige technologique : seulement des fragments de lumière dans la brume. Blue Morpho avance lentement, avec cette beauté étrange des choses qui vacillent sans tomber. Un disque contemplatif certes, mais traversé d’électricité sourde, comme un rêve qui résiste à l’aube. (E.A.)









PAYSAGE LACUSTRE AVEC POCAHONTAS
Arno Schmidt — Tristram
Ne vous laissez pas intimider par l’abondance de /, de – – et de bizarreries de ponctuation, ni par les métaphores déroutantes ou le style foisonnant du « génie-fou littéraire » allemand : vous passeriez à côté d’un somptueux roman d’amour. Les inventions ne servent pas ici à jouer à l’écrivain d’avant-garde, mais à retranscrire le tumulte de pensées, d’observations et de sensations qui traversent le personnage principal – non pas successivement, mais simultanément, avec une extraordinaire vivacité, comme elles jaillissent dans le chaos de la vie. Les enchantements sont nombreux pour qui se laisse embarquer. Les corps, le ciel, l’eau, les paysages, tout donne lieu à des images saisissantes – même le vol du bourdon. Cette prose dense donne à une histoire plutôt banale (une parenthèse amoureuse au bord d’un lac) et à un livre assez court (moins de 100 pages) la dimension d’un récit originel. (N.Q.)
Éric Pessan — La clé à molette
« En prenant la route pour Montbéliard, j’ai compris que j’avais depuis longtemps envie d’écrire sur la culture et que c’était enfin l’occasion rêvée. Alors, allons-y. C’est quoi la culture ? C’est pour qui ? Ça sert à quoi ? C’est élitiste ? C’est pour tous ? C’est réservé à un petit groupe ? On fait quoi pour la partager, la culture ? Pour la transmettre ? » Invité en résidence par Pays de Montbéliard Agglomération, Capitale française de la culture en 2024, Éric Pessan développe ici une réflexion passionnante sur la culture et sa perception. Tout ce qui précède est écrit au dos d’un livre que l’on aimerait offrir à tous les lecteurs de Novo. Alors que « la culture » et ses acteurs sont désormais ouvertement maltraités par des élus de tous bords, il est temps de se demander : que serait notre vie sans culture ? (P.S.)


Nicolò Moscatelli — Les éditions du typhon
Timoteo n’a pas encore de poil au menton qu’il ne rêve déjà que de devenir un fameux brigand, de vivre de grandes aventures et de trucider des rois. Ces idées et principes moraux, c’est frère Gaétan qui les lui a inculqués, avec les récits fabuleux qu’il lui sert en touillant les marmites dans la maison close où grandit le garçon. Ces histoires et celles des prostituées constituent son éducation et font vibrer son imagination. Quand les événements le forcent à quitter ce petit monde protecteur, il se demande s’il sera à la hauteur de ses héros. Mais il reste un « momaque », il a peur des cornus de la montagne et il y a encore beaucoup de choses qui lui échappent. On est emporté par la verve et la truculence de ce roman. On regrette simplement, comme le jeune héros, que la vraie aventure démarre un peu tard, différée par l’accumulation d’histoires de brigands. Le plaisir n’en est que plus grand quand son souffle se fait sentir. (N.Q.)
Sixtine Audebert et Samuel Guillerand — Mono-Tone & RQM éditions
Il fallait deux vrais cinglés pour écrire un tel pavé (520 pages de témoignages richement illustrés).
On connaissait Sixtine Audebert comme collaboratrice régulière de l’émission Mauvais Genres sur France Culture et Samuel Guillerand comme auteur passionné de subcultures
Ensemble, ils ont recueilli les témoignages d’une belle brochette de vrais cinglés (trois films par jour toute l’année pour les plus acharnés). Un livre plein d’humanité qui zoome sur une espèce en voie de disparition pour qui le cinéma ne se consomme pas sur smartphone, mais à haute dose et surtout en salle. La cinéphilie bouge encore, la cinéphagie aussi… reste la question qui tue : y a-t-il une vie en dehors des salles obscures ? À vous de le découvrir. (P.S.)
Du 3 avril au 30 août 2026, le CRAC Alsace présente deux expositions personnelles: The World de Rafael Moreno et Glowing, flaring, lurid, loud de Yuyan Wang.
Les deux expositions sont ouvertes du mardi au dimanche de 14h à 18h. Des visites commentées se font sur rendez-vous les samedis et dimanches à 15h. L’entrée est libre.
Le CRAC Alsace, Centre rhénan d’art contemporain, est situé à Altkirch, en France, au 18 rue du Château. Les futurs, présents et passés du CRAC Alsace sont accessibles sur www.cracalsace.com.




Par Philippe Schweyer

Pour finir en beauté, impossible de ne pas évoquer Yves Tenret qui nous a quittés le 12 avril. Au moment de la publication de son livre Portrait de l’artiste en révolté, j’avais pris beaucoup de plaisir à converser avec lui sur radio MNE. Pour illustrer la retranscription de notre conversation dans Novo n° 6 (janvier 2010), je me souviens avoir demandé à Yves de se faire photographier dans le photomaton de la gare de Mulhouse. Sans doute autant parce que je n’avais aucun photographe sous la main que parce que ça correspondait à l’image brute de décoffrage que je me faisais de lui à l’époque. Devenu son éditeur par je ne sais plus quel tour de passe-passe avec Funky Boy en 2012, j’aimais dire qu’il était « mon Bukowski ». Je lui répétais comme un mantra qu’après sa mort il y avait de fortes chances que je devienne très riche grâce à son futur succès posthume. J’aimais tellement travailler avec lui – il était une crème pour un éditeur – qu’après son AVC, je l’avais supplié d’en faire un roman (Mon AVC, 2017). Je pouvais l’écouter pendant des heures – il parlait brillamment de lui et aussi du reste –sans que ce soit pénible. Il était brillant, cultivé, vif comme l’éclair. Il fouillait de bon cœur dans ses archives pour exposer sa belle gueule en couverture
et à l’intérieur de ses bouquins. Ces dernières années, j’avais découvert à quel point il pouvait être attentionné. Toujours prêt à rendre service, à aider ses anciens élèves, à inviter « mes » auteurs dans ses émissions foutraques sur Aligre FM ou à m’encourager (dans un mail de 2016 : j’aime bien ton édito Novo 42 – bonne musique… mais je pense que la dernière phrase est de trop… faut jamais conclure, jamais faire sens… la petite morale à la fin, ça plombe). C’est grâce à lui que j’ai rencontré la merveilleuse Nicole Marchand-Zañartu, laquelle lui a ensuite commandé des textes pour deux de ses livres. Ça non plus, je ne l’oublie pas. Comme l’écrit Siri Hustvedt dans Ghost Stories à propos de Paul Auster, lorsqu’un écrivain meurt, ses livres sont considérés comme ce qu’il a « laissé ». Yves Tenret nous a laissé une quinzaine de livres dont cinq publiés par Médiapop. Même si je ne deviens pas riche grâce à lui, il restera à jamais « mon Bukowski ». (Faut jamais conclure…)
(Grosses pensées aussi pour Hélène Sturm, Thierry Kuhn, Areski Belkacem et James Blood Ulmer. Plus ça va, plus je me dis qu’il faudrait sérieusement penser à lancer un nouveau magazine qui pourrait s’appeler Nécro…)

18-09 MYRATH + GUESTS
24-09 CORONER + SCHIZOPHRENIA + TAR POND
26-09 THE HOOK + ONE EYED OCTOPUS
02-10 EIFFEL
03-10 FREDZ
09-10 CAMILLE YEMBE
17-10 JOE YORKE + SOOM T
24-10 CAMP CLAUDE + ARTHUR FU BANDINI
05-11 ALELA DIANE + THE HACKLES
07-11 LILLY WOOD AND THE PRICK
10-11 ANA POPOVIC
12-11 HARVEY RUSHMORE & THE OCTOPUS #RAW
13-11 ZAMDANE
20-11 BANDIT BANDIT
21-11 NONO LA GRINTA
27-11 SEND ME LOVE LETTERS + WHAT'S UP DOC + LEMONADE
28-11 DEEP ENGINE SOUND SYSTEM + GUESTS
04/05-12 LOCOMOTIV







12-12 ISHA & LIMSA D'AULNAY + STI septembre

















































