n°28
Les cahiers de
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l’ asdifle Le FLE dans tous ses états : dialogues avec Louis Porcher Actes de la 56e rencontre
Colloque organisé en hommage à Louis Porcher et à l’occasion du 30e anniversaire de l’ASDIFLE
Association de didactique du français langue étrangère
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n°28
Les cahiers de
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l’asdifle Le FLE dans tous ses états : dialogues avec Louis Porcher
Actes de la 56e rencontre Colloque organisé en hommage à Louis Porcher et à l’occasion du 30e anniversaire de l’ASDIFLE Sorbonne Nouvelle - Paris 3 les 4 et 5 novembre 2016
Numéro coordonné par Anthippi POTOLIA (ASDIFLE et université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis, EXPERICE EA 3971)
Association de didactique du français langue étrangère
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En assumant intégralement l’édition et la diffusion de cet ouvrage, les éditions CLE International sont heureuses d’apporter leur soutien à l’ASDIFLE.
© CLE International, 2017 ISBN : 978-209-038235-8
Couverture : © Laurence Garcia
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Le présent numéro des Cahiers de l’ASDIFLE réunit l’ensemble des témoignages et communications qui ont été présentés dans le cadre du colloque « Le FLE dans tous ses états : dialogues avec Louis Porcher », en hommage à Louis Porcher et à l’occasion du 30e anniversaire de l’ASDIFLE. L’ASDIFLE remercie chaleureusement toutes les structures qui se sont impliquées dans l’organisation de ce colloque : l’équipe d’accueil EA 2288 DILTEC (Didactique des langues, des textes et des cultures) de l’université de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3, co-organisatrice du colloque avec l’ASDIFLE ; le DORIF (Centre de documentation et de recherche en didactique du français, dirigé par Danielle Londei) et les éditeurs de FLE toujours fidèles à cette association. L’ASDIFLE remercie aussi et surtout tous les intervenants au colloque et contributeurs au présent numéro des Cahiers – anciens collègues, compagnons de route, anciens étudiants de Louis Porcher, marqués par son œuvre, par ses enseignements, par les échanges avec lui. Ils poursuivent ses travaux dans le cadre des postes qu’ils occupent actuellement ou qu’ils ont occupés et se portent, de ce fait, garants de la mémoire historique de la naissance et du développement du français langue étrangère (FLE) auprès des générations actuelles et futures. Cet ouvrage se divise en trois parties, qui reprennent les travaux et les recherches de Louis Porcher selon trois axes : philosophie, sociologie, éducation ; sémiotique, communication et médias ; didactique du FLE. Chaque axe est introduit par le discours d’une présidente de séance, comme lors du colloque, et par la contribution d’un grand témoin, retenu sur la base des relations privilégiées – professionnelles mais aussi humaines – entretenues avec Louis Porcher. Ces deux premiers moments de chaque partie sont ensuite suivis d’un ensemble de travaux de recherche en lien direct avec la thématique et les questions posées par chaque axe. Anthippi POTOLIA Vice-présidente de l’ASDIFLE, Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis, EXPERICE EA 3971
Sommaire PRÉSENTATION GÉNÉRALE DU COLLOQUE Quelques mots du président d’honneur de l’ASDIFLE Henri Holec................................................................................................................. 7
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Quelques mots de la présidente de l’ASDIFLE Véronique Laurens................................................................................................... 11 PARTIE 1 : AXE PHILOSOPHIE, SOCIOLOGIE, ÉDUCATION Le mot de la présidente de séance Dominique Groux.................................................................................................... 15 Franchir les frontières avec Louis Porcher. Fragments d’une rencontre Grand témoin, Valérie Spaëth................................................................................ 16 Regard historique et interrogations prospectives sur l’évolution du champ du FLE Fabrice Barthélémy.................................................................................................. 24 De quoi peut-on parler dans la classe de FLE ? L’héritage de Louis Porcher Chiara Molinari........................................................................................................ 38 Esthétique et habitus en didactique des langues : dialogue entre Louis Porcher et Pierre Bourdieu Nathalie Borgé.......................................................................................................... 51 Agir pour des politiques en faveur de l’enseignement du français dans le monde : fédérer et coopérer Manuela Ferreira Pinto........................................................................................... 65 PARTIE 2 : AXE SÉMIOTIQUE, COMMUNICATION ET MÉDIAS Le mot de la présidente de séance Danielle Londei......................................................................................................... 71 Les médias, une infinité d’écoles parallèles. Pour une épistémologie non euclidienne de l’éducation Grand témoin, François Mariet.............................................................................. 73 Penser la relation entre éducation et médias. Les apports de Louis Porcher Laurence Corroy....................................................................................................... 82 4
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Communication, médias et les objectifs de développement durable Indrajit Banerjee....................................................................................................... 93
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De la génération zapping à la génération Snapchat. L’utilisation des médias dans un monde connecté Lidwien van Dixhoorn............................................................................................. 98 PARTIE 3 : AXE DIDACTIQUE DU FLE Le mot des présidentes de séance Isabelle Gruca et Enrica Galazzi.......................................................................... 112 Louis Porcher, didacticien malgré lui ? Grand témoin, Daniel Coste................................................................................. 115 Geste et communication : 28 ans après… Marion Tellier......................................................................................................... 128 Sens et éthique du geste de l’enseignant Emmanuelle Maître de Pembroke....................................................................... 137 Discours professionnels et rapport aux objets et aux savoirs didactiques. Des genres, des pratiques, des effets et des limites de la réflexivité Lucile Cadet Joseph................................................................................................ 154 Du fonctionnel à l’actionnel : continuité et innovation dans la réflexion méthodologique pour l’enseignement du FLE Véronique Laurens................................................................................................. 165 Méthodologie de l’enseignement du FLE. Mille supports et un Laurence Garcia...................................................................................................... 179 Le jeu, un outil pédagogique au service de la motivation Valérie Lemeunier.................................................................................................. 189 SYNTHÈSE ET PERSPECTIVES Et demain, Louis ? Geneviève Zarate.................................................................................................... 204
Sommaire 5
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Comité scientifique Laura ABOU HAIDAR (université Grenoble Alpes) Fabrice BARTHÉLÉMY (université de Franche-Comté) Évelyne BÉRARD (université de Franche-Comté) Lucile CADET JOSEPH (université Paris-Est-Créteil) Chantal CLAUDEL (université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis) Enrica GALAZZI (università Cattolica, Milan) Dominique GROUX (université des Antilles) Isabelle GRUCA (université Côte d’Azur) Élisabeth GUIMBRETIÈRE (université Paris-Diderot - Paris 7) Henri HOLEC (université de Lorraine) Véronique LAURENS (université Sorbonne Nouvelle - Paris 3) Danielle LONDEI (università di Bologna) Jurgen MERTENS (Pädagogische Hochschule Ludwigsburg) Claudine MÜHLSTEIN-JOLIETTE (université Sorbonne Nouvelle - Paris 3) Laura NICOLAS (université Paris-Est-Créteil) Anthippi POTOLIA (université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis)
Comité de lecture Geneviève BARAONA Adriana DAVANTURE Michel DROUÈRE Manuela FERREIRA PINTO Josette GIRARD Michèle GRANDMANGIN-VAINSEINE Valérie LEMEUNIER Bernard MIS Anna VETTER
Quelques mots du président d’honneur de l’ASDIFLE
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Henri HOLEC Université de Lorraine, ancien directeur du CRAPEL Président d’honneur de l’ASDIFLE Ce colloque dédié à Louis Porcher va nous permettre de mieux appréhender la place éminente occupée par ses analyses et ses réflexions dans tous les domaines énumérés dans les trois grands axes autour desquels s’organise le programme : l’axe de la philosophie, de la sociologie et de l’éducation ; l’axe de la sémiotique, de la communication et des médias et le dernier, mais non le moindre, l’axe de la didactique du français langue étrangère (FLE). Mais, ce colloque est aussi la pierre blanche qui va marquer les trente ans d’existence de l’association dont Louis a été le fondateur déterminé et l’animateur infatigable durant toutes ces années. Et c’est de l’ASDIFLE dont je voudrais vous entretenir pendant quelques minutes pour donner le premier coup d’envoi de notre rencontre (il sera suivi de celui de la présidente en titre de l’ASDIFLE). La création de l’ASDIFLE, peut-être est-il bon de le rappeler aujourd’hui, fait partie des multiples initiatives prises par Louis Porcher dans les années 1980 pour définir, et faire reconnaître, le champ du français langue étrangère, langue vivante au même titre que l’anglais langue étrangère (English as a foreign language) ou l’allemand (Deutsch als Fremdsprache), champ de recherche distinct de celui du français langue maternelle avec lequel il avait été longtemps confondu, et pour définir et faire reconnaître les spécificités de son enseignement-apprentissage. C’est à son initiative qu’ont été définis, à la suite des travaux de la commission AUBA1, de nouveaux diplômes sanctionnant les compétences communicatives en FLE – le DELF et le DALF ; c’est à son initiative, également, qu’à la suite des travaux de la commission convoquée par Mme Blondel, du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ont été définis et mis en place les licences à mention FLE, les maîtrises de FLE, des DESS (M2 professionnels) spécialisés, des DEA (M2 recherche) et des doctorats de didactique du FLE. C’est dans ce contexte de remue-ménage, pour ne pas dire de bouleversement disciplinaire, que s’est située la création de l’ASDIFLE, association de défense et illustration d’une discipline en pleine expansion qui devait, dans l’esprit de Louis Porcher, servir de lieu de rencontre à tous ceux qui œuvraient dans ce domaine, enseignants, formateurs de formateurs, chercheurs, auteurs de manuels, éditeurs, responsables de politique et d’ingénierie linguistique, etc. 1. Commission (dite AUBA, du nom de son président) créée en 1982 par le ministre de l’Éducation nationale, Alain Savary, sur l’enseignement du français langue étrangère en France. Quelques mots du président d’honneur de l’ASDIFLE 7
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L’ASDIFLE marque donc avec ce colloque les trente premières années de son existence, en présence virtuelle mais prégnante de son fondateur. Mais que représentent concrètement ces trente années de vie de notre association, en termes de personnes, de sujets débattus et de publications ? Sans vouloir, ni pouvoir d’ailleurs, être exhaustif, je vous présenterai quelques données marquantes, à mon sens, de la dynamique qu’a suscitée l’existence de l’ASDIFLE. En termes des personnes mobilisées, l’examen des archives de l’association fait apparaître que : – les adhérents sont passés d’une quarantaine la première année à plus de 400 dix ans après, et se sont stabilisés entre 300 et 400 jusqu’à ces deux dernières années, où l’on a pu constater un léger recul des adhésions. Ces dernières représentent, en nombre cumulé, entre 9 000 et 10 000 cotisants, dont la répartition géographique, dans la première décennie de ce siècle, était de 35% en France, 30% en Europe et 35% ailleurs dans le monde, avec une proportion relativement plus élevée en Amérique Latine ; – le nombre de participants aux manifestations organisées annuellement (Rencontres, Journées…) s’est situé entre 100 à 140 selon le thème abordé ; – douze présidents se sont succédés à la barre de l’association : leur petit nombre me permet de les citer tous, et ainsi de faire apparaître l’application du principe énoncé par Louis Porcher d’une alternance aussi régulière que possible entre Paris et province :
1986-1988 : Louis PORCHER, université Paris 3 1988-1990 : Henri HOLEC, université Nancy 2 1990-1992 : Simonne LIEUTAUD, Alliance française de Paris 1992-1996 : Claude OLIVIÉRI, chargé de mission aux relations extérieures de la Conférence des présidents d’université 1996-1998 : Élisabeth GUIMBRETIÈRE, université de Rouen (à l’époque) 1998-2000 : Marie-José BARBOT, université du Littoral Côte d’Opale 2000-2004 : Jean-Pierre CUQ, université de Provence 2004-2007 : Bernard ANDRÉ, université de Dijon 2007-2011 : Marie BERCHOUD, université de Dijon 2011-2013 : Fabrice BARTHÉLÉMY, université de Franche-Comté 2013-2015 : Lucile CADET JOSEPH, université Paris 8 2015 : Véronique LAURENS, université Paris 3
– les membres des bureaux de l’ASDIFLE, les piliers de l’association : cinq en général par présidence, renouvelés en moyenne tous les cinq ans ; – les membres des conseils d’administration, au nombre de 21, renouvelés par tiers tous les deux ans. Beaucoup de monde, en vérité, auquel il faudrait encore rajouter les lecteurs des publications de l’ASDIFLE, rassemblés pour porter la didactique du FLE. En termes des manifestations organisées, c’est-à-dire des rencontres, alias les journées de l’ASDIFLE, deux par année, la première à Paris, de type colloque scien8
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tifique avec exposés et tables rondes, la seconde en province, centrée sur les aspects pratiques liés au même thème. La liste des centres qui ont accueilli ces journées est très longue, de Nancy, Tours, Strasbourg, Angers, Lyon, Montpellier, Aix, Avignon… à Barcelone, Londres et Berlin. Les thèmes de ces rencontres, dont les actes sont publiés dans Les cahiers de l’ASDIFLE, au nombre de 27 au total, sont très révélateurs de la répartition dans le temps des préoccupations majeures des didacticiens de FLE. Ont ainsi été abordés, entre autres : – La formation en didactique des langues étrangères, en 1988, – Les auto-apprentissages, en 1990, – Les enseignements de la littérature, en1991, – Les certifications linguistiques en Europe, en 1994, – Lexique et didactique du FLE, en 1995, – Éducation comparée et enseignement des langues, en 2001, – Les métiers du FLE, en 2004, – Les approches non conventionnelles en didactique des langues, en 2007, – Évaluations et certifications, en 2011, – Mondialisation et enseignement du français, en 2015. Enfin, en termes des publications portées par l’ASDIFLE, citons : – le Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde, piloté par J.-P. CUQ, publié par CLE International en 2003 ; – Les cahiers de l’ASDIFLE (27 numéros publiés depuis 1988) ; – La lettre de l’ASDIFLE, devenue, sur le site Internet de l’association, Le papillon de l’ASDIFLE ; – les blogs de Louis Porcher, dont les 100 premiers viennent d’être publiés sous le titre : Sur le bout de la langue. La didactique en blog. Je vais arrêter là cette énumération, longue mais non exhaustive, des manifestations de la vitalité soutenue de l’ASDIFLE. Toutes ces données concrètes rendent plus tangible le dynamisme de notre association et montrent à l’évidence que Louis Porcher, avec le recul du philosophe et sociologue de l’éducation qu’il était, avait vu juste, il y a trente ans, en créant l’ASDIFLE : c’est bien un lieu privilégié de rencontre, où toutes les parties prenantes de la didactique du FLE, les enseignants, les chercheurs, les maisons d’édition, les instances dédiées de l’administration centrale, peuvent s’investir et dont elles peuvent tirer profit. C’est aussi, comme l’avait pressenti Louis Porcher, une efficace « mise en scène » d’une discipline dont le champ de recherche et d’application concerne les formations en FLE dans le périmètre hexagonal, depuis les mises à niveau langagières et culturelles des étudiants étrangers et les formations d’enseignants de FLE jusqu’aux formations destinées au public des migrants, tout autant que la politique de diffusion du français dans le monde. Quelques mots du président d’honneur de l’ASDIFLE 9
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Un grand MERCI à Louis pour ce fabuleux héritage qu’il nous laisse et qu’il laisse à la didactique du FLE.
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Quelques mots de la présidente de l’ASDIFLE Véronique LAURENS Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3 DILTEC EA 2288 Université Sorbonne Paris-Cité Présidente de l’ASDIFLE
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Je vais poursuivre ce temps d’ouverture du colloque en évoquant à mon tour Louis Porcher et en parlant de l’ASDIFLE aujourd’hui. 1. L’HÉRITAGE DISCIPLINAIRE ET PROFESSIONNEL DE LOUIS PORCHER J’aimerais évoquer l’héritage disciplinaire de Louis Porcher, tout d’abord en reprenant les mots écrits par Louis-Jean Calvet, dans un billet publié en hommage à Louis, au moment de son décès1. Louis-Jean Calvet écrit : « Lorsque je l’ai connu il y a bientôt cinquante ans, ce jeune agrégé de philosophie portait déjà ses regards sur d’autres disciplines, sur l’ensemble des sciences humaines en fait, au point qu’on l’a ensuite toujours pris pour un sociologue, qu’il était, bien sûr, comme il était aussi médiologue ou linguiste, didacticien ou sémiologue. Mais d’abord, et avant tout, philosophe. […] Toujours sur la brèche, spécialisé en didactique de la langue et des langues qu’il abordait en sociologue, travaillant également sur les media, sur l’autonomie dans l’apprentissage, sur l’approche interculturelle, précurseur en bien d’autres domaines, il était de ceux qui considèrent que rien des sciences humaines ne doit leur être étranger, rien de l’être humain non plus, s’intéressant aussi bien au football qu’aux parlers populaires et argotiques. » L’ancrage pluridisciplinaire et multifacettes de Louis Porcher nous a guidés dans l’élaboration du programme de ce colloque. Les trois axes d’interventions choisis renvoient aux questions que travaillaient et qui travaillaient Louis Porcher : tout d’abord, la philosophie, la sociologie et l’éducation ; ensuite, la sémiotique, la communication et les médias ; enfin, mais non des moindres, la didactique du français langue étrangère (FLE). Nous avons opté pour que chaque axe soit introduit par un grand témoin, compagnons de route ou ancienne étudiante de Louis Porcher2. Plusieurs intervenant(e)s actuellement en poste ont été sollicité(e)s également pour prendre la parole dans chacun des axes et faire ainsi résonner leurs travaux avec 1. Le Huffington Post, 15/07/2014. http://www.huffingtonpost.fr 2. Nous remercions Daniel Coste, François Mariet et Valérie Spaëth d’avoir répondu à notre invitation. Nous saluons Louis-Jean Calvet et Gabriel Langouët qui auraient aimé être des nôtres. Quelques mots de la présidente de l’ASDIFLE
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les écrits de Louis Porcher sur lesquels ils s’appuient. Grâce à eux, ce colloque est conçu comme un temps d’échanges productifs pour le champ du FLE aujourd’hui, en mémoire de Louis Porcher, et toujours en dialogue avec ses écrits. Je reprends à nouveau les mots de Louis-Jean Calvet pour évoquer également l’héritage professionnel de Louis Porcher. Louis-Jean Calvet rappelle que Louis Porcher a été : « auteur ou co-auteur de plusieurs dizaines de livres », et « qu’il a marqué deux ou trois générations d’étudiants et de chercheurs ». Nous sommes plusieurs à appartenir à une ou des générations de didacticien(ne)s, héritier(ère)s de Louis Porcher, qui doivent bon nombre de leurs parcours professionnels à ses actions pour la structuration du champ du FLE. À partir des années 1980, nous avons eu la possibilité de nous orienter vers des cursus universitaires nouveaux et novateurs, en didactique du FLE, d’en sortir diplômé(e)s et de construire nos chemins professionnels dans le champ du FLE un peu partout à travers le monde. Pour reprendre les mots de Jean-Pierre Cuq dans le texte qu’il a publié en tant que président de la FIPF (Fédération internationale des professeurs de français), sur le site de la fédération, au moment du décès de Louis Porcher : « Louis Porcher a inventé un nouveau métier », oui, c’est bien cela, Louis Porcher a inventé les métiers dans lesquels nous évoluons depuis une trentaine d’années. Par ce colloque, nous lui rendons hommage et nous lui disons MERCI. Les étudiants qui se forment aujourd’hui à la didactique du FLE arrivent en master et ignorent la plupart du temps qui est Louis Porcher. Il suffit de leur mentionner deux de ses réalisations majeures – la création des filières universitaires de FLE et la création des diplômes DELF et DALF – pour qu’ils comprennent alors que l’œuvre de Louis Porcher est incontournable et que Louis est leur grand-père en didactique ! 2. LOUIS PORCHER ET L’ASDIFLE Je voudrais dire quelques mots également sur Louis Porcher et l’ASDIFLE, pour compléter l’intervention d’Henri Holec et parler de l’ASDIFLE aujourd’hui. Comme cela a été dit, Louis Porcher a fondé l’ASDIFLE afin que cette association œuvre par son action même à la structuration du champ du FLE en permettant que se rencontrent les différents acteurs de ce champ. Louis Porcher a accompagné l’ASDIFLE jusqu’à la fin de sa vie. Il a tenu particulièrement à ce que l’association opère un virage générationnel il y a quelques années. Ce changement a été marqué, à partir du début des années 2010, d’abord par la présidence de Fabrice Barthélémy, puis par celle de Lucile Cadet, et il se poursuit aujourd’hui. L’ASDIFLE a 30 ans cette année. C’est une association qui compte plus de 120 membres, qui est cyber connectée, suivie régulièrement sur son site et les réseaux sociaux par plus de 4 000 personnes. L’association organise deux événements par an, centrés autour d’une thématique commune. L’année 2016 a été marquée par une réorientation de ces événements. Nous gardons toujours l’idée d’aborder une thématique sur deux événements chaque année. Mais désormais, l’un de ces événements 12
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prend la forme d’une journée professionnelle orientée sur les métiers liés à la thématique retenue. L’autre événement reste un colloque permettant de faire le point sur les travaux et projets actuels portant sur la thématique retenue. L’ASDIFLE se développe donc dans une dynamique renouvelée, grâce entre autres à un équilibre inter-générationnel qui permet à la fois d’être ancré dans une histoire de 30 ans, d’être acteur du champ du FLE aujourd’hui et de regarder vers l’avenir. Les membres du conseil d’administration et les membres du bureau reflètent cet équilibre intergénérationnel fécond. L’ASDIFLE est et demeure un espace-carrefour propice aux échanges, aux rencontres et aux projets. Longue vie à l’association ! Que les acteurs du champ du FLE continuent de la faire vivre, avec pertinence, avec vision et avec envie.
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Dominique GROUX Université des Antilles Pour moi, Louis Porcher était un ami et un maître, au sens platonicien ou augustinien des termes. Il était un ami d’une immense générosité et d’un grand sens du partage. Il était aussi un maître d’une grande richesse intellectuelle due à sa curiosité protéiforme et à sa formidable intelligence. Après une rencontre avec lui, on avait toujours l’impression d’être plus intelligent. Dans les contributions qui vont suivre, nous nous réfèrerons à son intérêt pour la philosophie, la sociologie et l’éducation. Il me disait souvent : « Il faut lire et enseigner les Grands ». Pour lui, les Grands, c’étaient Hegel, Sartre et Bachelard, pour la philosophie ; pour la sociologie, Durkheim et Bourdieu ; pour l’éducation, Kant. Mais Louis Porcher avait beaucoup d’autres centres d’intérêt. Nous parlerons également de son intérêt pour la sémiotique, la communication et les médias, et pour la didactique du français langue étrangère et langue seconde. Louis Porcher avait encore bien d’autres passions. Il avait, en particulier, une grande passion pour la littérature et pour le sport. Il s’intéressait beaucoup aux animaux et au comportement animal. Il souhaitait aussi écrire un ouvrage sur quelques villes d’Europe et du monde qui l’avaient impressionné. Il aimait la géographie et pensait que cette discipline pouvait beaucoup apporter à l’éducation comparée. Bref, il avait une immense culture et il était, par sa culture et sa générosité à la partager, l’ami que tout le monde rêve d’avoir. J’ai eu la chance incommensurable de l’avoir pour ami pendant 27 ans et notre amitié n’a jamais failli. Elle fut indéfectible. Louis Porcher a dirigé nos DEA et nos thèses et je crois que l’on peut dire qu’il nous a tous fortement influencés mais dans le même temps, il nous a aidés à grandir, à prendre notre autonomie et à voler de nos propres ailes. Il était extrêmement respectueux des autres et de leur liberté. Je voudrais citer ce que Glauber Rocha, le grand cinéaste brésilien en exil à Cuba, lui avait dit un jour, alors qu’ils se promenaient ensemble sur le Malecón à La Havane : « Tu es un prof à travers lequel on s’écoute ». C’était un formidable compliment dont il était très fier.
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Franchir les frontières avec Louis Porcher. Fragments d’une rencontre Valérie SPAËTH Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3 DILTEC EA 2288 Université Sorbonne Paris-Cité
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« Tout ce qui est facile à enseigner est inexact… » (Bachelard, 1940/2012, p. 25) Je souhaiterais ici rendre hommage à Louis Porcher en proposant une réflexion libre sur une rencontre et une relation marquées par la constance, la pudeur, la réserve, la chaleur et la profondeur, mais qui se révèle au mieux dans le thème du franchissement des frontières. Je ne saurais pourtant commencer sans évoquer le sourire de Louis Porcher, ses yeux brillants et sa voix juvénile qu’un déjeuner annuel, dans un bon restaurant qu’il prenait toujours soin de bien choisir, me donnait l’occasion de retrouver. Ces échanges étaient marqués par un grand respect mutuel et les mots étaient choisis. Impressionnant, bienveillant envers moi, suspendant tout jugement quand il pouvait être féroce envers d’autres. C’était un véritable intellectuel – c’est bon de le noter dans des temps où l’université semble les combattre – et nos échanges entremêlaient les vies et des discussions sur des auteurs découverts ou déjà aimés, sur les livres lus. Le souhait est ici de montrer comment Louis Porcher, en tant que directeur de thèse, amenait à franchir toutes sortes de frontières. C’était un passeur et un créateur à la fois. Son engagement pour les vaincus, son travail pour la démocratie, sans aucune complaisance démagogique, son exigence méthodologique et sa capacité à être dans l’institution pour la dérouter et la transformer marquent une trajectoire remarquable. 1. UN « NOO-MAÏEUTICIEN » Pour commencer ce cheminement dans la mémoire d’une relation, il est nécessaire de l’historiciser, c’est-à-dire de la reconstruire à partir d’éléments saillants de deux vies au moment d’une rencontre placée certes sous le sceau de l’université, mais d’emblée marquée par la thématique de la frontière. Le terme de « noo-maïeuticiens » (accoucheurs d’esprit) paraît le plus approprié pour désigner ce genre de guides dans la recherche qu’ont été, avant Louis Porcher, le latiniste Guy Serbat et l’étruscologue Alain Houis, avec qui j’avais réalisé, à Paris 4, mes deux premiers vrais travaux de recherche. Avec eux, Louis Porcher a joué le 16
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rôle d’un accoucheur de la personnalité dans la recherche. Mais cela n’était rendu possible que parce qu’il pensait la recherche a priori sans frontières disciplinaires. La passion de la lecture qui l’animait et l’anti-dogmatisme qui le caractérisait ne pouvaient qu’aller contre toute forme de « gouroutisation » ou d’inféodation. Sa capacité à produire de la transgression a porté tous ses fruits. 1.1. ETHNOCENTRISME SCIENTIFIQUE ET NATIONALISME MÉTHODOLOGIQUE Il faut revenir aux positions scientifiques de Louis Porcher pour comprendre la manière dont il formait ses étudiants en DEA contre quelque positivisme que ce soit, en faisant émerger chez eux des postures phénoménologiques, dont Bachelard était le modèle. Mais dans un domaine comme le français langue étrangère (FLE), cette posture amenait nécessairement à objectiver les formes d’ethnocentrisme de nos pensées. De fait, il prémunissait les étudiants capables de l’entendre contre le piège du nationalisme méthodologique tel qu’A. Appadurai (2001) ou U. Beck (2007) le mettront en évidence quelques années plus tard. 1.2. UNE PHILOSOPHIE DE L’ACTION : ENGAGEMENT POUR LES ENFANTS DE MIGRANTS Le point de départ de cette réflexion est constitué en partie par l’ensemble de l’action menée par Louis Porcher envers les migrants et les enfants de migrants, c’està-dire, les vaincus, les oubliés, les fragiles au sens qu’en donne W. Benjamin (1940). Ils représentent les figures radicales de la frontière et de l’altérité. L’actualité de cette question ne peut qu’être relevée ici si l’on s’en tient aux chiffres fournis par le rapport annuel du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) fin 2015 et qui compte 21,3 millions de réfugiés dans le monde1. L’engagement de L. Porcher pour la question de l’éducation et la scolarisation des migrants et des enfants de migrants constitue une philosophie de l’action et de l’éducation inédite en Europe à la fin des années 1970, dans le sens qu’il va favoriser, d’une part, l’émergence d’un questionnement intellectuel et scientifique didactique et, d’autre part, une institutionnalisation de la question des migrants. On rappellera ici quelques éléments bibliographiques de L. Porcher2 qui permettent de retracer cette philosophie qui va s’inscrire progressivement, notamment grâce à son engagement au cœur de la politique linguistique éducative européenne : 1976 : – Questions réponses sur la scolarisation des enfants de travailleurs migrants
1. Global trends. Forced displacement in 2015. The UN Refugee Agency. En ligne : www.unhcr. org\576408cd7 2. Je remercie F. Barthélémy qui a constitué cette recension bibliographique. Franchir les frontières avec Louis Porcher
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1978 : – « Des migrants confrontés au français » – « La scolarisation des enfants de migrants en France » – Pour la formation des travailleurs migrants – « L’enseignement du français aux enfants de travailleurs migrants » – « Identification des besoins langagiers des travailleurs migrants en France »
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1979 : – « L’éducation des enfants de migrants : une pédagogie interculturelle sur le terrain » – « L’enseignement de la langue du pays d’accueil aux migrants adultes » 1982 : – Identification des besoins langagiers des travailleurs migrants en France – Propositions pour la définition d’objectifs intermédiaires d’apprentissage du français à destination des travailleurs migrants 1984 : – L’enseignement aux enfants migrants Cet empirisme méthodologique impliqué dans la construction européenne fait aussi progressivement émerger des questionnements, des concepts plus larges qui fonderont aussi les horizons idéologiques et éthiques de la didactique des langues et du FLES3. L’ensemble de cette philosophie est bien résumé, par Louis Porcher lui-même en 2013, dans un billet de son blog qu’il intitule « Hospitalité ». Il importe ici de souligner l’ouverture philosophique vers Levinas : « Levinas, qui ne fait certes pas partie des fréquentations habituelles des tenants du français langue étrangère accorde une très large place, dans l’ensemble de sa philosophie pratique, au concept d’hospitalité. C’est lui qui nous a ouvert les yeux sur l’importance exactement décisive de ce mot (à condition qu’il ne reste pas qu’un mot) dans l’ensemble de notre quotidienneté et, en particulier, pour tout ce qui touche à nos relations avec “l’étrangeté” ou même “l’altérité”. […] Justement le concept d’hospitalité, d’accueil de l’autre, qui est, en vérité, moi-même, apparaît comme un recours. C’est l’antidote du découragement, une raison d’espérer, même “contre toute espérance”. Être ouvert, disponible, c’est dans les siècles des siècles, la voie la meilleure, la plus sûre, la plus gratifiante pour être heureux. » (daté au 16/06/2010) (Porcher, 2013, p. 47).
3. Cf. en 1981, L’interculturalisme et la formation des enseignants en Europe, et en 1998, avec M. Abdallah-Pretceille, Éthique de la diversité et éducation. 18
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2. UN TÉMOIGNAGE : DE LA MAÎTRISE FLE À L’HDR (1988-2007) La rencontre avec Louis Porcher constituait donc un dépassement des frontières. Le témoignage que représente modestement cet article voudrait à présent en préciser les contours et montrer comment s’est opérée la transmission de témoin, comment une rencontre peut réorienter une vie intellectuelle et professionnelle. En creux, ce témoignage en forme de parcours bio-scientifique met aussi en évidence un point de vue interne à Paris 3 sur la constitution même du champ FLES. Avec le recul des années, il apparaît clairement que cette rencontre existentielle et intellectuelle avec Louis Porcher a permis de faire germer et éclore d’autres rencontres purement livresques du côté de la philosophie (encore Levinas, 1978) et de l’histoire (N. Elias, éd. fr. 2010). Pour faire droit à l’idée de filiations intellectuelles, il faut cependant préciser que Geneviève Zarate, une autre actrice importante du domaine, y joue un rôle clef. Le parcours qui va ici être rapidement retracé de la maîtrise au doctorat, effectués sous la direction de Louis Porcher, exemplifie, à sa manière, la grande liberté que ce dernier laissait aux jeunes chercheurs avec qui il travaillait. On pourra y reconnaître à la fois son influence et la manière propre dont je me la suis appropriée. 2.1. L’ENTRÉE DANS LA RECHERCHE EN FLE ET PREMIERS QUESTIONNEMENTS DANS LE CHAMP Il faut un début à toute histoire. C’est donc la maîtrise FLE soutenue en 1988 avec un mémoire intitulé L’anthropologie dans la revue Le français dans le monde qui joue ce rôle. Ce mémoire que Louis Porcher avait jugé excellent à l’époque, contient en germe l’ensemble des réflexions et des pistes de recherche qui vont se déployer ensuite jusqu’à l’HDR (habilitation à diriger des recherches) en 2007. J’avais lu avec enthousiasme deux ouvrages de Louis Porcher, alors récemment parus, La civilisation (1986) et Champs de signes (1987). J’y avais trouvé des questions de recherche fondamentales pour mon travail autour d’un champ en émergence, le FLE, et la nécessité de s’interroger sur les questions de culture. Le choix de l’étude du traitement de la culture dans une revue comme Le français dans le monde signifiait clairement de suivre un chemin ouvert par Louis Porcher et l’ambition était d’apporter une contribution à l’élaboration de ce champ. Mais pour cela, il fallait passer et dépasser les frontières de la connaissance, car l’enjeu était tout autant d’ordre épistémologique que théorique ou méthodologique. Le séminaire de recherche de Louis Porcher avait été extraordinairement porteur pour tous ces points. J’y avais découvert des auteurs, directement ou indirectement, qui continuent encore de nourrir ma réflexion, mais par-dessus tout, je m’étais confrontée, pour la première fois dans ma vie de jeune chercheure, aux concepts que j’appris alors très vite à associer entre eux. Par exemple, les concepts bachelardiens de réalité feuilletée, d’obstacle et de rupture épistémologiques sont immédiatement attelés, voire exemplifiés, alors dans ma propre réflexion, à ceux de champ, d’habitus et de parole d’autorité issus de la Franchir les frontières avec Louis Porcher
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pensée de Bourdieu (1982). La découverte des notions de représentations et de mentalités portées par les travaux de P. Ariès (1979) et de M. de Certeau (1986) dans la nouvelle histoire constitue un choc intellectuel qui va entièrement réformer mes cadres de pensée. L’intérêt porté à la sociologie de la connaissance, qui s’exprime clairement dans ce travail de maîtrise par le choix de l’étude du Français dans le monde, s’appuie alors sur la lecture de la remarquable thèse d’A. Boschetti, Sartre et les temps modernes, parue en 1985 dans la collection « Sens commun » que dirigeait alors Bourdieu chez Minuit. C’était une des nombreuses lectures que Louis Porcher m’avait personnellement recommandées. Finalement, la rigueur méthodologique de la table des matières, de l’appareil critique et de la bibliographie de ce mémoire de maîtrise sont exemplaires et sont encore aujourd’hui les marqueurs manifestes d’une initiation à la recherche réussie. 2.2. LE DEA : L’AFRIQUE, LES CONTEXTES ET L’HISTOIRE EN PERSPECTIVE C’est avec le DEA, soutenu en 1990 sous le titre : La pédagogie en contexte africain dans la revue Le français dans le monde que le projet de recherche prend les contours de la thèse. L’exploration de la revue d’un point de vue idéologique m’avait amenée à poser la question de la quasi-absence du continent africain au moment de la création de la revue. Louis Porcher m’invite alors à me tourner du côté d’un ethnologue de l’éducation, Pierre Erny. Son article, « Un siècle de pédagogie en Afrique noire » (1972), me permet d’opérer une suture dans mon travail qui s’oriente alors clairement vers une démarche historicisante sur la constitution du champ du FLE en relation avec les questions de domination et de transformation politiques. 2.3. LE DOCTORAT : LE FLE ET L’HISTOIRE Le doctorat, La formation du français langue étrangère : le paradigme africain et ses enjeux. De la colonisation (1880-1900) aux indépendances (depuis 1960), finalement soutenu en 1997 fait radicalement droit à une histoire historicisée. À l’époque, la question de l’histoire en FLE n’est pas du tout représentative du champ, surtout s’il s’agit d’une histoire qui remonte à l’époque coloniale. Seules l’histoire des méthodologies de C. Puren (1988) et l’histoire institutionnelle de D. Coste (1992 et 1994) ont véritablement droit de cité. Dans cette thèse, où ce sont clairement les cadres coloniaux et post-coloniaux qui fondent la recherche, la sociologie, l’histoire et l’anthropologie linguistique constituent les domaines de référence. Cela n’avait été rendu possible que par l’ouverture absolue d’un directeur qui faisait confiance à ses jeunes chercheurs. Ce sont donc déjà les concepts de variations d’échelles (Ricœur), de configurations sociales et d’habitus (Elias/Bourdieu), qui y sont dynamiques et mis au service d’une vision benjaminienne de l’histoire. Dix années plus tard, en 2007, l’HDR : Théories, politiques et pratiques de la langue. L’enseignement du français : des colonies au français langue seconde (xixe-xxe siècles), 20
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affirmera fortement dans le champ de la didactique du FLES un axe de recherche histoire et politiques de la diffusion du français.
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Conclusion Louis Porcher a été un infatigable passeur de frontières, disciplinaires, institutionnelles, personnelles. Son œuvre multiforme en constitue une forme originale et elle continue de nous interroger sur le temps présent. Son action envers les enfants de migrants frappe à la fois par sa précocité et par son actualité. Son approche sociologique et philosophique « impliquée » dans son temps nous invite une nouvelle fois à franchir les frontières et à nous affranchir du conformisme sociologique ou historique pour aller vers les vaincus et les opprimés de l’histoire (Benjamin, 1940). C’est plus que jamais d’actualité. C’est donc encore un privilège d’avoir marché dans les pas de cet homme-là… RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ■■APPADURAI A. Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation. Payot, Paris, 2001. ■■ARIÈS P. L’homme devant la mort. Seuil, Paris, 1979. ■■BACHELARD G. La philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique. PUF, Paris, 1940/2005. ■■BECK U. La condition cosmopolite et le piège du nationalisme méthodologique. M. Wieviorka (éd.) Les Sciences sociales en mutation. Éditions Sciences Humaines, Auxerre, 2007, pp. 223-236. ■■BENJAMIN W. Sur le concept d’histoire. Payot, Paris, 1940/2013. ■■BLOT B., MARIET F. et PORCHER L. Pour la formation des travailleurs migrants. Crédif-Didier, Paris, 1978. ■■BOSCHETTI A. Sartre et les temps modernes. Minuit, Paris, 1985. ■■BOURDIEU P. Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques. Fayard, Paris, 1982. ■■CERTEAU (de) M. L’opération historique. J. Le Goff et P. Nora (éds.) Faire de l’histoire. I. Nouveaux problèmes. Folio Histoire, Paris, 1986, pp. 19-68. ■■CLÉVY J. (éd.) Questions réponses sur la scolarisation des enfants de travailleurs migrants. ESF, Paris, 1976 (J. Clévy et L. Porcher ont rédigé la majeure partie des réponses). Franchir les frontières avec Louis Porcher
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■■COSTE D. Aspects d’une politique de la diffusion du français langue étrangère depuis 1945. Crédif-Hatier, Paris, 1992. ■■COSTE D. (éd.) Vingt ans dans l’évolution de la didactique des langues. 19681988. Paris, Didier, 1994. ■■ELIAS N. Au-delà de Freud. Postface B. Lahire. La découverte, Paris, 2010. ■■ERNY P. Un siècle de pédagogie en Afrique noire. Ethnopsychologie. 1972, XXXI, 2-3, pp. 293-321. ■■LEVINAS E. Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Biblio Essais, Paris, 1978/2011.
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■■PORCHER L. (éd.) Des migrants confrontés au français. Études de linguistique appliquée. 1978, n° 30. ■■PORCHER L. La scolarisation des enfants de migrants en France. Crédif-Didier, Paris, 1978. ■■PORCHER L. L’enseignement du français aux enfants de travailleurs migrants. Les cahiers du Crelef. Université de Franche-Comté, 1978, pp. 7-20. ■■PORCHER L. Identification des besoins langagiers des travailleurs migrants en France. Migrants Formation. 1978, n° 52, pp. 75-80. ■■PORCHER L. L’éducation des enfants de migrants : une pédagogie interculturelle sur le terrain. Rapport d’un séminaire du Conseil de l’Europe, 24/28 septembre 1979. ■■PORCHER L. L’enseignement de la langue du pays d’accueil aux migrants adultes. Actes de colloque, Suède, 1979. ■■PORCHER L. L’interculturalisme et la formation des enseignants en Europe. Conseil de l’Europe, 1981. ■■PORCHER L. Identification des besoins langagiers des travailleurs migrants en France. Conseil de l’Europe, 1982. ■■PORCHER L. Propositions pour la définition d’objectifs intermédiaires d’apprentissage du français à destination des travailleurs migrants. Conseil de l’Europe, 1982. ■■PORCHER L. L’enseignement aux enfants migrants. Didier, Paris, 1984. ■■PORCHER L. La civilisation. CLE International, Paris, 1986. ■■PORCHER L. Champs de signes. États de la diffusion du français langue étrangère. Crédif-Didier, Paris, 1987. ■■PORCHER L. et ABDALLAH-PRETCEILLE M. Éthique de la diversité et éducation. PUF, Paris, 1998. 22
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■■PORCHER L. Sur le bout de la langue. La didactique en blog. CLE International, Paris, 2013. ■■PUREN C. Histoire des méthodologies de l’enseignement des langues. CLE International, Paris, 1988. ■■RICŒUR P. La mémoire, l’histoire, l’oubli. Seuil, Paris, 2000. ■■SPAËTH V. L’anthropologie dans la revue Le français dans le monde. Mémoire de Maîtrise FLE, université de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3, 1988.
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■■SPAËTH V. La pédagogie en contexte africain dans la revue Le français dans le monde. Mémoire de DEA, université Sorbonne Nouvelle - Paris 3, 1990. ■■SPAËTH V. La formation du français langue étrangère : le paradigme africain et ses enjeux. De la colonisation (1880-1900) aux indépendances (depuis 1960). Thèse de doctorat en 3 volumes, université Sorbonne Nouvelle - Paris 3, 1997. ■■SPAËTH V. Théories, politiques et pratiques de la langue. L’enseignement du français : des colonies au français langue seconde (xixe-xxe siècles). Habilitation à diriger des recherches (HDR), université Sorbonne Nouvelle - Paris 3, 2007.
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Regard historique et interrogations prospectives sur l’évolution du champ du FLE
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Fabrice BARTHÉLÉMY Université de Franche-Comté ELLIADD EA 4661 Résumé Le français comme langue étrangère (FLE) a été enseigné depuis des siècles mais ce domaine professionnel s’est véritablement constitué, structuré et organisé au début des années quatre-vingt, alors que se trouvaient créés des cursus universitaires de formation en FLE, autorisant Louis Porcher à définir ce secteur d’activités comme un champ, en reprenant le concept de Pierre Bourdieu (1992). Dans ce champ du FLE, découpé de manière dynamique entre dominants et dominés, les acteurs et/ou les institutions disposent, à un moment précis, de capitaux inégaux (hérités et acquis) et s’affrontent pour la conquête d’un pouvoir matériel ou symbolique, qui fait ainsi sans cesse évoluer la configuration même du champ. Afin de pouvoir se repérer de manière objective et structurée dans ce labyrinthe1, encore faut-il pouvoir se doter d’une capacité à repérer son organisation et son mode de fonctionnement. Nous tenterons de proposer un modèle organisateur permettant d’appréhender les diverses expressions et manifestations du champ du FLE, d’un point de vue historique mais aussi contextuel. Mots clés : didactique du FLE / champ / capital / professionnalisation / compétences /
Introduction Si l’enseignement du français comme langue étrangère n’est pas un phénomène nouveau – on en retrouve des traces et des témoignages depuis le xvie siècle2 –, ce qui l’est bel et bien, d’un point de vue historique, c’est la manière dont ce secteur d’activité s’est constitué, organisé, mobilisé, relativement récemment. Pour schématiser, cet activisme se distingue nettement dans l’impulsion qui survient à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais également au début des années quatre-vingt ; des moments charnières où se créent les conditions nécessaires à la constitution et à la reconnaissance du secteur d’activité qu’est celui de la diffusion et de la promotion du français à l’étranger. C’est en effet durant ces périodes que vont se dessiner des objectifs plus ou moins communs en faveur de l’enseignement et de la diffusion de 1. Ce terme renvoie, bien évidemment, à l’ouvrage de Louis Porcher, Chemins dans le labyrinthe éducatif, publié en 1974. 2. Voir notamment à ce titre les nombreux travaux de la Shifles (Société internationale pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde). 24
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la langue-culture française à l’étranger, qui se concrétisent par un certain nombre d’options et d’orientations convergentes – qu’elles soient politiques, économiques, éditoriales, scientifiques, etc. Nul ne s’était, jusqu’alors, donné les moyens (outils) indispensables à l’analyse de ces options concomitantes pour décrire les mécanismes alors en jeu, si ce n’est Louis Porcher, dans deux ouvrages qui firent date : Enseigner-diffuser le français : une profession et Champs de signes, tous deux publiés en 1987. Son objectif consistait à décrire et analyser de manière opératoire, c’est-à-dire permettant aux uns ou aux autres de se repérer, et éventuellement de s’insérer (professionnellement), dans le labyrinthe que constituait l’enseignement-apprentissage du français comme langue étrangère. Il y avait alors la nécessité de disposer d’éléments factuels, mais aussi d’instruments conceptuels permettant aux individus de se « repérer de manière ni aléatoire ni subjective » dans ce labyrinthe-là ; c’est-à-dire de disposer d’une compétence méthodologique (non pas au sens de « techniques pour faire la classe » mais au sens instrumental du terme, soit une « capacité de repérer l’organisation d’un ensemble social et ses modes de fonctionnement, [une] capacité de classer opératoirement les phénomènes sociaux » (Porcher, 1987b, p. 11). Pour tenter de dresser un panorama de la situation actuelle, de définir les contours d’une discipline constituée relativement récemment, il faut donc imaginer ou trouver un système, ou bien un modèle organisateur, au travers duquel appréhender ses diverses expressions. La description de ce domaine d’activité, appuyée sur la détermination-délimitation d’une didactique qui lui est propre, nécessite évidemment « un cadre d’ensemble [qui] demand[e] à être conceptualisé comme un système interprétatif, lieu d’interactions multiples » (Porcher, 1987b, p. 11). L’option que je privilégie consiste à revenir sur la manière dont s’est construit ce secteur professionnel, en insistant notamment sur ces années quatre-vingt, période durant laquelle l’activisme de Louis Porcher n’est plus à démontrer. Cette option constitue à n’en pas douter une prise de risque du fait, notamment, du faible succès et du manque d’enthousiasme scientifique qu’ont suscités ces questions d’histoire (du français langue étrangère). Sans doute parce qu’elles tiennent davantage – suivant le constat que dressait Daniel Coste pour l’ensemble des didacticiens intéressés à l’histoire de notre discipline – « du rassemblement de besogneux discrets que de la réunion étincelante de vedettes des sciences en pointe » (1990, p. 13), et que, du coup, le « profit symbolique » que peuvent en espérer ces « besogneux discrets » est bien maigre. De plus, une telle démarche implique aussi, comme le précise à juste titre Valérie Spaëth, un risque « muséographique », c’est-à-dire une exhumation historique qui resterait finalement « figée, incapable d’articuler son objet à des intérêts récents dans la discipline » (Spaëth, 1998, p. 60). Pour ne pas tomber dans ces travers, l’objectif consistera à proposer un cadre d’analyse (ou modèle conceptuel d’analyse) qui permette de repérer un certain Regard historique et interrogations prospectives sur l’évolution du champ du FLE
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La portée des travaux de Louis Porcher est immense. Une large part de ce que l’on observe aujourd’hui en didactique du français langue étrangère est marquée par sa réflexion, et les acteurs du champ, à travers les diverses positions qu’ils occupent, doivent beaucoup à son action institutionnelle. Ce numéro 28 des Cahiers de l’ASDIFLE réunit l’ensemble des travaux présentés dans le cadre du colloque « Le FLE dans tous ses états : dialogues avec Louis Porcher » qui, à l’occasion des trente ans de l’ASDIFLE, a été décliné sur les travaux de Louis Porcher, « passeur », fondateur de l’ASDIFLE en 1986 et promoteur inconditionnel, depuis cette date, de la pérennité de cette association. Les articles de ce numéro proposent une « promenade bachelardienne » à travers trois axes de réflexion privilégiés par Louis Porcher : philosophie/éducation/sociologie ; sémiotique/communication/médias ; didactique des langues et interculturel. Ces thèmes constituent des « objets » centraux qui sont toujours à ré-interroger et à ré-investir, dans une démarche de mise à distance où la construction du présent est empreinte d’histoire. Le Bureau de l’ASDIFLE
ISBN : 978-209-038235-8
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