n°26
Les cahiers de
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l’ asdifle Formation et évolution sociopolitique, institutionnelle et disciplinaire du FLE/S Actes des 53e et 54e Rencontres
Association de didactique du français langue étrangère
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n°26
Les cahiers de
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l’asdifle Formation et évolution sociopolitique, institutionnelle et disciplinaire du FLE/S
Actes des rencontres en mars 2014 à l’Alliance française de Paris Île-de-France et en novembre 2014 à l’Université Lumière Lyon 2
Coordonné par Lucile Cadet (ASDIFLE, Université Paris 8, UMR CNRS/Paris 8 7023) et Véronique Rivière (Université Lumière Lyon 2 UMR CNRS ICAR 5191)
Association de didactique du français langue étrangère
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En assumant intégralement l’édition et la diffusion de cet ouvrage, les éditions CLE International sont heureuses d’apporter leur soutien à l’ASDIFLE.
© CLE International, 2015 ISBN : 978-209-038237-2
Couverture : © Bittedankeschőn-Fotolia 2
Cahiers de l’ASDIFLE
Sommaire
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Préface ............................................................................................................................... 5 Avant-propos.................................................................................................................... 7 I. Influences politiques et évolutions institutionnelles ........................................ 10 –– Isabelle Gruca – La didactique du FLE ou les paradoxes d’une évolution....................................................................................................... 11 –– Emmanuelle Huver – Entre histoires et évolutions, la qualité des « Masters FLE/S » en question(s).................................................................. 27 –– Valérie Spaëth – Genèse, enjeux et configuration de l’Option FLES du CAPES de Lettres Modernes .......................................................................... 46 –– Geneviève Zarate – L’évolution socio-politique du champ du FLE/S dans un espace mondialisé, à travers la position de chercheur ....................... 57 II. Besoins de formations et enjeux de reconnaissance professionnelle ............. 66 –– Résumé de la table ronde : Formation initiale, formation continue : passerelles, articulations et modalités de professionnalisation (avec Véronique Rivière, modératrice et Laura Abou Haïdar, Fabrice Barthélémy et Manuela Ferreira Pinto) ................................................................................... 67 –– Cécile Bruley & Mariella de Ferrari – Accompagner la professionnalisation en formation initiale : quelles reconnaissances ? .............................................. 73 –– Catherine Carlo – Élaboration collaborative d’un programme de formation de formateurs et analyse socio-culturelle d’une situation institutionnelle dans un centre de langues ......................................................... 90 III. Les points de vue des acteurs institutionnels ................................................. 98 –– Table ronde : Le point de vue des acteurs Modératrice : Manuela Ferreira Pinto, avec Syndie Barroyer, Michel Boiron, Pascale de Schuyter Hualpa, Laurent Souchard ..................... 99 –– Valérier Lemeunier – La professionnalisation des enseignants : un atout pour la diffusion du français ? ............................................................. 104 –– Alexandre Minski – Du français général au français langue de l’emploi : inflexions institutionnelles et dispositifs innovants de formation .................. 111
Sommaire 3
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Préface « HOMMAGE AUX CHERCHEURS » D’APRÈS BERNARD MARIS
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Geneviève Baraona Vice-Présidente de l’ASDIFLE
Dans tous ses écrits et conférences, Bernard Maris, professeur d’économie à l’Université Paris VIII, membre du conseil général de la Banque de France, chercheur, romancier et essayiste, dénonçait l’avènement d’une nouvelle barbarie, un monde asservi, ayant perdu le sens de l’humain, un monde où un véritable racisme social pointait son mufle. Il a disparu dans les attentats du 7 janvier 2015, perte irréparable. Après les Deleuze, Foucault ou Bourdieu, il portait une pensée originale et critique sur les valeurs économiques et humaines dominantes. Un seul corps avait grâce à ses yeux, celui des chercheurs. Au moment où notre cher Professeur Louis Porcher a disparu, sa parole vient ici leur rendre hommage. Homo Benevolens On peut imaginer que le chercheur sera le modèle de demain. Homo benevolens, le chercheur, n’est ni bon ni mauvais, il cherche ; il n’est pas limité par le besoin, ni par la rareté comme homo oeconomicus (sans rareté pas d’économie), ni par la soumission à autrui comme homo hierarchicus. On pourrait décliner à l’infini les vertus d’homo benevolens. Car, bien entendu, la connaissance intérieure et la paix intérieure taraudent l’homme bien avant Bouddha, Montaigne et Freud. Homo benevolens est du côté des artistes, donc de la beauté. Enfin homo benevolens répond aussi à la question majeure, essentielle, première du socialisme, la seule au fond, qui est celle de la propriété. Car la connaissance ne se privatise jamais ; dieu merci Homère n’a pas voulu vendre l’Iliade. La connaissance peut-elle museler la violence mieux que ne le fait l’accumulation d’argent ? Je n’ai pas de réponse. Je ne sais pas si homo benevolens est socialiste. Sans doute que non. Mais Homo benevolens n’est pas gestionnaire, il a du temps, il repousse la frontière du savoir, il a un pied dans le passé et médite le paradoxe de Socrate « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », tout en voulant savoir encore ; il ne veut pas changer le monde, il veut éternellement le comprendre. Et se comprendre. Extrait de Plaidoyer (impossible) pour les socialistes, Albin Michel, 2012
Préface 5
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Le savant n’est pas un surhomme, il a des problèmes d’amour et de mal au dos, mais il est mû, intrinsèquement, par le besoin de coopérer. Il réfléchit, écrit, donne aux autres, leur prend, et est obligé de rendre. Il est exactement dans le don-contre don au sens de Marcel Mauss. Il n’est pas mû par la cupidité. Certainement son âme en contient autant que celle de quiconque, mais son travail n’a pas pour but d’accumuler de l’argent. Ses profits sont d’abord symboliques. Son besoin d’avancer dans la connaissance lui impose ce fonctionnement coopératif et altruiste : il doit donner, recevoir et rendre, c’est la seule condition pour lui d’avancer. A-van-cer. Ainsi le besoin vital de l’homme, bouger, avancer, découvrir, est-il réalisé en même temps que la nécessité de la coopération. Et non seulement il avance mais il avance dans l’abondance. Il ne sera jamais rassasié de connaissances. Les hommes bienveillants, variante des oratores, dont le modèle est le chercheur, sont les pollinisateurs de la société. Ils créent une richesse à jamais incommensurable, puisqu’ « il n’est de richesse que d’hommes ».
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Avant-propos Lucile Cadet Université Paris 8 – SFL Présidente de l’ASDIFLE
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Véronique Rivière Université Lumière Lyon 2 – ICAR Les 53e et 54e rencontres de l’ASDIFLE, qui se sont tenues à l’Alliance française Paris Île-de-France, le 21 mars 2014, et à l’Université Lyon II, le 14 novembre 2014, ont abordé des questions qui ont préoccupé et préoccupent toujours les professionnels et futurs professionnels de l’enseignement du FLE/S notamment celles liées aux opportunités réelles ou supposées qui peuvent s’ouvrir à ceux et celles qui ont choisi la voie de la didactique du FLE/S. Quelles sont aujourd’hui les opportunités professionnelles qui s’offrent ? Quels sont les critères de recrutement ? Quelles sont les spécificités des métiers des professionnels du FLE/S ? Comment donner une visibilité aux fonctions non enseignantes des enseignants de FLE/S ? Quel statut et quelle reconnaissance pour ceux et celles qui évoluent dans ce milieu ? C’est à ces questions que ce 26e Cahier de l’ASDIFLE tentera aussi de répondre. Revenant sur la maquette initiale qui a permis l’institutionnalisation d’un cursus mais aussi sur les différentes formes de diplômes et/ou certifications qui ont eu cours avant elle, l’un des objectifs de ce numéro est de mesurer l’évolution, les modifications et de questionner le visage actuel de l’offre de formation que la réforme LMD (Licence, Master, Doctorat)1 a contribué à mettre en place. Formations dites « à visée professionnalisante » ou, selon le vocabulaire actuellement en usage dans le cadre de la mise en place du LMD3, à « insertion professionnelle immédiate », c’est donc aussi en aval le monde professionnel tel qu’il se dessine pour ceux et celles qui souhaitent évoluer dans les métiers du FLE/S que nous voulons questionner. Le présent numéro aborde pour cela trois axes. Le premier, Influences politiques et évolutions institutionnelles réunit les contributions d’Isabelle Gruca – La didactique du FLE ou les paradoxes d’une évolution – d’Emmanuelle Huver – Entre histoire et évolutions, la qualité des Masters FLES en question(s) –, de Valérie Spaëth – Genèse, enjeux et configuration de l’Option FLES du CAPES de Lettres Modernes – et de Geneviève Zarate – L’évolution socio-politique du champ du FLE/S dans un espace mondialisé, à travers la position du chercheur. Chacune aborde la question de l’évolution du champ du FLE/S à travers des prismes différents et complémentaires. 1. voir l’arrêté du 23 avril 2002 relatif aux études universitaires. http://www.legifrance.gouv.fr Avant-propos 7
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Ainsi, Isabelle Gruca revient sur quelques étapes charnières pour la construction, l’institutionnalisation et la légitimation de notre domaine disciplinaire tout en mettant en évidence les problématiques susceptibles de fragiliser la construction de son avenir. Emmanuelle Huver interroge quant à elle les modalités d’évolution des Masters FLE/S et aborde plus particulièrement la question de la qualité des formations des Masters FLE/S. Au moment où la didactique du français langue étrangère et seconde prend une place dans un concours de l’Education nationale, Valérie Spaëth décrit la genèse de la création de l’option FLE/S du CAPES de Lettres Modernes, dont la première édition a eu lieu en juin 2014, et en définit non seulement la forme mais aussi le sens. Enfin, Geneviève Zarate interroge les effets de la mondialisation sur la recherche scientifique et met en avant, plus particulièrement, les indices qui interfèrent avec le domaine scientifique de la didactique du FLE/S. Le deuxième axe Besoins de formations et enjeux de reconnaissance professionnelle s’organise autour tout d’abord d’une table ronde (synthétisée dans les pages qui suivent) intitulée Formation initiale, formation continue : passerelles, articulations et modalités de professionnalisation au cours de laquelle Véronique Rivière, Laura Abou Haïdar, Fabrice Barthélémy et Manuela Ferreira Pinto réinterrogent, notamment en adoptant un point de vue historique, la question de la définition de la formation initiale, celle de la formation continue ainsi que les articulations et modalités de professionnalisation que constituent les formations initiale et continue. Au-delà du clivage, réel ou supposé, entre formation initiale et continue, Cécile Bruley & Mariela De Ferrari proposent quant à elles de s’interroger sur les enjeux des formations en alternance et sur leurs effets tant du point de vue du monde universitaire que professionnel. Elles présentent pour cela un dispositif spécifique, celui des apprentis du Supérieur. Catherine Carlo enfin insiste sur la façon dont les centres de langue doivent entrer dans une logique d’élaboration de programmes de formation de formateurs dans lesquels les ressources internes doivent nécessairement être sollicitées. Le troisième axe Les points de vue des acteurs institutionnels donne la parole à des enseignants, à des responsables de formation, à des directeurs d’institution. Autour de Manuela Ferreira Pinto, Syndie Barroyer, Michel Boiron, Pascale de Schuyter Hualpa, Laurent Souchard exposent leurs points de vue tant en ce qui concerne la formation initiale des enseignants de FLE/S, les modalités de recrutement des personnels oeuvrant dans le domaine du FLE/S et leurs différents statuts, qu’en termes de description des offres de formation continue offertes par leurs institutions d’exercice. Deux exemples concrets d’offre de formation continue viennent enfin compléter l’ensemble du propos. Valérier Lemeunier, attachée de coopération pour le français à Madrid décrit ainsi l’offre de formation qu’elle a mise en place à destination des enseignants de français en Espagne et envisage la professionnalisation des enseignants comme un atout pour la diffusion du français. Alexandre Minski, chargé de mission enseignement supérieur à l’Institut français, revient quant à lui sur 8
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la façon dont l’arrivée des Cours en Ligne Ouverts et Massifs ont fait évoluer l’enseignement des langues et par conséquent des formations initiale comme continue. Il présente plus particulièrement un nouveau dispositif en ligne d’enseignement du français professionnel : iFOS / numeriFOS®.
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Nous vous souhaitons une bonne lecture et tenons, pour conclure cet avant-propos, à remercier l’ensemble des partenaires qui ont œuvré à l’organisation de nos 53e et 54e rencontres, Alliance française de Paris Île-de-France, éditeurs, adhérents, Nicolas Guichon, Véronique Rivière et l’ensemble de l’équipe ICAR à Lyon 2 et enfin les relecteurs de notre comité scientifique.
Avant-propos 9
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I. INFLUENCES POLITIQUES ET ÉVOLUTIONS INSTITUTIONNELLES
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LA DIDACTIQUE DU FLE OU LES PARADOXES D’UNE ÉVOLUTION
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Isabelle Gruca Maître de conférences Université de Nice-Sophia Antipolis I3DL, EA 6308
Introduction L’établissement, en France, des disciplines d’enseignement et de recherche date, pour la plupart, du début du siècle dernier : créées lors du renouvellement des finalités de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire, elles devaient permettre notamment de diversifier la seule discipline en vigueur jusqu’alors, les humanités classiques. Elles rendaient également possible la prise en charge des objectifs généraux de l’éducation qui ne pouvait foncièrement se réduire à une seule discipline, littéraire ou scientifique, cette dernière s’installant progressivement dans le monde universitaire. Cette création ne s’est pas faite sans heurts comme en témoigne, encore en 1911, la réponse du ministre Steeg aux nombreux opposants de la réforme de 1902 et dont on peut apprécier la modernité et l’actualité : « L’Université reste en harmonie avec son temps. Des disciplines passées, elle s’ingénie à garder le meilleur, tout en s’efforçant à en créer de nouvelles, imposées par l’évolution de la société »1. Ces propos pourraient servir d’exergue à la réflexion soumise par la thématique de la 53e Rencontre de l’ASDIFLE, car ils situent la naissance et l’évolution d’une discipline sur le plan socio-économique et posent le problème de sa pleine reconnaissance du point de vue politique, dimension qui corrobore une reconnaissance scientifique. La création d’une option FLES dans les nouvelles modalités du concours externe du CAPES de Lettres modernes2 semble bien inscrire une nouvelle étape dans l’institutionnalisation de la didactique du FLE qui ne jouit pas, cependant, des prérogatives d’une reconnaissance officielle de plein droit. Chaque avancée qu’elle a connue, si elle présente des atouts majeurs, semble contenir des obstacles et des limites qui freinent l’évolution d’ensemble de son champ. L’un des impacts majeurs de cette non-reconnaissance, ou plus exactement d’une institutionnalisation inachevée, touche le statut même de la discipline et, bien évidemment par ricochet, de la plupart de ses acteurs de 1. Lettre du ministre Steeg à des pétitionnaires lui demandant de revenir sur la réforme de 1902, Bulletin administratif, 1911, t. 89, p. 640-644, cité par Chervel A., « L’histoire des disciplines scolaires. Réflexions sur un domaine de recherches » dans Histoire de l’éducation n° 38, Pour une histoire des disciplines scolaires, mai 1988, IFE (Institut Français de l’Education), p. 63. 2. Arrêté du 19 avril 2013, publié au Journal Officiel du 27 avril 2013. La didactique du FLE…
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formation qu’elle forme et, quelquefois, de recherche qu’elle encadre. Leur situation n’a, semble-t-il, pas connu de véritables progrès, du moins en France : malgré leur professionnalisme, un grand nombre d’enseignants de FLE, aux statuts très divers, exercent encore leur métier avec enthousiasme dans des situations bien précaires. Pour pouvoir apprécier les enjeux de la création d’une option FLES au CAPES de Lettres et pour pouvoir mieux cerner les différents freins ou blocages que connaît la didactique du FLE, il est nécessaire de reprendre certains points et de les situer dans une perspective plus globale. Vu la complexité qui caractérise le champ du FLE et qui anime bien des débats et controverses, je propose de lister quelques étapes pour mieux circonscrire les conditions de son institutionnalisation afin d’en montrer objectivement les évolutions réalisées et de noter différents aspects paradoxaux qui en limitent la pleine reconnaissance. L’objectif n’est pas de répéter ce qui a déjà été étudié – l’histoire de l’enseignement du FLE a été au cœur des réflexions ces dernières années3 - ni de prétendre à une quelconque exhaustivité historique : pour ce faire, il faudrait prendre en compte un carrefour de confluences et situer également la filière dans un ensemble plus vaste d’histoires disciplinaires qui sont plus ou moins enchevêtrées. Il s’agira plutôt de sélectionner et d’examiner des moments forts afin de situer un domaine d’enseignement et de recherche dans ses différentes procédures de légitimation. Cet examen permettra peut-être de mieux mesurer les différents et complexes facteurs qui interviennent dans le processus de la reconnaissance de la didactique du FLE et de mieux identifier les nœuds problématiques qui fragilisent la construction de son avenir. 1. L’ÉMERGENCE DU CHAMP DU FLE ET SON INSTITUTIONNALISATION UNIVERSITAIRE L’enseignement du français à destination des étrangers en France et hors de France ne date pas du siècle dernier, mais repose sur une longue tradition pluri-séculaire comme en témoignent de nombreuses et diverses études ou même l’essor de certaines institutions prestigieuses comme l’Alliance française, créée en 1883, ou encore La Mission laïque, fondée en 1902. Les travaux de recherche effectuées sur l’histoire de l’enseignement du FLE, publiés notamment par la SIHFLES, montrent bien combien les pratiques d’enseignement étaient réfléchies – et ce, dès le Moyen Age – plus ou moins innovantes et internationales selon les périodes, toutes basées sur des théories et des explorations méthodologiques. Nombreuses sont les synthèses qui font également référence aux facteurs socio-politiques et économiques qui conditionnent les différentes initiatives et qui permettent d’apprécier les fondements à long terme d’une discipline somme toute récente du point de vue institutionnel. 3. Cf. notamment Kok Escalle M.-C., Minerva N. et Reinfried M. (dir.), Histoire internationale de l’enseignement du français langue étrangère et seconde : problèmes, bilans et perspectives, Le français dans le monde, Recherches et applications n° 52, CLE International-FIPF, juillet 2012 ou Barthélémy F. (dir.), Les cahiers de l’ASDIFLE n° 24, FLE : l’instant et l’histoire, Actes des 49e et 50e Rencontres, CLE International, 2013. 12
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1.1. LES PRÉMICES D’UNE RECONNAISSANCE OU LE CONTEXTE DE L’APRÈS-GUERRE (1945-1960) Sans trop risquer d’aplatir les méandres d’une construction continue de savoirs spécifiques et pour nous limiter à une période clé, qui a probablement initié l’émergence de la discipline en lui conférant un statut à coloration « scientifique » plus officiel, on se doit de remonter aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et rappeler l’importance du facteur politique dans l’évolution du FLE avec la création, le 13 avril 1945, d’une Direction générale des relations culturelles et des œuvres françaises à l’étranger au sein du ministère des Affaires étrangères. Celle-ci se transformera à plusieurs reprises sous l’impulsion de différentes ambitions : faire face à l’expansion de la langue anglaise et de l’influence américaine ou volonté d’intégrer la technique et les sciences aux préoccupations culturelles. Cette instance deviendra en 1966, après la colonisation, une Direction de la coopération technique et soutiendra l’évolution des centres et instituts culturels à l’étranger. Conjointement à cet appareil administratif solide, la création de deux institutions phares témoigne de l’engagement politique en faveur de la construction d’un système pour la diffusion de la langue française à l’étranger : le Centre d’études du français élémentaire en 1951, qui deviendra, en 1959, le Centre de recherche et d’études pour la diffusion du français (CREDIF) avec un statut de laboratoire spécialisé et rattaché officiellement à l’ENS de Saint-Cloud, puis, en 1959, le Bureau d’études et de liaison pour l’enseignement du français dans le monde (BEL) qui évoluera, en 1965, en Bureau pour l’enseignement de la langue et de la civilisation françaises à l’étranger (BELC). Toutes ces différentes mesures, qui relèvent du politique, favoriseront également, du point de vue didactique, les recherches sur l’enseignement du FLE. Inutile de rentrer dans les détails, mais que l’on se rappelle l’impact du Français fondamental4, première tentative d’exploration scientifique de la communication parlée, ou des travaux entrepris pour les publics intéressés par la science et la technologie sur la méthodologie du FLE, sans oublier la méthodologie SGAV. À remarquer, dès à présent, que tous ces dispositifs sont mis en place à l’intérieur même de l’Hexagone, mais à destination de l’étranger, même si les centres de FLE, en France, jouiront des retombées de la politique conduite pour la diffusion du français à l’étranger. Un examen plus minutieux de cette période de l’après-guerre, qui pourrait être considérée comme un exemple type de toute évolution dans le monde éducatif, révèle la cristallisation d’un ensemble de facteurs qui vont permettre le changement et, quelques décennies plus tard, la reconnaissance de la discipline FLE. Pour l’essentiel, c’est le croisement d’une réelle volonté politique avec, notamment un budget conséquent et le détachement d’une équipe d’enseignants-chercheurs, d’une forte évolution socio-éducative, de l’apparition de nouvelles technologies, de 4. Gougenheim G. et alii, Le Français fondamental 1er degré, 1954, Publications de l’INRDP, Paris, 1970. La didactique du FLE…
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la montée en puissance de nouveaux besoins et de nouveaux champs ou domaines de recherche comme la linguistique. La conjonction de ces différents facteurs va permettre, d’une part, la « révolution » que représente la méthodologie SGAV dans l’enseignement des langues étrangères et, d’autre part, l’installation progressive de l’expression « FLE » dans l’univers universitaire ainsi que la construction graduelle d’un « monde » du FLE. Comme pour toute discipline, la naissance et la mise en place disciplinaire effective de la didactique du FLE vont prendre plusieurs décennies. 1.2. LA RECONNAISSANCE UNIVERSITAIRE DE LA DISCIPLINE OU LA DÉCENNIE 1980 Pour qu’un domaine accède au statut de discipline, il lui faut satisfaire à des exigences internes, qui en constituent le noyau dur, celui-ci se constituant par couches cumulatives et continues dans le temps. Mais, il doit également bénéficier de facteurs externes. Parmi le faisceau complexe des différents vecteurs qui instituent un domaine en discipline, le choix qu’opèrent les autorités ministérielles pour réguler les rapports entre une société et les processus disciplinaires reste majeur. Décliner en quelques lignes les événements de la décennie 1980 relève de la gageure, mais tout en tentant d’éviter les travers caricaturaux qu’impose une synthèse, il est possible d’affirmer que le champ du FLE accède au rang de discipline par son installation officielle dans le paysage universitaire français en 1984. 1.2.1. La création de la Maîtrise FLE La politique linguistique de la décennie 1980 a été ainsi marquée par la création, en 1984, au sein de la Direction générale du MAE, d’une Direction du français dont certaines activités passeront à l’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger (AEFE), en 1990 : toutes deux s’emploieront à multiplier les opérations pour promouvoir la France et le français à l’étranger par l’intermédiaire des Bureaux d’action linguistique (BAL) des ambassades qui se transformeront en Bureaux de coopération linguistique et éducative (BCLE), changement qui marque la volonté d’inclure le linguistique dans un système de coopération plus large, l’éducation, où la France se prévaut d’une certaine expertise. À relever que, dans ces bureaux, opéraient des agents à l’activité de plus en plus professionnalisée, les attachés linguistiques, et qu’ils disposaient de moyens financiers importants pour l’octroi de bourses d’études et pour la formation continue des enseignants. À signaler également la création, en 1988, du ministère de la Francophonie qui marque le début d’un engagement plus multilatéral même si, à l’époque, il demeure timide. Ces quelques repères n’ont pas d’autre prétention que de mentionner l’action volontariste de la France à l’étranger et de souligner la volonté d’assurer une meilleure professionnalisation des professeurs étrangers de FLE, acteurs primordiaux de la diffusion linguistique. 14
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C’est dans ce contexte qu’en France, la conjonction de plusieurs facteurs va permettre la concrétisation d’une reconnaissance officielle. Le FLE, notion qui s’affirme et se met progressivement en place pour se substituer à celle de linguistique appliquée, revendique son autonomie en tant que discipline à part entière et non plus comme sous-domaine des sciences du langage, qui se sont installées, en tant que discipline, dans les années 1960. Inutile de s’attarder sur cette « séparation », du reste plus ou moins réalisée à l’heure actuelle, car l’on a beaucoup débattu sur les frontières de la discipline FLE et les différentes propositions de positionnement sont connues de tous. Un des facteurs primordiaux qui permet la création d’une discipline relève de ses actions en matière de recherche. L’aboutissement d’investigations multiples et le foisonnement de travaux dans différents domaines spécifiques5, jusque-là assimilés ou absorbés par la linguistique, favorisent l’instauration du FLE dans les offres de formation universitaire. À la revendication scientifique de la didactique du FLE correspond la volonté d’assurer une véritable professionnalisation du métier d’enseigner le FLE qui, de formation continue, va basculer en formation initiale. C’est en 1984 qu’a été créée la Maîtrise de français langue étrangère qui, sans être le seul diplôme, va être le centre du dispositif universitaire en matière de formation de FLE pendant vingt ans. Cette création institue le FLE en tant que discipline universitaire à part entière et, avec le recul que nous permet la distanciation, on peut affirmer qu’il s’agit bel et bien d’une « révolution » : reconnaissance des spécificités propres à la discipline en tant que pivot d’une formation à l’enseignement et en tant que domaine de recherches, mais aussi pour l’université, mise en place d’un dispositif singulier dans ses offres de formation en matière d’enseignement du français ou des langues étrangères. La Maîtrise de FLE, avec l’adossement d’une mention FLE à 6 autres disciplines en licence, représente une mission de réelle formation professionnelle aux côtés des missions traditionnelles d’enseignement et de recherche : en effet, les autres formations d’enseignement sont quelque peu enfermées par les préparations au CAPES et à l’agrégation qui, à l’époque et comme chacun le sait, sont centrées sur les contenus disciplinaires théoriques au détriment de la problématique « pédagogique », question qui ne retient pas l’intérêt des universitaires de l’époque. La Maîtrise FLE, seul diplôme national, fondée sur une architecture alliant théories disciplinaires, théories des disciplines de référence et pratiques professionnelles in situ et en stages, légitime pour la première fois le domaine et offre une véritable reconnaissance de la professionnalisation du métier d’enseignant, ce qui 5. Cf. notamment la synthèse coordonnée par Coste D., Vingt ans dans l’évolution de la didactique des langues (1968-1988), Hatier-Didier, coll. « LAL », 1994, mais aussi la thèse de doctorat de Sophie Moirand (1987), Les discours tenus dans la revue « Le français dans le monde » (1961-1981), ou encore celle de Daniel Coste (1987), Institution du français langue étrangère et implications de la linguistique appliquée. Contribution à l’étude des relations entre linguistique et didactiques des langues de 1945 à 1975. La didactique du FLE…
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Les 53e et 54e rencontres de l’ASDIFLE ont eu lieu en mars 2014 à l’Alliance française Paris Île-de-France et en novembre 2014 à l’Université Lumière Lyon 2. Elles ont abordé les questions qui préoccupent les futurs professionnels de l’enseignement du FLE/S notamment celles liées aux opportunités professionnelles réelles ou supposées qui peuvent s’ouvrir à ceux et celles qui ont choisi la voie de la didactique du FLE/S. Revenant sur une problématique sans cesse reposée dans notre champ et l’envisageant en tenant compte des évolutions institutionnelles et professionnelles qui sont apparues entre le début des années 2000 et jusqu’à nos jours, elles ont situé le dialogue au cœur, conjointement, de la reconnaissance des formations, qu’elles soient initiales ou continues, en didactique du FLE/S, et de celle de nos métiers.
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