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La Missive n°1 et n°2

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Ici nous parlerons d’actualités, de société et de culture. Nous vous ferons des propositions de lectures, de films, de séries et de musiques, guidées par nos goûts et nos intérêts du moment. Notre ligne éditoriale s’inscrit dans une dynamique féministe, inclusive et écolo, nous espérons que cela vous plaira !

Ces derniers jours, avec le début du confinement en France pour lutter contre le désormais tristement célèbre Covid-19, nous avons vu fleurir sur internet des recommandations de lectures, podcast et playlist rafraîchissantes, bref des occupations pour mieux vivre ce confinement chez soi. Nous avons donc envie d’apporter notre touche à ce mouvement, c’est pourquoi nous vous proposons cette semaine dans nos billets d’humeur des évasions littéraires et cinématographiques, de la grande écrivaine Maryse Condé à la jeune création filmique costaricaine avec la réalisatrice Antonella Sudasassi Furniss, ainsi qu’une playlist musicale pour accompagner vos lectures et vos danses… Depuis quelques semaines, les intérieurs, souvent désertés se retrouvent réinvestis et les familles se retrouvent. Pour autant, s’il est tentant de se sentir égales et égaux face à l’adversité de ce virus qui touche tout le monde, nous avons envie de rappeler ici qu’il n’en est rien En effet, les inégalités de notre société ne se retrouvent que renforcées face au virus, les territoires français ne sont pas égaux pour apporter des soins aux patientes et patients et les corps humains ne sont pas égaux non plus En effet, nous avons malheureusement pu voir ces derniers jours des vidéos de femmes racisées se faisant maltraiter par la police françaisepour une attestation manquante. Dans ces vidéos les principes de sécurité sanitaire sont loin d’être respectés par les forces de l’ordre et mettent en danger les femmes interpellées. Aussi il est bon de rappeler ici, que pour les personnes précaires, pour les personnes sans abris, pour les personnes vivant sur des territoires avec des équipements de santé vétustes (comme c’est le cas en Guadeloupe et en Martinique), pour les femmes victimes de violences conjugales qui se retrouvent enfermées avec leur agresseur, pour les personnes racisées subissant du contrôle au faciès, pour toutes ces personnes cette période sera des plus difficiles Nous voulons également rendre ici hommage aux travailleuses et travailleurs, qui continuent de faire marcher le pays, les caissières et caissiers, les postières et postiers, toutes ces personnes exerçant des métiers les plaçant en première ligne avec la population et qui ne sont pas protégées. Bien sûr nos pensées et notre soutien s’adressent aussi aux soignantes et soignants qui tous les jours se battent pour soigner les malades dans des conditions sanitaires parfois précaires à cause du manque de moyens des hôpitaux français.

Nous vous proposons donc aujourd’hui une sélection d’articles rendant compte de cette situation.

https://www bastamag net/coronavirus-Covid19-femmes-soignantes-TheLancetinegalites-epidemies-sante

https://blogs.mediapart.fr/canoubis/blog/180320/les-croisieristes-la-prefecture-l-ars-et-lecovid-19-en-martinique

https://www bastamag net/Coronavirus-covid19-supermarches-caissieres-masques-gel-

courses-Auchan-Carrefour-Leclerc-SuperU-Monoprix

https://www.mediapart.fr/journal/france/190320/masques-tests-le-denuement-de-lafrance

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/03/22/coronavirus-ce-que-contient-leprojet-de-loi-urgence 6034040 823448.html

Se donner le droit de pleurer ou La migration des cœurs de Maryse Condé

Je fais partie de ces privilégié.e.s qui en période de coronavirus sont confiné.e.s dans des conditions acceptables, pouvant travailler depuis leurs maisons et sans famille atteinte par le virus. J’ai peur pour beaucoup de raisons, mais inspirée par les réseaux sociaux, je cherche à tout prix à être productive durant ce temps de confinement.

Productive de mon bonheur.

De ce qu’on m’explique être mon bonheur.

C’est simple, il faudrait absolument que je me stimule par tous les moyens et que j’occupe

ce temps. Il ne faut pas le laisser couler, il ne faut pas le laisser s’évaporer mais à tout prix l’investir de joie et de contentement… Mais pourtant, j’ai osé l’impensable. J’ai pleuré.

Quelle idiote je suis dans ma posture de petite privilégiée. J’ai même très longuement pleuré jusqu’à ce que le temps ne soit plus qu’un effleurement à mon contact.

Être à fleur de peau du temps…

Et puis je me suis sentie bien et tellement soulagée d’un poids. C’est pourquoi je vous

propose ici une revue d’un objet larmoyant et tragique. Un objet sacré et un peu déprimant afin de tirer vos larmes du plus profond de votre être.

La migration des cœurs de Maryse Condé est un livre exceptionnel. Alors bon, on connaît

un peu Maryse Condé, autrice guadeloupéenne peu reconnue par la France continentale

mais au génie acclamé puisque prix nobel alternatif de la littérature en 2018. Cette quimboiseuse de l’âme n’a jamais vraiment su écrire des livres joyeux.

Ici, Madame décide de proposer une réécriture des Hauts de Hurlevent par Emily Brontë

avec un ancrage caribéen en pleine ère coloniale. Alors, vous connaissez déjà ce classique de la littérature hautement pertinent, innovant et triste. Elle a réussi à le rendre plus triste.

L’éditeur Robert Laffont présente l’œuvre ainsi :

“La Migration des cœurs en est une libre variation, pleine de violence et de sensualité. Elle réincarne en Razyé le personnage de Heathcliff et fait de Cuba et de la Guadeloupe, dans le dernier quart du XIXème siècle, le cadre de la passion meurtrière qui le lie à Cathy.

Amours dévorantes, haines ancestrales, rivalités familiales, forces occultes de la religion, l'auteur nous offre un voyage exotique et luxuriant et nous révèle les émotions et les déchirements des âmes et des corps.”

Laissez-moi vous conter le cheminement de mon envoûtement dans l’espoir de vous convaincre…

C’est l’histoire de plusieurs histoires qui se croisent au fil des générations. Au fil des îles…

Des personnages identiques aux Hauts de Hurlevent mais aux noms changé.e.s.

Des personnages qui s’ajoutent et se multiplient.

Une œuvre polyphonique où les femmes se donnent le droit de raconter leurs expériences.

Les femmes se posent en tant qu'expertes de leurs vécus. Violées, maltraitées et

agressées, elles parlent et racontent.

Se racontent.

Et toutes ces histoires se veulent orales.

La seule histoire écrite est rejetée par un personnage homme conscient de son pouvoir castrateur, qui jette à l’eau le journal d’une des femmes. Ce geste symbolique, au-delà de la portée sexiste dans la narration, est du même fait hautement politique. Ce qu’on y voit aussi, est le refus de l’écrit appartenant au colonisateur dominant, donné comme éduqué, par la personne colonisée, donnée comme non-éduquée.

Parce que La migration des cœurs est une œuvre politique postcoloniale.

L’ancrage dans la Caraïbe en pleine ère de colonisation n’est pas anodin. L’autrice nous propose ici une lecture tragique de l’imprégnation coloniale. Une perspective incisive ne donnant pas la parole aux colonisateur.rice.s. Maryse Condé fait le choix de leur refuser la narration. La géographie large - puisque l’œuvre s’immole sur plusieurs îles - et la multiplicité des narrateur.rice.s exaltent la créolité et ouvrent à une complexification des rapports… Cependant, elle nous offre l’histoire d’une impasse. Des histoires de non possibilité. De non potentialité.

Croyez-moi, si vous cherchez des héros et des héroïnes amoureux.se.s et attachant.e.s, ce n’est pas la peine. Fuyez ! L’amour ne peut s’incarner en toute liberté. Pas dans un contexte colonial. Pas avec les stigmates de ces colonies.

Cette narration, cette complexité et cette mélancolie créole m’ont envoûtée et quimboisée. J’ai pleuré parce que c’était triste.

Mais j’ai aussi pleuré par le fait de la grâce d’un mouvement d’un mot.

J’ai eu des larmes mystiques et des sanglots de désespoir.

J’ai fait des pauses et puis je suis revenue comme captivée par une essence magique et ineffable.

Et puis j’ai fini le livre. Et je me suis sentie tellement bien. Tellement heureuse.

Pleurer m’a libéré d’un poids alors, si vous avez la force, je vous invite vivement à lire La migration des cœurs de Maryse Condé

The Awakening of the Ants

(El despertar de las hormigas)

Un magnifique film féministe de Antonella Sudasassi Furniss

© Betta Films

J’ai découvert ce film lors d’une nuit sans sommeil, et j’ai été envoûtée.

The Awakening of the Ants (L’éveil des fourmis en français), est un film costaricain réalisé par Antonella Sudasassi Furniss. Il s’agit du premier long-métrage de cette réalisatrice. Le film, qui n’est pas encore sorti en France, est disponible actuellement sur la plateforme Mubi dans la sélection dédiée à la Berlinale 2019 pour lequel le film a été sélectionné. Ne tardez pas, il n’y est que pour quelques jours…

© Betta Films

Dans ce film, la réalisatrice célèbre le regard féminin et la force intérieure féminine de changement et de renouvellement. Le film est centré sur le personnage d’Isabel et son évolution. Cette jeune mère de famille costaricaine apparaît étouffée par les responsabilités et les pressions qui pèsent sur elle en tant que femme : entre l’organisation domestique, les contraintes matérielles et financières ainsi que l’injonction à enfanter et à incarner un rôle de mère parfaite, Isabel vit une révolution intérieure sous la caméra mouvante d’Antonella Sudasassi Furniss. La réalisatrice nous offre ici un point de vue mobile, instable parfois déroutant. La caméra ne se fait pas oublier elle semble vivante, comme un point de vue omniscient vaporeux.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce film est la manière dont se produit le cheminement de prise de pouvoir (d’empowerment) de la protagoniste, d’une manière très introspective et ferme. Cette introspection est parfaitement captée par la caméra de la réalisatrice. Une caméra absolument bienveillante, mouvante, offrant un point de vue décentré, en perpétuel mouvement à l’image de la pensée du personnage d’Isabel. On peut d’ailleurs voir dans cette mise en scène une incarnation du female gaze théorisé notamment par Iris Brey[1]. La caméra d’Antonella Sudasassi Furniss n’objectifie pas les corps, elle les célèbre, et cela de façon bienveillante et enveloppante. Les travers de la société patriarcale sont relevés subtilement, sans jamais tomber dans le cliché. La masculinité est également questionnée à travers le personnage d’Alcides, le mari d’Isabel pris en étau entre son rôle d’homme de famille, tel qu’il lui a été inculqué, et un désir de comprendre sa femme. Par ailleurs, ce qui m’a particulièrement frappée dans ce film, c’est cette absence de violence frontale. En effet, l’évolution d’Isabel se fait dans la douceur, l’affirmation et la fermeté. La réalisatrice questionne donc ici les rôles que revêtent femmes et hommes dans l’étau de la société patriarcale avec une justesse rare. Et si le contexte costaricain donne une dimension spécifique au film, ces questionnements sont

en fait universels.

Esthétiquement, j’ai été happée par la poétique des images. La lumière naturelle est privilégiée, ce qui donne de la texture et du relief aux corps et aux matières. L’eau, la terre, les cheveux sont sublimés et ont un rôle particulier dans le film, témoins de la corporalité d’Isabel. Les insectes, et les fourmis en particulier, sont présents durant tout le film incarnant peut être la manifestation insidieuse du malaise refoulé d’Isabel, cette présence à l’écran des insectes donne une dimension d’étrangeté à l’image.

Le soin apparaît comme un vecteur important de réalisation personnelle et de transmission. Le rapport d’Isabel avec ses filles est également central dans le film, la jeune femme montre beaucoup d’exigence envers elles, et l’éducation des petites filles est questionnée par le regard de la réalisatrice. Ce film, en ayant comme personnage central Isabel, analyse en fait le rôle des femmes à plusieurs stades de leur vie, l’enfance, le début de l’adolescence, la jeune mère, la femme célibataire, la grand-mère. Le film montre, questionne, le paradoxe de toutes ces femmes, et expose ainsi la difficulté d’être femme dans la société patriarcale. The Awakening of the Ants, est un film à ne pas rater, un petit bijou visuel et engagé.

[1] Je vous conseille, pour en savoir plus, l’article de médiapart sur l’essai d’Iris Brey Le Regard féminin : une révolution à l’écran, qui offre à lire un bel extrait de l’ouvrage.

Sampa The Great - Energy (feat. Nadeem Din-Gabisi)

https://www.youtube.com/watch?

v=dDubhAKSeB0&list=RDdDubhAKSeB0&start radio=1

ROSALÍA - RENIEGO (Cap.5: Lamento [Audio])

https://www.youtube.com/watch?v=EEskedtVklw

The 1 - María Isabel https://www youtube com/watch?v=O6RQZllK5vA

Chronixx - Dela Move

https://youtu.be/HXE9WAHp1o0

Oxmo Puccino - Le vide en soi

https://www.youtube.com/watch?v=MyrEKDRfQfI

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⚡ La Missive s'adapte et se transforme !

Pour les prochaines semaines nous allons essayer une fréquence de parution plus espacée pour nous laisser le temps des recherches et des lectures dans le souci de vous offrir un contenu toujours de qualité :)

Nous reviendrons donc toujours le lundi mais tous les 15 jours !

N'hésitez pas à nous faire part de vos remarques sur ce format, à réagir à nos contenus et à échanger avec nous sur lamissive@outlook fr ou sur notre nstagram :)

Cette semaine nous vous avons concocté un numéro dédié aux questions décoloniales et aux processus de réappropriation...

Bonne lecture ⚡

Vers un nouvel espace de réappropriation

La nouvelle est sortie et sans grand étonnement, on réalise toutes et tous que ce confinement va durer. C’est pour nous l’occasion de faire un point sur cette première partie de pandémie et de réaliser alors à quel point les inégalités se creusent On prend conscience de la ligne narrative valorisée A ce moment, tout se bouscule : nos sociétés occidentales invincibles apparaissent soudain bancales, affaiblies… Les failles se dévoilent publiquement.

Une chose a attiré particulièrement notre attention cette semaine : curieusement,

il

semblerait que la société française réalise soudainement l’existence du terme pandémie Les médias viennent à notre secours et nous pondent des articles et moult revues afin de nous expliquer les ressorts de celle-ci Pourtant, ce n’est pas la première fois que les humains sont touchés par une épidémie pullulant sur une large zone géographique. Rappelons-nous ces deux pandémies récentes : le VIH et Ebola. En effet, si le VIH a longtemps fait des ravages en occident, il est devenu désormais la plaie de l’Afrique Subsaharienne. Et Ebola est également restée une maladie africaine, touchant en majorité l’Afrique de l’Est et l’Afrique Subsaharienne Ainsi dans nos sociétés, ce qui restait jusqu’alors du domaine de l’Autre, de la « fiction » lointaine documentée par nos écrans, devient aujourd’hui notre réalité et nous amène à nous questionner. On ne peut pas nier qu’il y a une distanciation à l’œuvre dans notre représentation du monde. Il y a les autres qui peuvent mourir. Celles et ceux qu’on oublie. Il y a les autres qui ne s’incarnent pas dans notre représentation du monde Ils sont sacrifiables Et puis il y a nous, Nous ce monde occidental faussement homogène

On vit alors une double fracture, une distanciation à l’autre qui s’investit d’une

puissance particulière en ce temps de confinement, puisque nous sommes invités à une distanciation sociale. Ne pas rencontrer l’autre et l’éviter au maximum. Celle-ci prend la forme d’une violence. La pandémie est violente. Des personnes meurent, des personnes souffrent, des personnes sont épuisées… Notre quotidien est alors déconstruit, questionné, et cette pandémie, aussi dure soit elle, nous donnera peutêtre un nouvel espace de reconstruction et de réappropriation.

Profitons, quand nous le pouvons, de ce temps vide, de ces espaces réduits pour repenser notre monde. Décolonisons nos esprits, questionnons nos certitudes, repensons nos rapports à l’Autre. Et quand cette pandémie sera finie, il sera temps de nous emparer de ce nouvel espace de réappropriation. Évitons l’écueil d’une ligne narrative unique afin d'aller à la rencontre de l’autre, à la rencontre de nous. Il est grand temps de nous réapproprier nos récits, nos corps, nos espaces et nos terres, de réinvestir ce monde montré comme homogène afin d’incarner et de s’iriser des singularités. Que le confinement, du corps, des idées, du lieu soit un prétexte à un retour en soi.

Cette semaine dans nos billets d’humeur nous vous présenterons des ouvrages et des œuvres qui participent d’un processus de décolonisation et des divers aspects que cette notion englobe. En effet, le sujet est très vaste et se trouve à l’intersection des questions féministes et écologiques. Ces questionnements viennent infuser la pensée contemporaine, car c’est ainsi que nous pourrons imaginer le monde de demain. Décoloniser son esprit c’est déconstruire notre vision du monde telle qu’elle nous a été inculquée et sortir de la logique universaliste chère à notre société Mais une fois que l’esprit est averti, il nous faut pouvoir agir, et la réappropriation est une voie vers la régénération

Négriers jetant par-dessus bord les morts et les mourants - un typhon approche Joseph Mallord William Turner, 1840 ©Museum of Fine Arts, Boston

Je vous propose une analyse du livre Une écologie décoloniale de Malcom Ferdinand, qui n’a pas l’ambition de pouvoir exprimer toute les richesses conceptuelles de ce livre, mais qui s’offre plutôt comme une invitation à la découverte.

Dans le creux de mon lit, depuis mon lieu de confinement, je rencontre. Je lis. J’écris.

Je suis un trou noir.

J’absorbe un livre dans lequel mon esprit s’évapore. Un livre qui m’invite à la réappropriation : Une écologie décoloniale de Malcom Ferdinand.

J’ai toujours ressenti une distance par rapport aux luttes écologiques.

J’effleurais des articles.

Je regardais vaguement quelques documentaires.

Je pouvais m’exalter pour certaines singularités mais pas au point de m’impliquer et de m’engager. Dans ma vie quotidienne, je faisais des efforts mais mon cœur n’y était pas.

Mon cœur était ailleurs, passionné par d’autres luttes multiples et incandescentes.

Et puis, un jour ça a changé. J’ai acheté ce livre et dès la première page mon souffle s’est arrêté.

Ce livre me parlait à moi. Il s’ardentait dans mon âme.

Commençons.

Malcom Ferdinand est un ingénieur en environnement et un docteur en philosophie politique qui, à travers ce livre, dénonce la pensée environnementale dominante. Il met en exergue une double fracture coloniale et environnementale qui se développe à travers une dichotomie entre la grande Histoire coloniale et la grande Histoire environnementale du monde, entre destructions coloniales et destructions environnementales. Martiniquais, il invite à penser cette fracture depuis une perspective caribéenne et martiniquaise.

Faisons une pause. Juste une minute… Mon cœur s’arrêtait. Ce choix me doucinait (câliner en créole guadeloupéen). On me prenait en compte en tant que guadeloupéenne, on prenait en compte la singularité de mon espace géographique et de son histoire. C’était important. Le référent n’est plus celui de l’occident. C’est un référent qui n’est pas dans un ailleurs, dans un en-dehors mais dans un en-moi. Reprenons. Pour traiter de cette double fracture, tout au long du livre, il

utilise la métaphore du navire négrier qui vogue vers une tempête certaine pour parler de la lutte environnementale. Et dans ce navire, Il y a ceux et celles qui sont dans la cale et qui enfermé.e.s n’ont aucun pouvoir. Ainsi, selon lui :

« …l’autre colonisé n’a pas occupé une place parlante importante au sein du mouvement écologiste français, renvoyé avec son histoire à un en-dehors renforcé par le mirage d’une dichotomie Nord/Sud. Il en résulte une sympathie-sans-lien où les soucis des autres là-bas sont admis sans pour autant en reconnaître les liens matériels, économiques et politiques avec l’ici. »

Il en résulte alors une ère anthropocène blanche qui gomme les racisé.e.s .

« …un imaginaire occidental de la crise écologique qui efface le fait colonial. »

Et pourtant, l’habiter colonial a été fondateur de changements environnementaux. Les premières monocultures massives ont été créées dans les plantations coloniales esclavagistes. Les bourses existent grâce aux compagnies coloniales. L’effondrement des sociétés Amérindiennes est relatif à l’extraction de l’argent de la mine de Potosi par les colons espagnols. Ne parlons même pas des milliers de mutilations au Congo Belge pour l’exploitation du caoutchouc. Les déforestations hallucinantes de la Barbade, de Cuba et d’Haïti sont dues aux plantations et au développement de l’industrie sucrière. Les plantations ont aussi créé un déséquilibrage des écosystèmes radical en Guadeloupe et en Martinique.

Permettez-moi d’illustrer.

Je suis en Guadeloupe et je peux vous dire que cette manière d’habiter ne s’est pas finie avec la fin historique d’une ère colonial. L’action colonisatrice est toujours présente vigoureusement. Il suffit de prendre la voiture en Guadeloupe pour voir des champs de canne et de banane à profusion. Il suffit de voir le monopole à l’œuvre des békés sur toutes les industries guadeloupéennes. Et je pourrais faire une liste de « il suffit » afin d’illustrer mon propos.

Les métropoles coloniales ont contracté une dette écologique qu’il est urgent de reconnaître.

C’est pourquoi, il propose une écologie décoloniale.

« L’écologie décoloniale est un cri multiséculaire de justice et d’appel du monde ».

Une écologie qui met en relief une autre cosmogonie des problèmes du monde et qui ébranle les certitudes d’une ligne narrative unique. Qui bouleverse une approche du monde globalisante en pointant du doigt des mondes, des singularités et des violences.

Une écologie de la résistance. Il invite à la réflexion et propose des postures de solution. Des rencontres possibles. Ce livre n’est pas que pour les antillais.e.s. Ce livre est à découvrir par tous et toutes parce que le lire, c’est apprendre à tomber en amour avec l’écologie. Imaginez.

Je lisais un paragraphe.

Je m’étonnais

Je relisais et je comprenais.

Un petit sourire s’invitait doucement sur mon visage. Ce sourire prenait la forme d’une colère, d’une colère sourde qui brûlait en moi.

Résister, lutter et marronner ! Devenir cette marronne qui fuyait les habitations pendant l’esclavage à la recherche d’une promesse radicale. Et puis finalement, se réapproprier mon lieu afin de faire-monde en rencontrant les polysémies entre humain et non-humain. Faire ressurgir des récits et des cosmogonies qui nous ont été refusés, qui m’ont été refusés, en faisant jaillir des pratiques qui étaient à l’œuvre avant l’arrivée des colons mais aussi pendant la colonisation. Re-sacraliser ma Terre-mère.

C’est ainsi que je finis. J’espère que vous tomberez aussi en amour avec ce livre.

Sources et recommandations en lien avec le sujet :

« Nous avons besoin d’une écologie décoloniale », entretien avec Malcom Ferdinand à lire dans Le Comptoir

Le problème de la wilderness, ou le retour vers une mauvaise nature » un article de William Cronon à lire ici dans Écologie & politique

« Macron et le ventre des femmes africaines, une idéologie misogyne et paternaliste » entretien avec Françoise Vergès par Rosa Moussaoui à lire dans l'Humanité

LES RENCONTRES AFROTOPIQUES x L'écologie décoloniale avec MALCOM FERDINAND un podcast d'Afrotropique

s par l'art

En ces temps de confinement, nous passons beaucoup plus de temps avec nous-mêmes, nous ré-habitons nos intérieurs (parfois avec difficulté) et nous ré-habitons nos corps, avec une plus grande conscience de la spatialité dans cette restriction de nos gestes et de nos déplacements. Il s’agit de s’approprier ce quotidien nouveau, de se réapproprier cette spatialité familière et pourtant nouvelle…

C’est pourquoi, j’ai envie aujourd’hui de vous parler du corps comme objet de colonisation.

J’ai envie de vous parler du corps à reconquérir, à décoloniser à se réapproprier.

Dans un entretien pour le magazine Spirale, Seloua Luste Boulbina, philosophe, exprime la chose suivante :

« La colonie repose, peu ou prou, sur la désindividualisation et la désymbolisation, car un individu est traité comme un exemplaire : c’est un « type », comme le disent les cartes postales et autres images coloniales. En d’autres termes, la colonie ignore le portrait, qui est toujours celui de quelqu’un, au profit du paysage et des « espèces » découvertes dans ce paysage, afin qu’il devienne un territoire. » (1)

La philosophe Seloua Luste Boulbina s’inscrit dans un large mouvement actuel et dynamique de décolonisation par la réappropriation des œuvres et des concepts notamment. En effet, le processus de décolonisation est large, et embrasse énormément d’aspects et notions. D’un point de vue artistique, plusieurs artistes s’inscrivent dans cette réflexion. L’ouvrage collectif Décolonisons les arts ! revient justement sur cette nécessité de repenser les arts, et la culture en général, pour sortir de la logique « universaliste ».(2)

Kader Attia dans son texte « La réparation c’est la conscience de la blessure » exprime d’ailleurs très bien cette problématique en l’appliquant notamment au cas de l’Algérie :

« En ce qui concerne l’imaginaire, en Algérie et même au-delà, l’invention de genres et de modes, de l’orientalisme à l’art dit « nègre », a non seulement inventé un autre qui n’existait pas […] mais, en plus de cela a pollué ces sociétés, à travers les récits diffusés par les médias, d’idées fausses et limitées sur leurs propres cultures. » (3)

Je souhaite m’emparer ici de ces problématiques pour vous faire découvrir une artiste qui s’inscrit à mon sens dans cette dynamique de réappropriation. Il s’agit de Dalila Dalléas Bouzar que j’ai découverte lors de mes pérégrinations sur internet. Je n’ai malheureusement pas encore eu l’opportunité de voir ses œuvres en vrai, mais le site internet de l’artiste nous dévoile déjà un bel aperçu de son travail, et vous permettra de vous évader sans sortir de chez vous.

Une série de peintures a particulièrement retenu mon

intention :

Princesse

Cette série de peintures fait écho à la réflexion de Seloua Luste Boulbina car il s’agit de portraits de femmes peints à partir des photographies de Marc Garanger. Les photographies originales sont mondialement connues et sont les vestiges des violences de la guerre d’Algérie sur les corps des femmes, entre autres. L’histoire, dans les grandes lignes, est la suivante, Marc Garanger, jeune photographe, se retrouve contraint d’exercer son service militaire en Algérie, très vite il devient photographe officiel du régiment. Les photographies de ces femmes lui ont été commandées pour réaliser des photos d’identité des femmes dans le but de les référencer pour mieux les contrôler. Ces portraits ont été réalisés dans un cadre violent, l’armée forçait ces femmes à se dévoiler pour la photographie, c’était un acte de possession des corps, un acte de contrôle. Marc Garanger, conscient de la violence de l’acte, accepte de réaliser ces photographies avec l’idée de documenter cette guerre et de s’inscrire dans la continuité du

Princesse © Dalila Dalléas Bouzar

photographe Edward Curtis qui a réalisé des photographies un peu similaires des autochtones aux États-Unis.

Je ne souhaite pas m’attarder ici sur le dispositif de ces photographies et les intentions réelles du photographe. Ces photographies portent sur elles cet acte de violence et la répression de l’époque. Le regard de ces femmes parle pour elles-mêmes.

« Mon parti pris est de sortir du rôle de victime en me réappropriant ces images. J'ai voulu montrer la beauté de ces femmes, leur rendre leur dignité et dire que malgré ce dévoilement forcé, ces femmes sont des princesses. »

Dalila Dalléas Bouzar

Dalila Dalléas Bouzar en peignant ces femmes s’inscrit dans un processus de réappropriation des images et des corps. Elle donne à ces femmes une nouvelle texture, de nouvelles couleurs pour faire émerger leurs regards. Le fond noir, enveloppant et nuancé, vient constituer un socle à l’existence du visage de ces femmes qui se détache comme flottant sur ce passé douloureux. Le noir remplace le blanc. Elles apparaissent fières, le regard perçant, leurs visages et leurs parures émergeant presque de la toile.

Quelques touches de couleurs éclosent, rappelant la présence d’une étoffe drapant les poitrines et les fronts. Les tatouages berbères ancestraux ornent la chair des visages, dans un bleu profond, et donne une dimension particulière aux portraits de ces femmes.

Ces portraits me semblent célébrer un apport culturel ancestral et une réappropriation des images. L’artiste se pose comme descendante spirituelle des ces femmes, en peignant ces portraits, elle participe du travail commun de réappropriation de l’histoire et des images par l’art. Sous ses traits de peintures, Dalila Dalléas Bouzar donne une nouvelle existence à ces femmes, elle les honore et les fait de passer de figure à sujet. Elle leur redonne leurs corps.

1. Mirna Boyadjian, Le devenir décolonial. Entretien avec Seloua Luste Boulbina,Magazine Spirale n°257 été 2016 article pdf à télécharger ici

2. Voir l’ouvrage collectif Décolonisons les arts ! (2018)

3. Extrait du texte de Kader Attia « La réparation c’est la conscience de la blessure » in Décolonisons les arts !

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