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CAHIER REGION | Mémorial du camp de Rivesaltes & Coopérative-musée Cérès Franco

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CAHIER SPÉCIAL

Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée

Mémorial du camp de Rivesaltes

C’est

un signal fort que la Région Occitanie envoie cet été : deux lieux culturels majeurs rouvrent leurs portes après d’importants travaux. Le Mémorial du camp de Rivesaltes inaugure le 29 mai 2026 un parcours scénographique entièrement repensé. La Coopérative-Musée Cérès Franco rouvre après trois ans de chantier avec la toute nouvelle appellation Musée de France. Deux lieux, deux histoires, une même ambition portée par la Région Occitanie : investir dans la culture pour transmettre, créer et rassembler.

Coopérative Musée

Cérès Franco &

Deux réouvertures majeures pour la culture en Occitanie

L’édito

Il y a des lieux dont la visite nous grandit. Le Mémorial du camp de Rivesaltes en fait partie : si on y entre curieux, on en sort changé. J’ai l’honneur de présider ce lieu unique depuis dix ans. Cet été, nous célébrons l’ouverture de son nouveau parcours scénographique, entièrement rénové. À travers des objets, des visages et des voix singulières, ce nouveau parcours témoigne des expériences vécues par des dizaines de millier de personnes passées par ce camp entre 1941 et les années 1970. Aussi fort en émotions que riche en connaissances, il propose aux visiteurs une immersion dans le quotidien des internés et dans l’intimité de leurs histoires. Ces histoires sont multiples. Ce sont celles des réfugiés de la Retirada, comme la petite Eloïna, internée ici parce qu’elle était la fille de Républicains espagnols.

Ce sont celles des Juifs étrangers pendant la guerre, comme Lusia, qui n’a pu laisser derrière elle qu’une lettre, écrite à son fils de 3 ans, alors qu’on la déportait vers Drancy et la mort. Ce sont celles des « Nomades », comme la petite Maria-Louise Bony, déportée à 3 ans au camp de Rivesaltes avec sa famille. Ce sont celles, des décennies plus tard, des familles de harkis ayant fui l’Algérie après l’indépendance. Des licières algériennes, dont l’histoire a trop longtemps été passée sous silence…

Toutes ces mémoires sont celles de femmes, d’hommes, d’enfants, d’origines et d’époques différentes, mais partageant une souffrance commune : celle de la mise à l’écart et de l’enfermement.

Mon engagement au Mémorial du Camp de Rivesaltes reflète ma conviction profonde : les mémoires doivent être défendues avec force et volontarisme. Dans le contexte géopolitique actuel, où les tensions montent, où les extrémismes se diffusent et se renforcent, il est plus que jamais nécessaire de soutenir les politiques culturelles et les lieux de mémoire. Ce sont de précieux remparts face à la montée des obscurantismes, au repli sur soi et au révisionnisme.

Depuis plus de dix ans, le Mémorial du Camp de Rivesaltes nous invite à regarder notre histoire en face, sans la nier ni l’édulcorer. C’est l’esprit même de ce Mémorial : comprendre nos identités dans leur diversité, assurer la transmission des mémoires et les rendre accessibles à tous les publics. Apprendre aussi à nos jeunes à tirer les leçons du passé pour bâtir ensemble un avenir plus juste.

C’est dans ce même esprit que la Région se mobilise pour la culture : transmettre, éveiller, faire société contre les obscurantismes et en dépit des déterminismes. C’est le cap fixé par notre politique régionale pour une culture

partout et pour tous : accompagner la création artistique dans sa diversité, soutenir l’ensemble des acteurs culturels, promouvoir nos lieux culturels partout, notamment en milieu rural.

Le 20 juin prochain, La Coopérative-Musée Cérès Franco rouvrira ses portes à Montolieu, après quatre années de fermeture pour travaux. La rénovation du bâtiment, co-financée par la Région Occitanie, l’agglomération de Carcassonne, le département de l’Aude, la Ville de Montolieu, l’Etat et l’Europe, a permis de revaloriser la collection d’exception offerte par Cérès Franco, et de lui octroyer l’appellation « Musée de France ».

Je tiens à rendre hommage à Cérès Franco, qui a placé le partage et la transmission au cœur de son travail. Galeriste et critique d’art francobrésilienne, elle a toujours défendu sa vision de l’art : singulière et sans-frontières. Une vision qui résonne avec la nôtre, en Occitanie. Je vous souhaite une excellente lecture de ce numéro spécial d’Art-vues qui, j’en suis sûre, éveillera votre curiosité. Je vous invite toutes et tous à (re)découvrir le Mémorial du Camp de Rivesaltes et la Coopérative-Musée Cérès Franco.

Carole Delga Présidente de la Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée

ENTRETIEN AVEC Claudie Faucon Méjean

VICE-PRÉSIDENTE CULTURE POUR TOUS, PATRIMOINE ET LANGUES RÉGIONALES

En dix ans, le Mémorial du camp de Rivesaltes est devenu l’un des équipements culturels et citoyens les plus singuliers d’Europe. À Montolieu, village de l’Aude, la Coopérative-Musée Cérès Franco vient d’obtenir l’appellation « Musée de France » après une rénovation d’envergure. Deux lieux que la Région Occitanie a portés avec une même exigence : celle d’une culture accessible partout sur le territoire, loin des seules métropoles.

Le Mémorial du camp de Rivesaltes a rouvert le 29 mai avec un parcours entièrement repensé à hauteur de 2,6 millions d’euros. Qu’est-ce que cet investissement dit de l’engagement de la Région Occitanie en faveur de la mémoire et de la culture ?

Depuis dix ans, le Mémorial du camp de Rivesaltes a permis de porter à la connaissance du grand public un pan méconnu de l’histoire : de 1941 à la fin du XXᵉ siècle, des milliers d’individus considérés comme « indésirables » y ont été internés : Harkis, républicains espagnols, Juifs, Tsiganes… Il a ainsi parfaitement rempli les missions qui lui avaient été assignées par les collectivités fondatrices en offrant un lieu de recueillement et d’accueil. Au terme de cette première décennie, il nous a pourtant semblé nécessaire de refondre intégralement le parcours scénographique. La raison est simple : la seule conservation de la mémoire ne suffit pas, il faut inlassablement se questionner sur la façon dont on la transmet, lutter contre les falsifications du passé et former l’esprit critique des visiteurs, notamment des plus jeunes. Cet investissement de 2,6 millions d’euros traduit donc une conviction forte : la mémoire et la culture sont des investissements essentiels à notre démocratie. La Région a assuré la maîtrise d’ouvrage de cette refonte parce que nous considérons que le Mémorial du camp de Rivesaltes est un équipement culturel et citoyen majeur, unique en Europe. Elle s’inscrit dans la continuité de la vision portée par Christian Bourquin : faire de ce lieu un espace vivant, exigeant, tourné vers l’avenir autant que vers le passé, Comprendre hier pour penser demain

« La mémoire et la culture sont des investissements essentiels à notre démocratie »

Le Mémorial est un lieu unique en Europe. Comment la Région envisage-t-elle son rôle de gardienne de cette mémoire, notamment auprès des nouvelles générations ? Notre responsabilité est d’abord de garantir la transmission. Chaque année, près de 20 000 élèves franchissent les portes du Mémorial. Ce chiffre montre à quel point ce lieu est devenu un outil pédagogique incontournable en Occitanie. La refonte scénographique prévoit d’ailleurs : des parcours différenciés (général, jeune public, citoyen), des textes en langage simplifié, en plusieurs langues, une diversification des formats (audio, vidéo, manipulation d’objets) et un espace de médiation dédié, pour accompagner les publics dans leur parcours. Face à la montée des discours de haine, des replis identitaires ou des réécritures de l’Histoire, il est indispensable de donner aux jeunes les clés pour comprendre le passé, développer leur esprit critique et défendre les valeurs démocratiques. Être gardien de la mémoire, c’est donc aussi faire vivre cette mémoire et la rendre accessible, intelligible et utile aux générations qui construiront l’avenir.

Entre Rivesaltes et Montolieu, deux lieux culturels majeurs s’inscrivent dans des territoires ruraux ou semi-ruraux. Est-ce une volonté a rmée de la Région de décentraliser la culture hors des grandes villes ?

Oui, c’est une orientation pleinement assumée. Notre stratégie culturelle repose sur un principe simple : l’accès à la culture ne doit pas dépendre du lieu où l’on habite. Les habitants des territoires ruraux ont droit à la même ambition culturelle que ceux des grandes métropoles. Le Mémorial de Rivesaltes comme La Coopérative-Musée Cérès Franco à Montolieu démontrent qu’il est possible de développer des équipements culturels d’excellence en dehors des grands centres urbains. À Montolieu, la Région a porté un projet de rénovation de 4,6 millions d’euros afin de faire émerger un musée de référence nationale dans un village rural, récemment

reconnu par l’obtention de l’appellation « Musée de France ». Notre ambition est précisément de faire de chaque territoire un territoire de culture, en valorisant ses spécificités, son patrimoine et ses initiatives.

Ces deux projets mobilisent des partenaires variés : institutionnels, privés, associatifs. Comment la Région construit-elle ces écosystèmes pour faire vivre la culture en dehors des métropoles ?

La réussite de ces projets repose sur une logique de coopération. La Région joue souvent un rôle de fédérateur en réunissant autour de la table les collectivités locales, l’État, l’Union européenne, les associations, les acteurs culturels et parfois des partenaires privés. À Montolieu, le musée est porté par un Groupement d'Intérêt Public associant la Région, le Département de l'Aude, Carcassonne Agglo, la commune de Montolieu et l'Association pour la Valorisation de la Collection Cérès Franco. Cette gouvernance collective garantit à la fois l'ancrage territorial, l'exigence scientifique et la pérennité du projet. Nous croyons à cette intelligence collective. La culture est plus forte lorsqu'elle est construite avec les territoires.

Ces deux lieux sont très différents l’un de l’autre - un mémorial historique, un musée d’art contemporain en milieu rural. Qu’est-ce qui, selon vous, fait la singularité de l’Occitanie dans sa façon d’aborder la culture sur l’ensemble de son territoire ?

« Permettre à chacun, partout sur le territoire, d’accéder à des lieux culturels exigeants »

La singularité de l’Occitanie réside dans notre capacité à faire dialoguer des patrimoines, des mémoires et des formes artistiques très différentes au sein d’un même projet culturel de territoire. D’un côté, le Mémorial de Rivesaltes porte une mission de mémoire, de recherche et d’éducation citoyenne. De l’autre, le musée Cérès Franco défend un art libre, ouvert sur le monde, qui valorise les créateurs souvent éloignés des circuits traditionnels. Ce qui les rapproche, c’est leur capacité à susciter la réflexion, la curiosité et la rencontre. En Occitanie, nous défendons une vision de la culture qui n’oppose pas patrimoine et création, mémoire et innovation, métropoles et ruralités. Nous considérons que la culture est un droit, un facteur d’émancipation et un levier de cohésion sociale. C’est cette vision qui guide notre action : permettre à chacun, partout sur le territoire, d’accéder à des lieux culturels exigeants, ouverts et profondément ancrés dans leur époque.

Recueilli par Eva Gosselin

Rivesaltes : dix ans après, le Mémorial se réinvente pour mieux transmettre

Le 29 mai 2026, le Mémorial du camp de Rivesaltes rouvrait ses portes après plusieurs mois de fermeture pour travaux. Dix ans après son inauguration, ce lieu où l’État a interné plus de 60 000 personnes au fil du XXe siècle s’offre une nouvelle jeunesse sans renier son âme. Parcours scénographique repensé, nouveaux formats de médiation, accessibilité renforcée : un Mémorial plus vivant et plus exigeant, porté par la Région Occitanie, le Département des Pyrénées-Orientales et l’Union européenne. Pour que la mémoire reste un levier, pas un refuge.

LE CAMP

de tous les exils

Sur une plaine aride des PyrénéesOrientales, entre zones militaires et friches économiques, loin des centres-villes et des regards, un camp a traversé le XXe siècle en accueillant, décennie après décennie, ceux que l’État jugeait indésirables. Républicains espagnols fuyant Franco, Juifs internés sous Vichy, Nomades français, Harkis et leurs familles abandonnés après la guerre d’Algérie : autant d’histoires distinctes, nouées par un même geste étatique de mise à l’écart. Rivesaltes ne raconte pas tant une succession d’épisodes historiques qu’un mécanisme persistant : celui de la relégation comme politique ordinaire.

DE VICHY à la guerre d'Algérie

Ouvert en janvier 1941 par les autorités pétainistes, le camp accueille d’abord quelque 10 300 étrangers et Nomades transférés depuis d’autres lieux d’internement. À l’été-automne 1942, il devient un rouage du dispositif génocidaire en zone libre : 2 300 personnes y sont rassemblées avant d’être déportées vers Auschwitz-Birkenau. Après la guerre, le site sert à regrouper les Harkis et leurs familles, arrachés d’Algérie mais tenus à l’écart de la société française dans des conditions que des documents officiels récemment exhumés révèlent avoir été décidées au plus haut niveau de l’État dès décembre 1962. Les dernières familles quittent le camp en 1976.

L’APRÈS-CAMP et la mémoire en actes

L’histoire du lieu ne s’arrête pas là. De 1986 à 2007, une partie du site accueille un centre de rétention administrative pour ressortissants étrangers, épisode controversé qui prolonge, sous d’autres formes, la logique d’enfermement. C’est ensuite un long combat militant, mené pendant des années par des associations, des descendants et des historiens, qui aboutit à la décision de construire un mémorial sur les vestiges du camp. En 2015, le bâtiment conçu par l’architecte Rudy Ricciotti émerge de la plaine, enterré, presque invisible, comme si la mémoire ne pouvait s’atteindre qu’au prix d’un effort, d’une descente. Depuis, près de 20 000 élèves franchissent chaque année ses portes, faisant du Mémorial l’un des lieux d’éducation civique les plus fréquentés d’Occitanie.

Argence

UN MÉMORIAL EN CHANTIER, une ambition réa rmée

Dix ans après son ouverture, le Mémorial du camp de Rivesaltes rouvre avec un visage renouvelé. Non par souci de modernisation ou d’attractivité, mais par conviction profonde : un lieu de mémoire qui ne se réinterroge pas court le risque de l’atonie. Dans un contexte européen marqué par la montée des discours négationnistes et la résurgence des populismes, l’urgence de transmettre autrement s’est imposée comme une nécessité politique autant que culturelle.

UN INVESTISSEMENT PARTENARIAL de 2,6 millions d’euros

C’est la Région Occitanie qui a porté la maîtrise d’ouvrage de ce chantier ambitieux, dans la continuité de l’engagement fondateur de Christian Bourquin lors de l’ouverture du Mémorial en 2015. L’investissement total s’élève à 2,6 millions d’euros, répartis entre trois partenaires : la Région Occitanie (1,05 M€), l’Union

européenne via le Fonds Européen de Développement Régional (1,13 M€) et le Département des PyrénéesOrientales (408 000 €). Un engagement collectif qui traduit la volonté partagée de faire de Rivesaltes un lieu de référence à l’échelle nationale et internationale, ancré dans son territoire mais tourné vers tous les publics.

sansRepensertrahir

Le principal défi du chantier était de respecter la cohérence du geste architectural de Rudy Ricciotti tout en faisant évoluer profondément la scénographie. Le bâtiment enterré, invisible depuis l’extérieur, impose une descente physique vers la mémoire — une dramaturgie spatiale que le nouveau parcours prolonge plutôt qu’il ne la contredit. La signalétique interne et externe a été entièrement repensée, le déambulatoire prolongé pour mieux orienter le visiteur dès son arrivée, et un espace de médiation dédié aménagé pour accueillir les groupes scolaires dans des conditions optimales. L’accessibilité universelle a constitué une priorité absolue : table centrale adaptée aux fauteuils roulants et au jeune public, textes rédigés en langage simplifié FALC, traduction en anglais de l’ensemble des contenus, audioguide en espagnol et en catalan, espaces de repos jalonnant le parcours. À rebours de l’histoire d’un camp marqué par l’exclusion, le Mémorial rénové se veut résolument un lieu d’ouverture et d’inclusion.

© Léo
ArcangeliRégion
Occitanie

Un parcours entièrement repensé

COMPRENDRE HIER, pour penser demain

La refonte scénographique repose sur une conviction simple, formulée par la directrice Céline Sala Pons : un mémorial ne doit pas être un sanctuaire, mais un espace critique. Un lieu où l’on ne vient pas seulement apprendre, mais comprendre. Pas seulement se recueillir, mais questionner. Ce changement de posture se traduit concrètement dans chaque choix du nouveau parcours : dans la manière dont l’espace est organisé, dont les mémoires sont mises en dialogue, dont le visiteur est invité à circuler, comparer, relier, douter.

UNE TABLE, SIX ÎLOTS, des histoires en dialogue

Le principe de la grande table centrale est conservé : elle présente de manière chronologique les différentes périodes du camp, les régimes d’internement successifs et les populations qui ont souffert à Rivesaltes, sans les hiérarchiser ni les confondre. Autour d’elle, six îlots thématiques remplacent les anciens totems et viennent éclairer les contextes dans lesquels s’inscrit chaque période : les exilés venus d’Espagne, la guerre et Vichy, les secours aux internés, les rafles et déportations, la décolonisation, et enfin l’après-camp — cet îlot qui ose aller jusqu’aux années les plus récentes, jusqu’au centre de rétention et au combat pour la mémorialisation. Des plans et cartes positionnés aux extrémités de la table ancrent cette ligne du temps dans l’espace, rendant visibles les évolutions géographiques et institutionnelles du site.

ENGAGER plutôt que montrer

C’est là la rupture la plus profonde avec le parcours initial. Les nouvelles formes de médiation diversifient radicalement l’expérience : archives originales et objets manipulables disposés sur la table et les îlots, cartes interactives croisant histoire et géographie, vidéos de contexte, œuvres d’art issues des collections du Mémorial ou prêtées par de grandes institutions. Les témoignages, collectés auprès d’internés des différentes périodes, sont désormais au cœur du dispositif : des visages accueillent le visiteur dès la rampe d’accès extérieure, trois à quatre témoignages sont diffusés dans chaque îlot, et une salle des témoins entièrement repensée propose une rencontre sensible avec ces hommes et ces femmes replacés dans leur environnement d’internement. Trois parcours distincts – général, jeune public et citoyen – s’entrelacent pour s’adresser à chacun, faisant du Mémorial rénové ce qu’il ambitionne d’être : un véritable atelier de citoyenneté.

© Léo
ArcangeliRégion
Occitanie

UNE SAISON

sous le signe de l’exil

La réouverture du Mémorial s’accompagne d’une programmation d’expositions temporaires qui prolongent et enrichissent le propos du parcours permanent. Deux propositions majeures jalonnent cette saison, toutes deux ancrées dans l’histoire de l’exil et de la résistance qui constituent l’ADN du lieu.

LES JOURS CLAIRS SONT RARES Jusqu’au 3 février 2027

Inaugurée le 19 mars 2026 en partenariat avec le Musée d’Art moderne de Collioure, cette exposition explore les trajectoires d’artistes en exil entre Europe en crise et refuge méditerranéen, de 1920 à 1945. Artistes juifs venus d’Europe centrale, figures de l’avantgarde fuyant la montée du nazisme, intellectuels en quête de survie : tous ont traversé ou séjourné dans les Pyrénées-Orientales, trouvant dans la lumière méditerranéenne un espace de création précaire avant que la guerre ne referme la souricière. L’exposition réunit treize artistes — Chagall, Freundlich,

Kikoïne, Krémègne, Brauner, Muter, Soutine et d’autres — dont les œuvres, prêtées par une dizaine d’institutions françaises, peuvent se lire à la fois comme des actes de résistance et comme les témoignages les plus crus d’une tragédie en marche. La figure d’Otto Freundlich traverse l’ensemble du projet : arrêté à Saint-Martin-deFenouillet et déporté en février 1943, il est aujourd’hui présent dans le parcours permanent lui-même, à travers une mosaïque intégrée à la scénographie — assemblage de fragments qui dit, mieux que tout discours, ce que le lieu porte en lui.

ROUTES DU MAQUIS

Jusqu’au 22 août 2026

Présentée au Mémorial du 16 avril au 22 août 2026, cette exposition itinérante produite par le Musée Mémorial de l’Exil de La Jonquera (MUME) s’inscrit dans le cadre du projet européen Exilis 1936-1946. Elle retrace les passages clandestins organisés dans les PyrénéesOrientales entre 1944 et 1952 par les guérilleros liés au Parti Communiste Espagnol et au Parti Socialiste Unifié de Catalogne, qui franchissaient la frontière pour poursuivre la lutte armée antifranquiste. S’appuyant sur des archives, des témoignages de guides et de leurs descendants, et des photographies de paysages actuels, l’exposition restitue l’héroïsme discret de celles et ceux qui n’ont jamais renoncé à reconquérir la liberté et les valeurs républicaines. Elle illustre également la vocation transfrontalière et européenne du Mémorial, engagé dans un réseau de lieux de mémoire qui, de la Catalogne aux Pyrénées-Orientales, tissent ensemble une histoire partagée de l’exil et de la résistance.

ENTRETIEN AVEC Céline Sala-Pons

DIRECTRICE DU MÉMORIAL DU CAMP DE RIVESALTES

Le Mémorial du camp de Rivesaltes vient de dévoiler un parcours permanent entièrement repensé. Pour sa directrice, Céline Sala-Pons, il ne s’agissait pas simplement de moderniser une muséographie mais de remettre la mémoire au travail. Elle revient sur les choix qui ont guidé cette refonte : faire du visiteur un acteur plutôt qu’un spectateur, tenir ensemble des histoires singulières sans les hiérarchiser, et prolonger jusqu’à la période la plus récente le fil d’une histoire qui interroge le présent.

Dix ans après l’ouverture, qu’est-ce qui vous a convaincue qu’il était temps de tout repenser, plutôt que d’ajuster à la marge ?

Un Mémorial qui ne transforme pas devient un monument muet. Pendant dix ans, le Mémorial a pleinement rempli sa mission. Les visiteurs étaient au rendezvous, les scolaires aussi. Nous aurions pu nous contenter d’actualiser certains contenus ou de moderniser quelques dispositifs. Mais nous avons constaté que le contexte avait profondément changé.

Aujourd’hui, nous sommes au cœur d’une Europe traversée par le retour des radicalismes, la diffusion de discours de haine et des formes de falsification des mémoires ou de relativisation du passé et des faits. Dans ce contexte, conserver la mémoire ne suffit plus. La question n’est plus seulement : comment transmettre des connaissances ?

Elle est devenue : comment rendre cette mémoire active, utile, mobilisatrice pour comprendre le monde contemporain ? Nous n’avons donc pas voulu rénover un muséeMémorial. Nous avons voulu réinterroger le rôle même d’un mémorial au XXIᵉ siècle en remettant la mémoire au travail.

Le Mémorial accueille des mémoires : harkis, républicains espagnols, Juifs, Tsiganes. Comment le nouveau parcours parvient-il à les honorer sans les confondre ?

C’était l’un des enjeux majeurs de cette refonte. Nous avons refusé deux écueils : la hiérarchisation des souffrances d’un côté, et la

fusion indistincte des histoires de l’autre.

Chaque population a connu une histoire singulière, avec ses contextes politiques, ses temporalités et ses expériences propres. Il était essentiel de préserver cette singularité.

Mais il était tout aussi important de montrer ce qui relie ces trajectoires : le fait qu’à différentes périodes, l’État ait utilisé ce lieu pour mettre à l’écart des populations considérées comme « indésirables ».

Le nouveau parcours permet donc de tenir ensemble ces deux dimensions : les différences et les points de convergence. Il invite le visiteur à comprendre des histoires particulières tout en réfléchissant à des mécanismes plus universels d’exclusion.

Vous parlez d’un "exercice critique du souvenir" plutôt que d’un sanctuaire. Qu’est-ce que cela change ?

Cela change profondément la posture du visiteur. Nous ne souhaitons pas qu’il soit uniquement spectateur d’un récit déjà construit. Nous souhaitons qu’il devienne acteur de sa compréhension.

Le parcours multiplie les points de vue, les archives, les témoignages, les mises en relation entre les périodes. Il invite à comparer, à questionner, à établir des liens.

Nous voulons que chacun puisse se demander : comment cela a-t-il été possible ?

Quels mécanismes sont à l’œuvre ? Que nous disent-ils encore aujourd’hui ? La mémoire n’est pas présentée comme un héritage figé. Elle devient une démarche intellectuelle et citoyenne.

©Audrey Versini

Plus de 20 000 élèves franchissent chaque année vos portes. Comment les nouveaux formats transformentils l’expérience pour un public avec de nouveaux repères de lecture ?

Les jeunes publics n’appréhendent plus les contenus de la même manière qu’il y a dix ans. Cela ne signifie pas qu’ils sont moins intéressés par l’histoire,

« La mémoire n'est pas représentée comme un héritage figé, elle devient une démarche intellectuelle et citoyenne »

mais qu’ils ont besoin de formes plus diversifiées pour s’y engager. Nous avons donc développé plusieurs niveaux d’entrée dans les contenus : des objets à manipuler, des dispositifs interactifs, des cartes dynamiques, des archives numérisées et modélisées en trois dimensions, des contenus sonores et audiovisuels. L’objectif n’est pas de rendre la visite plus spectaculaire. Il est de rendre les connaissances plus accessibles et plus incarnées. Lorsqu’un élève peut explorer une archive, entendre une voix, observer un objet personnel ou comprendre le parcours d’une famille, l’histoire cesse d’être abstraite. Elle devient concrète et humaine.

L’architecture de Rudy Ricciotti impose déjà une descente physique vers la mémoire. Comment la nouvelle scénographie prolonge-t-elle ce geste ?

L’architecture du Mémorial est une composante essentielle de l’expérience de visite. Ici l’architecture ne se contente pas de dessiner un espace, elle raconte une mémoire à vocation universaliste où Rudy Ricciotti a transformé la pierre et l’espace en mémoire vivante. Entrer ici, c’est comprendre que le geste architectural peut devenir un acte de transmission et de vigilance. Nous avons voulu le prolonger. Dès la rampe d’accès, les visiteurs sont désormais accueillis par les visages et les regards de celles et ceux qui ont vécu ici. Avant même les dates ou les explications historiques, il y a des personnes. Cette présence humaine accompagne ensuite tout le parcours. Nous avons renforcé

la place des témoignages, des parcours individuels et des archives personnelles afin que le visiteur ne rencontre pas seulement une histoire, mais des destins. Le nouveau parcours intègre un îlot sur l’après-camp, incluant le centre de rétention administrative actif jusqu’en 2007. Pourquoi aller jusqu’à cette période si récente ?

Parce que l’histoire de Rivesaltes ne s’arrête pas à la Seconde Guerre mondiale ni à la guerre d’Algérie.

L’une des singularités du site est précisément sa continuité historique. Pendant près de soixante-dix ans, ce lieu a connu des usages successifs liés à l’enfermement, à la relégation ou au contrôle de populations. Ne pas évoquer le centre de rétention administratif aurait laissé croire que cette histoire appartient uniquement au passé. Notre objectif n’est pas d’établir des équivalences entre des situations historiques différentes. Il est de montrer la permanence de certaines logiques administratives et politiques, tout en donnant au visiteur les outils nécessaires pour comprendre les différences fondamentales entre les contextes.

Cette partie du parcours permet d’ouvrir une réflexion sur les prolongements contemporains de l’histoire du lieu.

Dans un contexte européen marqué par la montée des nationalismes et du révisionnisme, quel rôle un lieu comme Rivesaltes peut-il jouer ?

Un mémorial ne changera pas à lui seul le cours du monde. Mais il peut offrir quelque chose d’essentiel : du temps pour comprendre, des connaissances solides, des récits humains et des outils pour exercer son esprit critique. Le Mémorial du camp de Rivesaltes rappelle que les atteintes aux droits fondamentaux ne surgissent pas toujours brutalement. Elles peuvent s’installer progressivement, au nom de l’ordre, de la sécurité ou de l’intérêt général. Notre rôle est d’aider chacun à reconnaître ces mécanismes lorsqu’ils apparaissent. Nous ne sommes pas là pour donner des leçons. Nous sommes là pour témoigner d’une expérience historique qui permet de mieux comprendre le présent et d’exercer sa vigilance démocratique.

Recueilli par Eva Gosselin

Réouverture

de la Coopérative-Musée

Cérès Franco : l’art sans frontières

UNE BRÉSILIENNE

à Paris, une collection en Occitanie

Au cœur de la Montagne Noire, à Montolieu, village perché dans les vignes du Cabardès, à vingt minutes de Carcassonne, un ancien chai coopératif s’apprête à rouvrir ses portes le 20 juin prochain. Après quatre années de fermeture pour travaux, un chantier architectural ambitieux, un label Musée de France obtenu en décembre 2025 : la Coopérative-Musée Cérès Franco entame une nouvelle vie. Avant d’être un musée, ce lieu est d’abord l’histoire d’une femme hors du commun et d’une collection que le monde de l’art reconnaît enfin à sa juste valeur.

CÉRÈS FRANCO, pionnière sans frontières

Née le 17 mai 1926 à Bagé, petite ville du sud du Brésil, Cérès Franco quitte son pays natal à 22 ans, bourse Rockefeller en poche, pour étudier l’histoire de l’art à New York. Paris l’attire, elle s’y installe dès le début des années 1950. Critique d’art, commissaire indépendante, membre de l’Association internationale des critiques d’art dès 1964, elle s’impose dans les milieux artistiques parisiens - non pas en suivant les modes, mais en les contournant. Sa conviction : « l’art sans frontières ». Faire dialoguer l’avantgarde brésilienne et la nouvelle figuration française, les artistes du mouvement CoBrA et des peintres autodidactes venus du Brésil, du Maroc ou de Tunisie, des figures marginalisées et des noms consacrés. En 1962, elle organise sa première exposition autour d’un format ovale qu’elle appelle l’Œil-de-bœuf. Dix ans plus tard, en 1972, elle ouvre sa propre galerie rue Quincampoix à Paris sous ce même nom. Pendant vingt-cinq ans et près de 200 expositions, L’Œil de Bœuf s’impose comme un lieu à part dans le paysage culturel parisien : on y croise Corneille et Chaïbia, Michel Macréau et Stani Nitkowski, des artistes réfugiés fuyant les dictatures d’Amérique du Sud ou d’Europe de l’Est. Cérès Franco les expose tous, guidée par la seule force plastique et émotionnelle des œuvres.

DE LAGRASSE À MONTOLIEU :

une collection pour le domaine

La galerie ferme en 1996, mais la collection n’a cessé de s’enrichir — plus de deux mille œuvres accumulées au fil des rencontres et des amitiés. Dès 1994, Cérès Franco avait installé sa collection dans deux maisons à Lagrasse, dans les Corbières, ouvertes au public. L’idée d’une transmission pérenne chemine. En 2015, après une tentative infructueuse auprès de la mairie de Carcassonne, la collection rejoint l’ancienne coopérative viticole de Montolieu, grâce à sa fille Dominique Polad-Hardouin,

public

son gendre Philippe Hardouin, et au mécène Henri Foch qui donne le bâtiment. Les collectivités s’engagent : la Région Occitanie, le Département de l’Aude, Carcassonne Agglo et la commune de Montolieu constituent en 2018, avec l’Association pour la Valorisation de la Collection Cérès Franco, un Groupement d’Intérêt Public. En 2020, Cérès Franco acte la donation de 1 743 œuvres. Elle s’éteint l’année suivante, ayant vu sa collection rejoindre le domaine public.

Cérès Franco

UNE CAVE COOPÉRATIVE

réinventée en musée du XXIe siècle

Le bâtiment qui abrite aujourd’hui le musée a sa propre histoire. Construit en 1939 par l’architecte Marcel Hérans, ce chai coopératif viticole allie élégance Art Déco et fonctionnalité industrielle : structure en béton armé, matériaux locaux, vastes volumes intérieurs. Intimement lié à l’essor viticole de la Montagne Noire, il témoigne de la solidarité des petits producteurs de la région. Réhabilité une première fois en 2006, il accueille la collection Cérès Franco dès 2015. Mais ses espaces restent peu adaptés aux exigences d’un musée moderne : conservation insuffisante, accessibilité limitée, absence de réserves et d’espaces pédagogiques. En 2022, le musée ferme ses portes. Le chantier peut commencer.

UN PROJET ARCHITECTURAL et culturel d’envergure

La maîtrise d’ouvrage est confiée à la Région Occitanie, qui mandate l’Agence Régionale Aménagement et Construction Occitanie (ARAC). Le projet architectural est confié au cabinet narbonnais Passelac & Roques, déjà architectes associés du Mémorial de Rivesaltes et du musée Soulages à Rodez. L’ambition est double : préserver l’âme du lieu tout en l’adaptant aux exigences d’un musée du XXIe siècle. La façade Art Déco et les volumes d’origine sont conservés ; la charpente métallique et les ouvertures zénithales restent en place. À l’intérieur, tout est repensé. Des volumes blancs organisent le parcours d’exposition dans le grand vaisseau central, tandis que les anciens silos en béton brut sont réinvestis dans l’espace muséal. De nouvelles ouvertures cadrent les vues sur la campagne de Montolieu. La scénographie, conçue par La Fabrique Créative, joue la modularité : mobilier tubulaire démontable, vitrines amovibles, éclairage sur rails.

UN FINANCEMENT partenarial

L’opération représente un investissement total de 4,6 millions d’euros hors taxes. La Région Occitanie en assume la part la plus importante, avec 1 883 000 €, soit 41 % du montant global. Elle est accompagnée par l’Union européenne via le Fonds européen de développement régional (1 000 000 €, 22 %), l’État au titre du Fonds National d’Aménagement et de Développement du Territoire (780 000 €, 17 %), Carcassonne Agglo (720 000 €, 15,6 %), le Département de l’Aude (191 000 €, 4 %) et la commune de Montolieu (26 000 €, 0,5%).

Un financement partenarial qui dit quelque chose de l’attachement collectif à ce projet.

Au total, la surface utile passe de 645 à 1 250 m² : les espaces d’exposition doublent, passant de 325 à 650 m², tandis qu’apparaissent pour la première fois des réserves muséales (200 m²), un espace dédié à l’accueil des scolaires (40 m²) et un centre de documentation ouvert au public et aux chercheurs.

ENTRETIEN AVEC Maximilien Fortier

DIRECTEUR DE LA COOPÉRATIVE-MUSÉE CÉRÈS FRANCO

À quelques jours de la réouverture tant attendue, Maximilien Fortier, directeur et conservateur du musée parle des travaux, de la collection, et d’une femme qu’il a appris à connaître autrement — à travers ses archives, ses carnets, ses doutes. Quatre ans de fermeture qui auront aussi été quatre ans de recherche et de découvertes.

Le musée a fermé fin 2022 pour entamer un chantier important. Qu’est-ce qui a changé concrètement ?

C’est un bâtiment entièrement repensé. Un plancher a été coulé et nous sommes maintenant sur trois niveaux, tout en conservant l’effet cathédrale qui existait déjà. Ce qui est vraiment important dans ce travail, c’est tout ce que l’on ne voit pas : les réserves, le confort visiteur, un accueil mieux repensé, un vrai espace boutique, des bureaux. Pour devenir Musée de France, il fallait avoir les conditions climatiques et les réserves acceptables : c’est ça qui a dicté le cahier des charges, et c’est la Région Occitanie qui a pris en charge la maîtrise

Le chantier architectural n’était pas le seul. Parallèlement, un travail scientifique d’envergure a été mené sur la collection.

Il n’y a eu que ça. Nous avions l’intuition qu’il y avait quelque chose d’autre. En effet, Cérès avait une manière de présenter sa collection tournée autour d’elle, autour de son goût personnel — et il y avait quelque chose d’intéressant à la replacer dans son contexte. Il y a eu des découvertes de nouvelles œuvres, des dons privés, un enrichissement. Une meilleure connaissance de l’état sanitaire de la collection. Un gros travail mené en particulier

sur les arts graphiques : décadrage, reconditionnement, restaurations qui sont toujours en cours et qui dureront encore plusieurs années. Et puis un travail de recherche, et c’est tout ça qui va nourrir les expositions à venir. Nous nous lançons dans un cycle de trois ans pour remettre Cérès Franco dans son contexte. Quand on reprend vraiment la substantifique moelle de tout ce que ça représente, nous arrivons sur des conclusions assez étonnantes.

Vous avez passé deux ans au cœur de cette collection. Quel mot vous viendrait pour définir Cérès Franco ?

Chez Cérès Franco, le mot central, c’est la liberté. Elle offrait des fenêtres aux artistes, c’était réellement son but : voici une consigne, vois comment tu peux la dépasser, comment tu peux la déborder. C’est un débordement permanent. Il y a une ouverture d’esprit, une ouverture d’art fondamentale, au centre de toute sa pratique. Parmi les découvertes que nous avons faites, c’est aussi une Cérès Franco beaucoup plus introspective qu’on ne croit. On pense souvent que c’est une praticienne et pas une théoricienne : elle a un bagage théorique absolument gigantesque, simplement elle le dépasse, elle ne le fait pas forcément valoir. C’est aussi quelqu’un qui écrit en permanence, qui a un mal-être permanent. Elle a accepté le fait qu’elle ne serait jamais artiste, et c’est ainsi qu’elle se rattrape en mettant en valeur d’autres personnes. Il y a une citation sur laquelle nous ouvrons l’exposition, un texte qu’elle n’a jamais publié, très intime : « Je savais que je devais devenir commissaire d’exposition. J’ai monté la montagne jusqu’à m’en rompre les

os, mais je savais que d’en haut, je verrais plus loin. »

L’exposition inaugurale tourne autour du format ovale, l’œil-de-bœuf. Pourquoi ce fil conducteur ?

Nous avons voulu reconstituer ce qu’elle appelait elle-même son « Babel créatif », quelque chose composé de nombreuses nationalités, origines, d’obédiences très diverses, sur lesquelles elle n’était absolument pas dogmatique. L’idée aussi, c’était de délester le visiteur, de le libérer des concepts qui tournent autour de Cérès Franco pour qu’il puisse se concentrer sur le fond introspectif. Comment devient-on Cérès Franco — c’est la question mise en filigrane. Cérès Franco a toujours dit qu’elle était sortie toute armée, qu’elle ne devait rien à personne. Quand on regarde dans les faits, ce n’est évidemment pas vrai. Le but, c’est de la démystifier, de la faire retourner à son état de sujet. Nous avons 100 artistes au total — c’est aussi un hommage aux 100 ans de sa naissance. Des noms très connus : un Équipe, un Sonia Delaunay, un Georges Braque, un Niki de Saint Phalle, mais aussi des artistes qui sont vraiment très Cérès Franco, comme José Gamara ou Janine Mongillat. Et nous avons passé commande à huit artistes contemporains en leur transmettant la lettre originale de Cérès : ce que vous voulez, à partir du moment où c’est sur un format rond et que ça ne dépasse pas 1,30 m. Tous nous ont fait le même retour : il est difficile de peindre sur

un ovale parce que ça les force à ne plus avoir de centre de gravité.

Le musée est dans un village de 846 habitants, mais vous parlez de «collection-monde». Comment tenezvous cette ligne de crête ?

Paris est une ville, à cette époque, qui a la taille du monde, et Cérès Franco en est l’un des centres. Cette collection, c’est le monde comme creuset : ces artistes viennent de partout, parfois retournent dans leur pays d’origine, parfois s’installent durablement à Paris. C’est ainsi que Cérès Franco devient l’un des épicentres de la

«

Chez Cérès

Franco, le mot central, c’est la liberté »

création parisienne, mais en fait mondiale. Nous voulons avant tout que ça fasse sens, que ça soit signifiant. Les expositions qui surplombent le visiteur, nous voulons les faire avec le visiteur, lui donner les armes pour mettre son propre goût à l’épreuve. Et puis c’est aussi être un musée de territoire : comment parler du monde à la hauteur de l’Aude et de l’Occitanie. D’ailleurs nous ouvrons sur un mur d’ex-voto qui viennent de Limoux, pour montrer que le tour du monde commence ici.

Recueilli par Eva Gosselin

Un musée labellisé, une programmation ambitieuse

UNE RECONNAISSANCE nationale

Le 1ᵉʳ décembre 2025, La Coopérative-Musée Cérès Franco a reçu l’appellation Musée de France. Une reconnaissance accordée par le Ministère de la Culture qui vient récompenser dix ans de travail depuis la création du musée. Concrètement, cette appellation conduit à l’inaliénabilité et l’imprescriptibilité des collections, qui bénéficient désormais du soutien de l’État pour leur conservation et leur valorisation. Elle place aussi définitivement ce musée rural dans le paysage muséal national, aux côtés des quelque 1 200 institutions qui portent ce label en France – une distinction rare, symbolique de l’importance de la culture en territoire rural.

UNE PROGRAMMATION riche et dynamique

En marge des expositions, le musée développe une programmation culturelle ouverte à tous : conférences, visites guidées, ateliers, activités pour les scolaires et les publics éloignés. Le tout dans l’esprit de sa fondatrice : un musée exigeant sans être élitiste, ancré dans son territoire, ouvert sur le monde.

DEUX EXPOSITIONS pour une réouverture

Le 20 juin 2026, le musée rouvre avec deux expositions présentées simultanément. La première, Les aventuriers de l’œil-de-bœuf : 100 artistes en hommage à Cérès Franco, réunit près de 150 œuvres autour du format ovale qui fut la signature de Cérès Franco entre 1962 et 1972. Cent artistes pour les cent ans de sa naissance : des noms consacrés comme Sonia Delaunay, Georges Braque ou Niki de Saint Phalle côtoient des figures plus intimes de sa galaxie, comme José Gamara ou Janine Mongillat. Huit artistes contemporains ont également reçu la commande originale, transmise mot pour mot : ce que vous voulez, à partir du moment

où c’est sur un format rond et que ça ne dépasse pas 1m30. L’exposition sera visible jusqu’au 3 janvier 2027. La seconde, Corneille, Chaïbia, Cérès Franco — des poèmes pour le monde, présente pour la première fois les écrits inédits de ces trois figures majeures de l’art figuratif, mis en regard de leurs œuvres plastiques. Des poèmes de tradition orale de Chaïbia — figure mythique de la peinture dans le monde arabe, dont le musée conserve la plus importante collection publique en France —, des textes intimes de Cérès Franco, des carnets où elle mêle le français, le portugais, l’anglais et l’espagnol. Que du jamais vu, que de l’inédit.

Corneille, La baigneuse au soleil, 1966. Collection La Coopérative-Musée Cérès Franco ©Alain Machelidon - ADAGP

2026 : Rossy de Palma invitée

L'occitanie

TERRITOIRE EN EFFERVESCENCE

Après Matali Crasset, Alain Guiraudie et Kiddy Smile, c’est Rossy de Palma qui signe l’édition 2026, du 29 mai au 28 juin, dans les quartiers Marengo, Bonnefoy et Jolimont, autour de la gare Matabiau. Actrice emblématique révélée par Pedro Almodóvar, icône de la Movida madrilène, muse de Jean Paul Gaultier et Ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO, elle incarne une vision de l’art profondément libre et humaniste. Pour Le Nouveau Printemps, elle répond par une déclaration d’amour à Toulouse, conviant autour d’elle une communauté internationale d’artistes avec qui elle partage affinités et engagements — avec plaisir, comme elle le dit elle-même.

Un parcours dans le quartier

Plus de quarante artistes investissent des lieux inédits du quartier de la gare : la façade de la gare Matabiau, le jardin de l’Observatoire de Jolimont, un ancien garage réhabilité, des ateliers d’artistes, une friche industrielle reconvertie en tiers-lieu. Expositions, installations, performances et concerts se déploient sur un parcours entièrement gratuit, conçu pour être arpenté à pied, au fil des rues et des découvertes. Le quartier lui-même, en pleine mutation urbaine, devient matière artistique.

Trois expositions collectives

Trois grandes expositions structurent le festival. témoignant de gestes d’émancipation et de résistance par le corps, en écho à la trajectoire de Rossy de Palma et à l’héritage de la Movida. richesse culturelle des diasporas afro-méditerranéennes à travers la mode, les arts visuels et les récits identitaires. Entre les deux, des chemins autour des questions d’exil et de migration. Un Prix du Jury, présidé par Rossy de Palma, et un Prix du Public récompenseront deux artistes de cette dernière exposition.

Un festival pour tous, ancré en Occitanie

Visites guidées, ateliers jeune public, dispositifs inclusifs, visites en langue des signes — le festival déploie une médiation ambitieuse pour toucher les publics les plus larges. Labellisé Détonnant depuis 2024, il assume pleinement ses responsabilités environnementales : réemploi des matériaux, mobilités douces, alimentation locale, communication sobre. Édition après édition, Le Nouveau Printemps confirme que l’Occitanie est un territoire en effervescence, où l’art prend la rue et s’offre à tous sans condition.

Rossy de Palma

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CAHIER REGION | Mémorial du camp de Rivesaltes & Coopérative-musée Cérès Franco by L'Art-vues - Issuu