Pour son 7ème numéro la Missive est introspective…
Vous vous en doutez, comme beaucoup, nous avons été très touchées par la mort de George Floyd aux États-Unis et la déferlante de mouvements, prises de paroles, rebellions qui s’en sont suivies, et qui continuent actuellement. Cette mort ignoble, vient symboliser toutes les défaillances d’un système à l’agonie. Nous n’avons pas été surprises, non. Mais profondément déçues, tristes de la pathétique et cruelle répétition de l’histoire. Nous avons aussi été en colère face à la réponse française et ce manque de lucidité de beaucoup de médias et de nos gouvernants sur la situation française. Il semble très facile en France de dénoncer les échecs aux États-Unis, en balayant d’un revers de la main nos propres défaillances… La forte mobilisation aux côtés de la famille Traoré nous a cependant un peu redonné espoir : 80 000 personnes se sont retrouvées à Paris le 2 juin pour réclamer la justice pour Adama Traoré, mort de la même manière que George Floyd en 2016, étouffé sous le poids des gendarmes. Partout en France des mobilisations ont eu lieu et continuent pour la fin de ce racisme systémique qui gangrène notre pays.
Aussi l’heure est à l’introspection, il est temps de nous regarder les un.es, les autres, et de nous regarder vraiment. Il est temps de regarder en face les plaies de notre société et de les affronter. Il est temps à titre personnel de nous remettre en question, de remettre en question l’histoire qui nous a été inculquée, de questionner notre vision de l’Autre, notre vision de nous-mêmes, notre vision des territoires français… La mobilisation est en cours et nous vous invitons, pour ceux et celles qui ne le font pas déjà, à la rejoindre à votre niveau, en manifestant, en signant des pétitions, en écoutant l’Autre, en prenant la parole… Nous ne devons plus nous taire.


1. I Am Not Your Negro, Raoul Peck qui est disponible sur Netflix et en replay sur Arte : un film incontournable sorti en salle en 2017. Un essai visuel rendant limpide toutes les failles de la société étasunienne et faisant écho à nos propres failles françaises. Il apparaît à nouveau aujourd’hui comme fondamental, les récents événements étant venus dévoiler des fractures sociétales toujours plus profondes et émergeant désormais telles des plaies béantes, visibles par toutes et tous.
2. Usul Violences policières: quand l'État ne tient plus ses flics : une courte vidéo, qui explique très bien les mécanismes de la violence policière et ses ressorts politiques. Cette vidéo vient compléter les différentes révélations récentes de racisme dans la police notamment dans le podcast Arte Gardien de la paix et l’enquête de Street Press.
3. Queen and Slim, réalisé par Mélina Matsoukas: Film contant la fuite de deux fugitifs afro-américains après une altercation avec un policier. Film touchant qui permet d’appréhender le racisme systémique aux États-Unis à travers une fiction éblouissante.
4. Cook off : une comédie zimbabwéenne de Thomas Brickhill disponible sur Netflix, qui permet à l’heure où les réseaux sociaux et médias sont vécus comme intenses avec l’actualité lourde, de vivre une pause en regardant une comédie optimiste. Et puis ce n’est pas souvent qu’on peut regarder des productions du Zimbabwe.
L’AMOUR. LA BANLIEUE. LES HOMMES.
J’avais intégré des clichés sur les hommes de banlieue.
Pourtant, je comprenais l’oppression. Je comprenais le racisme. Je comprenais la précarité. Je comprenais beaucoup de choses...
Mais, lorsque on me disait homme de banlieue, une image stéréotypée surgissait. Une représentation qui disait brutalité et misogynie Une vision qui surtout empêchait toute singularité dans son expression. En dépit de l'intégration des problématiques systémiques à l’encontre de la banlieue française, je globalisais l’identité de l’homme de banlieue, en une masculinité toxique et peu surprenante
Je le confesse
Désabusée, je fus tout simplement retournée par le film-documentaire la réalisatrice Alice Diop de Vers la tendresse
Vers la tendresse, Alice Diop © Les Films du Worso
Vers la tendresse s’ouvre sur ces mots :
« Au cours d’un atelier sur le thème de l’amour, j’ai rencontré quatre jeunes hommes tous originaires de Seine Saint-Denis. J’ai enregistré nos conversations. J’ai eu envie de faire de ces voix un film ».
On est alors entraîné pendant 40 minutes dans les déambulations de plusieurs hommes en banlieue parisienne et à Bruxelles, qui interprètent presque silencieusement, les voix off de ces 4 jeunes hommes témoignant de leurs rapports à l’amour de manière cru, triste, désabusée ou avec tendresse .
Le premier et le deuxième témoignages peuvent sembler difficiles en tant que femme tant y pullule de la violence misogyne Mais on y ressent aussi la difficulté d’aborder une femme, la difficulté de se sentir légitime à être aimé et des propos bouleversants sur le rapport à l’amour chez les blancs qu’ils ne retrouvent pas chez eux. L’urgence n’est pas d’aimer. Et pourtant une magie ressort de ses propos Une vulnérabilité, des failles qui me mettaient moi-même nue. Certes, les discours pouvaient m'oppresser, mais en même temps j’éprouvais la difficulté et la marginalisation.
La mise en scène soulignait ces discours, s'arrêtant sur les visages silencieux qui illustraient les voix-off, l’immobilité de la caméra accentuant l’impossibilité des hommes à s’exprimer. Les personnages se figent. On est dans leur intimité. Et c’est d’une beauté…
Ce que la réalisatrice filme est une atmosphère de l’intimité
Chaque film doit inventer sa propre forme, dit-t-elle. Être amenée à dissocier mes sons d'images inexploitables pour les poser sur d'autres, qui ne leur correspondaient pas, m'a permis de m'éloigner du cinéma direct tel que je le pratique Mais aussi de donner à ces voix une forme d'universalité en les sortant des corps de ceux qui les énoncent.
« » ( Alice
Diop - Télérama )
Mais pourtant on ne s'arrête pas à eux.
On découvre d’autres visions de l’amour avec les deux autres témoignages Cette fois-ci, la caméra bouge et suit le troisième témoin. On n’éprouve pas le même repli sur soi. La question de l’homosexualité est abordée avec sincérité et dureté Et en même temps, on ressent une ouverture.
Le quatrième témoignage est celui du “Lover”. Cette fois-ci, il est accompagné de sa douce. On observe l’amour, on ressent les baisers, les caresses et les étincelles dans le regard Mais ce discours n'est pas là pour opposer et dire qu’il y a les méchants et les bons.
Alice Diop nous présente juste des perspectives différentes.
“De la violence misogyne à la possibilité d'aimer : tel est le mouvement ascendant de Vers la tendresse, film d'une grande beauté et porteur d'espoir” (Télérama)
Ce que Alice Diop a réussi avec élégance est de réaliser un film politique à travers le sujet
Vers la tendresse, Alice Diop © Les Films du Worso
de l’amour La question de l’amour permet de conscientiser la marginalisation, la violence, et la douceur à travers différents points de vues, ceux des concernés.
L’homme de banlieue n’existe pas. Les hommes en banlieue oui.
Et lorsque, aujourd’hui, on critique les violences faites à l’encontre des hommes de banlieue (en particulier les racisés), afin de mieux réaliser la hauteur du problème, interrogeons les représentations qui nous limitent dans notre compréhension d’une réalité mille fois dénoncée par de multiples comités.
Déconstruisons afin de ne pas juste savoir et se taire, mais plutôt dans le but de soutenir.
Alice Diop a reçu le César du meilleur court-métrage en 2017 et l’a dédié à la lutte contre les violences policières
Pour aller plus loin :
• Regarder “Vers la tendresse” sur la plateforme Kwafilms;
• interview de Alice Diop
• projet documentaire par Alice Diop
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Nous sommes heureuses de vous retrouver pour ce 8ème numéro de La Missive !
Que dire, si ce n’est que ces dernières semaines ont été riches en émotions : un bel embrasement des mouvements de contestations et, face à cela, l’incompréhension et la répression pour seule réponse. Aussi nous essayons de ne pas nous laisser accabler. La lutte doit continuer. En ce moment, les pensées et actions militantes sont riches et actives, et cela pour notre plus grand bonheur. Il reste cependant important de se ménager des moments pour souffler et s’évader un instant. Prendre le temps de nourrir notre esprit afin de redoubler ensuite de créativité pour continuer d’écrire le monde de demain.
Cette semaine nous vous proposons une réflexion poétique autour de la figure de l’île. L’île draine avec elle tout un imaginaire : territoire lointain pour certain.es, horizon quotidien pour d’autres; paradis sur terre ou lieu infernal ; évasion ou prison… Du nord au sud, de l'est à l'ouest, l’île prend forme sous des réalités diverses. La Missive sera donc Insulaire et nous avons envie d’explorer avec vous la puissance poétique de l’insularité, réelle ou métaphorique… Nous vous proposons donc tout d’abord une belle sélection insulaire composée de poésies (écrites et visuelles) et d'un classique du cinéma. Puis, aujourd’hui, un nouveau coup de cœur : Fouyé Zétwal, un film traversé d’une force insulaire captivante.

1. Nanimissuat Île-tonnerre (2019), un magnifique recueil de poèmes de Natasha Kanapé-Fontaine une autrice et poète innu, autochtone du Québec. Son écriture transportante est traversée des questions mémorielles, de transmission et de féminisme avec un ancrage immersif sur le territoire du Grand Nord, entre souffrances et exaltation. Vous pouvez retrouver le livre ici, et consulter le site de l'autrice là
3. Le cœur insulaire, une des dernières œuvres (2000) de l'écrivain algérien Mohammed Dib, ce recueil de poèmes au titre évocateur, explore l'insularité d'un point de vue métaphorique. Les mots épurés et résonnants de l'auteur, sont de toute
2. Haïkus cartographiques, ces poèmes visuels de Pauline Delwaulle ont ponctué la superbe exposition du MUCEM, Le temps de l'île (2019), explorant diverses formes et imaginaires autour de l'île : à découvrir ici et ici beauté...
4. Le film Monika, réalisé par Ingmar Bergman (1953) est un merveilleux film sur l'histoire d'amour de deux jeunes adultes qui vivent le temps d'un été sur un bateau, avant de retrouver les difficultés de la ville. Ils naviguent, et accostent sur des îles presque désertes, subsistant de peu. Ce film est à voir pour la beauté de l'insularité nordique, et bien sûr pour la finesse du regard du réalisateur. Le regard porté sur la jeune femme, personnage central du film, est sensible et moderne pour l'époque.
ESTEBEKOUE . FOUYE ZETWAL
Comme on le dirait en créole guadeloupéen, je suis estebèkouè.
Estebèkouè parle d’un sentiment de stupéfaction Un sentiment brutal qui tel un coup de massue te pose là en idiot C’est l’état d’une stupéfaction puissante qui nous fige
Et ainsi, je suis là, posée sur mon lit alors que je viens de regarder pour la troisième fois le court- métrage de Wally Fall avec le texte de Anyes Noel au doux nom de “Fouyé Zétwal”.
Le synopsis est simple : Alors qu'elle va retrouver son père, une femme fait le point sur sa vie. Sur son trajet, le pays lui semble vide et lentement, des souvenirs de ses vies passées lui reviennent Est-ce la réalité ? Est-ce seulement un rêve ?
Des larmes perlent mon visage et je ne comprends pas
Un ouragan émotionnel s’alanguit dans mon âme et mes chagrins amoureux semblent petits à côté. Une autre histoire d’amour surgit avec ce film. Une histoire que je ne peux pas fuir ni quitter. Une histoire d’amour inconditionnelle. Celle avec mon île chérie de mon cœur : la Guadeloupe
Et comme un cri m’envoilant, mots, images, mouvements et sons me déchirent
Face à mon ordinateur, je me demande ce que je peux écrire Comment puis-je le décrire et comment puis-je vous le raconter ?
Expliquer un coup de foudre semble terriblement impossible
Ça commence par ce ciel, ça commence par cette mer, ça commence par ce visage Je n’arrive pas à choisir Les trois font sens et font le film
On se laisse guider par une femme Une Anyes Noel vibrante et puissante
Tout débute par son regard
Elle marche et on la sent Elle nous regarde et on s’arrête Elle nous captive et fascine
Notre regard la suit dans son silence, déambulant dans la ville de Basse-Terre et dans la forêt de Vieux-Habitants. Oui je donne les noms. Je suis consciente que pour beaucoup de lecteurs, ça n’a pas d’importance et que ça ne fait pas sens Mais croyez-moi, je suis fière de ce choix, de ce parti pris. La ville de Basse-Terre n’est pas celle la plus mise en avant et quant à la commune de Vieux-habitants, beaucoup de guadeloupéen.ne.s, soyons honnêtes, n’y ont jamais mis les pieds Ce sont des non-lieux, des lieux magiques qui gardent les traces d’un temps passé. Des lieux ayant une odeur, un son et une aura singulière.
Le réalisateur, Wally Fall, dentelle chaque espace Cette dentelle, de par des mouvements de caméra remplis de grâce et par ce montage dynamique embrasse le regardeur et nous invite à une danse, celle du Gwo-Ka.
Mais revenons à l’actrice …
En voix off, elle nous conte son texte en créole guadeloupéen. Un texte poétique puissant évoquant son rapport à sa culture et à son île L’insularité se vit comme le terreau d’une
poétique relevant d’une expérience singulière Anyes Noel nous propose une parole de l’insularité. Une parole imprégnée des constantes de celle-ci.
Elle nous fait ressentir ce qu’elle éprouve à la rencontre d’elle-même et à la rencontre avec la Terre-Mère Mieux Elle est la voix de la Terre-Mère
« Je savais que je voulais faire parler le pays. Cette voix de femme qui s’élève est la terre-mère. Ici. Plus précisément. La terreGuadeloupe. » Anyes Noel, Cinémawon Blog
Cette voix fracassante nous heurte et nous caresse. L’île donne à imaginer une intériorité, une organisation singulière du dire et le créole en est le vecteur
Le choix de se dire créole impose une puissance des signes qui se bousculent mais surtout qui résistent. Le créole est une force du marronnage qui subjugue et refuse le pouvoir du français érigé en langue suprême. Le créole est une langue du refus à l’impérialisme et du retour à nous guadeloupéen nes Un retour en nous Ce choix au-delà de la posture poétique est ressenti pour moi à l’aune d’une posture politique qui se confirme par un sous-titrage en anglais. Le réalisateur et l’actrice nous disent avec beaucoup d’élégance que réaliser un film en créole est possible. Mais vous savez quoi, il y a autre chose de marquant dans ce film : la beauté. Qu’est-ce que ça fait du bien de voir du beau ! Les plans sont léchés. Chaque mouvement de caméra se pose avec élégance dans le regard Ne parlons même pas de cette photographie splendide. Et la musique, ne l’oublions surtout pas. Sonny Troupé nous hypnotise. Je peux aussi vous parler des costumes et puis de cette affiche de Claire Laura. Chaque détail est parfait
Fouyé Zétwal, Wally Fall © Cinemawon 2020
Je sais que ça semble un peu facile comme description mais que puis-je dire de plus : Regardez ce film !
Sachez que la beauté n’est pas que vanité. Elle porte un sens et elle est politique. Lorsque Wally Fall propose ce montage harmonieux avec des plans d’archive sur l’aéroport Je comprends le départ et le déchirement. Je vois la question du retour au pays. Ce sont des problématiques phares de la Guadeloupe. Mon cœur se soulève. La suggestion par la beauté est une clé de compréhension Si je devais donner un exemple concret de ce postulat, je vous invite à regarder la manière dont le corps est représenté. C’est époustouflant et évocateur.
« Donner à voir un corps nu. Comme un instant de grâce. C’est chercher à le désacraliser pour le rendre sacré. Et bien qu’il ne soit qu’une fragile couche où habite l’âme, il porte le temps et les strates de la vie. Comme un intime journal a découvrir. Ici dans Fouyé Zétwal il est le symbole de la terre. Vulnérable, fertile et nourricière. »
Anyes Noel
J’ai tellement de choses à dire mais au risque de me répéter, toute estébékoué que je suis, je vous invite vivement à vous plonger dans le visionnage de Fouyé Zétwal de Wally Fall.
Pour aller plus loin :
• afin de découvrir la pensée de l’actrice et du réalisateur, je vous invite à lire le making-off
Fouyé Zétwal, Wally Fall © Cinemawon 2020
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Le mois de juillet est là, et même pour celles et ceux d’entre nous qui ont depuis longtemps quitté les bancs de l’école, ce mois marque malgré tout la fin d’un moment, l’ouverture vers un nouvel horizon : l’été. Il flotte comme un air de vacances, les grandes villes se vident un peu, beaucoup… Il est donc temps pour nous de ralentir un peu, pour faire émerger d’autres projets, pour respirer d’autres airs, pour penser la suite. Et nous nous retrouverons à la rentrée.
Aujourd’hui, et tout l’été, La Missive est désorientée…
Désorientées, nous vous proposons aujourd’hui une nouvelle forme, un édito coup de cœur, pour vous laisser la tête remplie d’idées.
Le coup de cœur de l’été est le bel ouvrage de la philosophe Seloua Luste Boulbina Les miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs (arts, littérature, philosophie).
Ce livre est une exploration sublime et déroutante. La philosophe nous invite à une désorientation. La désorientation est selon elle un aspect de la décolonisation des savoirs. A partir de la réflexion de Kant « Comment s’orienter dans la pensée ? », Seloua Luste Boulbina, liant cartographie et métaphore, propose de repenser notre rapport au monde et aux savoirs par la désorientation : « Je crois en effet qu’il faut apprendre à se désorienter et, par là, à se décentrer – en soi-même et de soi-même –pour parvenir à atteindre convenablement ou correctement les régions de l’humanité considérées longtemps – par les Européens – comme arriérées. » (Seloua Luste Boulbina / p.18)
La philosophe nous explique donc que nous avons toutes et tous construit une géographie mentale (de nos savoirs) qui nous sert de table d’orientation dans le monde. Il s’agit pour elle de faire de la désorientation une posture, un choix. Par cette désorientation, la philosophe nous emmène donc avec cet ouvrage dans une exploration des arts, de la littérature et de la philosophie. Les questions des langues, de la transmission, de la créolisation, du genre (gender) sont envisagées dans un aspect décolonial.
Les miroirs vagabonds ou la décolonisation des savoirs est donc notre coup de cœur de l’été, et nous vous invitons vivement à le lire, à y penser, à vous perdre, à vous désorienter…
Pour accompagner cette lecture nous vous proposons aujourd’hui une sélection désorientée qui sied parfaitement à notre ligne éditoriale décentrée !
PAR ALOHA SELLIN ET LARA SAADI
1. EN ATTENDANT LES HIRONDELLES
Ce film de Karim Moussaoui sorti en 2017, pourrait être l'illustration filmique de la désorientation de Seloua Luste Boulbina. Le réalisateur redessine la géographie de l'Algérie, à travers des portraits d'algériennes et d'algériens. C'est un film choral, où plusieurs histoires se surperposent dans un road movie hybride qui nous fait traverser le territoire, d'Alger à Biskra en passant par Constantine. La route vient symboliser ce décentrement, cette désorientation et les images viennent nous faire envisager l'Algérie autrement, par ses paysages décolonisés "dés-exotisés", par ses personnages complexes et paradoxaux. Ce film incarne parfaitement cette période
© Ad Vitam 2017
de glissement qu'est la fin des années 2010 en Algérie, le pays se remettant à peine des années noires et préparant le Hirak...
Le film est disponible sur Arte VOD
2. GLORIA ANZALDÚA
Découverte récemment grâce à la revue Ballast, cette poétesse mérite un halo de lumière tant elle est impressionnante. Ses travaux ont permis d’élargir le champ du féminisme et contribué au développement des études chicanas, queer et postcoloniales. Elle a publié notamment Borderlands/La Frontera : The New Mestiza. Elle formule une théorie de la métisse “Mestiza” et développe une théorie plurielle de la frontière. Passionnante et incandescente... On vous invite à découvrir ses textes qui parlent mieux que notre description.
Ici, vous découvrirez son texte : "La conscience de la Mestiza. Vers une nouvelle conscience"
Ava est le premier long métrage de Léa Mysius (2018). C'est un film d'été de par sa dimension solaire. L'image est magnifique, brûlante et aquatique. Et pour cause, c'est un film sur l’œil, sur la vision qui s'en va. Ava, cette jeune adolescente est en vacances au bord de l'océan. Elle apprend qu'elle va perdre la vue, elle se déteriore déjà. Elle fait face à sa manière, en sortant du cadre, en regardant partout, tout le temps. Ce film est un tourbillon d'images décentrées, on épouse le regard de l'adolescente qui part à l'exploration des marges... Le film est traversé par moments par des éléments fantastiques, entre réel et onirique. C'est un regard sur l'adolescence, la féminité et la rencontre de l'autre.
Le film est disponible sur Arte VOD
© Bac Film 2018
3. AVA
4. AFROTOPIQUE
Le podcast de l’association Génération Afrotopia se présente sous la forme d’entretiens avec des personnalité.e.s multiples évoquant des sujets divers et avec comme axe fondateur : penser les Suds différemment et plus particulièrement le continent Africain. On peut y entendre parler d’écologie, de politique ou bien de culture. Les échanges sont dynamiques et les questions des animat.eur.rice.s sont toujours pertinentes tout en offrant un espace de liberté à l’invité.e pour qu’il.elle puisse développer pleinement son idée. Bien souvent, on se retrouve avec des podcasts dans lesquels on entend plus l'animat.eur.rice que l’invité.e mais pas là. Il y a de la fluidité. On prend son temps. On s’ouvre à de nouvelles théories. Notre curiosité est mille fois titillée. On est là, apaisé.e, à écouter des voix… Les sujets ont surtout la capacité de nous empuissancer tout en convoquant la figure de l’hybridation et du déplacement. Notre perception est bouleversée. On change d’avis. On change de place…
Le premier podcast à écouter serait peut-être celui sur Alioune Sall qui propose de décoloniser l’avenir… Le capitalisme est déjà mort à ses yeux. Nul besoin de chercher à l’achever mais plutôt de penser avec urgence au monde de demain.
“Alioune Sall nous invite à réinventer l’avenir, à partir d’une analyse renouvelée du présent [...] De renouveler la réflexion sur les nouveaux mécanismes de la dépendance, de retrouver l’audace de penser en dehors des paradigmes dominants, et de produire un langage commun pour construire un futur durable et désirable. Si possible, sans acronymes.” (Génération Afrotopia)
© Ad Vitam
5. LE CHANT DE LA FORÊT, João Salaviza et Renée Nader Messora
“Ce soir, dans la forêt qui encercle ce village au nord du Brésil, le calme règne. Ihjãc, un jeune indigène de la tribu Krahô marche dans l’obscurité, il entend le chant de son père disparu qui l’appelle. Il est temps pour lui d’organiser la fête funéraire qui doit libérer son esprit et mettre fin au deuil. Habité par le pouvoir de communiquer avec les morts, Ihjãc refuse son devenir de chaman. Tentant d’échapper à son destin, il s’enfuit vers la ville et se confronte alors à une autre réalité : celle d’un indigène dans le Brésil d’aujourd’hui.” (Allociné)
Envoûtées par ce film, on vous invite vivement à le voir... João Salaviza et Renée Nader Messora nous entraînent dans une exploration des sensations et du temps à travers une immersion dans le quotidien de la tribu Krahô. Ici, on nous apprend à nous désorienter et à prendre notre temps. On est troublé par la poésie de la mise en scène de ces moments de vie qu’on ne saurait pas dire si mis en scène ou réels. On ne se retrouve pas ici dans le voyeurisme d’une mise en scène occidentale d’un “world cinema”. On change de place. On se déplace. On perçoit ce que la tribu perçoit sans pour autant brûler dans l’arrogance de la compréhension infuse. On accepte de ne pas tout comprendre et de ne pas tout savoir…
Moment de beauté incroyable.

Bamako, un film franco-malien d’Abderrahmane Sissako sorti en 2006. Film bouleversant qui raconte l’histoire d’un couple marqué par le chômage du mari et qui se déchire doucement. En parallèle à leur histoire personnelle, il se déroule au sein de leur cour, que le couple partage avec d’autres familles, un événement surprenant : un procès de la société civile du continent africain contre la Banque Mondiale et le FMI. Le réalisateur Sissako nous plonge dans un film qui alterne entre fiction et documentaire avec des vrais avocats et des plaidoiries écrites par les plaignant.e.s. L’objectif est de proposer un nouveau récit dans lequel ce procès irréalisable prend forme afin de trouver des mots pour décrire l’impensable. Les plaidoiries s'enchaînent et sont poignantes. Pour une fois, on ne voit pas que des hommes avec des discours politiques désincarnés, les femmes sont légitimes et la présence de l’ancienne ministre de la culture malienne et écrivaine connue, Amina Traoré permet un discours du cœur. Le plaidoyer du Griot reste cependant un des moments qui fait le plus frissonner. Même sans comprendre les mots, la musicalité exprime la déchirure et le désespoir. Abderrahmane Sissako nous plonge dans un docufiction qui non seulement questionne notre perception du coupable en pointant du doigt le FMI mais surtout nous bouleverse.
© Les Films du Losange
6. BAMAKO
Retrouvez l'ouvrage de Seloua Luste Boulbina
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Que l'été soit beau et désorienté.
Rendez-vous à la rentrée, en attendant :
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