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Lettres à Émilie sur la mythologie

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LETTRES k EMILIE sun l.A

MYTHOLOGIE PAR

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LETTRES A EMILIE SUR LA

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NOTICE

Les Lettres à Emilie sont encore aujourd’hui l’ou­ vrage où l’on peut apprendre avec le plus d’agrément l’histoire des dieux de la Fable. Elles contiennent et exposent toute l’ancienne mythologie telle que la com­ prenaient le xvi", le.xvii” et le xvm“ siècle; et le cadre galant que l’auteur lui donne allait bien, du reste, à cette mythologie ainsi comprise, et qui n’était presque tout entière qu’une allégorie amoureuse. Singulier contraste 1 Ces gracieuses Lettres furent écrites pendant les jours les plus sombres de la Ter­ reur, ainsi que l’auteur le constate lui-même en plus d’un endroit de son livre. « Ma muse, couverte du voile de la douleur, dit-il en commençant sa troisième partie, cherche en silence dans nos forêts profondes et sous nos antres solitaires, un asile où la Discorde et la Haine n’aient pas encore pénétré. » Et, en finissant la cinquième partie : Lnrstjue assis sur lesliords de la Seine sanglaute, .l’ébauchais ces légers tableaux, Souvent j ’ai senti les pinceaux S’éclmpper de ma main tremblante. Avec tous mes amis je me sentais mourir; Le ciel avait au meurtre abandonné, la terre. A l’aspect des bourreaux le jour semblait piUir, Et la vapeur du sang rougissait l’alraosphére.


Il

NOTI CE.

Les Lettres à Emilie confirment une remarque qui a été souvent faite, c’est que la pastorale la plus tendre, l’idylle la plus sentimentale fleufissent aux heures les plus critiques de l’histoire, comme si l’esprit humain, trop meurtri par les violences de la réalité, éprouvait le besoin de se rejeter d'autant plus vivement en d'ai­ mables et douces rêveries. Charles-Albert Demoustier, l’auteur de ces Lettres, avait vingt-six ans lorsqu’il les commença en 1786. Il était né le H mars 1760, à 'V'illers-Coterets. Fils d’un garde du roi, il fit ses études à Paris, au collège de Lisieux. Il suivit pendant quelque temps la profession d'avo­ cat; mais il échappa, pour parler comme lui, aux fers de Thémis, et se livra à la littérature. Sa mère était retirée irla campagne, il vécut le plus souvent auprès d’elle. D’une humeur gaie et facile, d’un caractère heureux, il était aimé de tout le monde; il eut pour amis les écrivains les plus distingués de ce temps, les Legouvé, les Collin d’Harleville, etc. Il fut membre associé de l’Institut, de la Société philotech­ nique, de celle des Sciences, Lettres et Arts, de l’Athé­ née des Arts, îi Paris. Il mourut d'une maladie de poitrine, le 2 mars 1801, il quarante et un ans. Le jour même de sa mort, il écrivait ii une personne qui lui était chère : « Je n’ai plus la force de vivre, mais j ’ai encore celle de vous aimer. » Il avait composé de nombreux ouvrages, notam­ ment beaucoup de pièces de théâtre, dont quelquesunes obtinrent de brillants succès. Il faut citer le


NOTI CE.

I”

ConcilintKvr nu FIlnmirie oimable, comidie fin cinq actes, en Tei's, jouée le 29 septembre 1791 sur le ïhéiUre de la Nation..On lui adressa à l'occasion de cette pièce un compliment qui se terminait par ces Ycrs ; El quand il peignit l’Iiomme aimable,

Il é.ait devant son miroir.

Une anecdote qu'on a souvent rapportée donnera ime idée de l’attrait que cette comédie exerçait sur le pu­ blic. En 1797, on la jouait au théâtre Feydeau, dans une représentation gratis « de par et pour le peuple. » Vers la milieu de la pièce, le balcon de droite, sur­ chargé de spectateurs, fit tout :'i coup entendre un craquement, puis commença à s’affaisser. Mais ceux qui le remplissaient, au lieu de fuir, se cramponnèrent aux planches ou à leurs voisins, continuant de regarder avidement le spectacle. Il en’résulta un tumulte qui fit crier au reste de la salle ; « Silence I A la porte 1 On n’entend pas ! » Le balcon de gauche se mit à injurier celui de droite. Une lutte de paroles s’engagea; le spectacle fut interrompu, si bien que les acteurs se vi­ rent obligés d’intervenir, et que Fleury, en particulier, allant de l’un à l'autre balcon, essaya de calmer l’irri­ tation réciproque. Enfin la paix se rétablit, et le spec­ tacle continua, heureusement sans catastrophe. Les Femmes, représentées le 19 avril 1793, ne réus­ sirent pas moins bien que le Conciliateur. Celte co­ médie ou plutôt ce madrigal en trois actes attira tout Paris, au moment de la lutte suprême de la Gironde el de la Montagne. Mentionnons encore YAmo'ir fdial on


IV

NOTI CE .

la -jambe de bois, opéra comique en im acte, musique de Gaveaux ; — le Tolérant ou la Tolérance morale et re­ ligieuse, comédie en cinq actes, en vers. — Alceste à la campagne ou le Misanthrope corrigé, comédie en trois actes, en vers ; — le Divorce, comédie en deux actes, en vers; — la Toilette de Julie, comédie en un acte, en vers ; — Sophronyme ou la Reconnaissance, opéra co­ mique en un acte. Toutes ces pièces ne furent pas ce­ pendant accueillies avec une égale faveur. En 1796, les Trois Fils, comédie en cinq actes, en vers, furent ' même vigoureusement sifîlés. Comme il assistait à la première représentation, un de ses voisins, qui ne le connaissait pas, exprima le regret de n’avoir pas une clef forée. Demoustier lui prêta la sienne. Demoustier écrivit aussi des poèmes : le Siège de Cythère, en six chants; la Liberté du cloître. Il e.st encore l’auteur d’un Cours de morale, en prose et en vers, suivi d’un román philosophique intitulé les Con­ solations, etc. Mais aucune de ses œuvres n’eut un .succès comparable pour l’éclat ni pour la durée h ses Lettres à Emilie sur la mythologie. En 1827, elles comptaient déjà dix-sept éditions ; on les réimprime toujours. \j. M.


AYERTISSEMENT DE L’AUTEUR

J’offre au public l’édition complète de mes Lettres sur les principaux sujets de la Mythologie. Je pourrais étendre beaucoup plus loin cet ouvrage, en suivant dans tous ses détails le chaos de l’histoire fabuleuse ; mais j ’ai pris pour devise cette maxime de notre divin La Fontaine : Loin d’épuiser une matière, On n’en doit prendre que la fleur.

J’ai profité, avec reconnaissance, des observations de la critique pour corriger 1a plupart de ces Lettres. Jai supprimé des passages inutiles, et réparé plusieurs omissions considérables J’ai fait surtout disparaître un grand nombre de ces négligences auxquelles l’esprit se laisse entraîner par l’abandon du cœur. 1. Telles que l’histoire de Phaëton , seconde partie, et quel­ ques autres passages non moins essentiels. 1


2

A V ER TISSEM EN T.

Je me propose de parler incessamment des héros de l’antiquité, dont la vie, moitié fabuleuse, moitié véritable, est pour ainsi dire la transition de la Fable à l’Histoire. Dans cette nouvelle carrière, je prie les critiques judicieux de m’aider sévèrement de leurs conseils; ils me sont d’autant plus nécessaires, que j’écris tout laturellement comme je sens, et que bientôt le sen­ timent nous égare, s’il n’est éclairé par la raison.


PRÉFACE

Sexe aimable, qui protégez Les talents, enfants du génie. Et d’un regard donnez la vie » Aux arts que vous encouragez; Esprits heureux, qui mélangez La toilette, la politique. Les vapeurs, la métaphysique, Et la morale et les chansons; Docteurs, qui donnez des leçons D’amour, de vertu, de folie. De mode et de philosophie. Daignez accueillir les essais D’une muse encore novice. Qui, d’un sourire du d’un caprice. Attend sa chute ou son succès. L’ouvrage qu’elle vous dédie Est peut-être un peu moins que rien; Cependant il vous appartient. Puisqu’il est une fantaisie. Si vous trouvez dans ces écrits. Ces traits, cette grâce ingénue,


PR E F A C E .

Cette fraîcheur de coloris. Qui parent la vérité nue, C’est à vous que je les ai pris, A vous que je les restitue; .Mais si j’ai fait en vain l’effort D’apprendre chez vous Fart de plaire. Ce qui paraîtra bien plus fort, J’apprendrai celui de me taire.


A EMILIE

Échappé des fers de Thémis, Che2 Pomone libre et tranquille, J’étais au sein de mes amis ; Mais mon cœur était à la ville. J’éprouvais, durant ces beaux jours Filés par la mélancolie. Qu’il n’est avec vous, Emilie, Point de vacances en amour : Et, pour calmer la violence Du feu qui brûlait dans mon sein. Je dessinais en votre absence. Attendant ma convalescence. Le portrait de mon médecin. Mais, privé du modèle aimable Dont je crayonnais les.beautés, J’emprüntais celles de la fable Pour peindre vos réalités : Or, à vos grâces naturelles En ajoutant les attributs Ou de Minerve ou de Vénus, Ou bien des autres immortelles. Je m’attribuais en retour. Près d’elles, dans chaque aventure. Le rôle des dieux tour à tour. Excepté celui de Mercure.


A EMILIE.

Ainsi j ’avoûrai qu’en secret J’avais souvent plus d’intérêt Que vous dans la métamorphose; Car le premier bien des amours, L’illusion, était toujours Le prix de votre apothéose. Des amants tel est le bonheur. L’amitié, seule véritable, Est l’histoire de notre cœur. Et l’amour n’en est que la fable. Ah! de nos cœurs, depuis longtemps. Si vous aviez voulu m’en croire. Nous aurions, par nos sentiments. Mêlé la fable avœc l’histoire. Cependant daignez accueillir Ces écrits que la négligence A, sous les yeux de l’indulgence. Griffonnés pour vous les offrir. Si, par un arrêt, la satire Dès le berceau vient à proscrire Ces enfants de la liberté Qui vous ont déjà fait sourire Des traits de leur na'iveté ; Loin que ce revere me confonde. Je dirai : l’Amour m’abusait; J’ai cru, lorsque l’on vous plaisait. Qu’on devait plaire à tout le monde.


L E T T R E S A EM IL IE SUR

LA MYTHOLOGI E PREMIERE PARTIE

LETTRE PREMIÈRE Puisque vous m’ordonnez, Emilie, de vous retracer l’histoire des dieux de la Fable, Permettez que la posésie S’entremêle dans mes discours ; Car de la Fable elle est l’amie, Et l’interprète des amours.

Je crois bien qu’à ce dernier titre elle vous a souvent ennuyée. Que voulez-vous? C’est la faute de votre esi^rit et de votre figure; et je ne vous conseille pas de vous en défaire. Cela est à charge, j’en conviens; mais il est des contrariétés que leur cause rend au moins suppor­ tables. Telle femme, jadis fraîche comme Émllie, Qu’obsédaient les soupirs et les vœux des amants, Voudrait bien s’amuser encor de temps en temps De ce qui l’ennuyait quand elle était jolie.

Les dieux dont je vais vous parler ne sont que les


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L E T T R E S A E MI LI E

dieux de la première classe qui ont joui d’une cer­ taine réputation. Il y en a.beaucoup d’autres % dont les noms même ne sont pas venus jusqu’à nous. Notre ca­ lendrier n’est qu’une bagatelle en comparaison de celui des anciens. Ils adorèrent d’abord les astres : aussi le Ciel est-il le plus ancien des dieux. Ils consacrèrent ensuite leur culte aux héros, tels que Jupiter et Bacchus; ensuite aux vertus, sous le nom de Minerve; ensuite aux beauxarts et à leurs inventeurs, sous le nom d’Apollon et de Muses ; enfin aux animaux et aux plantes; et voici à quelle occasion : Lorsque autrefois les Titans se liguèrent, Pour attaquer Jupin dans son palais des cieux. Les généraux qu’ils se donnèrent N’étaient pas d’un minois, dit-on, fort graeieux. C’étaient le superbe Enceladc, Qui, pour soutenir l’escalade. Lançait des rochers monstrueux ; Le redoutable Briarée, Armé de cent bras vigoureux ; Et l’épouvantable Typhée, Demi-homme, demi-serpent. Dont le front atteignait le séjour du tonnerre, Tandis que sa queue, en rampant. Sous ses replis nombreux faisait trembler la terre.

A l’aspect de ces messieurs, voilà toutes les déesses tombées en syncope. Les dieux, au lieu de les secourir, s’esquivent bravement et courent se cacher en Égypte. Là, pour n’être point reconnus des Titans, ils se chan­ gent, 1. DU majores. 2. DU minimi.


SUR LA MYTHOL OGI E .

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Les uns en rais, d’autres en crocodiles, Plusieurs en choux, en poireaux, en lentilles». En arhres. Heurs, poissons, et estera. L’Égyptien humblement adora. Depuis ce temps, tout ce qui l’entoura; Et, dévotement imbécile. Interrogeant le Nil d’un regard curieux, A deux genoux crut voir les dieux. Nager incognito sous sou onde tranquille. Croître, fleurir au milieu des vergers Et tous les ans peupler ses potagers.

Ainsi le nombre des dieux., habitants de la terre, surpassa bientôt celui des habitants de l’Olympe. Pour mettre un peu de police parmi cette foule de divinités, on les partagea en quatre ordres. On plaça dans le premier les dieux suprêmes; dans le second, les dieux subalternes; dans le troisième, les demi-dieux; et dans le quatrième, les petites divinités du peuple, qui composent la canaille céleste. Les divinités du premier ordre sont au nombre de vingt. Jupiter en a choisi onze pour les admettre à son conseil, qui se tient de la manière suivante : Sur son trône resplendissant. D’abord le maître du tonnerre. Mouchant trois fois, trois fois toussant. Débite, d’un air imposant. Un beau rapport qu’il a fait faire Par Apollon, son secrétaire. Puis Junon, d’un tou aigre-doux. Le contredit à l’ordinaire. Alors Neptune, son beau-frère. Raccommode les deux époux. 1. On sait que les Égyptiens adoraient jusqu’aux légumes de leurs jardins.

I.


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L E T T R E S A E MI L I E

Vesta, leur commune grand’mère, Veut opiner ; Mars la fait taire, Et d’un seul mot sabre l’affaire__ Moins tranchant et plus réfléchi. D’un ton plus grave et plus mûri, Vulcain rompt enfin le silence ; Mais Vénus, avec nonchalance, S’écrie : « AhI grâce, s’il vous plaît! « Un mari voit, entend, se tait, « Et s’en tient au droit de présence. » Puis, d’un regard de complaisance. Flattant .lupin, dicte l’arrêt Que Mercure écrit tout d’un trait. Et qu’ils avaient dressé d’avance. Diane murmure en secret ; Gérés rougit d’impatience. Tandis qu’enrageant en silence, Minerve opine du bonnet.

Les autres divinités du premier ordre, telles que le Destin, Saturne, Génius, Pluton, Bacchus, l’Amour, Cybèle et Proserpine, sont exclues du conseil des dieux, pour d’excellentes raisons sans doute, car Jupiter n’en peut avoir d’autres. On assure pourtant que Cybèle et Proserpine ont le tabouret chez Junon. Au reste, la fa­ veur n’est pas grande; car cette reine, est d’un carac­ tère fort difficile ; on l’accuse même de manquer d’é­ gards pour son aïeule, cette bonne Vesta, qui radote et se porte à merveille. J’espère vous en donner demain des nouvelles. Comme je veux suivre l’ordre de l’an­ cienneté, c’est par elle que je commencerai. Attendez-vous néanmoins à trouver beaucoup d’in­ conséquences dans mes Lettres; car elles sont fré­ quentes dans le sujet que je vais traiter. La Fable ressemble à la plupart de nos Parisiennes,


S Ü R L A MY T H O L O G I E .

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dont l’esprit n’est jamais plus aimable que quand il brille aux dépens du bon sens. D’ailleurs, Pour vous lorsque l’on écrit, En commençant le volume, Le cœur égare l’esprit. L’esprit égare la plume.

L E T T R E II VESTA,

CTBELE.

Je VOUS ai promis des inconséquences, en voici ; La mère Vesta, dont je vous ai parlé, épousa, l’an premier du monde, le Ciel, dont elle eut Titan et Sa­ turne. Cette ancienne Vesta est la même que Cybèle, et Cybèle est la même que la Terre. Or Saturne, vingt ans après, épousa Rhée, qui est la même que Cybèle, qui est la même que la Terre, qui, dit-on,‘ est la même que Vesta. Pour vous débrouiller cette grande énigme. Je vais, en généalogiste. Éclairé, subtil et profond, Faire comme ces messieurs font. C’est-à-dire, suivre à la piste La fabuleuse antiquité. Et vous créer à l’improviste Des gens qui n ’ont point existé.

Vesta, surnommée Cybèle, à cause de sa principauté de la Terre, la donna en dot h Saturne, en le mariant avec Rhée. En conséquence, celle-ci prit, le jour de ses noces, le nom de Cybèle, comme nouvelle dame de la


L E T T R E S A EMILIE

Terre; ce qui depuis l’a fait confondre avec Vesta, sa belle-mère. Mais, en laissant passer cet apanage dans la maison de son fils. Vesta s’en réserva toujours le titre et les .droits honorifiques, qu’elle partagea avec sa belle-fille : aussi le culte de l’une et de l’autre est-il à peu près le même. On les représente cependant d’une manière dif­ férente. Cylièle, la douairière, assise gravement, Garde toujours sévèrement Son sérieux de grand’maman. Son front est couronné de tours, de chapiteaux, Et dans sa main sont les trousseaux Des clefs de tous les vieux châteaux. Toujours fraîche, toujours plus belle, La jeune et féconde Cybèle A sa suite conduit les Saisons et l’Amour, Et parcourt ses États dans un leste équipage ; Deux superbes lions en forment l’attelage. Les Nymphes dansent à l’entour. L’aimable déité voyage Sous un ciel pur et sans nuage. Les vents impétueux, enclos dans un tambour, Dorment à ses côtés : Gérés, Flore et Pomone, Pour leur reine, 5. l’envi, tressent une couronne ; Tandis que, caressant les trésors de son sein, Zéphyre, du bout de ses ailes, Découvre, en souriant, l’une des deux mamelles Qui nourrissent le genre humain.

Lorsque sa statue arriva à Rome, le vaisseau qui la portait s’arrêta tout à coup à l’embouchure du Tibre. Aussitôt une certaine vestale, nommée Claudia, dont l’honneur était fort suspect, voulant fermer la bouche


SUR LA MYTHOLOGIE.

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aux médisants, attacha le vaisseau à sa ceinture, et', après, une courte prière, le fit avancer sans ré­ sistance. Mais il y a des incrédules qui regardent ce fait comme aussi équivoque que la réputation de la dame. Quoi qu’il en soit, la jeune Cybèle mit au jour une petite déesse, que son aïeule aima bientôt à la folie, au point qu’elle voulut lui donner son nom. Les jeunes époux y consentirent par déférence. Voilà donc encore une Vesta. Celle-ci fut la déesse du feu et de la virginité, ce qui paraît, contradictoire à quelques jeunes physiciens. A Rome, on entretenait dans son temple une flamme immortelle. Si, par malheur, elle venait à s’éteindre tout le peuple faisait des expiations et des sacrifices, et l’on ne pouvait la rallumer qu’aux rayons du soleil. Le soin de l’entretenir était confié aux vestales : ces prêtresses faisaient vœu de virginité; mais Le cœur naïf des tendres jouvencelles, Dans l’dge heureux, où l’on aime, où l’on plaît. Du feu sacré qui sous leurs mains brûlait Plus d’une fois sentit les étincelles.

Cependant, malheur à celles qui violaient leur vœu ! elles étaient enterrées toutes vives, Touchés par l’innocence et l’éclat de leurs charmes. Les bourreaux s’étonnaient de répandre des larmes ; Les juges frémissaient ; le peuple avec horreur Écoutait les longs cris de ces tendres victimes__ Ah! si les sentiments de l’amour sont des crimes, Dieux cruels ! pourquoi donc leur donniez-vous un cœur?

Adieu, belle Emilie, je ne veux plus vous écrire au-


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L E T T R E S A EMILIE

joui'd’hiü. Ces pauvres vestales m’ont rendu l’âme un peu triste. Adieu. Je vais réver en liberté. Si vous étiez de la partie, Je ne donnerais pas pour un an de gaîté, Un jour de ma mélancolie.

LETTRE

III

SATURNE.

Le Ciel et Vesta eurent un grand nombre d’enfants. Les principaux furent Titan, Saturne, l’Océan, les Cy­ clopes, Cérès, Thétis et Rhée. Cette dernière, qui était la favorite de Vesta, devint fort éprise de Saturne, et l’épousa. Ce fut alors qu’elle prit le nom de Cybèle. Titan, l’aîné de la famille céleste, était l’héritier pré­ somptif du trône. Saturne, son cadet, ne pouvait pré­ tendre à la royauté. Cybèle en était au désespoir, et vous sentez le motif de son ambition : Le premier jour qu’on aime, on se plaît en secret A mettre au rang des reds l’objet que l’on adore ; Et s’il était un rang plus éclatant encore. Ce serait là celui que le coeur choisirait.

L’ambitieuse Cybèle, usant donc de l’empire qu’elle avait sur Vesta, lui persuada qu’il fallait que Titan cé­ dât à Saturne son droit d’aînesse, et Vesta persuada la même chose à son mari. Titan crut devoir, par obéissance, céder le trône à Saturne; mais ce fut à condition que celui-ci n’élève­ rait aucun enfant mâle, afin qu’après lui la royauté retournât aux enfants de Titan. Saturne accepta cette


S U R LA M Y T H O L O G I E .

i îi

condition; 'et, pour l’observer, il avalait, à leur nais­ sance, tous les enfants males que sa femme lui donnait. Mais, \oyant qu’il était bonhomme, La jeune Cybèle, un beau jour, A son appétit fit un tour Assez plaisant, et voici comme :

Étant accouchée de Jupiter et de Junon, elle mit à la place du premier une pierre qu’elle habilla en poupée. Le bon Saturne, qui avait la vue basse apparemment, l’avala sans cérémonie. Il fallait qu’il eût l’estomac meilleur que les yeux; car, à la naissance de Neptune et de Plulon, il lit encore deux repas semblables, sans en être incommodé. Quoi qu’il en soit, son épouse fit secrètement élever Jupiter dans l’île de Crète. Il était déjà grand, lorsque son oncle Titan le découvrit. Aussitôt ce prince assemble une armée, marche contre Saturne, le fait prisonnier avec Cybèle, et les enferme dans le Tartare; mais Jupiter lui échappe et, quelques années après, le charge lui-même de fers et brise ceux de ses parents. Bientôt Saturne, rétabli sur le trône, redoutant pour soi-mème la valeur et l’ambi­ tion de son libérateur, lui dresse des embûches. Jupiter en est instruit et le chasse de l’Olympe; alors le dieu, détrôné pour toujours, s’enfuit en Italie, dans le pays Latin, où régnait Janus. Là, de roi qu’il était, il se fit laboureur. Et sous le chaume enfin il trouva le bonheur. Un peuple agriculteur, à ses leçons docile, Ensemença la terre, et la rendit fertile. Saturne en fut aimé. Ce bonheur, à mon gré, Vaut bien, ô mes amis! l’honneur d’être adoré.


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L E T T R E S A E MI LI E

C’est apparemment comme père de l’agribulture que Saturne est représenté sous la figure d’un vieillard te­ nant une faux de la main droite. On lui met dans l’autre main un serpent qui se mord la queue : c’est l’emblème de la prudence, principal attribut de Sa­ turne. Tout le temps que ce dieu passa en Italie fut apipelé l’âge d’or. Siècles heureux de la simplicité. De l’innocence et de la bonhomie, Où la Franchise et la noble Équité Avaient encore un temple en Normandie ; Où Ton disait toujours la vérité ; Où la Gascogne était inhabitée; Où la beauté n’était jamais hirdée ; Où l’on n’avait ni le lait virginal, Ni blanc, ni noir, ni rouge végétal ; Où décemment l’on n’était point volage ; Où chaque amant heureux était discret, Où sans écrin, ni bijoux, ni portrait. Du tendre objet que l’on idolâtrait Au fond du cœur on conservait l’image ; Où la Concorde, et l’Hymen et l’Amour Paisiblement faisaient ménage ensemble : Siècles heureux, reviendrez-vous un jour? Le mal revient fort souvent, ce me semble ! Le bien lui seul passe-t-il sans retour?

,

C’est en mémoire de ce temps que, tous les ans, au mois de septembre, on célébrait à Rome les S atur­ nales . Durant ces fêtes, pour rappeler les vertus et l’égalité, qui jadis avaient uni les hommes, on renver­ sait l’ordre ordinaire de la vie domestique. Par exem­ ple, si les Saturnales se fussent célébrées en France, on aurait vu


S U R LA MYTH OL OGI E .

■! 7

La charité régner chez les petits-collets. La fraternité chez les moines. Les maîtres servir leurs valets, Les gouvernements leurs chanoines.

Enfin, on s’envoyait des présents de toutes parts, pour marquer que tous les biens étaient communs sous le règne du bon Saturne. Je suis fâché que ce dieu, que je regarde comme le seul honnête homme de la cour céleste, ait souffert qu’on lui sacrifiât des victimes humaines, et qu’il ait pris les gladiateurs sous sa protection. Mais ce qui me réconcilie avec lui, c’est qu’il facilita le commerce en inventant la monnaie. Celle qu’il fit frapper représen­ tait d’un côté un vaisseau, symbole du commerce qu’il avait établi; et de l’autre, un homme à deux têtes : c’était le portrait du roi Janus. Ce prince avait accueilli Saturne pendant son exil, jusqu’à partager son trône avec lui. En récompense, le dieu lui donna la connaissance du passé, et même celle de l’avenir. Voilà pourquoi l’on représentait Janus avec deux visages opposés. Ovide a dit de lui qu’il était le seul de tous les dieux qui vît son derrière. Le mois de janvier lui fut consacré. Il tenait de la main droite une clef, pour marquer qu’il ouvrait l’an­ née; et de la gauche une baguette, comme présidant aux augures. Romulus, fondateur de Rome, et Tatius, roi des Sabins, ayant fait ensemble un traité, lui bâtirent à cette occasion un temple dans lequel il y avait douze au­ tels, un pour chaque mois de l’année. Ce temple était


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L E T T R E S A E MI LI E

toujours ouvert pendant la guerre, et fermé durant la paix. On dit que l’Hyménée et le fils de Vénus, Depuis mille ans se font la guerre, Mais qu’entin vous allez leur faire Fermer le temple de Janus.

LETTRE IV JU PITER.

Jupiter, en naissant, fut transporté dans l’île de Crète, sur le mont Ida. Les Nymphes, aux soins des­ quelles on le confia, lui tressèrent un berceau de fleurs. Mollement elles y posèrent Ces membres délicats, et ces débiles mains. Qui, dans la suite, terrassèrent Le peuple des Titans et ses fiers souverains. Du jeune dieu les Jeux et l’Innocence, Et la Gaîté, compagne de l’enfance. Composaient la naissante cour. L’heureuse Paix habitait ce séjour; Les Aquilons en respectaient l’asile. Au règne tranquille du jour Succédait une nuit tranquille. Les oiseaux gazouillant leurs-aimables concerts, Le murmure des eaux, le doux calme des airs. Des Nymphes en silence, et le tendre Zéphyre Dans ces paisibles lieux exerçant son empire. Annonçaient le repos du roi de l’univers.

Cependant, lorsque _ses premières dents commen­ cèrent à percer, il devint fort méchant, et se mit à crier du matin au soir. Alors ses prêtres, que l’on ap­ pelait Coryb antes, inventèrent une sorte de danse ap­


SUR LA MYTHOL OGI E .

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pelée Dactyle, dans laquelle ils s’entre-frappaient avec des boucliers d’airain. Ce cliquetis empêchait Saturne et Titan d’entendre les cris qui leur eussent décelé l’enfance de Jupiter. Mais on l'apaisait encore plus sû­ rement en lui présentant le sein de sa nourrice. C’était la chèvre Amalthée. On prétend, à ce propos, que le lait de chèvre rend la tête légère. Jupiter me porte à croire qu’il influe aussi sur le cœur. En effet. Jamáis petit-maitre, à Paris, Ke courtisa plus de Ciüoris, De griseltes et de princesses, Que Jupin ne trompa, jadis, De mortelles et de déesses.

Je n’entreprendrai pas même de vous en faire la liste. Les plus célèbres furent Antiope, Alcmène, Danaé, Léda, Sémélé, lo, Europe, Égine et Calisto. J’aurai dans la suite occasion de vous en parler. Revenons à l’île de Crète. Jupiter, ayant été sevré, voulut récompenser la chèvre Amalthée, sa nourrice, et la changea en constellation; mais il retint une de ses cornes, dont il fit présent aux nymphes qui l’élevaient. C’était la corne d’abondance; Qui passa tant de main en main, Que l’on ignore son destin. Cependant on le croit en France, Au greffe de Thémis, ou bien Entre les mains de la finance ; Mais ces messieurs n’en disent rien.

Au sortir de l’enfance, Jupiter fut un héros. Le pre­ mier de ses exploits fut la guerre qu’il soutint contre


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L E T T R E S A E MI LI E

les Titans. Je vous ai dit qu’au moment décisif les dieux l’abandonnèrent; mais son courage lui suffit. Il foudroya seul tous ses ennemis, et renversa sur eux les montagnes qu’ils avaient entassées pour escalader le ciel. Encelade, malgré son air rébarbatif, Dessous le mont Etna fut enterré tout vif. Là, chaque fois qu’il éternue, Un volcan embrase les airs ; Et quand par hasard il remue, Il met la Sicile à Tenvers.

Nous en avons un exemple encore frappant^. Le second exploit de Jupiter n’est pas aussi glorieux pour lui que le premier. C’est la défaite et l’exil de Sa­ turne en Italie. Il est vrai que celui-ci avait eu des torts; mais son fils lui devait une retraite plus hono­ rable. Après s’être rendu maître du trône, Jupiter épousa Junon, sa sœur, et vécut d’abord avec elle en bonne intelligence. Il se fit adorer au commencement de son règne. Alors commença le siècle qui succéda au siècle d’or; c’est-h-dire que la vertu régnait encore sur la terre, mais avec moins d’empire qu’au siècle précé­ dent. De la vertu le second Age Fut appelé l’Age d’argent ; Mais, dès cette époque, on prétend Qu’il s’y glissa de l’alliage.

En effet, le crime commençait à paraître, et Jupiter 1. Le tremblement de terre de la Calabre, en 1783.


S U R LA MY T H O L O G I E.

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fut obligé de le punir d’une manière terrible en la per­ sonne de Lycaon, roi d’Arcadie. Ce prince cruel massacrait tous les étrangers qui passaient par ses États. Jupiter se présente chez lui, et demande l’hospitalité. Lycaon, voulant braver sa puis­ sance suprême, fait servir au maître des dieux les membres d’un esclave. Jupiter, indigné, réduit en cendres le palais du barbare, et le change lui-même en loup. Ses descendants cruels dans les bois du canton Portent à chaque pas la mort et le carnage; Cependant, en suivant les détours du vallon, Redoutez plus encor les pasteurs du bocage Que les enfants de Lycaon.

C’est sans doute à cette occasion que Jupiter fut adoré sous le nom de Jupiter-Hospitalier, comme ayant vengé l’hospitalité. Bientôt après il fut appelé Jupiter-Ammon... Écou­ tez’bien : je vais vous parler grec : A mmon, en cette langue, signifie arène ou sable. Or Bacchus, se prome­ nant un jour dans les sables de l’Arabie, fut pris d’une soif ardente, et le dieu du vin ne put pas même trouver une goutte d’eau. Dans cette extrémité, Jupiter se pré­ sente à lui sous la forme d’un bélier, frappe du pied la terre, et fait jaillir une source abondante. Bacchus, en reconnaissance, éleva dans cet endroit un temple sous l’invocation de Jupiter-Ammon, c’est-à-dire, Jupiter des arènes. Ce Dieu avait un temple plus célèbre encore dans la forêt de Dodone ; c’est là qu’il rendait ses ora­ cles.


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LET T RE S A EMILIE.

Sous l’ombrage sacré de ces arbres antiques, Il est uu antre obscur. Jamais les plus beaux jours N’égayèrent l’horreur de ses sombres contours. Le voyageur tremblant attend sous ses portiques. Là sont l’Espoir au front serein, L’Ambition au front d’airain, Avec la Crainte au front sinistre. Les Soupçons, l’Intérét; enfin. C’est I’antichambre d’un ministre. La porte s’ouvre ; on entre en frissonnant ; On espère, on respire à peine ; Les voûtes ont tremblé I Le dieu parle I... A l’instant Le ministre approche et vous rend Votre destin écrit sur des feuilles de chêne. Que d’un souille emporte le vent.

A Rome, on adorait Jupiter-Stator. Ce surnom lui vient du mot latin stare, qui signifie s’arrêter, en mé­ moire de ce que Jupiter avait tout à coup arrêté les Romailis fuyant devant les Sabins. On adorait dans la même ville Jupiter-Lapis, ou Jupiter-Pierre. Cette pierre était celle que Rhée avait mise à la place de ce dieu, et que Saturne apparemment n’avait pas digérée. Il y avait aussi Jupiter-Capitolin, Jupiter-Tarpéien, parce qu’il avait un temple sur le mont du Capitole, et un autre sur la roche Tarpéienne. Il y avait enfin Jupiter-Tonnant, Jupiter-Fulminant, Jupiter-Vengeur, Jupiter dieu du jour, Jupiter dieu des mouches. Voici à quelle occasion ce dernier titre lui fut donné : Hercule, faisant un sacrifice, fut assailli par un essaim de mouches qu’attirait l’odeur de la victime ; mais, ayant aussi sacrifié h Jupiter, les mouches s’envo­ lèrent, ce qui fit tant d’honneur au roi du ciel, qu’il en conserva le nom.


S U R LA MYTHOLOGI E.

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Mais le titre le plus illustre de Jupiter est celui d'Olympien, parce que le mont Olympe était son séjour ordinaire. C’est lli qu'on célébrait en son honneur les jeux Olympiques, si fameux autrefois dans Tunivers, et dont je vais vous entretenir. On représente le roi des dieux assis sur son aigle, ou sur un trône d’or, au pied duquel sont deux coupes qui versent le bien et le mal. Son front est chargé de sombres nuages; ses yeux menaçants brillent sous de noirs sourcils; son menton est couvert d’une barbe ma­ jestueuse. Il tient le sceptre d’une main; de l’autre il lance la foudre. Les vertus siègent à ses côtés. Les dieux tremblent en sa présence, Les déesses même, dit-on, Près de lui gardent te silence; Mais ce n’est qu’une Action : Ceci soit dit, ne vous déplaise. Entre nous deux par parenthèse.

On le revêt aussi d’un manteau d’or. Denys le Tyran lui fit ôter ce vêtement, en disant qu’il était trop chaud pour l’été, et trop froid pour l’hiver : il lui fit présent, à la place, d’un habit des quatre saisons... Adieu. Pour un jour, c’est trop babiller : Je sais qu’il n’appartient qu’aux belles De pouvoir, sans nous ennuyer, Éterniser les bagatelles.

Je reconnais donc mon insuffisance à cet égard, et je finis. Cependant, Lorsqu’on finit de vous écrire , Le cœur dit toujours : C’est trop tôt; Car avec vous il a beau dire. Ce n’est jamais son dernier mot.


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L E T T R E S A EMILIE

LETTRE V JEUX

OLYMPIQUES.

•On vous a parlé quelquefois De eea joutes, de ces tournois, Où, la lance en arrêt, la visière baissée. Nos chevaliers, brûlant et de gloire et d’amour. Combattaient pour faire la cour A la dame de leur pensée, Qui payait ordinairement Un œil, un bras de moins, nne jambe cassée. D’un bracelet ou d’un ruban.

Tels étaient à peu près les jeux Olympiques, si célè­ bres autrefois. Cependant la gloire seule y animait les combattants; car les femmes en furent longtemps .exclues, sous peine de la vie. Mais, malgré cette loi sévère, quelques-unes s’y rendirent en habit d’homme. Plusieurs même osèrent entrer en lice ; et, ayant rem­ porté le prix, elles ouvrirent aux femmes la barrière des jeux Olympiques. Depuis ce temps, l’amour y fut associé avec la gloire. La religion s’y trouvait aussi intéressée; car ces jeux étaient toujours précédés et suivis d’un sacrifice en l’honneur des dieux, et principalement d’Apollon. On ouvrait ensuite la carrière préparée pour la course, la lutte, le ceste, le disque, et les différents tours de force et de souplesse. Dans le principe, la course n’était que d’un stade, c’est à-dire d’environ six cents pas. Les prétendants couraient à pied, armés de toutes pièces. Mais à la neuvième olympiade, le stade fut doublé. On établit


S Ü R LA MY T H O L O G I E.

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alors la course des chevaux; et, à la vingt-cinquième, on y joignit celle des chars. Cynisque, fdle d’Archidamas, prince de Macédoine, en remporta le prix. Excitées par cet exemple, les autres femmes macédoniennes se mirent sur les rangs, et méritèrent plusieurs fois la couronne de myrte, de chêne ou d’olivier. Vos victoires sont plus paisibles ; Elles ont moins d’éclat, mais bien plus de douceurs. Vous domptez votre orgueil, vous nous rendez sensibles ; Vous insinuez dans nos cœurs La tendre humanité, la constance et les mœurs. Plus purs quand nous cédons au pouvoir de vos charmes. Et plus dignes de vous quand nous sommes vaincus, Près de nous la candeur, l’amitié sont vos armes, Et vos triomphes, nos vertus.

Revenons aux jeux Olympiques. La lutte y succédait à la course. Les lutteurs combattaient nus. On leur frottait d’huile les membres et le corps, pour leur donner plus de souplesse, et laisser en même temps moins de prise à leurs adversaires. Alors ils entraient en lice, et, se saisissant étroitement, ils essayaient, par force ou par adresse, de se renverser, jusqu’au moment où l’un des deux pliait et tombait sur les reins. Le ceste était de tous les exercices le plus pénible et le plus dangereux. Les combattants étaient armés de gantelets, composés de plusieurs cuirs plombés, appliqués l’un sur l’autre, et dont un seul coup porté sur la tête suffisait pour assommer ; d’ailleurs on se permettait les moyens les plus violents pour triompher de ses adversaires. Arrachion ayant vaincu tous les siens, à l’exception 3


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L E T T R E S A E MI LI E

d’un seul, celui-ci le jeta par terre et l’étrangla; mais, par un effort de désespoir et de rage, Arrachion, ex­ pirant à ses pieds, Ini mordit l’orteil, et le rompit. La douleur fut si vive, que le vainqueur demanda grâce; et l’on posa la couronne sur la tête d’ArracMon qui n’était plus. Cette victoire est noble et belle; Mais chez les morts de quoi sert-elle?

Le disque était un palet de pierre ou de métal, dont la forme et la pesanteur variaient an gré des concur- . rents. L’avantage de cet exercice était de procurer en même temps la force et l’aplomb. Le vainqueur était celui qui, d’un pied, se tenant en équilibre sur la pointe d’un cône, jetait son disque à la plus grande distance. Ces jeux se terminaient ordinairement par quelques autres qui exerçaient tour à tour la vigueur, l’adresse et la légèreté. Les juges qui décernaient le prix étaient au nombre de neuf; ils faisaient un noviciat de dix mois avant de monter sur le tribunal, et juraient solennellement d’observer les lois de l’équité la plus rigoureuse. Mais lorsqu’une aimable courrière Touchait au bout de la carrière Au même instant que son rival, Que l’arrêt était dilTicile! Si l’esprit est impartial, Le cœur n’est-il jamais fragile?

L’établissement des jeux Olympiques est attribué îi cinq frères nommés Dactyles ', mot grec qui désigne I. Dactyle, signifie doigt.


S U R LA MY T H OL O& I E .

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leur nombre et leur union. Ces jeux se célébraient tous les cinq ans, et ces intervalles ont servi, durant plu­ sieurs siècles, d’époques pour la chronologie. Par leurs fêles autrefois Nos pères dataient leurs années, Comme je date mes journées Par celles où je vous vois.

Ainsi, au lieu de dire, comme aujourd’hui, l’an mil sept cent sept, ou l’an sept, etc., on disait la pre­ mière, la seconde année de la vingtième, de la tren­ tième olympiade. Par exemple, j’aurais dit alors de vous : Votre jeune cœur murmura Dès sa première olympiade ; A sa deuxième, il soupira ; Dans son.cours il tomba malade; La fièvre enfin se déclara Le dernier jour de la troisième; Mais l’hymen, par un talisman Qu’au doigt il vous mettra lui-même. Doit vous guérir subitement Deux ans avant la quatrième.

Gela signifierait, en style moderne, que vous avez éprouvé i\ cinq ans le penchant, îi dix ans le désir, k treize ans le besoin, à quinze ans le tourment d’aimer, et que vous serez mariée à dix-huit ans. J ’en souhaite autant à toutes vos contemporaines. Mais ce vœu, que sincèrement Je forme pour leur byménée. Ressemble malheureusement. Au vœu de la nouvelle année.

Les athlètes qui se distinguèrent le plus aux jeux


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LET T RE S A EMILIE

Olympiques furent Théagène, Euthyme, Milon et Poly‘damas. Théagène, né à Thase, petite ville voisine de Lacé­ démone, remporta douze fois le prix; ses compatriotes lui dressèrent une statue. Un de ses envieux allant toutes les nuits la fustiger, elle tomba sur lui et l’é­ crasa. Les enfants du mort citèrent la statue devant le juge; car la loi de Lycurgue ordonnait de punir, même les choses inanimées, de tout crime attentatoire h la vie et au repos des citoyens. Ah! que cette loi n’est-elle encore en vigueur ! Je proscrirais ces voiles, cette gaze, Dont le perfide transparent Nous aiguillonne et nous embrase D’un feu toujours plus dévorant ; Et ce corset qui dissimule Des charmes qu’il fait trop sentir; Et cette friponne do mule, Dont la forme nous fait mourir D’incertitude et de plaisir.

Le juge lacédémonien condamna la statue à être jetée dans la mer; mais la famine ayant suivi de près l’exécution de cet arrêt, les Thasiens consultèrent l ’oracle, qui leur ordonna de repêcher et de rétablir ce monument; et, depuis ce temps, Théagène fut mis au rang des demi-dieux. Euthyme mérita, de son vivant, le même honneur. Voici à quelle occasion ; Ulysse, dans le cours de ses longs voyages, étant abordé à Thémesse, ville d’Italie, un de ses compa­ gnons, qui avait fait violence à une jeune fille, fut massacré par les habitants, et le roi d’Ithaque, instruit


S U R LA MYTH OL OGI E ,

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de son crime, se rembarqua sans lui rendre les devoirs funèbres. Bientôt l’esprit du mort, privé de sépulture, porta le ravage et la désolation dans la campagne... Je n’ose cependant vous garantir ce fait, car tous les revenants me sont fort suspects. Notre esprit du rivage sombre Revient-il après nous, revêtu de notre ombre? Je n’en erois rien ; et même, sur ee point. De docteurs je sais un grand nombre Dont l’esprit ne reviendra point.

Quoi qu’il en soit, l’oracle consulté promit aux ha­ bitants que l’esprit s’apaiserait, pourvu que chaque année on lui abandonnât la plus belle fille du canton. Je soupçonne qu’en ce mystère L’oracle avait ses intérêts : Une vierge naïve, à l’œil vif, au teint frais. Qui rougit en cachant ses timides attraits Comme la rose printanière. Est une riche offrande. Mais Qu’est-ce qu’un esprit en peut faire ?

Les Thémissiens payaient, pour la troisième fois, ce fatal tribut, lorsque Euthyme, déjà célèbre par un nombre de victoires remportées aux jeux Olympiques, arriva dans ces contrées. Ce héros combattit l’esprit, le fit évanouir et délivra l’aimable victime, dont il obtint ensuite le cœur et la main. Plus célèbre encore, mais plus malheureux, Milon de Crotone surpassa tous les athlètes de son temps On le vit, aux jeux Olympiques, charger sur ses épau­ les un taureau de quatre ans, le porter au bout de la carrière sans reprendre haleine, l’assommer d’un coup 2.


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L E T T R E S A E MI LI E

de poing et le manger le même jour. Ce trait suffit pour Yous donner une idée de sa force extraordi­ naire. Mais ces faveurs particulières, que la nature nous accorde quelquefois, ne sont pas de longue durée. Le temps emporte, dans son cours, Et nos forces et nos amours, Au moment où l’homme commence, La vieillesse vient l’avertir Qu’il est déjà temps de finir; Et bientôt de son existence Il n’a plus que le souvenir.

Milon, dans un âge avancé, se promenait seul au milieu d’un bois écarté. Il aperçut un arbre que le vent avait fendu en l’agitant. Se rappelant alors son ancienne vigueur, il essaya d’en séparer les éclats; mais le bras de Milon avait vieilli. L’arbre, s’étant entrouvert îi la première secousse, se referma. Tous les efforts de l’athlète ne purent le dégager de cette étreinte fatale, et le vainqueur des jeux Olympiques, attendant la mort dans un désert, y devint la proie des bêtes férocesL Polydamas, son rival et son ami, périt comme lui victime de sa témérité. Cet athlète, dans son enfance, avait étouffé sur le mont Olympe un lion monstrueux; dun seul coup il assommait un homme; d’une main il arrêtait un char attelé de six coursiers. Un jour, tandis qu’il buvait dans une grotte avec 1. La mort de Milon est le sujet d’un magnifique groupe de marbre que l’on admire dans les jardins de Versailles. C’est un des plus beau.x ouvrages du fameux Puget.


SUR LA MY T H O L O G I E.

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ses amis, la voûte s’ébranla et les convives prirent la fuite, Polydamas demeura seul, et, comptant sur ses forces, il voulut soutenir cette masse énorme; mais le rocher, en s’écroulant, l’écrasa dans sa chute. Telles sont les suites funestes de la présomption. Le sage évite le danger, le téméraire le brave et suc­ combe. Il y a déjà quelques années que j ’en ai fait l’expérience. Bien prémuni contre ses traits, J’avais juré, dès mon enfance, D’agir avec tant de prudence, Qu’Amour ne me prendrait jamais. Je disais : o C’est une folie « De s’amorcer à ses appas. » Mon cœur n’en disconvenait pas Avant de connaître Émilie.

■

Ainsi je n’avais pas quinse ans, Lorsque je déclarai la guerre Au petit prince de Cythère : Il on rit fort à mes dépens. Et dit aux Amours d’idalie : « S’ii nous livre quelques combats, « Nous lui ferons mettre armes bas, « Par l’entremise d’Émilie. » Son plan étant ainsi dressé. Il me tenta par sa franchise, El se mit dans les yeux de Lise ; J’en fus légèrement blessé. Je la trouvais assez jolie ; J'aimais son ingénuité; J’admirais sa naïveté; Mais qu’était-ce au prix d’Émilie? L’Amour, comme on peut bien penser, Ne se rebutant pas encore,


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LET TR ES A EMILIE

Sur les lèvres d’Éléonore Fut adroitement se placer ; Il crut sa puissance établie ; Il triomphait !... 11 se trompa : Mon cœur fit tant, qu’il s’échappa; Mais il me gardait Émilie. Cependant, fier de mes exploits, Moi-méme j ’admirais ma gloire ; Enflé de ma double victoire. Je la prônais à haute voix. Qu’aisément un vainqueur s’oublie ! Je lève les yeux par malheur.... Adieu ma gloire, adieu mon cœur; Adieu !... j ’ai vu, j ’aime Émilie. J’eusse autrefois craint de la voir : Mon orgueil timide et rebelle Méprisait les yeux d’une belle. Mais il redoublait leur pouvoir. Comme à son gré l’Amour nous plie ! Comme il change nos sentiments ! Je regrette tous les moments Que j ’ai passés loin d’Émilie. Héros, modernes Scipions, La constance de votre maitre ‘ N’eiU pas tenu longtemps peut-être En pareilles occasions. Je sais tout ce qu’on en publie : C’était un cœ ur.... Je le sais bien; Mais il ne faut jurer de rien. Avant de connaître Émilie. I. Célèbre par sa modeste retenue.


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LETTRE VI JUNON,

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HÉBÉ,

IRIS.

Notre sexe se plaint des caprices du vôtre, Et surtout les maris. Ont-ils tort ou raison? Pour qui vous connaît bien, c’est une question Qu’il est bon de laisser décider par un autre.

Ainsi je ne me mêlerai point des querelles de Jupi­ ter et de Junon. L’on accuse celle-ci d’aigreur, d’or­ gueil et surtout de jalousie. Je vais vous en citer un trait entre mille. Jupiter aimait lo, fille d’Inachus. lo n’était pas in­ grate, Jupiter était fidèle; car les hommes sont tou­ jours plus constants comme amants que comme époux. Junon, furieuse de cette préférence, descend du ciel et s’approche furtivement de la retraite de sa rivale. Mais Jupiter la prévient et change lo en vache. Junon, se doutant de la métamorphose, demande cette vache, à son mari, qui la lui donne à regret, et la reine en donne la garde à son fidèle Argus. Le sieur Argus avait cent yeux ; Leur secours lui fut inutile : L’amour en voit plus avec deux Que la jalousie avec mille.

Argus ne dormait jamais qu’à moitié. Mercure vint le trouver. Les uns disent qu’il lui joua sur sa flûte plusieurs airs de musique ancienne; d’autres, qu’il lui lut un opéra nouveau ; si bien qu’il parvint à l’en­ dormir tout à fait, lui creva tous ses yeux et lui coupa


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LET T RE S A EMILIE

la tête. Junon, désespérée, le changea en paon et con­ serva ses yeux sur son plumage. Depuis ce temps, elle attela deux paons à son char. Cependant lo, tourmentée par les Furies, traversa la Méditerranée et arriva en Égypte, où Jupiter lui rendit sa première forme. Ce fut là qu’elle mit au jour Épaphus; elle y fut depuis adorée sous le nom d’Isis et représentée sous la forme d’une femme ayant une tête de vache. Junon bouda longtemps; Jupin n’en fit que rire et publia qu’il allait épouser Platée, fille d’Asope. A cette nouvelle, Junon, hors d’elle-même, accourt, se jette sur la nouvelle fiancée et lui arrache ses vête­ ments, sous lesquels elle trouve un tronc d’arbre, avec une figure de poupée. Après un moment de dépit, Dévorant sa honte secrète, Elle rougit; Jupin sourit.... - Un Laiser, voilà la paix faite.

Vulcain, seul fruit de leur union, dut sa naissance à ce raccommodement. • C’est avec raison, sans doute, que l’on accuse Junon de jalousie; mais tout le monde rend justice à sa sa­ gesse. Cependant, quoique d’une vertu sévère Armée autrefois jusqu’aux dents. Elle tu deux petits enfants. Dont Jupin ne fut pas le père.

Elle avait toujours été stérile; mais, suivant l’avis d’Apollon, son médecin ordinaire, ayant mangé, au


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banquet de Jupiter, un plat de laitues sauvages, elle conçut Hébé, dont elle accoucha sur-le-champ. Hébé fut l’aimable déesse De la fraîcheur, de la jeunesse : Sa main, à la table des dieux, Versait le nectar à la ronde ; Mais elle savait encor mieux. Par le doux éclat de ses yeux. Enivrer les maîtres du monde.

Non contente de ce miracle, Junon voulut en es­ sayer un autre. Jalouse de ce que Jupiter avait seul enfanté Minerve, elle consulta la déesse Flore sur le moyen d’en faire autant. Celle-ci lui montra une fleur, dont le simple attouchement devait effectuer son pro­ jet. Junon la toucha, et Mars vint au monde. Il existe encore une fleur Qui renouvelle ee prodige ; Dès que l’Hymen la touche, aussitôt elle meurt; Mais on voit naître de sa tige Une Grâce enfantine, aux yeux tendres et doux; Ou bien un jeune Amour sans carquois et sans ailes. Ainsi les descendants des héros et des belles. De fleur en fleur, sont venus jusqu’à nous.

Quoi qu’il en soit, le lieu où Junon jouissait de toute sa gloire était la ville d’Argos. On y célébrait ses fêtes par le sacrifice d’une hécatombe, c’est-à-dire de cent taureaux. La déesse était représentée sur un char bril­ lant, traîné par deux paons; elle avait le sceptre en main et le front couronné de lis et de roses. Près de son temple coulait une fontaine dont elle prenait les eaux tous les ans. On nous vante beaucoup les eaux de Spa, de Forges, de Plombières ; elles ren­


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LET T R ES A EMILIE

dent, dit-on, la santé; mais celles d’Argos rendaient la jeunesse et la virginité. Comment cette source-là s’est-elle perdue? Si tu pouvais, merveilleuse fontaine, Reprendre un jour ta source dans Paris, Que de minois ridés et défleuris Renonceraient aux ondes de la Seine ! Que tes ruisseaux bientôt seraient taris ! O Mahomet! mieux que ton paradis, Paris serait le séjour des houris. Si, comme on dit, ta baguette est certaine, Mon cher B letont, au nom de ma Chloris, Quand nous aurons tous deux la cinquantaine, Découvre-nous cette heureuse fontaine.

Revenons à Junon ; elle avait en partage les royau­ mes, les empires et les richesses; c’est aussi ce qu’elle offrit à Pâris, s’il voulait lui adjuger le prix de la beauté; mais elle présidait surtout aux mariages et aux accouchements sous le nom de Lucine. Les fêtes que l’on célébrait à Rome en son honneur étaient ap­ pelées les Lupercales. Alors deux ou trois cents bandits. N’ayant que leur peau pour habits, Couraient avec des cris farouches Chez les épouses des Romains, Leur frappant le ventre et les mains. Pour empêcher les fausses couches.

L’instrument avec lequel ils donnaient cette espèce de discipline était une peau de chèvre qu’on prétendait avoir servi de vêtement à Junon. J’oubliais de vous parler d’iris, sa confidente et sa 1. Célèbre sourcier.


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messagère. La déesse, contente de ses services, parce qu’elle ne lui apportait jamais que de bonnes nou­ velles, la transporta aux deux. Elle lui donna des ailes et la revêtit d’une robe violette, dont l’éclat trace dans l’air un sillon de lumière que l’on appelle l’arcen-ciel. Ainsi, Vers la fin d’un beau jour, ou bien après l’orage, Lorsqu’il vous arrive de voir Un are étincelant briller sur un nuage, N’en concevez jamais un sinistre présage ; Dites-vous seulement : C’est Iris qui voyage ; Junon apparemment donne à souper ce soir.

Quant à vous, Émilie, soyez assurée que. Si vous étiez Iris, et si dame Junon Par caprice daignait me faire L’honneur de m’inviter à souper saus façon, J’oublierais l’invitation Pour inviter la messagère.

LETTRE VII MINERVE.

Un beau matin, Jupiter, accablé d’un violent mal de tête, ordonne à Vulcain de lui fendre le cerveau d’un coup de hache, et Minerve en sort armée de pied en cap. Aujourd’hui le front des hommes n’accouche plus; mais on prétend qu’il indique souvent, par de certains signes, que leurs femmes sont accouchées. Je tiens cette singulière découverte de quelques initiés, dont le témoignage est fondé sur une longue expérience, et 3


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L E T T R E S A E MI L I E

qui portent avec eux les preuves authentiques de ce qu’ils avancent. Minerve, en naissant, prit les arts sous sa protec­ tion; elle inventa l’écriture, la peinture et la bro­ derie. Vous dont la main trace dans le silence Ces tendres riens, ces doux épanchements, Ces petits soins et ces heureux serments, Qui de Tobjet dont vous pleurez l’absence Secrètement vous rendent la présence ; Et vous dont l’art, variant les couleurs, Dans un ovale, aux traits de votre amie Semble donner une seconde vie ; Vous qui couvrez de baisers et de pleurs Ces trails chéris que le vélin conserve, Jeunes amants, rendez grâce à Minerve.

C’est surtout pour la tapisserie que cette déesse avait une adresse particulière ; aussi en était-elle fort jalouse. Arachné, habile ouvrière, ayant prétendu l’égaler, reçut un coup de navette sur les doigts, et fut changée en araignée. Les talents qu’elle a con­ servés sous cette nouvelle forme font regretter ceux qu’elle eut autrefois. Minerve était aussi musicienne, elle jouait de la flûte; mais comme .cet instrument lui gâtait la bouche et lui fatiguait la poitrine, elle le jeta dans une fon­ taine à laquelle elle puisait de l’eau pour se rafraîchir... Ah ! que nos mœurs sont loin de celles de nos pères ! Le sexe, en ce temps-là, privé de nos lumières, K’avait pas le moindre soupçon De l’étiquette et du bon ton. Aujourd’hui, par la politesse, Nos usages sont embellis :


S U R LA MYTHOL OGI E .

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Par exemple, la déesse. Des arls et de la sagesse, Pour sa poitrine, jadis. Buvait de l’eau pure, tandis Qu’une déesse, à Paris, Aurait pris le lait d’Auesse.

Vous pensez bien que Minerve ne ressemblait pas à nos Parisiennes. On la représente le casque en tête, la lance à la main, le sein couvert d’une cuirasse, et le bras armé de son égide, sur laquelle on voit la tête de Méduse. Méduse, pour son malheur, était la ])lus belle des trois Gorgones qui régnaient ensemble dans les îles Gorgades. Neptune, épris de ses charmes, n’ayant pu la fléchir, lui fit violence dans le temple de Minerve. La déesse, outragée, changea les cheveux de Méduse en serpents, et donna à sa tête la funeste vertu de changer en pierres tous ceux qui la regardaient ; dans la suite elle fit graver cette tête sur son égide. L’air menafant de la Gorgone, Son front et ses jeux courroucés. Et ses serpents entrelacés. Inspirent l’effroi de Bellone.

Quelquefois le casque de Minerve est surmonté d’une chouette, et l’on place auprès d'elle tantôt un coq, symbole du courage, et tantôt un hibou. C’est en cet oiseau qu’elle changea Nyctimène, qui avait eu un commerce incestueux avec Nyctée, son père, roi d’Éthiopie. Le malheur de Nyctimène et de Méduse atteste la pudeur de Minerve. Elle en donna une autre preuve


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L E T T R E S A EMILIE

aux. dépens de. Tirésias qu’elle aveugla, parce qu’il l’avait vue lorsqu'elle se baignait dans la fontaine d’Hippocrène avec Chariclo, sa favorite, et mère de Tirésias. Pour venger vos appas, si je perdais la vue, Belle Emilie, après les avoir vus. Je m’en consolerais. Je ne vous verrais plus ; Jlais Je n’ouLlierais pas que je vous aurais vue.

On se persuade aisément que Minerve resta toujours vierge. Pour moi, je n’ose assurer ni combattre une opinion aussi délicate; tout ce que j’en sais, c’est que Minerve, ainsi que Vesta, présidait à la virginité. Pour célébrer ses fêtes, des vierges, sans doute un pemaguerries, se partageaient en différentes brigades, armées de pierres et de bâtons; puis on sonnait la charge, et elles fondaient avec fureur les unes sur les autres. La première qui périssait dans l’action était regardée comme fausse vierge, et dévouée à l’infamie. On jetait son corps îi Teau, tandis que Ton recondui­ sait en triomphe celle qui, sans avoir succombé, sor­ tait du combat avec le plus de blessures. Ainsi les attraits les plus illustres de ce pays devaient être les plus cicatrisés. Ces fêtes établies dans la Libye, au bord du marais Tritonien, furent, à ce qu’on croit, transférées à Athènes, lorsque Minerve donna son nom k cette ville. Neptune lui avait disputé cet honneur. Pour terminer leur différend, ils convinrent que le parrain de la ville naissante serait celui des deux qui produirait la chose la plus utile à ses habitants. Neptune créa le cheval, Minerve l’olivier. L’olivier eut le prix. Je le lui au­


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rais aussi donné; car cet arbre est le symbole de la paix. Lorsque l’on tous aime on préfî-rc En secret le myrthe au laurier: Or le myrthe ne croit guère Qu’ü l’ombre de l’olivier.

Minerve avait un temple dans la citadelle d’Athènes et un autre dans celle de Troie. C’est lt\ qu’elle était adorée sous le nom de Pallas, comme présidant aux combats. Les Troyens gardaient précieusement sa sta­ tue, qu’ils appelaient le Palladien. Cette petite figure était faite des os de Pélops, ancien roi du Péloponèse ; on la faisait remuer comme un pantin, en touchant un ressort caché, ce qui inspirait beaucoup de vénération aux bonnes femmes troyennes. Les Troyens eux-mêmes la regardaient comme le gage de la sûreté de leur patrie. Tandis que les Grecs l’assiégeaient, Ulysse et Diomède, ayant pénétré par un souterrain dans le temple de ¡Minerve, enlevèrent le Palladien, et la ville fut prise peu de temps après. Cet événement me rappelle, Emilie, une nouvelle qui m’intéresse beaucoup, parce qu’elle vous concerne. Depuis un an, le prince de Cythère, Avec tous ses Amours, vous assiège, dit-on : Votre .sort est pareil à celui d’Iiion ; De votre cœur dépend le succès de l’affaire : Avant de vous réduire, il faut vous le soustraire; Ainsi, le siège sera long : Car, si j ’en crois votre rigueur austère, L’Amour n’a pas encor pris le Palladien.


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L E T T R E S A EMILIE

LETTRE VIII GÉRÉS,

PROSERPINE.

Que l'on me donne à garder un trésor, J’en répondrai. Qu’on soumette à ma garde Une hydre, un monstre à ligure hagarde. Fût-il sorcier, j ’en répondrais encor. Mais que l’on mette à l’ombre de mon aile Jeune beauté modeste en son maintien. Dont la voix tremble et dont l’œil étineelle ; Amour et moi no répondons do rien.

Gybèle y voyait sûrement mieux que moi. Elle était mère. Sa fille Gérés était charmante et ne la quittait jamais. Gependant la maman, en laçant la Jeune per­ sonne, s’aperçut d’un nouvel embonpoint qui la décon­ certa. Vous jugez du train qu’elle fit! Gérés, toute honteuse, courut se cacher dans une caverne, où elle mit au jour Proserpine. L’aimable enfant fît le bonheur De mademoiselle sa mère ; Mais elle n’eut Jamais l’honneur De connaître monsieur son père.

Les uns disent que ce fut Neptune, d’autres que ce fut Jupiter. Quoi qu’il en soit. Gérés pleura longtemps la perte de sa virginité. Sa douleur la consumait et la faisait mourir en detail. Si ce malheur au cercueil Conduisait les pauvres filles. Combien d’honnêtes familles. Parmi nous seraient en deuil!

Heureusement pour Gérés, le dieu Pan découvrit sa


SUR LA MYTHOLOGI K.

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retraite. Touché de l’état déplorable où la déesse était réduite, il en avertit Jupiter, qui lui envoya son mé­ decin. Celui-ci fit prendre à la malade une potion de jus de pavots et l’endormit. Le sommeil rétablit le calme dans ses sens, et sa santé revint de jour en jour. Cependant tout languissait sur la terre. Le blé pé­ rissait dans son sein, et les hommes rappelaient îi grands cris la déesse de l’agriculture. Elle reparut enfin, et fut reçue en triomphe. Ses yeux étaient remplis d’une douce langueur, Et son front conservait un reste de pâleur. Proserpine pendait encore i sa mamelle, Objet de sa tendresse, et fruit de ses douleurs. Cérès paya bien cher la gloire d’étre belle.... Les beaux yeux sont donc faits pour répandre des pleurs !

Ce fut alors qu’on institua des fêtes en son honneur. Ces fêtes se célébraient ù peu près comme on célèbre chez nous les Rogations. Les prêtres et le peuple allaient en procession au milieu des campagnes, où l’on immo­ lait un porc, parce que cet animal, en fouillant la terre, empêche le blé de germer. Ce sacrifice se faisait aux dépens de la confrérie de Cérès. Les confrères étaient voués au silence, et portaient toujours le même habit, jusqu’à, ce qu’il tombât tout à fait en lambeaux. On prétend que dans la ville d’Éleusine, on y admet­ tait les vierges; mais cette opinion est combattue avec raison, et je sais de quelques philosophes silencieux que les femmes ne voulurent jamais y être initiées. Dans la suite, la confrérie éleva un temple à Cérès. Elle y était représentée le front ceint d’épis et de fleurs,


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L E T T RE S A EMILIE

et les mamelles pleines de lait. Elle avait un hibou à côté d’elle et un lézard à ses pieds; d’une main elle tenait une poignée de froment et de pavots, en mé­ moire de l’opium qu’elle avait pris, et de l’autre le flambeau avec lequel elle avait cherché Proserpine. Celle-ci avait hérité des grâces de sa mère. Souvent le cristal des fontaines lui avait appris qu’elle était jolie. Or on dit que les filleltcs A qui l’Amour a donné Minois joliment tourné, Toujours aiment les fleurettes.

Proserpine aimait donc les bouquets. Un jour, tandis qu’elle en cueillait dans le vallon d’Enna, Pluton, roi des enfers, promenait de ce côté ses ennuis et sa tristesse. La cause en était bien légitime. En effet. Quand le cœur ne peut se soustraire Au joug de votre aimable loi. Mesdames, l’on est, selon moi. Bien malheureux de vous déplaire.

Tel était le sort de Pluton. Toutes les déesses avaient rejeté ses hommages. On le trouvait trop brun, et puis il puait la fumée, et puis son palais était trop sombre, et puis. Fille qui sent arrondir ses trésors, Et dont le myrte doit bientôt ceindre la tête, Avec raison préfère la conquête De deux ou trois vivants 5 l’empire des morts.

Pluton rêvait â tout cela, lorsqu’il aperçut Proser­ pine au milieu de ses nymphes. Soudain, épris de


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ses attraits, il la saisit, l’enlève, ouvre la terre d'un coup de son trident et rentre dans ses États avec sa proie. Jugez quelles furent les alarmes de Cérès! Cette mère désolée chercha sa fdle par toute la terre. Dans ce pénible voyage, elle fut accueillie chez Céléus, roi d’Éleusine, et enseigna l’agriculture îi Triptolème, fds de ce prince. Les Éleusiens élevèrent un temple à la déesse; mais elle quitta bientôt ce pays pour parcourir le reste du monde. C’est alors que, succombant à la fatigue et épuisée de besoin, elle fut trop heureuse de rencontrer une bonne femme qui lui donna un peu de bouillie. L’appétit assaisonne les mets les plus com­ muns ; Cérès trouva celui-ci délicieux. Un jeune es­ piègle, nommé Stellio, s’étant mis à rire de son avi­ dité, la déesse offensée lui jeta le reste de sa bouillie et le changea en lézard. Enfin, après mille recherches inutiles, la mère do Proserpine allume un flambeau au feu du mont Etna, pour chercher sa fille jusque dans les entrailles de la terre. Aréthuse aperçut Cérès dans ses courses souter­ raines; elle l’appela, et lui dit : « Rassurez-vous, je « connais le sujet de vos alarmes. Je suis Aréthuse, « autrefois nymphe de Diane. Je l’accompagnais sur « les bords du fleuve Alphée : celui-ci me vit et m’aima. « J’étais jeune; vous devinez que j ’étais sensible. « Alphée me poursuivait. Hélas! je le fuyais comme « on fuit ce qu’on aime. Mais les dieux, protecteurs « de la vertu, me changèrent en fontaine, pour me « soustraire à ses poursuites. Que devint-il alors? 3.


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L E T T R E S A EMILIE « Furieux, il rentra dans ses grottes profondes ; « Mais l’Amour dirigea la course de nos ondes I (( Et, plaignant mon amant, permit, pour Tapaiser, « A nos flots de se caresser.

« C’est en allant m’unir à mon cher Alphée que j’ai « vu passer Proserpine dans les bras de Pluton. Votre « fille est aux enfers. » A ces mots. Gérés vole à fOlympe, accuse Pluton et redemande sa fille au maître des dieux. Jupiter con­ sent à la lui rendre, pourvu qu’elle n’ait rien mangé dans les enfers. Malheureusement Ascalaphe, valet de chambre de Pluton, rapporta qu’il avait vu Proser­ pine sucer une grenade. Gérés changea le dénoncia­ teur en hibou; mais elle n’obtint, pour toute grâce, que celle de posséder sa fille durant six mois de l’an­ née; les six autres mois furent accordés à Pluton. Adieu. Si, pour vous rendre hommage. Ceux qui vous aiment, tour à tour. Au lieu d'un mois, prenaient un jour, L’Amour, pour un si doux partage. Se plaindrait que l’an est trop court.

LETTRE IX DIANE,

ENDYMION.

Diane, au retour de la chasse, se reposait près de la ville d’Athènes, sur le bord d’un ruisseau. Elle y avait déposé son arc et son carquois, et s’occupait à rele­ ver les tresses de sa chevelure, lorsqu’elle aperçut une jeune fille qui chantait en cueillant des fleurs :


Süll LA MYTHOLOGIE.

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« L;i beauté, d’un front sévére, « Ne peut pas toujours s’armer. « L’on est faite pour aimer, « Quand on est faite pour plaire. « Avec les tendres propos « Que la vanité méprise, « Aux dépens de son repos « Le cœur se familiarise. « Diane, avec mille appas, « Tu dédaignes la tendresse I « Hélas I quand on n’aime pas, « A quoi sort d’étre déesse ? »

Eu chaulant ainsi, elle s’était approchée. Diane la regardait et soupirait. « Qu’avez-yous? lui dit la jeune « Athénienne. — Je vous l’apprendrai. Mais, mon en« faut, dites-moi, à quel usage destinez-vous ces fleurs? « — A faire une corbeille pour l’offrir à Diane. Elle a « chez nous un temple dans lequel nous faisons voeu « de virginité... — Ah! ne faites jamais ce vœu-là. « Pour ne pas le violer, il faut être Diane elle-même. « — Je vais, pour l’apaiser, attacher ma ceinture aux « murs de son temple .et lui présenter mon offrande. t( — Je la reçois, répondit la déesse. Vous m’intéres« sez; ma chère füle, écoutez-moi : « Je suis Diane, fille de Jupiter et de Latone... Ras(I surez-vous; les déesses aiment les mortelles qui « vous ressemblent. Je naquis un instant avant Apol« Ion, et j’aidai sur-le-champ ma mère à le mettre au «jour. Témoin des douleurs qu’elle éprouva, je jurai <( dès lors une haine éternelle à l’amour. J’étais per« suadée que ses faveurs ne pouvaient dédommager


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L E T T R E S A EMILIE

« de ses tourments... Mon enfant, le temps et l’expén rience changent bien nos idées 1 mais alors (t J’ignorais le plaisir charmant « De se voir, dans un nouvel être, « Confondue avec son amant ; « D'embrasser et de reconnaître « De ses traits réunis l’assemblage touchant ; « De retrouver, dans le gage innocent « De ses mutuelles tendresses, « D’un époux chéri constamment « Et le sourire et les caresses.

« Bientôt la chasse devint mon unique passion. Une « peau de tigre, un arc, un carquois, ce fut là toute « ma parure. Mes nymphes imitèrent mon exemple, «etje partis avec elles pour combattre les monstres « des forêts. Je les poursuivais tantôt à pied, tantôt « sur un char traîné par des biches. Ce genre de vie Bme rendit encore plus sauvage. « Un jour, dans un lieu solitaire, je me baignais « avec mes compagnes ; Actéon, jeune chasseur, tourna «ses pas vers ma retraite. Il vit... ce que nul mor« tel ne devait voir. Aujourd’hui je lui pardonnerais « ce crime involontaire ; je l’en punis alors : le mal« heureux fut changé en cerf et déchiré par ses « chiens. « Tandis que je triomphais de cette cruauté, Calisto, « l’une de mes nymphes, était assise sur le rivage et « refusait de se baigner avec moi. Piquée de ce refus, « j’examinai avec quelque soupçon les contours de sa « taille ; j’appris en même temps que Jupiter l’avait « aimée. C’en fut assez pour son malheur : je la chas« sai de ma présence et la livrai aux fureurs jalouses


S U R LA MY TH OL OG IE .

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« do Jimon. L’infortunée Galisto mit au jour Areas et « fut changée en ourse. « Dans la suite, Areas, devenu grand chasseur, ren« contre sa mère, la poursuit et dirige son dard conci tre elle... Ma vengeance allait être satisfaite ; les « dieux, pour empêcher ce parricide, transportèrent « au ciel le fds et la mère, et les changèrent en conn stellationsL « Ennemie jurée de l’amour, ma beauté m’était inu« tile; cependant j ’étais jalouse de la beauté d’autrui. « Chioné, petite-fdle du Matin, avait un teint plus bril« lant que l’aurore. Elle s’en apei-çut et compara ses ' « attraits aux miens. Cette témérité lui coûta cher; je « la perçai de mes flèches. Dédalion, son père, se pré« cipita du haut d’un rocher et fut changé en épervier « par Apollon. « Cependant mes exploits et mon nom remplissaient « l'univers. Los montagnes et les bois étaient soumis à <1 mon empire. Partout on m’élevait des temples. Celui « d’Éphèse^ était digne de moi. Jamais le génie des « hommes n'enfanta un plus bel ouvrage. En Tauride, « les habitants faisaient fumer l’encens et couler le « sang humain sur mes autels. Les Athéniennes me (1 consacraient leur virginité. J’étais au comble de la Il gloire, et je désirais encore. J’en ai connu depuis la (I véritable raison. « Des hommages, quoiqu’on soit femme, (I On se fatigue au hout d'un jour; 1. Ce sont les constellations do la grande et de la petite Ourse. 2. On prétend qu’un certain Érostrale briMa ce temple pour ren­ dre son nom immortel. Lu scélératesse a aussi son ambition.


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L E T T RE S A EMILIE

« La vanilé chatouille l’ànie, (( Mais ne remiilace pas l’amour.

(I Près de la ville d’Héraclée, je vis le pasteur Eii« dymion ; il était jeune; ses yeux étaient aussi tcn« dres que les sentiments qu’ils inspiraient. Il n’eCit « osé s’élever jusqu’à moi, je m’abaissai jusqu’à lui; « car, mon enfant, loi’sque l’on aime, H C’esl en vain que Ton se prévaut « De son rang et de sa noblesse : « Du même trait quand il nous blesse, « Cupidon nous met de niveau,

« Le mystère présidait à notre bonheur; mais le « mystère trahit quelquefois l’amour. Lorsque j'étais « auprès d’Eiidymion, je tremblais souvent qu’on ne « découvrît le motif de ma retraite. Enfin le hasard me « servit heureusement. « Apollon, mon frère, las d’éclairer le monde peii« dant le jour, déclara au maître des dieux qu’il ne (I pouvait remplir le même ministère pendant la nuit. « Mon frère, pour ce refus, avait ses raisons secrètes : (( Thétis le retenait auprès d’elle; mais ce qui nuisait « à son amour pouvait être favorable au mien. Je me « présente donc et demande l’honneur qu’Apollon ve« nait d’abdiquer. Jupiter me l’accorde, me place un « croissant^ sur la tète et me donne le surnom de « Phœbé : aussitôt je monte sur le char de la lune, je « saisis les rênes et parcours ainsi l’univers, traînée « par mes deux coursiers noirs et blancs. Chaque nuit, « leur course se ralentissait vers le sommet du mont 1. Le croissant est l’uttrlLut de Diane.


S U R LA MY TH OL OG IE .

ol

« Latmos : c’est là que je retrouvais mon cher Endy« mion. Alors je descendais de mon char. H Un nuage aux mortels dérobait mon absence. « Au milieu de la nuit, dans ces vastes déserts, « La Nature ù TAmour semblait prêter silence : « Tout dormait; nos coeurs seuls veillaient dans l’univers.

« Jusqu’à présent, nous sommes heureux et notre « tendresse n’a pas été stérile*. « A nos vœux le dieu d'bjiuéuée « Tous les ans accorde un cufanl ; « Et, grâce à lui, celte année, » J’ai compté le demi-cent.

« Allez donc, continua Diane, allez, ma chère tille, « ne redoutez plus ma colère. Gardez votre ceintui’c « et servez-tous de ces fleurs pour couronner votre « Endyinion. « A ces mots, elle disparut. Adieu. Diane eut ù, l’amour le temps de réüéeliir : Une déesse est toujours belle. Mais vous qu’à dix-huit ans ce dieu ne peul lléchir. Souvenez-vous que vous êtes mortelle.

LETTRE X LATONE.

Enlin, renonçant aux amours, Jupiter, devenu fidèle, Pour sa moitié, depuis huit jours, Brûlait d'une ardeur éternelle.

Sur le soir du huitième jour, il se promenait près 1. Pausanias rapporte que Diane et Emlymien eurent cinquante lûtes et plusieurs fils.


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L E T T R E S A E MI L I E

d'un bois solitaire; là, il admirait avec plaisir la con­ stance prodigieuse que Junon lui avait inspirée, lors­ qu’il rencontra deux jeunes vestales'. Vestales ? je n ’en sais rien ; Mais elles en avaient l'Age, Les trésors et le corsage, La fraîcheur et le maintien.

G’ctaient Latone et Astérie, fdles du Titan Gœus. Jupin les salue et leur parle. Les deux sœurs.rougissent; mais voyez comme les caractères sont différents, Astérie s’enfuit et Latone resta. Des deux partis, en pareil cas, Souvent le meilleur est funeste : Si l’on fuil, gare les faux pas! Mais c’est encor pis si Ton reste.

En effet. Astérie tomba dans la mer, et Latone de­ vint bientôt mère. Junon, outrée de dépit, suscita contre celle-ci le ser­ pent Python, qui la poursuivait sans relâche. Latone ne pouvait ti'ouver de refuge contre ce monstre. La Terre avait juré à Junon de ne point donner d’asile à sa rivale. Mais, depuis ce serment. Astérie, dont le corps errait à la merci des flots, avait été changée en île par Neptune, qui lui avait donné le nom de Délos. Gette île était flottante. Gependant Latone, arrivée au bord de la mer, no pouvait plus échapper aux poursuites du monstre. Alors l’île de Délos flotte vers elle, la reçoit et s’é­ loigne du rivage. Durant cette nouvelle navigation, 1. Ou se rappelle que Vesta est la déesse de la virginité.


S/ U R LA MYTH OL OGI E .

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Neptune la confie au souffle du Zéphyre; Il veut que les Amours en soient les matelots : Et le fils de Vénus vient au milieu des flots Prendre le gouvernail de son nouvel empire.

Lalonc, seule dans cet asile, se fit une cabane de branches de palmier. Loin des hommes trompeurs, loin des femmes jalouses, elle y vivait heureuse. Aux malheureux la solitude est chère: Elle est pour eux l’asile du bonheur. Mais au moment fatal où la douleur, Dos fruits d’hymen funeste .aVant-eourrière, Vient avertir la beauté qu’elle est mère, Dans ee moment plein d’amour et d’horreurs, Qu’il est cruel de n’avoir sur la terre Pas une main pour essuyer ses pleurs !

Telle était la détresse ou Latone se trouvait réduite. .Mais la nature lui suggéra des forces : elle s’appuya fortement contre un tronc d’arbre et parvint h enfan­ ter Diane. Celle-ci, comme fille de Jupiter, ayant la science innée, aida sur-le-champ sa mère à mettre au jour Apollon. Epuisée par cette couche laborieuse, Latone s’en­ dormit. Après ces douloureux travaux, Pour la première fois quand la beauté sommeille. Avec combien de sentiments nouveaux Sou cœur agité se réveille !

Durant le repos de Latone, l’ile de Délos se rapproclia dit rivage, et la déesse, en s’éveillant, se mit en chemin pour rejoindre son père Cœus. Dans ce trajet pénible et solitaire. Scs deux enfants étaient entre ses bras.


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L E T T RE S A EMILIE

Ces doux, fardeaux ne la fatiguaient pas. L’on devient forte alors qu’on devient mère.

Cependant, pour se soustraire aux fureurs jalouses de Junon, elle précipitait sa marche, ce qui échauffait un peu son lait. Arrivée en Lycie, auprès d’un marais, elle demanda de l’eau aux paysans qui travaillaient sur ses bords; ceux-ci refusèrent de lui en donner. Vous me direz : Que n en prenait-elle? Mais une femme ne sait point pardonner un refus, et Latone changea les paysans en grenouilles. Lorsqu’au bord du ruisseau qui baigne la prairie, Leur gosier rauque et glapissant Me tire de ma rêverie, Je crois entendre dire au peuple coassant : « Vous qui Dxez le cœur et les regards des femmes, (( Amants, si, comme nous, vous craignez à leurs yeux « D’être changés soudain en monstres odieux, « Songez que nuit et jour, à toute heure, en tous lieux, « Il faut, tant bien que mal, accorder tout aux dames. »

Échappée enfin ii la colère de Junon, Latone élevait paisiblement Apollon et Diane. Fière de reconnaître en eux le sang du maître du tonnerre, elle préférait ses enfants îi ceux de tous les princes voisins. Cet or­ gueil était bien naturel. E.st-on jolie ? à l’Age de quinze ans. L’on veut régner ; c’est là le bien suprême ; Devient-on mère? on a pour ses enfants La vanité qu’on avait pour soi-même.

Niobé, fille de Tantale et épouse d’Ainphion, roi de Thèbes, avait la même faiblesse que Latone : elle pré­ férait ses enfants h ceux de la déesse. Ses richesses et sa puissance la rendaient encore plus vaine. La-


S Ü R LA MYTHOLOGIE.

ö'o

tone, indignde de ses mépris, arme de ses traits Apol­ lon et Diane. « Allez, leur dit-elle, vengez-moi; mon « injure est la vôtre. » Animés de la fureur de leur mère, ils pénètrent dans le palais de Niobé et percent sous ses yeux ses fils, ses filles et son époux. Niobé, succombant sous le poids de ses douleurs, fut changée en un marbre sur lequel on voit encore couler des larmes. Telles furent les suites funestes de l’aveuglement maternel. Pour vous, aimable Éniilie, tranquillisezvous à cet égard : Si vos enfants, un jour, par droit hfiréditaire, Ont vos traits, votre cœur el votre esprit heureux, Aimez-les, vantez-le; noire censure auslÈre N’osera vous blilmer d’idoiitrer en eux Ce que nous adorons aujourd’hui chez leur mCre.

LETTEE XI APOLLON,

DAPHNÉ.

Je vais vous parler du fils de Latone, connu et adoré sous les noms d’Apollon, de Phœbus et du Soleil. Il en est de ce dieu comme de la beauté : Sous mille noms divers qu’elle se renouvelle. Qu’elle soit sur le trône ou dans l’obscnrilé. On l’adore; c’est toujours elle.

Apollon, dès son enfance, fut présenté à la cour cé­ leste : Jupiter le reconnut; Junon même l’accueillit. Il sut ménager adroitement cette faveur et devint le dieu de la lumière.


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LET TRES A EMILIE

Apollon conduisait ci: char Qui, du vaste sein d'Amphitrite, Lorsque je dois vous voir, sort toujours un peu tard, Et, lorsque je vous vois, y retourne un peu vite.

Ce fut alors qu’il prit le nom de Phœbus; mais bien­ tôt, comme tous les courtisans heureux, il fut chassé par cabale, rappelé par intrigue et devint sage par expérience. Voici à quelle occasion : Vous savez qu’Apollon est le dieu des beaux-arts, et c’est pour cette raison que la Fable nous le représente sous la figure d’un jeune homme sans barbe. Jupin ost vieux: son fils do la jeunesse, Malgré le temps, a conservé les traits. Les rois, les dieux ont connu la vieillesse, Les talents seuls ne xueillissent jamais.

Apollon avait inventé la médecine. Esculape, son élève et son fils, exerçait sur terre cet art miraculeux dans son principe. Cependant cet Esculape, malgré sa science divine, aurait assez mal figuré parmi nos docteurs modernes. Il ne marchait point escorté D’un leste et brillant équipage; li ignorait le doux langage D,js Nestors de la faculté ; Il parlait sans point, sans virgule : Ou comprenait ce qu’il disait : Et, pour comble de ridicule. Presque toujours il guérissait.

Il fit plus : il ressuscita les morts et entre autres Hippolyte; mais ces prodiges lui coûtèrent la vie. On fit entendre à Jupiter qu'Esculapc usurpait son pou-


S U R L A MY T H O L O G I E .

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voir suprême, et le roi des dieux le frappa de la. foudre. Sa colère se signala Par ce châtiment exemplaire. Nos docteurs, depuis ce temps-là. N’ont jamais eu peur du tonnerre.

Apollon, désespéré de la mort de son fils, vole à l’ile de Lemnos, pénètre dans les antres de Vulcain et perce de ses traits les Cyclopes qui forgeaient la fou­ dre. Vulcain, quoique boiteux, accourt ii l’Olympe, se plaint amèrement de celte violence ; Vénus met les dieux de son parti, et Jupiter, cédant îi leurs instan­ ces, précipite Apollon sur la terre. Le fils de Latone, dépouillé de ses grandeurs, fut réduit à garder les troupeaux d’Admète, et trouva dans cette vie douce et paisible le bonheur qu’il cher­ chait en vain à la cour céleste. Là, sur l’émail des prés, seul, errant lout le jour. L’ingénieux pasteur, dans le sein de l’étude. Fit éclore les Arts. Ces frères de l’Amour Sont enfants du Loisir et de la Solitude.

Mais le talent qui lui devint le plus cher fut celui de la musique. Il vit Daphné; bientôt il inventa la lyre Pour chanter ses amours. Quand on sait bien aimer. C’est encore peu, pour l'exprimer. De le soupirer, de le dire. De le chanter et de l’écrire.

Cette lyre, composée d’une écaille de tortue et de sept cordes, rendait et rend encore, sous les doigts d’Apollon, une harmonie enchanteresse. Cependant,


5S

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LET T RE S A EMILIE

Chaque fois qu’il me l’a pnHée Pour clianler vos naissants appas, J’ai trouvé qu’elle était montée Un peu trop bas.

Ce fut pourtant au son de ce divin instrument que s’élevèrent les murs de Troie. Apollon chantait, et les pierres venaient d’elles-mêmes se ranger à leur place. On raconte qu’une do ces pierres, sur laquelle Apollon avait souvent posé sa lyre, rendait un son harmonieux aussitôt qu’on la touchait. Si ce prodige vous semble suspect, je vais essayer de vous en convaincre par un exemple qui vous est personnel. Le ciel lie m’a jamais fait part De votre esprit, de votre grdee ; Mais si, par un heureux hasard. Je puis m’asseoir à votre place, Soudain certain je ne sais quoi M’anime et s’empare de moi : Je sens éclore le sourire Sur mes lèvres, et les bons mots D’eux-mômes viennent à propos Embellir ce que je veux dire. Je crois donc à la vérité Du fait que je vous ai cité. Persuadé que la musique. Tout aussi bien que la beauté. Peut avoir la force éleetrique.

Daphné fut insensible à cette électricité; elle dé­ daigna les soupirs et les chants d’Apollon. Les uns disent que ce fut par excès de vertu; d’autres soutien­ nent qu’elle aimait en secret le beau berger Leucippe ; et je suis assez de leur avis. A dix-huit ans, quand une belle Est sourde à la voix des amours.


SUR LA MYTHOLOGI E.

S9

Soyez srtre qu’elle a toujours Des raisons pour être cruelle. Suivez sa conduite en tous lieux, Et de cette éniiime nouvelle, Lorsque Daplinis est auprès d’elle. Vous lirez le mot dans ses yeux. ■

D’après ce principe certain, Apollon aurait dû re­ noncer à ses prétentions; mais, espérant tout du temps et de la constance, il poursuivit, une année entière, Daphné, qui fuyait devant Ini. Quelquefois, pour ra­ lentir sa course, il lui disait ; « Cruelle, arrêtez-vous, de gr:\ee ! « .Te suis le régent du Parnasse, « Le flis naturel de Jiipin; « Je suis poëte, médecin, « Je suis chimiste, botaniste, « Je suis peintre, musicien, « Exécutant et symphoniste; « Je suis danseur, grammairien, « Astrologue, physicien ; « Je suis__» Pour lléehir une belle. Au liéu de lui parler de soi. Il est plus adroit, selon moi, Et plus doux de lui parler d’elle.

Apollon ne devait pas ignorer cette tournure ora­ toire, puisqu’il était le prince et le dieu des orateurs. Mais, hélas ! TJn pauvre amant ditee qu’il pense, Sans trop penser à. ce qu’il dit. Le désordre est son éloquence ; Quand le cœur parle, adieu l’esprit.

Aussi Daphné fut-elle inexorable. Mais enfin, épuisée de lassitude, et se voyant près de succomber, elle im­


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LET TRE S A EMILIE

plora le secours des dieux, qui la changèrent en lau­ rier Apollon détacha de cet arbre une branche, dont il lit la couronne qu’il porte encore aujourd’hui. Il en distribue quelquefois de pareilles aux talents et au génie; Et c’est à ce titre, dit-on. Que le jeune dieu du Permesse Vous a déjà de sa maîtresse Mis à part un échantillon.

Le laurier avait deux vertus particulières : rune était de préserver de la foudre, l’autre de faire voir la vérité en songe à ceux qui en mettaient quelques feuilles sous leur oreiller. J’ai voulu moi-même éprou­ ver cette propriété, et voici ce qui m’est arrivé la nuit dernière. J’étais près de vous, Émilie : Votre teint brillait des couleurs Dont la jeune reine des fleurs Brille avant d’ètre épanouie ; Mes lèvres brûlaient : un soupir Et vos yeux daignant m’enhardir, Je vous donne un baiser de flamme. Et j’en regois un dont uion ûme Savoure encor le souvenir. Mais l’Amour, ouvrant ma paupière. S’envola... Je sens qu’il n’est guère Pour nous de salut sans la foi ; Je veux l’avoir : donnez-la-moi. Surmontez un petit scrupule, Pour vaincre l’incrédulité ; La moitié de la vérité Pourrait convertir l’incrédule. 1. L’équivoque du nom est tout le fondement de cette fable, Daphné, en grec, signifiant Laurier.


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SUE, LA MY T H O L O G I E .

LETTRE XII C LY TIE,

LEU CO TH Oi.

Apollon pleuvait la perte de Daphné; il était assis sous le laurier fatal qui la dérobait à ses yeux, lorsque Glytie vint de ce coté promener sa mélancolie. Glytie, tille de la belle Eurynome et d’Orchame, roi de Babylone, n’était point régulièrement belle; Mais elle avait cette pAleur D’une jeune et mourante fleur Qui languit sans ¿tre arrosée; Et, pour ranimer sa couleur, Implore contre la chaleur Quelques gouttes de la rosée.

^

Elle vit Apollon, rougit, et baissa les yeux. Apollon en fit presque autant. Ils s’admiraient furtivement tour à tour; mais, en voulant s’éviter, leurs regards se rencontrèrent, et leur vue se troubla. Après cet instant de délire, Les aveux étaient superflus. Ils n’avaient plus rien à se dire, Et leurs cœurs s’étaient entendus.

Ges moments-là s’envolent rapidement. Bientôt la nuit survint, il fallut se séparer; mais on se promit, pour le lendemain, une entrevue auprès du laurier. Quoi! direz-vous, près de ce même laurier sous l’écorce duquel Daphné re.spirait encore 1 A cela je vous répon­ drai : Lorsque de la jouissance Les doux moments sont perdus,


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L E T T R E S A E MI L I E

L’amour ne se soutient plus Que par la reconnaissance. C’est elle, après les faveurs, Qui rend les amants fidèles. Le souvenir des cruelles. Et celui de leurs rigueurs. S’envole et meurt avec elles.

Le jour suivant, Clytie voulut tenir sa promesse; mais, comme les premiers pas de l’amour sont timides, elle se fit accompagner par Leucothoé, sa sœur. Cette indiscrétion, qui eut de funestes suites, était impardonpable en bonne coquetterie. En effet, on sait de temps immémorial que toutes les belles. Par un art qui n ’est pas nouveau. Choisissent, en femmes prudentes. Singes coiffés pour confidentes, Et pour servir d’ombre au tableau,

Clytie était plus tendre, Leucothoé plus vive; l'une était blonde, l’autre était brune. L’une semblait bercer l’Amour; En soupirant il sommeillait près d’elle. L’autre, sémillante pucelle. Le lutinait et la nuit et le jour.

Le lutin brûla bientôt pour l’amant de sa sœur; et, plus hardi qu’elle, se trouva seul au rendez-vous. Apollon fut d’abord un peu surpris; mais bientôt la surprise fit place au plaisir, et Daphné, témoin muet de ce tête-à-tête. Vit avec horreur sans doute Prouver cette vérité. Qu’en fait d’infidélité. Il n ’est, près de la beauté. Que le premier pas qui coûte.


SUR LA MYTH OL OGI E .

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Clytie, qui cherchait alors sa sœur, la trouva mal à propos..... Soudain lo dépit et la rage s’emparent de cette âme jusqu’alors si douce. Elle vole au palais de son pîire, lui révèle avec fureur le crime de Leucothoé, et le conduit lui-même vers l’asile des deux amants. Ils en étaient alors aux adieux. Leucothoé, ratta­ chant son voile, disait, les larmes aux yeux : « Pourquoi faul-il, lorsque l’on s’aime, i< Mon (lou.\ ami, se désunir, K Et se séparer de soi-méme! K Jure-moi bien de revenir. « Adieu__ Je sens que, pour te suivre, « Mon cœur s’en v al... Prends ce soupir.... « Toute la nuit je vais mourir, « Mais demain J’espère revivre. »

Un baiser termina ces adieux. Leucothoé, prome­ nant autour d’elle un regard timide, s’éloignait avec une palpitation causée par la crainte et l’émotion du plaisir, lorsqu’à l’entrée du bois elle rencontra son père. A cette vue, elle demeura muette, immobile; et le terrible Orchame, ayant pris son désordre pour la preuve de son déshonneur, la fit enterrer toute vive auprès du laurier fatal. Clytie, épouvantée, prit la fuite; Mais la plainlive jouvencelle. En voyant creuser son tombeau, Accusait la lenteur de la Parque cruelle : « Il m’eùt été si doux, s’écriait-elle, « De mourir un moment plutôt a

Le lendemain, Apollon se rendit au bocage avec un trouble dont il se demandait le sujet.


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L E T T R E S A E MI L I E

Ce n’élait point ce trouble extrême. Ce frisson brillant du désir, Heureux précurseur du plaisir. Plus doux que le plaisir lui-même.

En arrivant il ne voit personne, et soupire. Il avance, et porte au loin ses regards dans l’épaisseur de ce bois désert et silencieux. Il appelle enfin; l’écho seul lui répond. Mais à peine a-t-il posé le pied sur la tombe de Leucothoé, qu’une voix lamentable, s’élevant du sein de la terre, lui adresse ces tristes paroles ; « Arrête, respecte la cendre (I De celle qui périt pour t’avoir trop aimé. « Tes pieds pressent ce coeur trop facile et trop tendre <i Que tes yeux avaient enflammé. IC Tu foules ces trésors qu’liier dans nos ivresses Il Won sein te prodiguait avec tant de plaisir, « Et qui n’ont connu les caresses <1 Que de toi seul et du zéphyr. « Pense ü Leucothoé : pour adoucir sa peine, K Près d’elle quelquefois viens nourrir ta douleur, « Et que son àme encor jusqu’au fond do ton cœur, (I S’insinue avec ton haleine. »

Je lie vous peindrai point l’état d’Apollon. Il était immobile, anéanti, et tel qu’un homme frappé de la foudre; mais enfin ses pleurs, s’ouvrant un passage, adoucirent l’amertume de sa douleur ; Car, après ce moment terrible, Où des sanglots le cours est arrêté. Les larmes sont, pour toute âme sensible. Une liien douce volupté !

Bientôt ces larmes, humectant la terre, pénétrèrent jusqu’au corps de Leucothoé, et le ranimèrent. Elle


S Ü R LA MY T H OL OGI E .

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reparut, mais sous une forme nouvelle; et son amant vit naître l’arbre qui porte l’encens. Cependant Clytie, tourmentée par ses remords, por­ tait ses pas errants vers le tombeau de sa sœur. A la vue d’Apollon, elle s’arrêta. La douleur et le dépit la déchiraient tour îi tour; mais le dieu s’étant éloigné d’elle avec dédain, ce dernier coup termina son sup­ plice. Qu’une femme, de ceux qu’elle a le plus chéris, Éprouve les fureurs, jusqu’aux bords de la tombe Elle brave les traits de la haine, et succombe Sous les traits du mépris.

Clytie, en expirant, devint une plante souple et frêle, dont la fleur, sans cesse tournée vers le soleil, semble encore suivre son amant dans sa fuite : c’est ce qui lui a fait donner le nom de tournesol. Adieu. Je vous ménage pour demain d’autres aven­ tures; car la matière de nos entretiens est un trésor dont je deviens économe. Du bouquet que je vous compose Durant mes heures de loisirs, Je ne détache aujourd’hui qu’une rose, Pour multiplier mes plaisirs.

L E T T R E X III H Y A C I N T H E , C Y P A R I S , S I B Y L L E DE C U ME S , C A S S A N D R E .

Loin de nous quand l’Amour s’envole. Heureux celui qui s’en console Entre les bras de l’.Imilié ! La tendre déité partage Tous ses chagrins, et le soulage Encore de l’autre moilié.


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L E T T R E S A E MI L I E

Apollon, près du jeune Hyacinthe, éprouvait cette douce consolation ; ses larmes étaient moins amères, et la sérénité renaissait dans son cœur. Mais Zéphyre, qui avait été l’ami d’Hyacinthe, fut bientôt jaloux de sa liaison intime avec Apollon; et cette jalousie devint si violente, qu'un jour les nouveaux amis jouant en­ semble au disque, Zéphyre, avec son haleine, dirigea le disque d’Apollon sur la tête d’Hyacinthe, et le tua. Le sang qui coula de sa plaie produisit la fleur qui porte son nom, et qui naît à la lin de l’hiver. Avant le retour de Flore, Elle s’empresse de fleurir, Pour éviter encore L’halciiie de Zéplijr.

Dégoûté de l’amitié, Apollon revint à l’amour, et soupira pour la nymphe Perséis. Elle était fille de l’Océan, c’est-îi-dire que l’on ne connaissait point son père. Les généalogistes de ce temps-là faisaient des­ cendre de la mer ou des fleuves les héros et les nymphes dont l’origine paraissait équivoque. Si cette généalogie était admise de nos joui's, .Ah! ([ue la Seine, dans ces lieu.v Où l’humaine engeance fourmille. De nymphes et de denii-dieu.v Aurait une belle famille !

La nymphe de l’Océan, comme celles de la Seine, ne fut pas longtemps cruelle, et devint mère de la cé­ lèbre Circé; Circé qni rendit des oracles. Et qui, par ses enchantements. En bêtes changea bien des gens. Sans opérer de grands miracles.


S U R LA MYTHOLOGI E.

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Tous les soirs, en allant visiter son petit ménage, Apollon laissait au jeune Cyparis le soin de son trou­ peau. Get aimable enfant occupait dans son cœur la place du malheureux Hyacinthe. Apolloa lui parlait sans cesse De ses chagrins, de sa maîtresse, De ces plaisirs qu’il est si doux de raconter, De détailler, de répéter, Quand nos amis ont, par délicatesse, Le sang-froid de nous écouter.

Après ces longues confidences, il l’embrassait, et allait revoir Perséis; mais, par malheur, la nymphe Bolina se trouvait sur son passage; et le dieu n’était pas insensible au désir de lui plaire. Il lui parlait le doux langage Des yeux, des mines, du maintien. Que nos dames savent si bien Comprendre par le grand usage !

Mais la nymphe, innocente encore, quoiqu’elle eût quinze ans, n’entendait rien à ces discours muets. A la lin, Apollon, pour se faire entendre, se mit h la poursuivi’e jusqu’au bord de l’Océan, où l’infortunée se précipita pour lui échapper. Amphitrite, touchée de son malheur et de sa vertu, la reçut au nombre de ses nymphes et lui donna l’immortalité. Apollon, désespéré de ce malheur, dont il avait été la cause et le témoin, rapportait à son ami sa douleur et ses remords, lorsqu’il le trouva lui-même expirant auprès de sa cabane. Cyparis aimait tendrement un jeune cerf qu’il avait élevé. Vers le déclin du jour, voulant écarter du trou­


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LET TR ES A EMILIE

peau (le son ami quelques bêtes sauvages, il prend son arc et ses flèches ; le trait fatal part, et va frapper le jeune cerf errant dans la campagne. Cyparis, le voyant tomber, pousse un cri, et tombe lui-même ac­ cablé de douleur. Son àme, prête à s’envoler, errait sur ses lèvres décolorées. Il éprouvait les pénibles combats De la nature anéantie, Qui dispute encore au trépas Le dernier souffle de la vie.

Mais, au retour d’Apollon, ouvrant les yeux pour la dernière fois, d’une voix presque éteinte, il lui adresse cette triste prière ; « Que l’amitié de mes maux me délivre : « Accorde-moi la faveur de mourir, <■ Puisiiu’un mortel sans aimer ne peut vivre, « Et ne peut aimer sans souffrir. »

A ces mots, Apollon le serrant dans ses bras, re­ cueillit son dernier soupir, et le changea en cyprès. Dévoré de chagrins et d’ennuis, le fils de Latone invoquait la mort, et se plaignait aux dieux d’être im­ mortel; mais l’amour lui offrit un nouveau consola­ teur. La Sibylle de Gumes vint le trouver dans sa re­ traite, et, de ce ton de voix que les belles savent si bien prendre, elle lui dit : « De nos vergers, de nos prairies « Vous exilez-vous pour toujours? « Ne clianterez-vous plus, sur ces rives fleuries, « Nos jeux, nos fêtes, nos amours?

({ Non, répondit Apollon, je n’ai plus d’autre plaisir


SUR LA MY T H O L O G I E .

fi!l

« que celui de la solitude. « La Sibylle reprit tendrf'ment : « J’approuve vos douleurs et mon cœur les partage: « Mais de tous mes amis, loin de me séparer, « Si j ’avais vos chagrins, j ’irais souvent pleurer « A l’ombre de quelque bocage « Où je pourrais vous rencontrer. »

Elle se tut et baissa les yeux. La main du pasteur rencontra la sienne; elle continua ; « Peut-on détester la lumière. « Quand on a regu de l’Amour « Une ùmc pour aimer, et des grûccs pour plaire? « Hélas! si nos bergers vous perdaient sans retour: « Si les nymphes de ce séjour, « Comme une fleur vous voyaient disparaître, « Leurs soupirs.... et les miens peut-être, « Vous feraient regretter le jour. »

Tandis qu’elle parlait ainsi, des pleurs sillonnaient ses joues ; et le dieu, pour mêler ses larmes à celles de sa consolatrice, la tenait étroitement embra.ssée. Après un silence un peu long, mais expressif, la Si­ bylle lui dit avec une douce langueur ; « Eh bien ! renoncez-vous encore « Au bonheur de voir la clarté? « — Non, répondit le dieu, depuis que je t’adore, ■< Je reconnais le prix de l’immortalité. )>

Alors la Sibylle, ramassant une poignée de sable, continua, en lui laissant prendre un baiser : « Je ne demande pas l’honneur d’étre immortelle; « Mais je voudrais pouvoir vous consoler toujours. « — Hélas! je ne puis de tes jours « Rendre la durée éternelle ;


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L E T T R E S A E MI LI E

« Mais je peux prolonger leur cours. « — Eh bien! que votre cœur r^gIe ma destinée. « Voyez ce sable dans ma main, « Prononcez, et que chaque grain « A mes jours ajoute une année. » Son amant crut devoir y consentir, Convaincu, par expérience, ^ Qu’un moment de vrai plaisir Vaut un siècle d’existence.

Mais, hélas! dans la suite, la Sibylle reconnut com­ bien ce présent était funeste. Sur les ailes du temps ses amours s’envolèrent. La vieillesse arriva; scs cluarmes s’éclipsèrent. Sa génération passa les sombres bords; Elle n’eut bientôt plus d’amis que chez les morís. EnQn, après mille ans, souffrante, misérable. Seule dans l’univers, elle disait aux dieux : 'c Faites-moi griice au moins du dernier grain de sable, i< Ou donnez-moi quelqu’un pour me fermer les yeux ! »

Le premier de ses chagrins fut l’ingratitude d’A­ pollon, qui l’abandonna pourCassandre, fillede Priam. Cette princesse, après une assez belle résistance, entra en accommodement, et promit à, son amant de con­ clure un traité, s’il voulait lui communiquer le don de deviner. Le fils de Latone s’y engagea en jurant par le Styx; mais à peine eut-il prononcé ce serment irrévo­ cable, que Cassandre se moqua de sa crédulité. Le dieu, pour la punir, ajouta au don qu’il lui avait fait, qu’on ne croirait jamais h ses prédictions. On assure que, depuis la mort de cette princesse, son esprit pro­ phétique a parcouru les quatre parties du monde, et qu’il s’est, depuis peu, fixé dans la capitale du plus puissant empire de l’Europe.


SUR L A MY T H O L O G I E .

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Tous les jours, ce puissaut génie S’introduit dans les cabinets Des gazetiers, des faiseurs de projets, Et des enranls de l’alchimie. Il voltige aussi quelquefois Dans ce jardin jadis embelli par nos rois ’, Près de l’arbre de Cracovie. C’est là qu’il nous prédit les gr¿md3 événements. Les siégea, les combats, la pluie et le beau temps. Pur les oracles qu'il fait rendre. Mais ses prophètes bien souvent. Plus malheureux eneor que la pauvre Cassandre (jue l’on n’entendait pas, ont le dé.sagrément Eux-mômes de ne pas s’entendre.

Apollon, dupe de Cassandre, sc consola bientôt avec la nymphe Clymène, dont il eut Phaeton et ses sœurs... Mais entre les bras de Clymène, Laissons-le dormir jusqu’au jour. Bonsoir. Vous saurez qu’en amour II est bon de reprendre haleine.

L E T T R E XI V LES

MUSES.

Un jeune épjux qu’Amour enflamme, A sa moitié jure à jamais De lui rester fidèle ; mais Ariste est l’amant de sa femme; Us n’ont qu’un cœur, ils n’ont qu’une âme. Ariste l'idolàtre; mais La jeune Annette est sa voisine. Elle est folle, vive, mutine. Du reste, assez maussade; mais Madame Ariste a mille attraits. 1. Le jardin des Tuileries.


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L E T T R E S A EMILIE

Des yeux, une tuille divine, Que son époux admire ; mais La jeune Annette est sa voisine. Clymèiie avait dans tous ses traits Un charme, une grice enfantine. Avec mille trésors secrets Qu’Apollon connaissait bien; mais Castalie était sa voisine.

Cette nymphe plut à son voisin. Il soupira, elle fei­ gnit de ne pas l’entendre ; il supplia, elle fut inexo­ rable; il la pressa, elle s’enfuit jusqu’au pied du mont Parnasse, où les dieux la changèrent en fontaine. Son amant, couché sur ses bords, mêlait ses larmes cà son onde, lorsqu’il fut tiré de sa rêverie par une mélodie enchanteresse qui venait du haut de la mon­ tagne. Soudain il se lève, et monte par un sentier bordé de myrtes et de palmiers. Plus il approche, plus le charme de l’harmonie s’empare de ses sens. Il s’ar­ rête enfin au coin d’un bois, ù l’ombre duquel il aper­ çoit un groupe de nymphes assises sur un amphi­ théâtre de verdure. C’étaient elles qui formaient ce divin concert par le doux accord de leurs voix et de leurs instruments. Mais à la vue d’Apollon, armé de son arc et de ses traits, la troupe craintive se sauva dans l’épaisseur du bois. Aussitôt le pasteur, accordant sa lyre, leur chanta ces couplets : IC Nymphes, pourquoi me fuyez-vous? Il Regardez-moi, daignez m’entendre. « La paix doit régner entre nous : « Vous êtes belles ; je suis tendre. « Nymphes, pourquoi me fuyez-vous?


SÜR LA MYTHOLOGI E.

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■« De l’Amour quand on a les armes, « Cralnt-on les armes des mortels? « Laissez-nous adorer vos charmes : « On doit partager les autels K De l’Amour, quand on a ses armes. »

Vous jugez bien qu’Apollou était novice encore quand il composa ces couplets ; mais, outre le mérite de l’impromptu, ils avaient celui de louer la beauté, et ce mérite-là fait tous les jours passer bien des pla­ titudes; ainsi. Ne demandez plus, Éinilie, l^ourquoi je peins souvent vos traits : Car plus on vous trouve jolie. Et plus aisément on oublie Si mes vers sont bons ou mauvais.

Cependant les nymphes s’étaient arrêtées pour écou­ ter Apollon. Celui-ci, à la fin de sa chanson, se trou­ vant près d’elles : « Je suis, leur dit-il, le fils de Jupiter « et de Latone. — Et nous, reprirent-elles, filles de « Jupiter et de Mnémosyne. — Je suis donc votre « frère!... M’est-il permis d’embrasser mes sœurs? » Les nymphes rougirent, et accordèrent le baiser fra­ ternel. Apollon leur fit ensuite sur leur musique des compliments vrais ou faux, qu’elles lui rendirent au sujet de la sienne; car vous savez qu’entre artistes, Tous ces éloges inouïs Que l’un à l’autre on se renvoie, Sont tien souvent de faux louis Que l’on rend en fausse monnoie.

Uuoi qu’il en soit, la fraternité des arts, jointe au lien du sang, fit naître entre le fils et les filles de 5


74

L E T T R E S A E MI LI E

Jupiter une douce intimité, et, malgré le sexe des neuf sœurs, leur amitié fut toujours sincère. Ils résolurent de vivre ensemble et de former une académie. Apollon en dressa le plan; il établit pour base la loi de la con­ corde, et fit porter îi ses sœurs le nom de Muses ', pour marquer leur égalité. Son plan étant achevé, le dieu du Parnasse partagea entre ses sœurs les sciences et les arts, suivant leur goût et leurs dispositions. Il indiqua, peu de temps après, la première séance de leur académie, et voici ce qui s’y passa :

'

Par un discours semé de fleurs, Calliope ouvrit l’assemblée. MeiponiÈne, triste et voilée, Des héros plaignit les malheurs, De l’amour déplora les charmes ; Et, par ses aimables douleurs. Fit éclore dans tous les cœurs Le plaisir du sein des alarmes. Thalie, avec un air malin, Des traits aigus de la satire Cribla le pauvre genre humain : Mais en le piquant, le fit rire. Polymnie ensuite étala Les faits, ies vertus, la mémoire Des Turennos de ce temps-là. Clio, sur l’aile de la gloire. Portant ces héros vers les deux, Les fit voler au rang des dieux. Uranie ouvrit ses tablettes, Et lut intelligiblement Le système du mouvement Des tourbillons et des planètes. Enfin la champêtre Érato

1. Suivant Cassiodore, le mot de muses dérive du mot grec eixctcu;ai, qui signifie ¿jn/es, pareilles.


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Clianla les amours du hameau Sur l’air plaintif de la romance. Euterpe de son flageolet L’accompagna ; puis en cadence Terpsychore, par un ballet, Termina gaîment la séance.

En peu de temps, ces assemblées devinrent célèbres; la réputation des Muses s’étendit au delà des royaumes de la Grèce, et le fils de Latone, déchu du trône de la lumière, monta sur le trône du génie. Il n’était plus de fêtes brillantes dont ses sœurs et lui ne fussent rornement. Mais pour s’y transporter d’une manière commode et décente, Il eût fallu faire les frais D’un char, de six coursiers, d’une suite complète ; Or personne ne fut jamais Éclaboussé par les laquais Ni la voiture d’un pocte. Les chars sont faits pour les Amours ; La fortune est le fruit de leurs aimables ruses ; Aussi les Grices toujoui-s Ont éclaboussé les Muses.

Tandis que celles-ci délibéraient inutilement sur la manière de se mettre en voyage, elles aperçurent au milieu des airs un cheval ailé : c’était le célèbre Pé­ gase. Ce coursier fougueux, né du sang de Méduse, diri gea son vol vers le mont Parnasse. Là, il s’abattit sur un rocher, et d’un coup de pied fit jaillir l’Hippocrène. Cette poétique fontaine Dont quehiues écrivains badands Se vantent de Loire les eaux, En buvant les eaux de la Seine.


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L E T T R E S A E MI LI E

A la voix d’Apollon, Pégase s’arrête ; le dieu, sau­ tant sur lui, fait placer les Muses en croupe, et ordonne au coursier de les transporter à la cour de Bacchus. Pégase déploie ses ailes, et soudain On voit planer d’un vol agile, Par-delà le sommet dès monts, Toutes les neuf sœurs à la lile, Comme les quatre fils Aymoiis.

Mais bientôt on les perd de vue, et leur coursier, rapide comme la pensée, arrive à la cour de Bacchus. Déjà des courtisans la troupe se rassemble. On s’empresse, on admire, on dévore des yeux, Chez les neuf sœurs, les détails précieux Dont vous nous présentez l’ensemble.

Adieu. Ceci a l’air d’un compliment, et je dois me les interdire avec vous ; Les compliments n’ont pas coutume De passer pour des vérités; Ceux que vous tracerait ma plume ¿Feraient tort aux réalités.

L E T T R E XV MARSYAS.

Bacchus, chez lequel les Muses furent accueillies, était un prince illustre par ses victoires et par son amour .pour les beaux-arts. Il régnait à Nyse, avec Ariane, qu’il avait épousée dans Tîle de Naxos, et ras­ semblait à sa cour les hommes les plus célèbres de son temps.


S U R LA MY T H O L O G I E.

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A l’aiTivée des Muses, le bal s’ouvrit. Terpsychorc y parut et ravit tous les courtisans. C’est vous dire assez qu’elle désespéra toutes les femmes. Les Amours dessiii.iient ses pas, La volupté suivait ses traces, Les Plaisirs animaient ses grâces, Et s’entrelacaient dans ses bras.

Le bal fut suivi d’un concert. Euterpe et la jeune Erato s y distinguèrent tour à tour; les applaudisse­ ments redoublèrent quand on vit paraître Marsyas. Cet habile musicien avait trouvé la flûte de Minerve dans une fontaine où cette déesse l’avait jetée autrefois, et, s étant exercé sur cet instrument divin, il en tirait des sons mélodieux. Au bruit des acclamations, Apollon éprouva d abord quelque inquiétude, mais bientôt après il se promit la victoire. En effet, la flûte de Mar­ syas avait charmé les auditeurs ; la lyre d’Apollon les transporta. Piqué de cette supériorité, le Phrygien se lève et, d un ton d arrogance, défie son rival en présence de toute la cour. Le frère des Muses accepte le défi, et le vaincu se soumet d’avance à la discrétion du vain­ queur. Alors Marsyas invoque Minerve, et, reprenant sa flûte. Il module la mélodie Des premiers .concerts du printemps : Des premiers désirs des amants Soupire la mélancolie ; Du gazouillement des ruisseaux Il cadence le doux murmure ; Puis interrompant à propos, Ou précipitant la mesure,


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L E T T R E S A E MI LI E

Du caprice de ses pipeaux. Semble lutiner les éelios. Ensuite, au milieu de la plaine, Il égare, parmi les fleurs, Les bergères et les buveurs Dansant autour du vieux Silène..., Mais tout à coup, au fond du bois. On croit ouïr la voix plaintive D’une Dryade fugitive. Qui, faible et réduite aux abois, Pousse un cri.,. La peur, l’espérance. Font palpiter et tressaillir 1... Jusqu’au moment où le plaisir. Interrompu par un silence, Se réveille par un soupir.

Marsyas avait fini; on l’écoutait encore. Mais lors­ qu’il salua l’assemblée, les acclamations s’élevèrent avec la fureur de l’enthousiasme. C’était un bruit, im brouhaha!.,. On s’écriait : Bravo! merveilles! Et jamais on n’a vu de cabales pareille Au parterre de l’Opéra.

Durant tout ce vacarme, Apollon, ayant accordé sa voix et sa lyre, imposa silence par un prélude, et, se livrant ensuite au délire de son art, fit passer dans tous les coeurs l’ivresse de la volupté. Marsyas pâlit, et reconnut malgré lui la supériorité de la voix sur les instruments. En effet, * Un chalumeau peut quelquefois Amuser, intéresser même; Mais il ne peut jamais dire comme la voi.x ; « Vous êtes belle, je vous aime ! »

Lorsque Apollon eut disposé l’assemblée en sa fa-


S Ü R LA MY T H OL OGI E .

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veuT, il se tourna vers Ariane et chanta les vers sui­ vants^ : « O Nymphes de Naxos ! qu’elle vous parut Ijclle, « Lorsqu’au milieu de ses douleurs, « Son teint brillait comme la fleur nouvelle « Que l’aube matinale arrose de ses pleurs 1 « Aux accents de sa voix, sur les plaines liumides, « Amplütrite paraît avec les Néréides, « Neptune et les Tritons sortent du sein des eaux, « La mer blanchit d’écume; on s’empresse, on admire; « Ampliitrite tremblait de perdre son empire, « En la voyant s’élancer vers les Ilots!... <c Mais un consolateur, conduit par la victoire, « Par l’Hymen lui fut présenté ; « Et ce dieu rendit la beauté « Inséparable de la gloire. »

Soit justice, soit cabale, soit plutôt pour flatter la reine, ces vers furent redemandés avec transport, et dès lors Marsyas prévit sa défaite. Mais sur l’éloge d’une seule femme, Apollon, se fiant peu aux applau­ dissements de toutes les autres, voulut les mettre de bonne foi dans son parti. La Venus de Praxitèle, que l’on adorait à Guide, et la Galatée de Pygmalion, que l’Amour avait animée, étaient alors célèbres dans toute la Grèce. Apollon, faisant une double allusion à ces deux chefs-d’œuvre, et promenant ses regards sur les femmes les plus ai­ mables de la cour, chanta, en s’accompagnant de sa lyre ; <i Autrefois de chaque belle « Empruntant le plus beau trait, « De sa Vénus Praxitèle 1. Voyez la troisième partie. Lettre XL.


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LETTRES A EMILIE

« En composa le portrait. c< Si j’avais une étincelle « De sou talent précieux, K Je ferais adorer celle « Que je compose en ces lieux. « Je prendrais de Polyxène « Les yeux, la taille et le sein, n Et la bouche d’Éroxéne, « Et Talbitre de son teint ; « De Chioé le front novice, <c La timide bonne foi ; « Le sourire d’Eucharisse, « Qui semble dire : Aiinez-moi,

'

« Ah ! si mon ciseau fidèle <c Pouvait rendre les appas « Qu’on voit sur chaque modèle, « Et ceux qu’on ne voit pas ; « Sans voile représentée « Avec leurs proportions, « Que bientôt ma Galatée c< Ferait de Pygmalions! « Si, pour lui donner la vie, « L’Amour consultait mes voeux, « Ton enjoflment, Euphrosic. « Pétillerait dans ses yeux. « Aglaé, de ta malice « Je lui donnerais un grain ; « Et ton cœur, tendre Enrydice, « Palpiterait sous ma main, « Mais pourquoi ma voix légère, « Unissant tant de beautés, « Me fait-elle une chimère « D’aimables réalités! « Tandis que je les rassemble, « Amour rit de mon travail, « Et j’abandonne l’ensemble, « Pour adorer le détail. »


S U R LA M Y T H O L O G I E .

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Je ne vous peindrai point la fureur avec laquelle cet éloge fut applaudi. Il suffira, pour vous en donner une idée, de vous observer qüe chaque femme y était inté­ ressée; car les yeux d’Apollon avaient désigné toutes celles que sa bouche n’avait pu nommer : aussi la vic­ toire lui fut-elle décernée d’une voix unanime. Mais la barbarie avec laquelle il en usa ternit tout l’éclat de sa gloire. Ayant attaché contre un pin le pauvre Marsyas, il l’écorcha tout vif. Les pleurs et le sang de ce mal­ heureux formèrent un fleuve auquel on donna son nom. Vous voyez, Émilie, qu’il est souvent plus aisé de vaincre que de pardonner. Souvenez-vous donc qu’il est encore plus glorieux de pardonner que de vaincre. Vous qui de l’enfant de Vénus Étendez chaque jour et l’empire et la gloire, Laissez-nous à vos pieds cliérir votre victoire, Et lire dans vos yeux. la grâce des vaincus.

LETTRE XVI M IDAS.

Vous connaissez, Émilie, l’espèce fertile de nos petits Midas, qui se vantent de posséder un esprit et des con­ naissances auxquels nous avons le malheur de ne pas ajouter foi. Ces messieurs pourraient se vanter, avec plus de raison, de la noblesse et de l’ancienneté de leur origine ; car Midas, leur premier père, était roi de Lydie et contemporain de Bacchus. C’est dommage, 5.


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L E T T R E S A E MI LI E

pour notre scbne lyrique, que cet illustre amateur soit né quelques milliers d'années trop tôt; Car,'à Paris, il eilt fait des merveilles : Il eilt été le chef de nos censeurs. Petits-maîtres commis et clercs de procureurs. Auxquels il a transmis son nom et ses oreilles.

Ce prince, ayant entendu parler du talent sublime d’Apollon, dit, en appuyant le poing sur la hanche : « Parbleu, je serais curieux de juger cet homme-là; « qu’on me le fasse venir I » Apollon se présente, et Midas, bégayant et gras­ seyant tour à tour, du haut de sa grandeur laisse tomber ces paroles ; n Vous possédez Part chromatique. « Voyons un peu : Je m’y connais; « Non que je sache la musique, « Jupiter m’en préserve 1 Mais « Je sais tout sans avoir jamais ■1 Rien appris. De plus, je me pique, « Lorsque je prononce un arrêt, it D’employer le terme technique; « Car je suis, grâce ü Richelet (c Savant par ordre alphabétique. « Au reste, je vous avertis, « Mon cher, que, par tous mes amis, « Dans notre comité lyrique, « Vous serez loué comme un dieu, « Ou sifflé comme un misérable ; « Car, avec nous, point de milieu ; « L’on est divin ou détestable. »

Tandis que Midas débitait ces impertinences préli­ minaires, Pan, son favori, vint assister à son lever. 1. Auteur d’un Dictionnaire.


S U R LA MY T H O L O G I E.

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Pan était un seigneur voisin Tel qu’on en voit encor, qui, dans leur territoire, Sont renommés pour leurs chansons i boire. Et leur talent pour chanter au lutrin.

Le roi, le voyant entrer, courut îi sa rencontre, et prenant Apollon par la main ; « Vous voyez, dit-il, un f( rival que je vous présente. C’est vous proposer une « victoire de plus. Allons, messieurs-, le moment est <( favorable. Voici mon barbier. Je suis à vous, com« mencez. » Pan chanta le premier, et Midas manqua vingt fois de pâmer en l’écoutant. Il levait les yeux au ciel, frap­ pait des pieds et des mains et criait aussi fort C]ue le chanteur. Tel un 4ne, près d’un buisson. Écoutant la voix de son frère, Enchanté de l’entendre braire. Avec lui brait à l’unisson.

Pau ayant heureusement fini, Apollon commençait à peine, que Midas l’interrompit en s’écriant : « Vous chantez comme on parle I air mesquin, mauvais choix, « Petit genre.... Où sont donc ces cadences perlées, « Ces grands éclats, ces ports do voix, « Et ces roulades martelées?

Puis, se tournant vers son favori, il ajouta avec un sourire protecteur : « C’est un jeune homme encor ; mais s’il veut quelque temps « Étudier votre méthode, « Et suivre mes leçons, avant peu je prétends K Lui faire un sort, et le mettre à la mode. »


S4

L E T T R E S A EMILIE

Midas parlait encore, lorsqu’il sentit éclore sous sa chevelure une paire d’oreilles longues et velues. Effrayé de ce prodige. Pan prit la fuite et ne s’en vanta pas. Apollon se retira vengé, et le prince demeura seul avec son barbier, dont le génie officieux enveloppa d’une perruque ses oreilles miraculeuses. Midas exigea de lui la promesse d’un secret inviolable ; le barbier lui en fit le serment; mais, par malheur. On tait le bien, niiîme le mal ; Plusieurs femmes, dit-on, s'en sont fait un scrupule Dans les siècles passés; mais, par un sort fatal, L’homme qui sait le mieux cacher le vice, brfile De dévoiler le ridicule.

Le barbier, chargé du secret de son maître, ne put longtemps soutenir ce fardeau. Il alla creuser la terre dans un endroit écarté et prononça ces mots en s’in­ clinant : (( Le roi Midas a des oreilles d tlne. » Ayant ensuite enterré son secret, il s’éloigna. Mais peu de temps après, la terre produisit en cet endroit des ro­ seaux qui, étant agités par le vent, répétaient entre eux : f( Le roi Midas a des oreilles d’âne. » Vous voyez que dans ce temps-là, les secrets enfouis germaient et croissaient avec les plantes. S’il en était encore de même. Les roses de votre jardin, Sous l’aile du zéphyr badin. Diraient en naissant ; Je vous aime.

Midas, désespéré de ne pouvoir plus garder l’inco­ gnito, alla chercher un asile à la cour de Bacchus. Celui-ci,' pour le consoler, offrit de lui accorder la pre­ mière grâce qu’il paraîtrait désirer. Le prince aux


SUR LA MY T H O L O G I E .

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longues oreilles demanda le privilège de changer en or tout ce qu’il toucherait. Des modernes Midas en France Tel est encore le grand mot ; De l’o r!... Messieurs, en conscience. Avec de l’or est-on moins sot? En a-t-on moins d’impertinence? Est-on moins dupe tous les jours De Cupidon et de sa mi^re ? A-t-on mieux l’iieurcux don de plaire? Est-on mieux fait pour les amours? A-t-on les gnlees du bel âge ? A-t-on l’estime ! a-t-on l’honneur? A-t-on de l’esprit et du cœur La délicatesse en partage? Et lorsque d’un limon grossier Le ciel nous a pétri le crâne. Avec tout l’or d’un flnancier, A-t-on moins des oreilles d’âne?

Midas, avant la fin du jour, se repentit de sa de­ mande indiscrète : les aliments, en approchant de ses lèvres, se changeaient en or, et ce riche indigent fut bientôt menacé de la famine. Tel un vieux sous-fermier, par la goutte écloppé, Devant lui voit servir un repas délectable, Sans oser y toucher ; puis, se levant de table, Boit un grand verre d’eau quand chaciun a soupé.

Bacchus, satisfait de lui avoir donné cette leçon et touché de son repentir, lui ordonna, pour se délivrer de cette vertu fatale, de se baigner dans les eaux du Pactole. Ce fleuve, qui traverse la Lydie, roule, depuis ce temps, un sable d’or avec ses flots. Au bord d’une fontaine arrivant l’autre jour. Je vis nager sur l’eau deux beaux boutons de rose,


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LE TT RE S A EMILIE

Quelques feuilles de lis, puis encoi’e autre chose, Ressemblant à deux fj'uits jumeaux; puis tour à tour Des plumes, que je pris pour celles de l’Amour. Me rappelant alors, belle Émilie, Que cette oude souvent caressa vos trésors, Dans une tendre rêverie. Je m’agenouillai sur ses bords. Songeant au fleuve de Lydie.

P. S. J’espérais vous parler dos autres exploits d’Apollon, de son rappel à la cour céleste, de son aventure dans l’île de Rhodes, de ses temples, de ses prêtresses, de ses oracles; mais la fin des vacances amène celle de nos entretiens, et le plaisir de vous revoir va succéder à celui de vous écrire. ,

Le Sagittaire me rappelle Sous les étendards de Thémis *. Heureux si je puis être admis Dans le temple de l’Immortelle ! Heureux si je puis exhaler L’ardeur divine qui m’enllammo. Et du feu dont brille mon Ame Voir tous mes auditeurs briller. Et tous les yeux étinceler 1 Armé du poids de l’éloquenco. Qu’il est glorieux d’étouffer Et l’imposture et la licence ! Et qu’il est doux de triompher. Quand on combat pour l’innocence ! Rempli de cet espoir flatteur. Ambitieux admirateur De Paris, de Rome et d’Athènes, Je vais, orateur écolier.

1. L’auteur entrait alors dans la carrière du barreau.


S O R L A MY T H O L O G I E .

Suivre, applaudir, étudier, Gorbicr, Cicéron, Démostliénes. Quand je confesse à vos genoux Ma défaite et votre victoire. Que n’ai-je leur talent, et vous Le cœur de Igur auditoire !

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.


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EMILIE

Au chAteau de Lassigny, le 1 er septembre 1787

Autrefois, dans ces prés fleuris, J’écrivais à celle que j ’aime. J’y reviens, mon cœur est le môme. Je vous aime, et je vous écris. Je reprends ces métamorphoses Dont le récit m’était si doux! J'abandonne Thémis pour vous. Et les épines pour les roses *. Ne cherchez point, dans ce récit. L’esprit, le brillant, l’éloquence. Je sens bien plus que je ne pense; Quand j ’ai dit ; J’aime, j ’ai tout dit. Aimer est toute ma science; Je n’appris, eu suivant mon goût, Qu’amitié, qu’amour et constance; On ne peut pas apprendre tout. 1. Allusion à un ouvrage de jurisprudence que l’auteur essayai alors.


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L E T T R E S A E MI LI E

Vous qui, par un art adorable, Unissez la grâce au savoir : Hélas ! consolez-vous d’avoir Un ami plus aimant qu’aimable. L’esprit fait tort au sentiment. Si j ’avais l’esprit, Emilie, Je ne serais que votre amant, Vous ne seriez pas mon amie. Si je devais à la nature La beauté, l’éclat, la fraîcheur. Je passerais comme une fleur ; Ce ne serait plus ma figure, Et ce sera toujours mon cœur.


DEUXIEME PARTIE

LETTR E X V II LE

SERPENT

PYTHON.

Tandis qiTApollon étendait au loin Tempire dos beaux-arts, la terreur et la désolation régnaient au pied du mont Parnasse. Junon, furieuse d’avoir vu Jupiter enfanter Minerve sans son secours, avait frappé la terre avec le poing, et de ce coup terrible était né le serpent Python. Ce monstre, depuis le départ d’Apol­ lon, s’était établi au pied du mont Parnasse, sur les rivages du fleuve Céphise, et ravageait ces aimables contrées. A cette nouvelle, le frère des Muses, quittant ses sœurs et la cour de Bacchus, remonte sur son fidèle Pégase, vole, arrive, combat le monstre, et le fait ex­ pirer sous ses traits. Cette victoire fut célébrée dans toute la Grèce, et mit le comble à la gloire d’Apollon. On institua en son honneur les jeux Pythiens. Ils étaient à peu près semblables aux jeux olympiques; mais le génie y par­ tageait les couronnes avec la force et l’adresse. Ces couronnes furent d’abord composées de branches de chêne; mais, depuis la métamorphose de Daphné, elles furent faites de branches de laurier. Il y avait


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L E T T R E S A EMILIE

uii concours de danse, de musique et de poésie. Ces paisibles combats se renouvelaient chaque jour. Le dieu des beaux-arts y présidait assis sur un trône de verdure. Il animait les accents des bergers et les grâces des bergères, et faisait renaître sous leurs pas les fleurs et les plaisirs de l’âge d’or. En sortant de ces aimables assemblées, les couples heureux se dispersaient dans les bois voisins et sur le pencliant des montagnes. L’Hymen les égarait dans ces doux labyrinthes, et, durant le calme de la nuit, on entendait les échos soupirer, et les antres murmu­ rer tendrement. Le bonheur n’est souvent durable qu autant qu’il est ignoré. Bientôt la Renommée publia celui d’Apol­ lon et de ses bergers. Les dieux mêmes en furent ja­ loux, et rappelèrent Apollon dans l’Olympe. Le fds de Latone regretta son exil comme on regrette sa patrie. Hélas ! s’écriait-il en versant des larmes amères ; « Faut-il vous quitter pour toujours, « Doux asile, aimable verdure, « Où, loin du tumulte des cours, K La liberté filait mes jours « Entre les arts et la nature ; « Bois où j ’aimais à respirer •' La paix et la fraîcheur de l’ombre ; « Antre mystérieux et sombre, » Où mon cœur venait soupirer ; « Où je goûtais avec ivresse ■■ L’amertume de la tendresse, <• Et la volupté de pleurer ! « ¡Nymphes de ces bois, de ces plaines, « Oublier mes jeunes erreurs; « Nous, naïades de ces fontaines,


SUR UA MY T H O L O G I E.

« Vous dont je fis couler les pleurs 0 Sur les beautés du voisinage, « pardonnez-moi! Je fus volage; c( Je maltraitai de tendres cœurs; « La cour avait gâté mes mœurs. « Mais, dans cet heureux coin du monde, fi Loin des intrigues de la cour, ■< Belles naïades, mon amour « Devenait pur comme votre onde; i< Et je vous dois la voluplé « D’avoir goûté le bien suprême « Au sein de la fidélité « Dont je ne m’étais pas douté. ■< Pasteurs que je quitte et que j ’aime, « En voyant mon char radieux i< Ouvrir ou finir sa carrière, « Songez que j ’ai sur vous les yeux, ■« Et que votre ami vous éclaire. « Oui, plus que tous les autres lieux, « Ces lieux sauront toujours me plaire; « J’y prodiguerai ma iumière « Et mes dons les plus précieux. « J’y ferai germer le génie : « Des sages et des demi-dieux « La Grèce sera la patrie. O Adieu, mes amis ; je vous prie « De veiller sur mes pauvres sœurs *, « Toujours plus jeunes et plus belles, « L’essaim de leurs adorateurs « Fourmillera toujours près d’elles. « Qu’elles essuîront de fadeurs, c< De dégoûts, d’ennuis, de froideurs ! « Que je les plains d’être immortelles !... « Adieu : de l’empire du jour « Sur vous je veillerai sans cesse ; « N’oubliez jamais ma tendresse, « Et conservez-moi votre amour. » 1. Les Muses.

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L E T T RE S A EMILIE

A ces mots, le fils de Latone s’éleva sur un nuage, et disparut. Les pasteurs, qui avaient goûté les charmes de sa so­ ciété, en sentirent mieux tout le prix après l’avoir per­ due, et leurs regrets furent encore plus tendres que n’avait été leur amitié. Bientôt ils adressèrent leurs hommages à l’ami qu’ils avaient dans l’Olympe. Ils lui élevèrent des temples, et s’y assemblèrent pour chanter ses louanges. Apollon n'était plus sur la terre, mais il était dans le cœur de tous ceux qui l’avaient habitée avec lui. Cette idée est douce pour les vrais amis. Ne vous serait-elle pas venue quelquefois, Émilie ? Et même, en ce moment, Exilée au sein de Paris, Loin du riant séjour de Pomone et de Flore, Ne songeriez-vous pas qu’avec le plus soumis. Le plus tendre de vos amis, Secrètement vous habitez encore La retraite où je vous écris.’’

LETTRE XVIII ORACLES

D ’A P O L L O N .

De tous les dieux de l’antiquité, Apollon est peutêtre celui dont le culte a été le plus étendu. On appe­ lait Pæans les hymnes que l’on chantait en son hon­ neur, parce qu’ils commençaient ordinairement par ces deux mots : lo Pœan ^ ! Ces paroles étaient consa­ crées pour rappeler la vdetoire qu’Apollon avait rem­ portée sur le monstre Python. Les témoins de ce 1. Ou îw Ilïiav.


SUR LA M Y T H O L O a i E .

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terrible combat lui criaient sans cesse : lo Pœan! Allons! frappe! ou lance tes traits! Et, dans la suite, après chaque yictoire, ce refrain devint un cri d’allé­ gresse. On immolait ordinairement sur les autels d’Apollon un taureau blanc ou un agneau. On ajoutait à ces sacrifices des libations d’huile et de lait : cellesci, en mémoire du temps où il gardait les troupeaux; celles-là, parce que l’olivier, fidèle au dieu du jour, ne se plaît que dans les lieux vivifiés par sa pré­ sence. On présentait encore sur ses autels le corbeau, qui, comme Apollon, lisant dans l’avenir, nous annonce, dit-on, les arrêts des Destinées; l’aigle qui, d’un œil audacieux, fixe le soleil dans tout son éclat; le coq dont lo cri matinal célèbre son retour, et la cigale qui chante les beaux jours de son empire. Le dieu était représenté sous la figure d’un jeune homme sans barbe, les cheveux blonds et flottants, et le front ceint de lauriers. Il tenait de la main droite un arc et des traits ; de la gauche une lyre à sept cor­ des, emblème des sept planètes dont il entretient la céleste harmonie. Quelquefois il portait un bouclier, comme protecteur des humains, et présentait les trois Grâces, qui animent le Génie et les Beaux-Arts. On mettait un cygne à ses pieds. Cet oiseau lui était con­ sacré à cause de la manière tendre et mélodieuse dont il chante sa mort pi’ochaine, comme si le terme de l’existence était l’époque du bonheur. Ainsi que lui, belle Émilie, Quand la flëvre brillait la fleur de mes beaux jours, Loin de vous, je chantais d’une voix affaiblie


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L E T T R E S A E MI LI E

Le moment où j ’allais épuiser pour toujours La coupe amère de la vie. Mais quand je vous revis; quand, près des sombres bords, Aux charmes de votre présence, A vos doux entretiens, .à vos tendres accords. Même aux tourments de votre absence. Je comparai le froid silence. Et réternelle indifférence, Et le bonheur glacé de l’empire des morts, L’Amour sait avec quels transports . Je chantai ma convalescence I

Je ne vous parlerai point du nombre infini des tem­ ples d’Apollon, et des fûtes multipliées qu’on célébrait en son honneur. Remerciez-moi de vous sauver ces détails, car vous savez mieux qu’une autre, Que d’un peuple d’adorateurs Si les hommages sont flatteurs. En revanche, rien n’est plus triste Que la lecture de la liste.

Les temples les plus célèbres d’Apollon furent celui de Délos, lieu de sa naissance, où Thésée établit, dans la suite, les jeux Pythiens; celui du mont Socrate, dont les prêtres traversaient, nu-pieds, des brasiers ardents; et celui de Delphes, où les adolescents lui offraient leur chevelure. C’était là surtout qu’Apollon rendait ses oracles par l’organe de la Sibylle. Beaucoup de philosophes se sont creusé inutilement le cerveau pour expliquer les convulsions et les pré­ tendues inspirations de cette prêtresse. Ils ont épuisé, à ce sujet, toutes les conjectures physiques et morales. Quelques-uns même, témoins de raccomplissemcnt de ses prédictions, ont prétendu que le diable était de la


S U R LA M Y T H O L O G I E ,

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partie, qu’il s’introduisait dans le corps de la devine­ resse, et qu’après l’avoir fait tomber en syncope, il lui dévoilait l’avenir. Vous voyez, Émilie, que ces mes­ sieurs ont fait de la Sibylle une possédée. Sans prétendre attaquer des opinions aussi respec­ tables, voici la mienne en peu de mots ; ceux qui étaient intéressés dans le produit des offrandes avaient prudemment choisi une femme 'pour prononcer les oracles. Deux motifs avaient déterminé ce choix : le double sens, nécessaire aux prédictions, et les convul­ sions dont il fallait les accompagner. Cette espèce d’extase, qui figurait aux spectateurs l’inspiration du dieu, était essentielle pour fortifier la crédulité. Or, Qui sait moui'ir mieux qu’une belle? Qui sait ressusciter mieux qu’elle ? Qui sait mieux suffoquer, pâlir. Baisser sa mourante prunelle. Palpiter, chanceler, faiblir. Tomber, enOn s’évanouir?

»

Le sexe de l’Oracle explique donc suffisamment les prétendus symptômes de ses inspirations. Quant aux prédictions, le merveilleux consistait îi leur donner toujours un sens équivoque; en sorte que l’événement favorable ou contraire se trouvât néces­ sairement d’accord avec la prophétie. Or, qui jamais posséda mieux Les équivoques, la magie. Et le dédale insidieux De l’adroite amphibologie ? Qui Jamais sut avec plus d’art Peser la crainte et l’espérance. Donner double face au hasard.


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L E T T R E S A E MI L I E

Déguiser même l’évidence, Et surtout sauver l’apparence ? Qui sut mieux, en dépit du sort, Avoir raison et donner tort, Que ces tendres enchanteresses Qu’Amour fît pour nous obéir, Nous ensorceler, nous trahir, Nous enivrer par leurs caresses, Nous tromper au sein du bonheur. En prolonger la douce erreur Jusques au terme de la vie, Et, pour finir la comédie, En sanglotant, fermer les yeux De l’homme abusé, mais heureux !

D’après ce raisonnement, fondé sur l’expérience, il est aisé de se convaincre que toute la sorcellerie de la Sibylle se réduisait au talent naturel de jouer les. cou; vulsions et de modifier la vérité. Je,pourrais, à ce propos, vous détailler les supers­ titions de la crédule antiquité. Je vous y tracerais de la lionne aventure, Chez nos premiers aïeux, le règne florissant ; Et vous ririez de voir que la mère Nature A radoté presque en naissant.

On devinait alors par le feu, l’eau, les simple.s, les entrailles des victimes, les cercles, les calculs, les lignes de la main, et par la physionomie. Cette der­ nière science nous est parvenue, et s’est perfectionnée de nos jours. On a cessé de lire dans les traits du vi­ sage les événements futurs; mais on s’est appliqué à y démêler les nuances du caractère. Cette étude est souvent attachante; et j’ai remarqué qu’il y a des phy­ sionomies qu’on ne se lasse point d’étudier; au.ssi la


S U R LA MY T H O L O G I E .

9

!)

vôtre m’a-t elle rendu physionomiste; et, tous les jours, en la détaillant, je me dis, à peu prés dans le style de Lavater ^ : Je vois, dans ce regard timide, Un cœur qui voudrait en aimant Que son ami fut son amant. Et que son amant fut son guide. Sur ce front siège la candeur. Quand il rougit, la modestie Cache le trône du génie Sous les roses de la pudeur. Cette bouche où l’amour se joue. Et semble appeler le baiser. Lui défend de s’y reposer. Et l’exil sur chaque joue. Sans (|u’il ose môme approcher Des fossettes que le sourire Creuse en jouant, pour se nicher Sur les confins de son empire. Ce nez, qui ressemble si bien Au nez divin de la Sultane, Qui donna, quoiqu’il fôt chrétien. Des lois a la cour ottomane. Fait redire à plus d’un amant : « Elle aurait été Roxelane, « Si j ’avais été SolimanJ »

Revenons îi la Sibylle : on l’appelait souvent la Pythoüisse, parce quelle s’asseyait, pour rendre ses ora­ cles, sur la peau du serpent Python. Cette peau cou­ vrait un trépied d’or massif, qui avait été trouvé dans 1. Auteur célébré qui a écrit sur les idiysionomies. La sienne, qui est gravée dans son recueil, porte l’empreinte de l’esprit et de la finesse que l’on trouve à chaque ligne de l’ouvrage. Cet argu­ ment est, je crois, le plus favorable au système de l’auteur.


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L E T T R E S A E MI L I E

la mer par des pêcheurs. Ceux-ci, après s’en être dis­ pute la possession, convinrent de consulter l’Oracle, qui leur ordonna d’offrir le trépied k l’homme le plus sage de toute la Grèce. Les pêcheurs le présentèrent k Thalès. Ce philosophe joignait aux sciences de la géo­ métrie, de la physique et de l’astronomie, une étude profonde de la morale, et disait que, de toutes les connaissances humaines, la plus difficile était celle de soi-même. Thalès envoya le trépied k Bias, qu’il regar­ dait comme plus sage que lui. Bias était en effet un trésor de sciences et de vertus. Ce fut lui qui, dans l’instant où les ennemis emportaient d’assaut Prienne, sa patrie, averti de sauver promptement ses richesses, répondit en s’éloignant : « T’emporte tout avec moi. » Malgré la vanité que vous trouverez peut-être dans cette réponse, Bias eut la modestie d’envoyer le tré­ pied k Pittacus, qui le fit passer k Cléobulè, et celui-ci k Périandre. Je ne vous dirai rien de particulier sur ces trois philosophes : ils furent sages; voilk leur his­ toire. Périandre offrit le trépied k Solon, qui faisait consister la vraie richesse dans la vertu, seul trésor que le temps ni la fortune ne peuvent altérer. Solon refusa le trépied, le fit offrir k Chilos, dont la philoso­ phie se bornait au simple nécessaire, et dont la maxime était : Rien de trop. Le trépied, après avoir ainsi passé par les mains des sept Sages, revint k Thalès, qui le déposa dans le temple d’Apollon, où il fut consacré au service de la Sibylle. Telles étaient les mœurs des Sages de la Grèce. Quand on se rappelle les beaux siècles où florissait cette heureuse contrée, l’attendrissement et l’admira­


SUR LA MYTHOL OGI E .

lOi

tion se partagent entre les vertus et les grâces qui ger­ maient dans son sein, et que la barbarie en a depuis si longtemps exilées! On rapporte à ce sujet, Émilie, un procès depuis longtemps indécis, et qu’il ne tiendrait qu’à vous de terminer. Minerve, au divin comité, Plaide avec la reine des Jjelles; Car la sagesse et la beauté Sont rarement d’accord entre elles. Comme elles sont femmes, je crois Pouvoir me passer de vous dire Qu’il s’agit entre elles des droits Et des bornes de leur empire. Minerve présente a la fois Sept Sages que la Grèce encense ; Et Vénus met pour contre-poids Les trois GiAces dans la balance. Ce nombre étant fort inégal, L’Amour, dit-on, craint pour sa mère. Qu’il vous présente au tribunal, Et je réponds de son affaire. Près d’un si séduisant minois, Vénus va, dans son apanage. Avoir mille Grâces pour trois ; Minerve n’aura plus un Sage.

LETTRE

XI X

PHILOSOPHIE.

Je VOUS ai parlé, belle Émilie, des philosophes de l’antiquité; et comme vous ne voulez rien apprendre à demi, vous me demandez ce que c’est que la philoso6.


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L ET T RE S A EMILIE

pliie. La réponse à cette question n’est pas aussi facile que vous pouvez l’imaginer ; Et mon esprit, en ce moment, Aussi Lien que mon cœur, sent, par expérience. Qu’avec vous un engagement, Mène plus loin que l’on ne pense.

La philosophie était autrefois l’art de bien vivre, et le titre de philosophe était le synonyme de sage et d’heureux. Cette philosophie était générale et con­ stante. Elle variait souvent dans sa marche, mais elle marchait toujours au but où la sagesse et le bonheur l’attendaient. Aujourd’hui nous avons changé tout cela : la philo­ sophie à la mode est fondée sur des principes particu­ liers que chacun se forge à son gré, avec la liberté d’en changer au moindre revers d’amour ou de fortune, ou du moins au premier accès de vapeurs (car plus de philosophes sans vapeurs); de manière qu’il existe autant de philosophies diverses que de philosophes du bon ton, et que souvent chacun de ceux-ci adopte, ré­ forme et rétablit la sienne deux ou trois fois par jour; ce qui, naturellement, nous fait tomber dans l’infini. Telle est, parmi nous, la philosophie pratique. Quant i\ la philosophie élémentaire, habitante du pays Latin ', depuis longtemps elle n’a pas changé, et c’est tant pis pour elle. Ses noirs sectateurs la nourris­ sent de subtilités et d’hypothèses, aliments peu sub1. Heureusement ce monstre pédantesque est, depuis quelques années, exilé des rives de la Seine, et son portrait n’est ici con­ servé que pour en donner le signalement â la jeunesse, intéressée à perpétuer son exil.


S U R L A MY T H OL OGI E .

103

staiitiels à tous égards ; aussi devient-elle insensible­ ment pareille à la nymphe Écho, dont il ne nous reste plus que la voix. C’est une femme à face Lléme, Qui, plus maigre qu’un pénitent Vers les derniers jours de carême, S’en va nuit et jour ergotant. Et fagotant quelque système Qu’on n’entend pas, et que souvent Elle n’entend pas elle-même. L’ainé de ses tristes enfants. Le symétrique syllogisme; Est suivi, la plupart du temps. De l’indéchiffrable sophisme. Ces deux monstres argumentants, Traînent longuement à leur suite Les éternels raisonnements, Et la kyrielle maudite Des axiomes des pédants, Capables seuls de mettre en fuite Ceux qui du goût et du bon sens Sont un tant soit peu partisans. Vous connaissez, belle Émilie, Ces grilles, ces sombres réduits * Où l’on sacrifie aux ennuis Les plus beaux jours de notre vie ; Où l’art rétrécit notre esprit. Où l’on martyrise l’enfanee. Où la servitude fléirit Les roses de l’adolescence. Là, dans un temple ténébreux, Tapissé de lambeaux poudreux. De longs arguments et de thèses. Dès que l’aube blanchit les deux. Siège un pontife radieux, 1. Les collèges.


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L E T T R E S A EMILIE

Fourré d’hermine et d’hypothèses. II parle.... Il se tait.... Qu’a-t-il dit? On l’ignore, et l’on applaudit. Soudain la vofite retentit Des pointilleuses périphrases De tous nos jeunes prestolets, Et de tous nos petits collets, Entortillés de grandes phrases ; De tous nos fades damerels, Fabricateurs à peu de frais. De calembours et d’épigrammes ; De nos importants freluquets. Confidents musqués de nos dames. Leurs écuyers et leurs valets; Souvent aussi de ces vieu.v crânes. Qui, toujours parmi les tombeaux Des auteurs anciens et nouveaux. Dont ils vont évoquer les mânes. Ont embarrassé leurs cerveaux De l’immense et sombre chaos Des écrits sacrés et profanes ; Enfin de mille sots divers. Qui, portant sur tout leur sentence, D’un air bouffi de suffisance. Jugent doctement de travers ; Et, prenant un ton d'empyrique, Avec leur grec et leur latin. Prétendent prouver sans réplique Qu’il est soir quand il est matin. Si l’un de ces jours où vos charmes. Après une douce langueur, Brillent comme la tendre fleur Qu’Aurore baigne de ses larmes. Je disais en vous présentant A cette honorable assistance : « Messieurs, parmi vous l’on prétend « Qu’ici bas tout n’est qu’apparence ‘ ; 1. Les Pyrrhoniens, dont on discutait encore ici les rêveries à


SUR LA MYTH OL OGI E .

1 Oo

i< Doncqtics la Leauté purement « Est un songe, une bagatelle; « Eh bien ! je soutiens hardiment IC Qu’elle existe réellement; « El vous voyez mon argument. » A ces mots, la docte séquelle Viendrait avec sa kyrielle H'alqui, A'ergo, d’cl cælera, Argumenter in barbara • Contre \'existence réelle Et l’éclat de votre beauté. En vain leur sophisme effronté N’en soutiendrait pas.la présence; Tout en se jetant à vos pieds. Ils en nieraient la conséquence. Mais, d’après cette expérience, Leurs arguments estropiés Tomberaient fort en décadence ; Et vos prosélytes, vainqueurs Par la raison démonstrative. Craindraient peu que ces noirs ligueurs Se tinssent sur la défensive ; Car r.Vmour de ses traits charmants. Criblerait les raisonnements Et les cœurs de nos philosophes, Qui, bientôt terrassés, vaincus. Et de sophismes convaincus Par leurs fréquentes catastrophes. Viendraient tous, en moins de deux jours. Prendre l’écharpe des Amours* ? Ah! que notre secte, Émilie, L’emporterait en peu d’instauts ! Qu’elle brillerait aux dépens De l’antique philosophie ! la fin de notre siècle, doutaient de tout, même de leur existence. 1. Formule d’argument, ridicule et pédantesque. 2. On sait que les ligueurs et les royalistes se distinguaient par des écharpes de différentes couleurs.


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LETTRES A EMILIE

Fleurs d’amour et fruits du génie S’y cueilleraient en même temps. Ali ! de cette secte chérie Je voudrais être le Platon, Et l’Aristote, et le Solon. Vous seriez ma philosophie ; Et bientôt j ’aurais surpassé Les Socrate, les Ari.'.tippe, Et les Bias et les Xanlippe, Si célèbres au temps passé. Nous dicterions une morale, Que les cœurs suivraient aisément. Nous poserions, pour fondement. Concorde, humeur toujours égale ; Proscrivant éternellement Tout système, toute cabale ; Permettant, sans difficulté, Comme ne pouvant la défendre Sans offenser notre équité. Cette voix timide et si tendre. Qui, ne s’élevant qu’à moitié. Se fait pourtant bien mieux entendre Que les discours de l’amitié... Vous le voyez, belle Emilie, Mes principes sont assez doux ; Adoptez-les : que risquez-vous D’essayer ma philosophie.'’

LETTRE XX LES

riÉRIDES,

DEUCALION

ET

PYRRHA.

iSous avons laissé les Muses ît la cour de Bacchus; leur sort vous inquiète sans doute : Votre crainte est bien naturelle. Je soupçonne entre vous un peu'd’afQnité,


S U R LA MYTHOLOGIE.

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El même de fraternité : Je vais donc rassurer Tainitié fraternelle.

A peine Apollon avait-il quitté la cour de Bacchus, que l’on y vit arriver, au milieu d’un brillant cortège, les neuf filles de Piérus, roi de Macédoine. Elles avaient traversé toute la Thessalie et une partie de la Grèce pour venir disputer aux Muses le prix du chant. Si vous êtes vaincues, leur dirent-elles, vous nous céderez le mont Parnasse et les bords fleuris de l’Hippocrène; si la victoire est à vous, nous vous abandonnerons les riantes vallées de la Thessalie, et nous fuirons sur les montagnes de la Thrace. Les Muses, indi­ gnées, acceptèrent le défi, et leurs rivales commen­ cèrent. Elles chantèrent d’abord le combat des Dieux contre les Titans, et attribuèrent ii ceux-ci la victoire^ puis elles célébrèrent en équivoques la chronique galante des aventures du jour, et finirent par des pastorales en vaudevilles. Ce n’était point cette mûle harmonie, Ni ces nobles élans, ni cette majesté, Qui transportent Tàme ravie Au sein de la Divinité. Ce n’était point cette vive gaîté, Qui sème en voltigeant le sel de la satire ; Ce n’était point celte ingénuité D’une bergère qui soupire, Et dont les pleurs nous font sourire De tendresse et de volupté. C’étaient, comme aujourd’hui, des morceaux d’épinelte, Découpés, brodés, précieux, Des calembours délicieux, Et le combat des dieux était une ariette.


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LETTRES A EMILIE

Aussi les femmes à la mode trouvèrent-elles tout cola d’un goût exquis, et eurent-elles un plaisir inima­ ginable à l’entendre. Lorsque les filles de Piérus eurent fini leurs chants. Calliope se chargea seule de leur répondre. Elle célé­ bra d’abord la puissance féconde du maître de l Univers, qui d’un souffle anime tous les êtres, et d’un regard les plonge dans le néant; puis elle chanta l’aventure de Deucalion et de Pyrrha : « Jupiter, indigné des crimes des hommes, avait (( changé la terre en une mer immense, et le genre hu<c main n’était plus. Les plus hautes montagnes avaient « caché leur cime. -Une seule élevait encore sa tète au­ lì dessus des flots : c’était le mont Parnasse, situé entre « l’Attique et la Béotie. 'I Sur celje plaine vaste et liquide, parmi les hommes, « les arbres et les animaux flottants, voguait une frêle « barque, jouet des aquilons et des ondes. Elle portait « un couple heureux et respectable, et la Vertu se sau­ te vait du naufrage avec Deucalion et Pyrrha. Le souffle « des vents, ou plutôt celui de l'Éternel, les porta vers le « sommet du mont Parnasse. Ce fut là qu’ils abordèrent i( en tremblant, et que, promenant au loin la vue, ils « considérèrent avec effroi le vaste tombeau du genre « humain. « Cependant les eaux décroissaient, et l’on décou(( vraitdéjà les montagnes, les collines et les plaines (( élevées; mais partout la nature était morte, et le si­ li lence habitait seul dans l’univers. « Deucalion tendant les bras à son épouse : O ma « bieii-aimée, lui dit-il, qu’allons-nous devenir? Nous


S ü ß LA MYTH OL OGI E .

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n voilîi seuls au monde ! Hélas ! si le flambeau de l’amour « brillait encore pour nous, ce désert verrait un jour « de nouveaux habitants, et nous aurions quelqu’un « pour nous fermer les yeux. Mais la vieillesse a glacé « nos sens, et je ne prévois plus que la solitude et la <( mort. En parlant ainsi, les époux s’approchaient « d’un temple où Thémis rendait ses oracles ; là, s’ap« puyant sur les bras l’un de l’autre, ils se prosternent (( ensemble et courbent leurs têtes blanchies au pied « du sanctuaire. Tout à coup la voûte s’ébranle, et le « couple vénérable frémit en entendant ces paroles : « Sortez du temple, voilez-vous le visage et jetez derrière « vous les os de votre mère. A ces mots, Deucalion, l’ami « des dieux, interprétant leur volonté, couvre d’un <c voile sa tète et celle de son épouse. Ils traversent en« semble de vastes déserts, et jettent derrière eux les « pierres qui sortent du sein de la terre, notre mère (( commune. Soudain, ces pierres, semblables au mar« bre que l’artiste a dégrossi, prennent par degrés une « ligure humaine. Bientôt leurs traits se perfectionnent, « leurs yeux brillent, leur teint s’anime, leurs membres (c s’agitent, ils vont marcher... Ils marchent I Jupiter « leur dit : Vivez, et ils vivent. » Calliope eut à peine fini, que la victoire lui fut dé­ cernée d’une voix unanime. Les filles de Piérus écla­ tèrent alors en murmures : mais tout à coup leur corps se couvrit de plumes noires et blanches, et elles furent changées en pies. Ce châtiment ne réprima ni leurs plaintes ni leur babil. Car, depuis leur inétamorphoBC, Elles ont conservé leur voluliilité,


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L E T T R E S A E MI L I E

Et le talent, ai cher i la beauté, De dire, en bien dea mots, rien ou très-peu de chose.

Les Muses, après cette victoire, retournèrent sur le mont Parnasse, et vécurent longtemps dans une pai­ sible intimité. Souvent elles parcouraient ensemble le sacré vallon où serpentent les eauK d’Hippocrène. Lh, elles rencontraient leurs jeunes élèves cueillant des fleurs, et les encourageaient à gravir la double colline. Un jour, s’étant éloignées de leur demeure, la pluie les surprit, et elles cherchèrent un asile. Le tyran Pyrénée, établi depuis peu dans la Phocide, vint à leur rencontre et leur offrit une retraite dans son palais. Les Muses l’acceptèrent; mais à peine y furent-elles entrées, que le tyran fit fermer les portes et voulut leur faire violence. Aussitôt les neuf Soeurs prirent des ailes et s’envolèrent. Pyrénée, pour les atteindre, monta sur une tour élevée; mais, en s’élançant après elles, il tomba et fut brisé dans sa chute. La Fable ne nous dit pas ce que devinrent alors les Mnses fugitives. On pré­ sume qu’elles ont parcouru depuis ce temps les plus belles contrées de l’univers; et j’adopte volontiers cette opinion, car j'ai toujoure soupçonné que nous en avions plusieurs sur les rives de la Seine. Il serait même assez plaisant Que, vous parlant de ces doctes pucelles. Je racontasse innocemment Leur liisloire à l’une d’entre elle.s.

Malgré la vie errante des Muses, on assure qu’elles conservèrent précieusement leur \drginité. Quelques détracteurs ont écrit, à la vérité,.que plusieurs avaient été mères. Ils ont avancé hardiment que Rhésus était


S D R L A MY T H O L O G I E .

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fils de Terpsicliore; Linus de Clio; et le di\dn Orphée de Calliope. Ils ont ajouté qu’Arion et Pindare étaient aussi enfants des Muses. Mais ces prétendues filiations sont purement morales. Un poète était-il inspiré par une Muse, on disait d’abord qu’elle l’avait adopté ; puis on répétait qu’il était son fils; puis les femmes chari­ tables soupçonnaient que cela pouvait être; puis les femmes discrètes publiaient que cela était : elles le tenaient de bonne part, elles en avaient des preuves; elles l’avaient vu, elles l’auraient juré!... elles le ju­ raient, et l’on écrivait sur leur parole. Au reste, ces faux bruits portèrent si peu d’atteinte à la réputation des Muses, qu’elles eurent toujours une foule d’adorateurs. Plusieurs passèrent leur vie entière il les chercher inutilement, et moururent d’amour pour ces dames invisibles^. D’autres, sans les connaître, af­ frontèrent, pour leur plaire, les plus grands périls, et poussèrent l’héroisme jusqu’à la témérité. Plus d’un preux chevalier, sans casque, sans armure. Mais d’un triple orgueil cuirassé, Et d’un noble amour embrasé, Sur leur coursier fougueux, tenta mainte aventure : Et, depuis sa déconfiture, Mérita d’étre baptisé Le chevalier de la triste figure

Les convives recherchaient aussi les faveurs et la société des neuf Sœurs. Ils commençaient leurs festins par une libation en l’honneur des Grâces, et les finis­ saient en buvant aux Muses. Partout on leur élevait 1. Voyez l’ingénieux roman Ae Do» Quichotte, 2. Voyez le même roman de Don Quichotte.


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des autels et des statues. Elles étaient représentées as­ sises à l’ombre d’un laurier, et se tenant toutes par la main. Leur front était couronné de palmes, et chacune d’elles portait les attributs de l’art auquel elle prési­ dait. Les Romains leur avaient élevé un temple où les poètes lisaient publiquement leurs ouvrages. Ils leur avaient aussi consacré un autre monument : c’était la fontaine des Muses. Mais, ce qui vous étonnera sans doute, cette fontaine était auprès du temple de la For­ tune. Qiiel contraste dans ce voisinage! Les voisins furent longtemps sans se connaître. Enfin, sous le règne d’Auguste*, les prêtres du temple en ouvrirent les portes aux gardiens de la fontaine, et ceux-ci per­ mirent aux prêtres d’y venir puiser quelquefois. Depuis ce temps, les sœurs d’Apollon furent accueil­ lies à la cour, et leurs favoris devinrent les amis des rois. Mais, tandis que les Muses brillaient auprès du trône, souvent elles s’échappaient pour aller, dans la retraite, consoler les affligés. Lîi, elles pleuraient avec Sapho, gémissaient avec Ovide, et soupiraient avec Tibulle. Elles ont conservé jusqu’à, nos jours cette sen­ sibilité secourable, et quelquefois j’en fais moi-même la douce expérience. Dans ces moments où la mélancolie Étend son voile sur les jours Que je passe loin d’Émilie; Quand j’aime i m’égarer dans les sombres détours 1. Auguste et Mécène protégèrent et enrichirent Horace et Virgile. Cependant les protecteurs y gagnèrent plus que les nrotégés. • n i


S U R LA MYT HOL OGI E.

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Des bois où gémit Philomèle ; Quand mon cœur gémit avec elle. Ma muse vient ù mon secours. « Vous ôtes loin de voire amie, « Me dit-elle ; je viens soupirer vos douleurs ; O II est doux de verser des pleurs « Quand on pleure par sympathie. » Ah ! si je l’en croyais !... Mais souvent l’amitié. Pour nous consoler, nous abuse. A qui donc se fier? dites-moi, par pitié, Dois je me lier il ma Muse ?

LETTRE XXI PHAETON.

Adoré des hommes, chéri des dieux, favorisé des déesses, Apollon se voyait au comble de la gloire et do la félicité;' mais il était père, et les alarmes ne sont jamais loin d’un cœur paternel. Au milieu de son brillant palais, entouré des Saisons et des Heures, il voit, d’un pas tremblant, approcher un jeune mortel qui détourne ses regards éblouis, et baisse, îi son aspect, un front respectueux. Tandis que le dieu du jour admire avec une émotion secrète ces traits charmants qui ne lui sont pas inconnus, l’ado­ lescent se prosterne au pied du trône; et, d’une voix entrecoupée de sanglots, il s’écrie : O mon pèret... A ce mot, Phœbiis se troubla ; Mais il se trouvait fort en peine : A qui dois-je eet enfant-lù? Est-ce à Leueolhoé, Clytie, ou bien Clymène? Ou tant d’autres? Quel embarras! Je sens bien que je suis son père ; Mais décemment je ne puis pas Lui demander quelle est sa mère.


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L E T T R E S A ElMILIE

f( Souffriras-tu, poursuivit le fils inconnu, qu’un « jeune audacieux outrage impunément ton épouse « chérie?... — Laquelle? se disait Apollon. — Et « fidèle, ajoutait le suppliant. » Le dieu du jour n’y était plus. Cependant le jeune homme, essuyant ses larmes, continua d’une voix plus assurée ; « Épaphus, né de la « nymphe lo, se prétend fils de Jupiter. Je ne lui con« teste point cette illustre origine; et le téméraire nie « insolemment que je te doive le jour, et qu’Apollon « soit l’époux de Clymène... « — De Clymftne ! Oui, mon üls, je les ai reconnus c' Ces trails dont la douceur me rappelle ta mère. U — Si sa mémoire vous est clière, « Sa prière et mes vœu.v serout-ils entendus? « — Ah! parla; et quel quo soit le sujet qui t’amène, « Je jure par le Styjc, mon fils, de t ’accorder « Ce que tu vas me demander. « Apollon ne sait rien refuser à Clymène. K — Pour convaincre à jamais les mortels envieux « Que du maître du jour j ’ai reçu la lumière, « Mon père, sur ton ehar, laisse-moi, dans les cieu.\ « Parcourir tou immense et hrillante carrière. a — Eh ! qui vous a donné ce conseil téméraire? « — Clymène. — Écoutez-vous les voeux ambitieux « Qu’enfante l’orgueil d’une mère? « Et l’Amour maternel n’a-t-il pas sur les yeux « Un bandeau plus épais que celui de son frère? « Faible morlel, des deux connais-tu le chemin? « Pourras-tu diriger d’une main intrépide « Mes coursiers gravissant le sentier du matin, ■1 Et descendant, le soir, d’une course rapide, « Cette vallée Immense où, dans le sein des mers, ic Amphitrite m’attend au bout de l’univers ! « Ouvre les yeux ; renonce à ee projet funeste ; « Vois les monstres épars sous la voûte céleste.


S U R L A MY T H O L O G I E.

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K Comment graveras-tu le Lion rugissant, « Et l’Éerevisse aux. serres menaçantes, « Et l’Hydre aux têtes renaissantes ? « Le Taureau furieux, le Bélier Bondissant, « Le Sagittaire armé d’un trait inévitable, « Le Scorpion livide et gonflé de poison, <r Le Verseau de son urne inondant l’horizon, c< Le Capricorne épouvantable, « Dont le front, surmonté d’un sinistré croissant, « Fait frémir des époux le peuple pilissant ! »

Ces raisons, jointes ii la persuasion paternelle, au­ raient sans cloute détourné Phaéton de son projet, si Clymône, en élevant son fils, ne lui eût transmis une certaine ténacité que les hommes appellent de l’entê­ tement, et les femmes du caractère. Le caractère du fils triompha de la raison du père. Le dieu du jour appelle en soupirant les Heures mati­ nales. Elles volent, précédées de l’Aurore, et attellent au char du Soleil le rapide Éoüs, Tardent Phlégon, le fougueux Éthon, et le léger Piroïs. Phaéton s’élance sur le char radieux, saisit avec assurance les rênes étincelantes, et reçoit à peine en partant les derniers avis de son père : <c Dana tou vol trop timide ou trop ambitieux, « Évite également et la terre et les cieux. et Suis le milieu; c’est lé le chemin qu’il faut prendre. « 11 y va de tes jours à le bien observer : « On tombe pour trop s’élever ; <c Et l’on se perd pour trop descendre. »

Apollon parlait encore, et déjà son fils planait au loin sous la voûte azurée. Soudain les coursiers impé­ tueux, se sentant pressés ou retenus au hasard par une main novice, s’échappent en bondissant dans les plaines


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L E T T R E S A EMILIE

de l’air. Tantôt s’élançant vers la demeure des immor­ tels, tantôt se précipitant vers le globe terrestre, et me­ naçant tour à tour d’embraser la terre et les deux, ils font pâlir Jupiter dans l’Olympe, Neptune au sein des ondes, et Pluton môme au fond des enfers. Cybèle, dévorée d’une ardeur inconnue, gémit, s’a­ gite, se tourmente, et, levant vers le ciel sa tête brû­ lante et ses yeux desséchés, adresse d’une voix prescpie éteinte, cette prière au souverain des dieux : Si j ’ai mérité ta colère, Si les humains sont innocents. Tonne sur leur coupahle mère, Mais épargne au moins ses enfants. Termine, par pitié, les tourments que j ’endure: De mon sein entr’ouvert vois la stérilité. PlKcbus a desséché ma brillante ceinture. Ridé mon front noirci, hriilé ma chevelure. Et tari ma fécondité.' Malheureuse d’être immortelle. Quand la douleur toujours nouvelle De maux toujours naissants m’offre une éternité ! Rendez à la Terre embrasée. Rendez la nuit et la rosée. Ou reprenez, grands dieux, son immortalité.

A ces mots, le roi des cieux, touché du malheur de Cybèle, parce qu’il en était lui-même menacé, se lève, saisit sa foudre, et, d’un bras formidable, frappe le téméraire enfant de Clymène. Tandis que les coursiers achèvent au hasard la carrière du jour, Phaéton, jouet des vents et de la foudre, tourbillonne et tombe dans TÉridan ', dont les ondes brûlantes roulent vers l’Océan son corps à demi consumé. 1. Aujourd’hui le Pô, fleuve de l’Italie.


SOR LA MYTH OL OGI E .

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Voyez-vous sur le rivage, Cycnus, jeune roi des Li­ guriens'? Jeune, mais fidèle; monarque, mais sen­ sible, il tend les bras au corps inanimé de son cher Phaéton. Oh I s’il pouvait s’élancer vers lui, et l’eni4)rasser encore pour la dernière fois! Le ciel seconde les vœux de l’amitié. Soudain Cycnus se couvre d’un plumage dont la blancheur annonce la pureté de son âme. Il nage majestueusement vers le corps de son ami, s’incline vers lui, le couvre de ses ailes étendues. Sa douleur, longtemps muette, s’exhale en un chant tendre et plaintif, dont l’écho répète et prolonge les accents mélodieux. Moins heureuses que Cycnus, les sœurs de Phaéton, en pleurant leur frère, sentent leurs pieds s’attacher au rivage. Leurs bras s’allongent en rameaux flexibles, sur lesquels Zéphire agite la feuille argentée du peu­ plier; et leurs larmes, distillées en perles jaunissantes, forment cet ambre précieux que les Grâces viennent recueillir pour la toilette de Vénus. Ces pleurs, aux rives de la Seine, De la beauté souvent embaument les appas, Et, parfumant au loin la trace de ses pas. Annoncent aux amants leur jeune souveraine. Mais ils n’exhalent point cette suavité, Ce nectar enivrant, celte pure ambroisie Des timides soupirs que la mélancolie, La tendresse et la volupté Font éclore, au matin, des lèvres d’Ëmilie. 1. H y a eu plusieurs Cycnus ; celui-ci, fils de SthénéUis, est Me plus célèbre, et le seul intéressant.

7.


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LETTRES

E MI LI E

LETTRE XXII NAISSANCE

DE

VENDS.

Le printemps renaissait pour la première fois. Tout souriait dans la nature. Zépiiyre couronnait les l)ois Des prémices de la verdure ; Tout fleurissait, tout languissait; Le cœur étonné balançait Dans une douce incertitude, Et lui-uiéme s’interrogeait Sur la tendre sollicitude Dont il cherchait en vain l’objet. Le feu d’amour couvait encore; Nul désir, jusque-là, ne l’avait excité; Il fallait, pour le faire éclore. Un sourire de la beauté.

Tout îi coup la terre frémit de plaisir, Tair fermente et s’embrase, la mer bouillonne, blanchit d’écume, et Vénus s’élève du sein des flots. Vierge tendre et modeste alors, qu’elle était belle ! L’onde, sur ses replis, mollement la berçait. D’un regard caressant, l’œil du jour la Axait; Autour de ses trésors. Zéphyr s’arrondissait. Et les Aots amoureux murmuraient auprès d’elle. La jeune déité, levant enfin les yeux. Promène ses regards craintifs et curieux. Elle admire le ciel et Tonde, et la lumière. Dont l’éclat blesse encor sa timide paupière. Sa bouche s’ouvre, et son premier soupir. Sou premier mot, est l’accent du plaisir ; i< Où suis-je! quel réveil! quelle volupté purel (. Oh! que cet air est doux! que ce jour es! serein! Que tout est beau dans la nature I


S U R L A MY T H OL O &I E .

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« Quelle douee cbaleur circule dans mon sein !... « Que sens-je battre sous ma main?.,. » Vers son cœur palpitant alors baissant la vue, Elle admire, sourit, et rougit d’itre nue. Ses mains volent.... Malgré ces mobiles remparts. Ses trésors innocents percent de toutes pai’ts. Quelle confusion !... Suspendant ses caresses. Zéphyr, de la vapeur des cieux Forme un nuage officieux, Et sauve à sa pudeur rembam’iis des richesses.

Gc jeune dieu, la posant ensuite sur une. conque ma­ rine, la conduisit ti l’île de Chypre. Ce fut lit que les Heures se chargèrent de son éducation. Les Heures étaient filles de Jupiter et de Thémis ; mais, malgré leur fraternité, il y avait aussi peu de ressemblance dans leurs caractères que dans leurs figures. Elles avaient toutes des ailes, et parcouraient successivement le même espace. Cependant, Leur course était plus rapide ou plus lente. L’heure pénible de l’attente Longuemenl semblait parcourir L'n siècle entier. Mais du plaisir L’heure, toujours trop diligente. Disparaissait comme un éclair. L’heure du repentir, le front d’ennuis couvert, En poussant des plaintes amères. Des espaces imaginaires La rappelait eu vain. Pour calmer sa douleur. L’heure du souvenir, lui retraçant les charmes De cette aimable et fugitive sœur. Avec plus de douceur faisait couler ses larmes. Ainsi, quand loin de vous il faut porter mes pas. D’un tondre souvenir mon àme encore émue. Se rappelant l’heure où je vous ai vue. Charme l’ennui de celle oii je ne vous vois pas


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L E T T R E S A E MI L I E

Les Heures présidaient alors, comme aujourd’hui, aux plaisirs, aux peines, aux espérances, aux rendezvous, il l’étude, aux arts naissants, et surtout aux quatre saisons de l’année. Vous voyez que rien ne se faisait sans elles. Mais aussitôt que Vénus eut vu le jour, elles laissèrent aller le monde comme il put, volèrent ii l’île de Chypre, y reçurent la Beauté, et s’y fixèrent pour son éducation. Il paraît qu’alors ces divinités légères étaient capables de constance; mais aujourd’hui leur caractère a bien changé! Le temps n’est plus où près des belles, Les Heures fixaient leur séjour ; Aujourd’hui, près de vous, l’Amour Semble multiplier leurs ailes.

LETTRE XXIII EDUCATION

DE

VENUS.

Vous jugez bien, Émilie, que l’éducation de Vénus ne ressembla point à celle de nos Parisiennes. Être belle sans orgueil, aimable sans coquetterie, instruite sans prétentions, amie discrète, amante fidèle, épouse vertueuse et bonne mère, ce fut là tout ce que l’on exi­ gea d’elle. Sur ces principes, qui valaient bien les nôtres, ses institutrices établirent leur plan d’instruc­ tion, et l’exécutèrent à peu près de la manière sui­ vante : La première Heure l’appelait Quand Phœbus ouvrait aa carrière. Et la beauté se réveillait Avec le dieu de la lumière.


SUR LA MYTHOLOGI E.

L;i deuxifeme Heure entrelaeait Quelques fleurs, un peu de verdure Dans ses cheveux, et lui disait : a Méprisez l’art de la parure ; « Il n’est fait que pour la laideur. « Soyez modeste ; la pudeur « Est le fard qui sied à votre âge. « Que le trésor de vos attraits « Soit toujours voilé d’un nuage ; 0 Que ce voile soit fort épais, « Et qu’il tienne, s’il est possible : « Pour être respecté toujours, « Le sanctuaire des Amours, (I Doit toujours être inaccessible. » La troisième lui présentait Des fruits nouveaux et du laitage. La quatrième lui dictait L’art de parler sans verbiage : « Ne prétendez point à l’esprit, « Et surtout gardez-vous d’en faire. « Parlez peu, mais bien: ce qu’on dil. « Jamais ne peut manquer de plaire, » Quand la raison, quand la gaîté, K Quand le sentiment assaisonne Il Un mot dont la simplicité « N’offense l’orgueil de personne. » La cinquième formait son cœur, Se disposait à la tendresse, Et, chassant la feinte et l’adresse, Y faisait germer la candeur. « Aimez un jour, lui disait-elle, « Aimez; gardez-vous d’abuser « De l’avantage d’être belle. Il Choisissez bien, et sachez vous ûxer, Il Yive et tendre comme vous l’êtes, Ne préférez jamais le plaisir dangereux Il De multiplier vos conquêtes Il Au bonheur de faire un heureux. »

I 21


J22

L E T T R E S A E MI L I E

La sixième ajoutait : « Peéféi’ez la tendresse ■ « D’un ami véritaljie aux vœux de mille amants ; « L’amour est fait pour la jeunesse, « Et l’amitié pour tous les temps. « Quoique femme, soyez discrète; « Songez qu’il est cruel d’oser sacrifier « Un jeune cœur qui vieul nous confier « Son espoir, son fionlieur, ou sa peine secrète ; « Et qu’un secret dont on prend la moitié « Est un depot sacré qu’on ne peut se permettre « D’aller divulguer, sans commettre « Un sacrilège en amitié. »

Les trois Heures suivantes lui enseignaient les de­ voirs de l’humanité, de la foi conjugale, de la mater­ nité, et lui répétaient tour îi tour : « A peine Tunivers cotnaience» <( Il est déjà des malheureux,, « Ne dédaignez point l’indigence^ « Le plus noble attribut des dieux, « Ma fille, c’est la bienfaisance.. « Si vous saviez comme il est doux <c De visiter sous leur chaumière « Les mortels que leur sort jaloux <( A condamnés à la misère ! « De compatir à leurs malheurs, « De mêler nos soupirs aux leurs, « D’entrer dans leur douleur profonde; « De leur prouver, par nos soins réunis, (( Qu’ils ne sont pas seuls dans Rî monde, « Et que les malheureux ont encore des amis ! « Oh! que la main d’une belle a de griices, « Lorsqu’elle répand les bienfaits 1 « Au lieu de mille amants vaincus par vos attraits, « Qu’il sera bien plus beau d’attirer sur vos traces <c Les heureux que vous aurez faits I « Quand vous aurez prononcé le serment « De rendre heureux l’époux qui vous aura choisie,


SUR LA MYTHOLOGI E.

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« Semez de fleurs tous les jours de sa vie, « Aimez en lui votre ami, votre amant. «■ Que dans vos Lras paisiblement : ÏI repose ; soyez son ange tutélaire : Veillez ; loin de son cœur chassez les noirs chagrins ; Qu’il trouve auprès de vous, plus purs et plus sereins, « L’air qu’il respire, et le jour qui Téclaire. C’est ainsi qu’en vos fers \ious saurez l’arrêter. Si, malgré tant de soins, U devient infidèle, En reproches amers gardez-vous d’éclater; Mais offrez-lui des mœur.-i un si parfait modèle, « Qu’il soit forcé de l’imiter; c< Et si votre exemple le touclie, S’il revient à vos pieds abjurer son erreur, Qu’il trouve en arrivant l’amour sur votre bouche, « Et le pardon dans votre cœur. L ’homme ne sait aimer qu’autant qu’on sait lui plaii^i : « Étudiez son caractère, Ménagez-lui le prix de la moindre faveur; A l’orgueil, à l ’humeur, opposez le sourire : L'innocence au soupçon, le calme à la fureur; Régnez en suppliant, et fondez votre empire « Sur l’amour et sur la douceur. « Un jour, Cypris, vous serez mère; N’abandonnez jamais le fruit de vos amours « Aux mains d’une mère étrangère. Nourrissez votre fils;, remplissez vos beaux jours Des soins intéressants de ce saint ministère. Ces jours pour le plaisir ne seront point perdus, La nature, aux bons cœurs, donne pour récompenses « Des devoirs les plus assidus « Les plus douces jouissances. Vous les mériterez : de votre nourrisson Une autre n’aura pas la première caresse : « Vous jouirez avec ivresse « Des prémices de sa tendresse « Et des éclairs de sa raison. « Souvent, tandis que de sa mère « Scs lèvres presseront le sein,

ii


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L E T T R E S A E MI L I E

« En admiranison minois enfanUn, i< Vous croirez déinéler quelques traits de sou père. « Alors vous sentirez palpiter votre cœur « Du plaisir de trouver l’anteur dans son ouvrage, « Et de l’espoir de voir croître sous votre ombrage « Le fruit dont vous aurez alimenté la fleur. »

C’était ainsi que ces sa^es institutrices formaient le cœur et l’esprit de leur jeune élève, jusqu'au moment où l’Heure du sacrifice la conduisait au temple : Cypris, les yeux baissés, le front ceint de guirlandes, Portait aux pieds des dieux d’innocentes ofl'randes ; Et, tandis que l’encens fumait sur leurs autels, Offrait son jeune cœur au roi des immortels.

L’Heure suivante la ramenait sous un berceau de myrtes. Là, Un repas préparé des mains de la nature Se présentait à l’ombre, au bord d’une onde pure. Les fleurs sur les rameaus serpentaient en festons, Et la prairie offi-ait des sièges de gazons. A ces heureuz festins présidaient l’Innocence, La folâtre Gaîté, la douce Tempérance, Et l’aimable Franchise, et la Frugalité, Fille de la Raison, mère de la Santé.

Bientôt l’Heure do la promenade et celle du travail s’emparaient successivement de Vénus. Quelquefois, au milieu de ses jeunes compagnes, Elle allait butiner sur les fleurs des campagnes, Et les fleurs aussitôt renaissaient sous ses pas. A son retour, prenant l’aiguille de Pallas, Son adresse en faisait un instrument docile, Et mêlait avec art l’agréable à Tutile.

Les Heures suivantes donnaient le signal des danses


SUR LA MYTHOLOGI E.

12Ö

et des concerts. Tandis que Cypris dansait, on lui ré­ pétait souvent : Que vos grilces soient naturelles ; Ne 'les contrefaites jamais : Dès que l’on veut courir après, On commence à s’éloigner d’elles.

Quand la déesse se reposait, quelquefois une de ses institutrices venait s’asseoir auprès d’elle; et, lui faisant remarquer la joie qui animait l’assemblée, elle lui di­ sait en l’embrassant : « Sous les lambris dorés des célestes portiques, « Vous regretterez quelquefois « Nos danses, nos concerts rustiques. « Ah ! revenez alors habiter dans nos bois ; « Vous y trouverez la paix de l’innocence. « Venez cueillir des fleurs au bord de ce ruisseau, « Venez vous reposer sous ce mûme berceau, « Témoin des jeux de votre enfance. « Là, vous rappellerez le songe du bonheur; « Là, vous sentirez votre cœur « Respirer avec plus d’aisance; « Là, vos regards charmés croiront, autour de vous, « Voir se multiplier les fleurs sur la verdure; « Le ciel sera plus beau, la naïade plus pure, « L’ombrage plus épais, et le Zéphyr plus doux. « Là, vous retrouverez la source de ces larmes « Qu’on ne verse plus chez les dieux ; c( Et vous éprouverez ce qu’on goïlte de charmes « A regretter le temps où l’on était heureux. »

L’Heure du concert interrompait ces entretiens. Il est probable que l’art du chant était encore loin de sa perfection; car Vénus se contentait d’exprimer avecâme l’amour, le plaisir ou la tristesse; elle ne joignait à cette expression, ni roulement d’yeux, ni contorsions,


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L E T T R E S A EMI L I E

ni coups de gosier, ni tours de force; et, ce qui paraî­ tra sans doute incroyable, elle prononçait avec soin, et daignait chanter pour ceux qui l’écoutaient. Vous présumez bien, d’après ces petits ridicules antiques, que ses chansons étaient fort simples, et qu’elles ne valaient pas, îi beaucoup près, le moindre des chefsd’œuvre de nos modernes Anacréons. En voici quelques fragments que j’ai hasardé de vous traduire, pour vous en donner une légère idée. Nymphes, que l’amour dans vos yeux Brille et s’aperi;oive sans peine. Comme Ton voit l’azur des deux Bans le cristal d’une fontaine. Ne trompez jamais ; le serinent Qui sort de vos lèvres vermeilles Est aussi doux pour votre amant Que le miel des jeunes abeilles. Mais la séduisante douceur D’un aveu dicté par la feinte, Pour un crédule et tendre cœur. Est plus amère que l’absinte. Recevez les pleurs de l’Amour Que vos charmes ont fait éclore. Comme la Heur, au point du jour, Reçoit les larmes de l’Aurore. Cédez, mais à ses vieux aixlenls N’accordez pas tout ce qu’il ose ; Des plaisire de votre printemps, Craignez d’éparpiller la rose.

Le concert était suivi d’un repas frugal et cham­ pêtre, après lequel la dernière Heure du jour condui­ sait Vénus dans une grotte tapissée de verdure, où Morphée lui fermait la paupière.


S U R LA MY T H O L O G I E .

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Les Heures do la nuit rassemljlaient tour à tour Les songes légers auprès d’elle ; Cypris, au milieu de sa cour. Jeune, sensible, femme, et belle, Songeait alors innocemment Qu’elle n’avait qu’un seul amant. Et rêvait qu’elle était fidèle.

Après quelques années de cette éducation suivie, l’élève des Heures se trouva si accomplie en tous points, que les dieux voulurent la voir, pour s’assurer euxmêmes de tout ce que la Renommée en publiait. Les envieux assurèrent bientôt qu’il y avait plusieurs Vé­ nus, dont on attribuait les grâces et le mérite â une seule, et cette erreur s’accrédita tellement alors, que cinq à six mille ans après, Cicéron nous l’a transmise. Il faut la lui pardonner ; les femmes parfaites font, de nos jours, autant d’incrédules qu’elles en faisaient de son temps; Et je vois, lorsque l’on raisonne Sur vos attraits, vos talents réunis. Leur nombre, ;i tout moment, partager les avis Sur l’unité de la personne.

LETTRE XXIV CEINTURE

DE

VENUS.

Vénus avait à peine atteint sa quatorzième année, lorsqu’elle fut demandée à la cour céleste. Sa présen­ tation ne ressembla point à celle de nos duchesses, et les préparatifs en furent bien différents : la Nature seule y présida; chez nous, l’art seul y préside.


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L ET TRE S A EMILIE

A quatorze ans, É<?lé, déjà coquette, A pris le rouge en sortant du couvent. Son Jeune front, qui rougissait souvent, Ke rougit plus, grAces à sa toilette. Son œil, hagard en sa vivacité. Ressemble à l’oeil de la duplicité. De ses sourcils, l’art a tracé l’ébène ; Et d’un bleu tendre imbibant son pinceau, A, d’une main sagement incertaine. Fait sur le banc circuler quelque veine. Pour animer ce visage nouveau. Des jeux, des ris voici l’aimable reine ; A'olez, Zéphyrs; mais ne l’approchez pas. Discrètement retenez votre baleine. Sinon, craignez de souiller ses appas. Pour ménager cette Vénus nouvelle. Divin soleil, tempère ton ardeur : Voile ton front ; sinon, je crains pour elle Le triste sort des attraits de Semèle •. Quand tes rayons nous dardent ta chaleur. Souvent j ’hi vu (queltes métamorphoses !) Sur la pilleur se dissoudre les roses, Et la beauté fondre sur la laideur.

Cet art imposteur n’existait pas encore au premier siècle du monde. On se pré.senlait à la cour Avec ses traits et son visage ; On ne changeait point, en un jour, ‘ De teint, de cheveux, de corsage. L’art de plaire rajeunissait ; C’était le seul fard en usage, 11 ne déguisait aucun Age; A tout Age il embellissait ; Et dès qu’A ia cour de Cybèle Une déesse paraissait. On était sùr que c’était elle. 1. Consumée par Jupiter.


S U R L A MY T H O L O G I E .

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L’Aurore ayant ouvert le jour où Vénus devait être présentée, la déesse s’éveilla paisiblement, s’assit au bord d’une onde pure, et, devant ce miroir tranquille, elle ceignit d’une couronne de myrte les boucles flot­ tantes de sa chevelure. Plusieurs assurent quelle était blonde; d’autres prétendent qu’elle était brune. Pour moi, je suis tenté de croire que ces deux couleurs, mélangées sur son front, y formaient une nuance qui réunissait ce que les brunes ont de plus piquant, les blondes de plus voluptueux. Et qu’elle inspirait tour à tour. Ainsi que vous, belle Emilie, Les transports brûlants de l’amour, Et sa tendre mélancolie.

Ce fut en ce moment que la Nature lui fit présent de cette ceinture divine et mystérieuse qui bientôt tourna la tête à tous les dieux, et qui, depuis, a rendu tant de grands hommes si petits t On y voyait l'Amour conduit par l’Espérance. Les timides Aveux, la molle résistance; La Pudeur enfantine et les jeunes Plaisirs, Qui fuyaient, agaçaient, caressaient les Désirs ; La tendre A’olupté, ses transports et ses charmes ; L’Ivresse, la Langueur, les yeux baignés de larmes; La douce Intimité, les Soupirs, les Serments; Les Caprices, suivis des raccommodements.

Tel était le dessus de ce tissu mystérieux ; mais sur le revers, La main des tristes Euménides Avait tracé les noirs Soupçons, La Haine, les Baisers perfides, Les Vengeances, les Trahisons.


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L E T T R E S A EMILIE

Par de sombres détours, la pille Jalousie, Se traînant d’un pas chancelant, A rAmour infidèle arrachait, en tremblant, Le masque de l’Hypocrisie.

Je ne vous dirai pas, Émilie, si ce dangereux talis­ man existe encore aujourd’hui; cependant, comme la plupart des hommes se plaignent de ses effets, il faut bien que, par une tradition fatale, il nous soit parvenu. Mais, entre nous, je conjecture Que l’Amour, de l’Hymen jaloux, Ne fait plus connaître aux époux Que le revers de la ceinture.

Quoi qu’il en soit, lorsque Yéiius eut revêtu ce divin ornement, les Grâces n’y voulurent plus rien ajouter, persuadées qu’h l’âge de la déesse, la parure la plus séduisante était toujours la plus simple. En effet, S’il est un âge .où la simplicité Donne surtout un prix ù la beauté, C’est ce moment, qui, n’étant plus l’enfance, N’est pourtant pas encor l’adolescence. Ce ton natf de l’ingénuité, Cette pudeur si rare et si touchante, Ces yeux baissés, cette bouche riante, Qui ne sait point trahir la vérité ; Ce coloris de la rose naissante, Cette blancheur et ce doux velouté; Tout nous séduit, nous ravit, nous enchante. Telle à vingt ans, bien moins à redouter, Prenait alors les cœurs sans s’en douter. Vous qui sortez à peine de cet âge, Dans ce tableau, voyez-vous votre image? Peintre novice, en traçant vos attraits, Tantôt je crains d’altérer quelques traits; Tantôt je crains, retouchant mon ouvrage,


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S U R L A MY T H O L O G I E.

D’êlre accusé de flatter mes portraits.... De les flatter!... Pardonnez à ma Muse Ce mouvement de pure vanité. A ce tableau depuis qu’elle s’amuse, S’il lui parait que sa main l’a flatté. L’original doit lui servir d’excuse.

LETTRE XXV VÉNUS

PRESENTEE

A

LA

COUR

CELESTE.

La cour céleste était assemblée pour recevoir la fille de l’Océan. Les déesses, avec un sourire mêlé d’in­ quiétude, murmuraient entre elles tout bas : a C’est un enfant, à ce qu’on dit, i< Est-elle bien? — Bien pour son âge : O Des yeux... bleus, un teint de village, « Le cœur neuf autant que l’esprit, « L’air agreste, le ton champêtre, « Le sourire plus qu’innocent. « Mais avec nous, en grandissant, « Cela se formera peut-être. »

Elles parlaient encore lorsque Vénus se présenta. Sa taille divine, son maintien noble et décent; ses grands yeux bleus, ornés de sourcils d’ébène; ses blonds cheveux, flottant sur l’albâtre; ,ces contours arrondis, chefs-d’œuvre de la Nature; ces lis couverts des roses de la pudeur; ce modeste embarras; ces grâces naïves; cet abandon voluptueux, enchantèrent tous les dieux et déconcertèrent toutes les déesses. Comment donc ! disaient-elles, en se mordant les lèvres.


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L E T T R E S A E MI L I E

« Malgré son air provincial, » C’est une très-jolie ébauche. « Elle a le maintien un peu gauche, « Mais n’est point du tout mai. »

Jupiter, souriant avec tendresse, lui dit en l’embras­ sant : « Venez, ma chère fille, venez ceindre la coii« ronne qui vous est destinée. Junon partage avec « moi le trône du ciel; Pallas occupe celui de la sa­ tt gesse; celui de la beauté vous attend. » A ces mots, vous eussiez vu le rouge monter au visage de toutes les déesses. Elles se regardaient avec un sourire amer, levant à moitié l’épaule et se tordant les doigts. Si l’on eût alors porté des éventails, pas un seul n’en fût réchappé. Elles se coudoyaient furtive­ ment, et se disaient entre les dents : « Que notre chère favorite <■ Doit avoir le cœur gros de son petit mérite ! « Jupin radote, en vérité ! « Car, si la pauvre enfant a quelque connaissance « Des grüees et de la beauté, « Ce n’est point par expérience. »

Cependant Jupiter posa sur la tête de Vénus une couronne de myrte, et alors, bon gré mal gré, il fallut bien applaudir; il fallut même jouer l’intérêt et la sa­ tisfaction. Les déesses s’en acquittèrent à merveille; car, dès ce temps-là, il y avait à la cour des visages très-savants. Cypris, confuse, se voyait environnée de femmes qui lui souriaient et s’écriaient en lui tendant les bras ; « Venez, mon cœur, venez, ma reine : '• Comme elle est belle I quel maintien !


SUR LA MY T H O L O G I E .

1.33

« Quelle fraîcheur! vous rougissez?... Eh bien! « La vérité vous fait donc de la peine? B Qu’elle est modeste ! Que d’attraits ! « Que de noblesse 1 La friponne K Semble avoir le front tout exprès c< Fait pour porter une couronne. »

Puis elles ajoutaient à l’oreille : « Eh ! mais, en vérité, malgré son air discret, « L’orgueil se met de la partie. « L’innocente sourit; sauvons-lui l’ironie; « La petite sotte y croirait. »

Vénus, alarmée de ces confidences suspectes, les suivait d’un regard inquiet ; mais aussitôt les déesses lui donnaient le change, et lui disaient en la cares­ sant : « Ah ! vous noua écoutez? Pour une bagatelle, « N’allez pas vous mettre en courroux : « On ne peut vous souffrir! Embrassez-nous, ma belle. « Nous disons bien du mal de vous. »

D’après le dépit marqué des Immortelles, vous de­ vinez sans doute, Emilie, que bientôt Cypris leur en­ leva la conquête de tous les dieux. En effet, elle devint, en peu de temps, l’unique objet de leurs amours et de leurs rivalités. Mars et Vulcain se mirent sur les rangs. Ce dernier n’était pas le plus aimable, mais il fut le plus heureux... Heureux! Je m’abuse; car qu’est-ce que la main sans le cœur de ce qu’on aime ?


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L E T T R E S A EMILIE

LETTRE XXVI VüLOAIN.

Vulcain, seul enfant légitime de Jupiter et de Junon, naquit si difforme, que son père, indigné de sa laideur, le précipita du ciel. L’avorton céleste roula un jour entier dans le vague des airs, et, de tourbillons en tourbillons, il arriva le soir dans l’île de Lemnos, dont les habitants le reçurent si îi propos, qu’il ne se cassa qu’une cuisse. Les nymphes de la mer prirent soin de lui et l’élevèrent; mais il resta boiteux de sa chute. La Nature, qui lui avait refusé les grâces exté­ rieures, lui prodigua les dons du génie. Dès sa pre­ mière jeunesse, il établit, dans les montagnes de Lemnos, des forges immenses. Ce fut h\ que l’or, le fer, l’airain, sS polirent pour la première fois. Bientôt il construisit de nouveaux ateliers dans les cavernes du mont Etna. Il y travaillait sans relâche avec ses noirs Cyclopes. Les principaux étaient Broutés, Stéropès, Pyraemon et Polyphème. Ces géants, fds du Ciel et de la Terre, et, selon d’autres, de Neptune et d’Amphitrite, n’avaient qu’un œil percé au milieu du front. Leurs bras nerveux soulevaient sans cesse de lourds marteaux; l’Etna retentissait de leurs coups redoublés et vomissait, par ses vastes soupiraux, une fumée noire et brûlante. Enfin, le fils de Jupiter par­ vint â forger la foudre, et l’on prétend que son antre est encore l’arsenal du tonnerre.


S D R LA MYT HOL OGI E.

13S

Aussi j ’ai quelquefois rendu grâce à Vuleain : Quand votre cœur refuse de m’entendre, Qu’un éclair Lrillc, alors la peur vous rend plus tendre, El vous baissez les yeux en me serrant la main. Votre amour croît avec l’orage ; Si la foudre pouvait éclater à vos yeux. Je ne changerais pas mou sort avec les dieux ; Mais à peine Zcpliyr a chassé le nuage. Que mon bonheur s’évanouit Comme l’éclair qui l’a produit.

Les talents de Vuleain étaient déjà célèbres, lorsque les Titans entreprirent d’escalader le ciel. Jupiter, abandonné de tous les dieux, eut alors recours à son fils. Celui-ci, oubliant la façon peu civile dont son père l’avait congédié, lui forgea des foudres, et les Titans furent terrassés. En reconnaissance de cet im­ portant service, Jupiter accueillit Vuleain dans son palais et le rétablit dans tous ses droits. Mais le dieu boiteux, voulant se venger de Junon, qui l’avait fait un peu trop laid, lui fit présent d’un trône d’or sur le­ quel la déesse, en s’asseyant, se trouva prise par des ressorts invisibles. Elle se plaignit vivement de cette injustice, et s’écria : « Vous êtes laid, mon fds, et je suis votre mère; « J’en porte la peine ; mais quoi l « Si vous fûtes doué d’une laideur amère, « Est-ce plutôt ma faute, à moi, Ci Que la faute de votre père? »

Vuleain, frappé de la justesse de cette remontrance, délivra Junon et alla trouver Jupiter, auquel il de­ manda Minerve en mariage. Aussitôt le roi du ciel appela Minerve, et, lui présentant son héritier pré­ somptif ;


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L E T T R E S A E MI LI E

« Il est temps, lui d it-il, déesse, « De subir les lois de l’Uymeii ; « Il est temps de donner enfin « Des héritiers à la Sagesse. « Voici mon fils ; vous connaissez « El ses cliefs-d’ueuvre et son génie ; « Cédez à ses vœux ; unissez « Les arts et la philosophie. »

A la vue du prétendant, Minerve, qui jusqu’alors s’était promis de garder sa virginité, se sentit plus que jamais résolue de tenir sa promesse ; elle rappela donc il Jupiter le serment irrévocable qu’il lui avait fait, de ne jamais disposer de sa main. Jupiter lui répondit : « J’ai juré par le Sty\ de ne pas vous contraindre « A former nn engagement ; « Mais je n'ai répondu d'aucun événement ; « J’aurais tremblé de voir enfreindre, « Dix fois par heure, mon serment. « Je sais qu’une vierge discrète, « Qui sent faiblir son jeune cœur, « Pour autoriser sa défaite, « Donne la main à son vainqueur. O L’occasion vous est offerte, « Vous, ma fille, de résister, « Et vous, mou lils, de Teuiporler : « Ainsi, mes enfants, guerre ouverte. >■

Vulcain, pour triompher de Minerve, au lieu d’inté­ resser et de gagner son cœur, s’y prit comme un for­ geron. Mais la déesse se défendit courageusement de ses violences, et de cet amour infructueux naquit Érichthon, qui, pour cacher ses jambes de serpent, inventa les chars, dont l’usage s’est renouvelé de nos jours. Pour dédommager son fils des disgrtices de l’amour,


SUR L A MYTH OL OGI E .

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le roi du Ciel le combla d’honneurs et le fit dieu du feu. On lui bâtit plusieurs temples, où il était repré­ senté appuyé sur une enclume, et ayant à ses pieds l’aigle de Jupiter prêt à porter la foudre. Le plus cé­ lèbre de ces temples était élevé sur le mont Etna. Il fallait, pour en approcher, être chaste et pur. La garde du sanctuaire était confiée à des chiens, qui, par un instinct miraculeux, caressaient les gens de bien et dévoraient les hypocrites. Si ces gardiens fidèles veillaient encore îi la porte des temples. Après nos longs pèlerinages. Et nos longues processions. Combien de dévots personnages Auxquels ils mordraient les talons 1

Dans la suite, ou institua des fêtes en l’honneur de Yulcain. Les Athéniens les célébrèrent avec beaucoup de pompe; ils établirent des courses appelées Zaïupudophories et proposèrent des prix aux vainqueurs. Les concurrents portaient des flambeaux allumés. Celui qui laissait éteindre le sien avant d’arriver au but le cédait à son émule et se retirait. Môme accident chez nous arrive d’ordinaire, Quand l’Hymen et l’Amour courent môme carrière. Le flambeau de l’Amour à quelques pas s’éteint; Alors ce dieu s’envole, et le cède à l’Hymen,

Le culte de Yulcain s’étendait sur toute la terre, et les chefs-d’œuvre se multipliaient sous ses mains. La vanité et l’amour des beaux-arts l’avaient enfin délivré des inquiétudes d’un sentiment plus tendre. Il se pro1. Lampadopliore signifie porte-flambeaux. 8.


L.

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LETTRES A EMILIE

mettait bien do ne plus écouter son cœur; mais Vénus parut, et ses résolutions s’évanouirent. Tel est, Emilie, le sort des hommes et des dieux, et tel est le vôtre peut-être : Malgré l’apparente froideur Qui sur votre visage est peinte, La nature, dans votre cœur. De rainour a gravé rempreinte ; Vos yeux nageant dans la langueur, Votre abandon, vos rêveries, Vos soupirs, vos regards baissés, Vos grâces à demi flétries; Tout parle quand vous vous taisez. Vous cachez vos larmes furtives. Vous vous penchez comme une fleur, Du jasmin la tendre pâleur Chasse vos roses fugitives. Ah ! croyez-moi, les arts charmants Que vous cultivez, Émilie, Ne peuvent remplir les moments Des plus beaux jours de votre vie. Votre cœur, privé d’aliment, Soupire après uir sentimeiü Que votre sagesse appréhende ;• Vous essayez de le nourrir D’encens, de gloire, de plaisir__ Ce n ’est pas là ce qu’il demande I

LETTRE XXVII MAR S E T V E N Ü S .

Mars, alarmé des dispositions lavorables de Jupiter pour Vulcain, chercha du moins à gagner par adresse le cœur de celle qu’il ne pouvait obtenir par son


S U R L A MY T H O L O G I E.

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crédit. Persuadé que la vanité est souvent le chemin du cœur d’une femme, et que l’éclat flatte toujours'la vanité, il s’offrit h Vénus dans l’appareil formidable de toute sa puissance. Il était sur un char d’airain traîné par deux chevaux fougueux. Leurs crins hérissés, leurs yeux ardents, leur bouche écuniante de sang, leurs narines soufflant et respirant la vengeance, les avaient fait nommer la Terreur et la Crainte. Debout sur le devant du char, Bellone, le regard furieux, les cheveux épars, tenait les rênes d’une main, de l’autre, un fouet ensanglanté. Le dieu, le front couvert d’un casque d’or, surmonté d’un panache, s’appuyait fière­ ment sur sa lance. Ses membres nerveux étaient re­ vêtus d’une armure d’acier étincelant. Son bras gauche tombait sur la poignée d’un glaive, et présentait un vaste bouclier. La férocité, l’orgueil, l’impatience et la rage se peignaient tour à tour sur son visage rude et basané, et faisaient froncer ses noirs sourcils. La Dis­ corde et la Fureur, l’œil en feu, le front pâle et livide, armées d’un poignard et d’une torche brûlante, ac­ compagnaient le char, et traînaient après elles l’Inno­ cence et la Faiblesse chargées de chaînes. Le Déses­ poir, les Plaintes et la Misère, les yeux baignés de larmes, tes membres déchirés et couverts de tristes lambeaux, suivaient d’mi pas chancelant et fermaient la marche. Vénus, plus effrayée que flattée de cet ap­ pareil, prit la fuite; mais son amant la suivit, et dé­ posant k ses pieds son orgueil et ses armes, il s’écria ; c< Eli quoi ! vous détournez les yeux « D’un dieu qui, pour vous seule, est ûer de sa puissance! « Hélas I s’il vous est odieux.


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L E T T R E S A E MI L I E

« La haine do l’amour est donc la récompense?__ Il Mais, par un sentiment plus noble que l’amour, « Vous devez m’être toujours chère. IC Une fleur ‘ m’a donné le jour, « Et vous ressemblez à ma mère... »

Vous voyez, Émilie, que les héros amoureux fai­ saient alors des madrigaux tout aussi bien que les Roland et les Amadis. Vénus, enchantée de ces jolies choses, prêta l’oreille et sourit. Mars soutint quelque temps son style doucereux, et fut payé d'un regard tendre : alors, sûr de sa victoire, il reprit le ton mi­ litaire : « On m’a rapporté que Vulcain « Osait marcher sur mes brisées, « Et même aspirait h la main Il De la dame de mes pensées ; Cl Qu’il se présente, je l’attends, Il Et le mène^ tambour battant. Il Seul, je veux et je dois vous plaire.... Il Mais pourquoi ce regard sévère ? Il Je m'attends bien, le premier jour. Il A quelque escarmouche légère. Il Êtes-vous de la vieille cour? Il Voulez-vous faire mon martyre.'’ Il Soit; je m eurs!... Cela va sans dire. Il Allons, payez-moi de retour; Il Le printemps ramène la guerre ; Il Je n’ai pas le temps nécessaire Il Pour filer le parfait amour. Il Nous nous convenons l’un et l’antre ; 1. Voyez la Lettre VI. 2. Quelques critiques judicieux -trouvent, dans celte expres­ sion, un anachronisme, parce que, disent-ils, il n ’y avait point alors de tambours. Je m’en rapporte, sur ce point capital, à la décision du docteur JUallianasius.


SUR LA MY THOLOGI E.

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(I Je vous aime, vous m’adorez ; « Vous avez ma foi, j ’ai la vôtre; « Nous finirons quand vous voudrez, >>

Vénus, déconcertée par le ton d’assurance et par la volubilité de son amant, se trouvait dans un état de crainte et d’incertitude inexprimable. Elle dégageait avec peine ses mains tremblantes, que Mars couvrait de baisers, et elle rattachait en rougissant ses cheveux et son voile en désordre. Enfin, elle le conjura de la laisser seule pour réfléchir. Mars, tombant à ses pieds, lui répondit : « Je le vois trop, vous voulez que je meure. « Eli bien je me résigne, et vais subir mon sort : « Pour me donner ou la vie ou la mort, « Je vous laisse un demi-quart d’heure. >>

A ces mots, il sortit brusquement, et Vénus, s’en­ fermant dans son boudoir, se rassura peu à peu et re­ prit ses sens. Cependant Jupiter, instruit des poursuites de Mars, pressait le mariage de Vulcain et dépêchait secrète­ ment Mercure au temple de l’Hymen, dont la pré­ sence était nécessaire... Mais avant de vous raconter comment se passa la fête, il faut que je vous pari? de ce dieu et de son temple. Ces détails vous plairont sans doute : Car le dieu d’Hymen est un maître Dont on se plaint depuis longtemps ; C’est un perfide, c’est un traître; C’est un monstre, qu'à div-huit ans On n’est pas fâché de connaître.


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L E T T R E S A EMI LI E

LETTRE XXVIII L ’H Y M E N .

Vous VOUS attendez peut-être, Émilie, à la généalo­ gie de l’Hymen? Votre attente sera trompée : je n’ai rien k vous dire sur la famille de ce dieu. La plupart des auteurs le font fils de Vénus et de Bacchus, et par conséquent frère utérin de l’Amour. Si cette opi­ nion était fondée, elle prouverait plus que jamais l’an­ cien proverbe ; Rara concordia frcitrum. Vous allez me demander le sens de cette maxime, vous n’en avez pas besoin ; Avec un cœur ûdèle et tendre, Vous y répondrez sans l’entendre.

Ce qu’il y a de constant, c’est que l’Hymen existait longtemps avant le fils de Vénus, puisqu’il unit cette déesse à Vulcain. En général, il est bien difficile d’é­ tablir la fraternité de l’Amour et de l’Hymen sans se trouver en contradiction avec l’expérience. Ce qu’on peut dire de plus certain k ce sujet, •

C’est que l’Amour, pour l’ordinaire, En étranger traite son frère; Et que souvent l’Hjmen, sur le retour, Est un faux frère de l’Amour.

Passons au caractère et k la figure de l’Hymen. Il est sérieux naturellement. Cependant le personnage varie suivant le costume dont il se trouve revêtu. En robe de Palais, c’est la gravité môme. En costume de cour, un sourire apprêté


SUR LA MYTHOL OGI E .

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Déride son visage tléme, Qui s’allonge avec dignité. En habit de traitant, d’abord il se recuiile, Puis, ayant bien compté, nombré, multiplié. Il prend, en souriant, la main de sa moitié. Comme l’on prend un portefeuille. En seigneur campagnard, il est fort chatouilleux Sur le point d’honneur, et se pique De conserver inctact le sang de ses aïeux ; Il joue, en cheveux gris, ia pasloraie antique. Sur ses tours et sur ses créneaux. Il enlace les noms de sa douairière étique. Et fait, à soixante ans, l’amour en madrigaux ; En perruque bourgeoise, il est fort débonnaire ; Bru.sque chez le marchand, froid chez le flnaucier. Grave chez le docteur, fier chez le marguillier. Et souple chez l’apothicaire. Actif ou nonchalant, il se plaît à jouir Ou du repos, ou du plaisir; Près des vieux il s’endort ; près des jeunes il veille, Près de vous il attend, comme au matin l’abeille Guette la fleur qui va s’épanouir.

L’Hymen a eu de tout temps accès dans tous les temples; cependant il avait lui-même un temple par­ ticulier où on l’adorait avec l’Amour. Ce temple, cpii existait jadis à Cythère, est tellement détruit qu’il n’en reste plus de vestige; mais la confrérie des époux l’a fait, depuis peu, relever à ses frais vers le dernier degré du pôle glacial. Là, dans un sombre labyrinthe. Après mille et mille détours, Tantôt égaré par la crainte. Tantôt séduit par les Amours, Souvent attiré par la feinte. Vendeur, vendu, trompé toujours. On arrive à la noire enceinte


H 4

LETTRES A EMILIE

Oîi THymen et le dieu Plulus, Calculant, aus taux de la place, L’esprit, la jeunesse, la grâce. Le sentiment et la vertu. Font jurer, par-devant notaire. Sans s’être ni vu, ni connu. De s’adorer et de se plaire, Moyennant tel prix convenu. Sous la voûte du vestiliule, On entrevoit les noirs soucis. Les Dégoûts, frères des Ennuis, Voltigeant dans le crépuscule. Et fuyant la clarté du jour. Plus près, sous les traits de l’Amour, Parait la triste Indifférence, Soufflant au cœur son froid mortel. Et, plus loin, la fausse Espérance, Qui conduit au pied de l’autel. C’est là que la foule égarée Des deux moitiés du genre humain, Du portique assiégeant l’entrée. Implore le joug de l’Hymen. Le dieu, les prenant par la main, Sous le voile du sanctuaire. D’un fer doré forge les nœuds Qui les enchaîne deux à deux, Pour ramer sur celte galère. Oil princes, rohins, financiers. Sont conduits par la convenance. Les vrais amants par la constance. Les marquis par leurs créanciers. Sur le serment qu’ils doivent suivre, Les époux sont toujours d’accord, Pourvu qu’il soit dans le grand livre Écrit en grosses lettres d’or. D’amour, d’estime, on se dispense ; A l’autel on fait connaissance, El tout à coup on se promet


S U R L A MYT H OL O G I E.

D’avoir le môme caractÈre, D’Être bon époux, Lonne mère, Fidèle amie, amant discret. De n’avoir qu’un cœur et qu’une àme, De nourrir mutuellement, Jusqu’au trépas la môme flamme Qu’on allume dans le moment. Et qui brûle à commandement. Des regrets la noire cohorte Sur le passage vous attend, S’empare de vous en sortant. Et jusqu’au logis vous.escorte. Jamais dans ce temple, dit-on, L’on ne voit entrer Cupidon,' Sinon par une fausse porte. Quand le plaisir l’ouvre en secret Aux amants pressés et fidèles, L’Hymen secourable et discret. Les unit, et coupe les ailes Du plaisir, qui pourrait s’enfuir Avec le temps et la jeunesse. Et, pour remplacer la tendresse, Ne laisser que le repentir. Il est plus d’un heureux ménage, Qu’ici je pourrais vous nommer Notre siècle en a vu former Trois, et peut-être davantage. Il a vu des epoux s’aimer Le lendemain du mariage, Et huit jours après s’estimer. Ces couples, qui du premier ûge Nous retracent l’heureux tableau. Sans cortège, sans équipage. Arrivent à pied du hameau. Dans leur retraite fortunée, L’Amour les reconduit le soir, Et pose, en riant, l’éteignoir Sur le flambeau de rHyméuée.

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L E T T R E S A E MI L I E

Mais, à la ville, ce bonheur Ne se voit que par intervalle; Qui sait trouver la paix du cœur Au sein de la foi conjugale Passe pour Être possesseur Do la pierre philosophale. Côte à côte paisiblement. Il est rare que l’on chemine ; Le pèlerin, malaisément, S’accorde avec sa pèlerine, Et jure bien entre, ses dents De ne plus se remettre en route, Depuis qu’il sait, à ses dépens. Le quart des faux frais qu’il en coûte. Quoi qu’il en soit, je me résous A partir pour, ce long voyage, Si je puis courir avec vous Les hasards du pèlerinage.

LETTRE XXIX M ARIAGE

DE

VENDS.

Il y a, dans l’ordre des destinées, des circonstances décisives où, pour réussir, il faut absolument brus­ quer les aventures. Telle était l’alternative pressante où se trouvait Jupiter. Vulcain avait déplu, Mars com­ mençait à plaire; Vénus était femme, c’est-à-dire fai­ ble contre l’amour et forte contre la tyrannie. Elle pouvait donc résister à Jupiter, céder à Mars, et Vulcain eût alors trouvé qu’il était un peu tard pour con­ clure. Aussitôt que l’Hymen fut arrivé, le roi du Ciel con­ gédia Morpliée pour cette nuit et lui ordonna de pro-


S U R LA MY T H O L O G I E .

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diguer ses pavots à Vénus et à son amant. Il profita de ces heures paisibles pour régler dvec l’Hymen les conditions de l’alliance projetée. Yulcain s’obligea de fournir et d’entretenir l’artillerie céleste, et Jupiter lui donna Vénus en échange. L’Hymen conclut luimême ce marché, ce qui prouve que dès lors. Non content d’asservir l’univers sous les lois Du despotisme qu’il exerce, En contrebande quelquefois Ce dieu se mêlait du commerce.

La nuit arrivait h peine aux deux tiers de son cours, lorsque Jupiter chargea Mercure d’éveiller Vénus. En même temps, il lui dicta pour Mars un ordre de par­ tir dès le matin, sans prendre congé, sous prétexte d’aller combattre quelques partis que les Titans es­ sayaient de rassembler. Vénus était alors troublée par un songe cruel : elle croyait voir autour d’elle la cour céleste assemblée. Jupiter lui présentait le dieu de Lemnos et lui ordon­ nait de le prendre pour époux. Elle repoussait, en tremblant, la main de Vulcain et se jetait aux pieds de Jupiter, quelle arrosait de ses larmes. Elle l’ap­ pelait son protecteur, son père, et le conjurait de ne pas la sacrifier, ou de différer au moins son sacrifice. Jupiter, attendri, écoutait sa prière; mais le Destin, plus puissant que les dieux, prononçait l’arrêt de Vénus. Mercure la conduisait à Vulcain et l’Hymen l’enchaînait au pied de l’autel. Tel était le songe de Cypris, lorsque Mercure l’é­ veilla. L’infortunée entrouvrit ses yeux baignés de pleurs et chargés de pavots, et confondant l’illusion


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L E T T R E S A E MI LI E

avec la réalité de son malheur : « Allons, s’écria-t-elle, « puisque l’inflexible Destin l’ordonne, j’obéis. » A ces mots, elle suivit Mercure, étonné de sa résignation. « Ma fille, lui dit Jupiter, vous savez... — Oui, reprit« elle, je sais ce qu’on exige de moi. Je ne vous accuse « pas de mon malheur, je n’en accuse que le Destin. c( Mais, puisqu’il le faut!... » Elle laissa tomber sa main, Vulcain la saisit, et le serment fatal fut pro­ noncé. Cependant Mars, à son réveil, désespéré de l’exil imprévu qui rompait ses amoureux projets, vole chez Vénus pour prendre au moins congé d’elle. Mais Vénus est absente... absente avant l’aurore! Mars s’alarme; il soupçonne, il court, il s'informe et parvient enfin h découvrir ce qu’il ne cherchait pas. Et voilà ce qu’on gagne à percer un secret. Amants, fermez les yeux ; qui n’est assez discret Pour s’en tenir à l’apparence, Quand il sait ce qu’il ignorait. Regrette bien son ignorance.

Mars, trop instruit pour son malheur, maudit les destinées. 11 maudit Jupiter et Vulcain, et Vénus, et lui-même; Puis il partit, et je crois qu’il Ht bien ; Car un amant qui voit épouser sa conquête Doit se trouver, s’il assiste à la fête. Un peu gêné dans son maintien.

L’Aurore venait de s’éveiller et regardait avec com­ passion Vénus, qu’elle voyait pleurer pour la première fois; les autres déesses sommeillaient encore.


SUR L A MY T H OL OGI E .

!49

La Mollesse et la Volupté T)e pavots éhargeaient leurs paupières, Et semaient de roses légères Leurs charmes brillants de santé, Et couverts d’un doux velouté. Les Plaisirs, amis du Silence, Près d’elles foulaient le duvet. Et caressaient leur nonchalance. Leurs lèvres avaient la fraîcheur D’une fleur qui s’entr’ouvre à peine ; Et l’on eût dit, à leur haleine. Qu’un Zéphyr sortait de la fleur.

A leur réveil, les Immortelles apprirent deux nou­ velles qui leur furent également agréables, le mariage de Vénus et le rappel d’Apollon. Ces deux événements occupèrent les heures rapides de la toilette et firent éclore un double projet. Vénus s’était levée avant l’aurore; elle avait pleuré, elle devait avoir les yeux gonflés et beaucoup de pâleur : avec un peu d’art, on pouvait l’effacer. Apollon était aimable : c’était une conquête à faire. Il arrivait de la campagne, la con­ quête était facile; mais d’autres pourraient la dispu­ ter : il fallait donc se mettre sous les armes. L’occa­ sion était belle; le roi du Ciel avait ordonné les pré­ paratifs d’un bal. A ce mot, Émilie, ne prévoyez-vous pas des attaques, des surprises, des conquêtes ra­ pides? et ne vous rappelez-vous pas la nuit brillante où je vous vis pour la première fois? Le lendemain, au point du jour, Ma main sur mes yeux, Émilie, Trouva le bandeau de l’Amour Sous le masque de la Folie. Je voulus l’arracher en vain ;


loO

L E T T R E S A EMI LI E

Ciipidon, par un nœud divin, L’avaU serró, comme Nature,En naissant, a, sur votre sein, De Vénus noué la ceinture. Sur mon Iront ce bandeau charmant N’est point un vain déguisement ; Je suis aveugle, je vous jure : Et ! qui n’est aveugle en aimant ! Cependant sur votre figure. J’entrevois encor deux beaux yeux. Des traits nobles et gi-acieux. Une candeur naïve et pure, Un esprit, un charme attrayant, . Une tenàre mélancolie... Je suis un aveugle, Emilie, Mais un aveugle clairvoyant.

LETTRE XXX VÉNUS

AIM ÉE

D ’A P O L L O N .

La famille céleste, dans toute sa magnificence, était assise au divin banquet. Vulcain buvait à longs traits le nectar et dévorait des yeux sa conquête. Vénus, pâle et languissante, effaçait encore toutes les déesses; celles-ci concentraient leur dépit et gardaient le si­ lence. Jupiter, près de Junon, observait sa dignité conjugale, et l’Ennui, sous le masque de la Cérémo­ nie, présidait gravement à la fête. Apollon égayait seul cette monotonie. Il racontait sa vie pastorale; il parlait de ses amours, de ses er­ reurs, des malheurs de l’inconstance et du bonheur qu’il goûterait désormais dans la fidélité. Ses regards semblaient adresser cette promesse à Vénus. Vénus


S U R LA MYT H OL O G I E .

ISl

l’écoutait avec cet intérêt qu’excite la bonne foi d’un jeune homme faible, mais moins aimable peut-être s’il avait moins de torts. Elle eût voulu les lui faire ré­ parer. Elle était muette, attentive, immobile et ne s’a­ percevait point que la Nuit donnait le signal des plai­ sirs et des fêtes. Déjà la Folie et Momus En triomphe amenaient la Danse •, Les Grâces marquaient la cadence, Et suivaient les pas.de Vénus. L’Amour embrasait l’atmosphère : Sous une Dgure étrangère On se fuyait, on s’agagait; Et le monarque s’éclipsait Sur ies traces de la bergère. Les traits de i’Amour se croisaient. Volaient à travers l’assemblée. Se renvoyaient, se repoussaient. Et se perdaient dans la mêlée. Les soupirs, les vives ardeurs, Suivaient les Nymphes fugitives. Qui, plus adroites que craintives, Au piège attiraient les vainqueurs; Et les eriblant des étincelles Que lançait le feu de leurs yeux. Mille fois par heure inQdèles, Trompaient à la fois mille heureux. Un regard, un geste, un sourire. Un mot, un rien voulait tout dire; Tout parlait. L’espoir, le désir, L’ardeur, la crainte, la tendresse, Redoublaient la fièvre, l’ivresse, Et le délire du plaisir.

Mais tandis que vous suivez ce brillant tourbillon, l’heure fatale est arrivée ; Yulcain s’éloigne et Vénus disparaît...


iS2

L E T T R E S A E MI L I E

Ici ma Muse va taire Ce qu’elle n ’a jamais vu; Je respecte le mystère, En faveur de la vertu.

Passons au lendemain : il est déjà grand jour et Vénus ouvre les yeux. Une lumière plus pure Semble éclairer la beauté. Son désordre est sa parure, Son fard sa timidité. Un doux vermillon colore Son teint brûlant de plaisir ; Et son cœur, novice encore. Palpite de souvenir!

La toilette fut brillante : tous les dieux y assistè­ rent. Apollon y fut aimable, vif et séduisant. Il plut. On l’invita pour le lendemain, et le lendemain pour les jours suivants. Sa conversation était enjouée, spi­ rituelle et tendre. Yulcain aimait Vénus, mais son amour était peu délicat, et quand l’époux avait régné, l’amant disparaissait. Apollon remplissait ces inter­ règnes, que le sentiment et l’esprit rendent si intéres­ sants. Cette intimité devenait tous les jours plus ten­ dre. Vénus commençait à s’en alarmer; elle avouait même ses scrupules à son ami. Mais celui-ci, se jetant à ses pieds : « Hélas 1 lui disait-il, que vous êtes in« juste et que vous connaissez peu mon cœur! » « Sans rien oser, sans rien prétendre, « Près de vous je me trouve heureux. Il Un mot, un regard un peu tendre, (( Un sourire comble mes vœux. « L’Amour exige qu’on le flatte.


S U R L A MY T H O L O G I E .

1S3

« Les faveurs sont ses aliments; « Mais l’Amitié, plus délicate, « Vit de la fleur des sentiments. »

Cette tendresse métaphysique rassurait Vénus; mais le piège n’en était que plus adroit. L’Amour, caché sous le voile de l’Amitié, est un bouton de rose ren­ fermé dans son enveloppe : il perce peu îi peu ce tissu léger. On l’entrevoit avec plaisir. Ses progrès sont ra­ pides, mais ils paraissent insensibles k l’œil qui les suit et qui les désire. Apollon, par une nuance déli­ cate, faisait ainsi passer Vénus de l’inquiétude à la confiance, et de la confiance au désir. Ses regards de­ venaient encore plus expressifs, sa voix plus tendre, son chant plus affectueux, et Cypris ne se lassait pas de l’entendre chanter. Un jour enfin, il hésita quel­ ques instants; Vénus insista; alors, baissant les yeux, il chanta d’une voix tremblante : Depuis qu’au.v genoux de Cyprine Je passe mes plus doux moments. C’est en vain que je m’examine Pour déméler mes sentiments. Je sais fort bien que je soupire. Que je suis fou plus qu’à moitié ; Mais je ne saurais trop lui dire Si e’est d’Amour ou d’Amitié. Je crois qu’ils sont d ’intelligence Pour me tourmenter tour à tour. Dans les regards qu’elle me lance, L’Amitié contrefait l’Amour. Mon cœur alors, plein d’espérance. Palpite plus fort de moitié. Mais prés d’elle si je m’avance, L’Amour contrefait l’Amitié.


1S4

L E T T R E S A EMILIE

Par une erreur involontaire, Craignant sans cesse que mon cœur Ne vole la sœur pour le frère, Ou bien le frère pour la sœur. Je tranche, de peur d’injustices. Le différend par la moitié. Et je confonds les sacrifices De l’Amour et de l’Amitié.

Vénus ayant une fois agréé ce mélange, l’Amitié ne fut ^las longtemps de la partie, et bientôt nos tendres amis devinrent amants passionnés. Mais les yeux de Vulcain, mais les regards de tout l’Olympe intercep­ taient leurs moindres coups d’œil! Un tête-à-tête eût été si doux ! Mais ils n’avaient ni l’un ni l’autre aucun prétexte pour s’absenter. Vénus, soumise encore aux bienséances, n’osait abandonner son époux. Apollon, nouvellement rappelé, ne pouvait quitter le roi du Ciel. Enfin, les circonstances changèrent; Vulcain de­ vait s’absenter pourLemnos. Vénus, durant ce voyage, avait obtenu la permission de visiter sa planète^. Apollon supplia Jupiter de lui accorder de nouveau le char de la lumière. Jupiter y consentit... Nos amants se rencontreront sans doute, et vous prévoyez l’infidé­ lité de Vénus. Mais ces jouissances seront passagères, et l’Hymen sera vengé. Depuis cette époque, Apollon ne quitta plus le trône du jour. On assure même que c’est encore lui qui règle l’ordre des saisons, qui fait éclore les fruits et les fleurs, et qui, dans sa course rapide, voit à cha­ que pas tout changer, excepté mon cœur et le vôtre peut-être. 1. L’étoile de Vénus.


S U R LA MY T H OL OGI E .

15S

Phœbus, tous les ans, sur vos traces, Trouve, en recommençant son cours. Nouveaux talents, nouvelles grâces. Mais toujours les mêmes amours. Tandis que la folle jeunesse Court après la diversité. Que je trouve dans ma tendresse Une douce uniformité ! Eli ! comment loin de ce qu’il aime Mon cœur irait-il s’engager? Mon amour est comme vous-même : 11 ne peut que perdre à changer.

LETTRE VÉNUS

DANS

L ’IL E

XXXI DE

RHODES.

LES SEPT MERVEILLES DU MONDE.

Au moment paisible où Yesper* attelait le char de la Nuit, le char du Soleil s’arrêta sur l’horizon. Il était environné de nuages d’or et de pourpre qui formaient dans le ciel un chaos radieux. Les astronomes de ce temps-là prirent ce phénomène pour un météore et passèrent la nuit à l’admirer. Mais les mortels igno­ rent les secrets des dieux. Le phénomène était un voile brillant, sous lequel le Roi du jour attendait la Reine de la beauté. Elle arrivait au rendez-vous, por­ tée sur l’étoile du berger. Les amants descendirent se­ crètement dans l’île de Rhodes, et, à la faveur du météore, ils échappèrent aux lorgnettes des curieux. Seuls dans cette île, couverte de bosquets et de colI. Ce dieu présidait au matin, sous le nom de Lucifer; et au soir, sous le nom de Vesper.


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L E T T RE S A EMILIE

liiies, ils ne tardèrent pas à s’égarer. Heureusement ils s’égaraient ensemble, et le Mystère, qui les guidait, connaissait le labyrinthe. Apollon, pour assurer la marche de Vénus, la soutenait doucement dans ses bras. i)e temps en temps le gazon les invitait à se reposer; mais la prudence leur défendait de dormir. « Mon ami, disait Vénus, que cette nuit est belle! « Votre règne ne vaut pas celui de votre sœur. Ah! « pourquoi ferme-t-on les yeux quand il est si doux « de veiller! Non, jamais les pavots de Morphée n’eu« rent pour moi la douceur des roses qui peuplent ce « séjour. Je ne sais quelle douce amertume j’y goûte « à soupirer avec vous. Je ne connaissais pas le prix « des larmes, et j ’ignoyais encore qu’il y eût une tris« tesse préférable à tous les plaisirs. Ne vous semble(( t-il pas, mon ami, que ce vallon est enchanté, que « les oiseaux y redoublent leurs caresses, que les « hommes y doivent respirer l’amour... et qu’ici les (( dieux sont des hommes? » Je n’ose vous retracer, Emilie, ce qu’Apollon lui répondait. Le langage' des amants heureux est pour moi un langage étranger; cependant. Depuis longtemps je pourrais le comprendre Et le parler, si vous l’aviez voulu; Car vous savez qu’il n’eùt fallu Qu’une leçon pour me l’apprendre.

Vous aurez donc la complaisance de suppléer ce que vous ne m’avez pas mis en état de vous écrire. Cette nuit trop courte fut une heureuse alternative de doux propos et de silences peut-être plus doux en­ core. En effet :


S U R LA MY T H O L O G I E .

iS7

Dans ces moments délicieux, Cupidon lui-méme balance Pour décider lequel vaut mieux, Ou du parler ou du silence.

Pliœbé, qui souvent marche avec tant de lenteur, eut alors, en peu d’heures, parcouru sa carrière; et l’Aurore importune rappela Phœhus dans les deux. Il fallut déjà se quitterI Vénus, en soupirant, remonta sur sa planète, Apollon sur son char, et les astronomes allèrent se coucher. Cependant l’île heureuse se ressentait encore de la présence des dieux. Une odeur d’ambroisie parfumait ses bosquets et ses vallées. On apercevait çà et là des touffes de roses, qui fleurissaient les trônes de verdure où la déesse s’était reposée; l’île était devenue un jar­ din enchanté. Bientôt elle prit le nom des fleurs’ qui la couvraient ; et comme les poètes enrichissent tou­ jours la vérité, ils publièrent qu’il y avait plu des roses. Vinrent ensuite les commentateurs, qui en conclurent, on ne sait pourquoi, que Vénus, quoique mariée à Vulcain, était vierge encore. Mais quels rapports y a-t-il entre les roses et la virginité, si ce n’est la blancheur de l’innocence ou le coloris de la pudeur? C’est là, sans doute, ce que ces messieurs ont voulu dire. Quoi qu’il en soit, Apollon fut, depuis ce temps, adore dans l’île de Rhodes; on lui érigea une statue colossale, haute de soixante-dix coudées. Chacun de ses pieds posait sur un des deux rochers écartés qui formaient l’entrée du port, de sorte que les vaisseaux passaient, sans baisser leurs mâts, entre les jambes du 1. Rhodes dérive d’un mot grec, qui signifle rose.


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LET T RE S A EMILIE

colosse. Cette masse énorme fut construite en douze années par Chares, Lindien', et coûta trois cents ta­ lents : elle semblait braver les siècles et ne devoir finir qu’avec le globe qui la portait ; mais, cinquante-six an­ nées après, elle fut renversée par un tremblement de terre ; et enfin, après neuf cents autres années, en 672, elle fut enlevée après avoir été mise en pièces, et on chargea neuf cents chameaux de ses débris. Le colosse de Rhodes était la première des sept mer­ veilles du monde. La seconde était le temple de Diane à Éphèse. Cet édifice, soutenu sur cent vingt-sept colonnes, élevées par autant de rois, durant l’espace de deux cent vingt ans, et enrichi des trésors de toute l’Asie, fut brûlé le jour même de la naissance d’Alexandre par un certain Érostrate, qui prétendait ainsi se rendre immortel. Les Éphësiens, pour le punir, défendirent, sous des peines capitales, de jamais prononcer son nom. On comptait aussi parmi les merveilles du monde la statue de Jupiter Olympien, ouvrage du célèbre Phi­ dias; les jardins et les murs de Babylone, construits par Sémiramis; le palais de Cyrus, dont les pierres étaient cimentées avec-de l’or; les fameuses pyramydes d’Égypte, qui servaient de tombeaux aux rois de cette fertile contrée; enfin le tombeau qu’Artémise éleva au roi Mausole, son époux. Ce monument prit le nom du prince qu’il renfermait, nom que nous donnons encore à nos mausolées. Il était environné de trente-six colonnes 1 . C’est-à-dire, natif de Lindos, ancienne ville de Rhodes, sur les ruines de laquelle il existe maintenant un bourg qui se nomme Lindo.


SUR L A MYTH OL OGI E .

159

et avait quatre-vingts pas de circuit. Que cette étendue ne vous étonne pas, Émilie: Quand un cœur fidèle soupire Près du tombeau do son amant, En étendant ce monument, Il eroit étendre son empire,

La plupart de ces antiques merveilles ont été dé­ truites par le temps; mais l’art en a réparé les outrages en multipliant ses chefs-d’œuvre. Je pourrais, Émilie, faire avec vous de savantes recherches sur cette ma­ tière et vous parler des nouvelles merveilles qui em­ bellissent aujourd’hui l’univers; mais Les merveilles de l’art n’ont plus, en vérité, Rien qui me charme; et je vous jure Que vous avez borné ma curiosité Aux merveilles de la nature.

LETTRE XXXII N A ISSANCE

D ’A D O N I S .

Vénus, enivrée d’un sentiment nouveau, se croyait heureuse; mais son bonheur ne dépendait pas d’elle ; Apollon en était devenu l’arbitre et le dépositaire. Hélas 1 que je plains une belle. Qui confie à l’objet de ses jeunes amours Le gage précieux du bonlieur de ses jours ! Elle trouve presque toujours Un dépositaire Infidèle.

Tel fut le sort de Vénus. La Médisance, qui dès lors présidait au comité des déesses, lui rapporta en confi­


160

L E T T R E S A EMILIE

dence que Phœbus descendait tous les soirs au palais d’Amphitrite, et qu’il n’en sortait qu’au lever de l’Au­ rore. A cette nouvelle, la triste Jalousie, quittant le temple de l’Hymen, son séjour ordinaire, vint déchirer le cœur de Vénus, et le remplit de fiel et d’amertume. La malheureuse déesse, l’œil égaré, le teint pâle et les cheveux en désordre, vole au sommet du mont Ida. Là, ses regards inquiets fixent tour à tour le char de son amant et le séjour d’Amphitrite. Bientôt elle voit les coursiers du Soleil toucher au terme de leur carrière et descendre vers la plaine liquide. L’Océan étincelle, les chevaux précipitent leur course, le char entre dans l’onde, ses feux s’amortissent, et Phœbus dis­ paraît. Cypris, à cette vue, était restée muette, immobile. Ses yeux, fixés vers le sombre horizon, semblaient y suivre encore le char de son amant. « L’ingrat, s’écriat-elle, après tout ce que !... »Elle n’en pouvait dire da­ vantage. Sa bouche demeurait entrouverte, ses san­ glots s’arrêtaient au passage. Elle cherchait des larmes et n’en trouvait plus. Enfin, d’une voix tremblante, elle appelle ses colombes, saisit les rênes et va, dans l’île de Chypre, ensevelir sa honte et ses remords. Là, le souvenir de ses beaux jours l’attendrit et fit couler des pleurs qu’elle avait besoin de répandre. Il lui semblait que ces arbres, que ces fontaines répon­ daient à ses soupirs, et l’infortunée soulageait son cœur en leur adressant ces plaintes : « Doux asite de l’innocence, « Bocages, témoins du bonheur B Et des" plaisirs de mon enfance,


s o n

LA MYTHOLOGI E.

« Soyez témoins de ma douleur. <( Myrtes, sous voire ombre paisible, « Cachez mes larmes, ma rougeur; « J’ignorais, avant mon malheur, « Qu’on dût rougir d’être sensible. Il Pauvre Amphitrite, ainsi que moi, Ci Tu perds en ce moment le repos de ta vie, « Que je te plains !__ Mais il est près de toi... « Hélas ! que je te porte envie ! »

En parlant ainsi, elle errait à travers les bois et les vallées; scs lèvres étaient livides, ses paupières gon­ flées, ses yeux éteints, ses joues pâles et brûlantes. Ce n’était plus Vénus, et lorsque son amant vint éclai­ rer les ravages qu’il avait faits, l’infidèle ne reconnut plus sa victime. Les jours de Gypris se consumaient ainsi dans les regrets et dans les larmes. Souvent même elle y consa­ crait les nuits et les comparait douloureusement avec celles qu’elle avait passées dans l’île de Rhodes. Alors elle se levait avec agitation et précédait l’Aurore dans les-bois et sur les montagnes. Là, un jeune favori de Diane faisait, depuis quelque temps, ses premières armes; il avait les grâces de Diane elle-même. On l’eût pris pour son frère. Il n’était pas immortel; mais il entrait dans cet âge brillant où la vie ressemble à l’immortalité. En poursuivant les monstres des forêts, il aperçut Vénus et s’arrêta. Cypris, étonnée, leva les yeux et ne les baissa plus. Le chasseur oublia son are et son carquois. Vénus, du sein des pleurs, sentit naître un sourire. Ils se voyaient alors pour la première fois ; Et pourtant ils avaient quelque chose à se dire.


162

L E T T R E S A EMI L I E

Enfin, après avoir hésité longtemps, le timide chasseur'rompit ainsi le silence : « Vénus vient quelquefois visiter ees beaux lieux ; « En vous voyant j ’ai cru... Mais sans doute mes yeux « Ont été trompés par vos charmes ; « Si vous étiez Vénus, verseriez-vous des larmes? »

« Hélas ! répondit-elle, vous ignorez -donc que les « déesses sont sensibles et les dieux infidèles? Mais « vous, aimable mortel, qui êtes-vous ? Quels sont les « auteurs de vos jours ?» A ces mots, l’adolescent rou­ git et lui dit en baissant ses longues paupières : « Ma « naissance est un secret, et mon existence est un crime. « Cyniras, mon père, régnait dans cette île heureuse. « Il n’avait alors qu’une fille, qu’il chérissait tendre<f ment. Myrrha le payait de retour; mais son cœur .« aveuglé s’égara, et la piété filiale fit bientôt place à « l’amour. L’infortunée, pour éteindre cette flamme « incestueuse, essaya de terminer ses jours. Elle déta« cha sa ceinture et voulut s’étrangler. Mais sa nourrice « accourut, coupa le nœud fatal, la rendit h la vie,, lui « arracha son secret et favorisa son crime. L’épouse de « mon père célébrait alors durant la nuit les mystères « de Gérés. Myrrha, conduite par sa nourrice, prend « sa place dans le lit nuptial. Mais bientôt Cyniras s’a« perçoit de cette horrible méprise. Il allait venger la « nature; sa fille échappe à sa vengeance. Durant huit (( mois entiers, elle erra jusque dans le pays des Sacc béens, portant avec elle le remords et le fruit de son « crime. Enfin les dieux, à sa prière, la changèrent en t( cet arbre d’où découle la myrrhe. Hélas! ces larmes <( précieuses sont les pleurs de ma mère. Sous cette"


SÜR LA M YTHOLOGIE .

163

« forme nouvelle, elle me nourrissait encore dans son <( sein. Enfin le terme marqué par Lucine arriva; « l’écorce de l’arbre s’ouvrit, et je vis le jour. Les nym« phes, touchées de mon sort, me reçurent dans leurs « bras et prirent soin de mes plus tendres années..... « Tant que vécut mon père, je n’osai paraître dans le « séjour qu’il habitait; mais il n’est plus, et j’ai cru « qu’il m’était du moins permis de venir pleurer sur « sa cendre. Hélas ! je méritais peut-être une autre ori­ ti gine. Le cœur d’Adonis est pur; plaignez-le, mais « ne le haïssez pas. » A ces mots, les soupirs étouffè­ rent sa voix, et deux ruisseaux de larmes sillonnèrent ses joues vermeilles. Vénus, attendrie, les essuyait en soupirant. « Consolez-vous, lui disait-elle, tous les « cœurs ne vous sont pas fermés. Ne vous accusez « point du crime de votre mère, car je ne voudrais pas « aimer un coupable.—Ehi qui nî’aimera? s’écriait-il. « Je n’ai plus de sœur. — C’est moi qui la serai. — Je « n’ai plus de mère. — Eh bien I je vous en servirai. » Et elle appliqua sur le front de l’orphelin un baiser. Je ne vous dirai pas, Émilie, si ce fut un baiser frater­ nel ou maternel. Vous en jugerez bientôt vous-même. Pour moi, j’imagine que l’émotion de Vénus ressem­ blait alors à celle que mon cœur éprouve auprès de vous : Le doux sentiment que je goûte En vous revoyant chaque jour, Est plus que Tamitié sans doute. Mais n’oserait ótre l’amour. Il est, de le Taire connaître, Plus malaisé que d’en jouir; Je le sentirais moins, peut-être. Si je pouvais le définir.


i 64

L E T T R E S A EMI L I E

LETTRE XXXIII VENÜS

ET

ADONIS.

Vous attendez impatiemment, Emilie, la seconde entrevue de Vénus et d’Adonis : vous allez être satis­ faite. L’Aurore entr’ouvre les portes du jour : voici les amants. Au bas de cette colline, n’apercevez-vous pas Adonis, les yeux baissés, la tête penchée et la démarche incertaine, accourant et craignant d’arriver au rendezvous ? Au détour de ce bosquet, ne découvrez-vous pas Vénus qui se cache derrière un buisson de myrtes? A travers les branches qu’elle écarte, elle apèrçoit Ado­ nis; elle jouit de son embarras; elle l’attend et lui par­ donne de se faire attendre. Il arrive enfin. Venus pa­ raît..... Voyez comme il est confus de son bonheur, et comme elle est heureuse de sa confusion 1 II se tait : elle regarde ; il lève les yeux. Les voilà tous deux im­ mobiles; ils se sont tout dit, et le silence dure encore. Enfin Cypris dépose un baiser sur sa main et la lui abandonne; Adonis recueille le baiser, en donne mille en échange, et Vénus retire sa main pour les recueillir à son tour. Alors l’amant timide, un peu rassuré, lui dit à demi-voix : « Cette Delle main doit vous dire « De quels feux je me sens brûler. « Mais, hélas! pourquoi s’écrire, « Tandis qu’on peut se parler?

A ces mots, Vénus lui-sourit, lui tend les bras, et ils se parlent. Après cet entretien muet, mais délicieux.


SUR LA MYTHOLOGI E.

16 5

Vénus remarque que son bien-aimé rêve et soupire. Elle veut en savoir'la cause. «Hélas! répond-il en rou« gissant, depuis un instant, je crains d’avoir un lustre « de plus. Jusqu’ici je n’ai point compté mes jours; « mais pardonnez-moi d’en devenir avare, depuis que « je vous les ai consacrés. Si ce qu’on m’a raconté « est véritable, je ne jouirai pas longtemps de mon « bonheur. « Au printemps dernier, la jeune Aurore, fille de « Titan et de Cybèle, aperçut Tithon, frère de Priam : « il était beau, pour son malheur ; la déesse l’aima. « Elle descendit de son char de rose, prit Tithon par « la main et le conduisit dans l’île de Délos. Là, l’Hy<c men les unit secrètement; et l’Aurore obtint des « Parques l’immortalité pour son époux. Mais l’immor« talité n’éloigne pas la vieillesse, et les mortels vieil« lissent bientôt auprès des divinités. Chaque faveur « que Tithon obtenait de son épouse le vieillissait d’un « lustre, et, avant que l’Aurore eût douze fois éclairé « l’Orient, elle vit son époux se courber sous le poids « de la caducité. Tithon supplia les dieux d’abréger «cette vieillesse éternelle; et les dieux, touchés de « son sort, le changèrent en cigale. Sous cette forme « nouvelle, il chante encore, d’une voix affaiblie, les « plaisirs de sa jeunesse fugitive; et, dans peu de jours « peut-être, je chanterai comme lui le songe rapide de « mon bonheur. » Adonis se tut et soupira. Vénus, l’embrassant avec tendresse, lui répondit : « Ahl ne crains point cette métamorphose : ■< Adonis, dans mon sein, jamais ne vieillira.


166

LETTRES A E M IL IE

« Mon Adonis est une rose « Que mon souffle rajeunira. >i-

Ces paroles et quelques caresses le rassurèrent. Bientôt les alarmes s’éloignèrent, et les plaisirs prirent leur place. Vénus ne quittait plus Adonis. Armée, comme lui, d’un arc et d’un carquois, elle le suivait à travers les bois et les précipices. La reine de Gnide et de Paphos se soumettait aux lois de Diane, qui bra­ vait sa puissance, et l’amour étouffait la vanité dans le cœur d’une déesse ! Si quelquefois l’ardeur de la chasse séparait les amants, ils se rapprochaient aussi­ tôt, ne fût-ce que pour se répéter : je t'aime; car je vous aime n’était pas en usage alors pour une seule personne. Il était réservé à notre langue de distinguer par uous eitu le respect et la tendresse. Cependant elle n’a pas tout prévu; car, lorsque ces deuA sentiments sont réunis, quel mot faut-il employer? Je n’en sais rien, et je vous avouerai même, Emilie, que souvent, tandis que ma bouche dit vous, mon cœur vous tutoie in petto. Que cette liberté tacite ne vous alarme pas. Tii ne peux vous être suspect ; Tm s’adresse à l’Être suprême : II peut donc, sans nuire au respect, S’adresser à l’être qu’on aime.

LETTRE XXXIV MORT

D ’A D O N I S .

Unis par l’ûge et par les sentiments, Quelle douceur, quelle volupté pure Doivent goûter deux fidèles amants 1 Leurs soupirs sont la voix de la nature.


SUR LA MYTHOLOGI E.

1 67

Tout leur sourit ; les feux de leur amour Sont aussi doux que les rayons du jour. D’un seul regard, le couple aimable et tendre Sait se parler, se répondre et s’entendre. Sont-ils heureux? l’Amour à leur bonheur. Par ses faveurs, prête de nouveaux charmes. Dans leurs chagrins, l'Amour consolateur A vingt secrets pour essuyer leurs larmes. C’est un sourire, un mot, un geste, un rien; C’est un propos dicté par la tendresse ; C’est un baiser, une main que l’on presse. Un cœur qu’on sent battre contre le sien. Dans ces moments où soi-même on s’oublie. Se souvient-ou des peines de la vie ? Non, croyez-moi ; de son enchantement. Lorsque le cœur enivré se réveille, Tout est passé ; les plaisirs du moment Ont effacé les chagrins de la veille.

Vénus éprouvait, depuis quelques jours, cette douce consolation; Apollon était oublié; Adonis aimait pour la première fois ; c’étaient la candeur et l’amour même. Gypris connaissait, à ses dépens, tout le prix de ce trésor. Elle en jouissait avec délices, et ne concevait pas au monde un état plus heureux que le sien. Mais s’il est un bonheur passager, c’est celui qui naît de l’amour. Déjà le Printemps s’était réfugié dans l’île de Chypre, et l’Automne cédait à l’Hiver l’empire du reste de la terre. Jlars revenait couvert de lauriers, et se flattait de retrouver Gypris en quartier d’hiver. En arrivant, il apprit la mésintelligence qui régnait entre Vulcain et son épouse; cette nouvelle lui parut d’un favorable augure. Mais l’accueil glacial qu’il reçut de Vénus fit évanouir ses espérances et naître ses soupçons.


d6 8

L E T T R E S A E MI L I E

Ce dieu savait qu’une belie Qui nous enlève son cœur, Le reprend bien moins pour elle Que pour notre successeur.

Il en résultait, selon lui, que Gypris avait une incli­ nation secrète; et comme elle passait une partie de l’hiver dans l’île de Chypre, il y avait lit quelque mys­ tère, ou bien Mars ne connaissait pas les femmes. Or, il se piquait de les connaître et de n’être jamais dupe de leur dissimulation. Il épia donc Vénus dans ses fuites champêtres, et reconnut avec dépit qu’il l’avait jugée d’après les vrais principes. Aussitôt le dieu jaloux jure la perte d’Adonis; il lui souffle la fureur des combats et allume dans son cœur la soif du danger. Adonis ne respire plus que la guerre; il brûle d’affronter les bêtes féroces. Cette belliqueuse audace brille dans ses yeux, anime son teint et lui donne une grâce nouvelle. Jamais Vénus ne l’a tant aimé; jamais elle n’a tant craint pour ses jours. « Mon t( cher Adonis, lui dit-elle, d’où vous vient cette folle « témérité? Préférez-vous Diane à Vénus, qui vous « chérit? Cessez de combattre les monstres; vous êtes « fait pour de plus douces victoires. Hélas I mon rang « m’appelle aujourd’hui à la cour de Jupiter. Je revien« drai dans peu d’instants : mais je ne vous quitte « qu’en tremblant. Ah I si je vous suis chère, ménagez « vos jours et vivez pour celle qui n’aurait pas même « la consolation de mourir pour vous. » A ces mots, elle l’embrasse avec tendresse. Mais à peine son char s’envole vers l’Olympe, que Mars lui-même se présente sous la forme d’un sanglier.


SUR LA MY T H O L O S I E .

16 9

Ses crins hérissés, sa gueule menaçante, ses yeux étin­ celants, réveillent l’ardeur impétueuse d’Adonis; il oublie Vénus, s’oublie lui-même, part comme la foudre, atteint le monstre, le perce d’un trait. Le monstre fu­ rieux se retourne, fond sur le jeune chasseur, le ter­ rasse et lui enfonce dans l’aine sa dent meurtrière. Adonis tombe baigné dans son sang. Zéphir porte à Vénus le dernier cri de son cher Adonis. Vénus y ré­ pond, et soudain ses colombes, d’un vol précipité, redescendent. La déesse, éperdue, court à travers les rochers et les ronces, déchire son sein d’albâtre, et sa belle ceinture, et ses pieds délicats. Elle se jette sur son bien-aimé, referme sa blessure entr’ouverte, arra­ che son voile, bande sa plaie profonde et s’efforce d’ar­ rêter le sang, qui s’échappe â gros bouillons et ruis­ selle entre ses doigts. Soins inutiles et tardifs! Adonis n’est plus. Ses yeux brillants s’éteignent, son front pâlit, ses lèvres vermeilles se décolorent et ressemblent à la violette flétrie. En vain sa malheureuse amante soulève avec effort ce corps immobile, le serre dans ses bras, appuie son cœur contre le sien, presse de sa bouche de feu cette bouche expirante et cherche à la ranimer du souffle de sa chaleur divine : son cher Adonis ne la sent plus et se glace contre son sein. Tout h coup ce froid mortel la saisit. La déesse frissonne, re­ cule et tombe en invoquant la Mort. Mais la Mort, avare et sourde, emporte sa proie sans l’entendre. Hélas !... En respirant la vie et le dernier soupir Du mortel chéri qui nous aime, Qu’il est cruel de ne pouvoir mourir. Et de se survivre soi-mémel

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L E T T R E S A E MI LI E

La malheureuse Cypris, détestant l’immortalité, qu’elle ne pouvait partager avec son amant, cherche du moins à ranimer de lui quelque étincelle. Elle re­ cueillit le sang qui coulait encore de sa blessure, et du reste de sa tiédeur fit éclore l’Anémone. Emblème de la vie, aimable et tendre fleur, Qui brille le matin, le soir perd sa couleur; Et, passant de nos prés sur l’infernale rive, Nous présente, en un jour, l’image fugitive De ia jeunesse et du bonheur.

Après cette métamorphose, Vénus fit élever, dans cet endroit même, un temple à son cher Adonis. Là se renouvelait tous les ans la pompe de ses funérailles. Les habitants de la Syrie et ceux de la Grèce adop­ tèrent, dans la suite, cette fête annuelle. Le premier jour, ils se couvraient de vêtements lugubres, s’arra­ chaient les cheveux et se frappaient la poitrine en pleu­ rant la mort d’Adonis. Le lendemain, ils célébraient avec allégresse sa résurrection et son apothéose : ainsi, dès ce temps-là, comme aujourd’hui, l’on voyait toutes les femmes. Du soir .vu lendemain, changeant de ton, d’humeur, Comme d’habit et de couleur. Et retournant leur physionomie. Pleurer de joie ou de douleur. Suivant la circonstance et la cérémonie.

Mais la vérité m’éloigne de la fable; j’y reviens. Cy­ pris, après avoir rendu les derniers devoirs à son bienaimé, songea elle-même à soigner ses blessures. En volant au secours d'Adonis, elle n’avait senti ni les rochers ni les ronces qui l’avaient déchirée. Les rosiers


SDR LA MYTHOLOGI E.

171

•épineux étaient teints de son sang. Plusieurs gouttes jaillirent sur les roses; et ces fleurs, qui jusqu’alors avaient été blanches, conservèrent, depuis cet événe­ ment, la couleur du sang de Vénus. Aussi moi, qui jamais n’oblins d’autre faveur, Qui Jamais u’eus d’autre ressource, Que de vous présenter quelquefois celte fleur, Je crois, en la voj'ant briller sur votre cœur, Voir le sang de Vénus retourner à sa source.

LETTRE XXXV MARS

ET

VENUS

SU RPRIS

PAR VULCAIN.

Vous savez, Emilie, ou vous saurez un jour, que ce qui désole une femme en console souvent une autre. La mort d’Adonis fit le désespoir de Cypris et la con­ solation de Proserpine. Cette reine, qui s’ennuyait beaucoup dans son empire, fut enchantée d’y recevoir le favori de Vénus; et ce qui la charmait encore jilus, c’est que la déesse ne pouvait suivre son amant dans l’Élysée. Proserpine se flattait donc de posséder seule l’ombre d’Adonis. Ce bonheur vous parait sans doute imaginaire : Qu’est-ce qu’une ombre pour un cœurp Mais apprenez qu’Amoiir, pour l’ordinaire. Court après Tombre du bonheur.

Vénus, qui pleurait encore son cher Adonis, instruite des projets de Proserpine, en conçut une douleur amère. Mais bientôt le dépit succède à la douleur, et la rage au dépit. Ses sanglots s’arrêtent, ses larmes se


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L E T T R E S A EMI L I E

sèchent sur ses joues brûlantes. La fille de l’Océan vole à l’Olympe, traverse la foule des dieux, se jette aux pieds de Jupiter, les presse de ses mains tremblantes, et né dissimulant plus rien : « Oui, mon père, s’écrie« t-elle, oui, j ’aimais Adonis. Je l’aimais, je l’ai perdu ! « J’ai perdu la jeunesse, les charmes, la tendresse de « mon amant. Son âme encore me restait fidèle, et « Proserpine prétend me la ravir. La cruelle veut (( m’enlever jusqu’à l’ombre de ce que j’aimais. O Ju­ te piterl venge-moi. Rends-moi mon Adonis. Qu’il ft vive, pour que Proserpine ne triomphe pas de ta tt fille, et que l’immortalité ne me soit plus insupport( table. » Jupiter, attendri, mais n’osant décider une querelle dont le motif compromettait les droits de l’Hyménée, ordonna aux deux rivales de s’en rapporter au juge­ ment de Thémis. Cette vierge immortelle, fille du Ciel et de la Terre, et sœur de l’aimable Astrée, portait un bandeau sur les yeux. D’une main elle tenait un glaive, de l’autre une balance et le miroir de la vérité : Son temple élait ouvert. Pour avoir audience On ne parcourait pas le dédale éternel, Tracé par la chicane et la jurisprudence ; L’encre ne coulait pas encor sur son autel, Et l’or ne faisait point trébucher sa balance.

Thémis, après avoir entendu Vénus et Proserpine, partagea leur différend par la moitié, et prononça qu’Adonis passerait six mois sur la terre et six mois dans l’Élysée. Cet expédient mit les rivales à peu près d’accord. Restait à décider laquelle des deux jouirait


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S U R LA M Y TH OLO G IE.

la première de la présence de son amant ; et comme Proserpine, depuis quelque temps, était en possession, elle obtint pour elle la continuation du premier semes­ tre. Quel siècle pour Vénus ! mais Mars en adoucit la durée. Après une légère résistance. Elle souffrit qu’il lui parû t, Qu’il partageât sa peine et plaignit ses alarmes, Puis, qu’il essuyit quelques larmes, Puis enfin, qu’il la consoliU. Et lorsque après six mois, encor tendre et fidèle, Adonis pour Yénus quitta le sombre bord. L’innocent reconnut près d’elle Que les absents ont toujours tort.

Le pauvre Adonis pleura longtemps cette étrange jierfidie. Il gémissait la nuit, il se plaignait à l’Aurore; et l’Aurore, touchée de ses plaintes, les répétait au lever d’Apollon. Ce dieu n’apprit qu’avec un dépit secret les amours et les infidélités de Vénus. Il se rappelait des temps plus heureux, et bientôt ces souvenirs en­ fantèrent la jalousie. Caché derrière un nuage, il épia les amants et trompa la vigilance de Gallus, gardien de leurs plaisirs. Aussitôt il en avertit Vulcain, qui, durant leur sommeil voluptueux, enveloppa Mars et Vénus de filets imperceptibles. L’Olympe assemblé fut témoin de leur réveil et de leur confusion. J’ignore si, dans cet instant, Vuleain fit bonne contenance ; Mais je sais bien qn’en éclatant. Un époux doit toujours rougir de sa vengeance. Quand l’Hymen fait un quiproquo. Le sage se résigne, il cède à son étoile, . Et sait, le front couvert d’un voile. Jouer son rôle incognito.

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L E T T R E S A EMILIE

Mars, furieux, changea Gallus en coq, pour le punir de sa négligence. Il paraît que, sous celte forme nou­ velle, Gallus devint plus vigilant; car, tous les jours encore, avec la même exactitude. Il annonce aux amants le lever de Phœbus, Et Mars, en l’écoutant, sort des bras de Vénus.

Vulcain, h la prière des dieux, ayant levé ses filets. Mars se sauva dans les montagnes de la Thrace, où il fut depuis adoré; et Vénus se réfugia dans l’île de Chypre. Là, par un prodige nouveau pour elle, elle crut voir de jour en jour décroître sa ceinture; peu à peu cette parure divine refusait d’environner son sein. Enfin elle fut obligée d’y renoncer, jusqu’à la naissance de l’Amour. Que de bien, que de mal j’aurais à vous dire de ce dieu ! Mais je m’impose silence. Il est trop cruel pour en dire du bien et trop puissant pour en médire. D’ail­ leurs, quelle serait Futilité, quel serait le prix de mes leçons ? Si votre cœur daignait m’entendre, Je vous parlerais de l’Amour; Mais que puis-jo vous en apprendre? Je ne l’ai vu qu’à voire cour. Mieux que moi dès longtemps vous devez le connaître. Et sur ce cbapitre, à son tour, L’éeoliére pourrait en remontrer au maître.

n s DE LA DEUXIEME PARTIE.


S U R L A M Y T H O L O G IE .

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NOTES.

Pageïd^. L ettee trentièm e . Quelques mythologues ont feint que Vénus, s’échappant de la chambre nup­ tiale, alla confier ses chagrins aux trois Grâces. « Je viens à vous, mes compagnes fidèles; « Cet hyméiiée est un fléau pour moi. « Au noir Vulcain j ’ai donc donné ma foi ! « E t j ’ai rendu mes chaînes éternelles! « Grand Jupiter, tu l'as voulu; pourquoi « De cet époux me vantais-tu l’adresse, « Et la puissance, et surtout la richesse? « Pour contenter mes modestes désirs, « Il ne me faut qu’amour et les plaisirs ; « Plaisirs, amours, vous fuyez l’hyménée, « Le mien surtout. De votre destinée « Plaignez-vous moins (lui répond en riant « Le doux trio) ; ce joug contrariant « Est à porter aussi léger qu’un autre, « Et cet époux devait être le vôtre. « Pluton, Neptune, et le grand Jupiter, « Depuis longtemps, sont tous trois en ménage. « Ce Mars, qui fait l’amour avec tapage, « Cache un œil noir sous un casque de fer ; « Mais il pourrait, dans sa brusque incartade, « Vous planter là pour la moindre naïade. <[ Cet Apollon, qui promène dans l’air « Le char du jour, observe, et voit trop clair (( Pour un époux; et, mal pour mal, sans doute, « Mieux vaut encor mari qui n ’y voit goutte.


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L E T T R E S A EMILIE

M Bacchus chez vous viendrait cuver son vin. « Le dieu qui porte un caducée en main 0 Pourrait fort bien, s’il vous avait pour dame, 0 Comme un effet négocier sa femme. (1 Sur votre cœur jamais Pan n’eut des droits ; « Vous nous avez répété mille fois « Que son gros rire et ses deux pieds de chèvre « Vous apportaient la migraine et la lièvre. (c Voilà des dieux les seuls que pour époux it Peut de Paphos choisir la souveraine; Il A moins pourtant qu’il ne lui soit plus doux. Il Laissant Vulcain, de s’unir à Silène. « Mais, croyez-moi, tenez-vous au premier, « Car bien ou mal il faut se marier. »

Page 128. L ettre trente - deuxième . « Lit, un jeune favori de Diane faisait ses premières armes.» L’enfance d’Âdonis et sa première éducation ont fourni à M. Ber­ nardin de Saint-Pierre un tableau charmant, dont il a embelli le troisième volume de ses Etudes de la Nature. Nous avons tâché de l’imiter dans les stances suivantes, qui ont quelque rapport avec l’objet traité dans cette Lettre, et qui, par conséquent, ne sont point ici dé­ placées. Une nymphe devint mère D’un enfant, dont la beauté De Diane, si sévère. Sut fléchir l’austérité. Sur son front est la décence. Dans ses discours la candeur : Il ressemble à l’Innocence Qui sourit à la Pudeur. Vénus, que Mars abandonne. Boudant les Jeux, et les Ris, Voit cet enfant, et soupçonne Qu’il pourrait être Adonis.


S Ü R L A MYTHOLOGIE.

A Diane elle l’enlève ; Et son cœur secrètement S’enorgueillit d’un élève Qui lui promet un amant. Mais Diane ineonsolahle Parcourt les monts et les bois : Appelle l’enfant aimable Qui ne vient plus è sa voix; Et sachant quelle déesse A Paphos l’a transporté, Craint pour sa jeune sagesse L’écueil de la volupté. Elle apprend que Cythérée, Par le plus heureux hasard. Doit, de sa cour entourée. Vers les bois guider son char; Que lasse dans la campagne D’errer seule avec son fils, La déesse s’accompagne De l’Amour et d’Adonis. Diane aussitôt rassemble Les nymphes de ses forêts : Elles aiguisent ensemble Leurs javelots et leurs traits ; Et quand le char s’embarrasse Dans des sentiers inconnus La déesse de la chasse S’offre aux regards de Vénus. Elle prétend qu’on lui rende L’enfant si cher à son cœur : Elle presse, elle commande; Et Vénus tremble de peur. Vénus a peu de vaillance : Elle perd jusqu’à la voix; Les Grâces sont sans défense. Et l’Amour est sans carquois.

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78

L E T T R E S A E MI L I E

Elle pleure, elle envisage Son Adonis et TAinour, Tous deux enfants du même Age, Tous deux beaux comme le jour, Par des caresses légères Tous deux lui payant ses soins; Et si pareils, que deux frères Pourraient se ressembler moins. Elle invente un stratagème. Et sans délai l’accomplit ; Le dos de l’enfant qu’elle aime De deux ailes s’embellit. A Diane qui l’appelle Le montrant avec son iîls, Elle lui dit : (( Vois, cruelle, « Et si tu l’oses, choisis. » Diane flotte incertaine Entre ces enfants ailés; Elle hésite, en croit à peine Ses yeux errants et troublés. Vénus attend sa réponse; Mais Diane, sans retour, Au jeune Adonis renonce De peur de prendre l’Amour.

FIN DES NOTES DE LA DEUXIEME PARTIE.


A EMILIE

Au château de L..

Je vous écris, Émilie, dans ce cabinet tranquille, où vous aimez si souvent à vous recueillir. Cet asile devient pour vous Le temple des vertus, des talents, de la gloire. Ah ! que j ’y tombe à vos genoux, 11 deviendra mon oratoire.

Quoi qu’il en soit, votre goût pour cette aimable cellule est bien selon mon cœur. J'aime un simple réduit qu’un demi-jour éclaire; Là, mon cœur est chez lui. Le premier demi-jour Fut, par la volupté, ménagé pour l’Amour. La discrète amitié veut aussi du mystère. Quand de nos bons amis, dans un lieu limité. Le cercle peu nombreux près de nous se rassemble, Le sentiment, la paix, la franche liberté. Président en commun au petit comité. On est là. Qu’y fait-on ? rien; mais on est ensemble. Dans un salon froidement spacieux Que le luxe à grands frais décore. Rien ne parle à mon cœur, quand tout parle à mes yeux. Il semble, dans ces vastes lieux. Que le sentiment s’évapore. Dans un boudoir on s’aime mieux,


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L E T T R E S A E M IL I E

Plus intimement on s’accueille. Rien ne se perd, tout devient précieux : Un geste, un mot, un rien, tout se recueille. Là, vers la fin du jour, la simple Vérité, Honteuse de paraître nue. Pour cacher sa rougeur, cherche l’obscurité. Là, la confidence ingénue Rapproche deux amis; et si quelque soupir A l’un des deux se laisse entendre. Sentez-vous avec quel plaisir Il devine les pleurs qu’à l’autre il fait répandre !

Heureux, Emilie, celui qui près de vous en ferait la douce expérienceI Ah! si les dieux m’avaient réservé ce bonheur, quel temple, quel séjour enchanté vaudrait pour moi votre aimable asile ? L à , j e v o u d ra is p a s s e r m a v ie ;

Là, je voudrais un jour mourir Les yeux fixés sur mon amie. Là, le nom chéri d’Émilie Se mêlerait encore à mon dernier soupir. Là, s’échappant de l’infernale rive. Au retour du printemps, mon âme fugitive Reviendrait soupirer. Ainsi, dans les beaux jours. L’hirondelle franchit le vaste sein de l’onde; Et, fidèle à son nid, revient, d’un autre monde. Visiter le berceau de ses jeunes amours.


TROISIÈME PAPTIE

LETTRE XXXYI N AISSANCE

DE

L ’A M O U R .

Si l’on VOUS racontait, Emilie, qu’il existe un aveu­ gle armé de traits empoisonnés, qui, par un instinct cruel, choisit îi son gré ses victimes, et les frappe tou­ jours droit au cœur; que cet aveugle porte sur les yeux un bandeau, lequel, se multipliant à l’infini, va couvrir la vue de tous ceux que le trait fatal a blessés, vous traiteriez, sans doute, ce récit de fable et de mensonge. Mais si l’on ajoutait que l’aveugle est de votre connaissance; que souvent même vous lui prê­ tez vos yeux, et qu’en récompense il vous prête son bandeau, votre incrédulité ferait place îi l’étonnement. Enfin, si l’on vous assurait que, dès l’âge de quinze ans, vous avez conduit l’aveugle par la main, et lancé vous-même un de ses traits les plus ardents; alors, avec un sourire, tendre peut-être, vous vous rappelleriez l’ami d’Émilie, et vous diriez : Cet aveugle est l’Amour. Chaque jour, proscrivant le dieu de la tendresse, Vous me faites jurer de n’en parler jamais ; Chaque jour, je vous le promets : (i’est ainsi que tous deux nous en parlons sans cesse.

A peine Vénus eut-elle enfanté Cupidon, que Jupin


•182

LETTRES A EMILIE

ter, lisant sur sa physionomie douce et perfide tout le mal qu’il ferait un jour, le proscrivit dès le berceau. Vénus, pour le soustraire au courroux de Jupiter, prit son fils dans ses bras, et, faible encore, elle se traîna, avec ce doux fardeau, dans les forêts de l’île de Chy­ pre. Là, elle oublia les plaisirs brillants de la cour cé­ leste, et s’enivra des délices de l’amour maternel. Elle éprouvait cent fois le jour Ce mélange d’inquiétudes, D’ivresses, de sollicitudes, Inséparables de l’amour ; Ses soins étaient plaisirs pour elle ; Les soins de mère sont si doux ! Son fils jouait sur ses genoux, Ou Lien pendait à sa mamelle. Reposait-il? « Vents, taisez-vous; « Zéphir, flattez-le, disait-elle; (t Embaumez-le, rose nouvelle; « Sommeil, verse-lui les pavots « Que tu me destinais : je veille O Si doucement quand il sommeille 1 « Comme il sourit I Que le repos « Donne de grâce à l'innocence ! Il Du vainqueur des rois, des héros, « Voilà donc la frêle espérance ! « Voilà celui dont la puissance, <c Égale aux arrêts du Destin, (( Donnera des lois à la terre, « Enchaînera le genre humain, « Les dieux mêmel Et je suis sa m ère!... « Mais ses traits semblent s’altérer; (( Il souffreI s’il allait pleurer!... « Non, ses jeux s’ouvrent, il soupire. Il Et s’éveille pour me sourire. »

îilalgré sa tendresse pour son fils, Vénus ne fut pas sa seule nourrice. Si l’Amour n’eût sucé que le lait de


S U R LA M YTHOLOGIE .

183

la beauté, son caractère en eût pris seulement une teinte de coquetterie : ce qui, de nos jours, ne tire plus à conséquence; mais aussitôt qu’il put marcher, il parcourut les bois, suça le lait des bêtes sauvages, et, avec leur substance, il prit leur férocité. Bientôt il se façonna un arc de frêne, des flèches de cyprès, et les essaya contre les animaux qui l’avaient nourri. Sûr de son adresse, il l’exerça contre les hommes, et Vénus elle-même ne fut pas épargnée. Quelques-uns de ses traits, légèrement dorés, bles­ saient les amants heureux. D’autres, armés d’une pointe de plomb, portaient au fond du cœur la froi­ deur et l’ingratitude. Mais la plupart, trempés dans un poison subtil, frappaient et frappent encore les amants infortunés. Leur atteinte est souvent inévi­ table : Mais, en se tenant ù l’écart, Le Sage de leurs coups n’a, dit-on, rien à craindre; Car ils ne portent pas plus loin que le regard D’une belle ne peut atteindre.

Cependant i ’Amour cache partout ses traits avec tant d’adresse, la Nature et les Arts conspirent telle­ ment avec lui, que la Défiance elle-même est quelque­ fois prise en défaut. Sous le verre d’une tablette, Où l’art aura représenté. En raccourci, les traits de la beauté. Que l’oeil du Sage innocemment s’arrête ; Le trait part, le conp est porté. L’illusion commence la défaite Qu’achève la réalité. Souvent, dans un bois solitaire.


18 4

L E T T R E S A EMILIE

Où le Sage respire en paix, L’écho des prés et des forêts Lui redit les accents d’une jeune bergère. S’il y prête l’oreille, aussitôt dans son eœur ■Le trait s’insinue, et le Sage, Attiré pas à pas vers ee chant séducteur. Court au-devant de l’esclavage. Quelquefois, au bord d’un ruisseau, Etendu sur l’herbe fleurie. Du souvenir des fêtes du hameau Il entretient sa tendre rêverie. Le souvenir embellit tgut. 'I Qu’aux fêtes de Cérès Clymène était jolie ! « Oh I que ses grands yeux bleus a\'aient de modestie! « Que sa parure avait de noblesse et de goût ! « Ce temple de verdure est digne de Clymène. <c Viens, Clymène, en ces lieux reposer tes appas. « Viens baigner tes pieds délicats « Au cristal de cette fontaine ; « Ces bois t ’ombrageront de leur feuillage épais, « Mes soins écarteront les regards indiscrets. <C Ah ! ne crains pas les miens : je devine tes cliarmes ; « Mais j ’aime la vertu, j ’adore la pudeur... » Le rêveur, à ces mots, dans ses yeux sent des larmes. Et le trait d’Amour dans son cœur.

Vous le voyez; les traits de l’Amour se rencontrent partout : dans le monde, dans la solitude, dans les fleurs d’un bouquet, dans les plis d’une gaze, dans les reflets d’une glace, dans les romans, dans les lettres, même de l’amitié, excepté dans les miennes, peutêtre. Quoique ces traits pénètrent jusqu’au fond de l’âme, c’est presque toujours par les yeux qu’ils s’insinuent. Il faut qu’il existe, des yeux au cœur, quelque fibre délicate qui serve de conducteur îi cette flamme élec-


SUR LA MYTH OL OGI E .

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trique; et, dans ce siècle éclairé, où l’on a porté si loin la connaissance desnerfs, je voudrais bien qu’un subtil anatomiste pût découvrir cette fibre conductrice; car, dès qu’il serait démontré que le pouvoir de l’Amour ne tient qu’à un fil, ce fil une fois coupé, Adieu, tous les secrets de la coquetterie, Soupirs, larmes, coups d’œil, sourires, traliisons; Adieu, fureurs, craintes, soupçons. Noirs enfants de la Jalousie... Oui, mais, adieu, doux sentiments. Si précieux aux belles âmes ! Adieu, soupirs, baisers de flammes. Ivresses, larmes et serments; Adieu le bonheur des amants! Le repos de l’indiiTérence Pourrait-il compenser la perte du plaisir? Non; aimer, jouir et souffrir. De riiomme voilà l’existence. Mais en amour surtout, par un secret lieu. Tout s’enchaîne, l’ardeur, la crainte, l’espérance. Peines, plaisirs, tout se balance; On souffre, on jouit; tout est bien.

Ainsi, laissons là le projet de notre découverte. Aussi bien, fussion.s-nous à l’abri des traits de l’Aniour. il nous subjuguerait encore par les charmes de la per­ suasion. Aucun dieu ne possède, comme lui, le talent de s’insinuer dans un cœur, d’égayer la morale, d’a­ planir les scrupules, et de donner aux faiblesses hu­ maines le coloris de la vertu. On assure même que ses arguments sont sans réplique. Je le crois volontiers; Mais sur le chapitre des mœurs, De sophisme je le soupçonne; Car de la sagesse il raisonne Comme un aveugle des couleurs.


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L E T T R E S A EMI LI E

Au reste, si ces raisonnements ne sont pas toujours justes, au nnoins doivent-ils être amusants, car ils lui sont inspirés par la Folie, que Jupiter lui a donnée pour conductrice. Cette déesse agile le conduit sans cessé aux assemblées, aux spectacles, aux bals, aux rendez-vous. Chez nous, .elle l’affuble tour à tour d’un uniforme, d’un petit manteau, d’un grand chapeau, d’une robe à longs plis, d’un bonnet carré, d’une per­ ruque à circonstances, d’un habit de cour, d’une pe­ tite coiffe de dévote, et même d’un capuchon. La plu­ part de ces costumes lui vont très-mal; mais lorsqu’il n’emprunte point cette garde-robe étrangère, le pauvre malheureux est réduit à marcher tout nu. L’on a beau lui en vouloir, ce dénûment excite la compassion; il se joint même à ce tendre intérêt un souvenir encore plus tendre, quand on se rappelle que sa nudité est aujourd’hui l’èinblème de ce qu’il fut dans l’âge d’or. Comme il était sans voile, il était sans détours. Dès qu’il aimait, il disait : Je vous aime; Et cet aveu n’était point un problème Qu’un amant pût résoudre il peine en quinze jours. Il n’étudiait point ses timides discours, Comme une certaine Émilie Qui prétend sauver sa pudeur Sous le voile douteux de l’amphibologie ; Tandis que ses regards, ses soupirs, sa langueur, Nous font du secret de son cœur Le secret de la comédie.


SÜR LA MYTHOr,OGIE.

LETTRE ENFANCE

■187

XXXVII DE

L ’A M O U R .

On se plaint, depuis longtemps, des traits de l’A­ mour; cependant ils ont fait verser moins de pleurs que ses ailes. Elles sont teintes de pourpre, d’or et d’azur. Ces nuances variées offrent l’emblème de 1in­ constance, sur le plumage qui en est le mobile. Je ne vous dirai pas, Émilie, à quel âge 1Amour sentit croître ses ailes. Un petit maître vous proteste­ rait que ce fut le jour même, ou, au plus tard, le len­ demain de sa naissance. Pour moi, voici mon opinion à ce sujet ; Il n’eut point d’ailes en naissant. L’innoeence est toujours fidèle ; Il n’en eut point eu grandissant, L’enfance n’est jamais cruelle. Dans l’ûge où naissent les soupirs, Il ne voltigea point encore; La constance est sœur des désirs Que ce bel âge voit éclore. Mais dès le premier baiser Que sa bouche obtint des belles. Les deux pointes de ses ailes Commencèrent à percer. Nouveaux baisers ; le plumage En deux jours se déploya. Enfin, par son doux langage. Il obtint bien davantage!... Dès qu’il en fut venu là, Aussitôt il s’envola.

Peu de temps après, rAmoiir se promenait avec sa


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L E T T R E S A E MI L I E

mère dsns une prairie émaillée de fleurs. Là, comp­ tant sur l’agilité de ses ailes, il se vanta de moisson­ ner, en quelques minutes, plus do fleurs que Vénus n’en pourrait cueillir. Vénus accepta le défi; et Cupidon, voltigeant devant elle, allait gagner la gageure. Mais, au moment d’ètre vaiiuiueur, Il vit évanouir sa gloire. L’Amour laisse souvent écliapper la victoire Quand il vole de fleur en fleur !

La nymphe Pcristère, qui accompagnait Gyptis, l’aida sur-le-champ à remplir sa corbeille; et r'Amour, piqué de se voir vaincu, changea la nymphe en co­ lombe , Afin d’apprendre désormais A nos modernes Périslères, Qu’avec l’Amour, Nymphe ne doit jamais Se mêler' que de ses affaires.

Malgré ce mauvais succès, Gupidon a toujours con­ servé le goût de voltiger. Il a suivi, dans ses con­ quêtes, la marche incertaine de nos héros à bonnes fortunes, avec cette différence, que ceux-ci vieillissent en sortant de l’enfance, au lieu que l’Amour a toujours conservé la taille, la fraîcheur et l’agilité d’un enfant. Gette extrême jeunesse étonne, surtout quand on la compare avec sa force irrésistible. Par quel charme, ou par quelle adresse, Un faible enfant peut-il renverser la raison El triompher de la sagesse? On le du fort; mais le fripon N’est fort que de notre faiblesse,

Au reste, l’enfance de l’Amour est assez prouvée par


S U R LA MYTHOLOGI E.

1S9

SOS jeux, -ses caprices et ses

inconséquences ; et l'on sent aisément que l äge de la prudence ne peut ni lui convenir, ni lui plaire. L’Amour est tellement enfant, Et, pour son ùge, a tant de complaisance, Que d’un regard il fait souvent Tomber la vieillesse en enfance.

Cependant sa figure ne porte point le caractère na'if de l’innocence; on n’y lit que le plaisir d’avoir fait le mal, et le désir de le faire encore. Malgré cette phy­ sionomie perfide, les anciens regardaient l’Amour comme le plus beau des habitants de l'Olympe. Cette, opinion me semble bien naturelle ; Car, si la femme que j ’aime Est la plus beilo a mes yeux, 11 est juste qu’Araour lui-même Soit pour moi le plus beau des dieux.

Quant à son caractère, les opinions sont absolument divisées. Les uns le font auteur de tous les biens, les autres de tous les maux, suivant les biens ou les maux qu’ils ont rèçus de lui. Pardonnez, Éniilie, si je suis de ce dernier parti; vous n’avez pas voulu que je fusse du premier. Il est probable que cette double opinion a donné lieu à l’idée que les anciens ont conçue de deux Amours^ opposés. Suivant eux, l’un préside à la vo­ lupté, l'autre au sentiment. L’im flétrit la fleur du plaisir Aussitôt qu’elle vient d’éclore; 1. Ils appelaient l’Amour vertueux, Eros; et celui qui lui est opposé, Àméros. Ou le croit fils de Mars et de Vénus.

11.


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LETTR ES A EMILIE

C’est lui qui, jadis, fit vieillir TUhon dans les bras de l’Aurore. L’autre inspire ce feu divin Que vous allumez dans mou sein, Cette flamme pure et sublime Que la vertu nourrit d ’estime. Dévoré de sa sainte ardeur, Ma bouche, en soupirant, l’exhale. Du feu sacré l’autel est dans mon cœur, Et vous en ôtes la vestale.

Quant îi la naissance de l’Amour, elle a donné lieu à plus d’erreurs et de systèmes que son caractère et tous ses attributs. Aristophane raconte que la Nuit, fécondée par Zéphyre, pondit un œuf qu’elle couva sous ses ailes noires, et d’où sortit Gupidon. Platon rapporte qu’au banquet céleste que donnè­ rent les dieux pour célébrer la naissance de Vénus, Ponts, dieu de l’abondance, s’étant enivré de nectar, rencontra, dans les jardins de Jupiter, Pénia, déesse de la pauvreté, qui était venue pour recueillir les restes du repas, qu’il la rendit mère de Gupidon, et que Vénus adopta cet enfant. Sapho le fils du Giel et de la Terre, Alcée, de la Dis­ corde et de l’Air; plusieurs, de Zéphyre et de Flore. Enfin, il n’y a point de financier parvenu, sur l’origine duquel on puisse citer autant de variantes. Quelques profanes ont même osé avancer que l’Amour n’était ni dieu, ni roi. Si cette erreur s’était accréditée, vous l’auriez dissipée de nos jours; Depuis qu’en votre sein le dien d’amour repose, Il eût repris son sceptre et sa divinité.


S U R L A MYTH0LC5GIE.

l di

Vos yeux, d’uu seul regard, à l’incrédulité Auraient prouvé sa royauté ; Vos vertus, son apothéose.

LETTRE XXXVIII HEBE

E T L ’A M O U R .

S’il existe des caprices aimables, ce sont assuré­ ment les caprices de rAniour. Il est aimable quand il pleure. Il est aimable quand il rit. On le rappelle quand il fuit. On i’adore quand il demeure. C’est te plus uiinabie boudeur Qui soit de Paris à Cythére ; C’est le plus aimable imposteur Qui soit né pour tromper ta terre : Il fait vingt serments aujourd’hui. Et demain il les désavoue : On sait qu’il blesse quand il joue. Et l’on veut jouer avee lui.

Je vais, Emilie, vous citer un trait qui vous prou­ vera que ses jeux ne sont pas toujours des jeux d’en­ fants. Il était encore très-jeune lorsqu’il fit avec Hébé, sa compagne, le voyage de Paphos, où Vénus avait un temple célèbre. Là, après avoir étudié les arts et les sciences. Ce dieu jnalin, qui sans cesse varie Ses goûts légers, ses plaisirs, ses travaux, Conçut un jour la docte fantaisie De professer, au milieu de Paphos, Les éléments de la géographie.


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L E T T R E S A E MI LI E

Dans ce dessein, lui-méme il rayonna D un marbre blanc la surface arrondie, Et d’un bleu tendre avec art dessina, Sur ses contours, la Grèce, l’ilalic, Londres, Paris, Cythère, eicætera. La jeune Hébc, qui toujours le seconde. Dans ses projets grandement l’assisla. En se chargeant de la machine ronde: Aux écoliers que l’Amour enseignait En tous les sens Hébé la retournait. Pour leur montrer les quatre coins du monde. Mais la déesse, à la fin, se lassant De ce travail, Cupidon, pour bien faire. Avec adresse, ayant coupé sa sphère Par l’Équateur, la fendit Justement En deux moitiés, par quoi les Antipodes, Mis de niveau, furent moins incommodes A transporter. L’Amour, deçà, de là. Contre le sein d’Hébé les accoupla. Or, de l’Amour la gentilie écolière. Flore, un beau Jour, .ayant touché, dit-on, Du bout du doigt les pûles de la terre, Chaque touclier fit éclore un bouton : Boulon naissant de rose printanière Ne brille pas d’un plus beau coloris Que ce bouton éclos du sein des lis. A s’en parer Hébé fut la première ; L’Amour lui-méme en parut ench.anlé. La mode en vint: chaque divinité Modestement promenait à la ronde. Sous un tissu gonflé par le zéphyr. Les deux boutons prêts à s’épanouir. Qui couronnaient sa double mappemonde. Chez les humains cette mode passa Rapidement ; et l’adroite Nature Pour le beau sexe avec art imita Des déliés la nouvelle p:irnre.


S D R LA MYTH OL OGI E .

193

Comme elle avait, à quelque temps de là, De Cylliérée imité la ceinture. Mais ces trésors, qui sont d’un si grand prix Dans lu saison du règne de Cypris, Sont dédaignés par l’austère vieillesse. Dans l’àge mùr, nous voyons nos mamans Laisser tomljer ces frêles ornements Qu’avec tant d’art éleva leur jeunesse, Jouets légers de l’Amour et du Temps, Que la Sagesse abandonne aux enfants.

Jo conviens, Emilie, que ce trait d’invention, dont lès imitations ont été si multipliées, n’est point consi­ gné dans l’antiquité; mais il nous est parvenu par la tradition, dont le rapport, depuis tant de siècles, est appuyé sur une expérience aussi heureuse que con­ stante. Je vous engage donc à le croire, d’autant que vous êtes, moins que personne, en état de le contester; Car, si vous osiez démentir La vérité de ce système. Vous pourriez, je crois, nous fournir Double argument contre vous-mime.

LETTRE

XXXIX

SÉMÉLÉ , ARIANE.

Vénus, depuis longtemps, cherchait l’occasion de réconcilier son fils avec Jupiter, lorsque enfin le Destin la lui présenta ; ce furent les noces de Thétis et de Pélée, où toute la cour céleste fut invitée, excepté la Discorde. Vénus, profitant de la circonstance, alla trouver Thétis, et lui dit : « Mon fils, en naissant, a été pros-


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L E T T R E S A E MI L I E

(( crit par Jupiter; vous pouvez tout aujourd’hui; ob­ tenez sa grâce, et comptez sur sa reconnaissance. « Il sèmera de fleurs votre heureux hyménée; « Il abrégera la journée, « Allongera la nuit, et l’on verra l’Amour « Faire un mariage à la cour. »

Thétis promit son intercession à Vénus, qui, pour la seconder, alla solliciter l’appui de Junon. « Présentez mon fils, lui dit-elle ; c< Obtenez son pardon : pour prix de ee bienfait, « A votre époux il doit lancer un trait « Qui le rendra huit jours fidèle. »

Junon, tentée d’un pareil phénomène, promit de l’aider de tout son crédit. L’Olympe étant donc assemblé, l’Amour, tenant Thétis par la main, parut dans le temple de l’Hyménée. Il portait sur sa figure cette candeur enfantine et ce regard ingénu qui ne manquent jamais les cœurs. Il sourit, et fut aimé. L’Hymen voulut lier connais­ sance avec cet aimable étranger, et lui proposa même une association. Mais leur commerce souffrit beaucoup de l’opposition de leurs caractères. L’un est de feu, l’autre de glace. Aussi les amants tremblent-ils avec raison de les voir réunis. En effet. Il est naturel, ce me semble, Que riiymen de rAmour attiédisse l’ardeur. Bu chaud, du froid unis ensemble, Que résulte-t-il ? La tiédeur.

Quoi qu’il en soit, Junon et Thétis présentèrent l’Amour à Jupiter, qui lui accorda sa grâce. L’en­


SUR LA MYTHOLOGI E.

d9 5

fant vola sur ses genoux, et le caressa : mais on sait que ses caresses sont des blessures. Toutes les déesses furent blessées presque en même temps. Les pro­ pos, les regards s’animèrent; et les yeux de Bacchus, ayant rencontré ceux de Cypris, ne se baissèrent plus. Ce dieu, longtemps en butte au courroux de Junon, venait enfin de se réconcilier avec elle, et paraissait, pour la première fois, au banquet céleste. Outre ses qualités réelles, il avait, pour les déesses, le plus grand de tous les mérites, celui de la nouveauté. La curiosité l’assiégeait. Vous devinez qu’il fut inter­ rogé; vous devinez aussi qu’il fallut répondre; Car du sexe discret nous suivons la loi ; Tel est l’amour pour le silence. Que quand il interroge un muet de naissance, Il faut qu’il réponde, ou qu’il dise pourquoi.

Bacchus répondit donc en ces termes : Vous savez, déesses, que je dois le jour k Séiuélé, fille de Cadmus, frère d’Europe, qui a donné son nom à la plus belle partie de l’univers. Ma mère entrait dans cet âge où la laideur môme brille des charmes du printemps : jugez de quel éclat dévait briller sa beauté! Jupiter luimême en fut ébloui, et de ses yeux le trait passa dans son cœur. Soudain il prend la taille et la figure d’un adolescent. Il paraît, il est aimé. Longtemps la pu­ deur de Sémélé résiste k l ’Amour ; mais enfin elle cède k la vanité. Son amant, repoussé de ses bras, lui dé­ clare qu’il est le souverain des dieux. A ces mots, un regard le rappelle, et Sémélé devient mère. J’ignore, ô Junon, qui put vous instruire de ce mys­


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L E T T R E S A EMI L I E

térieux larcin; mais la vengeance en fut terrible. Vous vîntes trouver ma mère sous les traits de Béroé, sa nourrice; et, lui donnant un baiser féminin, vous lui dîtes en confidence : Mu belle enfant, qu’as-tu fîiit de tes roses? Je ne te vois que des lis aujourd’liui. Qui peut avoir flétri tes lèvres demi-closes ?... Le petit scélérat!... Je gage que c’est lui !

— Eh! qui donc? reprit ma mère en rougissant. — Qui? cet adolescent, dont les yeux, le sourire, Les propos, en deux jours, poussent un cœur ù bout. Je ne veux rien savoir; mais, si tu me dis tout, Je te promets de ne rien dire.

— Je n’ai rien à vous confier, répliquaSémélé, puis­ qu’il n’y a rien. Rien.,.. Regarde-moi donc..,. Quels regards abattus! Rien?... Mon enfant, j ’ai là-dessus line science trop certaine. J’ai passé par là.. . Mais.... ta robe ferme à peine, Et la ceinture ne joint plus !

A ces mots, ma mère ne répondit que par des lar­ mes et tomba dans les bras de la fausse Béroé, qui, feignant de la consoler, s’écriait : Ne pleure pas, ma pauvre fille! On est jeune, on est faible__ Eh! ne sais-je pas hicii Ce qu’il en coûte alors? Oli ! le petit vaurien! Si je connaissais sa famille!... — Vous la respecteriez. — Vraiment ce suborneur, Ce scélérat, ce fourbe insigne. T’aura fait encor trop d’iionneur. Tu verras qu’il descend au moins en droite ligne De Saturne! — Il est vrai. — Quoi! ce jeune inconnu?


SUR LA MYTH OL OGI E .

19 7

— C’est Jupiter. — Et tu l’as cru? Va, les dieux gagnent trop à l’étre, Pour dédaigner de le paraître. Qui te l’a dit enfin? — Lui-méme. — L’imposteur 1 Abuser ainsi la candeur ! Un Jupiter sans barbe ! — Hélas! reprit ma mère, Si ce n’est le dieu du tonnerre. C’est au moins le dieu du bonheur.

— Eh bien ! ajouta la perfide nourrice, pour te prou­ ver sa divinité, qu’il paraisse devant toi dans 1 éclat de toute sa puissance ! Cette proposition flatta la vanité de Sémélé; elle pressa son amant d’y condescendre. En vain celui-ci représenta qu'il y allait pour elle de la vie; elle lui répondit : Si par l’cclat Ln'ilant cle ta gloire siiprôine, Ce faible corps est devoró ; Si je meurs enfin, je mourrai Dans les bras de celui que j’aime.

Jupiter, trop tendre pour résister à ses désirs, parut dans un nuage do lumière, tenant d’une main le scep­ tre, et de rautre la foudre. Sémélé, ivre de gloire et d’amour, lui tendit les bras, et se précipita dans les siens; mais sesdèvres touchaient îi peine les lèvres de son amant, que déjà la foudre l’avait consumée. Son àme, en gémissant, s’envola dans l’Élysée. Junon sourit; et Jupiter, versant des larmes, me recueillit parmi les cendres de ma mère, et me mit dans sa cuisse, où il me porta jusqu’au terme de ma nais­ sance. Alors Mercure me confia secrètement aux nym­ phes de la montagne de Nysa, en leur disant : « Élevez cet enfant à l’ombre du mystère, « Il était orphelin avant de voir le jour.


•10 s

L E T T R E S A EM ILIE

« Que son enfance vous soit chère ; « Et dans le sein de votre amour « laisse-t-il oublier qu’il a perdu sa mère! »

Je la retrouvai en effet près de ces fidèles nourrices, qui, en récompense de leurs soins, brillent mainte­ nant au milieu des astres, sous le nom des Hyades. Quand je sortis de leurs bras, le bon Silène devint mon précepteur. Il était toujours monté sur son àne, et c’est cl lui que je dois mes premièrés leçons d’équi­ tation. Son caraclèrc était la bonhomie. Il buvait sec, mais U avait le vin Joyeux et tendre ; il eût, le verre en main, Fait rire eu chœur toute une académie. Auprès de lui, jamais le noir chagrin N’osa rider le front de la Folie. Si la Bacchante, avec un ris malin, Dans un repas le barbouillait de lie, Il se prêtait à la plaisanterie, Et se vengeait par un tendre larcin Qu’il n ’allait pas raconter à sa mie. Nymphes, Bergers, Dryades et Sylvains, De ses chansons répétant les refrains. L’environnaient de leur bruyante orgie. Et promenaient le meilleur des humains Sur le meilleur des coursiers d’Arcadie.

Formé par les leçons d’un si bon maître, je résolus, dès ma jeunesse, de marcher sur les traces des héros, et de surpasser la gloire des plus illustres conquérants. Mais les idées de conquêtes que Silène m’avait don­ nées, n’avaient rien de sanguinaire. Je voulais faire des heureux, et non pas des esclaves; et les peuples échappés à ma puissance devaient envier le sort des vaincus.


S D R L A M Y T H OL O G IE .

1 n!)

Mon plan étant ainsi conçu, je partis à la tête d’une armée innombrable. Les Di'y.ades, le thyrse en main. Ouvraient la marche. Au lieu de machines de guerre. Les Syivains roulaient sur la terre Des milliers de tonneaux de vin. La Folie et l’Amour, couronnés de raisin. Remplaçaient parmi nous la Fureur et la Gloire, Et quand l’ai'mée, au son du tambourin. Faisait halte, c’était pour boire.

J’étais monté sur un char traîné par deux tigres; un thyrse me servait de sceptre, et le pampre formait mon diadème. Bientôt la Renommée annonça aux peuples de l’Inde qu’un fils de Jupiter s’avançait pour les con­ quérir. Ces peuples, me croyant héritier de la foudre, s’enfuirent à mon approche; mais, revenus de leur première terreur, ils accoururent en foule au-devant de leur nouveau maître. Alors, au lieu d’exiger d’eux des tributs et des otages, je leur dis : Ensemencez ce champ fertile, mais inculte ; Plantez ces jeunes ceps le long de ces coteaux; Dans ces riants vallons rassemblez vos troupeaux. Yoilé mes lois, voilà mon culte. Je n’exerce point les horreurs Du dieu de Thrace et de Bellone. Soyez libres: je veux n’enchainer que les cœurs. A vos princes soumis je laisse fa couronne Mais à condition que de x'otre bonheur Ils me rendront un pur hommage. Je ne veux de mes droits que votre amour pour gage. Allez, soumettez-vous, et buvez au vainqueur.

En peu de temps, tous les peuples voisins subirent mes lois; toutes les villes m’ouvrirent leurs portes, et


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L E T T R E S A E MI LI E

je comptai mes jours par mes victoires. Enfin, ayant achevé la conquête de l’Arcadie, de la Syrie, et des autres provinces de l’Inde, je quittai mes nouveaux sujets, en leur disant : Je confie à vos soins tout ce que j ’ai soumis; D’aiilres vainqueurs feront garder leurs diadtimes. Je n’ai conquis que des amis. Et les cœurs sc gardent eux-mèmes,

Je revins alors triomphant, et traversai toutes ces lielles contrées, où je renconcontrais à chaque pas les paisibles monuments de mes victoires. Je voyais les moissons dorer les champs fertiles, les troupeaux bondir dans les vallées, les arbres et la>vigne couronner les coteaux de fruits et de verdure; et, comparant ces campagnes à celles où tant do héros ont acquis une gloire si cruelle; je me disais avec une joie secrète : Je n’ai point abreuvé ces plaines Du sang de mes nouveaux sujets ; Elles n’ont vu briller que le fer de Gérés ; Et mon nectar lui seul a rougi leurs fontaines.

Enfin, je m’embarquai, emportant les regrets et l'amour des peuples que j’avais conquis. Mes vaisseaux étaient couronnés de pampres verts. La vigne s’entre­ lacait autour des mdts et des cordages, et nous pré­ sentait ses grappes vermeilles. Les matelots en expri­ maient le nectar, et chantaient les plaisirs de la vendange. Les nymphes d’Amphitrito, attirées par leurs chants, environnaient nos vaisseaux; elles éle­ vaient au-dessus des flots leur sein de lis et leurs bras plus blancs que la neige. Los Zéphyrs, battant des


S U R LA M Y T H O L O G I E .

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ailes, caressaient les trésors de ces nymphes, et leurs douces haleines nous faisaient voguer paisiblement sur les plaines liquides. Bientôt nous aperçûmes l’île de Naxos comme un nuage sur l’horizon. Peu à peu ses rochers nous paru­ rent sortir du sein des eaux. Les arbres antiques qui la couronnent, semblaient élever leurs tètes majes­ tueuses à mesure que nous approchions de ces rivages. Je résolus de m’arrêter dans cette île : je la trouvai déserte;.mais je ne sais quel charme secret m’inspirait sa solitude. Une voix intérieure semblait me dire ; Sur les traces de la victoire Qui t’a conduit jusqu’à ce Jour, Ton cœur n’a connu que la gloire ; Ici tu connaitras i’aniour.

Attiré par cette douce rêverie, je m’égarai [seul dans ce désort enchanté. Je croyais entendre l’écho soupirer. Plus j’avançais, plus ses accents devenaient tendres et plaintifs. Enfin j ’arrivai près d’un rocher au pied du­ quel la mer brisait ses vagues blanchissantes. Les flancs du rocher entrouverts présentaient une grotte dont l’entrée était ombragée par de noirs cyprès. Du fond de cet antre sauvage sortait une voix touchante, qui prononçait ces tristes paroles : Ci'uel, pourquoi m’avoir trahie? ■le t’aimais de si bonne foi ! J’ai tout sacriQé pour toi. Et c’est toi qui me sacrifie ! Tu m’as condamné à la mort ! Je te déplais, je suis coupable !... Hélas! s’il sutTisait d’aimer pour être aimaljlc. Ingrat, je te plairais encor.


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L E T T R E S A EM ILIE

Si la douleur flétrit mes charmes. C’est toi qui causes ma douleur; Mon teint reprendrait sa fraîcheur. Si ta main essuyait mes larmes. Mais tu fuis et j ’attends la mort. Je te déplais, je suis coupable 1... Hélas! s’il suffisait d’aimer pour être aimable. Ingrat, je te plairais encor. Du moins, à mon heure dernière. S’il m’était permis de te Yoir I Si je mourais avec l’espoir Que tu fermerais ma paupière ! Mais je suis seule avec la mort. Je te déplais, je suis coupable!... Hélas ! s’il suffisait d’aimer pour être aimable. Ingrat, je te plairais encor. Adieu ! ton amante abusée. Mais trop faible pour te haïr. T'adresse son dernier soupir Avec sa dernière pensée. Je vole au-devant de la mort, Je te déplais, je suis coupable ! Hélas ! s’il m'eût suffi d’aimer pour être aimable. Ingrat, je te plairais encor.

A ces mots, le teint pâle,- les cheveux épars, une femme sort de la grotte et s’élance vers les flots; mais, plus prompt que la foudre, je me précipite à sa ren­ contre, et la retiens dans mes bras. La douleur l’avaitabattue, l’effroi la saisit; elle pousse un cri perçant, me regarde, et tombe évanouie. Je ne vous dirai pas qu’elle était intéressante; elle pleurait. En essuyant ses larmes, je sentais couler les miennes, et je m’eni­ vrais d’une amère volupté. Enfin elle ouvrit des yeux


SU R LA M YTH OLO G IE.

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languissants, et, me jetant un regard tendre et dou­ loureux, elle me dit : Ah! si mon sort vous intéresse^ Si vous savez combien i’auiour nous fait souffrir, Lorsque d'un cœur trop faible il trahit la tendresse, Par pitié laissez-moi mourir I

Les accents de cette voix portèrent dans tous mes sens un charme inexprimable. Mon cœur palpitait con­ tre celui de cette infortunée; et mes bras, en la soute­ nant, tremblaient sous ce doux fardeau.... A ces mots, Vénus, avec un sourire de dépit, s’é­ cria : Le moment est critique ! et je vois votre cœur, Mon cher Bacchus, tomber on défaillance ; Hébé, notre aimable vainqueur A besoin de votre assistance.

• Hébé approche en rougissant, et, les yeux baissés, verse le nectar à la ronde. Bacchus, distrait, lui pré­ sente sa coupe, la regarde, soupire et suspend son récit. Ainsi, de vos rigueurs me plaignant quelquefois. Quand je suis prêt à vous confondre. Vers la Un du dessert, au lieu de me répondre. Vous me versez ce joli vin d'Arbois Que vous trouvez si bon (soit dit par parenthèse). Alors, abandonnant ma thèse. Je me tais, vous riez ; nous trinquons, et je bois.


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L E T T R E S A E M IL I E

LETTRE XL NISUS

ET

SCYLLA,

THÉSÉE.

La jalousie est une étrange chose ! Si je parle à Boris de mes jeunes amours. Elle rougit. Soudain j ’en devine la cause. Et veux me taire. — Allons, monsieur, parlez toujours. Dit-elle. — Mais enfin, madame. Mon récit vous déplaît.—En quoi ?—Vous vous troublez. Vous pilissez. — Eh bien ! oui, tu me perces Tâme, Perfide! — Je me tais. — Non, ce n'est rien... Parlez.

Ce fut à peu près sur ce ton que Vénus, se mordant les lèvres, dit à Bacchus : « Eh bien ! que faisons-nous de notre aimable inconnue ? » Bacchus reprit ainsi : — Nous étions assis sur le rivage. Sa tête penchée posait sur ma poitrine; etsesyeux, abattus de langueur, se levaient douloureusement vers les miens. Après un long silence, je lui dis en soupirant ; Votre cœur est blessé, mais on peut le guérir. Essayez quelque temps, c’est moi qui vous en prie. Et je consens à vous hiisser mourir, , Si je ne puis vous faire aimer la vie.

— O VOUS, répondit-elle, vous qui prenez à mon sort un intérêt si tendre, que diriez-vous d’un homme sauvé, par son amante, d’une mort affreuse et inévitable, puis emmené par elle dans une île déserte, asile de leur sû­ reté et de leur tendresse, qui, se voyant sacrifier l’hon­ neur, la fortune et l'auguste rang de sa bienfaitrice, saisirait l’instant où elle reposait près de lui, sur la foi de l’Amour et de l’Hyménée, pour s’enfuir sur ce même


SUE. LA MYTHOLOGI E.

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vaisseau qu’elle avait préparé pour le sauver, et l’a­ bandonnerait dans ce désert, seule avec son désespoir? — Le perfide, m’écriai-je! l’infortunée !... — Eh bien! reprit-elle, le perfide, c’est Thésée ; l’infortunée, c’est Ariane. Vous voyez la fille du sage roi Minos, qui dicte des lois à la Crète. Hélas ! mon malheur tient à un en­ chaînement bien étrange de cruautés et de perfidies ! Androgée, mon frère, ayant remporté le prix de la lutte sur les habitants d’Athènes et de Mégare, les lâ­ ches l’assassinèrent pour se venger de sa gloire. A cette nouvelle, Miuos, désespéré, part à la tête de son armée, porte chez les assassins de son fils le ravage et la mort, et va former le siège de Mégare. Vous savez qu’Apollon en avait bâti les .murailles, sur lesquelles, durant ses travaux, ce dieu laissait quelquefois reposer sa lyre. Les pierres en avaient contracté l’harmonie; et, dès qu’on les touchait, elles rendaient un son mé­ lodieux. Scylla, fille de Nisus, roi de Mégare, prenait plaisir â entendre ces divins accords; et, durant le siège même de la ville, elle se rendait souvent sur les murailles. Ce fut de là qu’elle aperçut dans la plaine le roi Minos, à la tête de ses guerriers. Mon père avait la sagesse des dieux; il en avait aussi la taille et les traits. Scylla sentit naître à sa vue une passion in­ domptable, à laquelle elle sacrifia tous les sentiments de l’honneur et de la nature. Le sort de la ville a.ssiégéo dépendait d’un cheveu couleur de pourpre que Nisus avait au sommet de la tête; Scylla le lui coupa durant son sommeil, et le porta, triomphante, à Minos, comme un gage de sa tendresse. Mais mon père, indi­ gné de cette trahison, abandonna la fille de Nisus à sa 12


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L E T T RE S A EMILIE

honte et à ses remords. On dit qu’après la prise de Mégare, elle fut changée en alouette, et Nisus en éperyier. Sous cette forme nouvelle, il poursuit encore la perfide qui l’a trahi. Cependant Athènes, craignant le sort de Mégare, de­ manda la paix. Mon père la lui accorda ; mais ce fut îi une condition bien cruelle, dont les dieux semblent punir aujourd’hui sa malheureuse Ariane. Il exigea que durant neuf années consécutives, les Athéniens lui envoyassent annuellement sept jeunes garçons et au­ tant de jeunes filles, pour être dévorés par le Minotaure, qui habitait le labyrinthe. Cet édifice immense, chef-d’œuvre de l’ingénieux Dédale, contenait une infinité de circuits ménagés avec une adresse perfide : Hélas ! il ressemblait au cœur de l’infidèle. Dont l’innocence ignore les détours. Sans le savoir, on s’engageait comme elle ; On se perdait, comme elle, pour toujoui’S.

Au fond de cette fatale retraite habitait le Minotaure. Ce monstre, moitié homme, moitié taureau, dévorait les infortunés que Minos enfermait dans le labyrinthe. Déjà, pour la troisième fois, les Athéniens nous en­ voyaient leur fatal tribut. Assise près du port, je consi­ dérais en silence leur vaisseau couvert de deuil, qui approchait lentement du rivage. Il aborde enfin, et j’en vois descendre les tristes victimes. Les jeunes filles marchaient les premières, le front bas, les yeux baissés. Elles ne pleuraient plus ; leurs larmes s’étaient épuisées dans les derniers embrassements de leurs


SUR LA MYTHOLOGI E.

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mères. Après elles, marchaient les jeunes captifs, les mains chargées de fers et la tête abattue. Un seul osait lever les yeux, et son regard noble et fier paraissait défier la fortune. Il semble que l’âme des héros se communique â tout ce qui les environne. A la vue de celui-ci, je me sentis élever au-dessus de moi-même, et je résolus de le secourir. Je saisis l’instant où, sans être entendue, je pouvais lui parler; et, avec une sur­ prise mêlée de mille autres sentiments, je reconnus dans cet infortuné le jeune et illustre Thésée, fils d’Égée, roi d’Athènes. J’appris avec admiration que, malgré sa famille, il avait voulu être du nombre des victimes destinées au Minotaure, afin de tuer le mons­ tre, ou de périr avec ses concitoyens. Son courage, sa jeunesse, ses exploits déjà célèbres, l’illustre sang de Pélops, dont il était issu par sa mère, tout m’inspira pour lui un intérêt... trop tendre peut-être. Je lui pro­ mis de le sauver, môme au péril de mes jours, et il me jura, s’il était vainqueur, d’unir son sort au mien. Hélas ! Je croyais qu’un héros disait la vérité ; Qu’il ne s’abaissait point à tromper son amie ; Et qu’Amour, Gloire et Loyauté Allaient toujours de compagnie.

Dès ce moment, regardant Thésée comme époux, je l’armai de ma main pour combattre le monstre. Je lui fis tenir le bout d’un fil dont je retins moi-même l’au­ tre bout, afin de le guider dans les détours du laby­ rinthe. Je l’y vis entrer à la tête de ses compagnons. On eût dit qu’ils descendaient tous au tombeau. Thésée seul semblait marcher à la victoire.


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L E T T R E S A E MI LI E

Tremblante à la porte du labyrinthe, je suivais de loin le bruit de ses pas et le mouvement du fd qui les guidait. Bientôt J’entends les hurlements du Minotaure. Je frémis! le-fil s’agitait dans mes mains, et m’indi­ quait tous les mouvements de Thésée. Je le sentais combattre, reculer, se détourner, poursuivre. Tout à coup le bruit cesse, et le fil reste immobile I Thésée était-il vainqueur ou vaincu? Quelle alternative! Peu à peu je crois sentir un mouvement imperceptible. Je crois entendre des cris dans le lointain... Si c’était une illusion!... J’espère, je tremble, je frissonne, je palpite... mon sang brûle et se glace. J’écoute en­ core... c’est lui!... J’entends : j ’entends des cris... Mais sont-ce les cris de la joie ou du désespoir? Mon cœur ne leur prête-il pas les accents qu’il désire? Non ; le bruit approche... ce sont les chants de la victoire! Le fil s’agite de nouveau, je sens le retour de mon époux, j ’entends ses pas, je l’entrevois; il est vain­ queur, il me tend les bras, il vole, il est dans les miens. Ces moments-là n ’ont ni soupirs, ni larmes : On jouit trop pour bien jouir. Je ne vous peindrai pas leur ivresse, leurs charmes; Mais puissiez-vous un jour aimer et les sentir!

Thésée, les yeux tendrement fixés sur les miens, et environné des victimes qu’il avait délivrées des fureurs du Minotaure, semblait me rendre hommage de leur reconnaissance. La tête énorme du monstre, étendu h nos pieds, vomissait des flots d’un sang noir, et les compagnons de Thésée la considéraient encore avec terreur. En ce moment, feignant de vouloir dérober le


S U R LA MYTHOL OGI E .

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vainqueur à leurs empressements, je le conduis, par des chemins détournés, sur le rivage de la mer. Un vaisseau, préparé par mes ordres, nous attendait. Il nous reçoit, et les vents nous conduisent vers cette île fatale. Sa solitude, les ruisseaux qui l’arrosent, la verdure et les fleurs qui la couronnent, tout nous y présentait une digne retraite de vrais amants. Lù, j ’espérais couler mes jours. J’y devais être épou-se et mère ; Là, mon coeur, fixé pour toujours. Devait partager ses amours Entre mes enfants et leur pére. Je me forgeais nue chimère De tendresse et de volupté. Ah ! d’une illusion si chère Quand le charme nous est 01é. Que la vérité semble amère ! ,

Sur la mousse qui tapisse cette grotte, je m’étais en­ dormie près de Thésée. En me livrant aux douceurs du sommeil. J’espérais que l’Amour, qui fermait ma paupière. Avec le dieu de la lumière. Viendrait le lendemain sourire à mon réveil.

Vain espoir! Je m’éveille; mes yeux, encore chargés de pavots, se tournent du côté de mon époux; mes bras s’étendent vers lui, et ma bouche cherche la sienne.... Il avait disparu ! Je l’appelle, mais en vain. Alarmée et tremblante, je sors de la grotte, je parcours les bois, je gravis les rochers, je franchis les préci­ pices; je demande mon époux à tout ce que je vois. Écho seul me répond en gémissant. Enfin, accablée de douleur et de lassitude, je me traînais lentement vers 1-2 .


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LET T RE S A EMILIE

le rivage, en répétant le nom de Thésée, quand tout à coup, promenant mes regards sur le lointain des flots, je vis fuir ce même vaisseau sur lequel je l’avais sauvé, le perfide!... Le reste, vous l’avez vu. A ces mots, continua Bacchus, Ariane versa de nou­ veaux pleurs.... — Que vous essuyâtes, reprit Vénus. — Voua l’avez dit. — Mais, pour guérir son cœur. Le vôtre proposait un remède. Seigneur ; Sans doute la malade usa de ce régime? — Et l’Hymen en rendit l’usage légitime.

En épousant Ariane, je lui ceignis cette couronne immortelle, chef-d’œuvre de Vulcain, qui brille parmi les astres^, depuis que la Parque m’a ravi mon épouse. Hélas ! il ne lui manquait que l’immortalité. Pardonnez-moi si je soupire. Nous fûmes soixante ans amants. Vous jugez bien Que je lui fuà fidèle. — Oh ! cela và sans dire... — Aussi je ne vous en dis rien. — Vous conviendrez pourtant que les amours finissent. — Mais l’amitié ies suit. — De loin. Ainsi que les amours, les amitiés vieillissent. — Oui ; mais le cœur ne vieillit point.

A ces mots, la dispute s’échauffa. Les dieux et les déesses prirent parti, les uns pour Gypris, les autres pour Bacchus. J’aurais été pour celui-ci; car je crois, et j’offre, Émilie, d’en faire avec vous l’épreuve. Je crois que deux tendres amants. Après avoir cueilli des roses au printemps. Moissonné dans l’été, vendangé sous Pomone, Savourent l’amitié, dans l’hiver de leurs ans. Comme un excellent fruit conservé de l’automue. 1. La couronne d’jVi'iane fut changée en constellation.


S U R L A M Y T H O L O G IE.

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LETTRE XLI ERIGONE,

ICARIUS.

On VOUS a souvent prévenue, Emilie, contre la fidé­ lité des maris. On vous a dit cent fois et je vous le répète. Qu’au grand étonneinenient de la société. Un mari (Idèle est cité Comme l’on citerait une femme discrète.

L'assertion paraît forte, et cependant elle est vraie, non pas absolument dans la classe mitoyenne. J’y connais quelques bonnes âmes. Qui, conservant les mœurs de l'üge d’or, Dans Paris affichent encor La soltisse d’aimer leurs femmes; Et qui, d’un chaste hymen respectant le saint nœud. Près d’une épouse tendre et sage. Trouvent l’amour dans leur ménage, , lit le bonheur au coin du feu.

Vous concevez bien, Émilie, que cette félicité bour­ geoise n’est pas faite pour les demi-dieux. Une épouse est chez eux meuble de compagnie ; Cela fait les honneurs ; cela sert de maintien Dans les jours de cérémonie. Elle est aimable, jeune et riche; c’est fort bien. Aussi t’estime-t-on. L’estime est un lien Décent, souple, commode, aux époux convenable. D’un autre sentiment si l’on était capable. Ce serait s’afficher, l’usage le défend. L’Amour permet qu’on soit enfant ; L’Hymen veut qu’on soit raisonnable.


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L E T T R E S A EMILIE

Je vais, Emilie, vous donner une idée de cette fidé­ lité du haut style, par l’exemple de Bacchus. L’époux d’Ariane, qui s’absentait souvent pour voya­ ger, ayant été accueilli chez Icarius, y séjourna quel­ que temps, moins pour enseigner à son hôte l’art de cultiver la vigne, que pour cultiver lui-même l’amitié de sa fille Érlgone. Érigone avait quinze ans. Son jeune cœur, enlretemi Dans une ignorance profonde. N’ayant Jamais connu le monde. Connaissait encor la vertu.

Aussi Bacchus trouva-t-il de grands obstacles à scs projets. En vain il employait près d’elle tous les lieux communs de la galanterie : Érigone refusait ou de les écouter ou de les entendre. Enfin le dieu, après avoir longtemps étudié cette place inexpugnable, découvrit un coté faible. Il s’aperçut qu’Érigone aimait beau­ coup le raisin, et qu’elle allait chaque soir t'i la vigne de son père, pour en manger furtivement. Alors, sûr de sa victoire, il vole à la vigne d’Icarius, se place sur le sentier par lequel arrivait Érigone, et prend la forme d’une grappe vermeille qui pendait à un jeune cep. Quelque adroite que fût cette métamorphose. J ’aimerais mieux accepter un congé. Que d’employer un pareil slratagème ; Il est triste d’étre obligé De cesser d’être soi pour plaire à ce qu’on aime.

Cependant la grappe attendait Érigone. Elle arrive, l’entrevoit dans le crépuscule, pousse un cri de joie, et la cueille. Mais à peine en a-t-elle mangé les premiers grains, qu’une ivresse inconnue s’empare de ses sens.


S U R L A MY T H OL OGI E .

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Sa poitrine se gonfle et s’agite, son œil se trouble; sa bouche ardente caresse la grappe fatale, la presse et la dévore. Dieux) s’eécrie-t-elle, quel brûlant nectar! Je meurs empoisonnée)... A ces mots, Bacchus repre­ nant sa première forme : « Rassurez-vous, lui dit-il, ce poison n’est pas mortel. Aimez-moi, je vous guérirai. » Alors Érigone, baissant les yeux, rougit, soupira, et abandonna sa main; mais j ’ignore si ce fut au médecin ou à l’empoisonneur. Cependant le temps de la vendange arrivait. Icarius y avait invité les pasteurs du territoire d’Athènes, t e nectar coulait des grappes vermeilles, au son de leurs musettes et de leurs voix. Icarius, pour les ra­ fraîchir, leur présenta les prémices du jus de la treille. Mais malheureusement les musiciens de ce temps-là n’ayant ni la capacité ni le sang-froid des nôtres, le nectar nouveau fit fermenter leurs têtes athéniennes ; et, comme ils avaient le vin mauvais, ils tuèrent Ica­ rius, et le jetèrent dans un puits. A peine ce crime eut-il été commis, que les épouses des meurtriers furent saisies d’un transport de fureur et de rage que rien ne put calmer. L’oracle consulté ordonna, pour expier le crime de leurs époux, que l’on instituât des fêtes en l’honneur d’Icarius. Ces fêtes furent nommées les jeux Icariens. On les célébrait en se balançant sur une corde attachée à deux arbres. C’est ce que nous appelons aujourd’hui l’escarpolette. Je ne regarde jamais cet exercice, sans me rappeler avec plaisir l’ancienneté de son origine. Ainsi, lorsque dans un verger. Sur une corde balancée.


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L E T T R E S A E MI LI E

Avec Flore et Zéphyr vous serablez voltiger, Sur vos divins appas si ma vue est fixée, Si je suis dans les airs votre taille élancée. Et ce pied que Zéphyr vient de me déceler. Et ce voile qui va peut-être s’envoler I Ah ! que votre pudeur n’en soit pas offensée. Je ne pénètre point des charmes inconnus : J’élève vers le ciel mes yeux et ma pensée. Pour Invoquer Icarius.

Au moment où ce prince fut assassiné par ses hôtes, il était suivi d’une petite chienne nommée Méra. Cette chienne n’était connue, ni par les chansons, ni par les épitres, ni par les madrigaux que les poètes du temps lui avaient adressés, ni par les complaisances du jeune prêtre de Jupiter, qui la portait à la promenade, ni par les entretiens spirituels que les dames avaient avec elle en société; mais elle devint justement célèbre par son instinct et sa fidélité pour son maître. Elle courut vers Érigone, et la tira par sa robe jusqu’au puits où les assassins avaient jeté le corps de son père. Érigone, à cette vue, se pendit de désespoir. Méra mourut de dou­ leur, et les dieux les transportèrent au ciel. Icarius y devint la constellation de Bootès; Érigone, le signe de la Vierge; et Méra, celui de la Canicule. Ét Bacchus, croyez-vous qu’il se pendit pour suivre Érigone? Point du tout. Il choisit une antre route; il alla visiter Proserpine, espérant retrouver dans son empire l’ombre de celle qu’il pleurait encore. Proserpine était un peu brune, mais elle rachetait ce défaut par mille agréments. Elle avait une langueur intéressante, une mélancolie douce, un regard tendre et mystérieux. Ajoutez à cela que son palais n’était


SUR LA MYTHOL OGI E .

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éclairé que d’un demi-jour; en sorte que si le cœur n’y ressentait point d’abord les atteintes d’une passion vive et soudaine, il s’y laissait aller peu à peu à cette mélancolie voluptueuse dont les amants délicats ne voudraient jamais sortir. Bacchus en fit l’heureuse expérience. Il s’était arrêté chez Proserpine pour un instant; il y séjourna trois ans. Alors Platon donna de sa discrétion Un exemple fameux, que, dans l’occasion, Nos époux se piquent de suivre : En galant homme il s’absenta. Vous voyez que, dès ce temps-ia. Les maris de cour savaient vivre.

Bacchus, enfin, se souvenant de son épouse, retourna près d’elle; et, pour calmer ses alarmes, il lui raconta, qu’en entrant chez Proserpine, il s’était endormi ; qu’il attribuait cet assoupissement, soit à la lassitude, soit à la pesanteur de l’air, soit à l’obscurité du lieu; qu’enfin il avait dormi trois ans, et s’était réveillé au milieu des nymphes, qui l’avaient fait danser, et avaient voulu le retenir; mais qu’il s’était échappé pour voler dans les bras de sa chère Ariane. Ariane le crut. Près d’un mari volage, Patience, vertu, douceur, tendre langage, Sont de grands points. Mais, selon moi, Tout cela n’est rien sans la foi.

Ariane fut désormais récompensée de la sienne par la fidélité de son époux. Il l’aima tant qu’elle vécut, et le lui témoigna jusqu’à son dernier soupir; car, entre les époux bien unis, les témoignages de la tendresse sont de tous les temps.


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LETTRES A EMILIE

Lorsque les glaces de l’àge Ont refroidi les amours, Près du feu dans son ménage, En rappelant ses Leaux jours. Souvent un couple fidèle. Malgré ses cheveux grisons. Fait jaillir quelque étincelle Eu rapprochant ses tisons. Dans rhistoire mutuelle Qu’ils se font de leurs soupirs. Chaque héritier leur rappelle L’époque de leurs plaisirs. Ainsi, votre ilme attendrie Croira voir dans vos enfants Vivre la chronologie Des jours de votre printemps.

LETTRE XLII NOCES

DE

THÉTIS

ET

PELÉE.

PARIS.

Le récit des triomphes et des amours de Bacchus avait échauffé le génie conquérant des déesses, et le Banquet nuptial de Thétis et Pélée était devenu un champ de bataille, dont leur adresse et leurs charmes se disputaient le terrain. La victoire balançait surtout entre Junon, Minerve et Vénus, quand tout à coup la Discorde, seule exclue de ce festin, et brûlant de ven­ ger son affront, l’œil courroucé, la bouche écumante, le front hérissé do serpents, parut dans un nuage som­ bre, et, avec un sourire perfide, jeta sur la table une pomme d'or, portant cette inscription fatale : A la plus belle. Si la Discorde avait écrit : .A la plus sage, à la plus tendre.


SUR LA MYTHOLOGI E.

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A celle qui, sans y prétendre, A le plus de sens et d’esprit ; A la plus chaste épouse, à la plus digne mère, A l’amante la plus sincère. On aurait partagé sans procès et sans hruit. C’était n la plus belle, Ilion fut détruit*.

Junon, Venus et Pallas prétendirent exclusivement à la pomme, et demandèrent un juge impartial. Alors Mercure leur dit : « Près des murs sacrés de Pergame, « Je connais un berger, beau, jeune et sans détour : « Four conserver la candeur de son àme, « On l’éleva loin de la cour « Et loin du commerce des femmes. « Ce juge vous convient, mesdames ; « Nul préjugé n’altérera i< Son innocence et sa droiture ; « Et l’arrêt qu’il prononcera i< Sera le cri de la nature. »

Ce jeune pasteur était le beau Paris, fils de Priam, roi d’Ilion. Hécube, épouse du roi, portant cet enfant dans son sein, rêva qu’elle accouchait d’un flambeau qui enflammait toute l’Asie. L’Oracle, consulté, répon­ dit que la reine mettrait au jour un fils qui embrase­ rait son empire. Priam, alarmé de celte menace, char­ gea un de ses officiers, nommé Archélaüs, de faire périr son fils aussitôt qu’il serait né. Hécube môme souscrivit à cet arrêt. Hécube n’était pas mère encore; « Car, dès le moment qu’il respire, Dès qu’elle vient de l’embrasser. Quelle mère peut balancer Entre l’amour d’un üls et celui d’un empire? 1. On verra dans la suite que cette pomme, jetée par la Dis­ corde, causa la ruine de Troie. 13


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LET TR ES A EMILIE

Hécube l’éprouva bientôt. A la vue de son fils, l’or­ gueil fut sacrifié, et la nature reprit ses droits. Elle employa, pour fléchir Archélaüs, ces regards mater­ nels, et ces larme§ victorieuses qui manquent encore au pouvoir de vos charmes. Excusez cette franchise. Qui mieux que moi sait, iitnilie. Combien "votre regard fut toujours éloquent? Cependant, mon aimable amie, , Vos yeux s’exprimeront bien plus éloquemment, Prés du berceau de votre enfant. Lorsqu’au plus léger accident Vous tremblerez de voir ravir à la lumière Ce tendre fruit de vos amours naissants. Et verserez ces pleurs intéressants Qui ne peuvent couler que des yeux d’une mère.

Ces pleurs triomphèrent d’Archélaüs. Le fer tomba de sa main, et la grâce du fils fut accordée aux larmes maternelles. Cependant, craignant de sacrifier son de­ voir îi l’humanité, Archélaüs porta l’enfant snr le mont Ida, et l’exposa dans un lieu solitaire. Age heureux I faible, seul, sans secours, sans défense. Proscrit dès le berceau, mais ignorant son sort. Entre les bras de l’innocence. En souriant il attendait la mort.

Ce fut en cet état que les pasteurs du mont Ida le rencontrèrent. Sa beauté, son malheur, les ornements dont il était couvert, tout les intéressa. Ils l’adoptè­ rent, et prirent soin de son éducation. Le plus véné­ rable de ces pasteurs, qui l’aimait d’une amitié tendre, le fécilitait souvent de l ’heureuse destinée qui, loin des tourments de la fortune et de la grandeur, avait confié son enfance à l’asile champêtre de l’innocence


S U R LA MYTHOL OGI E .

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et de la paix. Quelquefois ce vieillard le prenait sur ses genoux, et, le pressant dans ses bras tremblants, il lui disait : Mon fils, vous entrez dnns la vie Par un chemin semé de Heurs ; Vous n’avez pas encor versé de pleurs. Personne à vos plaisirs ne porte encore envie. Vous n’éprouvez point les ardeurs De cette aimable frénésie Qui tyrannise lant de cœurs; Vous n’aspirez point au.v honneurs; Vous ne redoutez point la vieillesse ennemie. Mou fils, vous entrez dans la vie Par un chemin semé de fleurs. Je ne veux point troubler le repos de votre ilge; Mais, hélas ! craignez tout du poison de l’Amour. Mon fils, je vois venir le jour Où ce cruel enfant, par un tendre langage. Va vous attirer à sa cour. Vous croirez vivTe heureux dans ce charmant séjour, Et vous n’y trouverez qu’un pénible esclavage. Fuyez alm-s, fuyez; voilà le vrai courage. Oiseau faible et timide, évitez ce vautour. Sinon vous périrez victime de sa rage. Je ne veux point troubler le repos de votre âge ; Mais,hélas! craignez tout du poison de l’Amour. Aimable enfant, qui dans vos yeux Portez la paix de l’innocence; Puissiez-vous n ’être ambitieux Que du bonheur dont jouit votre enfance ! Soyez pauvre, mais vertueux, Me vous enchaînez point au char de l’opulence. N’allez pas habiter les palais somptueux; Gardez-vous de ramper sous l'œil présomptueux D’un protecteur enflé de sa puissance. Tremblez de pénétrer les sentiers ténébreux


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L E T T R E S A EMI L I E

Où l’intrigue marche en silence ; Les remords sont la récompense Des attentats les plus heureux. Aimable enfant, qui dans vos yeux Portez la paix de i’innocence, Puissiez-vous n''ôtre ambitieux Que du bonheur dont jouit votre enfance I Quand le temps aura sillonné Ce front paré des fleurs de la jeunesse. Votre cœur se veri-a bientôt environné Par les Ennuis, enfants de la Tristesse. Vers son déclin quand il s’abaisse, L’homme aux douleurs est condamné. Faible au berceau, faible dans la vieillesse, Il meurt, mon fils, comme il est né. Faites-vous des amis, secourez la détresse De l’homme vertueux, du sort abandonné; Attachez-vous par la tendresse L’enfant qu’à votre amour le ciel aura donné. Ces appuis soutiendront un jour votre faiblesse. Et vous feront goûter un reste d’allégresse. Quand le temps aura sillonné Ce front paré des fleurs de la jeunesse.

Bientôt le jeune Pâris devint le plus célèbre et le plus beau des pasteurs. La Nature le dédommageait de l’empire dont l’avait privé la Fortune. Il régnait sur les prés, sur les fleurs des campagnes. Sur les moissons, sur les troupeaux, Et sur les cœurs des nymphes des montagnes Dont sa lyre faisait soupirer les échos. C’est là qu’il vit la tendre OEnone, Brillante de fraîcheur, de jeunesse et d’amour ; C’est là, sur le gazon, qu’au déclin d’un beau jour. Elle vint partager et son lit et son trône ; Car le gazon était trône et lit tour à tour.


SDR LA MY T H OL OGI E .

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Enfin PAi’is vivait heureux; mais, pour être dura­ ble, le bonheur veut être ignoré. La célébrité du pas­ teur fit son malheur et celui de son épouse. Il parut dans les jeux publics que Priam faisait célébrer à Troie, et sa beauté attira tous les regards. Hector, fils aîné de Priam, après avoir vaincu tous ses adversaires, fut vaincu par son frère qu’il ne connaissait pas. Ce triomphe intéressa toute la cour. Le roi lui-même in­ terrogea le vainqueur, et le reconnut pour son fils. Alors commença la fortune, et finit le bonheur de Pâris. OEnone s’en aperçut la première. La grandeur, l’étiquette, et la froide inconstanee De son lit nuptial exilèrent l’Amour; La pauvre OEnone apprit, par son expérience. Ce que c’est qu’un mari de cour.

Le sien, d’une voix unanime, fut déclaré l’homme du jour par le comité de la coquetterie troyenne. Les belles se l’arrachaient ou se le passaient tour à tour. Ainsi, sans repos et sans jouissance, Paris était em­ porté par le tourbillon des femmes à la mode. Cepen­ dant un sentiment secret le ramenait vers sa fidèle OEnone. 11 rendait, malgré lui, justice au mérite de son épouse, et disait, avec un sourire négligé ; <c EII(3 a l’esprit, elle a le cœur:

« La nuture a paré son ùine « De mille vertus. En honneur, « C'est un trésor...; mais c’est ma femme.»

Bientôt la réputation de Pâris s’étendit avec ses con­ quêtes. 11 lia un commerce intime avec le dieu Mer­ cure, qui devint son conseil et son agent, et qui finit


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L E T T R E S A E MI L I E

liai’ le proposer à la cour céleste, pour juger le diffé­ rend des trois déesses. Tel fut le chemin rapide qui conduisit Pâris aux honneurs. On y parvient encor par le mc^me canal ; Et Pàris n’est pas, je vous jure, Le dernier juge que iMercure’ Ait place sur le tribunal.

Au reste, cet honneur eut pour lui des suites bien funestes, puisqu’il causa sa mort et la ruine de sa patrie. Mais à demain. Pour savoir comme Le beau Pilris prononcei’a, Je vous offre la mainjusqiies au mont Ida : En attendant, gardez, la pomme..

LETTRE XLIII JUGEMENT

DE

PARIS.

La iSTuit silencieuse achève paisiblement sa carrière ; l’Aurore sommeille encore sur son lit de roses, mais la coquetterie veille depuis longtemps. On ne dort point le matin d’une bataille. Déjà Junon et Minerve préparent secrètement la victoire. L’art profond de la toilette vient an secours de la nature et même de la divinité. Et Vénus, comment occupe-t-elle ces moments pré­ cieux? Je ne vous le dirai pas, Émilie. Tout ce qu’on en sait, c’est qu’hier, après le banquet des dieux, elle disparut avec Bacchus. Le Mystère les suivait; le reste on l’ignore.


S U R LA MY T H O L O G I E .

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Enfin le jour paraît, et l’instant fatal approche. Les déesses, guidées par la jalousie et la curiosité, se ras­ semblent en foule dans l’Olympe. Tous les yeux sont fixés sur le mont Ida. Là, le beau Paris s’assied sous un chêne antique. Il tient la pomme; et Junon, la pre­ mière, se présente devant lui. Elle descend majes­ tueusement de son char traîné par deux paons. Sa taille divine, son regard imposant, sa démarche noble et lière, sa main tenant un sceptre d’or, son front ré­ fléchissant l’éclat du diadème, tout annonce la reine des immortelles; et le juge, immobile en l’admirant se sent pénétrer d’un respect religieux. Mais, par malheur, Le Respect et l’Amour s’accordent mal ensemble. Vous en dévinez la raison : L’un glace l’autre; et dès que l’Aniour tremble, C’en est fait, il meurt du frisson.

Le juge frissonnait encore, lorsque Minerve s’offrit à ses yeux. Je ne sais quel charme secret environnait la déesse. Elle attirait les cœurs par un attrait doux, mais invincible. La sérénité de son front tempérait l’austé­ rité de ses regards. Si Minerve eût souri, la victoire était à elle; mais, après quelques instants, son sérieux uniforme retint dans la main du juge la pomfne prête à lui échapper. Je l’avoue, Émilie, à la place de Paris, j’aurais fait la môme réticence. N’allez pas imaginer cependant que je cabale contre Minerve. Je ne dis pas que la sagesse Nuise au pouvoir, de la beauté;


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L E T T R E S A E M IL IE

\ ous m’avez trop appris que la sévérité No peut altérer la tendresse. Mais convenez que l’affabilité, Avec un mot, un coup d’œil, un sourire. Exerce un plus puissant empire Que la plus austère rigueur. Je ne dis pas que la pudeur N’embellisse la beauté môme ; Mais avouez qu’en tout bien, tout honneur. Sans blesser la vertu, Ton peut donner son cœur Pour le cœur de l’objet qu’on aime. Enfin, je ne dis pas que les mots mesurés. Les dédains, les froideurs, les aveux différés. Désolent sans raison le cœur d’un galant homme : J’approuve tout cela; mais vous observerez Que Minerve n'eut point la pomme.

Cependant Vénus arrive : elle avait presque oublié l’heure du rendez-vous. Ses cheveux blonds flottaient en désordre sur son front couvert des roses du plaisir. Sa ceinture divine était à moitié détachée. Ses yeux mouraient de langueur, ses lèvres brûlaient de vo­ lupté. La cour céleste se douta, qu’ainsi que Junon et Minerve, Vénus avait veillé. Mais les déesses môme convinrent que ce n’était pas pour sa toilette. Elles avaient raison. Cypris quittait Bacchus. A l’ombre du mystère. Ce dieu s’était, dit-on, permis un doux larcin ; Trois fois Vénus se trouvait mère; Les griees naissaient dans son sein.

A peine le pasteur la voit, il soupire, il se trouble; la pomme lui échappe. Junon, Minerve, l’Olympe as­ semblé, tout disparaît ti ses yeux; il ne voit que Vé­ nus, et, la main étendue vers elle, il veut lui présenter


S U R LA MYTHOLOGI E.

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la pomme. Elle était aux pieds de la déesse, et l’O­ lympe applaudissait. Je congois que la gravité D’un juge de vingt ans on ce moment succombe; La pomme, devant la beauté, Ne s’adjuge point, elle tombe.

Je n’enti'cprendrai pas, Emilie, de vous peindre le dépit des rivales de Vénus. Je ne connais point de peintre qui ne restât au-dessous du sujet. Plusieurs écrivains rapportent, qu’avant le jugement de Paris, les trois déesses tentèrent leur juge tour à tour. Junon lui promit la grandeur : Minerve, la sa­ gesse; et Vénus, la plus belle femme de l'univers. Vénus lui tint parole, puisque, sous ses auspices, il enleva, dans la suite, la belle Hélène, épouse de Ménélas; mais celte odieuse conquête fut vengée par la Grèce assemblée. Les Grecs assiégèrent, pendant dix ans, la ville de Troie; et la haine de Junon et de Mi­ nerve consomma la ruine de cet empire. Je vous parlerai bientôt, Emilie, des effets terribles de leur ressentiment. Pour moi, si, comme Paris, je tenais aujourd’hui la pomme, pour accorder Junon, Minerve et Vénus, c’est à vous que je la donnerais. Ainsi, En couronnant chez vous les grâces naturelles. Et la sagesse, et môme la fierté, Je saurais partager avec égalité La pomme entre les immortelles.

13.


*

226

L E T T R E S A EMILIE.

LETTRE XLIV VÉNUS,

SON C U L T E ,

SES D IV E R S NOMS.

SAPHO.

Le triomphede Vénus fut célébré dans tout son empire avec uneallégresse que Minerve etJunon se dispensèrent de partager. Ses adorateurs accoururent eu foule de toutes les contrées de Tunivers, et se 'réunirent dans son temple de Cytlière. La déesse y avait plusieurs au­ tels, devant lesquels elle était représentée avec diffé­ rents attributs. Ici, elle paraissait sur un char traîné par des moineaux, le sein découvert, le front couronné de roses, la languem’ dans les yeux et la volupté- sur les lèvres. Lè, elle était assise sur une conque marine, attelée de deux colombes. Une- draperie légère, dont les plis étaient retenus par sa mystérieuse ceinture, couvrait la moitié de ses charmes. Sans voile, elle n’était que belle; voilée, elle était divine. Elle tenait un faisceau des traits ' redoutables dont elle remplit le carquois de son fds. On prétend qu’armée- de ces traits, elle triomphait de Jupiter armé de là foudre, et le forçait de lui rendre hommage. Jupin, quoiqu’il fût un peu fier, 'Aux autels de Vénus apportait son offrande. Le plus grand potentat, quand la Beauté commande, Est un Lien petit Jupiter.

Plus loin, on la voyait couronnée de myrte, tenant un miroir, les pieds revêtus de sandales tissues d’or 1. Théocrite.


SUE. LA MYTHOL OGI E .

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et de soie, et le sein couvert de chaînes d’or et de pierreries. Ces attributs rappellent le culte honteu-x que les fdles de Chypre rendaient îi Vénus. Elles se prostituaient en son honneur sur le rivage de la mer, et tiraient de ce commerce infâme des sommes con­ sidérables, et des bijoux dont elles se composaient une dot, avec laquelle elles se mariaient. On assure qu’elles devenaient alors honnêtes femmes, et que chez nous on voit encore quelques exemples d’un tel changement. Ainsi soit-il ! On voyait aussi Vénus tenant d’une main la pomme de la beauté, et de l’autre une poignée de pavots. Sous CCS pavots délicieux, Trop heureux Tamant qui sommeilTe, S’il ne devait jamais rouvrir les yeux ! Mais tôt ou tard il se réveille.

La déesse était encore représentée sous la figure d’une vierge ayant les yeux baisses, et les pieds posés sur une écaille de tortue : • Pour montrer qu’une jeune fille Doit toujours renfermer, de crainte du soupgon. Sa beauté dans sa maison. Sa vertu dans sa coquille.

Enfin Vénus paraissait sur un char d'ivoire traîné par des cygnes. Sa taille était majestueuse, son front calmejet serein, sa tête élevée, et ses yeux fixés vers le ciel. L’amour était à ses^ pieds, les yeux couverts d’un bandeau, les ailes déployées, et portant un carquois rempli de traits enflammés. Sous ces attributs, Vénus présidait à cet amour chaste et pur, â cette flamme cé-


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L E T T R E S A E MI LI E

leste, qui, sans jamais s’altérer, brûle les vrais amants, et semble élever leurs âmes réunies vers le séjour de la divinité. Mais ce culte particulier, qui, dès lors, était moins observé que les autres, est entièrement ou­ blié de nos jours, et je n’en suis pas étonné; Puisque de la Vénus modeste On a même oublié le nom, Comment se rappellerait-on Qu’il est une Vénus céleste ?

On voyait autour d’elle la douce Persuasion, qui suit ordinairement la Beauté. La Candeur siégeait sur son front, la Timidité tempérait le feu de ses regards, le Sourire animait ses lèvres, et, desabouche entr’ouverte, on croyait entendre sortir cette éloquence en­ chanteresse que les rhéteurs enseignent, mais qu’ils n’apprennent point. L’éloquence esl un don. Tous les graves auteurs Qui prétendent dicter l’art d’enchaîner les cœurs. Sont des sots avec leur science. Voyez de h Beauté les regards enchanteurs, Écoutez ces discours doux, simples et flatteurs; Vous y trouverez, mieux que chez les orateurs, Les éléments de l’éloquence.

Vénus était encore accompagnée des trois Grâces qui se tenaient par la main, pour marquer qu’elles ne se séparent jamais. Rien ne peut désunir l’amitié qui les joint; Chaque Grèce à ses sœurs semble être nécessaire. Il faut les réunir pour plaire ; Qui n’en a qu’une n’en a point.

Cependant les prêtresses de Vénus, le front cou­


SOR LA MYTHOLOGI E-

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ronné de myrte, s'avancèrent vers le sanctuaire; elles portaient du lait et du miel qu’elles allaient offrir à la déesse. La grande-prêtresse se prosterna la première aux pieds de Vénus céleste, et lui présenta deux co­ lombes, en lui adressant cette prière : Vénus, de ces oiseaux fidèles, Reçois l’offrande, et que chez nous Les amants, même les époux. Les prennent enün pour modèles I

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Ensuite on fit des libations de vin en l’honneur de \énuspopulaire. On immola une chèvre' blanche, et l’on brûla les cuisses des victimes sur son autel, où l’on entretenait un feu de genièvre et d’acanthe. Les sacrificateurs présentèrent aussi un porc sauvage®; mais il n’entra point dans le sanctuaire, de peur que sa vue ne rappelât à Vénus la mort de son cher Ado­ nis. Il fut immolé à la porte du temple, et Cypris agréa ce sacrifice expiatoire, offert aux mânes de son amant. , Ensuite plusieurs vierges et quelques femmes s’avan­ cèrent vers l’autel de Yéims nuptiale, qui, d’une main, tenait le globe du monde qu’elle régénère, et portait entre les deux mamelles le flambeau de l’hymenéeL Elles était couronnées de roses, dont l’incarnat ou la blancheur peignait en même temps l’ardeur et la 1. Lucien. 2. Slrabon rapporte ( livre !x) que Vénus recevait quelquefois des sacrifices de pores, pour venger la mort d’Adonis. j ’ai mis ce passage en action. J’en use ainsi de toutes les autorités des au­ teurs, pour éviter la sécheresse des citations. 3. On l’appelait Migonilis, c’est-à-dire Coitjugalis, conjugale. Ce mot dérive du verbe grec Mi-jïuu.t, conjunycre, joindre, unir. Pausaii., livre ni.


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LET TRES' A EMILIE

pureté de leurs désirs. L’or et l’ébène de leurs longs cheveux, flottaient sur leur cou d’albâtre, et pendaient jusqu’il terre. Les vierges désiraient des- époux; les épouses, des enfants. Elles supplièrent Vénus d’exau­ cer leurs vœux, et lui consacrèrent leur chevelure. Aussitôt la prêtresse en coupa les tresses flottantes, qu’elle suspendit aux autels de la déesse. Ce sacrifice, qui plaisait à Vénus, s’est perpétué au­ tant que soii culte. Bérénice, longtemps après, voulant obtenir la victoire pour son époux, consacra sa che­ velure à Vénus. Pour vous, Emilie, Heureusement vous cherchez peu la gloire, Et vous n’avez Lesoin d’offrande ni de vœn.v. Lorsque vous voulez bien gagner une victoire : Mais si, pour obtenir un sort victorieux. Vous alliez quelque jour, nouvelle Bérénice, Aux autels de’Cypris suspendre vos cheveux. Que Zéphyr gémirail d’un si beau sacrifice I

Quant à la chevelure de Bérénice, le lendemain de l’offrande, elle disparut du temple. A cette nouvelle. Messieurs les courtisans s’étant rassemblés tous Pour convenir de sa métamorphose, Se dirent quelque temps ; Eh bien ! qu’en lierons-nous? Car il fallait en faire quelque chose. Enfin, sans trop savoir pourquoi, A l’aide d’un certain poëte*, Ils en firent un astre. Moi, J’en aurais fait une comète.

Tel était le culte de Vénus. Elle punissait sévère1. Callimaque composa un poème à ce sujet, te s astronomes avaient, depuis peu, découvert une nouvelle constellation. Le poète, de concert avec eux, la nomma la chevelure de Bérénice.


S U R t A MY T H O L O G I E .

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ment les femmes qui manquaient envers elle de dévo­ tion. Les dames de Lemnos ayant quelque temps in­ terrompu ses fêtes, la déesse les rendit odieuses à leurs maris, qui, étant alors en guerre avec les ïh ra ces, emmenèrent des prisonnières, qu’ils épousèrent au lieu de leurs femmes. Celles-ci, pour A-enger cet outrage, formèrent et eiéeutèrent le complot de massa­ crer, en une seule nuit,, tous leurs époux avec leurs concubines L Craignant ensuite qu’un jour les enfants ne vengeassent elles-mêmes la mort de leurs pères, elles les égorgèrent au berceau. Vous voyez, Émilie. qu’on ne néglige pas impunément le culte de Vénus.. Profitez d’un si triste exemple. Sacrifiez souvent à la mòre d’amour,. Et permetlezHüoi quelque jour De vous donner la main quand vous irez au temple.

Cependant, lorsque l’on éprouvait les fureurs de Vé­ nus, il y avait autrefois plusieurs moyens de s’en dé­ livrer. Outre certaines herbes qui avaient la vertu d’a­ paiser les transports de l’amour, on avait recours aux ondes du fleuve Silemne; à peine s’y était-on baigné, qu’on oubliait l’objet aimé.. La roche de Leucade, qui s’élève sur le rivage de la mer Ionienne, avait la même propriété. On s’élançait du sommet de ce rocher dans la mer, et soudain l’on était guéri. Beaucoup d’amants, et même quelques femmes, firent ce saut périlleux. L’illustre Sapho fut de ce nombre. Elle eut le malheur d’aimer Phaon, jeune Lesbien, à qui Vénus avait 1. La seule Hypsipyle conserva la vie au'roi Tlioas, son père, qu’elle fit sauver secrètement dans l’ile de Cliio.


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L E T T R E S A E MI L I E

donné un vase d’essences divines, avec lesquelles il s’était rendu le plus beau des hommes. Vous connaissez les Pliaons de nos jours, Honte do notre sexe, idoles de nos lemmes. Qui sont au désespoir de chagriner ces daines, Mais qui ne peuvent pas sufTire à tant d’amours.

Tel était l’amant de Sapho. L’amant qui s’aime n’aime pas. Sapho en fit la cruelle expérience; et, pour se guérir de son fatal amour, elle eut recours ii la ro­ che de Leucade. Mais avant de se précipiter dans les flots, elle posa sur le rivage sa lyre couronnée de cy­ près, et grava ces vers sur le rocher : Je vais boire l’onde glacée Qui doit effacer pour toujours De mon cœur et de ma pensée Le souvenir de mes amours. EnQn, je braverai les armes Du cruel enfant de Vénus. Je ne verserai plus de larmes.... Mais, hélas ! je n ’aimerai plus. Je n’aimerai plus!... Quoi! sa vue Ne me fera plus tressaillir! Je l’entendrai sans être émue Et sans frissonner de plaisir! Quoi! mon cœur ne pourra plus même Se figurer qu’il me sourit, Qu’il est là, qu’il me dit ; je t’aime, Que je pleure, qu’il s’attendrit! Je ne pourrai plus, sur la rive, Les jours entiers l’attendre en vain, Le soir, m’en relourner pensive, Et me dire: il viendra demain!


S D R LA M Y T H O L O G IE .

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Adieu doue, espoir, rêverie, Illusion, dont la douceur M’aidait à supporter la vie Et le veuvage de mon cœur, Et toi, malgré les injustices Qu’à ce cœur lu fis essuyer, l ’erfide, de mes sacrifices, Le plus dur, c’est de t’oublier.

LETTRE XLV BACCHUS.

Je vous ai crayonné légèrement, Émilie, le tableau des fêtes de Vénus ; voici, pour servir de pendant à cette esquisse, celle des fêtes de Bacchus. Bacchus était représenté sur un char traîné par des tigres ou par des panthères, emblèmes de la fureur que l’ivresse inspire, quelquefois par des lynx, et j’avoue que j’en ignore la raison, car le lynx n’a rien de parti­ culier que sa vue perçante. Or, un homme ivre peut y voir double, mais non pas de loin. Le dieu était cou­ ronné de pampre, et sa couronne était surmontée d'une paire de cornes; Mais il doit être dépouillé De cette éminente parm'Cj Depuis qu’Hymen s’est affublé De la moitié de sa coiffure.

On donnait des cornes à Bacchus, parce qu’il avait le premier accouplé les bœufs pour labourer la terre. On mettait auprès de lui un tronc de chêne, en mé­ moire de ce qu’il avait fait quitter aux hommes la nourriture du gland, pour celle des fruits et du blé. On


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LETTRES A EMILIE

y plaçait aussi un cep de vigne ou un figuier, dont il avait enseigné la culture. De la main droite il tenait un thyrse; c’était une lance entourée de feuilles de vigne. On lui donnait pour compagnes les Muses, qu’il inspire quelquefois aussi bien qii’Apollon. Le dieu des buveurs était encore représenté assis sur un tonneau, le front couronné de lierre, dont le feuil­ lage abaisse, dit-on, les fumées du vin. Sa large face était enluminée d’un rouge vermillon, et son nez cou­ vert de rubis. D’une main il tenait une coupe; de l’au­ tre un thyrse environné de lierre. On mettait alors au­ près de lui une pie ; cet oiseau lui était consacré, parce qu’il est fort babillard. Aussi .i’ai tu, .je crois, dans d ! vieux commeniaTes (Car ce procès n’est pas nou eau)', Que les femmes avaient réclamé eut oiseau, En accusant Bacclius de chasser sur leurs terres.

Mais comme il fut prouvé que Bacchus faisait ba­ biller les hommes aussi bien que les femmes, celles-ci perdirent leur procès. C’est peut-être à cette occasion que quelques savants ont prétendu que Bacchus était hermaphrodite. Les premiers prêtres de Bacchus furent les Satyres; ses premières prêtresses furent les Naïades. Il faut avouer, Emilie, que vous leur conservez scrupuleuse­ ment leur ministère; Car souvent je vous verse à peine Quelques gouttes de ce doux jus Dont s’enivrait le bon Silène, Qu’aussitût, par vos mains, la nymphe de la Seine Cliange en roses pour vous les. rubis de Bacchus.


S U R L A MYT HOLOGUE.

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Cependant il est des circonstances où vous vous re­ lâchez un peu de votre dévotion pour les Naïades. Lorsque Bacchus, en nectar argente, De son cristal' étroit part, pétille et s’élance, 'Votre bouche sourit à sa vivacité ;• Et votre main,, avec prudence. De la naïade alors lui sauve l’alliance, Pour conserver la fleur de sa virginité.

Dans la suite, les Naïades furent remplacées par les Bacchantes, les Thyades et les Ménades. Ces différents noms tirent leur étymologie de plusieurs mots qui ex­ priment la rage, la folie et l’emportement. Ces prê­ tresses parcouraient les villes et les campagnes, armées d’un thyrse, couronnées de pampre, et vêtues d’une peau de tigre. Leurs cheveux étaient épars, leur bou­ che écumante, leurs yeux rouges et étincelants. Quel­ ques auteurs ont vanté leurs charmes, peut-être avec raison; mais je n’aurais pas été leur rival. Sans-la vertu, je ne vois rien d’aimable; La décence, âm es yeux, embellit la laideur. Il n’est pour moi de beauté véritable Que sur le front où régne la pudeur.

Dès que la fête de Bacchus était arrivée, on ornait son temple de pampres et de lierre. Les prêtres pro­ menaient sa statue au milieu des vignes, et chantaient des hymnes en son honneur. Les Bacchantes les sui­ vaient en dansant et en poussant des cris de joie qui ressemblaient aux cris de la fureur. La marche s’arrêtait ordinairement k l’ombre d’un chêne ou d’un figuier. Là, on reposait le dieu sur un autel, au pied duquel on immolait un bouc. Ce sacri­


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fice plaisait à Bacchus, parce qu’en broutant les jeunes ceps et les bourgeons de la vigne, cet animal détruit l’espoir de la vendange. Les prêtres rapportaient en pompe la victime et le dieu. Sur son passage, les habitants de la campagne immolaient un porc^ devant la porte de leurs maisons. De retour au temple, les sacrificateurs bridaient les en­ trailles de la victime et du reste ils préparaient un fes­ tin pour l’assemblée. Chez les Athéniens, les vierges nubiles, couvertes de longs voiles, présentaient alors îi Bacchus des cor­ beilles remplies des premiers fruits delà saison. Ainsi, Sous l(î voile des sacrifices, La pudeur pouvait, sans rougir, Exprimer son premier désir Par le langage des prémices.

Après le festin, les prêtres se rassemblaient au son du fifre et du tambourin, et sautaient en cadence, sui­ des outres ou des vessies gonflées et enduités de graisse ou d’huile. Vous présumez bien, Émilie, que les dan­ seurs manquaient souvent la mesure,.et que les faux pas étaient fréquents. La chute de chaque figurant ex­ citait les huées et les battements de mains des specta­ teurs, et l’on décernait un prix au sauteur qui avait le moins perdu l’équilibre. Ces jeux passèrent d’Athènes à Rome, où l’on qplébrait.les principales fêtes de Bacchus à trois époques de l’année. La première fête se célébrait au mois d’août; on 1. Celte coutume était fort usitée chez les Athéniens.


S U R LA M Y T H O L O G I E .

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suspendait alors aux arbres voisins des vignes de pe­ tites figures de Bacchus, pour veiller sur le raisin. La seconde fête avait lieu au mois de janvier, lors­ que l’on apportait à Rome les vins d’Italie. Enfin, la troisième et la plus solennelle arrivait au mois de février : c’étaient les Bacchanales, que nous fêtons encore dans le même temps, avec les mêmes ex­ travagances, et que nous appelons le Carnaval. Quelques savants ont prétendu que Bacchus était le même que ce Nemrod que l’Écriture appelle le grand chasseur. Ils se fondent sur ce que les noms et surnoms de Bacchus et de Nemrod se ressemblent, disent-ils, en grec et en hébreu. Je crois qu’on doit se défier de cette opinion scientifique, et ne point inférer de l’iden­ tité des noms celle des personnages. Jo connais beaucoup d’Émilies, Comme vous jeunes et jolies : Ce sont presque vos traits, et c’est bien votre nom ; Mais sont-ce vos vertus? Est-ce vous enfin? Non.

Quelques autres, appuyés sur des faits, ont établi entre Bacchus et Moïse une comparaison soutenue, qui rend leur identité plus vraisemblable. Bacchus et Moïse furent élevés dans l’Arabie; ils furent l’un et l’autre conquérants, législateurs et bienfaiteurs des peuples qu’ils avaient conquis. Bacchus est représenté avec deux cornes; Moïse, avec deux rayons sur la tête. Le thyrse de Bacchus fit couler des fontaines de vin; la verge de Moïse fit jaillir une source d’eau pure; et la comparaison ne pèche ici que par la qualité de la bois­ son. Enfin, Bacchus ayant touché de son thyrse les eaux de l’Oronte et de l’Hydaspe, traversa ces fleuves à


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L E T T R E S A E MI L I E

pied sec. Moïse eu fit autant sur la mer Rouge. Ces rapprochements prouvent que si Moïse et Bacchus ne sont pas le même homme, au moins furent-ils deux hommes du môme caractère^. Les noms des grands hommes peuvent appartenir à des lâches; mais leurs caractères et leurs actions ne peuvent appartenir qu’à eux; et c’est à ces traits seuls qu’on reconnaît sûrement la vertu. Parexemple, si quelqu’un médisait; « Je connais fille de vingt ans, « Admirable par ses talents, « Pins encor par sa modestie, «■ Négligeant ses jeunes attraits, « Ne cultivant que son génie.. » .A ces traits-là, je me dirais : Voyons s’il parle d’Émilie. S’il ajoutait ; (!_D.e mille amants, i< Mémo en rejetant la tendresse, « Elle sait de leurs eentiinents « Ménager la délicatesse ; c< Cela se fait si poliment, i< Qu’on prendrait pour un compliment « Le congé qu’elle leur adresse. « Qui l’aime la suit forcément; « Qui la fuit jamais ne l’oublie ; » Je me dirais ; Assurément C’.est, ou ce doit ótre Emilie. 'S’il ajoutait : « Sur son clieuiin t( Aperçoit-elle l’indigence? « Avec un air de négligence « Elle se détourne. Sa main a Joint la main vers elle tendue, K Furtivement ; et puis soudain, ,« .Craignant qu’on ne l’ait aperçue, 1. Orphée appelle Bacchus Moses, .Moïse, et lui donne poiu' at­ tribut deux tables de lois.


SUR LA MY T H OL OGI E .

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« Elle rougit de son bieiifait, « Tremble que l’on ne le publie, <( Et s’esquive 1... » A ce dernier Irait, Je m’écrierais : C’est Emilie.

A propos de ressemblance, A'ons me rappelez, Emi­ lie, que je vous ai prédit la naissance des Grâces le jour même du jugement de Pâris, qui fut prononcé au printemps. Or, nous venons de passer le Carnaval. Ainsi, Vénus, suivant vos calculs, devrait leur avoir donné le jour, et vous commencez à craindre que je ne me sois trompé sur les époques. Votre cœur gémit en secret De ce que vos trois Sœurs n ’arrivent point encore : .Consolez-vous et tournez le feuillet, Sous vos jeu x elles vont éclore.

LETTRE XLVI LES

GRACES.

Quoique les auteurs .aient varié sur l’origine des Grâces, l’opinion la plus commune est qu’elles sont filles de Vénus et de Bacchus. Les uns les représentent nues, parce que, disent-ils, les Grâces ne doivent pas être déguisées; les autres les couvrent d’un voile léger. Je préfère ce costume au premier. Point de grâces sans décence, point de décence sans voile. En général, la Mythologie nous donne très-peu de détails sur ce qui concerne les Grâces. Pour y sup­ pléer, je vous envoie, Emilie, la relation du pèlerinage que j’ai fait, sous vos auspices, au temple de ces trois immortelles.


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L E T T R E S A EM ILIE

LE T E M P L E

DES

GRACES.

Le lemple des Grâces n’est point situé dans un lieu consacré particulièrement à leur culte. Ce lemple est le palais des Fées. Que la beauté paraisse; aussitôt vers les deux L’édifice s’élève et présente à nos yeux Un sanctuaire orné de fleurs et de trophées. Éloig nez-vous, le charme fuit, Et le temple s’évanouit.

Depuis longtemps je cherchais ce temple fugitif, qu’il est si rare et si difficile d’atteindre, lorsque j’ap­ pris qu’il était, depuis huit jours, â ***. J ’entrepris à l’instant ce pèlerinage. A chaque pas, je rencontrais sur la route une multitude de pèlerins qui tournaient le dos au temple auquel ils prétendaient arriver. Au fond d’un carrosse doré, C’était une sempiternelle, Le visage verni, phltré. Roulant sa mourante prunelle. Et de ses charmes dépéris, Pour gonfler la forme jumelle. Enfermant, avec leurs débris. Le Zéphyre sous la dentelle. Plus loin, suivait monsieur l’Abbé, Lisant dans Sapho son bréviaire. Le dos voûté, le teint plombé. Lorgnant par devant, par derrière ; Compiaisant, doux, mignard, poli, Persiflant, grasseyant, rempli D’amour, d’ambre et de suffisance ; En un mot, ayant en tout point. Du jugement, de la science.


S U R LA MY T H O L O G I E .

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Et du goût comme on n’en a point. Dans une diligence anglaise Roulait milord Aliboron, Le dos, le ventre, l’esprit rond, Quittant son gros habit marron Pour s’affubler i la française. Se plaignant du poumon, des nerfs, Avec la carrure d’HercuIe ; Pesant trois cents; mais, par ses airs, Encor moins lourd que ridicule.

Enfin, c’était une foule d’originaux de toute espèce : des petits maîtres, des femmes savantes, des musiciens, des coquettes, des peintres, des dévotes, des orateurs, des poètes, des danseurs et des philosophes. La plu­ part de ces derniers faisaient gaiement le voyage îi pied; car ce n’était pour eux qu’une promenade. Mais les étrangers, et les femmes surtout, arrivaient au temple avec une toilette de cour, qui les faisait consi­ gner à la porte. Lîi était la foule, les esprits et les beautés honoraires se nommaient, pour en imposer au peuple, et d’un ton d’autorité, criaient à la sentinelle : Sergent, dites au caporal De nous ouvrir un peu la_ presse ; Je suis marquise; moi, comtesse; Moi, je suis fermier général.

Cependant les piétons arrivaient les premiers; je marchais derrière eux, et j’entrai d’abord en nommant Émilie. Arrivé sous le vestibule, j’aperçus autour de moi plusieurs autels particuliers, où l’on consultait les demi-dieux, favoris et ministres des Grâces. Chacun 14


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LETTRES A EMILIE

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d’eux avait sa statue au-dessus de son autel. C’étaient Racine, La Fontaine, Sévigné, Deshoulières, etc. Un conseiller parfumé bridait de l’ambre sur l’autel de •Montesquieu, et lui disait : J’ai du jargon, de la finesse; Le.s calembours brillent dans mes écrits ; J’ai su donner à la grave TUéinis Un petit air de gentillesse. Je mels les lois en madrigaux ; Je suis l ’oracle des toilettes; De tous les ouvrages nouveaux J’extrais l’esprit sur mes tablettes : Je viens de composer enfin Un livre avec mon secrétaire ; Je l’ai fait, sur papier vélin. Imprimer en beau caractère, Et relier en maroquin. Aux trois déesses, ce matin, J’en viens offrir un exemplaire; Et je reste, comme un faquin, A la porte du sanctuaire 1

•

L’Oracle des lois lui répondit : Il faut que Thémis en impose ; Et sourie avec dignité. Sa grâce est dans sa majesté ; Et les trois Sœurs' n’ont jamais adopté Les magistrats couleur de ruse.

Au même instant, unefemme, ensevelie sous la gaze, arriva au pied d’un groupe qui représentait Sévigné, Deshoulières et Ninon, et s’écria d’une voix trem­ blante ; J’ai su me faire de Tesprit Et me composer Un visage..


SUK LA MYTHOL OGI E .

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Depuis trente ans et davantage. J’en ai toujours quinze ; en dépit Du temps et de la médisance, Je rajeunis chaque matin, Car j ’ai découvert le cliemin Qui ramène à l’adolescence. — Tremble, dit l’Oracle, qu’enfm Il ne te ramène à l’enfance.

L’adolescente sexagénaire sourit avec dédain, et fit place il une blonde languissante, qui laissa tomber ces paroles : Vingt fois par jour la force m’abandonne ; Je puis me vanter que personne Ne s’évanouit mieux que moi ; Je range, en expirant, l’univers sous ma loi. Dans mes convulsions, j ’étale un cou d’albitre, . Un teint de lis, des yeux mourants, baignés de pleurs. Un pied digne des connaisseurs. Un bras d’ivoire.... Enfin à mes adorateurs Je représente en beau la mort de Cléopâtre...,

L’Oracle l'interrompit eu lui disant ; Quoique les pâmoisons, les spasmes, les vapeurs. Produisent à Paris des effets admirables, Nous ne les logeons point. Le temple des irais Sœurs N’est point l’hôtel des Incurables. «

La blonde aux yeux bleux, à cette brusque réponse, alla SC trouver mal sur les degrés du temple, et fut remplacée par une femme jeune et modeste, qui dit en soupirant ; Sur mes traits effacés, d’un mal contagieux La douleur a gravé les traces. Depuis que j ’ai perdu ce qui charmait les yeux. Puis-je me présenter dans le temple des Gixices ?


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L E TT R ES A EM ILIE

L’Oracle lui répondit : Si tu n’as plus ta fraîcheur naturelle, Tu conserves encor ton esprit et ton cœur; Ton empire sera plus sùr et plus flatteur, Quand lu plairas sans être belle. A l’aimable laideur le dieu d’amour sourit. Pour la venger de la Nature ; Ta figure faisait oublier ton esprit, El ton esprit va faire oublier ta ligure.

A ces mots, la belle disgraciée se présenta ii la porte du temple, qui lui fut ouverte à l’instant. Au-devant de cette porte était le célébré Marcel', contrôleur des costumes et du maintien, et sur le seuil paraissait l’illustre La Bruyère, dont l’œil perçant dé­ couvrait les moindres défauts du caractère et de l’es­ prit. Marcel, dans son style familier, s’écriait à tout moment : Monsieur l’Abbé, l’on n’entre pas! Vous avez l’air d’une poupée; Vous, Colonel, du grand Pompée; Et vous, Mondor, du roi Midas. Comte, pour courir en chenille, Vous avez pris dès le matin La bigarrure d’Arleqnin ; Vous, Duc, l’hahit de Mascarille, Avec le gilet de Seapin. Duchesse, de votre carmin. Avant d’entrer ici, de grâce. Otez trois couches seulement; I . Marcel était un maitre de graces, fort à la mode autrefois. On ne pouvait être présenté à la cour, ni se présenter dans le monde, sans avoir pris des leçons de Marcel. C’est lui qui, au milieu d’un bal, après une heure de recueillement et de con­ templation, s’écriait avec enthousiasme : Que de choses dans un menuet I


SUR LA M Y T H O L O G IE .

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Et, pour respirer un moment, Permettez que l’on vous délace. Et vous qui semblez trébucher Dans des étuis dont la structure A vos pieds donne la torture. Rose, apprenez que la Nature Nous a fait des pieds pour marcher.

Plusieurs pMerins échappaient aux traits de ce ri­ goureux censeur, et obtenaient leur passe-port. Mais, arrivés à l’entrée du sanctuaire, ils subissaient un exa­ men encore plus rigoureux, puisque l’on y scrutait les défauts cachés sous les agréments superficiels. Le mo­ derne Théophraste ^ fixant sur chacun d’eux un regard ferme et pénétrant, leur répétait d’une voix scvbre ; « Damis, vons avez le cœnr sec; « Vous ne connaissez point cet aimable délire « Qu’éprouve le génie, et que l’Amour inspire; « Sortez d’ici. Baldus, vous croyez que le grec i< Tient lieu d’esprit et de science; « Allez a Sparte. Argan, je le vois bien <c A votre aimable suffisance, « Vous savez tout, sinon que vous ne savez rien; « Allez l’apprendi'o. Et vous, Gernance ; IC Vous qui dédaignez la science, <c Dans un chapitre ou bien dans un boudoir « Allez professer l’ignorance. Il Cléon, vous raisonnez l’amour très-savamment, « Et près de celle qui vous aime, (c Vous calculez un sentiment « Comme l’on résout un problème. Il Ne vous offensez pas d’un refus ; récemment « Nous avons refusé Barême. IC Philinte, on vous trouve amusant Il Dans tous vos récits ; mais vous êtes 1. La Bruyère, dont ou vient de parler. 14.


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LETTRES

A E. MI LI E

« Comme trois femmes médisant, « Et menteur comme six gazettes. « C’est trop. Pour vous, Lise, Hortense, Myrllié, ic Vous dont on vante la beauté, <c Frivole et stérile avantage ; « Vous qui possédez en partage « Du babil sans rai.sonnement, « De la raison sans agrément, « Un esprit de péd¿lnt sous un masque de femme, IC Un cœur de glace, un corps sans Ame, CI Quelques épigrammes sans sel. Il Un feu follet sans étincelles, « Fuyez ces lieux. Nos immortelles « Ne reçoivent sur leur autel Il Que l’offrande d’un cceur pur et tendre comme elles, « Et d’un esprit solide et naturel. »

J’échappai à la proscription du censeur; en vous voyant dans mon cœur, il fit grâce à mon esprit, et le temple me* fut ouvert. Là, je rendis hommage aux Grâces. Des attraits de ces Sœurs jumelles Je fus plus charmé que surpris v Mon cœur se trouvait là comme chez ses amis. Avant de voyager chez, elles, J’avais appris chez vous la carte du pays.

Les trois Sœurs, dans une attitude élégante et modeste, entrelaçaient leurs bras en se donnant la main. Un voile négligé couvrait heureusement la moitié de leurs char­ mes.Les formes cachées se faisaient sentir sous les plis du voile. L’œil admirait les beautés visibles; le désir embellissait les autres. Leurs regards, souvent baissés, ne se levaient jamais impunément. Elles souriaient, mais en rougissant; et qui les avait vues sourire n’en parlait plus qu’en rougissant comme elles. Leur voix


SDR L A MY T H OL OGI E .

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était douce et persuasive. Elles parlaient peu, mais elles parlaient au cœur. On les regardait, en espérant de les entendre ; on les écoutait, en craignant de les voir finir. Ainsi leur silence et leurs discours se prê­ taient un charme mutuel; et, quoique femmes, elles exerçaient peut-être avec moins d’empire l’art de par­ ler que l’art de se taire. Malgré leur apparente simplicité, les Grâces me pa­ rurent trôs-difficiles sur le choix de leurs favoris. Ils sont en très-petit nombre, mais la moindre faveur suffit pour les rendre immortels ; car ce que les Grâces ont touché ne meurt point : aussi retrouvai-je dans leur temple plusieurs de nos contemporains dont nous pleurons encore la perte. J’y rencontrai ce pasteur vénérable. Qui nous peignit avec eandeur Les traits de t’àge d’or, conservés dans son cœur Innocent comme Abel, comme Dapbnls- aimable, Frais comme le printemps, même dans son liiver. Vous vivez! m’écriai-je, û mortel adorableL Et je pleurai de joie en embrassant Gessner. J’y reconnus cet orateur * que Rome Eat envié jadis au sénat de Paris» Il me parut baigné des pleurs de ses amis; Car il était aimé, quoiqu’il fût un grand homme.

A cette vue, je ne pus retenir mes larmes ; mais la première des Grâces me dit en souriant r Pourquoi cette douleur amère.“ Gerbier chez vous n ’est plus ; mais il respire ici. Dans nos bras il s’est endormi. 1. Gessner, Buffon et Gerbier venaient de mourir au moment où cette lettre fut écrite.


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L E T T R E S A EM IL IE

Qu’eùt-il faii encoi' sur la terre? Il était immortel; son sort était rempli.

En achevant ces mots, la déesse tendit la main à un vieillard qui s’avançait majestueusement vers le sanc­ tuaire. Ses yeux, sous des sourcils blancs, brillaient du feu de la jeunesse, ot son front conservait l’empreinte des couronnes qu’il avait portées. O déesse ! m’écriaije, quel est ce vénérable monarque? Quel était son empire ? — L’Univers. Tu vois BufTon, 1!. suffit que je le nomme ; Tout l’éloge d’un grand hoimne Est renfermé dans son nom.

Elle dit, fit asseoir le vieillard sur un trône de ver­ dure, et lui ceignit la couronne de l’immortalilé. Suivi des doux Plaisirs qui naissent sur ses traces, A ce couronnement le Printemps assista. Et la Nature y présida ; Car la Nature est toujours chez les Grâces.

Durant celte fête, je vis entrer dans le temple une foule de jeunes nymphes qui arrivaient de la campagne. J’en remarquai très-peu de la ville, mais j’avouerai que celles-ci l’emportaient sur les premières ; car elles étaient encore belles, malgré leur parure. Tandis que je les admirais, Aglaé me dit ; « Tu seras sans doute « étonné d’apprendre que ces beautés naïves, qui nous « visitent tous les jours, ne savent pas même qu’elles « nous connaissent. « La beauté qui vient de naître, « Tant qu’elle échappe au miroir,


SUK L A MY T H OL OGI E .

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« Vient chez nous sans le savoir ; « Mais il lui suffit d’avoir « Le malheur de se connaître, « Pour nous fuir sans le vouloir. »

Sur les pas de ces nymphes, je vis arriver les vierges couronnées par l’Amour pour l’autel de l’Hyménée. « Celles-ci, me dit la déesse, sont bien moins nom« breuses que les premières ; car plus les femmes au« jourd’hui arrivent à l’âge des Grâces, plus elles « s’éloignent de leur culte : d’ailleurs, nous n’admet« tons ici que celles qui, à la modestie et aux agré« ments extérieurs, joignent une âme encore neuve, « un cœur fait pour préférer l’estime et la tendresse « conjugale à l’encens des adorateurs, et un caractère '( capable] de sacrifier à l’amour maternel les modes, <! les romans, les abbés et l’opéra. « Aussi le dieu d’Hymen verse en secret des pleurs « Dans son temple .désert ; mais bientôt il oublie « Sa solitude et ses malheurs, « Quand il possède une Émilie. »

Aglaé parlait encore, lorsque les mères arrivèrent au pied de l’autel. Je ne remarquai parmi elles, ni celles qui veulent être les sœurs cadettes de leurs filles, ni celles qui ne souffrent point que leurs filles soient jolies, ni celles qui ne permettent pas que leurs filles aient quinze ans, e( cœtero, et cœfem ; leurs regards étaient nobles et tendres ;,*Jeur démarche était posée, leur sourire affectueux; tout en elles intéressait. Ces yeux versaient souvent des larmes; cette bouche pro­ nonçait sans cesse les noms de fils et d’époux; ces lèvres étaient couvertes de chastes baisers; ce sein


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L' ETTRES A EMI L I E

avait porté de doux fardeaux, que ces bras soutenaient encore. Ceux de leurs enfants qui pouvaient marcher, les accompagnaient, en leur donnant la main, ou en tenant un coin de leur robe flottante. Les tendres ca­ resses, les douces inquiétudes voltigeaient autour d’elles ; en les considérant au milieu de leur famille naissante, on se sentait attiré vers elles par un charme attendrissant. Elles semblaient réunir les grâces des différents âges qui les environnaient. On les retrouvait dans chacun de leurs enfants. Ces diverses ressem­ blances multipliaient les sentiments qu’inspiraient les mères, et l’on éprouvait, en les aimant, que le respect est inséparable du véritable' amour. « De toutes nos (I favorites, me dit Aglaé, celles-ci sont les plus ten« drement chéries ; car nous trouvons chez elles ce « que nous cherchons partout, l’utile joint à l’agréable. « Leurs gldrieux trav.iux n^empêchent point d’éclore « Sur leurs traits maternels les fleurs de la fleauté. « Auprès des lis ia rose croît encore (t Sur les débris de la maternité. »

Les mères alors s’approchèrent de l’autel, et j’eus le plaisir de les admirer, tandis que chacune faisait son offrande. L’en reconnus même quelques-unes. Pentliièvre présentait ses enfants dans ses bras;: Et, d’après ce touchant modèle, Genlis suivant à quelques pas, Crayonnait les vertus et les charmes d ’Jtlàle .

Quand les mères eurent rendu leur hommage, je vis arriver dans le sanctuaire les veuves et les aïeules en cheveux blancs. La sérénité,, la candeur régnaient


SÜR L A MYTHOLOGI E.

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sur leurs fronts sillonnés par les longues années. On voyait qu’elles avaient été belles; on jugeait quelles étaient aimables. Le regret de ce qu’elles avaient perdu ajoutait au prix de ce quelles conservaient encore; et ce cœur, pénétré de respect, se plaisait à rappeler le passé, pour y retrouver- un sentiment plus tendre. Cependant, comme les vierges paraissaient suiqirises de les voir, à cet âge, dans le temple des Grâces, Euphrosine leur dit ; « Femme qui plaît à soixante ans « Par son aimable caractère, « Possède bien mieux l’art de plaire « Qu’une belle dans son printemps. « Les prestiges de la jeunesse « Caelient iiiillc défauts au jour; « Mais le ebarme fuit; la vieillesse « Lève le bandeau de l’Amour. « Alors, la Raison qui s’éveille « Clierclie l’esprit. Si e’est en vain, (c La Beauté, dès le lendemain, « Pleure ses amants de la veille. « Mais si l’on trouve en vous les talents, les vertus, cc L’Amitié, tous les jours, ajoute à vos conquêtes, « Et l’on vous aime encor, malgré l’ùge où vous êtes, « Comme l’on vous aimait à l’Age qui n’est plus. « On regrette le temps passé sans vous connaître. « Combien l’on eût joui d’un commerce si doux ! « H semble que plus tôt on aurait voulu naître, « Pour avoir le bonheur de vieillir avec vous. « Lorsque, vers son déclin, le soleil nous éclaire, « L’éclat de ses rayons n’en est point affaibli ; « On est vieux à vingt ans, si l’on cesse de plaire; « Et qui plaît à cent ans meurt sans avoir vieilli. »


2S2

L E T T R E S A E MI L I E

A ces mots, les vierges saluèrent avec respect les aïeules, qui les embrassèrent sans jalousie. Alors la déesse, se tournant vers moi : Tu le vois me dit-elle. Les Grùces sont de tous les temps. Adieu; dis ü ton Émilie Que dans un demi-siècle en ces lieux je l’attends. Pour conserver tous deux l’amitié qui vous lie, De l’esprit et du cœur évitez les détours : L’art est voisin de l’imposture. Vous vous plairez encore au déclin de vos jours, Mes bons amis, si vous savez toujours Vous en tenir à la Nature.

. FIN DE I.A TROISIEME P.\P,TIE.


A EMILIE

Quoi! vous exigez, Emilie, Qu’au bruit des canons, des tambours, Je chante encore pour les amours ! Hélas ! pourrais-je, mon amie. De Flore et du Printemps vous peindre les beaux jours. Quand le deuil de la mort s’étend sur ma patrie !

Ma muse, couverte du voile de la douleur, cherche en silence, dans nos forêts profondes et sous nos an­ tres solitaires, un asile où la Discorde et la Haine n’aient point encore pénétré. Là, gémissant sur le passé, déplorant le présent, et lisant dans un sinistre avenir, elle dépose tristement sa lyre détendue jusqu’au retour incertain de la Paix, des Arts, de la Vertu et du Bonheur. Si je propose à ses pinceaux légers Les exploits des héros, les plaisirs des bergers. Adonis et Vénus, foulant des lits de roses. Les nymphes, leurs amours et leurs métamorphoses. L’esprit frappé de sinistres objets, Elle répand sur ces riants sujets, Un coloris lugubre et terne. « Eh ! dit-elle, comment peindre le siècle d’or ! « Les tableaux enchanteurs ont si peu de rapport « Avec celui de la lanterne! » 15


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L E T T R E S A E MI LI E.

Cependant, quoi qu’elle en dise, je vais essayer de reprendre pour vous les pinceaux et la_. lyre. Vous le savez, c’est plutôt mon cœur que ma muse qui vous écrit; et s’il est des révolutions qui puissent in­ fluer sur l’esprit, il n’en est point qui doivent influer sur le cœur. L’esprit tient à l’art, le sentiment à la na­ ture; et seule, au milieu des changements universels, la nature ne change point. Le tableau de l’espèce humaine Est un tableau mouvant. Là, des biens et des maux La génération se succède et s’enchaîne. Chaque acte, aux spectateurs, offre des traits nouveaux, Et les héros changent à chaque scène. Tandis que sur eux Atropos Promène sa faux homicide. Des siècles le torrent rapide, Vers le vaste'abîmé des temps. Roule chargé d’événements. Cependant la simple nature, Toujours égale dans son cours. Sur les cendres des morts, sur les débris des tours. Sème au printemps les fleurs et la verdure ; Et, depuis le matin jusqu’au soir de nos jours. Pour consoler le monde et repeupler la terre. Elle conserve et régénère Les vieilles amitiés et les jeunes amours.


QUATRIÈME PARTIE

LETTRE XLV II TITHON

ET

L ’A U R O R E .

Demain matin, belle Émilie, Quand sortant des bras du repos, De mille roses embellie, Vous entr’ouvrirez vos rideaux; Quand la soigneuse modestie D’une ample gaze d’Italie Voilera le double contour Des charmes secrets que l’Amour Lorgne souvent d’un œil d’envie ; En un mot, quand il fera jour Pour l’amitié chez mon amie. Souffrez que j ’admire de prhs. Sous votre nocturne coiffure. Ce coloris vermeil et frais. Cette blancheur naissante et pure Que ranime sur vos attraits Le doux repos de la nature. Ainsi que l’abeille, au matin. Recueille un précieux butin Sur les fleurs qui viennent d’éclore. Mon pinceau, longtemps Incertain, Recueillera sur votre teint Des couleurs pour peindre l’Aurore.

En attendant que vous m’accordiez une séance pour


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L E T T R E S A E MI LI E

son portrait, je vais vous crayonner son histoire, c’està-dire, ses amours; car c’est ordinairement là tout ce qu’on entend par l’histoire d’une jolie femme. Fut-elle tendre ou cruelle? Quel fut son premier amant? Fut-il heureux et comment? Sut-il la rendre Adèle? Combien eut-il de rivaux? Combien de fois changeait-elle Par mois, par jour! D’une belle Voilà l’hUstoire en deux mots.

La plupart des auteurs assurent que l’Aurore est fille du Soleil et de la Terre. Quelques-uns la font fille de Titan. Cette seconde opinion s’accorde avec la pre­ mière, puisque Titan est le même que ce fameux géant ^ qui, dans sa marche brillante, éclaire et fertilise le monde. Dès que le Soleil sort du lit de Thétis, l’Aurore monte sur un char doré, attelé de deux chevaux plus blancs que la neige. Les roues du char tracent dans l’air un léger sillon de pourpre nuancé d’or et d’azur. La déesse arrive aux portes transparentes de l’Orient, et les ouvre avec ses doigts de rose ; là, elle s’arrête sur un nuage, et d’un œil impatient elle attend le char de son père. Bientôt, au milieu de l’harmonie des sphères célestes, elle croit entendre le hennissement de ses quatre coursiers ; son cœur palpite d’espérance t.

L’univers, à sa présence, Semble sortir du néant. Il prend sa course, il s’avance Comme un suberbe géant. J. -B R ousseau , O d e 2 , l i v r e U .


S D R LA MYTHOL OGI E .

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et de joie; elle regarde encore et distingue, à travers une vapeur enflammée, Tardent Piroïs, le léger Eoüs, le fougueux Æthon et l’indomptable Plilégon^; puis elle aperçoit son père lui-même, qui, de sa main im­ mortelle, tient les rênes étincelantes. A cette vue, la fille du Jour rougit de plaisir, ses yeux versent des larmes de tendresse. Les Zéphirs les recueillent sur leurs ailes, et les répandent en rosée sur les fleurs. Ainsi, belle Émilie, Quand je viens sous votre croisée, Vous offrir un bouquet cueilli dès le matin, Sur ce présent, qui tremble dans ma main, Si vous voyez trembler les pleurs de la rosée. Ne le refusez pas; songez que chaque fleur Doit son éclat, doit sa fraîcheur, Et les doux parfums qu’elle exhale, A la piété filiale.

Depuis longtemps TAurore, heureuse d’aimer son père, vivait sans imaginer qu’il existât un autre amour, lorsqu’elle aperçut dans les campagnes de Troie le beau Tithon, fils de Laomédon et frère de Priam, roi des Troyens. Je vous ai déjà dit ^ qu’elle l’enleva, Tépousa, le rendit immortel, le vieillit en huit jours, et le fit changer en cigale. Ainsi TAurore nè connut que l’éclair de Tamour, et son bonheur s’évanouit comme un songe. Mais elle en fut bientôt dédommagée; en cessant d’être épouse, elle devint mère. Le fils qui lui rendit les traits de son époux fut le célèbre Memnon. 1. Noms des quatre coursiers du Soleil. 2. V'oyez la leltre XXXIII, seconde partie, page 135.


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LET T RE S A EMILIE

Cette innocente et vive image De celui qui vécut trop peu pour son bonheur, En donnant le. change à son cœur, Y remplissait le vide du veuvage. Quand une femme, tour à tour. Heureuse épouse, heureuse mère, Presse contre son sein ses enfants et leur père, Pour elle c’est le môme amour.

Memnon, dès ses jeunes années, fut un héros; mais le chemin périlleux de la gloire le conduisit au trépas. Les Grecs s’étant réunis pour assiéger la ville de Troie, le fils de Tithon, neveu de Priam, courut avec une ar­ mée au secours de ce malheureux prince; mais, avant de pénétrer dans la ville assiégée, Memnon rencontra l’invincihle Achille, le combattit, et tomba sous ses coups. Je ne vous peindrai point le désespoir de l’Au­ rore : Pour exprimer la douleur d’une mère. Il faudrait éprouver l’excès de son amour. La fille brillante du Jour D’un nuage lugubre obscurcit sa lumière ; Par l’amertume de scs pleurs Flétrit la verdure et les fleurs. Et répandit son deuil sur la nature entière.

Enfin Jupiter, pour la consoler, lui promit que son fils renaîtrait sous une forme nouvelle. En effet, lors­ que la flamme consuma le corps de Memnon, Ton vit, dit-on, s’élever de son bûcher deux oiseaux blancs, que Ton appelle Memnonides. Ces oiseaux se multi­ plièrent en peu de temps, et s’envolèrent en divers cli­ mats. Mais, si Ton en croit Pline et plusieurs écrivains de Tantiquité, tous les ans, à la même époque, les


S U R LA MY T H OL OGI E .

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Memnonides se rassemblaient sur le tombeau de Memnon pourj se combattre, et faire de leur sang une liba­ tion en son honneur. D’autres ont écrit que ces oiseaux venaient, chaque année, tondre avec leur bec le gazon qui couvrait la tombe de Memnon, et qu’ils l’arrosaient ensuite avec leurs ailes trempées dans le fleuve d’Asope. C’est ainsi que, dans tous les temps, Pour parvenir au honheur de leur plaire, On a bercé la vanité des grands Avec des contes de grand’mÈre.

On éleva dans la suite une statue de marbre noir, qui représentait Memnon assis, les mains élevées et la bouche entrouverte, comme s’il allait parler. A peine le premier rayon de l’Aurore frappait-il le corps de la statue, qu’elle prenait un air riant et paraissait s’ani­ mer; mais aussitôt que le rayon atteignait la bouche, il en sortait un son harmonieux et tendre, qui semblait dire : Bonjour, ma mère I Le soir, au moment où l’Au­ rore allait éclairer l’autre hémisphère, un soupir faible et plaintif semblait dire : Ma liière, adieu ! Telle était, Emilie, la fameuse statue de Memnon, à laquelle vous me faites ressembler quelquefois. Par exemple. J’ai, quand je dois vous voir, cent choses ä vous direParaissez-vous? Soudain j ’hésite, je soupire: Je demeure à vos pieds, Iremhlant comme un poltron. Et ressemble assez bien au buste de Memnon. Sur ce marbre animé si vous portez la vue. Si votre bouche lui sourit. Un sourire, un regard sufTit Pour faire parler la statue.


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LET TR ES A EMILIE

LETTRE XLVIII CÉPHALE

ET

PROCRIS.

Fille qui n’a connu Cythère Que sur la carte d’un roman, Avant de voyager dans ce pays charmant, Peut rester longtemps sédentaire. Mais veuve qui, soir et matin, Avec l’Amour en a fait le voyage. Aime à se promener encor sur le chemin. On a beau faire, on veut en vain Oublier le pèlerinage. Quand on connaît le Pèlerin.

L’Aurore, agitée par ce doux souvenir, aperçut un matin le jeune Céphale sur le mont Hymette. Géphale, fils de Déïonée, roi de Phocide, avait épousé Procris, fille d’Éreclithée, roi d’Athènes. Ils élaient unis par cette tendresse conjugale dont on s’honorait autrefois, et dont on rougit presque aujourd’hui. En vain l’Au­ rore, avec tous ses charmes, essaya-t-elle de rendre Cé­ phale infidèle ; il sut lui résister. Enfin, pour triom­ pher de sa résistance, elle l’enleva; mais les cœurs ne s’enlèvent point. Celui de Céphale demeura près de sa chère Procris; et l’Aurore, après l’avoir inutilement retenu dans ses fers, le rendit à son épouse en lui di­ sant ; Vous vous repentirez un jour d’avoir connu cette Procris qui vous est aujourd’hui si chère 1 Ces paroles artificieuses firent éclore dans le cœur de Céphale les semences de la jalousie: aussitôt il prend la figure aimable et le costume galant d’un jeune


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S U R LA MY T H OL OGI E .

séducteur, résolu d’éprouver lui-même la fidélité de son épouse. La démarche était délicate. J’ignore, grùce aux dieux, ce qu’Hynien me réserve ; Cependant j ’aime à me flatter Que, Céphale nouveau, j ’irais en vain tenter L’honneur de ma Procris ; mais le ciel m’en préserve I

Les propositions de l’amant inconnu furent d’abord rejetées avec mépris. Malgré l’absence de Céphale, Procris le chérissait plus que jamais. C’était beaucoup, et Céphale, plus heureux que sage, aurait dû s’en tenir à cette périlleuse tentative ; mais il insista en ces termes : « Céphale vous trahit. — L’ingrat!... le croyez-vous? — « J’en suis sùr; et d’ailleurs, n’est-il pas votre époux? — « Il était mon amant. — 11 ne l’est plus, madame. — « Et moi je l’adore toujours. — U Quoi! sa froideur ne peut éteindre votre flamme? « Quoi! vous voulez consumer vos beaux jours « A pleurer un mari.'’ C’est un enfantillage « Qui n’est plus permis à votre ùge. K Je suis jeune, riche, en faveur ; « Je vous offre ma main, ma fortune et mon cœur. Il Ne perdons point de temps ; tous les préliminaires « De dédains affectés, de refus, de rigueurs, « Ne font qu’embrouiller les affaires. « Pour être heureux, évitons ces longueurs. « L’amour fuit, l’heure échappe et le plaisir s’envole. « Je vous aime, aimez-moi. Point de discours frivole. « Si j ’attends ü demain, dés aujourd’hui je meurs. — « Mourir! vous m’effrayez, dit l’épouse craintive ; « Comment puis-je avec vous me tirer de ce pas ? — « Votre cœur ou la mort : voilà l’alternative. « Donnez -moi l’un ou l’autre. — Allons, ne mourez pas. »

A ces mots, Céphale, furieux de trouver enfin ce 15.


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L E T T R E S A E MI LI E

qu’il s’opiniâtrait à chercher, se fait connaître à Pro­ cris, qui, accablée de honte et de remords, sort’de son palais, résolue de n’y jamais rentrer. Mais bientôt Géphale courut la chercher au fond des déserts. Soit va­ nité, soit indulgence maritale, il l’excusa de n’avoir pu lui résister. Enfin, après quelques reproches mêlés de pleurs et de caresses. Cette querelle de ménage Se termina, suivant l’usage, Par un doux raccommodement. Nos époux, attestant les nymphes du bocage, Jurèrent solennellement De s’aimer désormais mille fois davantage. Et ta preuve survint à l’appui du serment.

Procris, après les premiers gages de réconciliation, donna à Céphale un trait qui jamais ne manquait le but, et un chien,, nommé Lélape, que Diane avait élevé. Peu de temps après, Thémis, irritée de ce que les Thébains avaient déchiffré ses oracles, ayant suscité contre eux un renard monstrueux qui dévorait leurs troupeaux, tous les jeunes princes du pays se réunirent pour l’exterminer. Comme la noblesse tbébaine, SI tous les chevaliers des rives de la Seine S’unissaient pour chasser les renards que Thémis, Du fond de son noir sanctuaire, Suscite pour manger les moutons de Paris, Quelle chasse ils auraient à faire I

Le renard thébain échappa longtemps îi toutes les poursuites des chasseurs. Enfin Céphale ayant lâché Lélape contre le monstre, le chien et le renard, au mi­


SUR L A MY T H O L O G I E.

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lieu de leur course rapide, furent l’un et l’autre chan­ gés enpieiTe, sans qu’on ait jamais su ni par qui ni pourquoi.

Céphale regretta son fidèle Lélape; mais le dard qui lui restait suffisait pour le rendre encore le plus re­ doutable de tous les chasseurs. Il parcourait sans cesse les bois et les montagnes, théâtres de ses nom­ breux exploits. Là, quelquefois, durant la chaleur du jour, il se reposait sur la terre brûlante, et implorait le secours de cette vapeur rafraîchissante qui voltige au fond des grottes tapissées de mousse, et sous l’om­ brage épais des arbres vénérables, pères et protec­ teurs des bocages. Viens, disait-il, viens aimable Aiire, Viens, jeune épouse du Zéphyr; Accorde-moi seulement un soupir Pour apaiser l’ardeur qui me dévore.

Malheureusement quelques ïhébaines charitables, ayant entendu Céphale, en conclurent que cette Aure, qu’il appelait avec tant de langueur, était une nymphe qu’il aimait éperdument; et soudain, pleines des in­ tentions les plus pacifiques, elles allèrent le persuader à Procris. Le lendemain. Procris, par un chemin détourné, va se cacher dans un buisson voisin du lieu que ses amies lui avaient indiqué. Bientôt Céphale, épuisé de fatigue, vient s’y reposer. Faible, haletant, d’une voix languis­ sante, il appelle Aure à son secours. A ce nom. Procris ne peut maîtriser les transports de sa rage. Un mouve­ ment d’indignation la trahit. Céphale croit entendre une bête sauvage s’agiter dans l’épaisseur du buisson.


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L E T T R E S A EiMILIE

Il se retourne, lance le trait fatal..... Soudain un cri douloureux et tendre lui fait pressentir sa méprise et son malheur. Pâle et tremblant, il écarte les branches qui lui cachent sa victime, et reçoit dans ses bras sa chère Procris, qui, d’une voix mourante, lui dit : « Cé« phale, au nom de cet amour si tendre qui cause ma « mort, n’épouse point cette Aure, dont le nom seul me « fait frémir ! » A ces mots, Céphale reconnaissant son erreur, la désabuse; mais, hélas I trop tard. Dans ses bras son 6pouse expire, Et d’un regard semble lui dire : Pardonne-moi de t’avoir soupeonnél En mourant de ta main le ciel veut que j ’expie Mon injustice et mon erreur; Mais je regrette peu la vie, Si je me survis dans tou cœur.

L’Aurore ne fut pas insensible au malheur de son cher Céphale, elle en eut même quelques remords ; mais, pour les effacer, elle se livra à de nouvelles amours et enleva Orion. Orion différait du reste des hommes en ce qu’il n’a­ vait point de mère ; mais il en était amplement dédom­ magé en ce qu’il avait trois pères certains, sans comp­ ter celui dont il était l'héritier présomptif. Jupiter, Neptune et Mercure, voyageant ensemble, furent un soir accueillis par un pauvre homme nommé Hyrée. Les trois dieux, en reconnaissance de sa géné­ reuse hospitalité, lui offrirent la récompense qu’il choi­ sirait. Je suis veuf, leur dit-il, et d’un second hymen Je n’ose tenter la fortune;


S U R L A MY T H O L O G I E .

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Deux femmes pour un pauvre humain, Ce serait trop; peut-être est-ee déjà trop d’une! Cependant j ’ai besoin du lien conjugal ; Car, pour jouir du bonheur d’être père, La femme jusqu’ici fut un mal nécessaire : Or, ne pourriez-vous pas, pour me tirer d’affaire. Eu m’aceordant le bien, me dispenser du mal ?

Les dieux, touchés du bon sens et de la naïveté de leur hôte, prirent-la peau d’un bœuf qu’il avait tué pour les recevoir, la remplirent d’une substance divine, et recommandèrent à Hyrée de la couvrir de terre jus­ qu’à une certaine époque, h laquelle il en sortit un fils qui fut nommé Orion. Orion devint le plus célèbre et le plus beau des chas­ seurs. Diane et l’Aurore l’aimèrent en même temps; et la fille du Jour, s’ennuyant de rivaliser avec la déesse des forêts, brusqua l’aventure en enlevant Orion, qu’elle transporta dans file de Délos. Cependant il pa­ raît qu’il revint auprès de Diane, ce qui est naturel : l’Aurore faisait les avances, Diane résistait; elle devait être préférée. Peu à peu elle répondit aux sentiments d’Orion, et conçut pour lui une flamme pure et céleste. Mais Orion, dont la flahime était moins dégagée des principes terrestres, surprenant un jour Diane seule et pensive à l’ombre d’un bosquet mystérieux, lui dit en se précipitant à ses pieds : Pour vous plaire, chaste Diane, Je me consume nuit et jour A filer le parfait amour ; Mais je vous avouerai qu’un sentiment profane. Quand jè vois vos appas, se glisse dans mon cœur. Le moral est chez moi tout voisin du physique ;


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L E T T R E S A E MI LI E

Et malgré le respect de ma pudique ardeur, Je ne me sons point fait pour l’amour platonique *.

L’argument était pressant. Diane, au lieu d’y répon­ dre, fit piquer son amant par un scorpion caché sous une roche voisine, et transporta l’amant et l’animal dans le ciel, où ils formèrent deux constellations dis­ posées de manière que le scorpion semble encore me­ nacer Orion. Adieu, mon aimable Emilie; Demain je vais revoir ces bois, cette prairie. Où de mes plaisirs le plus doux Était do vous écrire et de penser à vous. Là, sur le haut des monts, quand j ’irai voir éelore Le premier rayon de l’Aurore, En admirant ses naïves couleurs Et son sourire accompagné de pleurs. Je me dirai : Celte que j ’aime Rougit, pleure et sourit de môme. Pour ressembler en tout à la divinité, Il ne lui manque, hélas 1 que rimmortalilé. Mais si le temps, un jour, emporte sur ses ailes Et sa jeunesse et sa beauté. Ses vertus seront immortelles ; Et nous irons, unis de chaînes mutuelles, Nous perdre dans l’éternité. Pardon, mon adorable amie. Ces sinistres pensers pourront vous aiïliger; Mais le plaisir d’aimer celle qu’on a choisie Est si vif et si passager. Qu’il est permis de prolonger L’espoir de ce bonheur au delà de la vie. 1. Je crains qu’il n’y ait ici un petit anachronisme de quel­ ques siècles, et je prie MM. les amoureux platoniciens de vouloir bien m’éclairer sur cette bagatelle.


SUR RA MYTH OL OGI E .

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LETTRE XLIX FLORE,

PALÉS,

FAUNE,

SYLVAIN.

Pourquoi demeurer à la rille, Quand tout reverdit dans nos champs; Quand Flore décore l’asile Que l’amour destino aux amants? Ah ! venez dans nos bois ; ces berceaux vous attendent ; Ce gazon vous appelle, et ces roses demandent Pourquoi vous les privez si longtemps du bonheur De couronner le sein de la pudeur.

J’ignore ce qui se passe sur les bords tumultueux de la Seine; mais ici le sujet intéressant de la nouvelle du jour est l’arrivée du Printemps, qui vient cíe faire son entrée dans nos plaines, avec tout l’appareil de son an­ tique magnificence. Sur un nuage de rosée Doré des rayons du soleil, Il parcourt nos guérets, et presse le réveil Do la Nature reposée, Qui, de mille feux embrasée. Le sein couvert de fleurs, sort des bras du sommeil. Une légère draperie. Pareille à l’écharpe d’iris, Couvre le sein du dieu. Son aimable souris, Qu’un tendre regard accompagne. Ranime les vallons flétris. Et fait sourire la campagne. A l’aspect des coteaux qu’il vient de rajeunir, Le jeune amant de la Nature Rougit, comme une vierge pure, De modestie et de plaisir. Son front est couronné de l’herbe des prairies,


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Pour prouver que de la beauté Le premier ornement est la simplicité. L’Amour qui, sans être invité, Assiste à toutes les parties. Voltige à ses côtés; et tandis que les fleurs Échappent de ses mains, le fripon les ramasse ; Puis, eu riant, les entrelace Sur la pointe des traits qu’il destine à nos cœurs. La mère du Printemps, jeune, fraîche et vermeille.. Flore, dans sa riche corbeille. Assortit un tribut de roses et de lis. Et le donne au Zéphyr pour l’offrir à son fils. Les plaisirs enfantins, les jeunes amourettes Suivent en jouant du hautbois. Et chassent vers le Nord l’Hiver au fond des bois. En lui jetant des violettes.

La foule des courtisans, qui ferme le cortège, est con­ duite par le dieu Pan, environné de Faunes et de Sylvains. Priape marche à sa droite, escorte par les Sa­ tyres. Ceux-ci, d’un œil lascif, considèrent les Dryades, les Hamadryades, les Oréades et les Napées, qui s’em­ pressent autour de Palès, déesse des Prairies et pro­ tectrice des bergers. Le dieu Terme, qui les voit passer, soupire de ne pouvoir les suivre; mais il se réjouit en voyant croître la verdure qui bientôt doit ombrager sa tête. Tels sont, Emilie, l’ordre et la marche de cette en­ trée, qui, selon moi, vant bien celle de nos ambassa­ deurs. Or, quand vous voyez passer ces simulacres de potentats au milieu de la magnificence royale, vous vous informez du nom et de l’emploi des principaux officiers qui les environnent ; je crois donc devoir vous


SUR LA MYTH OL OGI E .

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faire connaître en détail les principaux ministres du plus aimable roi de l’année. Le premier ministre du Printemps est la déesse Flore, qui, en sa qualité de reine-mère, gouverne, du­ rant le règne de son fils, le peuple brillant des fleurs. Zéphire, qui l’accompagne, partage ses soins entre Flore, Gérés et Pomone. Ce dieu léger est fils d’Éole et de l’Aurore. Des ailes de papillon soutiennent son corps diaphane au milieu de la vapeur éthérée. Aussi vermeil, aussi frais que les fleurs qu’il caresse, son teint offre la rougeur virginale delà rose naissante; ses regards, la douceur des premiers rayons du prin­ temps. Soigneux des trésors fragiles qu’enfante le sein de Cybèle ', il écarte, de son souffle et de ses ailes, les Aquilons et les noires Tempêtes, et nourrit des pleurs de sa mère, l’enfance des fleurs, des fruits et des moissons. Les savants n’osent décider si Zéphyre est l’époux ou l’amant de Flore, en sorte que la légitimité du Prin­ temps est encore un problème. Les médisants vont plus loin ; s’il faut les en croire, la déesse Flore n’est qu’une mortelle parvenue, qui vivait autrefois h Rome aux dé­ pens des jeunes citoyens. Chloris était alors son nom. Enrichie par ses amants, elle nomma pour son héritier le sénat, qui, par reconnaissance, fit son apothéose. Mais ne sachant trop quel domaine lui assigner, il lui donna celui des fleurs, qui était alors vacant, et la ma­ ria au Zéphyre, époux sans conséquence, qui convenait parfaitement au caractère variable de la nouvelle déesse. Il institua aussi en son honneur les jeux flo1. La Terre.


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raux, OÙ les femmes publiques, dépouillées de leurs vêtements, combattaient et couraient au son des trom­ pettes. Celles qui remportaient le prix de la lutte ou de la course recevaient une couronne de fleurs. La statue de la déesse paraissait au milieu d’elles, cou­ ronnée de guirlandes et couverte d’une draperie, qu’elle tenait de la main droite ; de l’autre, elle pré­ sentait une poignée de pois et de fèves, parce que, du­ rant les jeux floraux, les Édiles jetaient ces légumes au peuple de Rome. Si ces détails sont véritables, vous préférerez à la déesse Flore la déesse Féronie, autre ministre du Prin­ temps, qui gouverne, par intérim, les fruits naissants, jusqu’au moment où Pomone vient prendre elle-même les rênes de son empire. Le feu ayant consumé jadis un bois situé sur le mont Soracte et consacré à la déesse Féronie, les habitants voisins accoururent pour sauver sa statue; mais tout-ù-coup le bois se couronna d’une verdure nouvelle. Ce miracle accrédita tellement la déesse, que ses prêtres osèrent se vanter de mar­ cher sur des brasiers, et de tenir un fer ardent sans ressentir la plus légère impression. Pour éprouver ce pouvoir plus qu’humain, J’aurais voulu les voir, ou vous donner la main, Ou marcher sur vos pas ; et je crois, mon amie. Que j’aurais fort déconcerté La feinte insensibilité Des chapelains de Féronie.

Moins respectée, mais plus aimée que cette déesse, Palès régnait sur les prés et sur les troupeaux. Sa pa­ rure est aussi simple que son culte. Un voile couvre


SÜR LA MY T H O L O G I E .

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ses charmes innocents. Un peu de laurier et de roma­ rin couronne sa chevelure, parce que, durant ces fêtes, les bergers purgeaient leurs troupeaux, en mêlant du romarin et du laurier dans leur pâturage. Elle tient une poignée de paille \ qui sert de litière a-ux bestiaux. Ses fêtes se célébraient au mois de mai. Les pasteurs lui offraient du lait et du miel; puis, allumant, à des distances égales, trois grands feux de paille, ils sau­ taient par-dessus, et le plus agile remportait le prix, qui ordinairement était une jeune chèvre ou un agneau. Ainsi, dans l’Age d’or, quand la simple innocence Rendait hommage à la divinité. Ses fêtes commençaient par la reconnaissance, Et finissaient par la gaîté.

Les coiüpagnes de Palès sont les Napées, qui prési­ daient aux plaines, et les Oréades aux montagnes. Ces nymphes furent, dit-on, les nourrices de Gérés et de Bacchus, parce que les moissons croissent dans les campagnes, et les vendanges sur les coteaux. C’est aux Oréades que nous devons le miel. Une de ces nymphes, nommée Mélisse, ayant trouvé, dans un arbre creux, un rayon rempli de cette liqueur dor-ée, en fit goûter à ses compagnes, qui, enchantées de cette découverte, donnèrent aux abeilles le nom de mélisses, et à leur nectar celui de mel, que nous avons traduit par miel. Les Dryades ^ avaient l’inspection des bois et des ar1. Le mot Palés dérive du mot latin, Palea, paille. 2. Dryade dérive du mot grec Drys (Apuç), arbre. Ama (Au.a) signifie avec; ainsi Hamadryade signifie qui est unie avec Varbre.


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bres en général ’ ; les Hamadryades, aussi multipliées que les arbres, naissaient et mouraient avec celui au­ quel leur existence était intimement liée. Cette fiction ingénieuse, qui prodigue les divinités aimables et at­ tache des nymphes à tous les objets qui nous environ­ nent, a je ne sais quel charme attendrissant. Quand je me reporte au temps de la fable. Les monts, les bois, les ehamps, tout s’anime à mes yeux. : A travers les épis de ees plaines dorées Je crois voir courir les Napées. Sur ces coteaux délicieux J’écoute les soupirs des tendres Oréades; Sous ces bosquets mystérieux Je clierche les gazons foulés par les Dryades : Et si, le soir, dans mon jardin, J’arrose un arbuste malade. En le baignant, je songe que ma main Rafraîchit une Hamadryade.

Parmi ces nymphes, les plus révérées étaient les Querculanes ^ dont la vie était attachée îi celle des chênes. Le célèbre chasseur Areas, se reposant au bord d’un ruisseau qu’ombrageait un chêne, vit, diton, sortir de son écorce une nymphe qui lui dit ; Dé­ tourne, je t’en supplie, le cours rapide de cette onde qui déracine l’arbre auquel ma vie est attachée. Areas détourna le ruisseau, et la nymphe reconnaissante le couronna sur le rivage. 1. On les avait imaginées pour empêcher les peuples de dé­ truire trop facilement les forêts. On ne pouvait couper un arbre avant que les ministres de la religion n’eussent déclaré que les nymphes l’avaient abandonné. 2. Du mot latin Querciis, chêne.


SUR LA MY T H OL OGI E . .

Oh ! si les nymphes à présent Récompensaient encor de même un bon ofTice, Comme j’irais courir les bois, en leur disant : N’est-il rien pour votre service?

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Les amants de ces nymphes sont les Sylvains, fils de Sylvain, dieu des forêts, qui protégeait aussi les troupeaux, et partageait avec le dieu Terme la garde des limites champêtres. Les Romains appelaient ses fêtes les Lupercales\ soit parce qu’il écartait les loups des bergeries, soit parce que son temple, construit dans le lieu même où Rémus et Romulus avaient été nourris par une louve, en conservait le nom de Lupercal. On raconte que Sylvain, amoureux d’Iole, épouse d’Hercule, s’introduisit la nuit dans une grotte où les deux époux étaient couchés séparément. Hercule avait enveloppé lole dans la peau du lion de la forêt de Némée. Sylvain, marchant'à tâtons, et sentant la peau hérissée du lion, prit lole pour Hercule et Hercule pour lole. Mais Hercule, éveillé par ses caresses, le saisit d’un bras vigonreux, et le lança hors de la ca­ verne contre un rocher qui fut l’écueil de ses amours. Après celte chute, Sylvain, Renonçant aux profits de la galanterie. Et dégoûté du bien de son prochain, Se maria le lendemain ; Car dès qu’on ne veut plus aimer, l’on se marie.

Sylvain eut un grand nombre d’enfants, qui| tous portèrent son nom. On les confond souvent avec les Faunes, parce que leur figure et leurs attributs sont les mêmes; mais leur origine est différente. 1

Voyez la Lettre IV, première Partie.


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Les Faunes sont les petits-fils de Ficus, fils de Sa­ turne et roi des Latins, qui, pour avoir résisté <i l’a­ mour de Circé, fut métamorphosé en pivert par cette enchanteresse. Gánente, sa veuve, fille de Janus, fut changée en voix à force de parler, comme plusieurs autres avaient été changées en fontaine, à force de pleurer. Or, si le ciel prenait encor la peine De consulter leurs dispositions Pour métamorphoser les veuves de la Seine, . Sur nos rivages nous aurions Cent mille voix peut-être, et pas une fontaine.

Ficus et Gánente laissèrent pour héritier Faune, qui enseigna l’agriculture aux Latins, vers le temps où Pandion' donnait des lois aux peuples d’Athènes. Faune épousa Fauna sa sœur, et en eut d’abord un fils nommé Sterculi ^ qui inventa l’art de fertiliser la terre par des engrais. Ses autres enfants furent les Faunes, que l’on mit au rang des dieux champêtres. On leur immolait une chèvre, et le pin leur était coiir sacré. On les représentait avec des pieds de chevaux ou de bœufs, une barbe, des cornes et des oreilles de bouc, environnées d’une couronne de sapin, dont ils tenaient aussi une branche dans la main droite. On leur donnait quelquefois, mais plus rarement, des pieds de chèvre. Fauna, leur mère, après la mort de son époux, s’enferma seule, et mourut sans avoir parlé 1. Il fut le père de Philomèle et de Pregué, qui périrent vic­ times de la brutalité de Térée, roi de Thrace, et époux de Pre­ gué. 2. Sterculum, fumier, engrais.


S U R LA MYTHOLOGI E.

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à un seul homme. Les Latins déifièrent ce modèle des veuves, qui devint l’inimitable patrone des dames ro­ maines. Elle avait à Rome un temple, dont les prêtres distribuaient au peuple des simples pour toutes les maladies. Les Romains confondaient Fauna avec Cybèle ou la bonne déesse, et lui donnaient les mêmes attributs. Les dames romaines célébraient ses fêtes durant la nuit, et il était défendu aux hommes d’oser même regarder l’asile sacré de ces mystères, dont il faut avouer que les femmes n’ont jamais révélé le se­ cret. Je ne sais quel historien, Piqué de ee rare silence, Dit que, suivant toute apparence. Ces grands mystères n’étaient rien. C’est son avis, chacun le sien ; Mais je crains fort, lorsque j ’y pense, Que ce ne soit aussi le mien.

Les dieux qui ressemblent le plus aux enfants de Fauna sont les Satyres, qui ne diffèrent des Faunes que parce qu’ils ont toujours des pieds de chèvre, et qu’ils portent tantôt un thyrse, tantôt une flûte ou un tambourin, pour faire danser les nymphes dont ils ani­ ment la joie, enflamment les sens et réveillent les dé­ sirs, en précipitant, au gré de leur rustique harmonie, la mesure rapide de leurs pas cadencés. Priape, qui marche à leur tête, quoique fils de Vénus et de Racchus, n’était pas jadis en grande vénération. Cependant il avait son culte particulier. On lui sacri­ fiait un âne, parce qu’ayant jadis défié un âne, j’ignore à quel genre de combat, et en ayant glorieusement triomphé, le vaincu, désespéré, s’était jeté sur le vain­


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queur, et l’avait laissé mourant à l’ombre de ses lau­ riers. Ses fêtes se célébraient particulièrement k Lampsaque, d’où il avait été chassé autrefois, pour y avoir fait, par ses noirs sourcils, ses cheveux crépus, sa bou­ che énorme, son nez recourbé, ses larges épaules, et son énergique laideur, la conquête de toutes les* jolies femmes. Nos belles, à ce que je croi, Ont hérité de ce caprice : Telle refuse encor d’admettre sous sa loi Un Apollon blondin, qui prend à son service Un Priape aux crins noirs. Demandez-lui pourquoi ?

Priape, piqué du procédé des Lampsaciens, les ren­ dit furieux, et leurs femmes folles. C’étaient des ba­ tailles, des danses, des ris, des hurlements continuels, et la ville de Lampsaque semblait n’être peuplée que de convulsionnaires. Enfin, la diète générale des maris, qui, par caractère ou par habitude, avaient conservé l’impassibilité du flegme conjugal, décréta le rappel du dieu exilé, et soudain toutes les cervelles dérangées se remirent, sans bruit, îi leur place. C’est au dieu Terme que Priape a l’obligation de ne pas être le plus laid de tous les dieux. Terme res­ semble tantôt à une tuile, tantôt ù un tronc d’arbre, plus souvent à une borne ronde ou carrée. Malgré sa figure grotesque, il était jadis en grande vénération. Le téméraire dont la main sacrilège le dérangeait de sa place, était proscrit *, aussi n’y a-t-il jamais eu de senti1. Il était dévoué aux Furies, et chacun avait le droit de le tuer.


SUR LA MYTH OL OGI E .

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nelle plus ferme dans son poste que le dieu Terme. Lorsque tous les dieux se retirèrent aux environs du Capitole, pour le céder i'i Jupiter, Terme y demeura seul immobile, et sacrifia la politesse à l’esprit de son état. Ses fêtes se célébraient ii Rome le dernier jour de l’année. On le couronnait d’épis au temps de la moisson, et de fleurs au moment où je vous écris, c’est-à-dire à l’arrivée du Printemps. Mais tandis que je vous décris la marche de cet ai­ mable dieu, il passe et emporte avec lui la jeunesse de l’année. Ainsi s’envolent les instants Des plus beaux jours de notre vie; Quand ils sont passés, mon amie, On les regrette; il n’est plus temps. Hàtons-nous d’élre heureux; et si la jouissance Avec nos beau.v jours doit finir, Nous en conserverons du moins le souvenir. Le Souvenir, frère de l’Espérance, En nous retraçant nos amours, Nous rendra leur première ivresse, Et fera luire encor, sur le soir de nos jours, L’aurore de notre jeunesse.

LETTRE L POMONE,

YERTUMNE.

Je me doutais, Emilie, qu’à propos de la déesse des fleurs, vous me demanderiez rhistoire de la déesse des fruits. Je conviens que ces deux divinités sont de tout temps inséparables. Je sais qu’on dit : Flore et Pomone, Comme on dit ; la Nuit et le Jour, 16


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L ET T RE S A EMILIE

Les Jeux et les Plaisirs, le Printemps et l’Automne, Les Grâces et Vénus, Émilie et l’Amour.

D’ailleurs, je ne suis pas étonné de l’intérêt que vous témoignez pour Pomone. Car je vous connais, entre nous, Des fruits de la plus belle espèce. Que la Pudeur en vain nous voile avec adresse; Trésors mystérieux dont Téclat vif et doux Perce le voile... Eh bien! pourquoi rougissez-vous De m’entendre vanter les fruits de la Sagesse?

Pomone, déesse des jardins, vivait célibataire, et ne concevait pas au monde d’autre plaisir que celui de cultiver les arbres qui portent les trésors de l’Au­ tomne. En vain mille amants avaient essayé de lui plaire; elle dédaignait leurs hommages. Yertumne, dieu des jardins, quoique ses plaisirs et son emploi dussent naturellement le rapprocher de Pomone, n’en fut pas mieux, accueilli que ses rivaux. Heureusement Yertumne ' avait le talent de changer de figure ;'i son gré. Il prit d’abord celle d’un jeune laboureur, on le reçut mal; puis celle d’un jeune moissonneur, on le congédia ; puis enfin celle d’une vieille femme, on l’é­ couta. La vieille, appuyée sur son bâton, après avoir long­ temps parcouru les jardins de Pomone, vint se reposer à l’ombre d’une vigne mariée à un jeune ormeau. Là, embrassant la déesse avec une tendresse maternelle, elle lui dit d’un ton de confidence : Ma fille, j ’applaudis à vos amusements. Des plaisirs que l’on puise au sein de la Nature, 1. Le nom Ae Yertumne dérive du mot latin Yertere, changer.


SUR LA MYTHOLOGI E.

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La aource fut toujours intarissable et pure. Ces espaliers sont beaux, ces vergers sont charmants ; Mais de votre asile champêtre Pour rendre le séjour plus doux, Malgré vos soins, il y manque peut-être Le plus bel ornement. — Quel est-il.f — Un époux. Oui, mon enfant; croyez à mon expérience : Sans amour, à votre Age, il n’est point de bonheur. On a beau s’imposer silence, Et donner le change ä son cœur, Du célibat plus qu’on ne pense, Le sentier solitaire est glissant pour l’honneur : L’Hymen seul, accordant l’Amour et la Pudeur, Peut mettre en sûreté la fragile Innocence. Vous seule de l’Hymen pourquoi braver les lois? Mariez-vous, tout se marie . L’aigle au milieu des airs, le tigre au fond des bois, Le poisson sous les eaux, l’agneau dans la prairie. Les arbres et les fleurs ont aussi leur hymen; Et, du plus haut des deux jusque dans la poussière. Tous les êtres unis par ce commun lien. Forment une famille entière Qui semble se donner la main. Mais si votre froideur vous rend inaccessible Aux plus purs sentiments de la société. Peut-être aux doux plaisirs de la maternité Ne serez-vous pas insensible. Voyez cette vigne flexible Mariée à ce jeune ormeau : L’arbre étendant au, loin chaque rameau. Soutient ses faibles bras, et la vigne fidèle De ses trésors naissants couronne son appui ; Son époux s’embellit par elle. Elle se féconde par lui, O vigne ! jeune et vierge encore. Je sais l’ormeau qu’il vous faudrait. Vous connaissez Vertumne ; il est tendre et discret; Vous l’estimez, il vous adore.


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LETTRES A EMILIE

Sur vos goûts les plus chers il règle tous ses goûts : Vous aimez les fruits, il les aime; • Il les cultive comme vous. Vertumne, aux grâces près, est un autre vous-même ; JfAmour l’a fait exprès pour être votre, époux. — AUI si je vous croyais, lui répondit Pomoiie; Mais qui peut de son cœur me répondre, ma bonne? —Lui; le voici. — Comment!... Où donc? A vos genoux.

Et soudain reprenant sa figure naturelle, Vertumne tombe aux pieds de la déesse déconcertée, qui, en lui reprochant sa trahison, abandonne sa main au traître. Ce mariage fut heureux. Vertumne, malgré son caractère changeant, fut toujours fidèle à son épouse. Ils vieillirent ainsi dans la constance conjugale jus­ qu’au moment où Vertumne, par le moyen d’une re­ cette particulière, rajeunit Pomone, et se rajeunit avec elle. C’est bien dommage que Vertumne n’ait jamais publié sa recette. Les époux revenus à Pige de vingt ans. Reprendraient le chemin de la galanterie. Les femmes, avec leur printemps. Retrouveraient la fleur de la coquetterie; De là, craintes, soupçons, soupirs, éloignements. Serments toujours nouveaux et toujours infidèles. Tourments délicieux!... Age heureux des amants. Plus tu fomentes les querelles, Plus tu donnes de prix aux raccommodements !

Pomone a souvent été confondue avec l’Automne, Cérès avec l’Été, Flore avec le Printemps. Cependant Ovide, en décrivant le cours du soleil, distingue ainsi les quatre saisons de l’année. « Le Printemps y parais« sait la tête couronnée de fleurs; l’Été, nu, portait « une couronne d’épis; l’Automne était vêtu d’une robe


S O R L A MY T H O L O G I E .

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« rougie par la vendange, et l’Hiver avait une chevelure « blanche et hérissée. » En effet, on représentait l’Hiver tantôt sous la figure d’un vieillard couché dans une grotte, tantôt sous les traits d’une vieille femme enveloppée de peaux de mouton, et tenant un ré­ chaud. On mettait quelquefois une faucille dans la main de l’Été, et un chien aux pieds de l’Automne, pour indiquer que ces saisons amènent la moisson et la chasse. Sans le secours de ces emblèmes, je retrouve sans cesse près de vous, Émilie, toutes les saisons de l’année : Quand je vois vos attraits, c’est pour moi le printemps Quand je cueille un Uaiser, c’est TÉté, je moissonne. Quand vous me prodiguez, dans vos discours charmants. Les fruits de votre esprit, j ’amasse : c’est l’Automne. Mats si, dans vos yeux, dans votre air. Je vois de la froideur, je tremble : e’est l'Hiver.

LETTRE LI PAN

ET

SYRINX;

ÉCHO

ET

NARCISSE.

Revenons au dieu Pan, auquel, pour vous plaire, Émilie, j’ai fait un passe-droit en faveur de Pomone. Les médisants prétendent que Pénélope, épouse d’Ulysse, persécutée, en l’absence de son mari, par une foule d’amants, leur tint longtemps rigueur en apparence, mais quelle ne put s’empêcher de faire secrètement un heureux, qui la rendit mère d’un fils. Or, comme ou ignorait lequel des nombreux amants de 16.


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L E T T R E S A E MI L I E

la reine était vraiment lepóre de l’enfant anonyme, on en partagea l’honneur entre tous, et l’on nomma leur fils Pan, ce qui signifie îi peu près universel. Que de Pans à Paris I D’autres ont poussé la médisance encore plus loin ; ils ont prétendu que Pan était fils de Pénélope et de Mercure, qui avait pris la figure d’un bouc pour plaire à cette princesse. Voyez quelle étrange malice ! Changer Mercure en animal, En animal cornu pour supplanter Ulysse 1 Ce pauvre Ulysse I... Ah ! c’est bien mal.

Quel que fût le père de Pan, il n’eut pas à se vanter de la beauté de son fils. Pan naquit avec une figure rubiconde, ornée de deux sourcils ■épais, d’un nez plat et bourgeonné, et d’une bouche riante jusqu’à ses oreilles, dont la largeur ombrageait la racine d’une paire de cornes qui surmontaient sa chevelure rousse et crépue. Son corps était vêtu d’une peau blanche, tachetée de noir, et son échine dégénérait en une queue de bouc qui balayait ses cuisses et ses pieds de chèvre. Avec ces avantages extérieurs, il se mit en tête de se faire homme à bonnes fortunes, et débuta, suivant l’usage, par le genre sentimental. Le voilà donc aux genoux de Syrinx, l’une des nymphes de Diane, et fille du fleuve Ladon, filant le parfait amour, de manière à faire peur à sa nymphe, qui se sauve de ses protestations. Le dieu cornu, étonné du peu de succès de sa génuflexion, se redresse sur ses pieds velus, et court en sautillant après la belle fugitive, à laquelle il adresse ces paroles :


SUR LA MYTHOL OG IE .

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D’où naît cette rigueur extrême? Pourquoi refusez-vous d’êcouter mes serments? Je suis laid ; mais, hfilas ! est-on laid quand on aime ? La beauté véritable est dans les sentiments. Vous craignez, dites-vous, que ma laideur amère Ne passe ù tous nos lils? Mais depuis fort longtemps. Vous savez bien que les enfants Ne ressemblent point à leur père. Les miens auront mon cœur et les traits de leur mère. Épousez-moi ; le ciel semble m’avoir pétri Tout exprès pour faire un mari : Je suis d’un si bon caractère ! D’ailleurs on sait que j’ai du bien ; Je vous donnerai tout.... Vous ne répondez rien! Où courez-vous, cruelle !... Eh bien!.,. Vous vous jetez ù la rivière.^’... Au moins dites-moi donc pourqiloi vous vous noyez? Nous ne sommes pas mariés.

Il dit et s’élance dans le fleuve Ladon, où Syrinx vient de se précipiter; mais au lieu d’y retrouver son inhumaine, il voit croître des [roseaux qui, agités par le vent, semblent encore soupirer tendrement. Pan reconnaît Syrinx sous cette forme nouvelle, et coupant quelques roseaux d’inégales longueurs, il les unit avec de la cire, et compose ainsi la flûte à sept tuyaux dont les bergers se servent encore de nos jours. Cet instrument le consolait de son veuvage précoce. Il parcourait les vallons et les bois solitaires, en ex­ primant, par des airs tendres, les regrets que lui causait sa chère Syrinx, lorsqu’il rencontra la nymphe Pitys dansant avec ses compagnes. Malgré l’invitation des nymphes, il refusa de prendre part à leurs jeux ; et Pitys lui ayant demandé la cause de son cha­ grin, il lui répondit en soupirant :


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LETTRES A EMILIE

Pardonnez ma peine secrète : Plaisirs, bonheur, j ’ai tout perdu! Vous jouissez, moi je regrette ; Vous vivez, et moi j ’ai vécu. . Syrinx avait su me charmer. Je lui dis : Syrinx, je t’adore. Car dans nos bois l’on aime encore Et l’on ne rougit pas d’aimer. Sa cruauté se fit un jeu D’éprouver ma persévérance. Je me nourrissais d’espérance; Je vivais : l’amour vit de peu. A peine j ’en pus obtenir, Pour prix de mon amour fidèle, Un baiser; encor semblait-elle. En le donnant, le retenir.

Ici le dieu cornu, passant modestement sur le dégoût insurmontable dont Syrinx avait payé les prémices de sa flamme, en vint à l’événement de la métamorphose, et attendrit tellement Pitys, que cette nymphe, trouvant dans sa laideur je ne sais quoi d’intéressant, parut disposée à le consoler. Ils gagnèrent ensemble le som­ met d’une montagne déserte, et de là le dieu Pan montrant à la nymphe les vastes campagnes qui s’éten­ daient autour d’eux, lui dit tendrement : Contemplez mes riants domaines ; Admirez ces vergers, ces vallons, ces fontaines, Et ces coteaux délicieux ; Voyez ces lacs et ces forêts lointaines. Et ces monts azurés se perdre dans les deux. Partout l’Amour s’oifre ü vos yeux ; L’Amour règne partout ; le monde est son empire, C’est un vaste tableau qu’il peut seul animer; Sans l’Amour tout est mort, et par lui tout respire;


SUR LA M Y T H O L O G I E .

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Tout aime autour de vous, et tout vous dit d’aimer. Moi seul je n’ose vous le dire.

Ici les regards timides de la nymphe répondirent : osez. Mais Pitys était aimée de Borée, qui avait donné à Zéphyre l’inspection de sa vertu. Ce léger Mercure la surprenant en tête-à-tête avec le dieu Pan recueille le premier soupir qui-lui échappe, et va le porter à Borée comme pièce de conviction. A cette nouvelle. Borée s’échappe des antres d’Éole, vole au lieu du rendezvous, et précipite du haut de la montagne la nymphe infidèle, qui, dans sa chute, fut métamorphosée en pin. Pan désespéré cueillit une branche de cet arbre, et s’en composa une couronne qu’il porta toujours, en mémoire de sa chère Pitys. C’est à cette occasion que le pin lui fut consacré. Il était écrit au livre desj destinées amoureuses que Pan serait toujours malheureux dans ses galantes aventures. Pour se consoler de la mort de sa chère Pitys, il s’attacha à la nymphe Écho, fille de l’Air et de la terre. Écho, dans les vallons, dans les bois, dans les champs, Après avoir joui longtemps Du privilège heureux de parler la première, Fut condamnée enQn, par un fâcheux retour, A ne parler que la dernière, AQn que chacun eût son tour.

On prétend que Junon, piquée de ce que, par ses discours adroits, cette nymphe l’avait empêchée de surprendre Jupiter au dénoûment de plusieurs in­ trigues galantes, la condamna à ne plus répéter que


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LET T RE S A EMILIE

les dernières syllabes de tout ce qu’elle entendrait dire. Pan se trouva assez bien de ce nouvel ordre de con­ versation. Jusqu’alors la volubilité de sa nymphe ne lui avait jamais laissé le temps de lui déclarer sa ten­ dresse ; mais depuis qu’elle était réduite à la nécessité de l’écouter, il lui expliquait, il lui détaillait la nais­ sance, les progrès et la nature de'son amour. Voilà, lui disait-il, comment je vous aime. Et aussitôt, bon gré, malgré. Écho répétait : Je vous aime. Le roman tirait à sa fin, lorsque la jeune Écho ren­ contra dans les bois le beau Narcisse, fils de la nymphe Lyriope et du fleuve Céphise. L’oracle avait prédit à sa mère qu’il vivrait longtemps, s’il pouvait éviter de se voir. Mais si sa vue devait lui être fatale, elle ne l’était pas moins aux nymphes que sa beauté avait rendues sensibles. Écho en fit la triste expérience. D’abord elle conçut le désir de lui plaire. Or, nymphe à qui l’Amour inspire ce désir Se croit toujours sûre de son affaire. Écho comptant y réussir, Épiait le premier soupir. Le premier aveu de Narcisse. Mais le beau jouvenceau, trop fier ou trop novice. Sans jeter un coup d’œil, sans proférer un mot, Dans une gravité sublime, Jouait le rôle ou d’un sage ou d’un sot. Rôle, en amour, à peu près synonyme. De cet objet silencieux. Pour animer la froide indifférence. Écho prend le parti de rompre le silence. Elle approche en baissant les yeux ; Tremblante, interdite, confuse. Elle s’apprête à révéler


SÜR LA MY T H O L O G I E .

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l e secret de son cœur... Sa bouche lui refuse La parole, aussitôt ses iarmes de couler. Narcisse, sans penser môme à la consoler. Voit ses yeux humides se fondre En un ruisseau de pleurs qu’un autre aurait séché. Et, d’un air à demi touché. Dit : Vous pleurez, j ’en suis fâché ; Mais vous ne dites rien ; je n ’ai rien à répondre.

« Rien h répondre ! » répète la nymphe en gémis­ sant; et le chasseur, sans l’écouter, va rejoindre ses compagnons occupés à poursuivre les hôtes des forêts. Echo, demeurée seule au pied d’un rocher, s’abîmait dans sa douleur et dans ses regrets ; puis se tournant vers l’endroit où elle croyait voir encore Narcisse, elle lui disait intérieurement : Ah ! si le ciel t’eût doué d’un cœur tendre. Mon trouille, ma rougeur, les pleurs que j ’ai versés. Et mon silence, ingrat, t’en auraient dit assez I Le cœur entend toujours, quand le cœur veut entendre.

Poursuivie par ses pensées. Écho parcourt au hasard les antres solitaires et les grottes profondes. Là, con­ sumée par les feux de l’amour, atténuée par la douleur, elle se déssèche peu à peu. Ses os se pétrifient et se changent en rocher^ et de même qu’après le trépas nous ne conservons plus que notre âme, principe essentiel de l’existence de l’homme. Écho, en qualité de femme, ne conserva plus que la voix. Ses compagnes, touchées de son sort, et victimes elles-mêmes de l’amour qu’elles avaient conçu pour Narcisse, prièrent l’Amour de les venger de son in­ différence.


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L E T T R E S A E MI L I E

L’Amour les exauça. Non, cet Amour aimable Qui, confondant les senliments Des cœurs de deux jeunes amants, Rend leur bonheur inséparable ; Mais cet Amour triste, isolé. D’orgueil, de sottise gonflé. Qui rapporte tout à soi-même. Et dans le monde entier ne voit que lui qu’il aime ; Amour qui suit les orateurs A la tribune, et va, sur les banquettes. S’asseoir avec les auditeurs ; Qui martyrise les coquettes, Et magnétise les auteurs ; Amour de tout pays, ainsi que de tout Age, Dont une faible part fut adjugée au sage. Et la plus forte dose au sot ; Amour propre... Je dis ce mot Bien bas ; car, tel que la finance Qui s’est débaptisée en prenant le blason. Cet Amour orgueilleux s’offense Dès qu’on l’appelle par son nom.

Ce dieu, au retour de la chasse, conduisit Narcisse, tourmenté par la soif, au fond d’une vallée mysté­ rieuse. Là, sous un dôme de verdure. D’un jour voluptueux faiblement éclairé, Coufe, sur un sable doré. Le cristal d’une source pure. Incliné sur ses bords, le chasseur altéré Voit son image. A cette vue. Sa main sur le ruisseau demeure suspendue. Immobile d’extase, et d’amour enivré. Il s’oublie. A la soif, dont le feu le dévore. Succède un feu plus dévorant encore. Le corps penché, les yeux baissés, Les bras tendus et les regards fixés


SUR LA MYTHOLOGIE.

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Vers cette image qu’il adore ; « Objet charmant, dit-il, qui que tu soi.s, « Bergiire, naïade ou déesse, (( Ne dédaigne pas ma tendresse. « J’aime 1 j ’en fais l’aveu pour la première fois. « Hélas! tu parais me sourire, « Et chaque fois que ma houclio soupire, K Tu semblés soupirer aussi. « M’aiinerais-lu?... Je vois tes larmes « S’échapper!... » En parlant ainsi. Ses pleurs tombent dans Tonde, et sillonnent les charmes De la nymphe qui tremble au milieu du cristal. B Grands dieux!... quel changement fatal 1 « Quel sort, ou quel caprice à mes yeux le déguise? « Ce n’est plus toi!... » L’onde se tranquillise! La nymphe reparaît. « Enfui je te revois! « Tu me parles! Pourquoi n’entends-je pas ta voix? U Ce que tu dis paraît si tendre ! « Il est doux de se voir, mais plus doux de s’entendre. « Si près de toi! comment en suis-je séparé? « Viens apaiser l’ardeur dont je suis dévoré! « Viens, je brûle d’unir mon âme avec la tienne. « Quoi! tu me tends les bras? Ah ! vole dans mon sein.. « Approche, approche encor, et donne-moi la main... « Tu fuis? Hélas! ta main semblait chercher la mienne,^ « Et quand je vais sous i’eau la saisir, à l’instant « Elle s’évanouit et m’échappe en tremblant. « Non, tu ne m’aimes pas, je le vois; ton sourire', « Tes yeux, tes soupirs sont trompeurs. « Je brûie, je languis, je succombe, je meurs!... « Hélas! tu me donnes des pleurs! « Tu m’aimes donc?... et tu veux que j ’expire! » li dit, et déjà la pâleur Décolore son front. Ses grâces se flétrissent. Son œil s’appesantit, et ses larmes tarissent. Il dépérit comme la jeune fleur, Qui, des feux du printemps en naissant desséchée. Prête à s’épanouir, meurt la tête penchée. Écho, témoin du sort de son amant,

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L E T T R E S A E MI LI E

Répond à ses soupirs jusqu’au dernier moment. « Adieu, dit-il. — Adieu ! soupire-t-elle. — « Je t’aimais. — Je t’aimais, dit la nymphe Odèle. — « Et môme, en ce moment, où tu causes ma mort .« Je t’aime encore! » Écho répond : « je t’aime encor! »

Le soir, en descendant des montagnes, les Oréades aperçurent le corps immobile de Narcisse. Sa tête, le long du rivage. Reposait entre les roseaux. Ses yeux éteints, fixés sur le miroir des eaux. Semblaient encore y chercher son image.

A cette vue, les nymphes, vengées de ses mépris, versent des larmes amères, et accusent l’Amour de les avoir trop exaucées. Elles se dispersent dans toute la contrée, et rassemblent à grands cris leurs compagnes, pour célébrer les funérailles de Narcisse. Les nymphes, couronnées de cyprès, s’avancent lentement vers la rive fatale; mais elles y cherchent en vain le corps de celui qu’elles regrettent; elles n’y trouvent à sa place qu’une fleur nouvelle, composée de feuilles jaunes et blan­ ches, à laquelle elle donnent le nom de Narcisse, nom quelle ,a depuis conservé. Les anciens consacrèrent cette fleur aux Euménides, et en couronnèrent les urnes et les tombeaux. Quelques auteurs, qui, sans doute, avaient alors des correspondances avec l’autre monde, assurent qu’en entrant dans la barque de Caron, l’ombre de Narcisse se pencha sur les bords pour s’admirer dans les eaux du Styx; ils ajoutent que, depuis son passage, elle par­ court sans cesse les rivages de ce fleuve pour s’eni­ vrer du plaisir de s’adorer. Alil si l’on conserve ce


SUR LA MYTHOLOGIE.

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goût chez les morts, après l’avoir eu chez les vi­ vants, Sur les rives du Styx que d’antiques Laïs, De coquettes aux traits vernis, Aux sourcils peints à neuf, aux trésors reblauchis ; Que d’abbés rubiconds, que de courtisans blêmes, Idolâtres de leur beauté, A deux genoux devant eux-mêmes S'^adorent pour rôternité 1

Depuis la mort de Narcisse, Écho s’est retirée dans les vallées profondes et dans les grottes solitaires. L è i , dès qu’elle entend soupirer une bergère trop tendre, elle se plaît îi répéter ses soupirs, qui lui rappellent sa triste aventure. Mais si, le moment d’après, elle en­ tend des chants d’allégresse, elle en répète gaiement le refrein, soit par une suite de l’inconstance naturelle îi son sexe, soit pour faire diversion k sa douleur. Pan, toujours amoureux de cette nymphe, crut sou­ vent reconnaître sa voix. Il l’appelait en gémissant; et, attiré par ses réponses plaintives, il la cherchait, nuit et jour, au fond des bois. Enfin, lassé, de pour­ suivre cet objet invisible, instruit d’ailleurs par ses in­ fortunes amoureuses, il en conclut que l’amour était la plus folle des vanités humaines, et finit par vivre en paix, c’est-à-dire, sans femme et sans maîtresse. Ce dieu, adoré et redouté dans les campagnes, avait, dit-on, la puissance de semer à son gré l’épou­ vante. Les Gaulois qui, sous la conduite de Brennus, leur chef, avaient pénétré dans la Grèce, étant sur le point de piller le temple de Delphes, furent tout à coup frappés d’une si grande terreur, que, sans être poursuivis, ils prirent tous la fuite. Cette terreur sou­


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L E T T R E S A E MI LI E

daine fut attribuée au dieu Pan; et l’on appelle en­ core terreurs Paniques toutes celles dont la cause est inconnue et subite. On prétend qu’au moment où les géants escaladaient le ciel, Pan voyant l’elfroyable Typhon prêt à l’em­ porter d’assaut, conseilla au dieux de se sauver en Égypte sous la figure de divers animaux; qu’il prit lui-même celle d’un bouc, et qu’en récompense d’un si noble stratagème, il fut transporté au ciel, où il forme le signe du Capricorne, signe assez analogue à la nature de ses amours. Le culte de Pan n’ensanglan­ tait point ses autels; on lui présentait pour toute of­ frande du lait et du miel. Les auteurs s’accordent à croire que Pan était le dieu de toute la nature. Les anciens, après avoir di­ vinisé tous les détails de l’univers, en déifièrent l’en­ semble, et adorèrent le grand Pan, ou le grand l"out. Réfléchissant ensuite que ce tout était animé par un principe caché, ils adorèrent ce principe sous le nom de Psyché ou Ame, et marièrent cette divinité avec Cupidon, c’est-à-dire, qu’ils unirent le moral et le physique de l’amour, et que de cette union ils firent naître la Volupté. Cette allégorie me paraît aussi juste qu’ingénieuse ; Pour être heureux, il faut sentir. Si les sens nous donnent la vie, Le sentiment nous donne le plaisir. L’Amour n’est qu’une frénésie Qui s’éteint avec le désir : Le vrai bonheur est bien moins de jouir Que d’aimer toujours son amie.


SUR LA MYTHOLOGIE.

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L E T T RE L U PSYCHÉ.

Consolez-vous, belle Éuiilie; Consolez-vous, si, quelque jour, Votre cœur un moment s’oublie. Vertus, pudeur et modestie. N’étouffent point la sympathie Qui règne au terrestre séjour. Chacun doit aimerà*son tour: Les uns au matin de la vie. Et les autres sur le retour, La loi d’aimer fut établie Pour les dieux mîmes : mon amie. Lisez l’histoire de l’Amour.

Dans un royaume inconnu régnait un prince toutpuissant, car il était aimé de tous ses sujets. Son épouse partageait avec lui leur amour. Elle n’avait point, à la vérité, donné d’héritier à la couronne; mais elle avait mis au jour une fille qui, dans un âge encore tendre, unissait à tous les trésors de la beauté naissante, tous les charmes de l’esprit et du cœur. On la nommait Psyché. Sa beauté n’était pas encore Une beauté parfaite ; mais, En la considérant de près. On sentait qu’elle allait éclore. Elle avait à peine compté Quatorze printemps. A cet âge On sait qu’en naissant la beauté Nous présente à la fois fi-aîchcur, timidité. Sourire ingénu, doux langage.


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LET TR ES A EMILIE

Confiance, naïveté, Innocence, enfin tout, et promet davantage. Promettre est un grand point lorqiie l’on tient déjà. Sitôt qu’une belle commence. On se peint en secret les charmes qu’elle aura. Et l’on embellit ceux qu’elle a Du coloris de l’espérance.

Ainsi, en admirant Psyché telle qu’elle était, et .plus encore en imaginant ce qu’elle devait être, on en vint au point de la comparer à Vénus elle-même. Je ne vous dirai point que la déesse en fut outrée de dépit : vous l’avez déjà deviné. Psyché avait deux sœurs aînées dont je dois vous parler. Fières par habitude, et coquettes par goût. D’esprit très-ordinaire, et d’humeur très-jalouse : C’étaient de ces beautés qu’on rencontre partout, Qu’on n’aime point, mais qu’on épouse. On vantait au loin leurs trésors, Non, ces trésors dont la Nature Orne l’esprit, pare le corps, Et de Vénus enriehit la ceinture ; Mais des trésors de ce métal Auquel on donne sur la terre • Une valeur imaginaire. Qui, pour un peu de bien, y fait beaucoup de mal. Cependant en formant à peu près un total De leur âge, de leur naissance. Item de leur dot, tout compris. Nos sœurs étaient pour des maris Deux figures de convenance.

Aussi convinrent-elles à deux princes voisins, qui, suivant l’usage, les épousèrent, de concert avec leurs créanciers.


SUR LA MY T H OL OGI E .

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Cependant les grâces de Psyché se développaient de jour en jour. Après l’avoir comparée à Vénus, on osa la préférer à la déesse ; on lui éleva même un temple , et la fdle de l’Océan vit croître l’herbe dans son sanc­ tuaire, tandis que l’encens destiné à son culte fumait sur les autels de Psyché. Elle en conçut une jalousie dix fois plus ardente que celle qui dévore le cœur des mortelles, et prenant l’Amour par la main : Vois-tu, mon fds, dit-elle, l’indigne rivale que ce peuple donne à ta mère ? Ah I par ce sein qui t’a nourri, par ces bras maternels qui soutinrent ton enfance, mon cher fds, venge mon outrage; perce-la de tes traits; qu’elle brûle d’ùn amour insensé pour le plus vil de tous les êtres. L’orgueilleuse, sans doute, prétend me détrôner. Abaisse sa fierté, confonds ses projets, et sauve mon empire pour conserver le lien. Elle dit, s’envole sur son char de nacre, et laisse son fils en présence de l’ennemi. A l’instant l’Amour saisit son arc, tire de son carquois un trait empoisonné, et le pose sur la corde tendue ; mais son œil, en le dirigeant, rencontre un regard de Psyché. Regard vif, mais plein d’innocence. Regard qui va cherelicr le cceur, Regard voilé par la décence,. Et tempéré par la douceur. L’Auiour frappé s’arrête, il soupire, il balance; L’arc et le trait, sans qu’il y pense, Échappent de ses mains: il se sent attendrir. Non, ma mère, dit-il, je ne puis t’obéir. Pardonne ! cet effort surpasse ma puissance. Si tu veux que mes traits exercent ta vengeance, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr *. 1. Corneille, tragédie d’Horace, acte premier, scène première.


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LET TRE S A EMILIE

A ces mots, il détend son arc, remet le trait dans le carquois, s’éloigne lentement, et retourne souvent la tète pour considérer Psyché, qui ne l’aperçoit pas, et ne se doute pas même qu’il existe. Quoi! se disait-il, c’est par moi seul que tout aime dans la nature, et je suis le seul qui n’aime pas; je suis la source du bonheur, et le bonheur m’est étran­ ger! Mortels, ce doux poison dont l’effet vous enchante Vous est préparé par mes soins; Ah 1 de votre ivresse touchante Puisque je suis l’auteur, je veux goûter au moins La coupe que je vous présente.

Dès ce moment, Gupidon s’abandonna au sentiment que lui inspirait Psyché, et conçut l’espoir d’être son époux. Mais cet espoir ne pouvait se réaliser qu’à l’ombre du mystère : si Vénus en était instruite. Psy­ ché, sans doute, était perdue. L’Amour crut donc avoir besoin de conseil. Sur son projet il consulta. Non point ia déesse Jlula Quoiqu’il rendit justice à sa délicatesse. Mais, de sa part, il craignait un éclat, Car il soupçonnait la déesse De n’avoir point l’esprit de son état.

L’Amour alla trouver le sage Harpocrate, fils d’Isis et d’Osiris, et dieu du Silence : Il tient les grands secrets, tes sublimes travaux. Renfermés dans les grandes ûmes 1. Muta ou Tacita, déesse du Silence, chez les Romains. Il existait encore chez eux une autre déesse du Silence, nommée Angerona; elle avait la bouche cachetée.


SUR LA MYTH OL OGI E.

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Et des sages et des héros. D’un triple mur d’airain son autel est enclos. Pour ne point profaner son auguste repos, Dans la première enceinte on fait asseoir les dames. Cependant la plupart ayant à concerter Des projets de galanterie. De médisance ou de coquetterie. Jour et nuit pour le consulter, Viennent en foule dans son temple. Le dieu ne leur répond qu’en les prêchant d’exemple. Mais il s’agit de l’imiter.

L’Amour, en entrant dans le sanctuaire, vit un dieu jeune, mais d’une figure sévère, assis sur un trône om­ bragé d’un arbre ^ dont les feuilles ressemblent à la langue qui doit taire les secrets, et les fruits, au cœur qui les renferme. Le Silence tient de la main gauche un cachet, et, de la main droite, appuie un doigt sur ses lèvres fermées. Le front du dieu est couronné d’une mitre, dont la pointe se divise en deux parties égales. Devant lui s’élève un autel couvert de légumes, dont la piété des habitants du Nil lui a consacré les prémices. Dieu puissant, lui dit le fils de Vénus, vous dont l’image révérée dans les tribunaux de Thémis, dans les conseils des rois et dans les vestibules sacrés de nos temples, rappelle îi tous les mortels la discrétion qu’ils doivent apporter dans les décrets de la justice, dans les secrets des empires et dans les mystères de nos dieux; vous dont l’œil pénétrant lit jusqu’au fond des cœurs, tandis que le votre est inaccessible aux re­ gards de Jupiter lui-même, voyez ce qui m’amène au­ près de vous, et conseillez-moi I 1. Le pêcher. 17.


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L E T T RE S A EMILIE

Alors le sage Harpocrate, prenant un voile, en cou­ vrit l’Amour, pour lui faire entendre qu’il devait rester inconnu à son épouse, de peur qu’elle ne divulguât son secret. Cupidon suivit ce conseil. Je le plains; il est si doux de n’avoir point de secret pour ce qu’on aime 1 Aussi connaissez-vous, Emilie, le plus tendre et le plus intime de tous mes sentiments ; mais, par un phénomène bien étrange, de nous deux, c’est moi qui parle, et vous qui vous taisez. Cependant vous devez, en tout bien, tout honneur. De mou secret me payer par un autre, Et puisque vous lisez couramment dans mon cœur. Me laisser quelquefois épeler dans le vôtre.

LETTRE LUI PSYCHÉ.

Environnée des hommages d’un peuple immense, Psyché, plus déesse que mortelle, arrivait à la saison de l’hyménée. Mille adorateurs composaient sa cour ; aucun n’osait demander sa main. Rivale d’une déesse.. L’encens fumait sur ses pas ; On adorait la princesse. Mais on ne l’épousait pas. Or, sitôt que le cœur, dans la saison de plaire, Sent ce vide inconnu qu’Hymen seul doit remplr, La beauté ne peut, sans piUir, Supporter le malheur d’être célibataire. ■

Psyché pâlissait donc tous les jours. Ses parents.


SUR L A MYTHOLOGI E.

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alarmés, allèrent consulter l’Oracle. Écoutez sa ré­ ponse : « En longs habits de deuil conduisez votre fille « Sur un rocher désert. Pleurez, éloignez-vous, « Là, par l’ordre des dieux, ravie à sa famille, « Psyché doit recevoir un monstre pour époux. »

Je ne vous peindrai .pas le désespoir des parents et la feinte douleur des deux sœurs aînées, cjui, assez mal mariées, n’étaient point fâchées de voir leur ca­ dette plus mal mariée encore. Cependant elles s’arra­ chaient les cheveux et versaient des torrents de larmes, et qu’on ne s’en étonne pas : L’art de pleurer est un talent Que la femme la plus novice Possède à fond, et que souvent Elle entretient par l’exercice.

Au milieu de la tristesse universelle. Psyché, sou­ mise aux dieux et tranquille, conservait cette pure sérénité, compagne inséparaJile de la vertu. Conduisez l’innocence au Lord des précipices ; Étalez à ses yeux les plus affreux supplices ; Son cœur est exempt de remords. Son front demeure inaltérable. L’aspect de l’empire des morts Ne fait pilir que le coupable.

Psyché, environnée de la pompe funèbre qui sem­ blait la conduire au tombeau, marchait les yeyx bais­ sés, et se disait : Je n’ai rien fait aux dieux; qae peuvent-ils me faire ? S’ils désirent ma mort, je ne puis m’y soustraire ;


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LETTRES A EMILIE

Mais peuvent-ils la désirer? Je n’ai vécu que pour les adorer; J’ai mis mon bonheur à leur plaire. Le pauvre est mon ami, le malheureux mon frère. J'emporte leur amour et leurs tendres regrets. Mon cœur est aussi pur que le jour qui m’éclaire. Hélas ! plus je me considère, Moins je prévois mon sort. Je m’y résigne; mais Je n’ai rien fait aux dieux, que peuvent-ils me faire?

Cependant on arrive au rocher fatal. Là, le père de Psyché, courbé sous le poids des ans et de la douleur, lui fait ses dernier adieux. La reine, pour la dernière fois, la presse douloureusement dans ses bras mater­ nels ; et ses sœurs, en sanglotant, versent des pleurs qu’elles avaient réservés pour cette dernière scène. Seule au milieu de ce désert épouvantable. Psyché promène longtemps ses regards sur les rochers, les bois et les abîmes qui l’environnent. A tout moment elle croit voir sortir de ces antres l’époux auquel elle est destinée. Tantôt se figurant un monstre horrible, immense. Ses transports furieux, ses longs mugissements, Elle frémit et croit d’avance Expirer de frayeur dans ses embrassements ; Tantôt entrevoyant un rayon d’espérance : Ne puis-je pas, dit-elle, apaiser son courroux? Si ce monstre m’épouse, il m’aime ; S’il m’aime, il cessera bientôt d’être le même ; De me plaire il sera jaloux ; Moi je ferai tout pour lui plaire. , Je puis changer son caractère ; L’Amour peut le rendre plus doux... Je ne crois pas que j ’en meure. C’est un monstre, à la bonne heure ; Mais enfin c’est un époux.


S U R L A MY T H O L O G I E .

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Tandis que Psyché se livrait à ces réflexions conso­ lantes, Zéphyre, par l’ordre de Cupidon, volait au sé­ jour du Sommeil pour implorer son secours. Le Sommeil repose dans une grotte ' sombre et tran­ quille, située au milieu de la ville des Songes. Les ha­ bitants de cette ville en sortent par deux portes oppo­ sées : l’une, faite de corne transparente, est la porte des Songes véritables; l’autre, d’un ivoire éclatant, sert de passage aux Songes menteurs. Ces démons fantastiques prennent à leur gré mille figures, mille costumes différents pour aller accueil­ lir les étrangers sur le chemin qui conduit à leur

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Les Songes véridiques font voir aux sages qu’ils fa­ vorisent les projets des hommes s’envolant en fumée : les protecteurs de cour vendant de l’orviétan pour des louanges; les héros, géants en perspective. Lillipu­ tiens à quatre pas ; les astronomes tourbillonnant parmi les sphères, les mondes, les rêves et les planètes, et se perdant au sein du vide, avec les atomes ronds et cro­ chus ; les orateurs à la mode, dos à dos avec le génie, attrapant en l’air des bluettes comme des papillons; des poètes délicieux brodant des arabesques au tam­ bour ; des agriculteurs académiques, plantant quatre grains de blé dans quatre tasses de porcelaine, pour calculer le produit des quatre parties du monde; des financiers, devenus pasteurs, tondant, avec des ciseaux économiques, leurs brebis jusqu’au sang, puis, les abandonnant aux écorcheurs subalternes. Enfin, li tra1. Ovide place le Sommeil dans une grotte ; Lucien dans une ville : j ’ai réuni ces deux opinions.


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vers le prisme de ces songes, qui réduit tout à sa juste valeur, le sage voit tour à tour L’orgueil lapi sous l’hunitle froc, L’amour brûlant sous la chaste étamine, L’ambition creusant pour sa propre ruine, La fragile vertu brisée au moindre choc, L’esclavage assis sur le trône, Les soucis voltigeant autour de la couronne, La véritable royauté. Réduite à l’empire suprêm,e Que l’homme exerce sur lui-méme Dans une sage obscurité ; Les vrais biens chez la pauvreté, La pauvreté chez l’opulence. Le faux éclai dans la splendeur. Les seuls plaisirs dans l’espérance. Les tourments dans la jouissance. Et le néant dans la grandeur.

Les Songes menteurs, bien plus n&mbreux que les premiers, se présentent au simple commis sous les traits, tantôt du valet de chambre, tantôt de la sultane favorite d’un commis en chef; et pour accueillb’ celuici, ils prennent le masque riant d’an conti'ôleur géné­ ral. Ils expédient, pour les gens à projets, des brevets d’invention, des privilèges exclusifs, et leur assurent des résultats de mille pour cent. Plusieurs offirent aux filles nubiles une longue suite d’aspirants ; aux feamanes mariées, le convoi funèbre de leurs époux; aux veuves, les apprêts de leurs secondes noces. Ceux-ci étalent aux jeunes médecins les pestes, les épidémies, les villes et les campagnes couvertes de moribonds implorant leur science divine, et leur tendant une bourse ronde qui tonibe de leur main défaillante.. Ceux-là montrent aux


SUR LA MYTHOL OGI E.

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jeunes orateurs de Thémis la discorde universelle di­ visant les familles, des milliers de mains ouvertes pour donner ou pour applaudir, et le Pactole roulant ses îlots dans l’antre de la Chicane. Quelcjues-uns font apercevoir aux nourrissons des Muses, des fauteuils académiques, des berceaux de lauriers, et leurs bustes de marbre noircis dans les places publiques par les siècles et par l’encens. Quelques autres réalisent, aux yeux des calculateurs et des physiciens, des bateaux qui remontent seuls le cours des fleuves rapides, des globes dirigés dans l’air contre l’air même, des chaus­ sures pour danser sur l’onde à pied sec, des chars vo­ lant vers la lune, des quadratures de cercle, des pierres philosophales, des cabriolets qui, de leur propre mou. vement, partent en poste pour l’Espagne, etc., etc. Mais parmi ces aimables imposteurs Il en est un, le plus flatteur de tous, Qui quelquefois à l’ami d’Émilie Offre les traits de son amie Qui lui sourit, et fait mille jaloux. Hélas ! je n’oserais le croire. Ni vous consulter sur mon sort. Oserais-je pourtant vous demander s’il sort Par la porte de corne, ou par celle d’ivoire


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L E T T R E S A EMILIE

LETTRE

LIV

PSYCHE.

Après avoir traversé la ville des Songes, Zéphyre arrive à la grotte profonde où repose le Sommeil, fils de l’Érèbe et de la Nuit, et frère de la Mort. Là, sur un Ut de plume oiseuse, Étendu monacalement. Le dieu savoure mollement Une langueur voluptueuse. Sur ses traits riants et fleuris Brille la fraîcheur printanière D’un chérubin, d’une houris. Ou d’un chanoine qui digère. Le dispensateur du repos Dort entouré de somnifères. De gazettes et de pavots. D’opium et de commentaires. De nénuphar et de journaux. Près du lit une source pure. Sur les cailloux et la verdure Roulant son cristal argenté. Le long de sa rive fleurie, Appeile la mélancolie Et murmure la volupté. Jamais, dans sa course brûlante, Phœbus, sur ces paisibles lieux, K’a dardé les traits radieux De sa lumière étincelante. Un crépuscule faible et doux. Une lueur mystérieuse, Un demi-jour de rendez-vous, Une fraîcheur délicieuse. Tout inspire cette langueur.


S U R L A MY T H O L O G I E .

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Cette paisible léthargie, Où Thoinme, rêvant le bonheur, Poursuit le rêve de la vie. Des vains Songes autour de lui Voltige la troupe empressée, Et leurs ailes de Peau d’oubli Semblent secouer la rosée.

Près du lit sombre où repose le Sommeil, Zéphyre aperçoit ses trois enfants Morphée, Phobétor et Fantase. Morphée tenait une poignée de pavots. Son nom si­ gnifie figure ou image, parce que, durant le règne de son père, il se présente souvent à nous sous la figure des êtres qui nous intéressent. Dans ses déguisements, je crois Qu’il met de la coquetterie ; Car je l’ai vu, plus d’une fols, Se présenter à moi sous les traits d’Émilie.

Le terrible Phobétor, ou Fantôme, enveloppé de draps mortuaires et de tristes lambeaux, porte sur un corps immense une figure blême et décharnée. C’est le dieu des esprits. Autrefois sa puissance Dominait un empire immense ; Mais aujourd’hui son empire n'est plus Qu’un empire in pariibus.

Enfin, le troisième enfant du Sommeil, la capricieuse Fantase, ou Fantaisie, change de figure à chaque in­ stant, rit, pleure, désire, dédaigne, va, revient, court, I . On donnait au Sommeil jusqu’à mille enfants, qui, sans doute, n’étaient autres que les Songes dont il est le père, et dont la mère est l’Imagination.


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s’arrête, et trouble la cervelle de tous ceux qu’elle ap­ proche. Hélas t si la Fantaisie Est fille du Sommeil, dans ce bon univers, Que de belles, mon amie. Sommeillent les yeux ouverts I

Au milieu de celte cour silencieuse, Zéphyre s’a­ vance légèrement vers le Sommeil, soulève le noir ri­ deau de son lit d’ébène, et entrevoit le dieu assoupi, tenant une corne d’abondance, attribut de la paix qu’il inspire. Zéphyre, par un léger battement d’ailes, l’éveille doucement, et lui dit ; Si pour vous, couronnant les Songes Des roses de la volupté, L’Amour embellit leurs mensonges Des charmes de la vérité, Sommeil, écoutes sa prière : L’Amour qui seul fait obéir Le puissant maître du tonnerre, Qui, dans les enfers, sur la terre, Seul peut tout, ne peut endormir Les yeux d’une simple bergère. De Psyché fermez la paupière. Et, jusques à l’aube du jour, Loin de cette belle endormie Chassez la brûlante insomnie. Inséparable de l’Amour.

Le Sommeil se lève à ces mots; il étend ses ailes sombres, qui embrassent à la fois la moitié de l’uni­ vers ; et guidé par Zéphyre, il arrive au rocher fatal où Psyché tremblante attend son époux. Le dieu du repos plane sur sa tête, la couvre de pavots, et revoie en si­ lence vers son antre paisible.


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Alors Zéphyre, prenant doucement Psyché dans ses bras, la porte au pied du rocher, dans un jardin déli­ cieux, et la couche sur un gazon ombragé de myrte et parsemé de violettes. Get ombrage est si frais, que nous ferions bien, Emilie, de nous y reposer aussi ; Et là, si vous daignez m'en croire. Interrompant cet entretien, De Psyché, quelque temps, vous oublierez l’iiistoire En favem’ de i’iùstorien.

LETTRE LV PSYCHE.

O quelle sérénité pure I Est-ce ici le séjour des dieux? Est-ce la main de la Nature Qui, dans ces prés délicieux, A semé de ces fleurs l’émail sur la verdure? De ce palais brillant la simple majesté, Ces bosquets, ces jardins, cette grotte profonde, Le cristal môme de cette onde, Tout, jusqu’à l’air, me pai^ait enchanté. D me semble que je respire La tendresse et la volupté 1 Je suis heureuse... et pourtant je soupirel... Que manque-t-il encore à ma félicité? Et qu’est-ee donc que je désire 1

Ainsi parlait Psyché en s’éveillant à l’ombre d’un berceau de myrte. Après le premier moment d’ex­ tase, elle se lève, marche vers le palais, et le parcourt avec ravissement. L’architecture de l’édifice, et les riches ornements qui le décorent, ixirtent l’empreinte


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L E T T R E S A EMILIE

d’une main divine. Cependant, au milieu de cette ma­ gnifique demeure, Psyché ne rencontrait pas même l’ombre d’un humain. Celte solltiiile profonde, Commençait à la désoler : Dans le plus beau palais du monde, On veut trouver à qui parler.

Enfin, une voix faible et tendre lui dit: Psyché, vous êtes reine de ce palais. N’ordonnez pas; désirez seulement. Psyché désire, et tour à tour une toilette brillante, un concert divin, un festin délicieux se pré­ sentent devant elle. Servie par une cour nombreuse, elle l’enlend sans la voir; bien différente des rois qui souvent voient la leur sans l’entendre. Le soir, cette cour invisible assiste au coucher de la nouvelle reine, et se retire. Tout à coup, au milieu des ombres de la nuit. Les rideaux s’ouvrent à grand bruit. Psyché sent une main, frissonne et la repousse. « Ah I que le monstre a la main douce ! » Réfléchit elle; ■< hélas! que n’est-il aussi doux! » Mais une voix plus douee encore I.ui dit : « Psyché, c’est moi qui vous adore « Et que l’Amour vous donne pour époux. — « Puisque le ciel le veut, dévorez-moi, dit-elle; « Me voiei. — Moi, vous dévorer ! « Moi, votre amant soumis! moi, votre époux fidèle! — « Hélas ! comment puis-je espérer « Ces procédés d’un monstre? — Un monstre, quand il aime! « Tout monstre qu’il est, s’embellit; « L’Amour embellirait la laideur elle-même. « Le bonheur vous attend, si mon cteur vous suffit. — « Le bonheur! Ah! pourquoi m’en offrez-vous l’idée? « Et comment me prouver ce que vous m’avez dit? »


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J’ignore ce qu’il répondit ; Mais elle fut persuadée.

Le lendemain. Psyché, à peine éveillée, étend les bras, et cherche son époux à ses côtés. Mais il avait disparu. Aussitôt elle visite le palais, les jardins, les bosquets et les' antres solitaires, dans l’espérance d’y trouver le monstre. A chaque pas, sous chaque ber­ ceau, elle croit l’apercevoir. La pauvre Psyché se fait des monstres de tout. Enfin, épuisée de lassitude, elle s’assied sur un banc de gazon; et là, au défaut de la vue, le toucher servant sa mémoire, elle se trace ainsi le portrait du monstre qui la tourmente : D’abord sa figure est ovale ; Des deux côtés une fossette égale, Quand il sourit, se creuse au-dessus du menton. II doit me dévorer, dit-on... Alil pour me dévorer, sa bouche est trop mignonne. Ses cheveux, sur son front, forment une couronne; Mais sont-ils noirs ou châtains ? Non ; Ni l’un ni l’autre : noirs, leur tresse Serait plus rude, et châtains, plus épaisse. J’en conclus que le monstre est blond. II est blond... De là je soupçonne Que sans doute il a les yeux bleus ; Deux grands yeux en amande, ardents, voluptueux, Qu’un double sourcil brun de son arc environne. Comme il doit .avoir un beau teint ! Comme il a la peau veloutée ! Comme sa poitrine agitée Exhale, en soupirant, la fraîcheur du matin ! Et sa taille svelte et légère ! Ses pieds pas plus grands que ma main. Sa main, celle d’une bergère ; Et de si jolis petits doigts 1 Et son cœur palpitant à peine


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L ETTRE S A EMILIE

Sous un sein d’ivoire ! et sa voix Aussi douce que son haleinel... Le joli monstre que voilà! Vous dont l’amitié me regrette, Mes compagnes, je vous souhaite Des monstres tels que celui-là.

Ces réflexions redoublèrent la curiosité de Psyché, et l’attente lui rendit la journée étemelle. Enfin, la nuit tardive ramena l’époux invisible. Psyché l’enten­ dant approcher, lui dit : Aimable monstre, au nom de notre ardeur, Pour me prouver que j ’ai du crédit sur votre àme. Daignez à mes regards vous offrir. Quoique femme. Je suis brave, et de vous je n’aurai jamais peur.

Psyché, reprit l’époux, craignez la curiosité, elle est souvent l’écueil du bonheur. Vos sœurs sont atteintes comme vous de cette maladie. Demain elles viendront sur le rocher où vous fûtes exposée, et vous appelle­ ront à grands cris. Si vous leur répondez, vous êtes perdue. La pauvre Psyché, confondue de cet ordre absolu, répondit en sanglotant : « Les maris se ressemblent tous ! « On me l’avait bien d it!.,. Je conviens qu’un époux c< Peut demander à son amie « Quelque sacrifice léger; « C’est l’usage;... mais exiger « Le silence d’abord... Voyez la tyrannie! »

« Eh bien ! répliqua l’époux, touché de ses larmes, je vous permets de voir vos sœurs; comblez-les même de présents ; mais défiez-vous de leurs perfides con­ seils. »


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31 I

Dès le matin, les sœurs arrivent sur le rocher ; Psy­ ché les entend, et ordonne îi Zéphire de les apporter dans son palais. Après les premières cai’esses, les deux aînées admirent le séjour de leur cadette, et tandis que l’envie tout naturellement succède k l’admiration, la curiosité multiplie les questions indiscrètes. « Quel est donc votre époux? que dit-il? que fait-il? . « Est-il jeune, est-il beau, de face ou de profil? « Est-il grand ou petit? est-il froid? est-il tendre? « Vif ou lent? triste on gai? maussade ou complaisant? « Dites-nous tout enfin 1 Voilà, quant à présent, « Le peu que nous brûlons d’apprendre. »

A tant de questions, Psyché, confuse de ne pouvoir ■répondre, dit à ses sœui’s : Mon époux est un jeune prince qui passe tout le jour à la chasse. Puis elle les combla de présents, et Zéphyre les reporta dans le pa­ lais de leur père. Là, le cœur gonflé de rage et de dé­ pit, elle se répétaient sans cesse : « Quoi I tandis que Psyché, dans cet aimable lieu, « Pour époux a peut-être un dieu, K Nous, malheureuses que nous sommes, .« Avec nos princes pituiteux, « Podagres, catarrheux, quinteux, « Nous n’avons pas môme des hommes I ■« L’orgueilleuse! à travers sa perQde douceur, « N’avez-vous pas démêlé sa noirceur? <t Elle rit de notre détresse!... « Vengeons-nous 1 vengeons notre- honneur, a. Et l’affront que le sort a fait au droit d’aînesse, »

La nuit suivante, l’époux de Psyché l’embrassa ten­ drement, et lui dit ; « Ma chère épouse, bientôt vous deviendrez mère d’un fils, qui, si vous êtes discrète, 5era immortel, et mortel si vous parlez. »


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L E T T R E S A E MI L I E

— « Eli I quel secret par moi peut être répété? « Vous me les cachez tous! — C’est par égard, madame : « Un époux qui chérit sa femme, « Ménage sa fragilité. »

Cette excuse, loin de satisfaire Psyché, ne fit qu’aug­ menter son dépit; et le lendemain, ses sœurs ayant remarqué sa tristesse, elle leur en découvrit ainsi le motif : U J’adore mon époux, et ne puis le connaître. « Il se cache et se tait; c’est, dit-il, pour mon bienl « De ma discrétion vous m’en vouliez peut-être. Il Mais si je n’ai rien dit, c’est que je ne sais rien, u

Aussitôt les deux sœurs, profitant de cet instant de défiance, prirent Psyché par la main, et lui dirent avec un ton de confiance perfide : « Puisqu’il se cache, il est coupable. — « Coupable? bêlas ! De quoi? — D’un projet exécrable « Qui vous .menace. — Moi! — Laissez-vous éclairer ; Il Dès que vous serez mère, ii doit vous dévorer. — Il II est si faible; il sort à peine de l’enfance.... — O Le crime est toujours fort auprès de l’innocence. — « 11 m’aime tant! — L’amour est un masque trompeur. Et puisqu’il vous caresse, il vous trabit, ma SiEur. — « Qui vous l’a dit? — L’expérience. »

« Voici, poursuivirent-elles, le seul moyen de vous sauver, vous et votre enfant. Cachez près du lit nup­ tial ce glaive et cette lampe nocturne; dès que le mons­ tre sera endormi près de vous, levez-vous sans bruit, découvrez la lampe, prenez-la d’une main, de l’autre saisissez le glaive, approchez du monstre, et tranchezlui la tête. » A ces mots, les deux charitables sœurs donnent tour


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à tour à Psyché un baiser d’encouragement; puis re­ tournant au palais de leur père, elles se disent en con­ fidence : « Quand on saura la cliose, on ne pourra la croire. « Quel éclat scandaleux! quel plaisir de conter. « De broder les détails, d’aigrir, de commenter, « Et d’enrichir le fond d une si belle liistolre! »

Psyché, seule chargée de tout le poids de la conju­ ration, attendit la nuit en tremblant. Il semblait qu’elle pressentit le triste succès de cette espèce de complot, que l’Amour punit presque toujours à l'instant même du dénoûment. Ah! si elle eût punie consulter, comme je l’aurais guérie de cette fausse bravoure ! Car vous savez qu’à cet égard je puis servir d’exemple aux té­ méraires ;

■

Depuis un mois, je vous aimais. Lorsque; de vos liens, je voulus pour jamais Délivrer mon àme asservie. J’allais, pour m’affranchir, vous braver, Émilie; Mais, tout fier que j ’étais, un regard m’élonna. Un sourire me dit : Soyons amis, Cinna , Et je m’engageai pour la vie.

LETTRE LVI PSYCHE.

Vers le milieu de sa carrière ’ La nuit arrive ; tout s’endort : Le docteur sur un commentaire, Le rentier sur un coffre-fort; Le calculateur sur Barême,

IR


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L E T T R E S A EMILIE

L’entrepreneur sur un projet, Le sennonneur sur un carême, Le ministre sur un placel; L’orateur sur un syllogisme, L’iiistorien sur un anachronisme, Le poiite, auprès d’un sonnet, Ronlle sur un épillialame ; L’avare Ijüllc en comptant ses écus, L’astronome en lorgnant Vénus, L’époux en souhaitant bonne nuit à sa femme.

Celui de Psyché sommeille la tète penchée sur le sein de son épouse. Alors celle-ci, dégageant peu à peu ses bras entrelacés avec ceux du monstre, se glisse doucement hors du lit, et marche h tâtons vers l’en­ droit où elle a caché la lampe et le glaive. Elle décou­ vre l’une et saisit l’autre. Le glaive mal assuré étin­ celle dans sa main di'oite, à la lueur de la lampe qui tremble dans sa main gauche. En cet état, le sein pal­ pitant, l’œil fixe et les brùs étendus, d’un pied craintif elle s’approche du lit nuptial. A chaque pas, la figure du monstre varie .et s’adoucit à ses yeux. A quinze pas c’est un jeune chasseur. Et si ce n’est Adonis ou Céphale, Ce doit être leur frère; à dix pas c’est leur sœur; A huit pas c’est une vestale; A cinq à six pas, tour à tour, C’est un dieu, c’est une déesse; A quatre, c’est Zéphyre; & trois, c’est la Jeunesse; A deux, c’est le Printemps; et plus près c’est l’Amour. Peignez-vous de Psyché l’extase et le délire, Vous qui savez tout ce qu’Amour inspire Au cœur qui le connaît pour la première fois. Psyché, près du dieu qu’elle admire, Aperçoit un are, un carquois.


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Et tire un trait avec adresse ; Du bout du doigt veut l’essayer, se blesse; Le laisse échapper, et soudain Brûle d’amour pour l’Amour mûnic. Quelle ivresse, quel feu doit embrûser son seinl Comme l’on doit aimer le dieu par qui l’on aime! L’épouse de l’Amour, sans troubler son repos. En s’inclinant sur lui, respire son haleine. Baise ses yeu\ fermés, mais les effleure îi peine, De peur d’en souffler les pavots. Par mallieiir de la lampe, enire ses mains tremblante, Sur le sein de l’époux une goutte brûlante Tombe!... Le dieu s’éveille et s’enfuit sans retour! Et voilà ce qu’on gagne à voir de près l’Amour.

En vain Psyché, pour le retenir, saisit son pied au moment où il s’envole, et se laisse enlever avec lui; bientôt elle retombe, et froissée de sa chute, anéantie de douleur, elle reçoit ces funestes adieux : « Ingrate « Psyché! ma mère m’avait ordonné de vous donner « un monstre pour amant; je me suis donné moi« même; et, pour prix de ma tendresse, vous voulez « m’ôter le jour avant même de me connaître. Adieu : « je punirai vos perfides sœurs; et vous, je vous aban« donne. » Revenue de son accablement. Psyché ouvre ses yeux baignés de pleurs, mais la lumière lui est odieuse, et la vie insupportable. L’œil égaré, les cheveux épars, elle court au rivage d’un fleuve voisin, s’élance et s’y précipite. Le fleuve avec respect la reçoit dans ses ondes. Les Naïades, du sein de leui’s grottes profondes. Sortent pour l’admirer. Dans ses bras amoureux Le dieu la soulève et la presse. De ses flots argentés doucement la caresse.


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Et par cent détoura sinueux, Cent fois revenant sur lui-méme, Prolonge le bonheur d’embrasser ce qu’il aime. Enfin au pied d’un sauie, ornement de ses bords, Apercevant un lit de mousse et de verdure. Il y vient lentement déposer ces trésors Dont s’enorgueillit la Nature. Sur ces bords enchantés, depuis cet heureux jour. Les oiseaux caressants, les zéphyrs, l’onde pure, Semblent dire par leur murmure : Ici se reposa l’épouse de l’Amour.

Psyché, ne pouvant ni supporter la vie ni trouver la mort, s’abandonne îi sa destinée et suit au hasard le pre­ mier chemin qui se présente devant elle. Après trois jours d’une marche pénible, ce chemin la conduit à la petite ville où règne sa sœur aînée. Psyché lui annonce que l’Amour vient de l’abandonner pour épouser sa seconde sœur. L’aînée, furieuse de cette préférence, vole au palais pour en avoir raison. Aussitôt Psyché court annoncer tout le contraire à la cadette, qui, pour supplanter l’aînée de la famille, vole au palais peu de temps après elle. Observez qu’en dépit de sa naïveté. L’innocente Psyché, pour fuir la vérité, • A pris deux fois un détour circonflexe. Je ne sais si c’est par oubli. Ou pour payer le tribut à son sexe: Mais je sais bien qu’elle a menti.

Déjà ses sœurs sont, l’une et l’autre, victimes de ce double mensonge. En arrivant tour à tour sur le ro­ cher, elles appellent le Zéphyre jusqu’ici fidèle à leurs ordres; et, croyant s’abandonner dans ses bras, elles se précipitent et disparaissent au fond de l’abîme qui


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environne le jardin de l’Amour. Cependant la Renom­ mée va trouver Vénus chez Thétis, et lui apprend que son fils est malade. — Malade! lui, mon üls! de quoi? — D’une brûlure. — Hélas I qui l’a brûlé.” ■— Son épouse... — Comment! Mon fils est marié? sans mon consentement ! — Oui, suivant le droit de nature. — Et quelle est son épouse? — Un chef-d’œuvre des deux Que l’on nomme Psyché. — Grands dieux ! Cette petite eréature, Après avoir usurpé mes autels, M’ose m’enlever mon fils!... ,Ie suis d’une colère!... Tout le tiers-état de la terre Va bientôt supplanter l’ordre des Immortels !

En parlant ainsi, la mère de l’Amour vole à l’Olympe. Là, elle trouve son fils souffrant et couché. Elle lui lance un regard sévère, et après avoir examiné sa blessure : Je vous amène, dit-elle, un médecin, qui, en peu de temps, saura vous guérir. A ces mots, l’Amour levant les yeux, aperçoit auprès de sa mère une figure béante sur un corps maigre et long. Ce fantôme femelle, au teint blême, aux yeux creux. Est frère de la Médecine. Le seul point sur lequel ils diffèrent entre eux C’est que l’un exténue et que l’autre assassine.

Plus l’Amour considère cette pâle effigie, moins il la reconnaît. En vain parcourt-il en idée tous les lieux qu’il habite ordinairement, les boudoirs des dieux et des princes, les petites maisons des disciples de Plutus, les cellules des prêtres de Jupiter, de Junon, et sur­ tout de Cypris; en aucun de ces séjours, il n’a rencon­ tré ce spectre inconnu. Enfin Vénus, pour le tirer d’in­ 18.


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L ET T R ES A EMILIE

quiétude, lui dit ; Mon fils, vous voyez la Diète; fiezvous îi ses soins, votre guérison est infaillible. Vénus avait tort ; l’abstinence Ne guérit point l’amour. Vous avez mis le mien Au régime de l’espérance ; Ce régime-là n ’y fait rien. Donnez-lui donc quelque substance, Puisqu’il est décidé d’avanee, i Que jamais je ne guérirai, Qu’à ses désirs enfin votre amitié se rende. Au malade désespéré, Refuse-t-on ce qu’il demande?

LETTRE LVII PSYCHE.

Psyché, veuve avant d’être mère, errait au gré de sa douleur, et cherchait son époux dans tout ruuivers.. Durant ce pénible voyage, elle aperçoit au sommet d’une montagne un temple dédié à Gérés. Elle y porte ses pas, et adresse sa prière à la déesse : « Souffrez, « lui dit-elle, que pour échapper aux persécutions de « Vénus, je me cache sous ces épis que la piété consa« cre sur vos autels. » Gérés lui répond en soupi­ rant : « Je voudrais vous soustraire aux fureurs de Cyprine, « Et vous cacher .à ses regards. « Elle a tort, j'en conviens ; mais elle est ma cousine, « Et les cousins se doivent des égards. »

Gongédiée, par Gérés, la veuve de l’Amour se pré­ sente chez Junon, et lui fait la même prière. En écou­


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tant les plaintes de Psyché contre Vénus, Junon s’écrie : i( C’est bien le cœur le pías Tindicatif ! « C’est le lléau de toute ma familleI Il Mais enfin c’est ma belle-fille ; Il II faut que je me plie à cet esprit rétif. Il La loi bhlme d’ailleurs quiconque favorise Il Aucun esclave fugitif; Il Ainsi, ma pauvre enfaut, Jupiter vous conduise. »

Après ce second refus. Psyché n’osa plus se pré­ senter chez aucune déesse. Elle ne voyait dans tout l’Olympe que des sœurs, des nièces, des tantes et des cousines de Vénus, qui, tour à tour, la renverraient par des considérations d’alliance ou de parenté. Dans cette extrémité, elle prit le parti d’aller elle-même se mettre îi la discrétion de Cypris, espérant, par ce trait de noblesse, exciter sa générosité. Cependant Vénus, fatiguée de chercher en vain sa rivale, va trouver Mercure et lui dit : « Mon frère, j ’ai « gravé sur ces tablettes le signalement d’une esclave « fugitive, et la récompense promise à celui qui me la « ramènera. Allez, et publiez cet écrit. j>Aussitôt Mer­ cure parcourt les grands chemins, les carrefours, les ports, les marchés et les places publiques, qui, comme l’on sait, composent ses domaines, et lit à haute voix l’édit suivant : Vénus, déesse de Cythère, A tous les amants de la terre Salui! Savoir faisons que, depuis quelque temps. Certaine esclave assez jolie. Que l’on nomme Psyché, beaux cheveux, belles dents. Petit minois de fantaisie,


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L E T T R E S A EMILIE

Age de quatorze à quinze ans, A pris la fuite. S’il arrive Qu’un mortel, par hasard, la trouve en son chemin. Et ramène à Paphos la jeune fugitive. En la recevant de sa main. De sept baisers comptants Vénus lui fait promesse. Et sera le dernier de tous Assaisonné par la déesse De tout ce qu’un baiser peut avoir de plus doux.

Soudain les mortels, avides d’une telle recompense, se mettent tous à la poursuite de Psyché. Trompés par son signalement, ils arrêtaient sur les chemins et aux portes des villes la jeunesse et la beauté comme sus­ pectes. Tel fut, en ce temps-là, le caprice du sort. Qu’il devint dangereux d’étre jeune et jolie. Et que vous n’auriez pu voyager, Emilie, Sans vous munir d’un passeport.

Tandis que les hommes cherchaient Psyché sur la terre, elle était aux genoux de Yénus, et s’abandonnait à sa générosité. Mais la déesse, oubliant que le pardon est la seule vengeance digne des dieux, la faisait char­ ger de fers, et ordonnait à ses nymphes de la frapper de verges. Au milieu de ses tourments. Psyché la con­ jurait d’avoir au moins pitié de son état, et de consi­ dérer qu’elle allait être mère. A ces mots, Vénus, outrée d’un nouveau dépit, s’écriait avec fureur : « Tu ne survivras pas à ce nouvel outrage I... « FrappezI frappez jusqu’à la mort! « C’est peu d’aimer mon lils, l’insolente ose encor « Me rendre grand’mère à mon âge I »

En parlant ainsi, elle la frappait elle-même au vi­


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sage, et déchirait ses vêtements. Mais apprenant que l’Amour, exténué par le régime de la Diète, venait de tomber en faiblesse, elle abandonne sa victime, vole à l’Olympe, prend son fils dans ses bras, le ranime contre son cœur, et passe la nuit auprès de lui. Le chagrin et l’insomnie firent pâlir la mère de l’Amour. Au jour naissant, elle s’en apperçut; et ayant fait ve­ nir Psyché : Allez, lui dit-elle, allez chez Proserpine, et dites lui de ma part : Vénus vous demande une boîte de beauté, pour réparer celle qu’elle a perdue pendant la maladie de son fils. Psyché devait succomber dans ce message ; mais elle descendit au sombre Averne avec cette sécurité qui accompagne l’innocence, et tous les obstacles s’é­ vanouirent sous ses pas. Les Ombres à, l’envi planèrent autour d’elle, Cerbère, en murmurant, lécha ses jolis pieds, Et l’avare Caron, deux fois dans sa nacelle. Lui fit passer le Stvx sans lui dire : Payez.

Proserpine elle-même, touchée des grâces naïves de Psyché, lui dit, en lui remettant la boîte de beauté : « Que Vénus est heureuse d’avoir une aussi aimable messagère ! J’en suis jalouse; et si ce n’était par égard pour elle, je serais presque tentée, mon enfant, de te recommander à mon premier médecin, qui, avec une simple ordonnance, te placerait auprès de moi pour toujours. Mais Vénus m’en voudrait, et elle aurait raison. Adieu, porte-lui cette boîte, et garde-toi bien de l’ouvrir; tu n’en n’as pas besoin. » La défense aiguillonne la curiosité. Psyché, en re­ venant des enfers, tournait, retournait et secouait la


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LET T RE S A EMILIE

boîte pour soupçonner au moins ce quelle pouvait contenir ; puis elle disait en elle-même : En vérité, je voudrais bien savoir Quelle figure peut avoir La beauté renfermée ainsi dans une botte... « Garde-toi de l’ouvrir ; tu n ’en as pas besoin, » M’a-t-elle dit. C’est bien honnêteI... Si pourtant Je pouvais en voir un petit coin I Sur mainte table de toilette. J’ai vu du noir, du blanc et du rouge apprête; Tout cela n’est pas la beauté. De celle que je tiens, si j ’avais la recette. Combien j ’obligerais mon sexe!... Il est certain Que je puis, sans être indiscrète. Envier le secret d’obliger mon prochain.

Malgré cette apologie intérieure, Psyché, conser­ vant un reste de scrupule, n’osait ouvrir la boîte; mais elle la laissait tomber par distraction, afin qu’elle s’ouvrît par accident. Enfin, l’accident n’arrivant pas assez tôt. Psyché innocemment aida un peu la cata­ strophe, en poussant, sans le vouloir, le couvercle de la boîte en dehors; mais au lieu d’y trouver la beauté, elle en vit s’exhaler une vapeur infernale, qui, l’enve­ loppant tout îi coup, la plongea dans un sommeil lé­ thargique. Heureusement l’Amour, alors convalescent, se pro­ menait ce jour-lîi pour la première fois. Sans doute il existe un génie Qui conduit les amants : à chaque instant du jour. C’est lui qui sur vos pas me conduit, Éinilie, Et ce fut lui, je le parie. Qui vers Psyché guida l’Amour.

Ce dieu, recueillant la vapeur mortelle dans la


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boîte, la referme avec soin, éveille son épouse, l’em­ brasse tendrement, et lui dit : Hâtez-vous, ma chère Psyché, de porter cette boîte h ma mère; et moi, je vais supplier Jupiter de consentir à notre hymen. Déjà Vénus, irritée de voir sa beauté flétrie, avait brisé, de dépit, trois miroirs trop véridiques; elle en consultait un quatrième qui allait subir le même sort, lorsque Psyché lui présenta la boîte mystérieuse. Ja­ mais la reine de Cythère n’en avait si bien reconnu tout le prix. Tandis qu’elle la recevait des mains de Psyché, l’Amour faible et tremblant, arrivait au palais céleste, et se jetant aux pieds de Jupiter : Mon père, s’écriait-il, ou accordez-moi Psyché pour épouse, ou laissez-moi mourir; car, sans elle, l’immortalité m’est insupportable. Le bon Jupiter, attendri, relève son petit-fils avec une feinte sévérité. Je sais, lui dit-il, je sais ce que je vou­ drais ignorer. Mon fils, la faute est grave....— mais unique ; et quel dieu peut en dire autant ? A cet argument direct, Jupin, faisant un retour sur lui-même, ajoute avec une bonté de circonstance ; « Je consens ä réparer une première erreur, pourvu qu’à l’avenir vous me juriez une sagesse.... — égale à la vôtre, mon père. » Le roi du ciel, confus de l’éloge, rougit pour la pre­ mière fois, assemble le conseil secret des dieux, et leur dit : « Mon petit-fils a fait des siennes, « Malgré son sourire enfantin, « Tel que vous le voyez, c’est un frane libertin!... « Mais je veux que tu t’en souviennes I


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L E T T R E S A EMILIE

« Qu’il eût formé là-bas une inclination, <t C’était bien; mais dame Nature « A poussé si loin l’aventure, « Qu’il y paraît un peu, dit-on : « Or, mes enfants, le mariage » Étant dans la jeune saison, « Le tombeau du libertinage, « Je suis d’avis que, pour le corriger, « Nous lui fassions épouser sa conquête. — « Mais, mon père, c’est déroger ! « Reprit Vénus. — Elle est d’une famille honnête, « Répliqua Jupiter. — Oui, bon pour ces gens-là. « Mais c’est une mortelle. — Ali! n ’est-ce que cela « Qui s’oppose à son alliance 1 « En sûreté de conscience « Votre fils pourra l’épouser, « Et je me charge, moi, de l’immortaliser. »

A ces mots, les dieux applaudirent, et Vénus, ré­ duite au silence, consentit à devenir grand’mère. Psyché, les yeux baissés, tenant ses deux mains croisées sur son petit sein maternel, fut présentée aux dieux, qui admirèrent en elle la réunion intéressante des grâces naïves de l’enfance et des prémices de la maternité. Jupiter, la prenant par la main, lui dit en lui présentant l’ambroisie : a Venez, Psyché, soyez ma fille: « Recevez l’immortalité : « Bientôt l’aimable Volupté « Doit avec vous entrer dans ma famille. »

La prédiction de Jupiter ne tarda pas à s’accomplir. Peu de temps après. Psyché mit au jour cette aimable déesse avec laquelle, Emilie, vous m’avez un peu fami­ liarisé. D’après les traits que j ’en vais tracer, décidez si j’ai su la connaître :


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Aimfir pour le plaisir d’aimer, Épancher librement son Ame tout entière Dans un cœur qu’on sait estimer ; D’un adorable caractère Éprouver chaque jour la douce égalité, N’y trouver de variété Que dans mille moyens de plaire; Entre les bras de la pudeur S’abandonner A la tendresse ; Goûter avec délicatesse Le prix de la moindre faveur; Au sein du plus tendre délire. Jouir de tout, ne perdre rien. Heureux du peu que l’on obtient, Plus heureux de ce qu’on désire; Par la résistance irrité, Et retenu par la décence. En l’économisant, doubler la jouissance. N’est-ce pas lA la Volupté?

Telle est, Émilie, la fable de l’Amour et de Psyché. Vous saisirez aisément tous les traits de cette ingé­ nieuse allégorie, dont je vous ai seulement extrait la substance. Apulée, qui paraît en être l’auteur, vous offrira des détails aussi multipliés qu’agréables, et notre immortel fabuliste ', qui a composé un roman de ces aventures, vous intéressera par ses grâces naïves qui n’appartiennent qu’à lui seul. Après le divin La Fontaine, Il était dangereux d’essayer ce tableau. Sans doute j ’aurais dû m’en épargner la peine. Pour ménager l’honneur de mon pinceau ; Mais je vous aime 1 Amour nous mène 1. Nous avons sur le même sujet un poëme dont j ’aurais fait l’éloge, si je ne m’abstenais autant de louer les vivants que deblâmer les morJ,s. 19


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L ET T R E S A EMILIE

Toujours trop loin, el nous fait tout oser. Ce dieu m'excusera peut-être D’avoir avec un si grand maître Osé presque rivaliser. Sans être comme lui favorisé des Grdces, J’ai présumé, je ne m’en défends pas, Qu’après avoir cueilli tant de fleurs sur vos pas. J’en pourrais glaner sur ses traces.

LETTRE LVIII L ’A M I T I E .

Quoi! je vous aurai parlé de la naissance, des ex­ ploits, du culte et des amours même de l’Amour, et je ne vous dirai pas un seul mot de l’Amitié! . Hélas ! les statues et les temples du fils de Vénus couvrent encore la terre; ses lois se sont perpétuées jusqu’à nous ; nous les avons reçues de nos pères pour les transmettre à nos enfants, qui probablement les transmettront aux leurs. El l’Amitié? Où sont les dé­ bris de ses autels? qui nous a transmis ses lois? Ses sujets, s il en existe, osent à peine se montrer. Le culte de l’Amour est aujourd’hui la religion dominante, et les adorateurs de l’Amitié forment une secte obscure qui n’a ni temple ni sacrificateurs. CependantlesGrecsTavaientdivinisée. Ils l’appelaient la Divinité des grandes âmes; mais ce titre était pure­ ment honorifique. Les vices couronnés des grdces du ie l âge. Méprisés, mais charmants, sont l’objet de nos soins; Tandis que les Vertus, avec un vieux visage.


S Ü R LA M Y T H O L O G I E .

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En honneur parmi nous, languissent sans témoins. On les adore d’autant moins, Qu’on les respecte davantage.

Telle est la différence qui a toujours eidsté entre l’A­ mour et FAinitic. Il paraît que les Romains la consolèrent un peu de l’oubli des Grecs. Ils la représentèrent sous la figure d’une jeune fille, et je trouve qu’ils eurent raison. Quoi­ que l’Amour préside au printemps et l’Amitié îi Thiver de notre vie, peut-être devrait-on quelque fois donner à l’Amour les traits de l’Hiver, et à l’Amitié ceux du Printemps; car, comme nous l’apprend l’expérience. Souvent l’Amour fait vieillir la jeunesse, El toujours l’Amitié rajeunit la vieillesse.

L’Amitié était représentée vêtue d’une tunique, sur les bords de laquelle on avait gravé cette légende : la mort et la vie. Le sens de ces paroles s’explique de luimême au cœur des vrais amis. Le premier sentiment qui vient nous enflammer, Jusques au tombeau doit nous suivre : Quand on a commencé d ’aimer. Ne plus aimer, ce n ’est plus vivre.

Sur le front de la déesse, on lisait cette inscription: l’été et l'hiver, pour désigner sans doute que l’Amitié n’appartient pas à la jeunesse, mais qu’elle est un fruit de la raison, qui mûrit durant notre été et dont nous jouissons dans notre hiver. Heureux, mon amie, ceux chez qui ce fruit se trouve prématuré ! La statue de l’Amitié avait le côté gauche ouvert, et


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L E T T R E S A E MI LI E

de l’index de la main droite elle découvrait son cœur, au milieu duquel étaient écrits ces mots : Dé près et de loin. De loin comme de près on s’ouvre à son amie : Qui mieux que moi doit le savoir ! En lui parlant, on croit la voir; On ia móne, en rêvant, le long de la prairie; Près d’un saul on la fait asseoir. On l’entretient longuement jusqu’au soir, De ses désirs, de sesaiarmes. De ses projets, de son espoir. Dans ses yeux se peint-on des larmes ? Ivre d’amour et de plaisir. On l’embrasse en idée; et tandis que Zéphir Emporte le baiser, avec de nouveaux charmes, Le cœur achève de s’ouvrir ; Absenle, on lui dit comme on l’aime; On lui dit comme on est jaloux... Si la belle était li, le dirait-on de même? Oui, j ’en réponds, tous les aveux sont doux, Quands ils nous sont dictés par la tendresse. J’irais tous les jours à confesse. Si je me confessais ù vous.

La compagne ordinaire de l’Amitié était autrefois la Fidélité, qui, dit-on, accompagnait même l’Amour. Que les temps sont changés I La Fidélité, dont on confond les attributs avec ceux delà Bonne Foi, avait à Rome, près du Capitole, un temple, qui, dit-on, lui fut consacré par Numa Pompilius. La déesse était représentée les mains jointes, et vêtue d’une longue draperie blanche. C’est peut-être pour cette raison que Virgile l’appelle Cana Fides; d’autres prétendent qu’il a voulu, par cette épithète, désigner la vieillesse de la Fidélité, blanchie par son


SUR LA MY T H OL OGI E .

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grand âge ; mais cette interprétation ne peut plus lui convenir aujourd’hui : Elle dure si peu, qu’on n’a pas le temps môme De la nommer Fidélité: Si bien que c’est, en vérité, Un enfant qui meurt sans baptôine.

On place ordinairement au pied de cette déesse un chien hlanc; ce symbole lui est commun avec l’Amitié. Il doit l’être en effet, puisque le chien réunit l’Attache­ ment et la Fidélité. Les prêtres de la Fidélité étaient vêtus, comme elle, d’une longue draperie blanche, qui leur couvrait la tête et leur enveloppait les mains. Nos chevaliers d’in­ dustrie doivent sentir la justesse et la force de ce der­ nier emblème. Ces prêtres présentaient des offrandes dans le sanctuaire de la déesse, mais ils ne souillaient point ses autels du sang des victimes. Sur le frontispice du temple, on voyait deux mains droites qui se serraient étroitement. C’est encore ainsi que nos marchands peignent au-dessus de leur porte l’enseigne de la Bonne-Foi, comme pour offrir au pu­ blic le portrait au defaut de l’original. Les Romains nous ont laissé un autre emblème de la Fidélité: ce sont deux vierges qui, en se tenant par la main, se jurent une amitié fidèle. De ce fragile engagement, Pour consolider la tendresse. J’aurais subordonné la foi de leur serment A la condition expresse Qu’elles auraient à part chacune leur amant.

Ces monuments érigés en l’honneur de la Fidélité,


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L E T T R E S A E MI L I E,

ont été détruits par le Temps, et oubliés par ITndifférence. Son nom même a été rayé du style moderne par l’Inconstance, divinité fugitive, à laquelle nos contemporains rendent, par orgueil, un froid et stérile hommage. Ainsi, c’est moins la légèreté que la vanité française qui a ridiculisé le bonheur, en reléguant la Fidélité dans les siècles. Les dieux nous réservaient, ô ma fidèle amie I L’honneur de rétablir son culte et ses autels. A notre exemple, enfin, puissent tous les mortels. Parcourant deux ù, deux le chemin de la vie, D’une sainte union savonner la douceur I Puisse chaque Français, au terme du bonheur, Arriver côte à côte avec son Émilie I

PIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.


A EMILIE

Tout passe, mon aimable amie. Tout s’évanouit sous les deux; Chaque instant varie à nos yeux Le tableau mouvant de la vie. Les êtres sur qui notre cœur Avait concentré sa tendresse. Et fondé pour jamais l'espoir de son bonheur, Nous sont ravis dès leur jeunesse; Et le Temps jaloux ne nous laisse Que les regrets et la douleur.

Mais quel homme sensible peut se persuader qu’il ne survit rien de l’être qui lui fut cher? Notre cœur se refuse h l’idée désespérante de ne retrouver jamais nos amis. Nous nous persuadons, avec complaisance, qu’ils ne sont qu’en voyage. Notre imagination sème de fleurs le chemin qu’elle leur fait parcourir; puis elle les fait reposer dans un séjour riant et champêtre, où, sous des ombrages paisibles, ils boivent îi longs traits l’oubli de leurs peines passées, et nous attendent pour jouir avec eux d’un bonheur aussi pur que le jour céleste qui les éclaire. Ainsi, c’est à TAmitiépeutêtre que nous devons le premier sentiment de notre immortalité.


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L E T T R E S A E MI LI E

Heureux les vrais amis que l’Éternité rassemble! Plus heureux encore ceux qui, par une vie innocente et une tendre intimité, anticipent sur le bonheur de l’Élysée! Ils jouissent, dans cette vie, des délices que l’on nous promet dans l’autre, et n’ont pas besoin de mourir pour arriver à la félicité. Je sens que ce tableau charmant Me ramène insensiblement A mon illusion chérie. Un jour, du fruit de mes travaux J’achèterai cette prairie; J’y planterai de jeunes arbrisseaux; J’enlacerai leurs têtes en berceaux. Pour ombrager le front de mon amie. J’élèverai, vers le midi, A peu de frais, ma simple maisonnette Pour Emilie et,son ami. De notre paisible retraite, Nous verrons nos jeunes agneaux. Avec les fleurs, épars sur la verdure. Se poursuivre, bondir et franchir les ruisseaux. Dont nous entendrons le murmure. Riches de vertus et d’amour, Nos enfants viendront tour-à-tour Accroître encor notre opulence. Les doux loisirs de leur enfance De notre âge viril embelliront le cours ; Les jours brillants de leur adolescence Répandront leur éclat sur le soir de nos jours. Contents de leur sort et du nôlre. Sous notre toit paisible, en rendant grâce aux dieux.


SUR LA MYTHOL OGI E .

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Nous nous endormirons dans les bras l’un de l’autre. Et d’innocentes mains nous fermeront les yeux. Ainsi, par une route aisée. Au vrai bonheur nous parviendrons; Et chez les morts quand nous arriverons, Nous n’aurons fait que changer d’Élysée.

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CINQUIEME PARTIE

LETTRE LES

LI X

ENFERS.

Je vous préviens, Emilie, que nous allons faire en­ semble le tour des enfers. Tout autre que vous, en partant pour ce voyage, aurait besoin de se munir d’un rameau d’or ' pour fléchir la reine des morts, ou d’un gâteau pour endor­ mir Cerbère ; mais ces précautions vous sont inutiles : montrez-vous, voilà votre passe-port. Cependant, avant de partir, couvrez-vous d’un voile .léger; la prudence l’exige plus encore que la modestie. En effet. Si Pliilon, dans son palais noir, Voyait à dórouvert votre beauté divine, En arrivant là-bas, nous pourrions bien avoir Quelqu’affaire avec Proserpine.

Or, c’est ce qu’il faut éviter. Voibà donc vos attraits voilés; et nous partons. Ces champs et ces bois, qui se découvrent à votre vue, sont les terrres de la Campanie. Au delà, près de cette montagne, voyez-vous, du milieu de ce lac 1. Énéide, Liv. VI.


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L E T T R E S A EMILIE

bordé de cyprès, sortir, par intervalles, une fumée noire mêlée d’étincelles? Ce lac, dont les eaux sont mortelles, est voisin de l’Averne, antre sulfureux et sombre, qui vomit ces noirs torrents de vapeur infer­ nale, et par lequel on descend au séjour des morts. Remarquez ces arbres dépouillés de verdure, et ces oiseaux morts ou mourants, épars sur ces rives brû­ lantes. Tel est l’effet de.s exhalaisons du noir Tartare. L’être qui les respire, respire la mort ; et les arbres qui en sont atteints, couvrent la terre de leurs feuilles desséchées; Mais de cette sombre vapeur Les atteintes pour vous ne seront point mortelles. Ne ei'aignez rien, la vertu, la pudeur Épurent l’air qui circule autour d’elles.

Déjà vous l’éprouvez, Emilie : à votre approche, la vapeur infernale se dissipe; le gouffre cesse de vomir des flammes, et vous présente un chemin facile, quoi­ qu’un peu sombre. Dans ce chemin Ton ne voit goutte, Et nous allons voyager sans témoins. Soyez tranquille néanmoins : Nous ne trouverons pas de voleurs sur la route.

Ne remarquez-vous pas, en descendant, que le che­ min tourne sur lui-même, et qu’il devient insensible­ ment plus incliné ? Entrelacez votre bras avec le mien, et approchez-vous si près de moi, que nous ne fassions qu’un pour mieux résister à la rapidité de la pente. Je sens votre haleine qui se précipite, votre sein qui se soulève, et votre cœur qui bat contre ma poitrine...


S U R LA MYTH OL OGI E .

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Arrêtons un moment. Chaque pas, dans ces lieux, rappelle un touchant souvenir. Hercule, d’un pas triomphant, traversa rapidement ces ténèbres, chargé du précieux fardeau d’Alceste, qui s’était vouée au trépas pour son cher Admète, et remitía plus généreuse des épouses dans les bras du plus chéri des époux. Ici le pieux Énée descendit, calme et intrépide, vers ' l’heureux séjour qu’habitent ses ancêtres, pour jouir de leur présence adorée, de leurs vertueux entretiens, et consulter leur sagesse sur les hautes destinées de son naissant empire. Là, Orphée, profitant des ténèbres qui lui dérobaient la vue fatale de sa chère Euridice, la pressait, en si­ lence, contre son cœur palpitant. Mais en arrivant aux portes du jour, un seul regard fit évanouir son bonheur, et l’ombre d’Euridice redescendit, veuve et plaintive, vers l’avare Achéron, qui ne rendit plus sa proie. Peut-être vous attendrirai-je quelque jour sur le sort de ces illustres infortunés ! Mais le temps fuit : avan­ çons. J’entrevois là-bas un jour faible et lugubre, et déjà je crois distinguer les rivages de l’Acheron bordé de peupliers. Hercule, avant de descendre anx enfers, se ceignit le front d’une branche de peuplier blanc; mais la fumée du îartare noircit l’extérieur des feuilles; et le héros, après avoir repassé le Styx, ayant planté cette branche sur les bords de l’Achéron, elle produisit ces peupliers dont les feuilles, blanches d’un côté, offrent de l’autre un vert sombre et noirâtre. L’Ac'héron n’a pas toujours coulé dans le séjour des


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morts. Fils du Soleil et de la Terre, il promenait le cristal de ses ondes au milieu des bois et des prairies. Éclairé des regards paternels, il parcourait les plus riants domaines de sa mère; mais il abusa de ces avantages et désaltéra les Titans lorsqu’ils escaladèrent le ciel. Pour le punir de cette perfidie, les dieux, le précipitèrent aux enfers, où il ne roule plus que des eaux fangeuses, qui vont se perdre dans le Styx. • Ce fleuve environne neuf fois les enfers. Ses eaux sont si âcres et si mordantes, qu’elles rongent les plus durs métaux, et qu’aucune vase ne peut les contenir. Styx fut, dit-on, fille de l’Océan efde Thétis. Elle eut de l’Actiéron une fille célèbre que l’on nomme la Victoire, et qui, depuis la naissance du monde, a fait la conquête de tous les pays et de tous les héros. Ses amants lui élevèrent plusieurs temples dans la Grèce et dans l’Italie. Voici les traits et les attributs qu’ils lui donnèrent, et avec lesquels on la représente encore aujourd’hui. Le fi’onl brillant d’une noble g.iîté, Le bout du pied posé sur un globe mobile, Lu déesse, d’une aile agile, Vole vers riminorlalité. D’une main elle inscrit au temple de Mémoire Le nom de ses amants ; l’autre ofl're le laurier Et la palme enlacée au paisible olivier, Pour nous prouver que la solide gloire Est le fruit de la paix comme (Je la Victoire.

La foudre ayant brisé les ailes de la statue qu’on lui avait élevée à Rome, Pompée, afin de rassurer le peuple sur cet événement, s’écria ; « Romains, les


S Ü R L A MY T H O L O G I E.

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« dieux ont coupé les ailes i\ la Victoire, elle ne peut « plus nous échapper. » Mais revenons à sa mère. Styx découvrit à Jupiter la conjuration des Titans réunis pour le détrôner. Le roi du ciel prévint leur complot, et la Victoire le seconda si bien, que les Titans furent terrassés. Jupiter, pour récompenser le service de Styx et celui de sa fille, décréta éternellement que les dieux jureraient par son nom; que ceux qui violeraient ce serment seraient exilés dix ans de la cour céleste et privés du nectar et de l’ambroisie. Ihparaît qu’il existe une exception pour les sermenls amou­ reux, à cause du grand usage qu’en font les dieux, et même les mortels. En lêle à tète, les serments Donnent un nniintien aux amants Qui ne sauraient parler et n’oser.ilent se taire. Rien n’est plus commun à la cour Que d’entendre jurer l’Amour, Surtout (piand il n’a rien .à faire. Près de Junon .Tupiter s’endormant Jure, en bâillant, d’ètre Qdèle. Le vieux Saturne galamment Fait chaque soir à sa vieille Cjbèle, Par manière d’acquit, le même compliment. Mars 11 la reine d’Idalie, Pour nourrir l’entretien, jyre de l’adorer. Pour moi, près.de vous, mon amie. Je n’ai pas le temps de jurer.


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L E T T R E S A EMILIE

LETTRE

LX

CARON.

Ce vieux nocher qui, dans une frêle barque, sillonne les eaux du Styx, etvasans cesse d’un rivage à l’autre, est l’avare Caron, fds de l’Érèbe et de la Nuit. Son front chauve et ridé, sa barbe blanche et hérissée, ses yeux creusés par le temps, ses regards étincelants d’un feu sombre, ses membres^ décharnés mais ner­ veux, les noirs lambeaux épars sur les muscles de son corps desséché, inspirent en même temps le dégoût et l’effroi. Le sinistre vieillard, avant de transporter les morts sur le rivage des enfers, exige de chacun d’eux une obole au moins pour son passage. Chaque pas­ sager tire cette obole de sa poche, où ses parents l’on déposée avant de l’ensevelir, et la présente à l’avare nocher, qui examine si elle est de poids. Quelques arrivants lui présentent aussi un passe-port conçu en ces termes : « Moi, soussigné..... Pontife, atteste que '<( le porteur a été de bonnes vie et mœurs ; que ces « mânes reposent en paix! » Caron accueille volontiers ceux qui lui présentent l’obole sans passe-port; mais il répond à ceux qui lui présentent le passe-port sans obole ; « Vous êtes vertueux ; moi je suis obligeant. « Payez-moi, sinon je vous raye. « Je vois là vos vertus ; mais voyons votre argent; K L'honnête homme est celui qui paye. »

La barque du nocher des Enfers n’est composée que


SUR L A MY T H OL OGI E .

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d’écorces d’arbres. Cette contexture fragile suffit pour les passagers auxquels elle est destinée; car on sait que rien n’est plus léger que les esprits. Cependant il y a tel esprit de philosophe, de héros, de nouveau favori de Plutus, et même d’adorateur des Muses, qui seul pèse autant que deux corps : ainsi nous pouvons tous deux passer le Styx sans nul danger. Approchons... Mais quelle Ombre, en long manteau d'hermine. S’avance d'un air grave et doux! Le Doyen de la médecine!... Laissons-le passer; j ’imagine Qu’il doit avoir le pas sur nous. Parmi les arrivants le Nocher le remarque ; Il le salue et l’appelle ü grands cris : « Venez, Docteur, venez, vous passerez gratis, « Dit-il, en présentant sa barque. « Ah! combien vous avez fourni « De voyageurs à ma messagerie ! « Je vous rends grâce, et veux de ce voyage-ci « Vous faire la galanterie. »

Le docteur s’embarque, et va joindre ses malades. Cependant j’aperçois une Ombre plaintive qui, dé­ pouillée de son linceul, se traîne vers nous en gémis­ sant. C’est un vieillard pauvre qui erre sur ce rivage, sans doute parce qu’il n’a pu payer à l’avare Caron l’obole qu’il exige de chaque passager. Payons, avec notre passage, celui de ce malheureux, et invitons-le à nous raconter ses infortunes durant la traversée. Hâ­ tons-nous, car je vois déjà dans la barque un Égyptien, un Grec et un Romain. Emparons-nous des places qui restent, et faisons asseoir entre nous deuxnotre pauvre vieillard. La reconnaissance brille dans ses yeux ; un long soupir annonce qu’il va parler; écoutons.


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L E T T R E S A E MI LI E

LE

VIEILLARD.

(( J’ai VU le jour près de la superbe Memphis; mes parents étaient pauvres et vertueux. Jeune encore, j’héritai de leurs vertus et de leur bonheur; mais dans la suite j’eus le malheur d’amasser des trésors. Les amis de mon opulence abusèrent de ma faiblesse; et, par des emprunts qui flattaient ma vanité, me réduisi­ rent bientôt à la misère. J’étais né heureux et pauvre, je mourus pauvre et malheureux. Mes enfants m’embaumèrent avec quelques parfums que des voisins charitables leur donnèrent par pitié, et mirent dans ma bouche la dernière obole qui leur res­ tait; puis ils me portèrent sur les bords du lac Achérmie, où trois juges intègres firent un examen sévère de toute ma vie. Ils n’y trouvèrent que de la faiblesse et de la probité, et me déclarèrent digne des honneurs de la sépulture. Ainsi, tandis que l’on jetait dans la fosse profonde du Tartare ^ le corps d’un de mes faux amis, condamné par les trois juges, le mien fut pré­ senté au batelier Querrou, qui, en traversant le lac, transportait les morts vertueux dans la pleine à’Élisou. Là, je devais être déposé dans un cercueil de pierre; et mes enfants, après avoir jeté trois fois du sable sur moi, devaient fermer ma tombe en me di­ sant trois fois adieu. Mais au moment où le nocher me recevait dans sa barque, un créaheier se présente et 1. Il est aisé de reconnaître dans ce récit, le canevas histori­ que de la Fable des Enfers. On y retrouve le Tarlare, Aeherusie ou l’Achéron, Querrou ou Caron, Élisou ou l’Élysée, etc.


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demande mon corps îi mes juges, qui, suivant la loi, le lui abandonnent, pour gage de sa créance. Aussitôt cet homme impitoyable m’emporte, me dépouille des bandelettes parfumées qui m’environnaient, et m’ar­ rache de la bouche l'obole destinée à payer mon pas­ sage. Depuis ce temps, mon ombre, errante sur tes bords du Styx, a subi le sort des criminels ou des in­ fortunés, que la loi ou la misère a privés des honneurs de la sépulture. l ’égyptien .

J’habitais, comme vous, le riant climat de l’Égypte. Jeune encore, je me voyais caressé par l'Amour et fa­ vorisé par la Fortune. C’était trop de bonheur pour un mortel : la Parque trancha le fil brillant qui m’atta­ chait à la vie. Aussitôt ma jeune épouse, mes parents et mes amis se couvrirent d’habits d’un jaune livide pareil à celui de la feuille desséchée, emblème de notre courte existence. Durant quarante jours, ils se privè­ rent du bain ; ils s’abstinrent des plaisirs de la table et des faveurs de l’hyménée. Quelques-uns de mes pa­ rents arrivèrent d’Éthiopie, vêtus de longs manteaux couleur de cendre. D’autres qui habitaient les environs du mont Caucase, accompagnèrent ma pompe funèbre, couronnés de guirlandes, revêtus d’habits de fête, et précédés d’instruments de musique, au son desquels ils dansaiênt et répétaient des chants d’allégresse. A ma naissance, ils avaient pris le deuil ; ils se réjouis­ saient, à ma mort, de me voir affranchi de la vie. Après l’arrêt des trois juges, qui me furent favo­ rables, on acheva de m’embaumer; on me revêtit d’ha­


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bits d’or et de soie, et je fus reporté en triomphe dans la maison paternelle. Là, mon corps, placé debout dans un cercueil découvert, est exposé sans cesse aux yeux de ma famille. Heureux si cette vue ne lui rappelle que des sentiments de tendresse et des exemples de vertus. LE

GREC.

Pour moi, ma dépouille mortelle n’est point exposée aux regards de mes parents ; mais elle repose honora­ blement dans la tombe des héros, et mon nom, gravé sur le bronze, est maintenant immortel. Je suis mort sur mon bouclier en combattant pour mon pays. Lorsque mon corps entra dans les murs d’Athènes, ma patrie, mes concitoyens le couvrirent de parfums. Mes parents se coupèrent les cheveux, et les jetèrent sur mon lit funèbre. Quelques-uns de mes amis, venus de Sparte, coupèrent aussi les crins de leurs chevaux, et les dispersèrent sur mon passage. Ils ne me pleuraient pas ; ils répétaient mes louanges. Les femmes suivaient, la tête couverte d’un voile blanc qui tombait jusqu’à terre. Je fus ainsi porté sur un char de triomphe jusqu’au bout du faubourg Céramique, et dé­ posé dans le glorieux monument qui renferme ce que les demi-dieux eurent de mortel. LE ROMAIN.

Que votre sort est digne d’envie I Athènes révère votre tombeau; Rome peut-être eût violé le mien, si, pour prévenir ce* sacrilège, je n’eusse ordonné, par 1. Chez les premiers Romains on inhumait les' corps, et l’on prétend qu’on ne commençait lesbrùlerqu’aprèsque quelques tom-


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mon testament, que mon corps serait brûlé sur un bûcher. Hélas! si le sort favorable m’eût fait naître dans l’obscurité, un sommeil tranquille eût terminé ma car­ rière, etma mort eût été l’image de ma vie. Mes parents et mes voisins, après m’avoir fermé les yeux, m’auraient exposé sur le seuil de ma porte, vêtu d’une simple robe blanche, et ombragé d’une branche de pin. Le troisième jour^ ils m’auraient conduit, sans pompe, sur une bierre découverte, jusqu’au lieu de ma sépulture. Là, recueillant dans de petites fioles “ les larmes sin­ cères qu’on ne verse que sur ses égaux, ils les auraient enfermées avec moi dans une tombe de pierre ou d’ar­ gile, et auraient placé à mes pieds une lampe allumée, emblème touchant de leur amitié, qui ne se fût pas éteinte à ma mort. C’est ainsi que je reposerais dans une paisible obscurité, et lorsqu’un jour, ouvrant ma tombe modeste, nos neveux y verraient ces pieux mo­ numents de l’amitié, ils s’écrieraient en versant des lar­ mes : voici les cendres d’un heureux I Mais j ’étais né pour les grandeurs, et la Fortune, en me plaçant tour à tour à la tête des armées et du sé­ nat, me fit mille envieux et pas un ami. Quand je fus près d’expirer, un de mes parents me dònna, suivant l’usage, le dernier baiser. Au moins, s’il eût été sin­ cère, mon dernier soupir en eût été plus doux. Dès que beauseurent été violés. Les citoyens obscurs, moins exposés à ces outrages, étaient presque toujours inbuinés. 1. Les principaux citoyens étaient exposés sept jours; les au­ tres beaucoup moins. J’ai supposé ici trois jours; on peut sup­ poser moins encore. 2. Ces fioles s’appellent L a c r y m a l o i r e s , du mot L a c r y m a , larme.


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L E T T R E S A EMILIE

j’eus cessé de respirer, mes enfants me fermèrent la bouche et les yeux pour donner à ma mort l’apparence du sommeil. Bientôt une foule nombreuse environna mon lit ; et tandis que des musiciens sonnaient de la trompette, on m’appela trois fois îi grands cris comme pour me réveiller ; mais mon sommeil était éternel, et le réveil n’était sincèrement désiré de personne. Dès qu’on se futassuré de ma mort, lesLibitinaires^ remirent mon corps entre les mains des Pollincteurs qui le lavèrent, l’embaumèrent et le revêtirent, pour la dernière fois, des vains ornements de mes dignités passées. En cet état, je fus exposé durant sept jours sous le vestibule de mon palais. On m’avait environné de cyprès, et deux jeunes prêtres, placés près de mon corps, en chassaient, avec un voile, les insectes attirés par les parfum'; ou par la corruption. Le septième jour, dès le matin, un héraut proclama mon convoi,dans les places publiques. Le peuple s’y rendit en foule. Les officiers et les sénateurs portèrent ' lentement mon lit funèbre, sur lequel je paraissais couronné de narcisses. Les soldats et les licteurs me précédaient, portant leurs armes et leurs faisceaux renversés. A ma gauche marchaient deux ®mimes, l’un en ha­ bit de Consul, l’autre en habit de Général. Ils repré-, sentaient mon air, ma démarche, mes gestes,'et jus­ qu’il mes ridicules. Leur jeu, destiné à exciter la sen­ sibilité de mes amis, faisait sourire la malignité de 1. Oniciers publics chargés de la direction et de l’entreprise des funérailles. ?. Le nombre des mimes n ’était pas fi.'ié. J ’en ai supposé deux ici, à cause de la double dignité du personnage.'


SUR LA MY T H OL OGI E .

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mes envieux. A droite, une célèbre pleureuse, jouant au naturel tout ce que la douleur a de plus touchant, feignait de s’arracher les cheveux, déchirait ses vête­ ments funèbres, poussait des cris lamentables, et ver­ sait des larmes vénales, les seules, hélas I qui coulent aux funérailles d’un Consul. Mes fds, en longs habits noirs, ma femme et mes fdles, en longs voiles blancs, suivaient, environnés de mes affranchis portant le bonnet de la liberté, et de quelques clients que j’avais défendus dans ma jeunesse. Une musique lugubre, ac­ compagnée de chants funèbres, précédait et suivait la marche. Environné de ce nombreux cortège, je fus déposé dans la place Romaine. Là, un orateur prononça mon éloge, mêlé de quelqueslouanges ironiques, auxquelles le peuple applaudit avec transport. Enfin, mon convoi prit le chemin du champ de Mars. Là s’élevait un bûcher carré, composé d’ifs, de pins et de mélèzes, sur lequel je fuscouché le visage tourné vers le ciel. Mon corps était enveloppé d’une toile d’a­ miante destinée àcontenirmes cendres séparées de celles demonbûcher. Avant qu’on y mît le feu, le parent qui, à l’instant de ma mort, m’avait fermé les yeux, me les rouvrit afin que je regardasse le ciel pour la dernière fois, et me plaça sous la langue une obole destinée au nocher des enfers. Alors mes parents, mes amis et mes affranchis s’étant détournés, les Vespillons allu­ mèrent le bûcher. A peine vit-on la flamme s’élever, que les sanglots, les cris et la musique formèrent un concert discor­ dant et lugubre. Les prêtres immolèrent un taureau et


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LETTRES A EMILIE

des agneaux noirs qu’ils jetèrent sur mon bûcher pour apaiser mes mânes. On n’immola point d’esclaves comme au temps de nos pères; mais des gladiateurs combattirent, et firent couler, en mon honneur, quel­ ques gouttes de sang qu’ils avaient vendues à mes hé­ ritiers. Quand le feu du bûcher fut presque éteint, les prêtres y jetèrent de l’encens et d’autres parfums. En­ suite ils recueillirent mes cendres et les débris de mes ossements que l’amiante avait conservés ; ils les lavè­ rent avec du lait et du vin, et les renfermèrent dans une urne d’or couronnée de cyprès. ■Aussitôt le grand-prêtre, prenant un tison sur l’au­ tel des sacrifices, l’éteignit dans un vase rempli d’eau *. Puis il plongea une branche d’olivier dans cette eau, dont il aspergea l’assemblée, pour purifier tous ceux que mon attouchement, mon odeur ou mon aspect avaient souillés. Enfin, la première pleureuse ayant prononcé tristement ces mots : Voua pouvez vous retirer, mes parents s’écrièrent trois fois : Adieu ! quand le sort l'ordonnera, nous irons te rejoindre. Le jour suivant, on éleva sur les cendres de mon bûcher un petit autel de gazon, au-dessus duquel mon urne fut exposée. Là, ma famille,, conduite par l’usage, vint jeter des fleurs et brûler de l’encens. Quel­ ques athlètes combattirent, et mes parents formèrent des courses de chars, dont le but était mon autel fu­ nèbre. Le peuple attiré, durant quelques jours, par ces fêtes, s’assembla autour de mon unie, et s’entre1. C’est ainsi que se faisait l’eau lustrale, dans laquelle on jetait quelquefois un peu de sel.


S Ü R LA MYTHOLOGUE.

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tint encore de moi. Mais, depuis que les fêtes ont cessé, le peuple s’est éloigné, et mon nom dort, avec ma cendre, dans le tombeau de mes pères.... Mais déjà nous touchons au rivage. J’entends le triple aboiement de Cerbère, et vois sortir de son antre ses trois têtes hérissées de serpents. Ce monstre, fruit des amours du géant Typhon et d’Échidna^, menace de ses trois gueules béantes les voyageurs qui abor­ dent au palais de Pluton ; mais ses menaces n'ont rien d’alarmant pour vous : Le gardien du royaume sombre Ne saurait échapper aux traits de la Beauté. Approchons : vous verrez qu’ii aboie après l’Ombre, Et s’apprivoise aux pieds de la Réalité.

L E T TR E L X I PYRAME

ET THISBE.

Nous voici donc aux portes du palais de Pluton; et le terrible Cerbère, loin de vous menacer, baisse res­ pectueusement devant vous ses trois têtes, et voudrait lécher vos jolis pieds. Commenous n’aimons pas lafoule, laissons passer ces Ombres nobles et financières qui volent rapidement au palais infernal, et contemplons, sur le chemin, ces âmes innocentes qui, trop jeunes encore, voltigent sans pouvoir avancer. 1. Ce nom signide H y d r e ou l i e p t i l e . Échidna é ta it, d it-o n , moitié femme, moitié vipère. On lui donne pour enfants les mons­ tres les plus célèbres de ¡'an tiq u ité, tels que la Chimère, i’Hydre de Lerne, etc,

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L ET T R ES A EMILIE Chez les m orts, il en est sans doute Comme chez les vivants : les Vices tour-il-loui' Font avec appareil leur entrée à la cour, Et l’innocence reste en route.

Plus loin, remarquez ces Ombres pâles et frémis­ santes, qui semblent fuir les Remords attachés sur leurs pas : Vous voyez ces mortels faibles et malheureux Qui, s’affranchissant de la vie. Ont oublié que la patrie Et la Nature avaient des droits sur eux. En pleurant ils lèvent les yeux Vers le séjour de la lumière, Dont eux-mêmes se sont bannis. On les consolait sur la terre, Ici, seuls avec leur misère. Ils regrettent les lieux où l ’on a des amis.

Mais quels gémissements plus doux se prolongent sous l’ombre mélancolique de ces myrtes amoureux! quelle pâleur intéressante sur ces figures penchées comme des fleurs sur leur tige ! quelle molle langueur dans leurs regards ! comme leur poitrine se gonfle de soupirs, qui dessèchent leurs lèvres décolorées! Tous ces hommes morts d’amour....— D’amour, dites-vous? je savais bien que l’on en vivait jadis, mais j’ignorais qu’on en mourût aujourd’hui; — Vous l’ignoriez ? In­ crédule I il faut des exemples pour vous convertir. Commençons par celui de Pyrame et de Thisbé, que vous voyez assis sous ce vieux myrthe. Nés dans le même tem ps, et voisins dès l’enfance. C’étaient de vieux amis à leur adolescence. Or, nous savons, vous et moi, qu’à quinze ans, Les'vieux amis sont de Jeunes am ants!


S U R LA MY T H O L O G I E.

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Pyrame et Thisbé l’apprirent avant nous. La haine qui, depuis longtemps, divisait leurs familles, loin d’altérer leur union, l’avait rendue plus intime en la rendant plus secrète : Tandis que leurs parents des yeux se menaçaient. S’injuriaient et s’accablaient d'outrages, Du couple heureux, à travers ces orages, Tendres regards furtivement passaient. Comme un rayon du Jour glisse entre deux nuages.

Au moment où la nuit couvre d’un même voile la Haine et l’Amitié, Pyrame et Thisbé se rendaient fur­ tivement au pied d’un vieux mur qui séparait les jar­ dins de leurs'pères. Lü, sous la mousse et la verdure, L’Amour avec la faux du Temps Pratiqua lentement une étroite ouverture, (Jui servait de parloir à nos jeunes amants. C’est là que les soupirs, la tendre confiance, Les consolations, la flatteuse espérance, Passaient et repassaient ; mais, hélas ! le baiser S’arrêtait à la brèche et n ’y pouvait passer. Cet obstacle Irritait leur jeune impatience ; « Quoi ! toujours de la crainte et jamais de plaisir ! « Quoi I nous aimer et voir nos parents se haïr ! « Non: l’Amour ne péut vivre où respire la Haine. « Fuyons. Sous le m ûrier qui borde la fontaine, » Trouvons-nous dès le point du jour. « L’Aurore n ’était pas encore de retour, Thisbé sous le m ûrier attendait. Dans la plaine Un lion, écumant et de rage et de sang. Pour se désaltérer accourt en rugissant. Thisbé s’enfuit ; son voile échappe ; le zéphyre Le fait voler aux pieds du monstre furieux Qui l’ensanglante, le déchire Et disparaît. Pyrame arrive, et de ces lieux


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L E T T R E S A E MI LI E

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Parcourant vainement la sombre solitude, Palpitant de désir, trem biant d’incertitude, 11 soupire, baisse les yeux... Le voile ensanglanté soudain frappe sa vue : Il reconnaît ee tissu des Amours, Envié tant de fois et respecté toujours. Sur ces tristes lambeaux l’écume répandue. Les vestiges du monstre et ceux de sa fureur. Et la nuit et le sang le glacent de terreur. Ses cheveux sur son front se hérissent d’horreur. « Thisbé n’est plus! Thisbé, c’est moi qui t ’ai perdue, « Devais je au rendez-vous arriver le dernier! « Hélas I tu m’attendais sous ce fatal mûrier ; « Et tu m’attends encor sur les rivages sombres. « Ah ! j ’y descends. Nos coeurs à jamais confondus; « De l’Élysée ensemble habiteront les ombres, « E t Thisbé ne m ’attendra plus. » Il dit, se frappe, tombe, et l’Aurore naissante Éclaire de son sang la pourpre jaillissante. Au crépuscule du matin, Thisbé, palpitante, inquiète. Sort de son humide retraite. Regarde, hésite, avance ; et son œil incertain , A travers la vapeur de la blanche rosée. Croyant sous le m ûrier voir un objet lointain. Elle y vole avec sa pensée : « C’est Pyram e! c’est lui ! dorm irait-il?... Grands dieuxl « Pyrame !... >> A cette voix Pyrame ouvre les yeux : « Je croyais qu’aux enfers tu venais de descendre, « E t que tu m’attendais... C’est moi qui vais t ’attendre. » II dit. Son œil, couvert du voile de la mort. Cherche Thisbé dans l’ombre, et, la trouvant encor. Avec un doux effort longtemps fixé sur elle. Se referme et s’éteint dans la nuit éternelle. Thisbé l’y précédait. Déjà le fer sanglant L’a frappée; elle expire et tombe en l’embrassant. Les derniers battements de leurs cœurs se répondent.


SUR LA MYTHOLOGIE.

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Dans leur dernier baiser leurs âmes se confondent, El \ien n en t habiter ce bienheureux séjour, Seui asile où la Paix accompagne l’Amour. Sous l’ombre du m ûrier ils reposent encore. Son fruit, en m ûrissant, de leur sang se colore ; C’est le fruit des amants fidèles. Chaque fois Que la m ûre sanglante aura rougi nos doigts, De ce couple charm ant rappelons-nous la flam m e , E t nous lançant un regard dérobé. Donnons, tous des pleurs à Pyranie, Et moi, des soupirs à Thisbé.

Je pourrais ajouter à l’exemple de ce trépas amou­ reux celui de Géphale et Procris, de Léandre et Héro, de...; mais j’aurais peur de vous brouiller avec l’A­ mour par crainte de la contagion. Cependant n’en concevez nul effroi; cette épidémie n’attaque plus que les hommes. Votre sexe est exempt de cette m aladie; Mais que de maux il éprouve en retour I 11 dépérit de jalousie; 11 sèche de coquetterie. L’orgueil dans tous vos sens circule avec l’Amour ; Le poison de la haine et le fiel de l’envie Aigrissent de vos cœurs les innocents désirs. E t font dans votre sein avorter les Plaisirs. Ainsi de vos beaux jours la saison se consume. Le m iroir, confident de vos prem iers attraits. De Vénus, de l’Amour, vous offre encor les traits; Mais Vénus dépérit et l’Amour se déplume. Avec votre beauté vous tombez en langueur ; Dans l’abîme des temps vous voudriez la suivre. E t mourez trente ans de douleur. Et de dépit de lui survivre.

Bien entendu que cette consomption n’atteint que les coquettes, et qu’elle épargne, avec vous, au moins 20.


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L E T T R E S A E M IL IE

un centième de votre sexe. Le caractère de ces femmes fortes a je ne sais quel attrait irrésistible, dont le sage ne peut se défendre. Aussi, à l’instant même où je vous parle, vous vois-je entourée de la foule des héros qui gardent le palais de Pluton. Ces guerriers, dont vous fixez innocemment l’attention, sont tous morts en combattant pour la patrie, et Pluton en a composé sa garde d’honneur. A travers leurs rangs vous apercevez, à gauche, les noires vapeurs duTartare; à droite, l’azur des ChampsÉlysées; mais avant de les parcourir, visitons le palais du monarque des Enfers. Quel silence morne, quel pâle crépuscule éclaire ces ténèbres éternelles ! La fille du Chaos plane dans cette enceinte, La Nuit, qui suit partout le Mystère ou la Crainte, Qui des sombres complots dérobe les détours. Qui sans témoins laisse le Vice, E t l’Innocence sans secours. Cent fois le Ciel voulut la punir pour toujours Des crimes dont elle est complice ; Mais il a , jusqu’ici, suspendu sa justice, A la requête des Amours.

Tantôt la Nuit voyage sur un char d’ébène traîné par deux chevaux noirs; tantôt elle parcourt son em­ pire d’un vol rapide et silencieux. Ses bras étendus sous ses vastes ailes présentent, l’un une poignée de pavots, l’autre un flambeau renversé, dont la flamme s’éteint. Le Sommeil et la Mort planent à ses côtés. Sous les plis flottants de son crêpe parsemé d’étoiles, les légers Fantômes et les Songes fugitifs voltigent en se jouant dans le sein de leur mère. Cependant vous


SUR L A M Y T H O L O a i E .

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ne voyez ici qu’une partie de sa nombreuse famille, trop souvent occupée sur la terre. Le plus redoutable de ses enfants, la Discorde, le le teint livide, la bouche écumante, la tête hérissée de serpents, le front ceint de bandelettes ensanglantées, vêtue de lambeaux couleur de feu, et portant dans ses mains décharnées des vipères et des torches ardentes, chasse devant elle la Peur, par laquelle les sept chefs^ jurèrent devant Thèbes la ruine de cette malheureuse cité; la Peur, à qui les Romains mis en fuite élevè­ rent des autels,- et durent ensuite la victoire Sa tète de lion se hérisse au moindre bruit; .sa robe, chan­ geante comme son cœur. Hotte sur sa poitrine agitée, et les ailes attachées à ses pieds rendent leur fuite plus rapide. Sur ses pas, l’œil hagard, les cheveux rabat­ tus et les traits altérés, se traîne la Pâleur, qui par­ tage son culte et ses autels. A leur suite, le Mensonge à l’œil louche, au sourire perfide, conduit obliquement la Fraude, dont la tête de femme s’élève sur un corps de serpent armé d’une queue de scorpion®. Ces deux monstres ont beaucoup de ressemblance avec cette belle femme, qui, d’un air imposant et d'un pas assuré, s’avance derrière eux, en traînant par les cheveux une jeune fille éplorée. Son a rt ressemble îl la Nature, Son fard imite la Beauté : Sa bouche embellit l’Imposture 1. Eschyle. 2. TUe-Live, Livre II. 3. Hésiode.


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LET TRE S A EMILIE

Des charmes de la Vérité. A sa voix le Soupçon s’éveille, L’Ignorance dresse l’oreille, l/E nvie attentive sourit, La Raison se tait et soupire, L’Innocence flétrie expire : On la plaint, mais on applaudit. A ces traits vous reconnaissez Du m érite éclatant l’implacable ennem ie; Car, quand on a connu deux hum ains, c’est assez Pour connaître la Calomnie.

Le Repentit’ en deuil la suit de loin, tenant par la main la Douleur ou la Tristesse, sa compagne ordi­ naire. Cette sombre déité, couverte d’un long voile, tient quelquefois une urne ftinèbre. Les regards tantôt élevés vers le ciel, tantôt fixés sur la terre, elle semble redemander à l’un le bien qu’il lui a ravi, à l’autre le trésor dont elle est dépositaire. A quelques pas derrière elle, arrive lentement sa jeune sœur, couverte d’un voile plus léger. Ses re­ gards distraits et rêveurs ne s’adressent ni au ciel ni à la terre. C’est dans son propre cœur qu’elle puise ses consolations, et qu’elle s’enivre avec délices d’une lente et douce amertume. Tel est le caractère de cette aimable divinité, que vous m’avez fait connaître, et que vous me faites adorer. Quand vous riez, j ’adore la Folie; Mais, en automne, au déclin d’un beau jour. Quand vous baissez vos yeux baignés d’amour. J ’adore la Mélancolie. Le malheureux évite la Folie, Fuit la Gaîté, repousse le Plaisir.


S U R LA MY T H OL OGI E .

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Que veut-il donc? Ah ! laissez-le choisir : Il suivra la Mélancolie. De temps en temps j ’aime un jour de folie ; Mais près de vous tendrement agité. Je donnerais un siècle de gaîté Pour un jour de mélancolie.

LETTRE LXII PLUTON.

Levez les yeux vers ce trône d’airain, dont les degrés sont couverts de tous les fléaux qui affligentriiumanité. Entrevoyez-vous |un visage livide, de noirs sourcils, des yeux rouges et menaçants ? A ces traits reconnais­ sez Pluton, frère de Jupiter et de Neptune, et monar­ que des Enfers. Samain droite est armée d’une longue fourche l’autre tient la clef qui ferme les portes de l’éternité. Ce tyran est couronné d’ébène, de narcisses ou de cyprès. Quelquefois il se couvre d’un casque qui le rend invisible, lorsque, traîné par ses deux chevaux noirs, sur son char d’ébène, il s’élance du gouffre de l’Averne , et parcourt en vainqueur le séjour des mortels. Près de lui, Proserpine, fille de Gérés, siège triste­ ment, la couronne et l’ennui sur le front. Vous vous rappelez que Pluton l’enleva jadis en Sicile au mo­ ment où elle cueillait des fleurs dans le vallon d’Enna. 1. Celle de Pluton a deux dents, celle de Neptune en a trois ; de là vient le nom de T r i d e n t . 2. Voyez la Lettre VIII, première partie.


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L E T T R E S A EMILIE

Ce mariage, comme presque tous ceux de la cour, ne produisit jamais d’héritiers; car vous observerez que Proserpine fut toujours fidèle. Aussi l’infortunée, fati­ guée de sa triste et solitaire immortalité, se dit-elle souvent avec un long soupir ; O Près d ’un époux glacé, que sert l’éclat stérile Des vains titres, des vains honneurs? Loin du prestige des grandeurs, La bergère obseure et tranquille De l ’hymen goûte les faveurs, De la maternité savoure les douceurs. Et remplit tous les jours que la Parque lui üle... Qu’est devenu le temps où je cueillais des fleurs Dans les campagnes de Sicile? »

La cour, dont vous la voyez entourée, est peu propre à la distraire de sa mélancolie. La Fureur, la Haine, l’Hypocrisie, la Vengeance et la Trahison conspirent à ses côtés. Je sais bien que ces personnages habitent toutes les cours, mais au moins en prennent-ils les moeurs et la politesse. Là, la Fureur se concentre avec art, s’emporte avec méthode, et menace avec dignité ; la Haine se mord les lèvres avec un sourire perfide, mais gracieux; l’Hypocrisie adapte avec une justesse précieuse le masque de la bienveillance et de l’amé­ nité; la Trahison se présente, l’olivier à la main, l’in­ génuité sur les lèvres; et la Vengeance ensevelit sous les roses ses flambeaux assoupis et ses serpents appri­ voisés. Mais ici la Fureur sanglante déchire tout ce qui l’en­ vironne ; la Haine vomit, à travers un torrent de fiel, des milliers de traits empoisonnés; l’Hypocrisie sou­ lève son masque, et découvre son visage hideux; la


SUR

I.A M Y T H O L O G I E .

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Trahison s’arme de feux, de poignards et de poisons, et la Vengeance fait siffler ses serpents à la lueur de ses noirs flambeaux. Au milieu de ce groupe infernal, s’élève la Mort, fa­ vorite et ministre de Pluton. Une faux sanglante arme sa main décharnée. Une robe noire, parsemée d’étoiles, couvre les os luisants de son squelette livide. Cette di­ vinité implacable est, suivant Orphée, la senle à qui la Frayeur même n’ait jamais élevé de temples ni d’autels. Eh ! pourquoi nous hum ilier Au point d ’encenser cet esclave ! Qui la craint vainem ent la prie ; et qui la brave, N’a pas besoin de la prier*.

Mais revenons à son maître. Pluton a, comme ses frères, une multitude de surnoms qui dérivent de son caractère ou de ses attributs. En voici les princi­ paux : Les Grecs l’ont appeléjA^éstVuos *, parce qn’il n’a ja­ mais ri. Les Latins le surnommèrent Fehrms, du mot Februare, faire des libations sur les tombeaux. Ces céré­ monies se célébraient pendant le second mois de l’an­ née, qui en a conservé le nom de Février. Ils le nommaient aussi Summanus, Souverain des Mânes®. ^ On distingue des Mânes de trois espèces différentes: 1. Elle eut, dans la suite, des statues il Sparte et des autels il Rom e. 2. De qTÎXaw, J lir e , joint à TA privatif ou négatif. 3. Le mot H â n e s semble dériver du verbe latin J l a n a r e , et, dans ce cas, il signifie E m a n a t i o n .


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LET T R ES A EMILIE

les Ames des morts vertueux ; les Larves ou les génies malfaisants des scélérats qui, condamnés à errer sur la terre, apparaissent, la nuit, sous des formes effrayantes, à l’exemple de nos revenants ; enfin, les Dieux-Mânes, commis à la garde des tombeaux. Aussi, trouvonsnous souvent sur les tombes des anciens ces deux lettres initiales DM, qui indiquent ces deux mots : Diis Manibus, aux Dieux-Mânes, comme pour recommander à leurs soins la sépulture du mort. On immolait des brebis noires aux Dieux-Mânes et aux Larves ; et l’on offrait aux Mânes de ses amis du lait, du miel, du vin et des parfums. Cependant, mon amie, quand le sort aura terminé ma frêle existence, A mes mânes n ’offrez jamais Ni parfums, ni vin, ni laitage; Mais auprès de ma tombe élevez un eyprès. E t venez quelquefois habiter son ombrage.

L E T T R E L X III LES

PARQUES.

Avançons vers cette antre sombre, creusé sous cette roche calcinée. Ne vous effrayez point l’aspect de ces trois sœurs pâles etmaigres,<jui filent en silence au crépuscule d’une lampe bleuâtre : ce sont les trois Parques ainsi nommées par antiphrase, parce qu’elles ne font grâce à personne. Elles sont, selon quelques auteurs, filles de Jupiter et de Thémis ; d’autres leur donnent pour mère la Nécessité, qui soumet à leur 1. Du mot P a r c e r e ,

P ardonner

ou É p a r g n e r ,


SUR L A MY T H O L O G I E.

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despotisme les habitants de Tmiivers. Rien ne peut adoucir ni retarder l’exécution de leurs décrets rigou­ reux, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amitié, pasmóme l’amour; les malheureuses ne l’ont jamais connu. Aussi, les voyez-vous revêtues d’une tunique blanche, pour attester la pureté de leur éternel célibat. Cependant leur virginité, quoiqu’elle soit assurément la doyenne de toutes les virginités connues, me paraît fort peu méritoire, si le mérite réel de la pudeur résulte des périls auxquels elle a su se soustraire. En effet. Maigre l’antiquilc de ce trésor unique, Quel serait le triste amateur, Qui se fCit avise de ternir la blaucheur De leur vénérable tunique?

Une singularité qui, selon moi, les rend bien plus recommandables, c’est que, filles, sœurs et méchantes, elles sont d’accord depuis le commencement des siè­ cles. Mais à cela quelques détracteurs répondent que,, comme elles sont sans cesse occupées à faire le mal, leur accord parfait tient au genre de leur occu­ pation. A mesure que nous approchons, remarquez-vous Clotho, l’aînée des trois sœurs, qui, seule debout, le bras tendu, le front élevé, tient une quenouille de laine blanche et noire, mêlée d’un peu d’or et de soie? Lacliésis, assise à ses côtés, tourne attentivement le fuseau de la main gauche, et de la droite conduit le fd léger qui fuit sous ses doigts. Soudain l’impatiente Atropos s’incline, et le tranche avec ses larges ciseaux. Tels sont, Émilie, la naissance, la durée et le terme 21


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L E T T R E S A E MI LI E

de cette vie, que l’on consacre sans cesse à l’espé­ rance, et jamais à la réalité du bonheur. Ah! ne nous quittons plus, ma chère et tendre amie. Sans porter notre espoir au delà du tomheau, Occupons chaque jour par un plaisir nouveau. Que de paix et d ’amour chaque heure soit remplie. Mettons bien à profit chaque tour du fuseau ; E t puisse une belle vie Finir au même instant sous le même ciseau !

Au reste, vous concevez aisément que ce fil ne peut suffire pour tous les mortels; car si nous tenions tous au même fd, un seul coup de ciseau trancherait l’exi­ stence du genre humain. Aussi nos trois sœurs ontelles un atelier immense, dont elles dirigent les tra ­ vaux, et dans lequel vous allez voir la filature univer­ selle de nos destinées. Suivez des yeux, sous la profondeur de ces voûtes éternelles, cés triples rangs de femmes, de quenouilles et de fuseaux. Chacune de ces fileuses innombrables est chargée d’un fil particulier. Ainsi chaque mortel a sa Parque, à laquelle le Destin remet une quenouille, qu’elle file jusqu’au moment où Atropos, en se promenaqi parmi les rangs de ces fileuses, coupe, au ha­ sard, les fils de toute couleur. Quelquefois le fil trop délié casse entre les doigts de la Parque; quelquefois aussi elle cesse de filer, soit parce qu’elle file depuis trop longtemps, soit parce qu’elle a filé trop vite; car les glaces de l’âge et le feu des passions épuisent éga­ lement sa quenouille. A l’aspect de tous ces fils noirs et grossiers, vous vous croyez sans doute' environnée des fuseaux des-


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tiiiés au peuple ; détrompez-vous, vous êtes au milieu des grands et des riches de la terre. Clotlio, pai’ un destin bizarre, Jlêle de soie et d ’nr les jonrs qu’elle prépare A riium ble médiocrité ; E t pour confondre la Fortune, File d’une haine commune Les jours de i’Opulence et de la Pauvreté.

C’est avec ces fuseaux innombrables que le Destin ourdit la trame de la vie humaine, dans laquelle cha­ que homme suit son fil au hasard. Souvent le lil du fou croise celui du sage; L’ignorant croise le docteur. Et le plaideur l’Aréopage, E t le satirique, l’auteur. Le lier habitant de la ville Se mCle aux habitants des bois ; Le berger s’entrelace aux rois. Chez ses derniers sujets le prince se faulile. De ce tissu mystérieux Tous les flls féminins forment la broderie Dont les dessins capricieux, Inventés par l’Amour, tracés par la Folie, Sous mille traits divers, présentent à nos yeux Les magiques détours de ces enchanteresses. Qui, s’armant contre nous de nos propres faiblesses. P ar grâce ou par pitié nous accordent des fers. Nous offrent le bonheur au milieu des supplices. Et font à la fois les délices Et le tourment de l ’univers.

Mais parmi ces Parques blêmes et sévères, quelle est celle dont la bouche sourit, et dont le teint s’anime quand elle regarde son ouvrage? Le fil qui sort de ses doigts est en effet plus riche qu’il ne le paraît au pre­


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LET TR ES A EMILIE

mier coup-d’œil; For s’y cache sous la soie. Mon amie, cette Parque m’intéresse; abordons-la; je veux l’in­ terroger : « O divinité redoutable, Dites-moi, pour qui filez-vous? — Je tiens le fil d’une mortelle aimable, Au cœur sensible, au regard vif et doux. —Son ùgeP— Dix-huit ans.— E t son nom?— Émilie. — Ah ! connaissez-vous, je vous prie, I.a Parque qui file les jours De son ami. — C'est mon amie Et ma voisine. Elle voudrait toujours Filer à la même quenouille. Elle mêle nos fils et si bien les embrouille. Que j ’ai peine a ie s débrouiller... — Ah! gardez-vous-en bien! je tremble Que vous n ’en cassiez-un ; filez plutôt ensemble ; Les vrais amants en tr’eux n’ont rien à démêler. »

LETTRE LXIY PLUTÜS.

Sous ces lambris éclatants d’or et de pierreries, quelle est cette divinité aveugle et boiteuse, qui repose pesamment sur un trône d’or massif? A son embon­ point monacal, à sa stupidité financière je reconnais Plutus, dieu des richesses. Les uns le font descendre de Rhée et du Temps, sans doute parce que le Temps mûrit lentement les trésors dans le sein de la terre. D’autres prétendent qu’il est fils de Gérés et de Jasion, célèbre agriculteur, je préfère cette origine à la pre1. Cette épithète mérite, de nos jours, quelques exceptions.


SUR LA MY TH OL OG IE .

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mière; car l’agriculture me paraît être la source des richesses véritables. Cependant, lorsque les hommes furent réunis en société, la plupart d’entre eim, livrés aux arts et aux sciences, n’eurent plus le loisir de cultiver les trésors de Gérés. Alors il fallut créer des richesses fictives que les habitants des villes pussent échanger contre les richesses réelles des habitants de la campagne. Pour opérer cet échange, on choisit, parmi les mé­ taux, l’or, l’argent et l’airain. Gérés continua de pro­ curer aux humains les trésors de la nature, et l’aveugle Plutus fut chargé de leur distribuer avec.équité les métaux précieux qui les représentent. Jamais mission ne fut plus délicate, ni plus mal remplie. Pour guider sa marche pesante, Comme il n ’a ni chien ni bdton, Le stupide aveuple, dit-on, Suit le prem ier qui se présente; Presque toujours c'est un fripon. Le guide remarquant que son aveugle boite Du côté gauche, range avec dextérité Tous les fripons de ce côté. Tous les honnêtes gens à droite. D’après quoi, vous présumez bien Qu’ainsi postés sur son passage. Les coquins ont du voisinage Tout le profit, les autres rien.

Nos aïeux lui pardonnèrent d’abord cotte injustice, en faveur de l’utilité de ses fonctions. Mais bientôt ce dieu entreprenant se servit si adroitement de nos pas­ sions pour étendre son commerce, qu’il disposa du sort des mortels, et balança le pouvoir du Destin :


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L E T T R E S A E M IE IE Bientôt la vertu fut vénale . Le Juge vendit ses arrêts. Le Libelliste ses pamphlets. Le Casuiste sa morale. Les sots et les ambitieux Dans la fange se soulevèrent ; Et, pour en sortir achetèrent Des écussons et des aïeux. Chacun entretint ses- finances ; Le Ministre avec des brevets, La Sorbonne avec des bonnets, Le Pontife avec des dispenses. L’Orateur, de la vérité, L’Avocat, de la confiance, ’ Le Médecin, de la santé. Le Professeur de la science, L’homme public, de son crédit, Le Charlatan, de sa sottise. Le poëte, de son esprit. Firent métier et marchandise. Enfin, le prince de Paphos, Avec la reine d’Idalie, P rit un comptoir et des bureaux, Pour enseigne portant ces mots : Amour, Yémis et Compagnie. Il trafiqua de la pudeur. Vendit en détail la jeunesse. E t les soupirs et la tendresse.... Ah ! leur fixer une valeur, C’est leur ôter leur prix. Personne N’a jamais pu payer un cœur : Voilé, pourquoi le cœur se donne.


SUR LA MYTHOLOGIE.

3 07

LETTRE LXV LA

FORTUNE.

LE

DESTIN.

NEMESIS.

Suivant un ancien proverbe qui dit qu’un aveugle conduit l’autre, la conductrice la plus ordinaire de l’aveugle Plutus est l’aveugle Fortune, conduite ellemême par l’aveugle Destin. Cette déesse inconstante, le pied légèrement posé sur une roue rapide, ou placée debout sur un char traîné par quatre chevaux aveugles comme elle, écrase ses adorateurs, et change, cent fois par jour, de mi­ nistres et de favoris. Le ciel pose sur sa tête : ses mains portent en même temps le feu et l’eau, emblème du bien et du mal qu’elle répand sur la terre. Quelque­ fois elle tient, de la main droite, la corne d’abondance, et de la main gauche, elle conduit l’Occasion, dont la tête chauve ne présente, sur le front, qu’un léger tou­ pet de cheveux, par lequel il faut la saisir. Aussi, sous l’ombrage discret Ou d’une grotte ou d’un bosquet, Dès que le tiUe à tète enli¿irdit ma tendresse. Et que l ’Occasion parait, Voilà la tournez si bien que toujours la déesse Me présente la nuque et jamais le toupet.

Les surnoms de la Fortune varient autant que ses caprices. On l’appelle partout bonne et mauvaise, sui vaut les circonstances. Les Romains la surnommaient Aurea. Sa statue d’or était on effet placée dans l’ap­ partement et près du lit de l’empereur, et transférée, à


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L E T T RE S A EMILIE

rinstant de sa mort, dans l’appartement de son suc­ cesseur. Ils l’adoraient encore sous les titres de Con­ servatoire', de Nourrice, d’Aveugle, Favorable, Pas­ sagère, Familière, Privée, etc. Les aventuriers adoraient la Fortune Aventurière^ Servius Tullius avait élevé dans son palais un autel à la Fortune Barbue®. J’ignore le sens de cet emblème. La Fortune Virile ' avait un temple placé près du temple de Vénus. Rome, soustraite à la vengeance de Coriolan, par les larmes de son épouse et de sa mère, éleva un tem­ ple è la Fortune Féminine parce cpie deux femmes avaient sauvé la patrie. Domitien, après quelques revers de fortune, suivis d’événements heureux, dédia un autel à la Fortune de retour °. Enfin, on lui frappa des médailles sous le titre deFortune Stable ’, ou Constante. Mais ces médailles, peu connues dans tous les temps, sont devenues, de nos jours, aussi rares que la pierre philosophale. Il est singulier que la plus changeante des divinités soit guidée par le moins changeant de tous les dieux; car vous savez que le Destin est d’un caractère im­ muable. Assis sur un tronc de fer, il pose le pied sur un globe, et ce globe est le Monde, dont il tient les destinées, d’un côté renfermées dans une urne, de 1. C o iis c r v a ir ix , m a m m o s a , c œ c a , o b s e q u e n s , b r e v is , p r i v a l a .

2. Fors fortima. 3. Plutarque. 4. Plutarque; Ovide, Livre iv des Fastes. 5. Diodore, Liv. vni. C. F o r tu n a re-tliix. 7. F o r lim a s ta ta .


SOR LA MY T H O L O G I E .

309

l’autre gravées sur un livre d’airain. Toutes les puis­ sances célestes s’évanouissent devant la sienne. Il parle; l’Olympe se tait; les déesses pdlisscnt en si­ lence, et ses décrets, plus prompts que la foudre, frappent également les hommes et les dieux. Devant lui marche la Nécessité. Cette déesse in­ flexible partage sa tyrannie. Ses mains de bronze tien­ nent de longues chevilles et du plomb fondu, qui unissent et lient tous les objets d’une manière indisso­ luble. Elle porte aussi de longs coins de fer, qui divi­ sent les liaisons les plus fortes et les plus intimes. La nécessité a subi elle-même ses lois, en cédant à la voix irrésistible de l’Amour. Mais la souveraine des mortels ne soumit son cœur qu’au souverain des dieux, qui la rendit mère de l’inflexible Némésis, déesse do la justice et de la vengeance céleste. C’est elle que vous apercevez près de sa mère, le front calme, le re­ gard sévère et la démarche assurée. Remarquez cette couronne de narcisses,' surmontée d’une corne de cerf, qui couvre sa noire chevelure; ce voile léger qui gaze ses modestes attraits, cette draperie blanche qui flotte sur ses épaules et descend longs plis jusqu’à terre. Vous voyez dans ses mains un frein et un compas; l’un pour maîtriser la fougue de nos passions, l’autre pour mesurer, parmi les hommes, les peines, les ré­ compenses et l’égalité; Non celte égalité barbare et ridicule, Qui fait d’un Pygmée un Hercule ; Mais cette sainte égalité Qui du faible opprimé protège l’innocence, Et fait fléchir l’orgueil de l’injuste Opulence Devant l’honnête Pauvreté.

21.


370

L E T T R E S A E MI L I E

Quelquefois Némésis tient une lance pour frapper le Vice, et une coupe remplie d’une liqueur divine, pour fortifier la Vertu contre le malheur. Les Grecs l’adorèrent sous le nom de JSémésis, ven­ geresse; Adrastée, inévitable; et Ancharie, formidable. Son temple le plus célèbre était situé sur une éminence près de Rhamnus, ville de l’Attique : ce qui lui a fait donner le surnom de Rhamnusie. Les Athéniens instituèrent en son honneur les fêtes Némésées et les Romains lui élevèrent, dans le Capi­ tole, un autel sur lequel ils déposaient un glaive avant de partir pour la guerre, en conjurant l’équitable déité de protéger la justice de leurs armes. C’est sur l’autel de Némésis que la jeune amante délaissée vient, les yeux gonflés de larmes, et le cœur gros de soupirs, déposer en tremblant son offrande, et former contre un ingrat des vœux dont elle n’est pas bien assurée. Que si la déesse équitable, Sensible aux pleurs de la Beauté, Promet que son bras redoutable Punira l’infidélité ; Le jour, le soir, la nuit suivante, Tout l’alarme, tout l'épouvante. Le jour, un noir pressentiment La fait trembler d’être exaucée : Du monstre le portrait charmant, Le soir, obsède sa pensée. La nuit, les songes affligeants OQrent à son àme craintive 1. Ces fêtes étaient funèbres, parce qu’on croyait que Némésis prenait aussi les morts sous sa protection, et qu’elle vengeait les injures faites à leurs tombeaux.


SUR LA MYTHOLOGIE.

371

Les traits aimables, mais changeants, De son image fugitive : Ici, le perfide la fuit Et lui lance un regard farouche; Là, le Repentir le conduit JEt le sourire est sur sa bouche. Tantôt sur l’abime des mers. Tantôt dans le fond des déserts. Abandonné de la Nature ; Tantôt sur un lit de verdure. Se consolant de ses revers. De Vénus levant la ceinture, Charmant, parjure et presque heureux... « Le perfide ! Tonnez, grands dieux î » Dit-elle eu fréini.ssaut. La foudre Obéit : le ciel s’obscurcit ; Un trait va le réduire en poudre... Elle frissonne, elle transit D’amour, de frayeur transportée, * S’éveille de pleurs inondée. Court au temple, vole à l ’autel. Nomme cent fois le criminel. Tombe à genoux, pleure demande Son châtiment sans le vouloir. E t revient sans s’apercevoir Qu’elle a retiré son offrande.

LETTRE LE

LXYI

TARTARE.

Après avoir visité le palais de Pluton et ses dépen­ dances, traversons sur ce pont tremblant les ondes en­ flammées de Plilégéton^, et marchons vers le Tartare, en côtoyant les rivages du Cocyte, dont les ondes se 1. Du mot grec çXEf<o, brûier.


372

L E T T R E S A EMILIE

grossissent des pleurs de coupables, et dont le mur­ mure imite leurs gémissements^ Nous voici sous les voûtes brûlantes du noir Tartare : c’est ici que sont précipitées îi jamais les âmes criminelles; cet abîme, où tous les éléments et tous les maux se confondent, est sorti du sein du Chaos^. Autant la terre est placée au-dessous du ciel, autant le Tartare est creusé au-dessous de la terre Les bords sulfureux de ce gouffre immense sont peuplés des scélérats les plus célèbres, soit par l’atro­ cité de leurs crimes, soit par la sévérité de leurs chûtiments, châtiments toujours justes, quand Minos les . prononce, et rarement mérités, quand les dieux se mettent à la place des juges. Phlégias, robdes Lapythes, et père de Coronis, nous en offre un exemple. Coronis, amante d’Ischys, fut aimée d’Apollon : le dieu, irrité de ses refus, lui ravit l’honneur, et la rendit malheureuse sans être heureux. C’est vainement qu’un traître, usant de violence, Croit arracher le bien qu’il ne peut obtenir ; Un crime ne saurait jam ais être un plaisir; C’est te don libre et pur qui fait la jouissance.

La nymphe désespérée pleurait son déshonneur dans les bras de son amant, qui, par tendresse ou par géné­ rosité, l’excusait et séchait ses pleurs. Apollon, jaloux des consolations de ce couple infortuné, le perce de ses traits, tire du sein de-Coronis Esculape, qu’il confie au centaure Chiron, et la change en corneille. A cette nouvelle, Phlégyas, guidé par la vengeance 1. Hésiode, en sa Théogonie. 2. Hésiode; i ù i b . — Homère, Iliade, Liv. vlil.


S O R LA M Y T H O L O G I E .

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paternelle, s’arme d’un flambeau, vole au temple de Delphes, et le réduit ën cendres. Soudain un trait d’Apollon le précipite dans le Tartarc, où cette roche énorme, suspendue sur sa tète, lui fait éprouver le supplice éternel de l’attente et de la terreur. Eschyle’ prétend que cet infortuné répète sans cesse cette maxime : Apprenez, par mon exemple, à respecter les dieux et la justice. Pour moi, voici ce que je lui ferais prononcer : « Dérobez votre fille aux regards de nos dieux, « Sinon vous devez vous attendre « Au déshonneur le plus honteux, K Aux trahisons de votre gendre, « Qui, las de sa moitié, voua réduira tous deux, « Elle, à s’enfuir, vous, à vous pendre. »

Le supplice d’Ixion vous paraîtra plus juste. Ce prince, pour obtenir Dia, fille de Déionée, promit à celui-ci des présents considérables. Le père lui ac­ corda sa fille, en le sojumant de sa promesse. Ixion, sous prétexte de l’accomplir, attire chez lui Déionée, et le fait tomber par une trappe, dans une fournaise ardente. Aussitôt les Remords et les Furies vengeresses s’emparent du coupable, et le livrent îi toutes les hor­ reurs du plus affreux délire. Jupiter fut touché de son repentir; il apprit d’ailleurs qu’il était homme de so­ ciété et convive agréable; ce qui, aux yeux des princes désœuvrés, efface les plus grands crimes, et surpasse les plus hautes vertus. Le roi du ciel accueille le cou­ pable, le console, le fait asseoir ù sa table, et l'enivre de nectar. Ixion, qui avait le nectar un peu tendre, 1. Tragédie de Prométhée.


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L E T T R E S A E MI L I E

caresse de l’œil les appas de la chaste Jimon, hoit^ furtivement dans sa coupe, en presse les bords de ses lèvres amoureuses, et, suivant la déesse dans un lieu écarté, tombe à ses pieds, en attendant la main qui doit le relever. Il l’attendait encore, et déjà Junon fu­ rieuse avait porté ses plaintes à son époux. Jupiter gravement lui répondit : Madame, Cela ne se peut pas. — Pourquoi non? a sa femme Vous en avez conté jadis. Son fils PirithoUs n ’est-il pas votre lîls? — Un peu ; mais e’est sans conséquence : Des mortelles toujours nous revenons à vous Plus épris que jamais. — Soit ; mais ü la vengeance Vous autorisez leurs époux. Auprès de leurs moités quand vous faites les hommes, Ils font si bien les dieux auprès de nous. Que nous ne savons plus souvent où nous en sommes ; Témoin cet Ixion. .— Eh hienl pour le punir. Et connaître ù quel point sa tendresse m’outrage, A ses regards, ce soir, je veux offrir Une vapeur, ayant votre air, votre visage. E t parlant votre doux langage. Entre ses bras il croira vous saisir. Et n’emhrassera qu’un nuage. Vous m’allez compromettre. Eh! non. Moi dans ses hrasl — Ce ne sei’a pas vous. — Il ne le saura pas. S’il allait s’en vanter! si sa langue Indiscrète!... J ’aimerais autant que... la chose fût... secrète. »

Comptez, reine des Cieux, sur le plus profond mys­ tère. Il dit, fait venir Ixion, lui présente l’image de Junon afin de se convaincre; et soudain le voilà con­ vaincu. Mais comme la conviction portait à faux, le bon Jupin n’en fit que rire. 1. Lucien, dialogue des dieux.


S UR LA M Y T H O L O G I E .

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Cependant Ixion, à l’exemple de tous les courtisans heureux, disait h ses amis, avec une vanité mysté­ rieuse :

^

« En honneur, depuis quelque temps, « Je suis content de ma personne. « — Quelque nymphe de quatorze ans? « — Un peu plus ; mais belle, mais bonne 1 « Des grâces, de la dignité, « De la raison de la tendresse; « Et surtout de la majesté. « — De la majesté! laquelle est-ce? « Celle des attraits ou du rang? « — Mais... Tune et l'autre. — Apparemment « Minerve reçoit ton hommage ! « — Fi donc! une prude, à mon Age! « — La déesse de la Beauté î... « — N’a que les grAces en partage, « Et j ’ai cité la majesté. « — Junon?... Mais Junon est trop sage... « — Aussi gardez-vous d’en parler! « Plus une conquête est brillante, <' Plus il faut la dissimuler. « D’ailleurs, jamais je ne me vante. »

Enfin, les confidences d’Ixion furent si discrètes et si modestes, que Jupiter en apprit par la Renommée beaucoup plus qu’il n’en avait vu. Alors, pour dé­ tromper sa cour, le roi du Ciel lui présenta la conquête aérienne d’Ixion*, et le précipita dans le Tartare. Là, les Furies l’attachèrent avec leurs serpents sur cette roue, dont le mouvement éternel ne lui laisse pas un instant de repos. Tant qu’il ne fut que fourbe et par­ ricide, Jupiter l’admit à sa cour; dès qu’il fut indis1. On prétend que cette nuée féconde enfanta les Centaures, qui, comme l’on sait, étaient moitié hommes et moitié chevaux.


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L E T T R E S A EMILIE

cret, Jupiter inventa pour lui un nouveau supplice. Hélas 1tous les Jupiter se ressemblent : Auprès d’eux, vous pouvez, avec impunité, Fouler aux pieds les lois, l’am itié, la nature ; Leur orgueil ne voit rien pourvu qu’il suit flatté. Mais il n ’est point de gônc, il n ’est point de torture, Qui puisse expier la piqûre Qu’un mot fait à leur vanité.

Celle de Salinonée, roi d’Élide, fut poussée jusqu’au délire. Non content de se faire adorer le jour, il se faisait traîner la nuit, sur un pont d’airain, dans un char dont la rotation rapide imitait le roulement du tonnerre. Là, nouveau Jupiter tonnant, il lançait des torches enflammées sur quelques malheureux, que ses satellites assommaient subitement pour imiter la foudre au naturel. Mais tandis qu’il s’amusait à fou­ droyer ses sujets, Jupiter le foudroya lui-même, et relégua sa divinité dans cette triste demeure, où le feu céleste le brûle sans le consumer. Près de lui, considérez Sisyphe, fameux brigand, mis à mort par Thésée. Voyez-vous ce scélérat, le front couvert de sueur et les muscles tendus, rouler pénible­ ment une pierre énorme vers la cime de cette montagne escarpée ? Épuisé de fatigue, il approche du but ; l’es­ poir du repos le ranime, et, par un dernier effort, il pousse son fardeau jusqu’au sommet. La pierre immo­ bile va prendre son aplomb!... Il palpite de joie, immobile comme elle... Soudain elle chancelle, roule, retombe avec fracas; et le supplice du coupable recommence avec son travail. Au pied de celte montagne, des rameaux chargés de


SÜ R LA M Y T H O L O G IE .

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fruits ombragent le cristal d’une source pure. C’est là que Tantale, fils de Jupiter et roi de Phrygie, éprouve un supplice affreux, mais trop doux encore pour son crime. Ce père dénaturé ayant invité les dieux à sa table, et voulant éprouver leur divinité, leur servit les membres de son fils Pélops. Les convives s’abstinrent tous de ce mets exécrable, excepté Minerve, qui, par mégarde, mangea, dit-on, une épaule. Les dieux, saisis d’horreur et de pitié, ressuscitèrent Pélops, lui rendirent une épaule d’ivoire, et ordonnèrent à Mer­ cure d’enchaîner Tantale sous ces arbres fertiles, et de le plonger jusqu’au menton dans cette fontaine. Là, ses lèvres et ses mains avides poursuivent vaine­ ment cette onde et ces branches fugitives. La soif le dévore au sein des eaux, et la famine au sein de l’a­ bondance. Mais tandis que je vous parle, vos regards se dé­ tournent et s’arrêtent sur une multitude de femmes qui s’empressent de tireï de l’eau d’un puits, et la versent tour à tour dans un tonneau sans fond *. Vous voyez les cinquante tilles ^ de Danaüs, roi d’Argos. Comme Égyptiis, son frère, avait également cinquante fds, les cinquante mariagesTurent proposés et célébrés an même temps. Mais le soir même de la célébration, Danaüs, auquel un oracle avait prédit qu’il serait dé­ trôné par un de ces gendres, assemble ses filles, et, les armant chacune d’un poignard, leur ordonne d’as1. D’autres prétendent que leur supplice consistait à tirer sans cesse de l’eau dans un crible. 2. On les appelle Danaïdes, du nom de Danaüs^ leur père; ou Bélides, du nom de Bdlus, leur aïeul.


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L E T T R E S A EM ILIE

sassiner leurs époux aussitôt que le sommeil et la vo­ lupté auront fermé leur paupière. Cependant les jeunes désirs De l’Hymen aiguisaient la tendre impatience. Enfin la nuit tardive amène les plaisirs ; Partout la même ivresse et les mêmes soupirs; Et cette aimaUle défaillance, Dont le calme, dont la langueur Ne sont plus le plaisir, mais sont mieux le bonheur. Morpliée arrive alors : mais la mort en silence Suit ses pas, llétrit ses pavots ; Et dans un seul instant, le trancliant de sa faux A d’un siècle d’amour moissonné l’espérance. A la lueur du jour naissant. De remords, de crainte agitée, La jeune épouse, en frémissant. Fuit de sa couche ensanglantée; Et de plus près considérant ces yeux Qui lui disaient hier ce que la bouche n’ose. Et cette bouche demi-close, Dont, cette nuit,, la sienne a respiré ies feux. Et cette couche tiède encore. Et ces voiles épars, et ce désordre heureux, qui devait augmenter peut-être avec l’aurore ; Tout retrace à ses yeux l’horreur de son forfait. La Pitié dans son sein ralume un feu secret : Elle plaint, elle embrasse, elle aime sa victime ; Son cœur transi se glace et brille tour à tour; Les Remords pour punir le crime. Ont emprunté les traits et les feux de l’Amour.

Cependant Hypermnestre suivait à pas précipités le chemin de Larisse, tandis que Lyncée arrivait à Lyrce, ville voisine d’Argos. La seule Hypermnestre avait sauvé la vie à son époux. La nuit suivante, ils mon­ tèrent l’un et l’autre sur une tour; et, pour s’instruire


SÜ R LA MY T H O L O G I E .

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mutuellement de leur arrivée, ils allumèrent chacun un flambeau. A sa faible lueur leurs deux cœurs tressaillirent, Se parlèrent et s’entendirent. Le flambeau, dans leur main tour à tour agité, Leur traçait la frayeur qu’ils avalent'éprouvée, Le moment de leur fuite et de leur arrivée. Le bonheur de se voir tous deux en sûreté. Et de se réunir la proolniine espérance : Il exprimait avec vivacité. D’un côté la tendresse et la fidélité. De l’autre la tendresse et la reconnaissance.

Peu de temps après, l’oracle fut vérifié : Lyncée, vainqueur de Danaüs, monta sur le trône d’Argos. Les Danaïdes furent condamnées par les dieux au supplice dont vous êtes témoin ; et les Argiens instituèrent la fête des flambeaux, pour célébrer la tendresse conju­ gale d’Hypermncstre et de son époux. Les Danaïdes, dans leur triste demeure, ont pour voisin Tityus, fils de Jupiter et de la nymphe Élare.- Sa mère étant morte, la Terre, dit-on, le nourrit. Bataille gigantesque et sa force prodigieuse lui donnèrent tant d’orgueil et d’audace, qu’il voulut attenter à l’honneur de Latone. Apollon et Diane, pour venger leur mère, le percèrent de leurs traits, et le précipi­ tèrent dans lé Tartare, où son corps étendu couvre neuf arpents de terre. Là, ce misérable sent nuit et jour dans son sein le bec tranchant d’un vautour, qui dévore ses entrailles sans cesse renaissantes. Avant lui, Prométhée, füs de Japet et père de Deucaliou, éprouva le même supplice sur le mont Caucase, Voici à quelle occasion :


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L E T T R E S A EM ILIE.

Ayant détrempé un peu de terre et d’eau, il en forma l’homme h l’image des dieux. Minerve, charmée de la perfection de son ouvrage, lui offrit en récompense, l’objet qni lui plaisait le plus dans le ciel. Mais Prométhée, modeste habitant de la terre, lui ayant répondu ; « On ne peut désirer ce qu’on ne connaît p as', »

Minerve, pour le mettre en état de choisir, le transporte au séjour des dieux. Prométhée, parmi les trésors de l’Olympe, choisit le feu céleste, et vient le déposer'au sein de l’homme formé par ses mains. Soudain son cœur palpite et son œil étincelle : 11 se lève et déploie un corps souple et nerveux ; 11 fixe du soleil la lumière immortelle. Et sourit à l’aspect de la terre et des cieux, Il sent; sa voix l’exprime, et son front se colore Du feu des passions qui couve dans son sein. Ah 1 puisse-t-il longtemps y sommeiller encore Pour le repos du genre humain!

Cependant Jupiter, irrité du larcin de Prométhée, résolut, ti la manière des rois, d’en punir toute la terre. Il ordonne îi Vulcain de modeler une femme d’une beauté parfaite. Il l’anime et la présente aux dieux assemblés, qui lui donnent chacun une grâce ou une vertu, et la nomment Pandore *, c’est-îi-dire, pos­ sédant tous les dons. Le roi du Ciel envoie à Prométhée cette femme accomplie, chargée d’une boîte mystérieuse qu’elle lui présente. Mais Prométhée, se défiant des présents cachés de labeauté, refusa celui-ci. Pandore le porta 1. Zaïre, scène première. 2. niv, tout; Jiipov, don.


SUR LA M Y T H O L O a iE .

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à son frère Épiméthée, qui, sans examen, ouvrit la boîte fatale. C’était alors l’enfance de la terre : La Bonne foi, la Paix et la Santé A chaque pas rencontraient la Gaîté. Tout s’entr’aimait, tout était sœur et ficre. On ignorait le nom de la Vertu, Avant le mal, le bien fut inconnu. Soudain de la boite fatale. S’échappent le Tien et le Mien, Les Lois, la Chicane infernale, Qui disputa à chacun le sien ; La Guerre, de qui fa rt funeste Fait de nous autant d’assassins ; La Douleur, la Fièvre, la Peste, Et qui pis est, les Médecins.

Effrayé de ce déluge de maux, Épiméthée referma promptement la boîte fatale, et y retint l’Espérance prête à s’envoler. On assure que, depuis ce temps, elle est demeurée au fond de la boîte ; cependant. De sa prison, soit dit en confidence. Je la crois échappée; et dès l’instant flatteur, Qipi vit entre nous deux naître la confiance. Je sentis qu’en secret elle entrait dans mon cœur.

Jupiter, humilié de voir Prométhée échapper à ses embûches grossières, l’accabla noblement du poids de sa toute-puissance. Pour le punir, selon l’usage, d’a­ voir eu plus d’esprit que son maître, il chargea Mer­ cure et Vulcain de l’attacher sur le mont Caucase, où un vautour lui rongeait le foie. Cet acte de despotisme et d’iniquité, fit murmurer les hommes et révolta toutes les femmes. Quel est


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L E T T R E S A EMI L I E

son crime, s’écriaient-elles, en s’apitoyant sur son sort ? Sa main a formé l’homme à l’image des dieux?... Former l’homme, est-ce un mal? Son hras audacieux Du feu céleste a dérobé la flamme, Et dans le corps humain l’a transmise 1 ... Ah! lantmieuxl Qu’eussions-iious fait d’un corps sans àme ! C’est par ce feu divin que l’homme, chaque jour. Sent éclore la force et les fleurs du hel âge ; Il lui doit sa raison, sa vertu, son courage. Et si c’était à lui qu’il dût aussi l’Amour!... Du moins on le soupçonne... Ah! si la chose est sûre, Jupiter a l’àme liieii dure.

A ces plaintes assez fondées, Jupiter restait muet ; mais Mercure, chargé d’avoir de l’esprit pour lui, ré­ pondait : apprenez, mesdames, que Prométliée est moins puni ^ d’avoir animé l’homme que d’avoir in­ venté la femme, source de tous les maux qui attirent sur la terre la vengeance céleste. Mais, lui répli­ quaient-elles. Si les femmes des dieux attirent le courroux, Pourquoi soir et matin sont-ils à nos genoux? Pourquoi les voyons-nous briguer notre conquête? Pourquoi le Monarque du ciel Vient-il prendre ü nos yeux la forme d’un mortel, Et souvent celle d’uné bête? Eh quoi! nous mépriser et ramper sous nos lois!.,. Dites à Jupiter qu’il est de tous les rois Le plus inconséquent et le plus malhonnête.

Mercure se dispensa de cette commission; mais Hercule, protecteur-né du beau sexe, délivra Prométhée et le rendit à son ouvrage. 1. Lucien.


SU R L A M Y TH O L O G IE .

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O ma tranquille amie ! ô vous que le destin Du souffle de l’amour n ’a jamais agitée! Si Cupidon dans votre sein, Par l’entremise d’un humain, Transmet un jour le feu divin, Choisissez-moi pour votre Prométhée!

L E T TR E LES

L X V II

FURIES.

IN’avez-vous pas vu quelquefois De ces vieilles acariiUres, Au maintien raide, à l’œil sournois. Aux traits livides et jauniUres, Qui, nuit et jour, de leurs époux Ont éternisé le marlyre. Et font, depuis trente ans, leur plaisir le plus doux De déchirer et de médire ?

Voilà précisément le portrait des trois Furies, Alecto, Tisiphone et Mégère, filles de TAcliéron et de la nuit. Les Furies que vous avez vues sur la terre, ont un air de famille que vous retrouvez ici : et la seule différence qui distingue les Furies terrestres d’avec les Furies infernales, c’est que celles-ci ont la tête hérissée de serpents, et que celles-là sont presque toujours affublées d’une petite coiffe de dévote. On assure que ces trois sœurs sont vierges, et les amateurs présument qu'elles le seront encore quelque temps. Leur robe, souillée de sang, est tantôt noire, tantôt blanche ; noire quand elles sonthritées; et alors alors on les appelle Némèses ^ ou Éi'ynnides; blanche 1. Furieuses.


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L E T T R E S A EMILIE

quand elles s’apaisent, et alors on les nomme Eumé­ nides ^ Leur ministère ne se borne pas îi châtier de leur fouet vengeur les ombres criminelles ; souvent elles volent au séjour des vivants, planent sur la tête de l’homme coupable, et, portant dans son sein leurs flambeaux dévorants, elles commencent pour lui, sur la terre, les supplices éternels du Tartare. De sinistres tableaux, de songes effroyables Elles tourmentent son sommeil ; De souvenirs affreux, de spectres lamentables Elles entourent son réveil. Aux chants joyeux de l’Allégresse, Aux ris de la Gaité, aux accents du Plaisir, Son cœur prêt à s’épanouir. Se resserre accablé du fardeau qui l’oppresse ; Il voit, sans les goûter, les biens qu’il a perdus, Et le Remords lui dit : Tu no dormiras plus.

Le parricide Oreste offrit à la Grèce un exemple effrayant de la sévérité des Furies. Pour les apaiser, il bâtit, au fond de l’Arcadie, un temple dédié aux Furies noires. 11 couronna leurs statues de safran et de narcisses, il couvrit leui’s autels de fruits et de miel, leur immola une brebis noire, et consuma le corps de la victime sur un bûcher de cyprès, d’aubépine, d’aulne et de genièvre. Les déesses implacables, tou­ chées enfin de son repentir, lui apparurent vêtues de blanc, et soudain Oreste éleva un second temple en l’honneur des Furies blanches ou Euménides. Là, il les couronna d’olivier, leur sacrifia deux tourterelles, et fit, en leur honneur,.une libation d’eau de fontaine, 1. Bienfaisantes.


S Ü R LA M Y T H O L O G IE .

38S

contenue dans des vases dont les anses étaient cou­ vertes de laine d’agneau. Il évita scrupuleusement de leur offrir du vin ou d’autres liqueurs inflammables ; d’après la connaissance qn’il avait acquise de leur ca­ ractère, l’infortuné crut devoir ne leur présenter que des calmants. Il y a peu de divinités dont le culte ait été aussi étendu que celui des Furies. La Çrainte élève plus de temples que l’Amour. Les ministres du temple qu’elles avaient à Athènes, près de l’Aréopage, composaient un tribunal, devant lequel on ne pouvait comparaître qu’après avoir juré sur l’autel des Euinénides de dire la vérité. Leur sanctuaire servait d’asile aux criminels; mais souvent ils y éprouvaient un supplice plus horrible que celui qu’ils voulaient éviler. Près de la ville de Céryne, en Achaïe, à peine le coupable avait-il posé le pied sur le seuil du temple des Furies, qu’un délire affreux s’emparait de ses sens, et le faisait passer, en un instant, de la fureur au désespoir, et du désespoir à la mort. Aussi, n’osait-on qu’en tremblant regarder le temple, ou prononcer le nom de ces divinités redou­ tables. Pour moi, si j’avais un asile à proposer à qnelque coupable, au lieu de le conduire au sanctuaire des Furies, je lui dirais, en le guidant vers votre demeure : « Si tu veux à ta conscience, « Rendre la paix et la sérénité, « Viens respirer, auprès de la Beauté, « L’air épuré par l’innocence, « La Candeur et ia Vérité. 22


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L E T T R E S A EM ILIE

« Là, chaque jour, tu verras naître « Autant de vertus que d’attraits. « Un seul instant contemple-les, « Et tu deviendras, pour jamais, (! Houuàte homme, si lu peux Têtre. »

L E T TR E

L X V III

HECATE.

La plus formidable des puissances infernales, est la terrible Hécate, dont le corps gigantesque, s’élevant à l’entrée du Tartare, vous présente trois têtes mena­ çantes L Une couronne de chêne s’entrelace aux vi­ pères dont elle est hérissée ; à ses pieds, des chiens furieux l’œil étincelant, la gueule béante, poussent des hurlements lamentables. Sa main droite est armée d’un flambeau, d’un fouet et d’un poignard; de l’autre, elle tient une clef et une coupe funèbre, pour les libations auxquelles elle préside. Cette triple divinité se divise pour exercer, sous trois noms, trois pouvoirs différents, dans le Tartare, au Ciel et sur la Terre. Hécate, au séjour des enfers. Elle tient les clefs de l’abîme ; D'un fouet sanglant frappe le crime, El de fiel, à longs traits, abreuve le pervers. Phébé, pendant la nuit, elle règle le cours De cet astre inconstant, dont les métamorphoses Des Grâces, nous dit-on, séparent les Amours, Par une barrière de roses. 1. On lui donne tantôt une tête d’homme, de cheval et de chien ; tantôt une tête de chien, de lion et de taureau.


SUR LA M Y TH OL OGIE .

3,87

Diane, à l’ombre des forêts, Elle poursuit d’un pas rapide Le daim léger, le faon timide, L’atteint, le perce de ses traits : Et si quelque mortel, errant à l’aventure, Rencontre ses regards, plus perçants mille fois Que les flèches de son carquois , Il s’en va languissant, et meurt de la piqûre; A moins qu’une Émilie, agréant en pitié Les tourments secrets qu’il endure, Avec le baume d’amitié Ne cicatrise sa blessure.

On prétend que cette déesse prodigue les richesses à ses adorateurs, qu’elle les accompagne dans leurs voyages, et qu’elle dispose en leur faveur des suf­ frages du peuple, et des lauriers de la victoire ^ Quelquefois elle assiste aux conseils des rois : plus souvent, errante sur les coteaux ou dans les vallées, elle multiplie les troupeaux ou les frappe de stérilité. C’est pour cette raison que les Athéniens lui présen■taient des gâteaux, sur lesquels était empreinte la figure d’nn bœuf ou d’un bélier. Au milieu des carre­ fours, où sa statue était placée, il, lui servaient, tous les mois, un souper, que les pauvres mangeaient en son honneur. Quelquefois on lui offrait une Hécatombe ou le sa­ crifice de cent taureaux. De là, selon quelques-uns, lui vient le nom. déHécate^. D’autres veulent qu’il lui soit donné, parce qu’elle retenait cent ans sur les rives du Styx les ombres des morts privés de sépulture. A Rome, on lui sacrifiait, pendant la nuit, des chiens 1. Hésiode. 2. Du mot grec exxtc'v, cent.


3 s.s

L E T T R E S A EMI L I E

dont les hurlements plaintifs écartaient, disait-on, les esprits malfaisants. Aussi les Romains,l’appelaient-ils Canicide. Les habitants de l’Achaïc ensanglantèrent longtemps ses autels, pour expier le prétendu crime du jeune Mélanippe et de Cométho Ce couple qui s’adorait, Au temple se rencontrait Pour se conter son martyre : Mais on crut qu’il avait fait Ün peu plus que se le dire.

Et là-dessus voilà toutes les consciences alarmées. Par quel sacrifice expiatoü’c apaisera-t-on la déesse outragée ? Le plus atroce est celui que le fanatisme doit choisir. En effet, les prêtres vont, chaque année, arra­ cher des bras paternels un jeune adolescent et une vierge innocente, pour les traîner aux autels de la terrible Hécate, et, les égorgeant avec le fer sacré, ils •punissent ces infortunés d’un crime dont ils ignorent même encore qu’on puisse se rendre coupable. Hécate préside aux mystères de la magie. Les sor­ ciers, ou ceux qui croient l’être, vont furtivement, au milieu de la nuit, se baigner dans un fleuve sur le rivage duquel ils creusent une fosse profonde. Là, revêtus d’un long manteau couleur d’azur, ils immolent une brebis noire, brûlent la victime, et présentent du miel pour apaiser la déesse redoutable qu’ils appellent sept fois à grands cris. Alors, si le silence religieux du sacrifice n’a été troublé par aucun bruit profane, du fond de la fosse s’élève des Héeatées, espèce de fan1. Pausanias, Lir. VII.


389

S U R LA MYT HOL OGI E.

tûmes qui prédisent îi volonté, selon les circonstances et les personnes ; par exemple ; Aux Veuves de jeunes époux, Des Pénélopes aux jaloux, A la Nymphe des équipages, A la Griselte des atours, A la Princesse des hommages, A la Bergère des amours, Au Sage une verte prairie. Des saules au hord d'un ruisseau. Un toit de chaume ou de roseau. Habité par une Ëmilie; Des baisers donnés et rendus Avec une égale tendresse ; Des enfants pour toute richesse, Pour toute grandeur, des vertus; Chaque année amitié nouvelle. Chaque mois, amour plus fidèle. Chaque nuit plaisir plus parfait. Chaque jour au mollis un bienfait. Chaque soir une rêverie. Chaque matin une folie, Et, cliaque instant, te vrai bonheur Dans la simplicité du cœur Et l’innocence de la vie.

LETTRE L X IX MINOS,

líACUS

ET

R H AD A M A N T E ,

E DROPE.

Voici le tribunal incorruptible qui ne juge jamais les actions par les hommes, mais toujours les hommes par leurs actions. Ici la loi n’a point de commentaire : Les grands et les petits voleurs. Sans huissiers et sans procureurs, 22.


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L E T T R E S A EMILIE

Ne pet rent cîmpliq jer ni Irainer leur affaire. Point de Solliciteur, point d’argent, point d’ami, Point d’Orateur à brillante faconde ; Point d’épices de Juge... Aussi! Que de gens ont gagné leur cause en l’autre monde, Qui la perdent en celui-ci !

Les trois juges qui composent ce tribunal, sont ; Minos, Éacus et Rhadamante. Éacus juge les peuples d’Europe, Rhadamante ceux de l’Asie^, et Minos, pré­ sident du tribunal, discute et concilie leurs opinions. Pour vous les peindre tous trois tels qu’ils sont, je vais vais vous dire en leur présence. Que de magistrats re­ douteraient un pareil hommage 1 Sur les rives de la Phénicie, régnait jadis le bon prince Agénor, fils de Neptune et de Lybie. Il n’avait que deux enfants, Europe et Cadmus, Angélo, fille de Junon, avait dérobé un petit pot du fard de sa mère pour le donner à la jeune Europe. Celle-ci, par l’usage de ce fard divin, avait nuancé son teint d’une blan­ cheur d’autant plus précieuse, qu’elle est plus rare dans ces bridantes contrées. Comme sa fraîcheur était à l’épreuve du soleil, elle se promenait sans voile sur le bord de la mer, et cueillait des fleurs avec ses com­ pagnes. Jupiter, qui se trouve partout, ne manqua pas de se trouver là : il vit Europe, l’admira, l’aima : Et voulant faire sa conquête, Ne croyez pas qu'il l’entreprit Sou.s les traits d’un homme d’esprit. Beauté vaut mieu.v qu’esprit prés d’une jeune tête. Jupin, expert dans l’art de séduire les cœurs, I. Il est vraisemblable que, depuis longtemps, leur juridiction s’ost étendue en Afrique et en Amérique.


S U R LA MYT H OL O G I E.

39)

Prit comme les trois quarts de nos adorateurs, La forme d’une belle hôte.

Europe aperçoit sur le rivage un taureau d’une blan­ cheur éblouissante; elle accourt avec ses compagnes. L’animal caressant plie les genoux, se couche, mange dans la main, et se laisse couronner de fleurs. Ainsi l’amant qui médite De tyranniser un cœur, Prend la main avec douceur, Puis la baise avec ardeur; Puis la reposant bien vite, Feint de trouver son bonheur Au-dessus de son mérite, . Et rougit... AhI l’hypocrite!

•

Les .compagnes d’Europe essayent tour-à-tour de monter sur la croupe du taureau. Il se prête à leurs jeux et semble s’enorgueillir de ce doux fardeau. Enfin, la timide Europe, enhardie par leur exemple, s’assied sur l’animal docile. ïout-à-coup il se dresse, bondis­ sant d’orgueil et de joie, et s’élance avec ardeur au, milieu des vagues frémissantes. Europe, d’une main, tient une de ses cornes; de l’autre elle implore vainenement le secours de ses compagnes éperdues. Ses yeux, obscurcis par les larmes, n’aperçoivent déjà plus le rivage lointain; sa voix entrecoupée de san­ glots, se perd dans le vague des airs; son voile et ses cheveux en désordre flottent au gré des vents. Les Tritons et les Néréides, Sillonnant les plaines liquides, Nageaient en foule aux pieds de cet objet charmant. Les jeunes frères de Zéphyre Autour d’elle à l’envi murmuraient doucement,


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L E T T R E S A E M IL IE

Comme s’ils avaient eu quelque chose h lui ilU’c. Amplütrite la vit, et cr¿lignit un moment De voir usurper son empire.

Environnée de ce nombreux cortège, Europe aliorde il l’îlc de Crète. Là, son ravisseur disparaît, et la belle affligée se trouve dans les bras d’un consolateur qui lui dit : « Vous voyez le coupable. Ah ! faites en justice; « A subir son arrùt d’avance il est soumis. « J’ai fait couler vos pleurs, quel que soit mon supplice, K Je l’aurai mérité. Prononcez; j ’obéis. »

Europe, indécise sur le choix de la punition, conSLÎlta l’Amour, qui, suivant l’usage, ayant commué la peine en plaisir, la rendit mère de Minos et de Rhadamante.

Minos trouva les mœurs des Crétois aussi sauvages que les déserts qu’ils habitaient. Il leur enseigna l’art de l’agriculture, et joignit à ce bienfait le plus beau présent qu’un homme puisse faire à ses semblables ; Trop* heureux le mortel qui trace de ses mains Les lois dont la Sagesse enchaîne les humains! Tout s'anime à sa voix. Le monde en sa présence Semble se réveiller du sommeil de l’enfance. 11 a parlé; déjà le désordre n’est plus. Le Génie à ses pieds étouffe l'Ignorance; L’àge présent lui doit la paix et l’innoeence. Et la postérité lui devra ses vertus.

Minos eut ce bonheur et cette gloire en partage. Cependant les Crétois lui refusèrent longtemps la royauté. Enfin, pour confondre ses envieux, il déclara qu’il était fils de Jupiter; et, pour le prouver,'.il prédit


SUR LA MYTHOLOGIE.

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qu’il allait paraître sur le rivage une victime, qu’il fit serment d’immoler à Neptune. Il parlait encore, lors­ qu’on vit approcher un taureau d’une blancheur écla­ tante, et ce prodige lui fit décernér la couronne. Mais le nouveau roi prenant, avec le sceptre, l’esprit de son état, garda le taureau qu’il avait promis à Neptune et lui en sacrifia un de moindre valeur. Hélas ! Tous CCS Sages si grands aux yeux de Tavenir, Vus de près, sont ce que nous sommes. Si leurs vertus nous font oublier qu’ils sont hommes, Leurs faiblesses bientôt nous en font souvenir. Mais au lieu de scruter avec un œil sévère, Ceux de qui Texistencc est pour nous un bienfait, En taisant leurs défauts, songeons que sur la terre. Le meilleur des humains est le moins imparfait.

Minos fut cruellement puni de ce moment d’oubli. Neptune irrité, remplit sa maison de troubles et d’in-' cestes. Pasiphaé, son épouse devint mère du Minotaure, qui fut, dit-on, moitié homme, moitié taureau. Ce monstre, fruit d’un infâme adultère, fut enfermé dans le labyrinthe construit par l’ingénieux Dédale. C’est là qu’il dévorait les malheureux égarés dans les détours de sa sombre demeure. Androgée, fils de Minos, périt victime de la jalousie des Athéniens, et ce père infortuné ne vengea sa mort qu’après une guerre longue et sanglante. Phèdre et Ariane, ses filles, devinrent l’une et l’autre victimes des fureurs de l’Amour h Ariane fut aban­ donnée par Thésée sur les rochers brûlants de l’île de Naxos; et Phèdre, brûlant d’une flamme criminelle j. Voyez la troisième partie, Lettre XL.


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LETTRES A EMILIE

pour le vertueux Hippolyte, s’empoisonna pour abré­ ger des jours que la honte et les remords lui rendaient insupportables. Rhadamante, frère de Minos, porta en Lycie les lois que ce prince avait établies dans la Crète. Il se rendit célèbre par son équité et sa frugalité. Ces deux vertus, qui paraissent d’abord assez étrangères Tune à l’autre, sont cependant inséparables. La Justice a toujours été D’accord avec la Tempérance. Pourquoi Bacclius, qui dit si Lien la vérité. Ne peut-il de Thémis gagner la confiance? C’est que sa main n’a pas assez de fermeté Pour tenir juste la balance.

Éacus, collègue de Minos et de "Rhadamante, dnt le jour aux amours de Jupiter et d’Égine, fille d’Asope. Comme Junon, de concert avec le père, éloignait, par une vigilance continuelle, le dénouement de cette aventure, Jupiter, pour ménager ses moments, changea Asope en fleuve, et transporta sa fille dans l’île de Délos. Lîi, seule avec l’objet de sa tendresse, Égine voulait s’en tenir aux épanchemenjs moraux et aux extases sentimentales dont elle avait acquis la théorie dans les romans de ce temps-là. Tout-à-coup, au mo­ ment le plus tendre de ce'tte ivresse platonique, son amant disparaît; une flamme pétillante tourbillonne à ses pieds, s’élance sur son sein, l’environne et la pé­ nètre d’une ardeur inconnue. Ses soupirs brûlants, ses caresses expirantes rappellent son amant, mais il était caché sous cette flamme mystérieuse ; et lorsque la nymphe éperdue revit la lumière, elle était mère d’Éacus.


SUR LA M Y T H O L O a i E .

3 9b

Ce prince donna le nom de sa mère à l’île qui l’avait vu nailre, et gouverna ses habitants comme un bon père gouverne sa famille. Cependant la vengeance couvait dans le cœur de Junon; Car cliez le sexe masculin, De la vengeance impatiente L’ardeui- s’évapore et s’éteint; Mais au fond d’un cœur féminin, La rancune est un vieux levain ; Pius il s’aigrit, plus il fej-mente.

Junon, après un demi-siècle, plus irritée que le premier jour, empoisonna toutes les fontaines de File d’Égine, et vengea son affront sur les sujets innocents du fils de la femme que Jupiter avait séduite. Il est donc vrai que, « de tous temps, « Les petits ont pàti des sottises des grands M »

Éacus, environné de ses sujets expirants, supplia son père de lui ôter la vie et de la rendre-à son peuple. En lui adressant cette prière, il se tenait appuyé sur le tronc caverneux d’un chêne antique, habité par une nom­ breuse fourmilière. Soudain chaque fourmi prend la forme et la ligure humaine, etle bon Éacus se retrouve au milieu de ses enfants, auxquels, depuis ce pro­ dige, on donna le nom de Myrmidom La sagesse et l’équité avec lesquelles il les gouvernajusqu’àsa mort, lui méritèrent l’honneur de tenir ici la balance, qui pèse éternellement le vice et la vertu. Tels sont, Emilie, les trois Juges qui décideront un 1. La Fontaine. 2. Du mot grec p.cÇay,H, fourmi.


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L E T T R E S A E M IL IE

jour de votre sort et du mien. Quand nous nous pré­ senterons ensemble devant leur Tribunal, je leur dirai d’un ton et d’un air contrit : « Des coupaljle.s mortels pour tourmenter les Ames, « Vous les mettez, clit-on, pendant l’éternité, « En tCte-.à-téte avec leurs femmes. « Ah! redoublez pour moi celte sévérité; « Rendez-moi, je vous en supplie, « Inséparable d’Emilie, « Hélas! je l’ai bien mérité! »

L E T T R E LXX MERCURE,

SALMACIS

ET

HERMAPHRODITE.

En sortant du tribunal des Enfers, quel objet lixe votre attention? Ce sont sans doute ces Ombres qui vont y comparaître. Vous souriez ? Ne serait-ce pas de la figure de celui qui les guide?... Ehl précisément!... c’est lui-même ! C’est Mercure que nous n’avons en­ core pu trouver ni dans le ciel, ni sur la terre, tant il a d’occupations I Profitons de la rencontre ; nous y sommes tous deux intéressés ; Si nous nous quittions pour longtemps. Ce messager nous servirait peut-être. Or, avant d’employer les gens, On est charmé de les connaître.

Mercure dut le jour aux amours de Jupiter et de Maïa, en l’honneur de laquelle le mois de mai lui fut consacré. Il naquit en Arcadie sur le mont Cyllène. Lejeune fils de Maïa, doué d’une intelligence sub­ tile et d’une discrétion impénétrable, devint le négo-


SU R LA M Y TH OL OGIE .

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ciatcur et le messager du ciel, de la terre, de la mer et des enfers. Jupiter, pour accélérer ses courses mysté­ rieuses, lui attacha des ailes à la tête et aux talons. Il eût dû, ce me semble, en ajouter aux mains, puisque Mercure est aussi le patron des xoleurs. Cette dernière dignité ne fut point le fruit de l’intrigue ; il ne la dut qu’à ses talents naturels. Le jour même de sa naissance, il lutta avec Cupidon, le renversa d’un croc-en-jambe, et lui vola son carquois. Au moment où tous les dieux le complimentaient sur sa victoire, il escamota le tri­ dent de Neptune, l’épée de Mars, les tenailles de Vulcain, la ceinture de Vénus; et tandis que Jupiter riait de ces larcins, il lui déroba son sceptre ; il eût même enlevé sa foudre ; mais en la touchant, le fripon se brûla les doigts. Cette maladresse le trahit, et le fit exiler sur la terre. En arrivant dans ce séjour, Il endoctrina tour à tour Nos l)ons aïeux et leurs compagnes. L’exil d’un homme de la cour Est un fléau pour les campagnes.

Apollon, exilé dans le même temps, gardait les bœufs du roi Admète. Mercure, devenu pasteur comme lui, crut devoir s’approprier un troupeau à peu de frais. Dans ce dessein, il profita du moment où, dans un tendre délire, Apollon célébrait sur la flûte ses amours pastorales. Le temps d’une cadence et d’une tenue lui suffit pour détourner et cacher les bœufs au fond d’un bois. Apollon, s’apercevant de ce vol subtil, se lève avec agilité, s’élance vers son arc et ses traits, 23


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L E T T R E S A EM ILIE

étend le bras pour les saisir... Soudain ils lui échap­ pent et s’évanouissent, ainsi que le troupeau. Ges larcins n’avaient eu pour témoin qne le vieux berger Battus. Mercure, pour payer sa discrétion, lui donna la plus belle vache du troupeau volé : car, dès ce temps-là, les grands voleurs soudoyaient les petits. Un moment après, le dieu, reparaissant sous la figure d’Admète, demande à Battus des nouvelles de son troupeau, et lui offre deux vaches pour récompense. Battus, calculant comme les négociateurs, vend son secret le double de son silence. Soudain Mercure irrité reprend sa première forme, et change l’indiscret en pierre de touche. Par elle, de l’or vrai l’on distingue le faux. Si, pour les cœurs, comme pour les métaux. Elle avait ce rare avantage. Bans tous les procédés d’usage. Dans la solide intimité De deux Vestales de même âge ; Dans le désir pressant qu’on a de rendre hommage A la supériorité Des talents d’un rival dont on est enchanté ; Dans l’éblouissant étalage Des propos fugitifs dont la rapidité Forme, en courant, l’esprit de la société, Ainsi que les vapeurs composent un nuage ; Dans l’oubli de l’argent que l’on nous a prêté ; Dans l’offre qu’on nous fait d’en prêter davantage. Et dans la part qu’on prend à notre adversité, Qu’elle découvrirait d’or faux et d’alliage !

Cependant Apollon ayant découvert Fauteur du vol, ce brigandage fit d’abord beaucoup d’éclat; puis se termina, comme entre les puissances, par des compli­


SU R L A M Y T H O L O G I E ,

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ments et des présents de part et d’autre. Apollon reçut de Mercure uue écaille de tortue, dans laquelle il avait tendu quatre cordes, auxquelles le dieu des arts en ajouta trois. C’est ainsi que la lyre fut inventée par le fils de Maïa, et perfectionnée par le fils de Latone. Mercure reçut d’Apollon une baguette de coudrier, qui avait la vertu de concilier tous les êtres divisés par la haine. Mercure, pour éprouver le pouvoir de ce talisman, le jeta entre deux serpents qui se battaient ; soudain ils se réunirent autour de la 'baguette, y de­ meurèrent entrelacés, et formèrent ainsi le caducée, principal attribut de Mercure. On prétend que le caducée avait la propriété d’as­ soupir, et môme de pétrifier ceux à qui Mercure le pré­ sentait. Ah ! de nos jours, combien d’auteurs. Au style aride, à la [ilume glacée, En présentant leurs œuvres aux lecteurs. Leur présentent le caducée !

La vie pastorale de Mercure le fit adorer comme dieu des bergers. Ils le représentaient portant un jeune bélier, et le plaçaient devant leur porte, ayant à ses pieds un coq, symbole de la vigilance. Ils se persua­ daient que les voleurs, par crainte ou par égard pour leur patron, respecteraient l’asile confié à sa garde. Peu satisfait de ces honneurs champêtres. Mercure entreprit une plus brillante carrière. Il parcourut les grandes villes, et s’établissant au milieu des places publiques, il y exerça l’art de l’éloquence. Les rhé­ teurs et les charlatans se mirent sous sa protection. Ils le représentaient avec des chaînes d’or, qui sortaient


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L E T T R E S A EM ILIE

de ses lèvres, et captivaient les assistants par les oreilles. Le fils de Latone rivalisait à la tribune avec le fils de Maïa. Le genre du premier était plus noble; celui du second plus séduisant. On applaudissait aux pré­ ceptes de l’un; on suivait les maximes de l’autre. Et voilà pour nuelle-s raisons Le dieu des arts et le dieu des larrons, De l'éloquence ont partagé l’empire. Mais en parlant plus bas d’un ton, Mercure, dans l’art de bien dire, En sait, je crois, plus qu’Apollon. Celui-ci, tourmenté du démon qui l’inspire. Trouble, entraîne, ravit ses nombreux auditeurs; L’autre, avec un mot, un sourire. Persuade, amollit les cœurs, Et, comme un aimant, les attire. L’Innocence attentive a son début flatteur, Ivre de ce qu’il dit, dans ses yeux cherche à lire Ce qu’il ne dira pas, pour tenter la pudeur; Et se trouve, eu sortant de ce tendre délire. Entre les bras de l’orateur.

Mercure jouit quelque temps de scs triomphes; mais il était dans son caractère de vouloir joindre futile à fagréable. Pour y parvenir, il se mit dans le commerce, et composa, entre la Fraude et la BonneFoi, un traité mixte, que tous les spéculateurs apprirent par cœur, comme ouvrage élémentaire. En quatre mots, voici comment De la fortune il indique la route : Il commence a l’atermoiement, Et finit à la banqueroute.

Bientôt tous les marchands, édifiés de sa morale,


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le réprésentèreiit et l’adorèrent, tenant d’une main le caducée, de l’autre une bourse pleine. Pour prix de la protection qu’il leur accorda, ils lui promirent d’abord tout l’encens de l’univers, dont ils lui offrirent ensuite un centième par arrangement, pour lui prouver qu’ils avaient profité de ses principes en bonne foi. Cependant l’absence de Mercure faisait un vide con­ sidérable à la cour céleste. Depuis son ex.iI, les Amours Dans le ciel semblaient se morfondre. Mars et Vénus restaient huit jours Sans s’écrire et sans se repondre. Les femmes, les maris n’osaient Entamer la moindre aventure; Et l’un à l’autre se disaient : Mais quand reviendra donc Mercure? Enfin Jupin le rappela Pour un message : « Eh! le voilà! « Est-ce bien lui ! qu’il est aimable ! » Soudain on l’embrasse, on l’accable De baisers et de billets doux : « Mon frère, c’est un rendez-vous. « Mon cher ami, c’est une lettre. (c Mon cousin, ce sont des bijoux; « C’est un portrait, qu’il faut remettre. (( Ceci, c’est un petit roman « Dont j ’ai promis un exemplaire. « Ceci, c’est un préliminaire M Pour amener un dénohment. « Mon cher ami, chez un beau-père «< Tu devrais bien me présenter. « Tu devrais me faire inviter « A dîner chez une grand’mèrc. Tu devrais endormir Junon. « Tu devrais, lorsqu’à la sourdine « je souperai chez Proserpine,


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« Lire la gazette à Pluton. « Tu devrais auprès d’Ampliitrite, « Quand son mari sera.... — Suffit. « — Tu devrais chez Minerve__ — Eh vite ! « Donnez-moi vos paquets. » II dit Et vole aux enfers, sur la terre, Au fond des bois, au sein des eaux, A Gnide, à Paphos, à Cythère, Dans les palais, dans les hameaux. Aux bains, aux tables, aux toilettes; II fait tant enfin que l’Amour, Partout, avant la fin du jour, Avait trois fois payé ses dettes.

L’aisance avec laquelle ■Mercure s’acquittait de ses missions les plus épineuses lui donnait une certaine grâce dont Vénus eut peine îi se défendre. On prétend même que, dans une affaire importante, cette déesse l’ayant choisi pour négociateur, mit tant d’intimité dans la négociation, qu’au bout de neuf mois, le ré­ sultat de leurs conférences fut un petit frère de l’Amour, auquel on donna le nom d’Henhaphrodite h Cet enfant réunissait les talents de son père et les grâces de sa mère. Dès sa jeunesse, il cultiva les sciences et voyagea pour s’instruire. Fatigué de ses courses lointaines, il se baignait un jour dans une fontaine située au fond d’un riant bocage de l’Asie. La jeune Salmacis le vit et l’aima; car le voir, c’était l’aimer. Soudain à. ses regards prodiguant ses trésors. Elle veut lui prouver sa flamme; Mais Hermaphrodite est un corps Où l’Amour n’a pas mis une ùme. 1. Mercure est surnommé Hermès, et Vénus Aphrodite. Herma­ phrodite signifie donc fils d’Hermès et d’Aphrodite.


SUR LA MYTHOLOGIE.

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Il conjure les dieux de le délivrer des embrasse­ ments de son amante ; elle les supplie de la rendre in­ séparable de ce quelle adore. Sa prière, plus juste, est exaucée ; bientôt leurs deux corps n’en forment plus qu’un d’une beauté parfaite, mais d’un sexe un peu équivoque. Leurs charmes douteux réunis D’Amour excitent la surprise. Le Berger enflammé croit brûler pour Cypris, La Bergère pour Adonis, Et rougissent de leur méprise.

Cette beauté ambiguë prit le nom ÿAndrogyne'^, et fit mille conquêtes de part et d’autre. Mercure, chargé sans cesse pour elle ou pour lui de messages contra­ dictoires, y renonça pour vaquer à ses nombreuses occupations. Elles variaient à chaque instant et son nom variait avec elles : Mercure, il présidait au commerce; Hermès, aux ambassades et aux négociations; Nomius, aux lois du commerce, de la musique et de l’éloquence ; Argorceùs, aux places des marchés publics; Vialis, aux grands chemins, sur lesquels il était souvent représen­ té sous la forme d’une pierre carrée; c’est de là que lui vient l’épithète de Quadratus. Le surnom de Tri­ ceps lui fut donné parce qu’il exerce en même temps ses talents au ciel, sur la terre et dans les enfers. Au ciel, il convoque le conseil des dieux, dont il est l’huissier et le secrétaire ; il préside à leurs ban­ quets, et en balaie la salle, ainsi que les principaux appartements du palais de Jupiter. Sur la terre, il diJ. Avi'pbcj "pvo;, homme et femme.


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L ETTRES A EMILIE

-ige le génie des marchands, des voleurs, des orateurs, des plaideurs, des vendeurs d’orviétan ; il protège et conseille les pasteurs, les amants, les maîtresses, femmes, fdles et veuves de tout âge et de tout état. Aux enfers, il est l’introdacteur des âmes; il arrive précisément au dernier instant de l’agonie, pour rece­ voir l’esprit du moribond, et le conduire, la baguette à la main, jusqu’à la barque de Caron, qui s’en charge pour une obole. Après un ceitain nombre de siècles, il ramène tour à tour lésâmes sur la terre, et les loge dans le corps des enfants que l’hymen va mettre au jour. Les moralistes demandent, depuis longtemps, comment il les introduit dans leur nouvelle de­ meure : dès qu’ils auront reçu réponse je vous en ferai part. C’est sur cette transmigration des âmes qu’est fondé le système de la métempsycose, dont je vais vous en­ tretenir, après vous avoir parlé du culte et des attri­ buts de Mercure. On le représente jeune, leste et riant; presque tou­ jours nu ; quelquefois à moitié couvert d’un petit manteau. Sa tête et ses talons portent toujours des ailes. Il tient, suivant la-eirconstance, un caducée, une bourse, des chaînes d’or, une lyre ou une baguette; et l’on met à ses pieds un coq, une tortue ou un bélier. Les Grecs et les Romains célébraient ses fêtes prin­ cipalement au mois de mai. Ils adossaient souvent sa statue à celle de Minerve, et lui présentaient, comme dieu de l’éloquence, les langues des victimes qu’ils immolaient à la déesse. Comme il paraît presque impossible que ce dieu 1


SUR LA MY THOLOGIE.

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infatigable ait toujours pu vaquer seul à tant d’occu­ pations différentes, on a prétendu qu’il y avait eu plu­ sieurs Mercures. Cécéron lui-méme en compte jus­ qu’à cinq. Mais pourquoi refuser de croire chez les dieux ce que je vois sans cesse sur la terre? Je sais quelqu’un qui, chaque jour, Au ciel adresse sa prüire, Cultive ensuite tour ù tour L’Amitié, les Arts et l’Amour ; De l’indigent visite la chaumière, Du riche embellit le séjour ; Et, quittant ses lambris pour un dais de verdure. Seule, va contempler et sentir la Nature ; Qui prête à la société Son esprit, ses grâces brillantes. Et court verser des larmes consolantes Dans le sein de l’adversité ; Qui donne un prix aux moindres bagatelles. Qui flatte la laideur, sourit â la beauté. Plaide pour les absents et pour la vérité ; Qui lit, qui peint, qui chante, lile. Médite, brode, et passe, avec légèreté, De la philosophie à la frivolité. Et de l’agréabic à l’utile. Comment, mu direz-vous, cultiver en un jour, L’Amitié, la Nature, et les Arts et l’Amour, L’Esprit, la Charité, la Vertu, la Folie? C’est un prodige ! — Il est vrai ; cependant Pour y suffire, il est constant Qu’il est et qu’il ne fut jamais qu’une Émilie.

33.


•ioti

L E T T R E S A EMILIE

LETTRE LA

LXXI

METEMPSYCOSE.

Voulez-vous savoir, Émilie, Pourquoi vous avez de beaux yeux, Des traits nobles et gracieux. Colorés par la modestie ? C’est que vous fûtes autrefois Bon citoyen, bon fils, bon père, bonne femme. Soumis aux dieux, soumis aux lois. Pour en récompenser votre Ame, Le destin l’a logée en ce charmant séjour. Éclairé par l’Esprit, embelli par l’Amour. Mais si vous abusez de ce rare avantage. Si vous n’adoucissez l’excès de vos rigueurs, Craignez qu’un jour le Sort ne venge l’esclavage Auquel vous soumettez nos cœurs. En quittant ces attraits, vous deviendrez peut-être. Durant vingt siècles, tour-à-tour. Singe ou prédicateur, pantin ou petit-maître, , Sangsue ou financier, procureur ou vautour.

Ce n’est pas tout, vous tourbillonnerez ensuite de planète en planète ; vous irez vous épurer au centre brûlant du soleil; puis, après cet immense circuit, vous reviendrez au point où vous êtes, pour recom­ mencer un autre voyage. D’après ce système, on a bien raison de dire que nous sommes des voyageurs dans cette vie ; on pourrait même ajouter, et dans l’autre. Au reste, le principe le plus universel de la métemp-. sycose, c’est que nos âmes, après nous avoir quittés,


S U R LA M Y T H O L O G IE .

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passent dans le corps des êtres qui, par leurs inclina­ tions, ont le plus de rapport avec notre caractère. 1 Ainsi, pour embellir sa eour, Si Pluton, quelque teuips, ehez lui vous fait descendre, Quand vous remonterez au terrestre séjour, On verra le phénix renaître de sa cendre.

Les Indiens, les Perses et tous les Orientaux se sont soumis à la métempsycose, sans aucune restriction; ils ont consenti îi ce que leur âme passât du corps d’un homme dans celui d’un animal, et de celui-ci, dans un arbre ou une plante, parce que tout ce qui végète vit, et que tout ce qui vit doit avoir une âme. Ce sys­ tème peut offrir quelquefois de tendres souvenirs et d’agréables images : assis près de vous, à l’ombre d’un orme vénérable, je puis vous dire, en style de métempsycose ; Dans le corps caverneux de cet antique ormeau Est renfermé l’esprit d'un Nestor du hameau. Ces oiseaux qui, battant des ailes. Se caressent sur ce rameau, Ont été deux époux fidèles. Ils furent moissonnés au printemps de leurs jours ; lis sont devenus tourterelles. Et recommencent leurs amours. Cette timide violette Fut une bergère discrète, 1. Dans la première édition, au lieu de ces quatre vers, on li­ sait les suivants : .Vussi, lorsqu’autrefois je voyais mettre à mort Le compagnon de saint Antoine, J e m’écriais en déplorant son sort : Barbares, arrêtez 1 vous égorgez un moine.


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L ET TR E S A EMILIE

Qui, des amants craignant la trahison, Se cachait dans la solitude ; Et, par crainte ou par habitude. Se cache encor sous le gazon. Cette rose fraîche et vermeille Fut une belle du grand ton; Son amant était cette abeille. Et son abbé ce papillon. Cet aigle fut le chantre d’ilion ; Ce cygne, celui d’Italie ; Cette fauvette était Délie; Ce rossignol, Anacréon.

Telle était, dans le principe, la marche de la mé­ tempsycose. Mais, quelques siècles après, la diète gé­ nérale des Métempsycosistes décréta qu’à l’avenir la transmigration des âmes ne se ferait plus que dans les corps homogènes, c’est-à-dire de même nature. Cette opinion néanmoins fut toujours combattue par les zélés partisans de Pythagore. Ce philosophe fut le premier propagateur du système de la métempsycose; et il se souvenait si bien de tous les corps que son âme avait habités, qu’un jour ayant aperçu un antique bouclier suspendu à la voûte d’un temple, il s’écria : « Voici le bouclier que je portais au siège de Troie, lorsque j’y combattis sous le nom d’Euphorhe. » Le système de la métempsycose a été conservé, jus­ qu’à nos jours, dans toute son étendue, par une partie des peuples de l’Inde, et surtout par les Bramines, qui, dit-on, entretiennent des hôpitaux pour tous les ani­ maux malades ; persuadés qu’en les secourant, ils sou­ lagent peut-être leurs parents ou leurs amis. Cette


SOR LA MYTH OL OGI E .

4 00

folie, je l’avoue, me paraît si intéressante, que si je perdais ce que j’ai de plus cher au monde, je me trou­ verais trop heureux peut-être de pouvoir l’adopter. Si j ’avais le malheur de vous survivre un jour, La consola lion du reste de ma vie Serait d’aller recueillir tour-à tour, Dans chaque objet les traits de mon amie. Je trouverais dans le cristal des eaux La pureté de votre ûme paisible, Et dans la douceur des agneaux. Celle de votre cœur sensible. Le chien me tracerait votre fidélité. Je reconnaîtrais chez i’abeille Votre aimable industrie et votre activité. Je reverrais votre beauté Dans les trésors naissants de la rose vermeille; Dans les baisers de l’oiseau de Vénus, Votre flamme innocente et pure : Ainsi vos charmes, vos vertus. Me sembleraient épars dans toute la Nature.

LETTRE LES

CHAMPS

L X X II ÉLYSÉES.

Qu’on s’égare à plaisir dans ce riant bocage ! Quei calme on y respire en respirant le frais ! Sans doute le Bonlieur, l’Innocence et la Paix, En renonçant au monde, ont ici, pour jamais. Fixé leur tranquille ermitage. Nul souci, nul chagrin n ’oserait de ces bois, Troubler l'heureuse solitude ; Et, près de vous, mon cœur, pour la première fois. Soupire sans inquiétude.

Cependant une réflexion involontaire attiédit peu à


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L E T T R E S A EMI L I E

peu le charme qu’inspire l’aspect de ces beaux lieux; cette verdure naît toujours et ne meurt jamais : ce jour, sans cesse à son aurore, ne décline jamais vers son couchant : toujours le même zéphyr donne le même mouvement à ce même feuillage : dans mille siècles, ces ondes, éternellement paisibles, réfléchi­ ront les mômes objets, et baigneront ce même ri­ vage où les mêmes Ombres viendront goûter le même repos. A l’aspect fatigant de cetté monotone félicité, ne sentez-vous pas votre imagination s’engourdir, et votre cœur tomber en léthargie? Quoi 1 si nous liabitions ces lieux, Nous nous verrions toujours ! toujours des mêmes yeux ! Nous n’éprouverions plus de craintes ni d’alarmes! Tranquilles le matin, et tranquilles le soir. Nous ne verserions plus de larmes. Et nous serions réduits à n’avoir plus d’espoir ! Quoi! je ne serais plus grondé! quoi! mon amie, Il faudrait renoncer aux raccommodements ! Ah ! gardons-nous-en bien! le honheur des amants N’existe qu’autant qu’il varie. L’hiver fait valoir le printemps; L’azur du ciel plaît mieux parsemé de nuages ; Et qui n’a jamais vu d’orages, N’a jamais joui du beau temps.

Voyez ces' Ombres silencieuses errer paisiblement autour de nous. Elles goûtent, sans émotion, le plaisir d’être ensemble, et se réunissent ou se séparent avec la même sérénité. Ce bonheur me paraît plus digne d’ad­ miration que d’envie. Si pourtant vous en voulez con­ naître la source, approchons de ce rivage parsemé de pavots, et suivez des yeux le cours insensible du Lé-


S U R LA MYTHOL OGI E .

4H

thé. Ce fleuve promène lentement, avec ses ondes, l’insouciance des choses de la vie. C’est là que les morts vertueux, en entrant dans VÉlysée par cette porte d’ivoire, boivent à longs traits l’oubli des peines et des plaisirs qui ont rempli leur courte existence. Les malheureux ! Puisqu’ils recourent à ce fatal re­ mède, ils n’ont donc jamais aimé ! Quand on a connu la douceur Et le charme de la tendresse, Comment peut-on renoncer au bonheur De s’en entretenir et d’j' rêver sans cesse! Ah ! mieux que les eaux du Létlié, De nos jeunes amours la tendre rêverie, Éteint le souvenir des peines de la vie, En ranimant celui de la félicité.

Croyez-moi, mon amie, évitons cette onde fatale; sauvons-nous par la porte d’ivoire, et retournons bien vite sur la terre avant l’heure où la nuit pourrait nous y surprendre. Ici, elle ne déploie jamais ses voiles, et c’est encore un de mes griefs contre ce séjour bien­ heureux. Élysée, asile où le Sage, Vainqueur du Temps et de la Mort, Goûte éternellement les délices du port; Après avoir longtemps lutté contre l’orage. Chez vous jamais la nuit ne remplace le jourl Quel moment vos héros donnent-ils à l’Amour? Sous ces ombrages frais, ils discutent sans cesse. Sur la raison, sur la sagesse. Sur les vrais plaisirs, les vrais biens ; Et dans ces éternels et graves entretiens, Pas un seul mot de tendresse ! A quoi donc songent-ils 1... O Champs Élysiens ! Notre félicité n’est qu’une ombre légère ;


4)2

L E T T R E S A E M I L I E.

Votre bonheur est un bonheur sans fin. Et la raison veut que Je le préfère ; Mais pour en bien jouir, j ’ai l’esprit trop momlain, Et je vais m’arranger avec mon médecin, Pour qu’il me laisse eneor cinquante ans sur la terre.


EPILOGUE

Lorsqu'assis sur les bords de la Seine sanglante, J’ébauchais cos légers tableaux, Souvent j ’ai senti les pinceaux S’échapper de ma main tremblante. Avec tous mes amis je me sentais mourir; Le ciel avait au meurtre abandonné la terre. A l’aspect des bourreaux le jour semblait pâlir. Et la vapeur du sang rougissait l’atmosphère. Courbé sous la douleur, marchant à pas pesants, Quelquefois j'élevais mes regards languissants Vers ces sombres cachots, où l’Amour, le Génie, Et les Vertus et les Talents Épuisaient lentement la coupe de la vie; Je ressentais les maux de tant de malheureux, Et, me félicitant d’expirer avec eux, Au pied de leurs cyprès je déposais ma lyre. Mais quand j ’appris que la Beauté, Que l’Innocence, au sein de la captivité, Pour charmer leurs ennuis, avaient daigné me lire. Je m’écriai, plein d’un nouveau délire ; « Êtres intéressants, si j ’ai tari vos pleurs, « Si mes accents ont pu suspendre vos douleurs,


414

L E T T RE S A EMILIE.

« Si même, un seul instant, ils vous ont fait sourire, « Jusqu’au dernier soupir pour vous je veux écrire. « Ranimez mes esprits, grands dieux ! « Et que votre bonté m’inspire « Le langage qui parle au cœur des malheureux. » C’est ainsi, mon aimable amie.

Que ces faibles essais verront encor le jour : J’écris pour les Vertus, les Grâces et l’Amour, En écrivant pour Emilie.

FIN DE LA CINQUIEME PARTIE.


A

EMILIE

VUlers-Cotterets, le 20 brumaire an 7.

Je VOUS écris sous les yeux de ma mère, Sous un ciel pur, sous l’ombrage enchanteur De la forêt profonde et solitaire : Vous seule ici manquez à mon bonheur. Je plains ces dieux dont je trace l’image. Quoiqu’immortels, point ne voudrais contre eux Changer mon sort ; la vie est un passage; Mais, en passant, ici je suis heureux. Plaisirs brillants né me font nulle envie. Peu de richesse et de luxe encor moins. Paix et travail, voilà toute ma vie. Qui coule et fuit sans trouble et sans témoins. Quoique l’Automne ait vidé sa corbeille, Quoiqu’à Paris tout semble m’inviter. Depuis qu’aux champs la Nature sommeille; Ma mère est là : je ne puis la quitter. Eh ! qu’opposer à ce nœud plein de charmes. Quand, m’embrassant avec un doux transport.


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L E T T RE S A EMILIE.,

Elle me dit, les yeux remplis de larmes : « Tu pars, mon fils! te reverrai-je encor! « Si ton amour, sur mon hiver moins sombre O Fait luire encore un rayon de printemps, • <1 De mes beaux jours pourquoi borner le nombre? « Reste!... Demain sera-t-il encor temps! » — ,« Moi te quitter!... Non, ma mère; j'oublie « Muses, beaux-arts, plaisirs et tout Paris, « Tout... Mais, hélas! mais ma chère Emilie « Qui m’attendait! Écrivons. » Et j ’écris. •

Ainsi le fds qui vous devra la vie. Vous consacrant ses soins et ses beaux jours, Oubliera tout, excepté son amie, Qui grondera, mais l’aimera toujours.


SIXIEME PARTIE

LET TR E L X X III L’O C É A N

ET

LES

NÉRÉIDES.

L’Océan, fils du Ciel et de Vesta, épousa Téthys, sa sœur, dont il eut trois mille enfans'. Vous voyez, Emilie, qu’à cette époque le liquide empire ne man­ quait pas d’héritiers. Cependant, soit que le souverain des ondes trouvât le partage difficile à faire entre tant ■de prétendants, soit qu’en bon père il voulut épargner à ses enfants les chagrins inséparables de la royauté, il résolut de céder ses vastes États à Neptune, fils de Saturne son frère. A cette nouvelle, ses nombreux enfants s’alarmèrent plus ou moins, suivant leur degré de sagesse ou d’am­ bition. Mais l’Océan les ayant convoqués dans son palais de cristal, orné de corail et de perles, prit en main son trident, s’assit sur sa conque royale, et leur dit d’un ton affectueux et paternel : « Mes chers enfants, ce n’est rien que la vie, « Et la grandeur et l’immortalité; « Il n’est de biens vraiment dignes d’envie « Qne l’innocence et la tranquillité. « Or, l’innocence avec l’autorité, 1. Hésiode.


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L E T T R E S A E MI L I E

« La paix du cœur avec la royauté, « N’ont pu jamais ailer de compagnie. « Vous êtes tous unis ; vous vous chérissez tous : « Ce bien vaut mieux qu’un diadèftie. « Demain, mes fiis, s’ii faiiait entre vous « Partager t’empire suprême, « Adieu l’amitié, te repos, c< Et cette confiance et ces aveux sincères, « Et ces rapports de goûts, de plaisirs, de travaux, « Qui rendent, tous les jours, nos plaisirs si nouveaux, « Et nos heures si passagères 1 « Dès que vous aurez des rivaux, « Vous cesserez d’avoir des frères. « Ne quittez point ce bien pour l’éclat mensonger « D’un bonheur apparent qui n’est rien en lui-même ; « Quand, on est aimé, quand on aime, « On ne peut que perdre à changer. « Retournez, croyez-moi, dans vos grottes profondes. « Là, sous l’ombre des bois, ou le long des coteaux, « Des fleuves dirigez les ondes, « Ou faites sous les fleurs serpenter les ruisseaux. « Le dieu d’un lac paisible ou d’une source pure « Est cent fois plus heureux au fond de ses roseaux, « Étendu sur son lit de mousse et de verdure, « Que le dieu souverain de l’empire des flots. « Vous vous rencontrerez dans vos courses tranquilles. <' Ensemble vous féconderez K La culture des champs, le commerce des villes. « Utiles sans orgueil, en tous lieux désirés, « Et faisant circuler le bonheur sur la terre, « Heureux de vos bienfaits, mes lits, vous reviendrez « Vous réunir chez votre père. « Et vous qui prétendez à votre aimable loi « Soumettre tout ce qui respire, « Pour régner sur les cœurs, mes ûlles, croyez-moi, « Renoncez à tout autre empire ;


SUR L A M Y T H O L O G IE .

4)9

« Il y va de votre bonheur, « Et même un peu de votre honneur; « Car, comment pourrez-vous vous flatter qu’on vous aime, « Si sur vous la couronne attire tous les vœux? « Et comment peut-on vivre heureux « Quand on n’est jamais sûr d’étre aimfi pour soi-même? « Voilà pourtant le sort des princes et des dieux. « Je prétends vous soustraire à ce malheur extrême. « Le véritable amour n ’est point ambitieux ; « Un bon époux, sans diadème, « Vous respectera moins, mais vous aimera mieux. » Il dit. Soudain, sur les rives de l’onde, A l’ombre des forêts, dans les autres déserts. Les fortunés enfants du souverain des mers. Savourant ieur bonheur dans une paix profonde. D’amour et d’amitié remplirent l’univers. Heureux siècle, qui vit trois mille heureux au monde t De ces temps de félicité Nous avons tout perdu, jusques h la mémoire; ' Nos aïeux ont transmis à la postérité Les monuments pompeux de leur chétive gloire. Et les récits ensanglantés De ces illustres cruautés Que l’orgueil décora du nom de la victoire ; Et dans tout ce chaos de crime, de grandeur. Et de faiblesse et de puissance. Pas un vestige d’innocence. Pas un souvenir de bonheur I

L’Océan, après son abdication, conserva, ainsi que Saturne, son frère, le titre de père des dieux et des hommes, parce que l’eau est un des principes de l’existence animale, et que, sans elle, la vie cesse de circuler dans nos veines. A ce titre, tout ce qui végète est soumis à son empire; et Flore, au printemps, lui doit l’hommage de sa couronne. ■


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LET T RE S A EMILIE

Au reste, il existe entre le dieu des mers et la déesse des fleurs, une vieille amitié et même d’anciens inté­ rêts de famille : Nôrée, fille de l’Océan, ayant épousé sa sœur Doris, en eut cinquante filles, que Flore admit à sa cour. Les Néréides, sous le nom de Naïades, de Dryades et de Napées, furent chargées, par la déesse, d’entretenir et de soigner les trésors de son empire. Les Naïades arrosèrent les fleurs naissantes avec leurs urnes argentées; les Dryades, aidées des Zéphyrs, conservèrent la fraîcheur et l’ombre des bocages ; et les Napées, assises à l’ombre des saules, protégèrent contre Jes aquilons, la verdure et l’émail des prai­ ries. O mon amie! quand pourrai-je, sous les auspices de ces nymphes, me fixer avec vous dans leur asile champêtre ! Comme l’abeille thésaurise, pour l’hiver, le miel quelle recueille au printemps, j’épargne peu à peu les fruits légers du travail de ma muse, dans l’espoir de vous procurer un Élysée et d’ajouter à notre automne quelques journées de l’âge d’or. Je veux un jour acoir une chaumière Dont un verger ombrage le contour, Pour y passer la .saison printamiière Avec ma Mie et ma Muse et l’Amour. Le caveau frais, la cuisine petite, Salle à manger de dix pieds de longueur. Où les amis qui me rendront visite Seront toujours mal traités de bon cœur. Chambre à coucher pour moi, pour mon amie, Toilette auprès, cabinet à côté Pour le berceau d’une jeune Émilie; Plus loin, un lit pour l’hospitalité.


SUR LA MYTHOLOGI E.

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Point de remise; et pour toute écurie, L'humble réduit d’un iiie et d’un ànon, Qui serviront de coursier à, ma ilie, Et de Pégase au fils de la maison. Poulets, dindons et coqs grattant la terre, De mon fumier disputeront le Lien ; Et le chapon, heureux célibataire, S’engraissera sans se mêler de rien. Là, la couveuse, élevant sa famille Avec tendresse, avec sévérité, A quatorze ans, fera rêver ma lllie Sur les devoirs de la maternité. J ’espère aussi loger en même gîte Dame Génisse auprès de don Pourceau. Puisqu’il se plut avec un vieil ermite ', Il doit se plaire avec la jeune lo Dans le jardin, auprès du chèvre-feuille. Vigne, jasmin, pois, choux, rose, navet. Laitue, œillet : je vœux que l’on y cueille Une salade en cueillant un bouquet. Je voudrais bien encor qu’une onde pure Dans mon verger suivît de longs détours. L’eau sur ses bords invite la verdure. Et la verdure invite les amours. Point de fossés, point de murs; pour clôture. L’humble sureau, l’aulne ou le coudrier. Que la bergère y détache la mûre. Ou de noisette emplisse son panier. Avec du temps et de l ’économie, Je payerai tout, quoique poète; mais, La paix du cœur et l’emploi de la vie, Plutus ni moi ne les payerons jamais. 1. Saint Antoine. 2. lo changée en vache par Junon. (Voyez la première Partie.) 24


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L E T T R E S A E M IL IE

LETTRE LXXIV NEPTUNE.

LAOMEDON.

Neptune, en prenant les rênes de l’empire des mers, fit hommage de sa couronne au dieu de l’Océan, qui, pour perpétuer sa suzeraineté, donna son nom à la plus vaste partie de ses anciens domaines. Le nouveau roi était fils de Saturne. Celui-ci, comme je vous l’ai dit, avait contracté l’habitude de manger ses enfants au berceau. Heureusement Cybèle, son épouse, qui avait adroitement substitué une pierre h Jupiter, son fils aîné, mit un cheval à la place de Nep­ tune. Si la première méprise du bon Saturne est peu vraisemblable, la seconde est au moins contradictoire. En effet, le cheval n’existait pas encore îi la naissance de Neptune, si, comme on l’assure, il naquit, dans la suite, d’un coup de son trident. Or, ti quoi bon rendre ce dieu plus jeune qu’un être auquel il a donné le jour? passe encore si c’était une déesse. Ce qui serait flatteur pour l’iine, devient presque offensant pour l’autre. Il faut rajeunir l’amour et vieillir la gloire. C’est ainsi, pour flatter les belles et les dieux, Qu’on étend ou restreint l’ordre des destinées : Tous les jours sont des ans pour eux, Et pour elles les ans à peine des Journées.

Neptune, comme la plupart des princes, partagea sa vie oisive entre l’amour et l’ambition; comme eux, il trompa impunément toutes les femmes, et ne put impunément tromper un roi. Jupiter, ayant découvert


S Ü R L A MYTH OL OGI E .

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qu’il conspirait contre lui, l’exila du ciel avec Apollon et les autres conjurés. Laomédon relevait alors les murs de Troie. Comme les dieux savent toujours le mieux ce qu’ils ont le moins appris, il se trouva que Neptune était un excel­ lent architecte, et Laomédon le pria de rebâtir ses murailles. Durant ce travail, Apollon jouait de la lyre pour animer les ouvriers et récréer les princesses troyennes, qui, le fuseau à la main, venaienL snr le rivage fder les vêtements de leurs époux. Cependant les pierres taillées par Neptune s’élevaient et se pla­ çaient d’elles-mêmes, tandis qu’Apollon chantait en s’accompagnant de sa lyre. Embellissez ce bord tranquille, Croissez, remparts majestueux.. Murs naissants, protégez l’asile D’un peuple aimable et vertueux. Loin d’ici le trouble et la crainte ; Que le paisible voyageur Ne quitte jamais cette enceinte Sans avoir trouvé le bonheur. Que dans ces ports l’heureux navire Vienne chercher la si'ireté. Là régneront le doux Zéphyre, Le calme et l’hospitalité. Là les fiers habitants de l’onde Viendront, après de longs travaux. Échanger les trésors du monde Pour l’amitié, pour le repos. Sur cette enceinte faible encore, Un jour en portant vos regards. Vous direz : Tout ce que j’adore Est renfermé dans ces remparts. Portes, qu’une gai’de sévère


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LET T RE S A EMILIE

Ferme aux cœurs froids, durs et jaloux; Ouvrez-vous à la voix d’un père, ■ D’un fils, d’un ami, d’un époux.

•

Ressouviens-toi, dieu de la guerre, Que. Vénus règne en ce séjour. Sur ces Lords éteins ton tonnei’re Avant de paraître à sa cour; Et si le prince de Cytlière, Ose le rallumer un jour, Epargne, en faveur de sa m ère, Ces murs protégés par l’Amour L

Laomédon, charmé des talents du chantre "et de l’architecte, les combla d’éloges; il les fatigua même d’égards et d’attentions; mais il eut le malheur d’ou­ blier le prix dont il était convenu avec eux ; et comme ils prirent la liberté de le lui rappeler, le roi, qui ne permettait pas que, dans son royaume, personne eût plus de mémoire que liii, leur enjoignit, d’un ton trèspersuasif, de quitter ii l’instant ses États. Apollon qui, en sa qualité de courtisan disgracié, avait perdu le pouvoir de faire, le bien, mais non pas celui de faire le mal, infecta l’air d’une vapeur pesti­ lentielle, tandis que Neptune inondait les champs troyens et suscitait un monstre marin qui ravageait cette malheureuse contrée. L’oracle consulté ordonna, pour apaiser les dieux offensés, d’exposer tous les ans une Jeune füle à la fureur du monstre. Bientôt le sort désigna pour ce sacrifice Hésione, fille de Laomédon. Heureusement Hercule, le modèle et la fleur de l’an­ tique chevalerie, arriva précisément pour délivrer la 1. Allusion au siège de Troie, dont je parlerai dans l’hisloire des héros de Tanliquité.


SUR L A M Y T H O L O G I E .

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princesse ; et Laomédon, qui l’avait promise à son li­ bérateur, trahit encore sa promesse. Ce parjure fut le dernier. Hercule, d’un coup de massue, vengea les dienx, les hommes et les femmes peut-être, que Lao­ médon avait trompés. Je vous parlerai quelque jour de ce héros qui fut si grand par sa vertu : revenons ii Neptune, qui ne le fut guère que par sa naissance. Il essaya de se signaler en disputant à Minerve l’honneur de donner son nom à la ville d’Athènes. A peine de son trident eut-il frappé la terre, que sou­ dain, l’œil ardent, le crin hérissé, la houcheécumanle, le cheval s’élança du sein de Cyhôle, en bondissant au sein de la trompette guerrière. Plus modeste clans ses Licnfails, Minerve, préférant le bonheur à la gloire, Fit naître l’olivier, svmbole de la paix. Et Minerve obtint la victoire.

C’est à cette occasion que Neptune fut surnommé Btppios, cavalier. Tous ceux qui, pressant un cheval vigoureux, ou dirigeant un char rapide, disputaient le prix dans la carrière olympique, adressaient des prières et promettaient des offrandes à Neptune, avant de tourner la borne fatale sur laquelle s’élevait la figure d’un mauvais génie qui épouvantait les chevaux. Mais dès que la force ou l’adresse Avait fait décerner le prix, Le vaincu se croyait libre de sa promesse ; Le vainqueur n’avait rien promis.

Les Romains célébraient sa fête le premier jour du mois de juillet, et lui consacraient le mois de février, 24.


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LET T RE S A EMILIE

pendant lequel ils tâchaient de se rendre le dieu favo­ rable pour l’époque prochaine delanouvelle navigation. Les libations qui, pour les autres dieux, étaient com­ posées de vin, de lait et de miel, se faisaient, eu l’hon­ neur de Neptune, avec l’eau de la mer, des fleuves et des fontaines. On immolait ordinairement un taureau blanc sur son autel ; mais, quelle que fût la victime amenée dans son temple, les prêtres lui en présentaient toujours le fiel, par analogie avec l’amertume de la mer. Ces cérémonies attiraient un concours prodigieux h Rome, et surtout aussi à l’isthme de Corinthe, où il avait un temple célèbre, dans lequel on lui avait érigé une statue d’airain haute de sept coudées. Son culte était si universel, qu’en parcourant les rivages de la Grèce, de la Sicile et de l’Italie, on trouvait dans les moindres hameaux un temple ou au moins un autel dédié au dieu de la mer. Au reste, quelle que fût la pompe de ces fêtes, il. paraît qu’elles se célébraient à pied : car les chevaux lui étant consacrés, on les cou­ ronnait alors de fleurs; et l’on eût cru commettre un sacrilège en les forçant au travail, tandis que l’on fêtait le dieu auquel ils devaient l’existence. Cette fa­ veur s’étendait même alors sur les mulets, comme on accorda depuis aux bâtards des nobles les privilèges de la noblesse. On représentait Neptune sur un char ayant la forme d’une vaste coquille, et traîné par quatre chevaux marins, quelquefois par quatre dauphins. Les roues effleuraient rapidement la surface de Fonde couverte de tritons et de néréides. Le front ceint du diadème, le souverain des mers d’une main calmait les flots agi­


SÜR LA MYTH OL OGI E .

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tés, de l’autre tenait le trident, emblème de sa triple puissance, qui s’étend sur la mer, les fleuves et les fontaines. Les habitants de Trézcne avaient empreint sur leur monnaie, d’un côté le trident de Neptune, de l’autre la tête de Minerve; ce qui semble indiquer le commerce dirigé par la sagesse. Aujourd’hui, si à l’exemple de Trézène, nous frappions une médaille en l’honneur de .notre nouveau commerce. Pour transmettre sa gloire à la race future, Nous pourrions mettre encor le trident d’un côté ; De l’autre, l’Avarice et la Stupidité, Avec les ailes de Mercure.

Les dieux auxquels Neptune confiait le plus souvent une portion de son autorité étaient les fleuves, pour lesquels on avait presque autant de vénération que pour Neptune lui-même. On leurimmolait des taureaux blancs, quelquefois même des chevaux, comme au dieu de la mer. Ils étaient représentés nus, couronnés de roseaux, le sein couvert d’une liarbe vénérable, et appuyés sur une urne qui versait leur onde blanchis­ sante. Ils tenaient une ancre ou un gouvernail, quand les vaisseaux pouvaient voguer entre leurs rivages. La plupart d'entre eux s’étaient arrogé de très-beaux privilèges. Il y avait tel fleuve qu’une vierge ne pou­ vait traverser sans y plonger les mains et qui, grâce à cet acte religieux, caressait cà tout moment les doigts les plus délicats et les bras les plus frais de toute la contrée; Les jeunes Grecs offraient leur chevelure au 1. Hésiode.


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LET TRE S A EMILIE

fleuve N éda'; Pelée consacra au fleuve Sperchius ^ la chevelure de son fils Achille; et lesTroyennes, la veille de leur hyménée, étaient obligées d’aller offrir leurs prémices au fleuve Scamandre. Les voyageurs, qui par­ courent aujourd’hui ses rives désertes, se rappellent avec admiration les combats et la mort de tous les héros dont ils foulent peut-être la cendre et les trophées; et moi, si jamais je me repose sur ces bords mysté­ rieux. J’interrogerai le feuillage De ces antiques arbrisseaux Dont les vénérables rameaux, Depuis mille ans et plus, couronnent ce rivage. « Peut-être, leur dirai-je, avez-vous vu jadis « Les tributs qu’en ces lieux apportait l’Hyménée? « Vos racines peut-être embrassent les débris « De l’autel où, le soir, Andromaque amenée « Peut-être regretta la perte d’un trésor, « Que peut-être elle avait conservé pour Hector ! » Ainsi chaque rocher, chaque arbre ferait naître De vertu, d’innocence un tendre souvenir; Chaque souvenir un soupir, Et chaque soupir un peut-être!

Plusieurs doctes commentateurs ont fait de profondes recherches sur le nom de Neptune, qui, grâce à leur érudition, a maintenant autant de significations diver­ ses, qu’il y a de commentaires différents. Le procédé de ces docteurs est infaillible. Vous prenez la moitié d’une racine grecque, vous y joignez deux syllabes latines, entremêlées, selon le besoin, de caractères hé­ breux, syriaques ou chaldéens; et dès que votre mot 1. Pausanias, Arcadie. 2. Homère, Iliade.


S U R LA MY T H OL OGI E .

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commence îi prendre figure, en modifiant une finale, changeant une voyelle et supprimant deux consonnes, vous renfermez, dans le nom le plus bref, les mœurs, la figure, le caractère et même les exploits d’un héros, sauf quelques anachronismes qui, dans ces calculs, ne comptent point. Si, par exemple, ces messieurs s’avi­ saient un jour de disséquer votre nom. Ils écriraient : Emîf lisez Âmi ; Du verbe i/e r, prenez ize; Et voilà le Lien chéri De l’heureux Ami d'ÉmîUe. — Vous vous trompez, cîirais-je; en voici la raison : On la nomma sitôt qu’elle fut née; Je n’aimais pas alorsI — 11 est vrai; mais son nom Présageait votre destinée.

Quant aux surnoms de Neptune, ils variaient suivant les circonstances dans lesquelles on lui adressait des vœux ou des remercîments. C’est ainsi que vous voyez chez nous Notre-Dame de Liesse, de Bon-Secours, de Bonne-Nouvelle, etc. Les coureurs des jeux olympi­ ques appelaient Neptune Hippodromos, intendant des chevaux; les sénateurs romains le nommaient Consus, dieu des bons conseils. Les navigateurs invoquaient souvent et remerciaient quelquefois Neptune-Favorable. Mais le nom sous lequel il recevait le plus d’of­ frandes, était celui de Poséidon, Brise-Vaisseau; car les dieux ainsi que les hommes, régnent beaucoup plus par la crainte que par l’amour; aussi s’aperçoit-on de leur empire. Or, il n’y a de pouvoir réel et durable, que celui dont on ne s’aperçoit pas ; et voilà, mon amie, ce qui rend le vôtre éternel.


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LE T T R E S A E M IL IE

Vos désirs sont les miens; vos piaisirs sont les nôtres. Vous vous trouvez heureuse iei.'’ Cet asile h mes yeux plaît mieux que tous les autres. Vous songer à partir? et j ’y songeais aussi. Mais les embarras du voyage?... Je les ai prévus, tout est prêt. Mais au moins vouliez-vous, en quittant ce boeeage, Emporter quelques fleurs?... Voici votre bouquet. Quel plaisir c’eût été de faire la lecture D’un auteur favori?... Sterne’ est dans la voiture. Et votre ami, qui loge à cent pas du chemin, Qu’il vous eût été doux de le voir au passage!... lions sommes à sa porte__ Il est sorti, je gage? Il vous attend, je l’ai prévenu ce matin. Je ne sais si c’est obéir, Mais je sais bien que c’est joüir Qu’étudier ainsi les vœux de ce qu’on aime ; Je n’ai là nul mérite, et j ’avoue entre nous, Qu’en vous obéissant pour vous, Je vous obéis’pour moi-môme.

LE T T RE L XXV AMPHITRITE.

ARION.

Neptune, souverain des ondes, possesseur des im­ menses trésors que renferme son empire, environné des nymphes et des néréides qui se disputaient l’honneur de lui plaire, comblé des faveurs delà Gloire, de l’Amour et de la Fortune, possédait tout, excepté le bonheur. N’esl-il pas vrai, ma tendre amie, Qu’il n ’est de trésors précieux. I . Auteur du Voyage sentimental.


S U R L A MY T H OL OGI E .

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De triomphes flatteurs, de vrais plaisirs, que ceux Que l’on partage avec son Émilie? L’x^mour a deux à deux enchaîné l’univers. Son joug est le tourment et le besoin du monde : L’infortuné qui fuit dans le fond des déserts Cherche encor un écho dont la voix lui réponde.

Au milieu du tumulte brillant de sa cour, Neptune éprouvait intérieurement le vide affreux de cette soli­ tude. En promenant ses ennuis au pied du mont Atlas, il aperçut Amphitrite, fille de Doris et de l’Océan. A cette vue, les yeux humectés de larmes et le cœur rem­ pli d’une volupté nouvelle, il sentit avec ivresse que, jusqu’il ce moment, il n’avait jamais connu l’amour, quoiqu’il eût souvent abusé de ce que l’on appelle ses faveurs. L’homme prend naturellement Le plaisir pour le sentiment, Quand son but n’est pas légitime ; Mais il aime réellement Dés qu’il aime ce qu’il estime.

Neptune aima donc Amphitrite et se présenta chez elle. Son teint basané, ses yeux verdâtres, sa cheve­ lure humide, sa barbe limoneuse, et sa couronne de roseaux, et sa fourche ii trois dents, frappèrent les re­ gards de la nymphe, mais ne la séduisirent point du tout. Le dieu néanmoins fut congédié avec tant de grâce et de politesse, qu'il douta presque que ce fût un congé; mais c’en était un. Il s’en aperçut bientôt dans ses visites infructueuses. Tantôt Amphitrite était chez son père; tantôt sa mère la retenait auprès d’elle; toujours elle était sortie, et jamais elle ne devait reve­


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L E T T R E S A E MI LI E

nir. Neptune, privé, par sa laideur, des faveurs de l’a­ mour, et par son rang des consolations de l’amitié, ne trouvait rien de si misérable au monde que le sort des rois et des amants, lorsque deux de ses sujets, ayant observe ses démarches, et deviné la cause de ses cha­ grins, vinrent secrètement lui offrir leurs services sans intérêt. Sans intérêt? On le d it; je le croi, Un simple citoyen doit respecter Thistoire ; Mais sitôt que j ’aurai le malheur d’ôtre r o i, Je fais serment de n’y plus croire.

Le roi des mers, devenu, confiant par faiblesse ou par nécessité, prit les deux dauphins pour confidents, et se reposa sur eux du soin de son bonheur. De ces deux émissaires, l’un se chargea de parler, l’autre d’observer et d’agir. Ils nagent mystérieusement vers la grotte d’Amphitrite, et choisissent, pour l’aborder, le moment où la nymphe rêvait, seule, assise sur le rivage. Elle était dans cet Age où la tendre innocence, D’un désir inquiet éprouvant la langueur. Commence à soupçonner que son indifférence Pourrait bien n ’étre pas tout-à-fait le bonheur.

A la vue des dauphins qui se jouent sur la plaine azurée, elle devient plus rêveuse encore. Ils sont deux, se dit-elle Í plus ils approchent, plus son œil les ca­ resse. Enfin, ils arrivent à ses pieds; et l’iin des deux élevant une voix tendre (que l’Amour sans doute lui avait prêtée pour cette occasion), lui dit, tandis que l’autre l’observe :


SUR LA. M Y T H O L O G I E .

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« Belle nymphe, ces lieux ne seront pas longtemps « Témoins de votre rêverie. « L’Amour a de vos jours marqué tous les instants, K Et dans une heure il vous marie. »

A ces mots, qu’une vierge n’entendit jamais sans tressaillir, Amphitrite prête la plus vive attention; l’observateur s’approche et l’orateur continue: « Ce soir vous connaîtrez ces nocturnes délices « Que Vesla trop longtemps sut vous dissimuler; « Lucine veut vous révéler « Le secret de ses sacrifices ; « De l’Hymen, à vos yeux, le flambeau va brûler, « Et pour vous le Plaisir prépare ses prémices. »

Ici la nymphe palpitante se détourne en baissant les yeux; mais moins elle regarde, plus elle écoute; « C’est peu que l’Hymen vous apprête « Les tributs qu’il sera si doux de vous payer! « De sa main, ce jour même, il prétend essayer « La couronne sur votre tôle. «

. Admirez, Émilie, la force de ces moyens ; mariage, plaisir et couronne! et quelle adresse dans le choix des passions! curiosité, désir et vanité! Quelle Vestale eût résisté à de pareils arguments ? Amphitrite n’o­ sant les combattre, les éluda et prit sagement le parti de ne répondre à rien, de peur d’accorder quelque chose. Mais se taire, c’est tout accorder. L’ami du prince ne l’ignorait pas. Aussi ajouta-t-il avec assu­ rance : « Le roi qui vous adore est le mailre de l’onde; « De son empire immense il embrasse le monde. « Vulcain, Éole et ses enfants

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LETTRES A EMILIE

« Reconnaissent partout sa puissance immortelle. « Il renouvelle, tous les ans, « La couronne de Flore et .celle du Printemps, « Et la ceinture de Cybèle. »

En ce moment, l’image sombre de Neptune se pré­ sentant au souvenir d’Amphitrite, ternit à ses yeux tout l’éclat de la couronne. L’émissaire s’en aperçut et reprit d’un ton plus bas : « Ce prince est né modeste, et de la royauté « 11 hait le faste et la magnificence. « Il aime la simplicité, « Et se présente même aux yeux de la beauté « Dans un état de négligence, « Qui cache de beaux traits, un air de dignité, « De la finesse et de l’aisance ; « Car il est bien, très-bien; et quand vous connaîtrez « Son esprit, ses talents, sa jeunesse et le reste, « Éblouie a, l’aspect .de ces dons ignorés, « Avec raison vous vous étonnerez ,« Qu’on puisse être à la fois si grand et si modeste. « Mais que sont la beauté, les trésors, la grandeur, « Au prix des qualités de l’esprit et du cœur? Il II n’est dans tous ses traits pas un seul qui n’annonce <1 Son génie et surtout sa sensibilité : « Tout ce qu’il dit, la Raison le prononce ; « Ce qu’il écrit, les Grâces l'ont dicté ; « Et dès que le malheur réclame sa bonté, <( Le bienfait accompagne ou prévient sa réponse. « Mais voici l’heureux jour où, pour combler nos vœux, « Et signaler son auguste alliance, « Il conüe ù vos mains le dépùt précieux « Des trésors de sa bienfaisance, « Et vous commet le soin de faire des heureux. Il Tromperiez-vous notre espérance ! Seriez-vous insensible! auriez-vous la rigueur « D’éviter nos regards, quand tout notre bonheur <1

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SUR L A M Y T H O L O G IE .

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« Ne dépend seulement que de votre présence! « Non, vous ramènerez l’Age d’or parmi nous, « Et vous justilierez le choix de voire époux. « Que tardez-vous? l’.Amour, les Plaisirs vous demandent ; « Votre peuple s’empresse au devant de vos pas. « Le trône est jiréparé, l’Hymen vous tend les hras, « Et les malheureux vous attendent. »

Ce jeune roi, cette cour brillante, ce peuple assem­ blé, ces chants d’amour, ces larmes de reconnaissance, tout émeut, tout séduit Amphitrite. Elle serait déjii prés de son époux, si la mobilité du chemin n’effrayait sa timidité. Mais l’adroit négociateur triomphe, en peu de mots, de ce dernier obstacle : « Ne craignez point ces flots dont l’impuissant courroux « Semble menacer le rivage. « Paraissez, jeune reine; ils vous rendront hommage « Et s’abaisseront devant vous. « Mon frère est à vos pieds. Neptune lui confie « Un fardeau dont lui-môjue est en secret jaloux. « Asseyez-vous sur lui. Déjà l’air est plus doux, « Le ciel plus pur et l’onde plus unie. « Ce souille est le zéphyr qui vole sur vos pas. IÍ La mer baigne vos pieds. Ne vous étonnez pas U De la voir caresser sa jeune souveraine. « Pourquoi vos regards inquiets n Se tournent-ils encor vers la rive lointaine? « Quand on a, comme vous, le cœur de ses sujets, « Quand on vole au devant d’un roi qui nous désire, « Qu¿ind on fait mille heureux, sans crainte et sans regrets « On doit traverser son empire. »

Il parlait encore, et déjîi la nymphe était dans tes bras de son époux. J’ignore si la réalité répondit à son attente. Les promesses des courtisans sont toujours exagérées, et les rois qui sont des dieux en perspec­


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L E T T R E S A E MI L I E

tive, Yus de près, quelquefois sont îi peine des hom­ mes. Quoi qu’il en soit, les deux confidents de Neptune le voyant enivré des charmes de sa nouvelle épouse, et sachant que l’enthousiasme de l’amour et de la recon­ naissance dure peu, surtout à la cour, se hâtèrent, dès le matin du premier jour, d’aller humblement le féli­ citer. Le prince, qui déjà les avait oubliés, eut encore la bonté de les reconnaître. 11 porta môme l’excès de sa bienveillance jusqu’à se rappeler qu’ils avaient eu le bonheur de ne pas être inutiles aux préliminaires de son mariage; et proportionnant le prix au service, il les transporta au ciel, où ils furent changés en une constellation voisine dë celle du Capricorne. D’autres historiens prétendent que le dauphin fut placé parmi les astres, non pour avoir servi les amours ■de Neptune, mais pour avoir sauvé les jours du célè­ bre Arion. Cet illustre rival d’Amphion et d’Orphée, était né à Méthymne, dans l’île de Lesbos. Il fut ac­ cueilli à la cour de Périandre, roi de Corinthe. Après avoir joui longtemps de la faveur stérile de ce prince, il obtint de lui la permission de parcourir la Sicile et l’Italie, pour y exercer ses talents d’une manière plus utile à sa fortune. Il y réussit au-delà de ses espé­ rances. Cet artiste joignait au talent de marier les ac­ cents de sa voix aux accords de sa lyre, celui de compo.ser le chant et les paroles ; et sa muse, féconde et docile, changeait naturellement de ton suivant le lieu et la circonstance. Il débitait dans les hameaux La complainte et le vaudeville,


SUR LA MYTHOLOGI E.

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La romance dans les cli/Ueaux, A la cour les petits rondeaux. L’air italien à la ville. Pour un vieil époux il croquait Un demi-couplet à sa femme ; Pour la femme, il lui répliquait Refrains d’ardeur, de cœur et d’Aine, En même temps qu’il ébauchait Des madrigaux en traits de ilamme, Qu’un jeune Adonis décochait Trente fois par jour à madame.

Enrichi des contributions de l’Amour et de l’Hyménée, Arion s’embarqua au port de Tárente pour retourner dans sa patrie. En apercevant de loin ce rivage habité par ses amis, il éprouvait qu’on ne commence à jouir de ses richesses qu’au moment où l’on espère les par­ tager. Tout-à-coup le piloteet les matelots le saisissent, s’emparent de ses trésors, et lèvent un poignard sur sa tête. L’infortuné, espérant les attendrir, obtient d’eux, à force de prières, la permission de toucher sa lyre pour la dernière fois. Alors cherchant au fond de leurs cœurs la source des plus doux sentiments de la nature, il exprime tour-à-tour ce que l’amour pur a de plus enivrant, l’amour filial de plus tendre, l’amour conjugal de plus touchant. Ces chants firent quelque impression sur l’àme de ces scélérats : car il y avait parmi eux des fils, des amants, et des époux. Les premiers versèrent des larmes, quelques amants s’attendrirent, un époux même soupira. Mais la crainte d’être découverts l’emportant sur tout autre sentiment, ils n’accordèrent au malheureux Arion que le choix de se poignarder lui-même ou de se


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précipiter dans la mer. Arion, tournant ses derniers regards vers sa patrie, et lui adressant ses derniers accents, s’élança au milieu des flots, et le. navire continua de voguer vers Corinthe. Cependant, après avoir plongé jusqu’au fond de la mer, Arion surnage et se trouve entoure d’une multitude de dauphins qu’avait attirés le charme de sa mélodie. Tous, s’empressant autour de lui, présentent à l’envi leur croupe recourbée. Arion, as.sis sur l’un deux, escorté par les autres, recommence ses tendres accords, et le plaisir redoublant la vitesse et l’agilité de ses conduc­ teurs, il arrive, en un instant, au promontoire de Ténare, d’où il se rend à Corinthe avant même que le vaisseau fût entré dans le port. Périandre, instruit de la perfidie des nautonniers, les fait amener en sa présece, et leur demande des nouvelles d’Arion, caché dans son palais. Arion, répondent hardiment les traîtres, jouit, en Italie, « des faveurs de la fortune et des hommages dus au « talent. Il est l’ami des héros, le favori des belles, et « le roi ^ des convives qu’il enchante par ses divins « accords...» A ces mots, Arion, encore humide de sa chute, paraît devant eux. Immobiles de surprise et de confusion, les imposteurs confessent leur crime, et vont l’expier par une mort ignominieuse, à l’endroit même où le dauphin venait de déposer Arion. On ajoute que ce dauphin s’étant trop avancé sur le sable ne put se remettre à flot *, et qu’Arion, ingrat 1. On sait que les anciens, avant de commencer leurs festins, nomimaient le roi des convives. Souvent le sort le désignait, et cette royauté, ainsi que beaucoup d’autres, était le résultat d’un coup de dé. 3 . Hygin., chap. CXCIV.


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parce qu’il était homme, ayant négligé le salut de l’être auquel il devait le sien, laissa son libérateur expirer sur le rivage. Pour réparer cette ingratitude, Périandre éleva au dauphin un magnifique tombeau ; et les dieux le placèrent parmi les astres. Hélas ! tel est souvent le destin des mortels Qui consacrent leurs jours au bonheur de la terre. Vivants, on les délaisse au sein de la misère; Morts, on leur dresse des autels.

Au reste, on présumait assez généralement que le dauphin était ami de l’homme, et que les poissons n’étaient pas insensibles au charme de l’harmonie. Or, comme ce qui s’est déjà vu peut se voir encore, et qu’en fait de miracles il n’y a de difficile que le premier, Grice au peuple amateur de l’empire des flots, Ce prodige, qui vous étonne. Se renouvellerait sous les murs de Bordeaux', Si Garat, en chantant, tombait dans la Garonne.

Les anciens avaient pour le dauphin tant de vénéra­ tion, que si, par malheur, il en tombait quelqu’un dans leurs filets, ils s’empressaient de le rejeter à la mer, persuadés qu’en le retenant, ils violeraient les droits de l’Amitié. Aussi les dauphins, reconnaissants de ces procédés, avaient-ils grand soin de secourir tous les hommes qu’ils rencontraient luttant contre la tempête, et de ramener même les morts au rivage. C’est ainsi qu’ils rapportèrent le corps d’Hésiode, massacré dans le temple de Neptune et jeté dans la mer. Ainsi sauvè­ rent-ils du naufrage Phalante, général lacédémonien, 1. Patrie du célèbre chanteur Garat.


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L E T T R E S A E MI L I E

et Télémaque, qui, jeune encore, tomba dans les flots en jouant sur le rivage. Ulysse, pour en éterniser le souvenir, fit peindre un dauphin sur son bouclier. Cupidon en eût dû graver un sur son carquois, en mémoire de deux amants qui, le soir, célébrant ses mystères sur les rives de Lesbos, tombèrent par distraction dans la mer, en se tenant embrassés, et furent, par un dauphin, reposés sur le sable avec tant d’adresse, que leurs bras demeurèrent enlacés, que leurs cœurs continuèrent de battre l’un contre l’autre, et que leurs lèvres immobiles ne perdirent pas un soupir. Bonsoir, la nuit approche ; et cet heureux naufrage, Ce dauphin, ces baisers, vont, pendant mon sommeil. Me poursuivre de leur image. Heureux si, jusqu’à mon réveil. Après un naufrage pareil, Je repose avec vous sur le bord du rivage I

LETTRE VOYAGE

A

LXXYI CYTHERE..

Vous vous rappelez, mon amie, ce jour fortuné où, pour le bonheur et le tourment de l’univers, Vénus naquit du sein de Tonde *. La fille aînée de l’Océan ne pouvait être étrangère h Neptune; aussiTut-elle invitée la première à son mariage. Elle y assista avec l’amour, qui, jeune encore, portait le flambeau de THyménée. Peu de jours après, la reine de Cythère prépara, I . Voyez la seconde partie, lettre XXI.


S U R LA MY T H O L O G I E.

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dans sa capitale, une fête brillante pour les nouveaux époux. Ils s’y rendirent accompagnés de leur cour, et environnés de toute la pompe de l’empire maritime. Les Tritons précédaient le cortège en sonnant de leurs conques recourbées. Leur dievclurc verte tombait sur leurs joues vermeilles. Le plaisir animait leurs yeux lascifs, leur teint basané, leurs lèvres épaisses et colorées. Sous leurs bras nerveux, deux nageoires sillonnaient les flots bouillonnant autour de leur large poitrine. Leur corps, vers la ceinture, dégénérait cnune queue de poisson, qui tantôt se perdait sous les eaux, tantôt recourbée au-dessus de Tonde, traçait on serpen­ tant un sillon blanchi d’écume. Derrière eux, quatre chevaux marins, aux crins noirs, aux narines fumantes, traînaient .sur des roues dorées la conque de Neptune. Le dieu, couvert d’un manteau nuancé de vert d’azur, le front ceint d’un diadème, d’une main tenait le redou­ table trident, de l’autre imposait silence aux tempêtes. Aux deux cotés du char, on voyait Phorcis commandant la troupe des Tritons ; la tondre Ino, tenant dans ses bras son jeune fils Mélicerte ; Glaucus portant ses filets, et tournant ses regards vers Taimable et malheureuse Scylla; et Nérée, chantant les louanges d’Amphitrite , etProtée, tour-à-tour lion, taureau, coursier, poursuivi, saisi, enchaîné par les Tritons, et s’envolant en aigle superbe, ou s’échapant en flamme pétillante. Plus loin, les jeunes Néréides, couronnées des fleurs du rivage, présentaient aux flots amoureux les contours de leur sein, et cachaient sous Tonde lenr queue souple et verdâtre. Leurs bras, plusblancs que l’ivoire, guidaient les rênes des dauphins attelés au char d’Amphitrite. 25.


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L E T T RE S A EMILIE

Sur ses roues d’argent s’élevait une vaste coquille, dont la blancheur éclatante dégénérait, vers les extré­ mités, en un tendre incarnat, qui se confondait avec le teint de la déesse. Les perles et le corail couronnaient sa chevelure blonde et flottante. Sa robe et sa ceinture ressemblaient à l’écharpe diris. Son sceptre d’or tom­ bait négligemment à ses pieds. Le sceptre, dans la main d’un roi, Semble dire : Obéissez-moi, Et reconnaissez ma puissance. Mais quand, d’un seul regard, on peut dire : aimez-moi, Il est inutile, je croi, De commander l’obéissance.

Amphitrite, d’un sourire, attirait sur ses traces la foule empressée de ses sujets. Les Nymphes nageaient à ses côtés, en lui présentant leurs urnes et leurs guir­ landes; les Zéphirs, agitant leurs ailes de papillons, parfumaient l’air autour d’elle ; les Sirènes, quittant leurs rochers sauvages, planaient dernière le char, en unissant à leurs voix enchanteresses les sons de la flûte et de la lyre ; et le peuple muet des habitants de l’onde, sortant de ses profonds abîmes, bondissait de joie et d’amour en suivant sa jeune souveraine. Yénus, voyant, du rivage, approcher les deux époux, prit son équipage maritime pour aller à leur rencontre. Elle s’assit sur sa conque traînée par deux cygnes, et escortée par l’essaim des Plaisirs. Près d’elle, l’Hy­ men et l’Amour se tenaien t embrassés sur un char at­ telé de inoineauxet de tourterelles. Ils étaient entourés de papillons qui assiégeaient l’Hyménée, et que Gupidon chassait avec des roses.


S Ü R LA MY T H OL OGI E .

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Les deux cours réunies abordèrent aux remparts de la capitale, située alors au midi de l’île de Cythère. La Fidélité gardait les portes de la vile, et la Pudeur commandait dans la citadelle. Elles furent invitées à la fête. La Décence y conduisit les Plaisirs. Le Mystère s’y rendit îi leur suite. Mais .son arrivée, il fut intro­ duit dans le sanctuaire de l’Hyménée, et demeura, jusqu’au lendemain, caché sous les rideaux d’Amphitrite. Heureux siècle, où l’Hymen, l’Amour et Vénus, réunis dans un même séjour, formaient, en se donnant la main, la chaîne des vrais plaisirs et du bonheur de la terre! Mais bientôt, après une longue nuit, pendant laquelle Cupidon s’était absenté, Vénus, dit-on, bouda l’Hyménée, et se relira vers le nord de Cythère, où son fils lui bâtit secrètement une peti'te maison. Là, comme il allait souvent la visiter à l’insu de l’Hymen, il fit construire un pied-à-terre pour lui et sa suite. Ces voyages mystérieux devinrent bientôt à la mode, et les voyageurs multiplièrent les petites maisons au point qu’elles formèrent, en peu de temps, une nouvelle ca­ pitale, dans laquelle tous les habitants de l’ancienne séjournèrent d’abord par ton et par désoeuvrement, et se fixèrent ensuite par habitude. L’Hymen, resté seul dans la ville déserte, avec la Constance et la Pudeur, vit, en moins d’un siècle, ses remparts cachés sous l’herbe. Cependant Philémon et Baucis y bâtirent leur cabane, Platon y tint son école, les pasteurs d’Arcadie y élevèrent leurs bergeries, et les preux chevaliers y ouvrirent leurs lices et leurs tournois. Vénus même et son fils assistèrent à ces assemblées. Mais l’Honneur y


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LET T RE S A EMILIE

prenant toujours le pas sur les Plaisirs, ceux-ci retour­ nèrent à la nouvelle Cythère, et ramenèrent avec eux Vénus et sa famille. Depuis ce temps, les bergeries sont désertes, les écoles fermées, les tournois aban­ donnés, et l’ombre antique des myrtes et des lauriers s’étend sur les ruines de cet empire, où l’on ne re­ trouve plus que les souvenirs et les regrets de la féli­ cité. Cependant on assure que, de nos jours, deux jeunes époux ayant entrepris un pèlerinage au temple de la Fidélité, firenj naufrage dès le lendemain, et échouè­ rent sur les rochers d’une île, qui d’abord leur parut inhabitée. Bientôt, en avançant à travers des monceaux ■ de ruines couvertes de mousses et d’arbrisseaux, ils virent s’élever, dans le lointain, des arcades et des co­ lonnes mutilées, des'vestiges de temples et de palais, et des barrières dont les débris formaient encore une vaste enceinte entourée de trophées que couvraient l’épine et le lierre. Sur les degrés d’un mausolée où on lisait le nom d’Artémise, s’élevait une petite chau mière ornée de guirlandes desséchées et de chiffres presque effacés. La porte s’ouvrit, et les voyageurs virent descendre vers eux une veuve plus qu’octogénaire, vêtue exacte­ ment comme au siècle d’Amadis. D'une main elle te­ nait sa houlette, ornée d’un ruban rose, qui avait un peu jauni; de l’autre, elle conduisait, avec un ruban bleu pâle, son chien fidèle, dont le collier était orné d’une devise. Sur le corset de la bergère pendaient une panetière et un chalumeau. Son chapeau de paille était entouré de lacs d’amour, et ses vêtements brodés


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de lis, de roses, de colombes et de tourterelles. Ses moindres discours conserYaient encore la finesse du madrigal, et sa voix le ton plaintif de l’élégie. Ses re­ gards exprimaient la langueur, ses gestes l’abandon d’une passjon éternelle et malheureuse. D’un air au­ guste et tendre, la pastourelle aborde les jeunes époux, les salue et leur dit : Amants infortunés, armez-vous de courage : La Constance triomphe et des dieux, et du sort. Sur ces bords dangereux vous avez fait naufrage : J’eus ce malheur jadis ! quand vous aurez mon Age, Vous Jouirez aussi des délices du port. La jeunesse est un temps d’épreuve, Bien dur, bien cruel à passer!... Cependant, se disait la veuve, Je voudrais bien recommencer.

En parlant ainsi, elle les invite à partager son asile champêtre. Là, elle leur présente un repas de fruits, de lait et de miel; et leur montrant de loin tous ces monuments qui fixent leurs regards, elle leur dit, avec un profond soupir : Voyez sur ces bords enchantés Les murs do l’antique Cythére. La nouvelle a quelques beautés. Mais vous en seriez peu flattés Si vous eussiez vu la première. Ces dûmes encore menaçants. Sont les débris d’un vieux portique Où régnait l’.tmour platonique. Cet Amour bannissait les sens Du commerce de la tendresse. A vingt ans, près de sa maîtresse Riche de grice et de fraîcheur,


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L E T T R E S A E MI L I E

On s’en tenait aux yeux de cœur Sans oser jamais se rien dire, On se lorgnait à qui mieux mieux. L’amant, dans ce muet délire, Passait des jours délicieux ! Que si, le soir, à !a fenêtre Sa dame venait à paraître. On risquait (juatre mots au plus, Fa l’on se couchait là-dcssns Sans en demander davantage. L’innocence était de tout îige : Une adolescente, à trente ans. Ignorait qu’on fit des romans. Aujourd’hui, grâces aux lumières De ce siècle, hélas! trop savant, Nos jouvencelles, au couvent, Sont plus habiles que leurs mères. Sous ces vénérables donjons. Bordés de piques, d’écussons, L’Amour de la chevalerie Dictait aux Renauds, aux Uolands, Aux Tancrèdes, aux Azolans, Les lois de la Galanterie : Qu’un chevalier levAt les yeux Sur une genle damoiselle, Et que le galant reçut d’elle Un sourire tendre et gracieux. Aussitôt de cette étincelle Naissait une flamme éternelle Qui les embrasait tous les deux, La belle, pour cacher ses feux, Armait son front d’un air sévère ; Et quand son amant débonnaire Lui demandait d’un ton piteux, Comment il pouvait lui déplaire. 1. Extrait du,style des romans de chevalerie, (Voyez Cyrus et compagnie.)


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SUR LA MYTHOLOGI E.

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La damoiselle se taisait; Par quoi le jeune téméraire, Soupçonnant un grave sujet Pour forcer sa dame à se taire, S’en allait par les grands chemins. Piquant des deux sa haquenée. Jusqu’au fond des pays lointains. Ti'ainer sa chaîne infortunée. Lü, tous ies jours bravant la mort, Combattant d’estoc et de taille. Il laissait au champ de bataille Un membre au midi, l’autre au nord. Une jambe dans l’Amérique t, Une main chez les Musulmans, Un œil dans les déserts d’Afrique ; Ainsi du reste. Au bout d’un temps. Illustré par mainte victoire, Ce vaillant redresseur de torts S’en revenait pauvre de corps. Mais riche d’amour et de gloire. Sa dame pour le dénohment, Se rendant un peu plus traitable, Dans un Age bien raisonnable Épousait solennellement Ce qui restait de son amant. Ce siècle.-là valait vraiment Bien mieux que le siècle on nous sommes. Nous n’avions pas, comme .A présent, Ces pelits colifichets d’hommes, A l’air fat, au ton suffisant. Qui froidement semblent vous dire : « Je sais ce que je vous inspire : « Je vois le trouble de vos sens : « Vous m’aimez: allons, j’y consens. 1. Je soupçonne ici la vénérable d’un léger anachronisme. Il n’est pas constant que les preux chevaliers aient découvert l’Amé­ rique avant Christophe Colomb et Améric Vespuce, qui lui donna son nom à la fin du quinzième siècle.


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LETTRES A EMILIE

« Mais terminons, je fais ma ronde; « D’avance mes moments sont pris : « Ce matin, la brune a le prix : « Ce soir appartient à la tilonde. et Sur ces principes-là je suis « TrÈs-scrupuleux, et, si je puis, c( Je veux contenter tout le monde, r. Admirez le vaste contour De cette colonnade immense. Là se tenait ia cour d'amour^ ; Là, souvent, en pleine audience. Les jaloux et les inconstants Perdaient leur cause avec dépens. Là, pour terminer les querelles. L’auguste sénat tour à tour Appointait les amants lidèles, Et, sur leurs plaintes mutuelles. Mettait les époux hors de cour. Sous ces arcades le Mystère, Des pastoureaux, des chevaliers. Des troubadours, des ronnanciers. Formait le style épistolaire. A l’ombre de ce sanctuaire. Mercure aux confidents discrets, Enseignait, trois fois par semaine. L’art de remettre les poulets. Et de tromper les yeux furets D’un tuteur ou d’une marraine. Plus bas, contemplez ce vallon Où sous les saules se promène Une source : c’est le Liyiion C’est là que la bergère Ismène Et le beau berger Céladon, Tour à tour, sur le même ton. Contaient leur amoureuse peine A tous les échos du canton. 1. Voyez Amadis et les autres romans de chevalerie. 2. Voyez l'Aslréc.


SUR LA MYTHOLOGI E.

Clitandre, autour de ce vieux frêne, Ayant gravé son testament En faveur de son inhumaine, Pour elle, au bord d’une fontaine, All.à mourir tout doucement. Sur ce beau tapis de fougère, Le sage Alcandre, dérobant Un ruban rose à sa Glycère, Donna vingt baisers au ruban, Et pas un seul il la bergère. Dans cet ermitage isolé, Le doux Léandre, diîsolé Des rigueurs de la jeune'Hortense, Allait chanter une romance, Et puis revenait consolé. Tout là-bas, dans cette prairie. Voyez-vous ces vieux allziers? C’est là que les preux chevaliers Goûtaient, à l’ombre des lauriers. Les plaisirs de la bergerie. C’est sur l’émail de ces gazons. Qu’oubliant l’épée et la lance. Ils laissaient là leurs bataillons, Prenaient la houlette en cadence. Et venaient garder les moutons. Conversaient-ils avec leurs belles? C’étaient des discours innocents; Ils parlaient des Heurs du printemps,. Des agneaux et des toiirtetles. Ils enrichissaient ce.s tableaux De rhétorique, de morale. Et parsemaient la pastorale De cantiques, de madrigaux. De pointes et d’astrologie. Aujourd’hui l’on a la manie De clouer sur tous Tes sujets Le mot pour rire à chaque phrase.

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L E T T R E S A E MI LI E

On gaze, dit-on, les objets, Mais on éclaircit trop la gaze. On l’épaississait autrefois, Quand les plus respectables lois Étaient les lois de l’Innocence. Le voile adroit de la Décence, Des charmes qu’il environnait Laissait entrevoir la naissance, Et le reste se devinait. Aujourd’hui l’on fait étalage Du superflu de ses appas. S’appauvrissent-ils? en ce cas, On voile ce que l’on n ’a pas. Pour en supposer davantage. A C.vthêre, comme à Paris, Tout est factice : la peinture Et la mécanique, ü tout prix, Font, pour le corps et la figure, Du teint, des traits, de la tournure. Des reins, des hanches, des trésors. De ces masques, de ces ressorts Chaque pièce avec art se loge, Se joint, s’enlève à volonté; Si bien qu’au besoin la beauté Se démonte comme une horloge. Hélas ! comme tout est changé ! Au lieu de cet air négligé. Qui veut imiter la Nature, De mon temps, tout dans la parure. Était bien lissé, bien rangé. Le corset blanc, la collerette, La jupe courte, le bas fin. Et la chemisette de lin Paraient la simple bergerette. Les dames, en vertiigadin. Promenaient la robe balante,


SUR LA MYTHOLOGI E.

La respectueuse galante, Les gros nœuds, le petit chignon, Et le ionnet en papillon. La bergère, les jour.s de Kte, Mettait le juste de hazin, Ornò d’un bouquet de jasmin; C’était li l’habit de conquête. De ce modeste habillement, Un soir d’été, j ’étais vêtue, Quant Tyrcis, m’ayant aperçue, Rougit respectueusement. Et me lit rougir à sa vue. Nous nous saluimes deux ans, Deux fois par jour, mais en silence. Il ne faut pas aux jeunes gens Dire d’abord tout ce qu’on pense. Enfin nous nous dîmes bonjour. Cela dura deux ans encore ; Quand tout à coup, brûlant d’amour, Tyrcis, sous ce vieux sycomore, S’écria : Philis , je t’adore ! De cet aveu prématuré Jugez si je fus courroucée!. Cependant je vous avoûrai Qu’étant moi-même un peu blessée. Je ne le boudai que trois ans. Il traîna des jours languissants, 11 devint so.mbre, maigre et blême. Quand je le vis prêt à mourir. Je crus devoir le prévenir En lui répondant : Je vous aime ; Et puis réduite au désespoir. Comme c’était alors l’usage, Je m’enfuis dès le même soir, Et me mis en pèlerinage. Je, traversai de longs déserts ; Je franchis les monts et les mers ;

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L E T T R E S A E MI L I E

Je fus prise par un corsaire ; Je fus vendue au Grand-Seigneur, Mais je lui tins toujours rigueur, Et tirai mon lionneur d’affaire. Enfin m’échappant de ses mains. Avec mon bourdon, mon rosaire Et mon chapelet à gros grains. Voyageant pensive et seulette. Après dix-huit mois de chemin. Je trouvai Tyrcis, un matin, A Notre-Dame de Lorette. ' « Cruelle, pour vous apaiser, O Je cours, dit-il, la terre et l’onde, « Et pour obtenir un baiser, <( J’ai fait deux fois le tour du monde. i> Il éprouva presque un refus; Mais, par malheur je n’avais plus Le courage d’être inhumaine. « Embrassez-moi donc pour la peine, • Lui dis-je. Quand cela fut fait. Il me pria, d’un air discret. D’unir enfin nos destinées ; Mais je crus qu’il était prudent D’éprouver son amour constant Encor deux petites années. Comme ils s’envolent nos beaux jours! A peine en voyons-nous l’aurore. Que l’Éternité dans son cours. Les ensevelit pour toujours. Mes enfants, je crois être encore A la veille de notre hymen. Il me semble encor que demain, Tyrcis, le front paré de roses. Recevra mon cœur et ma main. Hélas! je les rappelle en vain. Ces beaux jours ! Tyrcis, tu reposes Sous ces berceaux où le bonheur Si longtemps partagea tou cœur


S U R LA MY T H OL OGI E .

Entre l’amour et la nature. M ds jeunes amis, voyez-\ous Cè tertre ombragé de verdure? C’est là que m’attend mon époux ; Il n’a plus longtemps à m’attendre. Venez au pied de cet ormeau Pleurer avec moi sur sa cendre. Ainsi dans la nuit du tombeau Quand l’àge vous fera descendre, Peut-être un couple Jeune et tendre Sur votre cendre gémira. Et la piété vous rendra Les pleurs que vous allez répandre. A ce récit attendrissant. Les deux époux, en s’embrassant. Pleurent avec leur bonne hôtesse. Et pour aider ses faibles pas. Tous deux lui présentant le bras, Servent d’appuis à sa vieillesse. Parmi les débris précieux De ces temples, de ces portiques. Sous ces arcades magniüques. Ils pussent sans lever les yeux. Cette ville antique et superbe jS’intéresse plus leurs regards. Ils ont oublié ses remparts. Pour un tombeau caché sous l’herbe. Ainsi l’antique majesté Des monuments que la richesse Élève à la postérité. Cède à l’humble simplicité Des monuments de la tendresse. Que l’on me dise : « Sur ces bords « Brillait une ville opulente. « Ses murs, ses temples, ses trésors, « Sa jeunesse illustre et vaillante « Longtemps soutinrent sa splendeur ;

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L E T T R E S A E MI L I E

« Elle n’esl plus 1 » L’Ame absoi’bée Dans le néant de la grandeur, Je me répète : elle est tombée!... Qu’on me dise alors : « Vers ces lieux « Habitait un couple Adèle, « Cliéri des hommes et des dieux : « Des amants il fut le modèle.' « Voyez-vous ce chiffre amoureux « Sur l’écoree de ce vieux hêtre? « Jadis il fut gravé par eux. « Voyez-vous ce tombeau champêtre? « C’est là qu’ils reposent tous deux. » Aussitôt oubliant la ville, Ses tours, ses palais fastueux. Je vais, d’un pas respectueux. Visiter le dernier asile Du couple tendre et vertueux. Sous ces arcades écroulées, Sur ces colonnes mutilées. D’un tell sec j ’ai lu les écrits. Monuments de gloire et d’alarmes. Sur ce hêtre en voyant unis , Les chiffres de ces vieux amis. Je sens mes yeux mouillés de larmes.

LETTRE LXXVI l VENILIE,

THOOSSA,

AMYMONE.

Amphitrite et Neptune trouvèrent l’ancienne ville de Gythère si agréable, qu’ils résolurent de s’y fixer. Du­ rant le séjour qu’ils y firent, Neptune n’adora que sa chère Amphitrite. Il ne concevait pas même qu’un mari pût aimer une autre femme que la sienne.


S U R L A J I Y TH OL OGI B.

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Cependant Vénus s’était retirée à lanouvelle Gythère, où tous les courtisans de l’ancienne allaient chaque jour la visiter incognito. Neptune crut qu’il ne pouvait seul se dispenser de ce devoir ; mais craignant, pour de bonnes raisons sans doute, que son épouse n’approuvât point cette démarche clandestine, il résolut de la faire sans l’en prévenir. Ce voyage était sans conséquence; les audiences de Vénus étaient publiques. Un époux de bon ton ne pouvait se dispenser d’y paraître : ce ridicule n’était réservé qu’â ces maris exclusifs, es­ claves enchaînés à la ceinture de leurs femmes. De pareils motifs étaient plus que suffisants pour détermi­ ner l’époux et même l’amant d’Amphitrite. Amour, c’est vainement qu’on vante ta puissance. L’Orgueil est la divinité De tout ce peuple qui t’encense. Pèse tes faveurs, d’un côté, Et l’attente et la jouissance. Et les désirs et l’espérance. Plus séduisants que la réalité ; Et l’estime et l'intimité, El la tendresse et la reconnaissance : De l’autre, un grain de vanité : ' Le grain emporte la balance.

Voilà donc Neptune suivant, au déclin du jour, le sentier mystérieux de la nouvelle Cythère. Parvenu en un lieu où le chemin se partageait, et ne sachant de quel côté poursuivre sa route, il consulta d’abord la nymphe Salade, qu’il aperçut à sa droite; puis la nymphe Vénilie, qui parut à sa gauche. Toutes deux lui répondirent : Suivez-moi ; et, soit penchant, soit habitude, Neptune suivit Vénilie. On ignore dans quel


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L E T T R E S A EMILIE

dédale elle le conduisit ; mais au retour de l’aurore, la pâleur sur les lèvres et la rougeur sur le front, il chercliait encore l’issue du labyrinthe. Il en sortit en­ fin, rêvant aux inquiétudes de sa chère Amphitrite. Il retournait vers elle, lorsqu’il retrouva Salade, et se plaignit il elle de la perfidie de sa compagne. Pourquoi l’avez-vous préférée, reprit-elle ? c’est moi qu’il fallait suivre. Il la suivit; et le troisième jour, Amphitrite l’attendait encore. La honte du crime fait quelquefois plus de mal que le crime lui-même, quand elle empêche le criminel de revenir à la vertu. Gomment, après trois jours, retour­ ner dans les bras de son épouse ? De quel prétexte co­ lorer une si longue absence ? Le mensonge est embar­ rassant, l’excuse bumiliante... Tandis que Neptune se livrait à ces réflexions, la jeune nymphe Thoossa, éga­ rée sur la même route, s’écriait en pleurant : Comment, après trois jours entiers, oserai-je me présenter ti ma famille? Que va croire Amphitrite, poursuivait le dieu? Que dira ma mère, ajoutait la nymphe? A ces mots, ils se trouvèrent si près l’un de l’autre, qu’ils s’enten­ dirent, s’arrêtèrent... Et quand Phœbé eut neuf fois parcouru sa carrière inégale, elle aperçut, sous les ro­ chers de Lemnos, le jeune Polyphénie jouant sur les genoux de sk mère Thoossa. Mais, à cette époque, Neptune, depuis longtemps s’était encore égaré loin d’elle. On ignore en quels lieux l’Amour et le Hasard guidaient alors ses pas, et peutêtre l’ignore-t-il Ilui-même. Car tous ces conquérants de l’empire de Guide S’élancent d ’un vol si rapide,


S U R LA MYTHOL OGI E .

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Qu’ils n’ont jamais le temps de laisser garnison Dans les places qu’ils ont eonquises. A peine de leurs entreprises . Savent-ils la date et le nom ; Leur gloire et leurs projets s’embrouillent dans leur tète. Le vainqueur oublie en courant Le numéro de sa conquête, Qui n’a jamais connu celui du conquérant.

Peut-être Neptune était-il aux pieds de la nymphe Phénice. Peut-être poursuivait-il Bisaltis sous la forme d’un bélier, ou Gérés sous celle d’un cheval, ou Mé­ duse sous celle d’un oiseau. Peut-être encore sédui­ sait-il Mélanthe sous la figure d’un dauphin. Admirez, Émilie, la variété de ces métamorphoses, et surtout le penchant du fils de Yénus pour le déguisement. Quand l’Esprit et l’Amour allaient de compagnie, De l’emblème des sots Cupidon se couvrit? Et depuis que les sots peuplèrent Idalie, Cupidon s’affubla du masque de l’Esprit.

Cependant Neptune reconnut bientôt l’avantage de l’esprit sur la sottise. Danaüs, roi d’Argos, ayant en­ voyé sa fille Amymone puiser de l’eau à une fontaine solitaire, un Satyre qui l’épiait, saisit l’instant où elle élevait avec effort son urne pleine sur sa tête, s’élance brusquement, et veut lui faire violence. Neptune, qui heureusement passait près de lîi, sous sa forme natu­ relle, accourt aux cris d’Amymone, met en fuite l’af­ freux Satyre, relève l’urne d’une main, de l’autre l’a­ dolescente éperdue; et passant doucement son bras autour du sien, il lui dit en la reconduisant par le bocage : 26


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lettres

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E MI LI E

« Combien je rends grAces aux dieux « D’avoir guidé mes pas vers ce bois solitaire, V Pour vous servir et vous soustraire « A la brutalité de ce monstre odieux ! « Je conçois bien qu’on devienne idolâtre « D’un ensemble si doux de grâces, de beautés, « Et qu’en voyant plonger dans les Ilots argentés « Ce bras et cette main aussi blancs que Palbâtre, « On sente sur sa bouche éclore le baiser: « Mais sur ces beaux contours s^il ose « Savourer le lis et la rose, « Ce n’est qu’avec respect qu’il doit s’y reposer. » A ces mots, d’un baiser modeste Le dieu couvre la main. Le bras fuit un moment; Mais on le rejoint doucement; Il se replace, et la main reste. « Je conçois bien encor qü’après avoir goûté <c Tout le charme de ces prémices, « Le désir enhardi cherche d’autres délices, « Et cueille sur ce front quelques roses novices « Qu’y foiît naître l’amour et la timidité: « Mais soit qu’en passant il se joue « Sous les arcs de ces noirs sourcils, « Ou sur les contours adoucis « De ce menton, de cette joue., « Soit qu’il ellleure le corail « De celte bouche innocenament fermée, « Soit qu'eiiûn de ces dents il entr’ouvre l’émail, « Et respire en secret cette haleine embaumée ; « Glissant sur les attraits qu’il tremble d’offenser. « Comme un éclair il doit passer, « Plus rapide que la pensée. » Et la nymphe en effet, de ses lèvres pressée, N’avait plus le temps d'y penser. « Enfin, à dix-sept ans, avec un cœur sensible, « Il est bien naturel, et môme bien possible fl Que la pudeur, au fond d’un bosquet écarté,


SDR LA MYTHOL OGI E .

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« Dans un trouble mùlé de langueui' et de crainte, « Cède aux tendres efforts d’une douce contrainte. « Mais sentez-vous comme la volupté « Ménage sa timidité?... « Ne craignez rien, le ciel est couvert d’un nuage : « Ombre, fraîcheur, silence, ici tout est plaisir... « Je ne vous verrai pas rougir : « Nous attendrons la nuit pour sortir du bocage... »

Et Amphitrite? Elle attend. Ne frémissez-YOus pas, Émilie, de cet enchaînement épouvantable d’embûches •et d’e m u rs qui égarent et retiennent les voyageurs isolés sur la nouvelle route de Cythère ? Recevez, mon amie, le serment que je fais ou de ne jamais la connaître, ou de n’y voyager qu’avec vous. Dans cette dangereuse enceinte Si l’on remarque un jour la trace de mes pas. Près d’eux, de vos pieds délicats En admirant la douce empreinte, « Il venait, dira-t-on, visiter les détours « Du labyrinthe des Amours « Et des bocages d’Idalie; U Mais on voit qu’il marchait toujours « Côte à côte avec Émilie. a

LETTRE POLYPHÈME,

L X X V III

ACIS

ET

GALATÉE.

Le plus redoutable et le plus hideux des enfants de Neptune fut le géant Polyphénie, père des Cyclopes, selon Euripide, et selon d’autres, fils aîné de cette monstrueuse famille. La hauteur de sa taille était telle.


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L E T T R E S A E MI L I E

qu’en pleine mer les flots atteignaient à peine sa cein­ ture. Une tête énorme, hérissée de crins noirs, ombra­ geait ses épaules larges et velues; ses lèvres couvertes d’une barbe épaisse, s’étendaient jusqu’à l’ouverture de ses longues oreilles. Au milieu de son front ridé, un œil rond s’enfonçait à l’ombre d’un sourcil roussàtre, et dominait un nez aplati et deux narines pendantes. Tantôt il gardait ses nombreux troupeaux sur le ri­ vage ; tantôt il poursuivait, dans le fond des forêts, les tigres et les ours qu’il apprivoisait; plus souvent il attendait les voyageurs sur les chemins écartés, les at­ tirait dans son antre, les égorgeait durant leur som­ meil, et dévorait leurs membres palpitants. Si je vous apprends, Emilie, qu’avec cette figure et ce caractère, Polyphème s’avisa d’aimer Galatée, la plus tendre et la plus belle des Néréides, De son amour vous allez rire, Et vous aurez tort ; en effet, Contre lui qu’aurez-vous à dire, Si la nymphe vous ressemblait?

Sa taille était svelte et fugitive, ses cheveux châtains et bouclés, ses sourcils noirs, ses yeux bleus, son nez un peu mutin, sa bouche fine, ses lèvres rosées, ses bras aussi ronds, aussi frais que ses joues, son cou blanc et veiné ; Et puis l’onde voilait mille attraits qu’Émilie Ensevelit toujours sous un trible linon; Ainsi dispensez-moi, grAce à la modestie. D’achever la comparaison.

Cependant comme la pudeur répand sur les beautés apparentes le charme secret de celles qu’elle empêche


SUE, LA MYTHOL OGI E .

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de paraître, Polyphème, croyant n’admirer que ce qu’il voyait, devint épris de tout ce qu’il ne voyait pas. L’Amour est frère de l’Espérance, et celle-ci sœur de la Vanité. Aussi, le Cyclope, en aimant, ne désespéra t-il pas d’être aimé. Il conçut d’abord le projet, puis l’espoir, puis la certitude de plaire. Le voilà donc, tout le jour, assis au bord d’une fontaine, négligeant le soin de son troupeau, oubliant même d’insulter les voyageurs et de poursuivre les monstres des forêts. Tantôt sur sa musette à cents tuyaux, il murmure des airs tendres, tantôt avec un râteau de fer, il peigne sa noire chevelure, et taille, avec une faux, sa barbe lon­ gue et touffue. Alors, inclinant sa tête et son œil vers le cristal de la fontaine, il s’admire, il rit, et les antres retentissent. En ce moment, Galatée s’élève au-dessus des Ilots; ses longs cheveux flottent sur l’onde transparente, qui découvre et cache tour à tour ses épaules d’albâtre et les trésors furtifs de son sein. A l’ombre des saules et des roseaux, elle gagne, sous un rocher, sa grotte mys­ térieuse. Polyphôme, le corps immobile et le cou tendu, la suit d’un regard avide. Voici, se disait-il, l’heure où Phœbus darde tous ses feux. Les troupeaux, les pas­ teurs reposent, et Galatée va reposer aussi... Reposer à seize ans ; ce pauvre Polyphème, Comme il connaissait peu l’Amour et la Beauté ! Qu’on est crédule quand on aime ! Et que l’on est lieureux de sa crédulité!

Sur un lit de mousse, ombragé d’un dôme de ver­ dure, le jeune Acis attendait Galatée. Acis, fils du dieu Faune et de la nymphe Syméthis, ardent comme lui, 26 .


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L E T T R E S A E MI L I E

tendre comme elle, faisait sans cesse passer sa jeune amante des transports du plaisir à l’ivresse du senti­ ment. Sous un myrllie effeuillé dès qu’Araoiir s’assoupit, Adieu plaisir d’aimer, si le cœur, si l’esprit, Aiguisant de ses traits chaque pointe émoussée. Ne nous rendent encore lienreux par la pensée. Mais quand le doux parler, quand les tendres propos, Les aveux délicats et la gaîté piquante Abrègent l’heure trop fréquente Que le dieu du plaisir cède au dieu du repos. Le cœur toujours rempli ne sent plus de distance Entre l’instant futur et le moment passé. Dans le sein de la paix et de la conliance, Cupldon, bercé, caressé. Se réveille en riant ; le plaisir recommence. Et le bonheur n’a point cessé.

Tel était le bonheur de Galatée, tandis que Polyphème, espérant l’attendrir et charmer sa solitude, s’approchait furtivement de sa grotte, et chantait d’une voix terriblement tendre : « De mon esprit et de mon cœur Galatée est la souveraine. Plus leste qu’un chevreuil et plus droite qu’un chêne. Elle efface, au printemps, l’éclat et la blancheur De l’églantier et du troène. Le lait pur a moins de douceur. Le verre* est moins brillan t, la pomme moins vermeille; Le raisin, jauni sur la treille, A moins d’esprit et de saveur ; Le cèdre est moins superbe qu’elle ; Ses regards font pAlir la lumière du jour. Elle serait parfaite enfin, si la cruelle Savait répondre ü mon amour ! 1. Je doute que le verre existiU alors. Ces comparaisons, qui caractérisent Polyphème, sont, en partie, imitées d’Ovide.


SUR LA M y T H O L O G I E ,

Mais plus Inconstante que l’onde, Plus dure que le roc, plus souple que l’osier, Plus piquante que le rosier, Elle irrite, elle aigrit ma blessure profonde. L’impétueux torrent, le coursier indompté, La flamme du bûcher qu’embrase une étincelle. Sont moins fougueux, sont moins emportés qu’elle. Le tigre a moins de cruauté, L’ours a moins de férocité, Et le paon moins de vanité. Ail 1 si jamais, nymphe trop inhumaine. De mes perfections vous connaissiez le prix, Combien vous rougiriez de vos cruels mépris. Et qu’il vous serait doux de partager ma chaîne! Hier j’ai consulté le lac et la fontaine, Et les Naïdades m’ont appris Que je suis le plus beau des enfants de la plaine. J’ai les traits de Bacchus, l'embonpoint de Silène, La taille de Typhon, les épaules d’Atlas; Ma voix ressemble à la voix du tonnerre. Et ce grand Jupiter, qui fait trembler la terre. Sans incliner le front passerait sous mon bras. Mes traits éblouissants du feu de la jeunesse. N’ont point de votre teint le tendre velouté, Mais chaque sexe a sa beauté ; Elle brille chez vous par la délicatesse. Chez nous par la virilité. Voyez ce large front tout rayonnant de gloire. Et cette barbe épaisse, et ce bois de cheveux, Ma bouche de mes dents découvre tout l’ivoire. Et si je n’ai qu’un œil, il en vaut au moins deux. Mon corps, ainsi que mon visage. Est couvert de duvets touffus. Et c’est une beauté de plus : Qu’est-ce qu’un arbre sans feuillage. Un agneau sans toison, un oiseau sans plumage,“ Mais ma richesse encore surpasse ma beauté.

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L E T T R E S A EMILIE

Contemplez ces troupeaux errants de tout côté, Ces brebis, ces béliers paissants dans mes prairies, Et ces chevaux épars le long de ce coteau. Et ces agneaux bêlants près de leurs bergeries. Et ces bœufs ruminants au bord de ce ruisseau, Ces fleurs, ces fruits, ces bois et cette onde argentée; Tout est à moi, tout est pour Galatéo ; Tout, arbres, fruits, prés et troupeaux. Mon lait, mes fleurs, mes chalumeaux. Mes bois et ma grotte et moi-môme. Tout ce que je possède, enfln tout Polyphèine. Venez, nymphe charinante, habiter dans nos bois. Là le daim, le chevreuil bondiront sous vos iois. Là, dans un antre frais, j ’élève pour vous plaire Deux petits ours jumeaux qu’alaitc encor leur mère; Tous deux pareils, tous deux plus jolis chaque jour : Ou voit déjà qu’ils sont consacrés à l’Amour. Venez! que tardez-vous?... Mais l’ingrate méprise Mes soupirs, mes trésors et mes soins les plus doux. _D’un indigne rival peut-être elle est éprise. Ah! si je le croyais !... Je ne suis point jaloux... Mais je disperserais sur les ondes sanglantes. J’écraserais sur ce rocher Ses membres qu’à tes yeux je viendrais d’arracher. Et ce cœur qu’en son sein ma main irait cliereher. Et ses entrailles palpitantes... »

Il se lève à ces mots, approche, et d’un regard fu­ rieux, découvre Acis tremblant dans les bras de Galatée. Le Cyclope pousse un cri; l’Etna tremble; Galatée fuit sous les ondes, Acis entre les roseaux. Polyphème, en le poursuivant, saisit un écueil, et le soulève sur la tête de son rival. Acis esquive cette masse menaçante; mais la pointe du roc, en effleurant sa poitrine, fait jaillir tout son sang aux pieds de son amante éperdue. * Polyphème vengé se retire. Cependant le sang qui


SUR L A MY T H OL OGI E .

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s’écoule commence à pâlir, et se change par degrés en une onde limpide et transparente. A la place du corps sanglant, couché sur le rivage, Galatéevoit s’élever un rocher dont les flancs entr’ouverts se couvrent de mousse et de verdure. Là, tout-à-coup, un dieu, sous les traits du jeune Acis, s’étend majestueusement sur un lit de roseaux, et s’appuie avec grâce sur son urne inclinée. Galatée lui tend les hras et veut lui parler ; mais les saules et les peupliers, s’élevant soudain au­ tour de l’onde naissante, environnent le dieu du fleuve et ferment à jamais son sanctuaire impénétrable. Lîl, chaque soir, pour charmer son veuvage, Elle venait pleurer sur le rivage. Et quand la nuit ramenait les désirs, La nuit jadis si féconde en délices! L’illusion, les ténèbres propices, Jusques au jour lui rendaient ses plaisirs! Et se plongeant, tant qu’arrivait l’aurore, Dans ses flots caressants et doux. Elle croyait sentir encore Les caresses de son époux.

La mort d’Acis fut vengée par Ulysse, roi d’Ithaque. Ce prince, revenant du siège de Troie, fut jeté parla tempête sur les côtes de la Sicile. Polyphème l’ayant surpris sur le rivage, l’enferma, lui et ses compagnons dans l’antre obscur où il gardait ses troupeaux. C’est dans ce repaire affreux que le monstre s’enivrait chaque soir et se repaissait de sang humain. Cependant, avant de dévorer ces étrangers, il eut la curiosité de les con­ naître, et demanda à leur chef quel était son nom. On me nomme Personne, reprit Ulysse; et montant avec effort sur les genoux du géant, il s’y assit, et lui ra­


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L E T T R E S A EMILIE

conta l’enlèvement d’Hélène. Le portrait détaillé de cette princesse, fixa d’abord l’attention de Polyphème. Épris de cet objet divin, Il saisit un tonneau de vin, Et ie vida tout d’une haleine En l’honneur de la belle Hélène.

Ulysse, avec une coupe beaucoup plus petite, fei­ gnit de partager cette libation ; puis il entama le récit dn siège de Troie. Polyphénie, enthousiasmé des ex­ ploits d’Achille, but à la gloire de ce héros, puis à celle de Patrocle, d’Ajax, de Pliiloctète, de Pyrrhus, de Nestor, d’Agamemnon, de Thersite même, qui ne lui parut pas sans mérite ; et passant du camp des Grecs dans la ville des Troyens, il multiplia ses ablu­ tions en balbutiant les noms sacrés de Priain, d’Hécube, d’Hector, d’Andromaque,de Cassandre, d’Énée... H en était au père Anchise, lorsqu’il tomba rempli d’une sainte ivresse, qui fut suivie d’un bruyant et pro­ fond sommeil. Aussitôt Ulysse s’arme d’un pieu énorme, et, d’un bras vigoureux, le plonge dans l’œil fermé de Polyphème. Le géant appesanti par le vin, égaré par la doule-ur, parcourt en trébuchant sa ca­ verne retentissante. An bruit de ses hurlements, ses voisins accourent h son antre. Qui vous a blessé, lui dit-on? Personne, ré­ pond le monstre en rugissant; et les voisins, persuadés que, dans son délire, il s’est aveuglé lui-même, se re­ tirent pour éviter sa fureur. Cependant Ulysse et ses compagnons, fuyant adroi­ tement ses longs bras étendus, se tenaient cachés


S U R LA MY T H OL OGI E .

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parmi ses moutons, qui, comme leur maître, étaient beaucoup plus grands que les autres animaux de leur espèce. Ulysse ayant remarqué que son hôte, en mar­ chant à tâtons, ne portait la main que sur le dos de ses brebis, attacha sous le ventre de chacune un de ses guerriers, et s’attacha lui-même sous le bélier. Dès le point du jour, le Cyclope, placé â l’ouverture de son antre, fit sortir un à un tout son troupeau. Chaque mou­ ton, en passant entre ses jambes, et sous ses mains, emporta un soldat grec, et le chef passa le dernier. Polyphème, rentré dans sa caverne, avec la soif du carnage, et l’espoir de la vengeance, la trouve désdrte, et frémit de fureur, en entendant de loin, dans la plaine, Ulysse et ses compagnons, qui couraient vers le rivage. Le monstre, écumant de rage, se met â leur poursuite. Il heurte, il brise, il renverse les arbres, les rochers, les collines ; et, d’un bras désespéré, ar­ rachant le sommet d’une montagne, il le lance dans la vallée où l’écho répétait les cris des Grecs fugitifs. La masse tombe, et le vallon disparaît. Cependant Ulysse voguait vers l’île d’Ithaque. Le géant, du haut de la montagne, avance un pied et des­ cend dans la mer. Il ouvre le circuit de ses bras im­ menses. Ulysse baisse les voiles, le navire échappe, et les mains du Cyclope ne rencontre que des écueils, un promontoire et la grotte de Galatée. A cette rencontre, un soupir douloureux sortit de sa poitrine oppressée. Il sentit fout ce que perdait un amant en perdant la vue. Depuis la mort d’Acis, il n’entendait plus les chants de Galatée; il n’osait même plus lui parler; mais au moins la vovait-il encore !


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L E T T R E S A E MI L I E

L’air morne, lentement il remonte au rivage. Là le monstre étendu sur un rocher sauvage, Tantôt, croyant du jour entrevoir la clarté. Fixait, en soupirant, son œil ensanglanté Vers l’antre où reposait peut-être la cruelle : Tantôt, ne rencontrant partout qu’ohscurité. Retombait en pleurant dans la nuit éternelle ; Les antres mugissaient de ses soupirs confus, Et l’écho murmurait : Je ne la verrai plus !

Apollon délivra Polyphème de cette sombre et dou­ loureuse existence. Pluton, irrité de voir Esculape, fils d’Apollon et de Coronis, reculer le terme de la vie hu­ maine, et resserrer les limites de l’empire des morts, s’en plaignit à Jupiter. Celui-ci, pour obliger son frère, ordonna aux Gyclopes, compagnons de Yulcain, de lui forger un nouveau foudre, qu’il lança sur la tête du célèbre et malheureux Esculape. Apollon, dé­ sespéré de sa mort, et n’osant se venger sur Jupiter lui-même, perça de ses traits tous les Gyclopes, et ren­ dit h jamais désertes les forges de Yulcain. Le nom de Gyclopes leur vint, dit-on du mot grec Cyclos h cercle, à cause de la forme circulaire de l’œil qu’ils avaient au milieu du front. Cet œil supposé n’é­ tait autre chose que l’ouverture ronde pratiquée au milieu d’un bouclier, dont ils se couvraient le visage en travaillant, pour se garantir du feu et des étincelles. Ces espèces d’ouvertures se remarquent encore quel­ quefois aux milieu des boucliers antiques ; et, à leur occasion, voici ce qui m’est arrivé : Apercevant, un jour, l’égide de Minerve, Je voulus m’approcher pour admirer de près 1. KiiO.o?.


SDR LA MYTHOLOGI E.

4C0

Cn, Lonelier sacré qui, dit-on, nous préserve De Cupidon et de ses traits. .T’avance. Un éclair part du centre de l’égide. « L’Amour est caché là, me dis-je alors tout Lus ; CI Je reconnais sa flamme. Il faut que le perfide CI Pour m’atteindre ait percé l’égide de Pallas. » Aussitôt d’une main hardie Brusquement je la soulevai. Or, devinez qui j ’y trouvai : L’Amour? non. Qui donc? Émilie.

DIVINITES

LETTRE

LXXIX

DES

DES

BOIS,

l’ R A I I l I E S ,

ETC.

Quand vous assistez, Émilie, îi la célébration d’un mariage, vous observez en détail les physionomies étrangères et quelquefois étranges de tous les assistants. Plus les grâces ou la nouveauté de leur extérieur vous surprennent ou vous intéressent, plus vous .êtes cu­ rieuse d’eapprendre Les amours de la sœur, du frère. Les aventures du voisin, Les petits secrets de la mère, Et l’histoire du grand cousin.

Il est probable qu’en voyant passer le cortège ‘ nup­ tial de Neptune et d’Amphitrite, vous avez éprouvé la même curiosité ; et moi, qui suis à peu près initié dans les secrets de la famille. Je vais vous dire, en conscionco. Sans surcharger la vérité, 1. Voyez Lettre lxxvi. 27


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L E T T R E S A E MI L I E

Tout cé qu’on dit, tout ce qu’on pense De chaque dieu, de chaque déité. Si ce récit vous offre un peu de médisance, Ne me l’imputez pas, mais songez, s’il vous plaît, Que c’est la faute du sujet, Et que, tant ennemi qu’on soit de la satire, Quand il s’agit d’honneur, raconter e’est‘niédire.

Dégageons d’abord nos principaux personnages de la foule des personnages accessoires, et brochons lé­ gèrement sur les petites vertus et les grâces populaires de cette multitude de divinités maritimes et champê­ tres, qui n’apportent à la cour de Neptune que leur gaieté rustique et leur fraîcheur villageoise, et qui n’y sont invitées que par égard pour le vieil Océan, chargé de cette nombreuse famille. Et en effet, quel intérêt trouverez-vous à savoir que ces Napées, parées de fleurs champêtres, veillent îi la conservation des prairies; que cesOréades, couronnées de mousse, de pin ou de genièvre, habitent les grottes des montagnes ; que ces Dryades, ceintes d’une guir­ lande de violettes, gardent l’asile des bocages; que ces Hamadryades, le front ombragé de verdure, préser­ vent de toute atteinte l’arbre auquel leur existence est unie; que l'existence vénérable de cos chênes antiques est confiée particulièrement à ces Querculanes, parées de leurs feuillages? Vous dirai-je encore que la nym­ phe Rusina, portant un soc ou un râteau, surveille la culture des champs; que ses sœurs Vallonia et Collina conservent la verdure des vallons et des collines, et cueillent chaque jour leur parure au milieu de leurs riants domaines; que les nymphes Bubona ‘ etHippona, 1. Apul. Asín. Aur.


SUR LA MY T H O L O G I E.

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un cornet ou un fouet îi la main, président aux pâtu­ rages, aux écuries, aux étables des bœufs et des che­ vaux; que la nymphe Séïa, tenant une poignée* de grains, prend soin du blé nouvellement semé sur la terre fécondée par le dieu Sterculius, qui, armé d’une fourche, conduit et distribue les engrais; que Ségétia', couronnée de verdure naissante, fait éclore le froment; que Volusia étend la tige et développe la feuille dont Patélina dégage l’épi que Flora féconde, et que Lactucina remplit d’un lait substantiel consolidé par Matuta, pulvérisé par Pilumna % et transformé par l’ar­ dente Fornax’ en une pâte légère et nourrissante? Ce ne sont pas là les secrets que vous êtes curieuse d’ap­ prendre. D’ailleurs, envoyant ces nymphes couronnées d’épis verts ou jaunissants, en remarquant dans leurs mains les divers instruments qui servent à cultiver, recueillir, battre, broyer et cuire le froment, vous avez déjà deviné l’emploi de chacune d’elles. Si, ne sachant ni bien ni mal de ces déités inconnues, je m’avise, sauf erreur, de vous en faire l’éloge et de vous les citer comme les modèles de la douceur, de l’innocence et de toutes les vertus, qui, dit-on,.régnent incognito dans les campagnes inhabitées, ces Faunes aux pieds de chèvre, ces Satyres à ta barbe de bouc et ces Sylvains au corps velu, qui vous regardent et m’écoutent peutêtre, vont rire de ma bonne foi et de votre crédulité. Taisons-nous donc : croyons qu’en tout bien, tout honneur. Ces nymphes ont vécu comme elles devaient faire; 1. Pline, Liv. XVIII. 2. Ou Pilummis.'Serv, 3. Fastes d’Ovide.


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LETTRES A EMILIE

Et, pour continuer d'adorer la pudeur, Ne soulevons jamais le voile du Mystère.

Passons de cette nombreuse famille îi celle des filles deNérée. Mais que vous en dirai-je encore! Ces Tri­ tons savent mieux que moi contre quel écueil échouè­ rent les vertueux projets de cette Néréide; à quel fleuve la Naïade de ce ruisseau porte, en serpentant, son amour aussi pur que sa source ; avec quel dieu la nymphe de ce beau lac renversa cette touffe de roseaux et troubla son miroir jadis si transparent ; quelle nuit et dans quelle rencontre la Naïade de cette fontaine brisa son urne, la pleura si amèrement, et recueillit avec tant de peine le cristal de son onde extravasée. Mais, quelque peu intéressante que soit la chronique de toutes ces divinités subalternes, avouez, mon amie, qu’il est doux de se reporter h ces temps heureux, où l’air, la terre et l’onde étaient peuplés de génies bien­ faisants, où l’on ne se reposait que sur le lit des nym­ phes, où l’on ne respirait que l’haleine des Zéphyrs, où l’on ne s’abreuvait que des pleurs ou de la sub­ stance des Naïades. Est-il une manière plus aimable et plus touchante de multiplier et d’embellir l’image du Créateur ? Pour moi, je l’avouerai, soit raison, soit faiblesse, J’aime à déifier tout ce qui m’intéresse ; Et dès qu’un plaisir pur vient m’animer, mon cœur, Enivré du bienfait, cherche le bienfaiteur. Je le trouve partout : l’Olympe est la nature. J’adore le Printemps qui nous rendía verdure. J’invoque les Zéphyrs dont l’aimable retour Pare de fleurs le temple et l’autel de l’Amour. De r.\utomne en cueillant la récolte vermeille,


S U R LA MY T H O L O G I E .

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Je rends grûces au dieu qui remplit ma corbeille. Je salue, en entrant chez l’humble laboureur, Et le dieu de la paix et le dieu du bonheur; J’adore rAiiiitic dont la main tutélaire S’étend sur Émilie et protège ma mère; Je sens qu’il est un dieu qui donne les plaisirs. Et qu’il en existe un mime pour les désirs; Et crois, en remontant de l’effet à la cause. Qu’au sein du Créateur le x rai bonheur repose.

Il faut distinguer de la foule des Néréides Thétis, qui fut, dit-on, la plus belle femme del’univers. Apol­ lon, Neptune et Jupiter, épris de ses charmes, se dis­ putèrent sa main. Thétis, insensible à l’hommage de ces dieux, leur préférait secrètement Pelée, simple mortel et modeste souverain d’im petit canton de la Thessalie. On aime mieux son égal que son maître '.

Cependant, comme les désirs des rois sont les arrêts des destinées, Thétis allait céder aux vœux de Jupiter, lorsque Prométhée prédit h celui-ci que cette nymphe mettrait au monde un fils qui serait un jour plus il­ lustre et plus grand que son père. Soudain, le roi du Ciel et ses rivaux renoncèrent à leurs prétentions. _ Pélée obtint, par cet heureux retour, Avec le cœur, la main de son amie ; Et cet implacable vautour. Qui, sans assouvir sa furie. Dans le sein des mortels dévore tour-à-tour L’amitié, les plaisirs, le bonheur de la vie, L’Orgueil, fut une fois favorable ü l’Amour. 1. 4 oltaire, comédie de Nanine.


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LETTRES A EMILIE

LETTRE LXXX T RI T ON . N É R É E E T BORI S. INO E T M É L I C E R T E . PROTÉ E.

Triton fut le fils aîné et le favori du souverain des ondes. Les uns lui donnent pour mère Amphilrite, épouse de Neptune, d’autres, la nymphe Géléno, l’une de ses maîtresses, et j ’incline assez vers cet avis, à cause de la prédilection du père pour ce fils, d’ailleurs peu intéressant. Du lien conjugal telle est la destinée, Que le meilleur époux, en dépit qu’il en ait. Préfère toujours en secret Les enfants de l’Amour à ceux de l’IIymériée.

Le talent le plus recommandable de Triton fut celui de sonner de la trompette. Il paraît qu’il dédaignait la mélodie et que le terrible était son genre, puisque, dans la mêlée du combat des Titans contre les dieux, il mit en fuite les Géants épouvantés, en entonnant un concerto de trompette marine. Quel talent ! quel sujet ! comme il ferait merveilles Dans les morceaux tonnants de ces compositeurs, Qui, hurlant, glapissant, mugissant i grands chœurs. Si chromatiquement déchirent nos oreilles !

Triton fit part de son talent îi tous ses frères, qui, comme lui, en ont conservé les lèvres gonflées et le visage un peu bouffi. Malgré le plaisir qu’il prenait à les entendre, Nep­ tune suspendit un jour leurs bruyants concerts pour


SÜR LA M Y T H O L O G I E .

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écouter les chants mélodieux du célèbre Nérée. Ce favori d’Apollon, qui prévoyait les arrêts des Destinées, et embellissait des prestiges de la poésie le lointain de notre existence, environné de toute la cour de Neptune et d’Amphitrite, préluda tendrement sur sa lyre, et chanta dans une douce inspiration Jeunes beautés, faites silence ; Ma voix annonce l’avenir. Pour vous de ma vaste science Les secrets vont se découvrir : C’est la jeunesse qui me donne Le présage de tous les temps ; Je prédis des fruits pour l’automne üuand je vois des fleurs au printemps, A l’éclat de la renommée Préférant un bonheur obscur, Vous aimez ; vous serez aimée. A quinze ans ce présage est sflr. L’Hymen, par un noeud légitime, A votre amant doit vous unir. Vous avez sa première estime ; Vous aurez son dernier soupir. A la piété liliale Aous consacrez vos jeunes ans. L’Amour tient lu balance égale De vos soins entre vos parents... Heureuse mère ! quelle ivresse Charmera vos derniers instants I Uue de baisers, que de tendresse Vous prodigueront vos enfantsI A la vertu, dans.ses disgrices, Aous aimez à tendre la main. La douleur, qui cherche vos traces, Vous trouve à moitié du chemin. Un jour vous répandrez des larmes;


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L E T T R E S A E MI LI E

Mais les dieux pour vous m’ont promis Que vous y trouveriez des charmes ; Car vous aurez de vrais amis.

La nymphe Boris, attendrie par ces chants, et sou­ pirant après cet avenir de félicité, regardait le Devin en rougissant, mais n’osait se fier à ses prédictions. Nérée, dans ses regards timides démêlant son incré­ dulité, lui prédit qu’elle serait heureuse mère, épouse adorée, et jura qu’avant la fin de l’année cette prédic­ tion s’accomplirait, pouvu qu’à l’instant même la nymphe daignât lui accorder sa main. Boris tenta cette épreuve, et l’Hymen, contre sa coutume, surpassa de beaucoup ses promesses. L’épouse de Nérée, pendant un siècle et plus, mit au jour, chaque année, une ou deux Néréides. La plupart de ces nymphes épousèrent les frères ou les enfants de Triton. Les autres habi­ tèrent la grotte des Fleuves, ou l’asile champêtre des Faunes et des Sylvains. Nérée et. Boris partagèrent la faveur de Neptune avec Ino et Mélicerte, infortunés que ce monarque avait pris sous sa protection. Athamas, roi de Thèbes, ayant répudié Néphélé, et chassé Phryxus et Hellé, ses deux enfants, épousa Ino, dont il eut un fils nommé Mélicerte. Junon, qui, comme mauvaise épouse, présidait sans doute aux mauvais ménages, fit éclore, dans le cœur d’Athamas, l’affreux projet de massacrer la reine et son jeune fils. Ino, pour se soustraire à sa fureur, se précipita au milieu des flots en tenant Mélicerte dans ses bras. Neptune, à qui l’habitude fréquente de la paternité faisait sentir le prix de l’amour


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maternel, reçut à sa cour l’enfant et la mère. Ino fut depuis adorée sous le nom de Leucothoé, et Me« licerte sous celui de Palemón chez les Grecs et de Portunus chez les Latins. Il présidait à la sûreté des ports, dont on lui mettait les clefs dans la main droite; de la gauche, il tenait une ancré ou un gouvernail. Les matelots invoquaient Portunus près du rivage, et en pleine mer Saron, qui présidait à la manœuvre; ce dieu tenait une rame et des cordages. Phorcys, autre dieu du second ordre, auquel les pi­ lotes adressaient des vœux passagers pendant la tem­ pête, était fils de Neptune et père de Méduse. Chassé par Atlas des royaumes de Corse et de Sardaigne, il trouva un asile à la cour de son père, et y jouit de cette compassion respectueuse qui humilie les rois détrônés. Mais, de tous les courtisans de Neptune, celui qui posséda le mieux l’esprit de son état, fut le devin Prê­ tée, fils de l’Océan et de Téthys, dont les traits furent si mobiles et le caractère si flexible, que je n’entre­ prendrai ni de vous le dépeindre, ni de vous le défi­ nir ; car vous n’ignorez pas, mon amie, que la défini­ tion est pour le moral ce que la description est pour l’extérieur. Si j’essayais de dépeindre Emilie, je dirais : L6vres de roses, haleine de Zéplijre, Trésors d’albàtre et modeste maintien ; Cliarmes qui font sentir ce qu’on n’ose lui dire ; A ses genoux un regard vous attire. Un soupir vous égare, un coup d’œil vous retient.

Mais si je voulais la définir, j’ajouterais : 27.


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L E T T R E S A EMILIE

Son esprit, sa boulé, son modeste langage Vous pénètrent d’un sentiment Qui vous attache uniquement Et sans réserve et sans partage. On ne peut l’estimer ni l’aimer il demi : Qui n’est que son ami veut être davantage; Qui n’est que son amant veut être son ami.

L E T TR E GLAUCUS

ET

LX X X I SCYLLA.

Il est une douce langueur Que la tendresse nous inspire, Quand l’innoeence à notre cœur Cache encore ce qu’il désire : TJne plus brillante clarté Sourit à notre œil enchanté ; Un nouvel univers commence : Loin de lui le cœur emporté Nage dans une mer immense B’aniertume et de volupté. Songe heureux ! aimable délire ! Vous vous envolez pour toujours Dès que la vérité déchire Le bandeau léger des Amoui-s. Au Jour fatal qui nous éclaire. Quand nous discernons les objels, .Adieu bonheur, adieu chimère! On se dit, d ’une voix amèi'e : C’est donc là ce que cherchais! Ah! n’éclairons point l’innocence. Laissons la tendre adolescence Désirer, espérer, languir. L’amour n’a point de jouissance Qui vaille le premier désir.

Scylla, fille de Pliorcys et d’Hécate, éprouvait cette


SUR LA MY T H OL OGI E .

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mélancolie, plus douce, plus enivrante que le plaisir même, lorsqu’elle aperçut au bord de la mer un jeune pêcheur qui se préparait à jeter ses fdets. Son regard était tendre, sa figure languissante, sa taille svelte et majestueuse ; ses jambes nues ressemblaient à celles de Mercure, ses bras à ceux de Ganymède; une courte draperie, flottant sur ses épaules, laissait entrevoir son sein oppressé de soupirs et palpitant des feux de la jeunesse. Deux malades qui se rencontrent, s’intéressent mu­ tuellement, surtout quand leur maladie est la même. Glaucus et Scylla se regardèrent, se plaignirent, et associèrent ainsi leurs souffrances : « Vous soupirez, nymphe charmante? — « Jeune étranger, vous soupirez? — « D’une inquiète ardeur mes sens sont dévorés, — « La même inquiétude en secret me tourmente, — « Je ne dors plus. — Ni moi. — Je viens réver ici; « J’y désire quelqu’un; j ’y suis seul: je soupire. .— « Je rêve comme vous, et je désire aussi, « Sans savoir ce que je désire. — « Moi qui n’aurais pu voir même un oiseau souffrir, « Qui du mal redoutais jusques à l’apparence, « Croiriez-vous qu’aujourd’hui mon unique plaisir <i Serait de voir quelqu’un partager ma souffrance? — « Ah! n’en rougissez pas, vous me feriez.rougir; « Car, je vous l’avouerai, j ’ai le même désir. — « De mes lèvres de feu quelles lèvres brùhintes « Viendront respirer les ardeurs ! — « Quels soupirs sécheront les pleurs « De mes paupières languissantes i — « J’en jure par l’Amour, belle nymphe, c’est moi « Qui vais mettre un terme à vos peines. — i< ’Secourahle étranger, dans votre état, je crois « Que l’on a bien assez des siennes.


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LETTRES A EMILIE

— ic Eh bien! échangeons-Ies.— Eh I qu’y gagnerons-nous? — « Qui sait!—^’oU•e fardeau sera toujours le intíme, — n Non; des peines de ceux qu’on aime, « Le partage est, dit-on, plus doux. — « Vous croyez?—Essayons.— Hélas! votre main tremble. — « La vôtre tremble aussi.—Notre mat se ressemble. — « Asseyez-vous. — Reposez-vous. »

Et ils s’assirent ; mais se reposèrent-ils? Si vous êtes curieux de l’apprendre, interrogez cette femme, vêtue de noir, qui s’avance ît grands pas vers le rivage, et les observe d’un œil courroucé. Voyez comme ses cheveux se hérissent, comme sa baguette s’agite dans ses mains. Entendez-vous siffler ce serpent sur sa tête? Peut-on être à ce point jaloux durepos de deux jeunes infortunés ! Quelle est donc cette femme qui ne peut souffrir qu’une autre!... Hélas ! c’est une femme... Adieu, ma bonne et tendre amie, Ange d’innocence et de paix. Dont le cœur ne connut jamais La haine ni la jalousie ; Si votre sexe a le malheur D’éprouver souvent la fureur De celte double frénésie. Votre inaltérable douceur Avec lui me réconcilie.

LETTRE LXXXI I CIRCE.

LES-

SIREN ES.

Fille de la Nuit et du Jour, E t favorite de sa mère. P ar ses epehanteraents Circé ü t tour-à-tour Gronder les d e u x , trem bler la terre,


SUR LA MYTHOLOGIE.

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Frém ir la Nature et l’Amour, E t p ilir le front de son père.

Épouse d’un jeune roi des Sarmates, elle empoisonna la coupe nuptiale et se réfugia sur un promontoire de la Campanie. Lti, seule, dévorant ses remords, errant à travers les rochers et les précipices, elle recueillait, avec le poison des plantes, le noir venin des reptiles. De longs voiles, parsemés d’étoiles de feu, ceignaient son front et tombaient en llottant jusqu’à terre. Une baguette magique s’agitait dans sa main, et traçait autour d’elle un cercle mystérieux dont elle occupait le centre. C’est la que..... Mais une plume immortelle a tracé ce tableau ' ; et quand Pindare a parlé, je ne sais plus qu’admirer et me taire. La fauvetle timide et son faible ramage Doivent céder aux chants du cygne harmonieux; Et quand il plane dans les deux, L’aigle impose silence aux oiseaux du bocage.

Tandis que Circé achève ses noirs enchantements, Glaucus, immobile sur le sein de sa chère Scylla, ouvre languissamment ses paupières appesanties, cherche des yeux les yeux de son amante, et ne rencontre que les regards affreux de six tètes énormes, dont les bouches béantes lui présentent leur triple rang de dents ensan­ glantées. Saisi d’étonnement et d’effroi, il se lève, recule, et contemple, en frissonnant d’horreur, un corps infor­ me, opposant ses vastes flancs à la fureur des flots, et environné de chiens furieux, dont les hurlements 1. Voyez la Cantate de Circé, par J.-B . Rousseau.


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L E T T R E S A EMILIE

menacent de loin les vaisseaux que le monstre attend au passage. Tel fut le sort de la malheureuse Scylla, que vous distinguerez d’une autre Scylla, fdle de Nisus, qui trahit son père, et fut changée en alouette; car il faut bien se garder, surtout aujourdhui, de confondre le sort du criminel avec celui de l’infortuné. Les enchantements de Circé échouèrent contre la pru­ dence d’Ulysse qu’elle voulut asservir, et qui l’asservit elle-même. Je vous raconterai ces détails dans l’histoire de ce héros, dont elle eut, en moins d’une année, trois enfants... Trois enfants ! quand la mère est aimable et jolie. On peut lui pardonner cette sorcellerie.

Il arrive quelquefois qu’une enchanteresse, par jalousie d’état, nous préserve des enchantements d’une autre. Circé avertit Ulysse de se boucher les oreilles avec de la cire, et de se faire attacher au mftt de son vais­ seau pour résister h l’attraction du chant des Sirènes, et éviter les écueils qu’elles habitaient auprès des côtes de Sicile. Ces trois sœurs étaient filles du fleuve Achéloüs et delà muse Calliope. On les nommait Leucosie, Lydie et Parthénope. Leucosie tenait des tablettes et chantait, tandis que-Lydie l’accompagnait avec la flûte et Par­ thénope avec la lyre. / Parthénope donna son nom h une ville célèbre d’Italie, où l’on prétend qu’elle mourut. La ville de Par­ thénope ayant été détruite, Phalaris la réédifia, et la nomma Neapolis, Ville-Neuve. Naples n’a point oublié le chant des Sirènes. Elle est encore la patrie des


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successeurs d’Orphée et l’école de la mélodie ; mais hélas I l’Amour trop souvent n’y chante ses exploits qu’après avoir perdu ses armes. Là, la muse du chant, craignant que de sa voix Les comhats, ou la chasse ou la fraîcheur des Lois N’altèrent l’organe fragile, Lui laisse son arc inutile, Et lui dérobe son carquois.

Les talents des Sirènes les firent admettre dans la société de Proserpine, puisqu’elles furent témoins de son enlèvement. Ce fut pour la chercher que les dieux leur accordèrent des ailes. Mais elles ne conservèrent pas longtemps leur plumage. Ayant osé di.'puter aux Muses le prix du chant, elles furent vaincues par leurs rivales, qui se couronnèrent de leurs plumes. J’ignore si Calliope, mère des Sirènes, prit part à leurs dépouilles. Mais j ’aperçois de temps en temps, Plus d’une mère de famille Qui, malgré tout l’amour qu’elle a pour ses enfants. Voudrait bien se parer des plumes de sa fdle.

Les Sirènes, à l’aide du temps et de la vanité, se consolèrent peu-îi-peu d’avoir été surpassées par des déesses; mais elles ne purent survivre à l’affront d’avoir été vaincues par un mortel. Dcjîi les Argonautes, attirés par leurs chants, oubliaient la conquête de la toison d’or; déjà leur vaisseau dérivait vers file fatale. Soudain Oi’jihée monte surletillac, et, d’une voix divine, chante le combat des dieux. A ces accents inspirés par le génie, animés par la gloire, épurés par la vertu, le prestige se dissipe, le charme cesse, et le navire vogue


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l Æ T T R E S A EMILIE

à pleines Toiles TCrs le rivage de Colchos. Les Sirènes, réduites au silence et au désespoir, jetèrent leurs in­ struments dans la mer, et s’y précipitèrent elles-mêmes. Le dieu de l’humide séjour Les y reçut en souveraines. Elles firent depuis l’ornement de sa cour; La cour fut de tout temps le pays des Sirènes.

^

On pourrait les représenter d’abord sous la figure de jeunes nymphes tenant des instruments de musique; après l’enlèvement de Proserpine, on leur donnerait des ailes; après leurreclierche infructueuse, desplumes et des pieds d’oiseau; après leur arrivée chez Neptune, des nageoires et une queue de poisson. L’image de Circé varie également suivant le temps et le lieu où elle est représentée. Accorde-t-elle sa main au jeune prince desSarmates, c’est Vénus montant sur le trône de Paphos, et de Gnide. Gonjure-t-clle la perte deScylla, la fureur ride soufrent, la rage s’exhale de sa bouche écumante; les serpents sifflent et s’entre­ lacent dans ses cheveux hérissés; l’orage gronde sur sa tête; la foudre obéissante sillonne, à ses pieds, le cercle magique qui l’environne : un jour pille et livide éclaire son attitude terrible, sa baguette menaçante, son voile noir, sa robe étincelante, et les coupes empoisonnées, dont la vapeur s’élève vers les deux épouvantés. Mais accueille-t-elle dans son île le roi d’Ithaque et les héros qui l’accompagnent, les roses couronnent sa chevelure blonde et parfumée. La pudeur est sur son front, la persuasion sur ses lèvres. Son regard exprime la langueur du désir, son geste la mollesse de la résistance. Sa robe transparente trahit les contours de sa taille


SUR LA MYTH OL OGI E .

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flexible, et l’albâtre mobile de son sein agité. Les Zéphyrs se jouent dans les plis de son voile, autour de ses bras arrondis et de ses pieds délicats. D’une main elle tient sa baguette entourée de fleurs; de l’autre, elle présente, en souriant, une coupe pareille à celle que je vous envoie par le porteur de ce message. L’Amour vous donna de Circé La taille enchanteresse. Son sourire, son œil baissé. Son esprit, sa finesse. Comme Ciroé vous nous charmez, Comme elle vous nous enflammez; Mais pour qu’en tout vous souteniez Cet heureux parallfile, Je veux encor que vous ayez Une coupe comme elle. Celui qui de ce vase aura, Après vous, les prémices, A longs traits y savourera L’amour et scs délices. D’espoir, de crainte, de désir. Son sein va briller et transir : Et quand sa bouche aura d’abord Bien épuisé la coupe. Ses lèvres presseront encor Les bords de la soucoupe. Ah ! si dans votre île , à son tour, Aborde ma nacelle. Faites-moi, dès le premier jour. Devenir tourterelle. Là, près de vous, je veux gémir. Et me consumer de plaisir. Et quand je n’aurai plus enfin Que quelques étincelles. Je m’éteindrai sur votre sein En étendant mes ailes.


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L E T T R E S A E MI L I E

L E T T R E LX X X III CÉIX

ET

AL C Y O N E .

L’Amour, auteur de tant de maux, L’Amour, qui jusqu’au sein,des flots, Porta le trouble et les alarmes, Fit pleurer Amphilrite et les nymplics des eaux, Deux fois sur leur rivage a répandu des larmes. Alcyone et Céix lui coûtèrent des pleurs. Son soufile de Borée adoucit les rigueurs Pour protéger encor ce couple aimable et tendre *; Et sa voix gémissante attendrit les échos, Quand l’Aquilon fougueux, aux rives de Sestos, Éteignit le flambeau qui conduisait Léandre.

Alcyone, fille d’Éole, avait épousé Céix, roi de Trachine, fils de Chione et de Lucifer^. Lucifer est ce dieu qui, dès l’aube du jour, Précède du soleil la jeune avanl-courrière. Quand Pliœbus étincelle au bout de sa carrière, Lucifer de la nuit annonce le retour; Et, sans trahir leur pas, sa discrète lumière Conduit au rendez-vous l’Espérance et l’Amour.

Céix jouissait, près de sa chère Alcyone, de cette inaltérable félicité qu’on n’entreprendra jamais de pein­ dre quand on l’aura bien sentie. Ce n’était point ce délire amoureux Qui s’éteint avec la jeunesse, Et dont le souvenir ne laisse Que le néant d’un vide aflïeux. 1. l.cs Alcyons. 2. On le nomme Lucifer nyanl le lever, et Vesper après le cou­ cher du soleil.


SUR LA MYTHOLOGI E.

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Ce lî’était le plaisir, l’estime, la constance. L’amitié ni l’ainour, mais c’en était l’essence, Nectar délicieux dont le destin jaloux Remplit si rarement la coupe des époux!

En épuisantchaquejour, celte coupe céleste, Alcyone était devenue mère. Céix partageait, avec ivresse, ses soins, ses peines et ses plaisirs. Quelquefois, pour lui renouveler le sentiment de leur félicité commune, il se plaisait à lui en tracer la peinture, comme on aime â présenter un miroir à la modestie pour lui rappeler qu’elle est belle. Apercevait-il sur son front quelque nuage de tristesse, il s’asseyait près d’elle, et lui disait en la tenant embrassée : Je ne t’ai pas vu sourire Depuis le lever du jour. J’entends ton cœur qui soupire : Est-ce de peine ou d’amour? Pour chasser la rûverie Qui s’empare de tes sens, Ilappelle-toi, mon amie, Ton épou\ et tes curants. Au sein de notre ramille, Le soir, l’un et l’autre assis, Dans mes ljr,)s je liens ta filie. Dans tes hras tu tiens mon fiis. Sous les traits de leur jeunesse Je crois démêler tes traits, Et j ’emlii'asse, avec ivresse. Le modèle et les poiiraits. J’aperçois sur ton yisage Les traces de la douleur. J’en demande le partage, Et j ’en obtiens la faveur! Embrasse-moi ; je l’adore ;


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L E T T R E S A E MI L I E

Pour mon cœur c’est un besoin... Notre baiser dure encore ; La douleur est déjà loin.

Tel fut le bonheur d’Alcyone, tant que Céix n’eut d’autre ambition que celle de. lui plaire. Mais bientôt la fortune, en étendant son empire et ses richesses, alluma dans son sein la soif des grandeurs. Ébloui de sa nouvelle puissance, il osa prendre le nom de Jupiter', et son épouse s’aperçut qu’il en prenait aussi le caractère et l’indifférence conjugale. Riche d’honneurs et pauvre de plaisirs, Alcyone, au sein de sa stérile opulence, regrettait, chaque soir sa féconde médiocrité. La Grandeur et l’Amour s’accordent mal ensemble : L’une cherche l’éclat, l’autre l’obscurité. L’une aime à découvrir toute sa majesté, Dés qu’on aperçoit l’autre, il tremble De laisser voir sa nudité. Aussi, je l’avouerai', jamais de la puissance je n’ai pu concevoir le suprême plaisir; Mais que je conçois bien la douce jouissance De savourer son existence Dans un modeste et vertueux loisir ! Ah ! que l’ambitieux du bonheur de sa vie Trouble, à son gré, le fond pour la superficie : J’ai besoin d’un bonheur moins brillant, mais plus sûr, Qui ressemble, s’il est possible, A celte source obscure, mais paisible. Dont la surface est calme et le fond toujours pur.

Jupiter vit avec indignation un faible mortel usurper le nom du roi des cieux ; et, depuis ce moment, la vengeance céleste plana sur la tête de l’usurpateur. 1. Apollodore, livre I.


SÜR L A MY T H OL OGI E .

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Chione, suivant quelques auteurs, mère de Ceix, et, suivant plusieurs autres, nièce de ce prince, fière d’a­ voir épousé en même temps Apollon et Mercure, osa se préférer à Diane elle-même. Cette témérité demeura longtemps impunie. Diane, insensible à l’amour, n’é­ tait point encore jalouse de sa beauté; mais elle vit Endymion, et Chione tomba sous ses traits. Dédalion, père de cette infortunée, se précipita d’un rocher du mont Parnasse. Les dieux eurent pitié de son sort, et le changèrent en épervier. Céix, effrayé des malheurs de sa famille, et les re­ gardant comme un sinistre présage pour lui-même, résolut d’aller à Claros consulter l’oracle d’Apollon. Ceux qui le prétendent fils de Chione assurent qu’il •voulait y conjurer le dieu de la médecine de rendre le jour îi sa mère. Vous aimerez à penser, mon amie, que ce fut lîile motif de son voyage ; Et d’aprfts votre cœur jugeant le cœur d’un autre, Vous croirez que Céix, en écoutant sa voix, Pour sa mère üt autrefois Ce qu’aujourd’hui vous feriez pour la vôtre.

A la nouvelle de ce départ précipité, Alcyone, saisie de douleur et d’effroi, vole au rivage, aperçoit Céix dont le pied touche à la barque fatale, pousse un cri, se précipite, et, le visage et le sein inondés de larmes, s’écrie en embrassant ses genoux ;, Que t’a fait la triste Alcj’one ! Quel crime a-t-elle donc commis Pour que son ami l’abandonne !... Si pourtant mon époux l’ordonne, A ses lois mon cœur est soumis ;


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LET T RE S A EMILIE

Mais au moins, en quittant celle qui vous fut clifcre, Pourquoi d ’un perfide élément Voulez-vous braver la colère? Si l’Aquilon repose en ce moment, ^ Croyez-moi, son repos présage le tonnerre. Je suis fille d’Éole, et connais mieux que vous Les emportements, le courroux Et l’inconstance de mon père. Confiez ce voyage à la mère des Dieux ’ ; Elle vous conduira par des routes fleuries. Les éclats de la foudre et les vents furieux Et les Ilots écumants pour vous valent-ils mieux Que ie zéphyr des champs et l’émail des prairies? Chez Cybèle, en quelques climats Que Mercure - guide vos pas. Rêvant à vous le soir, quand la nuit sera close. E t vous introduisant au milieu des paiais, Sous l’asile du chaume où l’ombre des forêts. Je pourrai me dire : il repose ; Reposons-nous. Mais sur les flots, Point d’asile, point de repos. J’interrogerai le nuage Qui vers la mer prendra son cours : De ses flancs je croirai toujours Entendre murmurer l’orage ; Et si quelque banc de rameurs Vient échouer sur ce rivage, En proie à de sombres terreurs, Ne songeant que mort et veuvage, Je croirai répandre des pleurs Sur les débris de ton naufrage!...

A ces mots, l’époux d’Alcyone, se cfoyant encore son amant, interrompit ses plaintes par un baiser, et lui dit du môme ton qu’autrefois : 1. Cybèle, déesse de la terre. ?. Mercure, dieu des voyageurs.


SUR LA MY T H OL OGI E .

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Avant que de la nuit l’inégale couiTière Ait deu\ fois dans les deux achevé sa caiTiôre, Je jure qu’en ces lieux je serai de retour. Si j ’ai choisi la mer pour quitter ce séjour, C’est que les vents rendront, sur le liquide empire, Mou retour plus rapide et le trajet plus court. Attends-moi, je reviens. Souviens-toi que Zéphyre A des ailes comme l’Amour.

11 dit, s’échappe de ses bras, et s’élance sur le vais­ seau, qui fend l’onde et fuit le rivage. Là, les bras étendus, immobile de douleur, Alcyone attache ses derniers regards sur ceux de son époux, sur le navire, sur la voile blanchissante, dont l’image fugitive s’ef­ face et disparaît. Alors, l’œil morne et la tête abattue, elle retourne lentement dans son palais, où chaque objet renouvelle ses regrets et son désespoir : Cet asile silencieux Qui des secrets du roi fut le dépositaire. Ses habits, son armure éparse sous ses yeux. Et cet alcôve solitaire. Et ce lit tiède encor de leurs derniers adieux.

Mais bientôt la douleur cède t\ la crainte. Alcyone, pour le salut de son époux, prépare un sacrifice au souverain des ondes et au dieu des tempêtes. Je suis fille d’Éole, disait-elle, et peut-être ses fougueux en­ fants accueilleront-ils l’offrande et les vœux de celle qui doit le jour à leur père. Déjà le sang d’un noir taureau coule sur l’autel de Neptune. Tandis que ses prêtres le recueillent dans des coupes dorées, un énorme sanglier, l’œil farouche, le poil hérissé, se roidit contre le bras qui l’entraîne, ap­


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L E T T R E S A E MI LI E

proche et tombe en rugissant sous la hache sacrée. Les sacrificateurs jettent au milieu des flots les en­ trailles palpitantes, et rougissent Fonde amère de leurs coupes ensanglantées. Cependant, sur un rocher battu des vagues irritées, on immole une brebis noire, en conjurant à grands cris Éole et les orages. Ces sinistres accents sont de temps en temps interrompus par le chant des vierges couronnées de guirlandes, et con­ duisant h l’autel du Zéphyr un agneau qu’allaite en­ core sa mère. Soudain le bûcher s’allume, et la va­ peur des offrandes monte, avec l’encens, vers le trône des nuages où siège le roi des airs. En ce moment, Alcyone élève vers le ciel ses regards brillants de fer­ veur et d’espérance, et tombe à genoux en s’écriant : D’une fille autrefois chérie, Éole, entends les vœux et calme la douleur. Mon père, souviens-toi que tu dois le bonheur A celle qui te dut la vie. Aux Aquilons impétueux Interdis l’empire des ondes; Enferme leur essaim dans tes grottes profondes. Et si leurs cris tumultueux Menacent les remparts de ta retraite obscure. Rappelle à tes enfants qu’Alcyone est leur sœur. Et, s’il se peut, enchaîne leur fureur Des nœuds sacrés de la nature. Redoutable amant d’Orithie Épargne ce que j’aime, et jusqu’à son retour De ton souffle mortel comprime la furie. Tu sais, si tu connus l’amour, Que d’un souffle dépend le bonheur de la vie. I . Borée, qui enleva Orithie, dont il eut deux enfants. Calais et Zethès.


SUR LA MYTHOLOGI E.

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Et toi dont l’esprit est si doux, Toi que j ’aime à nommer mon frère ; Si jamais ta sœur te fut chère, Zéphyr, protège mon époux. Si tu rends à mes yœux le héros que j ’adore, ' Quel encens envers toi m’acquittera jamais ! Heureusement, pour payer tes bienfaits. Il ne faut qu’un baiser de Flore ; Et quoique tu sois à ses yeux Plus beau que l’Amour même, et plus frais que l’Aurore, Après avoir fait des heureux, Tu seras plus aimable encore.

Éole, s’il eût pu l’entendre, eût sans doute exaucé la prière de sa fille ; mais les noirs Autans, en pour­ suivant le vaisseau de Céix, emportèrent l’encens et les soupirs d’Alcyone. Cependant l’Espérance abrégeait pour elle les heures qu’éternisait la crainte. L’Espérance, sœur de la Piété, habite avec elle le sanctuaire des Immortels. Alcyone, les mains chargées d’offrandes, allait chaque jour la chercher dans le Temple de Junon. Mais la reine des dieux, fatiguée d’entendre des vœux impuissants, et ne pouvant souffrir qu’un vain espoir fût le prix des sacrifices offerts en son honneur, or­ donne à Iris, sa prompte ménagère, d’aller détromper la crédule Alcyone. Fallait-il la guérir de sa crédulité! Par elle si, souvent, de la félicité Le rapide éclaire se prolonge ! Quand le bonheur tient au mensonge, Pourquoi dire la vérité ! Si jamais vous cessiez de m’aimer, mon amie. Moi qui, jusqu’à la mort, compte sur votre cœur, 28


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L E T T R E S A E MI L I E

Laissez-moi mon erreur Pour me laisser la vie.

Iris, portée sur l’aile des Songes, pénètre dans l’a­ sile où repose Alcyone, et se présente à sa pensée sous les traits de son époux. Mais ses yeux éteints, son teint livide, ses lèvres décolorées, ses cheveux et ses vêtements souillés de vase et d’écume, annoncent à son épouse quelle est sa destinée. A cette vue, elle pousse un cri, s’éveille, court au rivage, et d'un œil égaré cherche, sur le lointain des flots, l'objet quelle tremble d’apercevoir. En vain ses compagnes affligées s’empressent de calmer son effroi. «C’est lui, s’écriaitelle; c’est son ombre : je l’ai vue, je la vois encore. — Pourquoi, chère Alcyone, pourquoi vous livrer aux prestiges d’un vain songe? Ignorez-vous que les Songes, enfants de l’Erreur, se jouent sans cosse de la crainte et de l’espérance des mortels ? Ce qu’ils di­ sent n’est-il pas toujours le contraire de ce qu’ils semblent dire? et, puisqu’ils vous annoncent la perte de Céix, ne sont-ils pas les messagers de son retour?» Alcyone, saisissant cette consolante idée, essuyait peu à peu ses larmes, et, d’un air reconnaissant, sou­ riait à ses compagnes, qui chantaient en cueillant des fleurs : Si le bonheur fait les beaux jours, Ne redoutez plus les orages. L’essaim fidèle des Amours Loin de vous chasse les nuages. Il ramène du haut des cieux Phœbus vers Thétis attendrie. Et guide en ces aimables lieux Le bien-aimé vers son amie.


SUR LA MYTHOLOGI E.

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De joie et d’espoir bondissants, Les Tritons et les Néréides Font retentir de leur , accents Les échos des plaines liquides. Les fleurs aux rives d’alentour, Sur les rochers, dans la prairie, Naissent pour orner le retour Du bien-aimé vers son amie. Voyez dans le lointain des airs. Ces hirondelles, chaque année, Venant des bouts de Tunivers Habiter le nid d’hyniénée. Modèles de l’Amour constant, Aux bords chéris de leur patrie Elles ramènent, en chantant, Le bien-aimé vers son amie.

Alcyone, attentive à ces chants qui berçaient sa dou­ leur et ranimaient son espérance, promenait ses re­ gards rêveurs sur la vaste étendue de mer unie et tranquille. Un rocher s’élevait-il dans la vapeur azu­ rée, c’était le vaisseau de Céix; et si quelque oiseau, si quelque nuage lointain traversait l’horizon, c’était le pavillon ou les voiles du vaisseau. Au milieu de ces illusions, un objet qui flotte lente­ ment vient fixer sa vue incertaine. Point de mâts, point de voiles. « Ce ne peut être un vaisseau », dit-elle en soupirant. Et soudain, son imagination lui trace la forme d’une barque légère, qui, à la faveur du calme, précède et ramène peut-être son époux. Cependant l’objet approche, et peu à peu la barque s’évanouit. Une blancheur terne, des cheveux noirs et flottants, des bras immobiles et étendus, lui présentent par de­ grés l’image d’un malheureux, victime de la tempête.


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LET T RE S A EMILIE

(I Infortuné, dit-elle, que je plains ton épouse ! » Et ses yeux, qu’elle détourne, se reportent involontaire­ ment sur cet objet d’horreur et de pitié. Plus le corps approche, plus il attire les regards et glace les sens d’Alcyone, aussi pâle, aussi froide que lui-même. Son époux, ce songe effrayant, ce corps, livide, mais ma­ jestueux... Quels sinistres rapports! Cependant elle ose douter encore. L’onde couvre à moitié ses traits... étrangers peut-être. Mais un flot soulève sa tête. « Céix!... Ah! cher époux!... et vous l’avez permis, « Dieux cruels, qu’invoquait ma crédule tendresse I « Céix 1 mon cher Céix ! est-ce là ta promesse ! « Voilà donc ce retour que tu m’avais promis!... »

En prononçant ces mots, étouffés par la douleur, elle s’élance au sommet d’un rocher, dont la voûte menaçante s’avance au-dessus des flots. Tout le peuple attentif la suit d’un œil inquiet, et pousse un cri de terreur en la voyant se précipiter vers son époux. Mais bientôt le silence de I’ctonnement étouffé le murmure de la crainte. Des ailes étendues suspendent Alcyone au milieu des airs. D’un vol paisible, elle plane sur le corps inanimé, le couvre de ses caresses, le réchauffe de ses baisers; et, lui communiquant sa nouvelle exis­ tance, elle voit du sein des flots s’élever son époux, vêtu, comme elle, d’un plumage nuancé d’or et d’azur. Sous cette forme nouvelle, échappés h l’ambition et rendus à la nature, ils se retrouvent aux premiers jours de leur hyménée. Leur fidélité se prolonge avec leurs années ; et quand la vieillesse a détendu les ai­ les de Céix, Alcyone, aidant encore son époux, le sou-


SOR LA MYTHOL OGI E .

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lève au-dessus des ondes, et soutient sa course en volti­ geant à ses côtés. Éole, touché du sort de sa fdle, fit assembler ses enfants ; et, après leur avoir sévèrement reproché l’in­ fortune de leur sœur, il les retint sept jours enchaî­ nés dans son palais. Céix, profitant de l’absence de ses ennemis, construisit sur la mer tranquille une de­ meure flottante, où son épouse fit éclore les premiers gages de leur nouvel hyménée. Tous les ans, sous le règne de Borée, Éole pleure sa fille, bannit ses persé­ cuteurs, et le même exil favorise les mêmes amours. Grâce aux. immuables décrets Du dieu qui tient les airs en son pouvoir suprême, Les Alcyons, objet de ses tendres regrets. Ont, tous les ans, sept jours de bonheur et de paix. C’est peu, me direz-vous. C’est beaucoup quand on aime. Et si des dieux la céleste bonté. Des rapides instants de ma félicité. Des retours de votre tendresse, Et des éclairs de notre ivresse. Et de ces regards dont le trait Pénètre mon âme attendrie. Et de ces mots touchants que jamais je n’oublie. Et de tous ces moments où l’amour me distrait Des amertumes de la vie. Tous les ans, auprès d’Émilie, Me composait sept Jours de paix et de bonheur, •Te n’exigerais d’eux, pour dernière faveur. Que de les ajouter aux jours de mon amie.

28.


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L E T T R E S A E M IL IE

LETTRE

LXXXIV

HÉRO

LÉANDRE.

ET

Sur les bords de l’Hellespont, au milieu des rem­ parts de Sestos, s’élevait un temple célèbre, dédié îi la mère des Amours. C’est là qu’une tendre Vestale, Prilresse consacrée à la chaste Vénus*, Cachait, en rougissant, ses charmes ingénus Sous une gaze virginale. Pour calmer leurs touruienls, quand les jeunes mortels Venaient par des présents apaiser la déesse. Leurs offrandes, avant d’arriver aux autels, Tombaient aux pieds de la prétresse.

A ces mots de Chaste Vénus, il me semble, Émilie, que je vous vois malignement sourire. Ce nom peu mérité vous surprendra peut-être ; Apprenez donc qu’alors on adorait Vénus, non telle qu’elle était, Mais telle qu’elle devait être.

Chaque année, au retour du printemps, ses fêtes at­ tiraient à Sestos’quelques amants heureux, une foule innombrable d’amants désespérés, et la multitude de ceux que l’amour naissant agile encore entre la crainte et l’espérance. Léandre, atteint de cette épidémie Qu’à dix-huit ans on se plait à souffrir. Alla prier la reine d’idalie De le soigner, mais non de le guérir. 1. On adorait Vénus pudique; Horace l’appelle Venus decens.


SUR L A M Y T H O L O G I E .

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Le front couronné de myrte, il se présente à la porte du temple, traverse l’assemblée, les yeux baissés, pé­ nètre jusqu’au sanctuaire, et, avec cette timide ferveur qui plaît tant aux déesses, dépose sur l’autel un nid de tourterelles et un vase de parfums. L’Adolescent, après une longue et pieuse extase, lève enfin les yeux, et croit voir Vénus elle-même qui le regarde, rougit et agrée ses présents. Sa méprise était naSurelIe ; Héro sur Vénus mime eiU emporté le prix, Puisqu’elle était pius sage et n’était pas moins belle. Tout ce qu’on eût pu dire en faveur de Cypris, C’est que l’autre Vénus él»tit Vénus mortelle.

Mais est-on mortelle h dix-huit ans I Les vœux de Léandre, en s’élevant vers Cythérée, s’égarent sm- les pas de sa prêtresse. Retiré à l’écart, et cachant son trouble derrière une des colonnes du temple, il admire furtivement, au milieu de la pompe des cérémonies, cette taille élevée, cette démarche majestueuse, ces traits enchanteurs, ce tendre sourire, et ces voiles vo­ luptueux et les plis de celte robe flottante, que sem­ blent se disputer les Zéphyrs et les Amours. O si sa main pouvait toucher cette main divine ! s’il obtenait de ces yeux seulement un regard, de ces lèvres une parole seulement ! et si jamais il osait leur répondre! Mais elle est si belle, et lui si timide 1 Pour vous peindre son embarras, rappelez-vous, mon amie, ce premier moment si redouté et si peu re­ doutable, où, sans prononcer un seul mot, nous nous dîmes tant et tant de choses ! Rappelez-vous ce cabi­ net, asile de l’étude et des arts, ce désordre du génie,


SOO

L E T T R E S A EMILIE

ces tableaux, ces dessins, ces pinceaux épars, et ce demi-jour donnant sur votre ligure abattue et sur mon portrait commencé. Je vois encore ce petit ruban jaune, parsemé d’étoiles d’azur, qui s’entrelace dans vos che­ veux, autour de votre cou, et noue, sur votre sein, une tunique blanche, dont les plis mystérieux se soulèvent par intervalle. Mes yeux, fixés vers la terre, n’ont osé s’élever jusqu’à vous, et pourtant rien ne leur est échappé. Et vous, dont les regards m’évitent si scrupu­ leusement, vous avez deviné ma pâleur, mon trouble, mon incertitude mortelle; et votre main, en m’ordon­ nant faiblement de sortir,semble m’inviter à m’asseoir. Me voilà tout près de vous' me détournant toujours et me rapprochant encore. O mon amie ! le pénible si­ lence ! quoi ! pas un seul mot sur mes lèvres ! et sur les vôtres pas un soupir ! Du moins si vos regards... mais vos larmes vous déroberaient les miennes. Le lendemain je vous revis, et il me sembla que nous nous étions dit tout ce qu’on peut se dire. Votre front m’offrit ingénument, et ma bouche prit de même le baiser de confiance; et nos cœurs, ainsi rapprochés, tressaillirent en reconnaissant qu’ils s’étaient rencon­ trés la veille. Ces rencontres, quoiqu’elles aient toujours les char­ mes de la nouveauté, ne sont pourtant pas nouvelles, et surtout à la cour de Cypris. Léandre, dans le temple de la déesse,^attendit, vers le déclin du jour, l’heure où le peuple en s’éloignant laisse la prêtresse au pied de l’autel solitaire. D’un pas tremblant, il pénètre dans l’obscurité du sanctuaire. Héro paraît émue, mais non pas irritée. Elle se détourne, mais elle ne s’éloigne


S Ü R L A MY T H O L O G I E.

SOI

pas; elle se tait, mais sans lui imposer silence; il se tait lui-même ; et le lendemain, à la même heure et dans le même lieu, il élève familièrement une voix pro­ fane. En vain la prêtresse emploie, pour l’interrompre, les prières, les menaces et même le geste d’un prompt châtiment. Les menaces d’amoue ressemblent aux promesses, Et ses clnUiments aux caresses. Chaque non est un oui; chaque larme un aveu; Et pour exaucer sa prière, Il faut l’interpréter souvent en sens contraire ; Car ce qu’il craint le plus est toujours ce qu’il veut.

« Au nom des dieux, » répétait la prêtresse d’une voix mal assurée, « retournez, jeune étranger, aux « bords qui vous ont vu naître, quittez un espoir au« quel mille obstacles s'opposent : « Ma vertu... — La vertu qui conduit au bonheur, « Xe peut être un obstacle à celui de vous plaire. « — Mais le devoir sacré de mon saint ministère, « Et Cjthérée et sa rigueur... « — Kassurez-vous : la reine de Cythère Il N’exigera jamais, pour son honneur, « Qu’en vouant x-os appas aux lois de la pudeur, « Chez elle vous fassiez ce qu’elle n’a pu faire. « Craignez à tant d'attraits d’unir trop de vertus ; (I Les dieux sont nés jaloux; leur haine est éternelle. « C’est beaucoup pour une mortelle « D’étre aussi belle que Vénus; « C’est trop d’étre plus sage qu’elle. « — Mes sévères parents m’ont ordonné ces vœux, “ Et ne me permettront jamais de m’y soustraire. « — De quel droit? Le bonheur n’est-il fait que pour eux? « Et si votre père est heureux, « Peut-il vous reprocher d’imiter votre mère?...


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L ETTRE S A EMILIE

« — Léandre, croyez-moi, renonçons à l’espoir cc De nous parler et môme de nous voir. « J’habUe, au Lord des flots, une tour solitaire. « L.'i, je consume mes beaux, jours - « Sous les lois dTme esclave alïidée à mon père, « Son cœur, depuis trente ans délaissé des Amours, « Dort cternellemetit, ses yeux veillent toujours. « — Et de cette retraite sombre « Garde-t-elle l’entrée? — Oui. — .l’y pénétrerai. «c — Mais la mer nous sépare. — Oh! je la franchirai, a — Si l’on vous voit !... — La nuit me prêtera son ombre. « — Quoi! sans guide?—Et mon cœur!—Les vents.—J’arriverai. « — Mais les écueils, mais la tempête, « Lafüudre... Épargneront rameur ; « Et si, pour vous, ma mort s’apprête, « Je ne mourrai qu’à mon retour. »

En parlant ainsi, leurs mains se sont rencontrées, et déjà so tiennent enchaînées sur Tautel, lorsque l’es­ clave vient avertir la prêtresse, que la nuit la rappelle dans sa demeure. L’amant s’échappe dans l’ombre, et trouve sur les degrés du temple ses amis prêts à s’em­ barquer pour retourner aux remparts d’Abydos, située sur l’autre rive de l’Hellespont. Léandre les suit à re­ gret et vogue tristement vers sa patrie, tandis qu’en soupirant Héro regagpe lentement sa retraite es­ carpée. Déjà les jeunes habitants d’Abydos s’élancent sur le rivage, se dispersent, et vont raconter à leurs familles rassemblées les merveilles et la pompe des fêtes de Sestos. Léandre, seul, assis sur un rocher désert, me­ sure et dévore en silence l’espace qui le sépare de son amante, et cherche vainement, sur le rivage opposé, , cette tour qu’enveloppent déjà les ténèbres.


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S03

Cependant le vent s’élève et les astres de la nuit s’obscurcissent. Héro, palpitante d’espoiret de crainte, lève un œil timide vers sa sévère compagne, et lui dit, d’un air ingénu : « L’Aquilon ramène l’orage. « Je ne sais quel pressentiment « Semble m’annoncer le naufrage « De quelque malheureux amant. « Je frémis en songeant qu’une épouse craintive, « Jusqu’au soleil naissant attendant son retour, « Le trouvera demain étendu sur la rive, « Ou brisé sur l’écueil qui borde cette tour, « Vénus aux malheureux veut qu’on soit secourable ; « Sur le haut de la tour allumons un (lambeau, « Peut-être cet astre nouveau « Sauvera quelque misérable, « Les dieux nous sauront gré du bien qu’il nous devra, « Et, tôt ou tard, l’Amour nous le rendra. « — L’Amour, lui répondit la vieille courroucée. « — Hélas! reprit la jeune en soupirant tout bas, « Si je médite un bienfait, ce n’est pas « Pour en être récompensée; « Un sentiment plus pur occupe ma pensée, a Vous le partagez avec moi « Je vous estime et je vous croi « Le cœur trop délicat, l’àme trop bien placée a Pour laisser échapper le plaisir d’un bienfait, « Et d’obliger l’Amour môme sans intérêt. »

Lorsque, dans le cœur d’une femme, l’amour est éteint ou endormi, l’amour-propre, dit-on, lui succède, ou plutôt il occupe seul un empire que, jusqu’alors, il avait partagé. Moins tendre, mais aussi crédule que son frère, on le gouverne, comme lui, par la flatterie et les caresses. Héro en fit l’heureuse expérience : l’amourpropre de sa surveillante, pour soutenir lui éloge qu’elle


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LETTRES A EMILIE

ne méritait pas, tyrannisa son caractère, et le dénatura au point de la rendre en un instant généreuse. Elle se lève, saisit un flambeau, l’allume, et, d’un pas précipité gravissant tous les dégrés de la tour, elle attache entre les créneaux le fanal dont le vent excite et agrandit la flamme; puis, d’un air satisfait, elle revient s’asseoir auprès de la Prêtresse, qui lui dit avec l’accent de la reconnaissance ; « Si vous saviez combien vous m’êtes chère, et comme la bienfaisance vous rend aimable ! je suis assurée qu’il n’existe pas un seul amant qui, dans cet instant, pût vour voir sans vous aimer.—Sans m’aimer!» répond-elle en rêvant. Heureux prestige de l’imagination! aimable et dangereuse magicienne! Elle prête à l’hiver tous les feux, du printemps, Rend au jour pilissant tout l’éclat de l’aurore, Et par elle, quand l’êge aura glacé mes sens. Je croirai vous aimer et le prouver encore.

Tandis que, dans ce triste asile, la jeunesse espère, et que la vieillesse rêve l’espérance, au milieu du tumulte des vents et des vagues, un cri perçant se fait entendre... Ah! s’écrie la vieille en tressaillant, c’est la voix d’un jeune homme? — Croyez-vous? dit Héro, qui l’avait reconnu avant elle. — Si je le crois ! regardez ti travers ces grilles, l’apercevez-vous à la lueur de notre flambeau! il n’est plus qu’à vingt pas du rivage. Voyez comme il franchit les vagues! comme il passe légère­ ment entre les écueils, comme il aborde au pied de la tour, comme il escalade le rocher qui nous sert de rempart! Quel instinct l’entraîne si rapidement vers notre demeure? On croirait qu’il vient y chercher..... — du secours, interrompt la Prêtresse tremblante; et,


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puisque vous avez déjà sauvé ses jours, vous ne laisserez pas sa vie en danger, ni votre bienfaisance imparfaite. — Non, non, ma chère füle, reprit vivement la compagne en descendant précipitamment vers le rocher ; et je jure, par Gupidon, de le rendre sain et sauf à son épouse. — Hélas 1 que l’Amour vous entende ! » A ces mots, tendant au malheureux une main secourable, la surveillante l’introduit dans l’asile de la Prêtresse. Léandre, essoufflé de fatigue et palpitant de joie, tend les bras à son amie, interdite et muette comme lui. La vieille, empressée, l’accable de tendres soins, de questions importunes, et de réflexions indis­ crètes ; <(Le beau jeune homme 1que c’eûtété dommage ! D’où veniez vous? où alliez-vous? quel est votre nom? votre âge? quatre lustres au plus? Avez-vous encore vos parents? êtes vous riche? aimez-vous? — Oui! s’écrie Léandre, en recouvrant la voix. — Et vous aime-t-elle? ( Ici Léandre baisse les yeux. ) Pourquoi vous taire, ajoute Héro? — Si elle ne m’aime pas ! — Il faudrait qu’elle fût bien ingrate. — Et elle ne doit pas l’être, poursuivit l’esclave, car elle est jeune et belle sans doute ? (Léandre, pour toute réponse, regarde son amie.) — Sera-t-elle bientôt votre épouse? — Hélas! dit le jeune homme, si le nœud de l’hyménée consiste dans le serinent du cœur, j’ai reçu le sien... — Elle est votre épouse, s’écria la prêtresse... — Pas tout à fait encore, interrompit la vieille. Ch serment est-il ancien? — Nous le prononçâmes hier dans le temple et sur l’autel de Vénus. —De Vénus... ? Prenez garde, jeune étranger ! Connaissez-vous celle devant qui vous parlez? Vous voyez la Prêtresse . elle-même... A-t-elle reçu vos Î9


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serments? ( Héro rougit. ) Vous a-t-elle engagé le cœur de votre épouse? (Héro baisse les yeux.) Apprenez que sans elle votre hymen ne peut s’accomplir (Héro se couvre de son voile ), et que ce voile et son silence vous accusent d’avoir trahi la vérité. — Il ne l’a point trahie, dit la Prêtresse d’une voix troublée. — Eh ! comment, hier assise tout le jour au pied de l’autel, n’ai-je pas été témoin de leurs serments? — L’univers les ignore. — Dieux vengeurs! un hymen clan­ destin! » « — Eh ! qu’importe qu’il soit ignoré sur la terre, « S’il est avoué par les dieux? « L’Olympe, hier, du haut des deux, « Descendit, à ma voix, dans l’ombre du mystère, « Et nous environna de sa divinité. « C’est sous les yeux de l’antique Cybèle, « Mère de la Fidélité, « De Junon, qui soutient la constance éternelle, « Et l’ardeur et les soins de la maternité, « De l’austère Pallas, qui donne la sagesse, « De Vesta, dont la flamme épure la tendresse, n De tous les dieux enfln, immortels protecteurs « De la félicité, des vertus et des mœurs, « Que, constant à jamais, à jamais vertueuse, « Au nom d’Hymen, au nom d’Amour, « Nous nous jurâmes tour à tour, « Moi de le rendre heureux, lui de me rendre heureuse... « — Vous I... ô crim e!...— Telle est la rigueur dé mon sort. « L’orgueil du sacerdoce et son joug solitaire « Changeaient mes plus longs jours en une lente mort. . « Pour rompre ces liens, il est vrai que mon père « Me présente un époux, mais quel époux, grands dieux ! « Toi qui le connais, toi dont le cœur généreux « A mes vœux fut toujours propice, « Tu sais que, de l’autei en passant dans ses bras, « Je n’aurais fait que changer de supplice.


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« Si c’est mourir que vivre, hélas ! « Privé d’un objet qu’on adore, « Vivre pour ce qu’on n’aime pas, « C’est mourir cent fois plus encore. « Ahl puisqueaux lois d’un maître il nous faut obéir, « N’est-il pas naturel au moins de le choisir? i< Kl peut-on exiger du devoir d’une fille, « Qu’elle enchaîne au hasard et son cœur et sa main? « Trop de soumission compromet son destin « En exposant un Jour l’honneur dont elle brille, n Si Vénus n’avait pas écouté sa famille, « Aurait-elle épousé Vulcain? « Et dans le sein d’un bon ménage, •< Soumise, par son choix, aux désira d’un époux « Plus digne d’elle et moins jaloux, ,« Ne serait-elle pas plus heureuse et plus sage? « Tu le vois, c’est pour ma vertu « Que je te presse, te supplie « De céder à mes vœux. Lorsque j ’aurai vécu O N'adorant que l’époux dont le cœur m’a choisie, « J’en jure par les dieux, je n’oublierai jamais « Qu’à tes soins j ’aurai dû la pureté, la paix, « Et l’innocence de ma vie. « Mais le bonheur se cache et veut être ignoré ; « Sur le mien garde )e silence; (i Et nous prierons tous deux l’Amour pour qu’à ton gré « Sa mère ou lui le récompense......

J ignore ce que répondit la confidente, mais je sais que les jours suivants elle alluma le flambeau précisé­ ment à la même heure ; que bientôt même elle s’en fit un devoir et puis une habitude. Cependant 1 hiver approchait ; l’hiver si doux pour les amants réunis dans un môme asile ! si cruel pour ceux dont les demeures sont séparées !


SOS

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Un matin, Héro, triste et pensive, embrassait son époux en silence, et soupirait en lui cachant ses larmes. « — Tu soupires, ma tendre amie ? a — Non. — Qu’as-tu donc? dis-le moi, je t’en prie! IC — Rien. » Or, qui connaît bien le cœur de la beauté. Et sa discrétion et sa timidité, Sait que, sur ses lèvres de roses. Rien veut dire beaucoup de choses.

Léandre insista donc, et, à force de prières et de caresses, il obtint enfin cette réponse entrecoupée de sanglots ;

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IC Si tu conçois combien je t’aime. Juge quel est mon désespoir Quand je suis réduite moi-méine A te défendre de me voir ! Mais il le faut ; Rorée a fermé la carrière Que tu franchissais chaque soir. Attendons, mon ami, la saison printanière. Adieu. Séparons-nous; et, si je te suis clière. Pars, je le veux, pars, cher amant; Crains, si tu tardes un moment. Que je ne veuille le contraire. »

Léandre résiste longtemps. Héro lui reproche sa résistance, prie, presse, ordonne, exige qu’il parte sans différer. Il obéit enfin. Hélas ! dit-elle, il a bientôt obéi! Le soir, soit oubli de l’épouse, soit habitude de la confidente, le flambeau brillait au sommet de la tour. Léandre, des rives d’Âbydos, l’aperçut h travers la va­ peur des frimas. Soudain, regardant ce signal comme le rappel de son exil, il vole au rivage; mais les vagues irritées opposent à ses efforts leurs mobiles


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remparts et leurs gouffres menaçants. La mer se gonfle, les nuages roulent, s’étendent, et le flambeau disparaît. A cette vue, le malheureux amant se croyant exilé de nouveau, seul au milieu des ténèbres et du deuil de la nature, gagne, à l’abri d’un rocher, la cabane d’un pêcheur. Là, pour soulager sa douleur, il trace, à la lueur d’une lampe rustique, ses souvenirs et ses regrets. Le pêcheur, au lever du jour, devait aller à Sestos. Léandre, que le jour n’avait jamais surpris sur ce rivage, dans les temps mêmes de son bonheur, n’osa, dans le temps de son adversité, concevoir même la pensée d’y voir l’aurore. Un tel excès de délicatesse est admirable sans doute; aussi vaut-il mieux, je crois, l’admirer que l’imiter. A l’amour trop souvent le scrupule est funeste. Je sais qu’en l’esquivant, pour un tel procédé A toute outrance on est grondé, Maltraité, chassé ; mais on reste.

L’amant scrupuleux demeura sur le rivage, et après avoir couvert sa lettre de baisers, il la ferma et la remit au passager. Héro, depuis un jour solitaire et déjà repentante, aperçoit la barque du haut de sa tour, et vole vers la rive, en remerciant intérieurement son ami de sa dés­ obéissance. Oh ! comme elle va se plaindre et le ré­ compenser de sa témérité! Mais, en arrivant; elle n’aperçoit qu’un matelot, chargé pour elle d’un billet qu’il lui présente. « Hélas! dit-elle en regardant triste­ ment la barque, il pouvait venir, et il écrit I » Cepen­ dant elle ouvre la lettre et lit, en essuyant ses pleurs :


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« L’Aquilon gronde sur ma tête; Chargés d’écume et de frimas. Les flots mugissent sous mes pas. Mais mon cœur franchit la tempête. En vain Borée et les Autans iN’ous poursuivent dans les ténèbres; Malgré Tombre et leurs cris funèbres, Je le vois, et toi, tu m’entends. Elle m’est à jamais présente Cette silencieu.se nuit Où vers toi je nageai sans bruit Sur la mer calme et transparente. De Phœbé la pâle clarté Blanchissait l’onde et le rivage; Là, j ’entrevoyais ton visage. Ta robe et ton voile argenté. Toi-même, non loin de la rive. Dès que tu pus me découvrir. Vers moi je te vis accourir, D’amour palpitante et craintive. Déjà les flots couvrent tes pieds ; Bientôt ils gagnent ta ceinture. Mais j’arrive, je te rassure. Et tes genoux seuls sont mouillés.

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Dans ta demeure solitaire. Près de ton feu tous deux assis. De mes Cheveux, de mes habits Tes mains expriment l’onde amère. Quel souper ! quels doux entretiens! Que de baisers sur notre bouche ! Que de volupté sur ta couche! Que de fois!... mais tu t’en souviens. Réduit sombre, adorable asile, Petit foyer, lit amoureux. Sièges, coussins voluptueux.


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Lampe obscure, alcôve tranquille. Jusqu’au moment de mon retour, Au doux objet de ma tendresse Retracez mes feux, mon ivresse Et les songes de notre amour. »

Pendant cette lecture, Héro avait plus d’une fois pâli de dépit et rougi de souvenir. En proie aux sen­ timents confus qui l’agitent, elle referme la lettre, l’ouvre encore, la relit, et d’une main égarée trace rapidement sa réponse : « D’un inconnu j ’ai reçu ton message. Je crois te voir luttant contre l’orage ; J’accours, je vole... et c’est un étranger ! Et vous m’aimez! vous?... mes feux, mes alarmes, Mon abandon, mon désespoir, mes larmes, Tu ne vois rien ; et tu vois le danger ! Quand ma raison t’interdit ma présence. Mon cœur, croyant supporter ton absence. Bravait un mal qu’il ne connaissait pas. Il est affreux ! il m’obsède, il me tue ; Et de langueur ton amante abattue iMeurt en baisant la trace de tes pas. Quand vous quittez celle qui vous fut chère. Les jeux, les arts, les honneurs et la guerre Viennent remplir le vide tour à tour. Vous rêvez peu; mais une pauvre fllle. En maniant les fuseaux et l’aiguille. Rêve sans cesse, et ne rêve qu’amour. Cruel ! pourquoi retracer à mon Ame, Et nos transports et mes feux et ta flamme ? En parle-t-on quand on peut les sentir ! Pour te borner à peindre notre ivresse. Attends, ingrat, attends que la vieillesse Nous ait tous deux réduits au souvenir.


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Sortant des îlots de la mer écumante, Comme il est doux., auprès de son amante, D’entendre au loin la tempête mugir! De recevoir un baiser pour l’orage, Deux pour la crainte, autant pour le courage, Vingt pour la peine et cent pour le plaisir I Ah ! si Thonneur, si la pudeur austère N'avaient besoin des ombres du mystère, Comme déjà j ’aurais volé vers toil Mais toi, qui peux te passer de son ombre. Que tardes-tu?... Non... dès que la nuit sombre Aura couvert le rivage, attends-moi. »

Que je t’attende I répétait Léandre en frémissant de dépit et d’effroi; et déjà la nuit déployait ses voiles, et le fidèle flambeau brillait sur le haut de la tour. L’impétueux amant s’élance au milieu des vagues, lutte avec effort contre elles, les surmonte, et s’éloigne du rivage. Héro, fidèle à sa promesse, se dispose à partir; mais la tempête s’oppose à son passage; et sa com­ pagne, embrassant ses genoux, l’arrête au bord des abîmes qui s’ouvrent pour l’engloutir. Cependant les vents soufflent, le flambeau s’éteint, la mer s’élève, et le désespoir de la jeune épouse s’accroît avec l’orage. « Grands dieux! « s’écriait-elle, éplorée,.éperdi]j3, « Moi qui jamais n’attendis vainement « Les promesses de mon amant, « Serai-je donc par lui viüneinent attendue! »

Telles furent ses plaintes jusqu’au retour de l’aurore. Alors sa compagne, la voyant pâle et immobile, prit l’abattement de la douleur pour le calme du repos, et crut pouvoir elle-même se livrer au sommeil. Mais à


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son réveil sa maîtresse était disparue. Elle la cherche vainement, l’appelle d’une voix tremblante, et pressant ses pas tardifs, elle arrive au sommet de la tour. Là,, parcourant d’un regard inquiet la mer et ses rivages, au pied d’un rocher, entre les roseaux, elle aperçoit quelques vêtements, et reconnaît le voile de la prê­ tresse; elle y vole, et la trouve pâle et tiède encore sur le corps livide et glacé de son amant. En voyant moiaaonner, à peine en son printemps, Ce couple que l’Amour enivrait de ses charmes, Ses yeux, desséchés par le temps, Retrouvèrent encor des larmes.

Le lendemain, les habitants de Sestos, en longs ha­ bits de deuil, se rassemblèrent sur le rivage. La dou­ leur y réunit tous les époux qui sentaient le prix du bonheur d’aimer, et les vieillards et les adolescents, qui soupiraient ou de n’aimer déjà plus, ou de n’ai­ mer pas encore. Leurs mains, après avoir couvert de fleurs et de parfums ces deux victimes de l’amour et de la fidélité, les déposèrent au pied de la tour, dans un même tombeau ; et ce dieu qui m’inspire quand je vous écris, mon amie, leur dicta ces vers, qu’ils tra­ cèrent sur un marbre de Paros. Amants, puissent les dieux vous réserver le sort Des fidèles époux que ce tombeau rassemble ! Ils s’aimèrent jusqu’à la mort. Périrent l’un pour l’autre, et reposent ensemble.

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LETTRE LXXXV JOURNEE

MYTHOLOGIQUE

Vous souvient-il, mon aimable amie, de tous ces instants de gaieté scientifique, où, pour nous rappeler nos vieilles lectures, nous prêtons aux moindres per­ sonnages et aux plus petites actions de nos contempo­ rains le nom des héros les plus fameux et des événe­ ments les plus mémorables de l’antiquité ? Une jeune fille passe-t-elle un réchaud à la main, c’est une Ves­ tale, peut-être, portant le feu sacré. Une autre nous offre-t-elle des pains ou des gâteaux, c’est une jeune prêtresse, présentant les corbeilles de Gérés. Cette beauté matérielle qui, marche entre deux guerriers, est la belle Cléopâtre qui trompe César, trahit Antoine, et périra victime d’un serpent caché sous les fleurs. Ainsi, dans ces entretiens où la gaieté rend l’esprit indulgent, où tout ce qui fait rire est bien, la Folie parodiant l’auguste Antiquité, égaye bien ou mal ce que nous appelons nos Journées historiques. Or, pour nous rappeler également une partie des personnages et des événements fabuleux, j’ai projeté ce matin de passer avec vous une journée mytholo­ gique, composée des événements les plus simples. Vous allez vous éveiller; nous descendrons au jardin, nous dînerons, puis nous traverserons la yille pour aller dans la campagne. A notre retour, nous cause­ rons; vous me direz bonsoir, et je m’en irai seul 1 Rien de plus commun que ces détails; mais entourés


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des prestiges de la Fable, ils vont prendre une teinte de sentiment et de grâce, quelquefois même un appa­ reil de grandeur et de dignité. Voici le jour, commençons : Déjà, la Nuit tranquille, en repliant ses voiles Parsemés d’azur et d’étoiles, D’un vol silencieux plane vers les enfers. Lucifer la poursuit, et la naissante Aurore En souriant promet à l’univers Le beau jour, ies piai.sirs, les feux qui vont éclore. Mais, si jeune, aurait-elle éprouvé des malheurs? Pourquoi ses larmes sur la terre Viennent-elles baigner le calice des fleurs? Ail ! la source en est pure et doit plaire aux bons cœurs. Dans leurs cristal mouvant reconnaissez les pleurs D’une fille annonçant le retour de son père... Que dis-je! sur le lin vos charmes étendus Pressent en ce moment la plume de Cycnus; Cependant que Phœbus dans sa vaste carrière S’avance en conquérant, et d’un trait radieux Perçant autour de vous les voiles du Mystère, Effarouche Morphée. Il s’enfuit, et vos yeux. Libres de ses pavots, s’ouvrent à la lumière. La Pudeur aussitôt vous offre un vêtement Dont la simplicité forme votre parure. Cornus tresse légèrement Les trésors ondoyants de votre chevelure, L’Amour frappe à la porte ; elle s’ouvre à moitié ; Mais il n’ose entrer seul. Je prends sa main tremblante ; 11 me suit; je vous le présente Comme frère de l’Amitié. En admirant vos traits, ce dieu voudrait encore Qu’un bouquet o m it votre sein. Et l’heure du repas vous appelle au jardin : Visitons les trésors de Pomone et de Flore,


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Minerve m’a donné ces jeunes oliviers. Ce sont des rejetons de l’olivier d’Athène. Cette vigne est un don que le joyeux Silène M’apporta sur son ;lne, escorté des guerriers Qui du vainqueur de l’Inde adorant les merveilles, Après avoir goûté le doux nectar des treilles, Se rendirent tous prisonniers. Quel peuple intéressant habite cette enceinte ! Le jeune Cyparis sur cette urne incliné, A ses pieds voit Zéphyr caresser Hyacinthe, Et Narcisse y fleurit à l’ombre de Daphné. Ajax respire ici sous la fleur azurée Qui retrace son nom. Là, Clytie éplorée. Vers le char du soleil se tournant lentement, Oppose ses rayons à ceux de son. amant. L’anémone a fleuri; la rose vient d’éclore; L’innocente rougeur dont elle se colore Est le sang de Vénus versé par Adonis. Leur sang et leur destin dans ces lieux sont unis : Vénus rougit la rose, Adonis l’anémone. Mais quelle est cette vieille apportant un panier? C’est sans doute Vertumne. Il vous prend pour Pomone; Fuyons ; je dois me défier De ses discours flatteurs et de son imposture. Il approche... Ahl je me rassure ; C’est la femme du jardinier. Elle vient nous offrir les trésors de l’Automne Dans l’osier couronné des pampres de Bacchus; Les gâteaux de Cérès, la grappe d’Ërigone, La pomme de Pàris, la pèche de Vénus, La mûre de Thisbé, le fruit qu’aux Hespérides Le héros de Thèbe enleva. Avec les pommes d’or, dont l’attrait captiva D’Atalante les pas rapides. Ce fruit n’a rien perdu de son charme fatal. Atalante fuit-elle, Hippomène lui jette La pomme d’or ; eile s’arrête.


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Il ratteint ; je l’ai vu dans le Palais-Royal. Mais l’art captive ici les fleurs et la verdure; Allons dans la campagne admirer la Nature, Et sur ces gonds forgés par l’époux de Vénus, Ouvrons cette cloison consacrée à .lanus. Fions-nous à ses soins, mais fermons la serrure. Saluons, en sortant, ces dieux Termes postés Pour protéger nos murs et nos propriétés. Hélas ! ces dieux trop bons, pour prix de leurs services. Se laissent entourer d ’étranges sacrifices I Évitons leur encens. Devant ce forgeron. Quel est ce rustre armé d’un gros biton. Qui montre l’ours? C’est Mercure lui-méme Qui chante au bruit du marteau. Et fait danser Calisto, Pour amuser Polyphème. C’est encor lui sur ce tréteau : Le voilà médecin à quatre sols par tête. « Quels mortels insensés voudraient à si bas prix « Ne pas avoir la fièvre afin d’être guéris ’< (I C’est un marché tout d’or ! » On écoule, on s’arrête, « Il descend de voiture et repart aujourd’hui, « Hippocrate vers nous l’envoie en ambassade ; « Mais il expédie!... Avec lui, « C’est un plaisir d’être malade. « Son remède est universel : « C’est le chef-d’œuvre d ’Esculape. « Jeune ou vieux, qui le prend, le jour môme en réchappe, « On m eurt... Mais, dans ce cas, la volonté du ciel. « N’en risquons pas l’épreuve, et gagnons la campagne ; Mais au bout du faubourg, près de ce cabaret. Quel est ce chanteur aigre, armé d’im maigre archet, R.'iclant un violon qui grince et l’accompagne? Approchons; c’est peut-être Apollon déguisé. Apollon ! C’est lui même. Un chansonnier de place ! Oui, le peuple rimeur a métamorphosé En chansonnier du coin le maître du Parnasse.


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Voyez sur le rivage errer ce long troupeau. Le taureau poursuit la génisse, Le ravisseur d’Europe aime la jeune lo. Près d’eux, je vois brouter les compagnons d’Ulysse. La baguette à la main, un jeune pastoureau, Affublé d’un petit manteau. Les suit sur son baudet qui trotte à l’aventure. Le berger chante, et l’àne i\ chaque pas Marche h côté de la mesure. Vous riez? C’est encore Apollon ou Mercure Grimpé sur le roi Midas. Au sein de ce lac immobile. Qui peint le ciel et les oiseaux. Vous ne voyez qu’une eau tranquille. Moi, j ’aperçois sous les roseaux Une Naïade fugitive Qui vous dit, d’une voix craintive : « Sur ma fougère viens t ’asseoir. « Mes joncs, mes saules, ma verdure « Couronneront ta chevelure, « Et mon sein sera ton miroir ». H;Uons-nous de fouler cette mousse légère. Le jour pAlit; Phœbus voile son front serein; Des Autans orageux le murmure lointain Aux Zéphyrs déclare la guerre ; Leur essaim prend la fuite, et la pluie, ù grands flots. De cercles redoublés va sillonner les eaux. Les Hyades pleurent leur frère Qu’un monstre dévorant ravit à leur amour. Le roi des Cieux, touché de leur douleur amère. En vain les transporta dans son brillant séjour ; Les consolations qu’on reçoit à la cour .lusques au cœur n’arrivent guère. Mettons-nous à l’abri de ce feuillage épais. Et de ce bosquet sombre invoquons la Dryade. L’orage continue? Entrons chez l’Oréade Qui préside à cet antre frais.


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Cependant la nuit vient ; l’ùclair part, le ciel gronde. Sur ses vieux fondements, qui fait trembler le monde? Au moment où Vulcain, des forges de Lemnos Apporte la foudre à son père, Mars vient prendre congé, car il part pour la guerre. Jupin, qui veut flatter et gagner le héros. Le fait entrer au bruit de son nouveau tonnerre. Tout rOlympe s’assemble, et tandis qu’en leurs coins Les tristes Hyades gémissent, Jupiter parle, tonne, et les dieux applaudissent D’autant plus qu’ils entendent moins. L'allégresse fermente et les cieux retentissent D’un murmure confus ; les courtisans jamais Ne se taisent quand ils jouissent. Éole et ses enfants d’allégresse frémissent; Écho redit leur joie aux antres des forêts. Ainsi, ce qui chez nous produit une tempête. Dans rOlympe n’est qu’une fête. Ce n’est pas la première fois Que la terre a payé les fêtes de ses rois. Mais le jour reparaît. Éole se retire ; Il emmène les Aquilons Et ne laisse que le Zéphyre Pour relever les fleurs et sécher les moissons Voyez-vous l’écharpe d’iris De'mille couleurs nuancée? La déesse voyage, et sa course, tracée En demi-cercle, aboutit chez Thétis. Elle descend au palais d’Amphitrite, De la part de Junon à la fête l’invite. Amphitrite est malade et ne peut y venir. Elle engage Neptune à faire le voyage; Le bon Neptune part. Phœbus, dans un nuage. Descend chez la malade, afin de la guérir; Car il est, comme on sait, dieu de la médecine. Son char à l’horizon baisse, et le jour décline...


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Mais sur ce chapitre laissons Les commentaires inutiles. La nuit vient ; rejoignons nos Pénates tranquilles, Nos dieux Lares et nos tisons. Emprisonnons les Vents dans cette outre élastique, Et qu’en s’échappant de son sein. De leur souffle irritant, ils excitent Vulcain A dévorer ce chêne antique Qui couvrit les amours de Faune et de Sylvain. Voici l’heure où Thalie et Colin sur la scène Daus un riant miroir nous montrent nos défauts. Irons-nous contempler leurs magiques tableaux ? Irons-nous admirer Racine et Melpomène? Ou bien sur ce théâtre où les Arts réunis Obéissent ensemble à la voix du Génie, Applaudirons-nous Gluck, Sacchini, Polymnie, Vestris et Terpsichore, Ainphion et Lais ? Non : le pasteur qui chante au milieu de la plaine, La bergère qui rêve en tournant son fuseau. Charment mieux vos loisirs. Eh bien 1 chez Érato Nous verrons Favart et Sedaine; Et pour assaisonner ce plaisir innocent. Et joindre au sentiment une gaîté facile. Chez Momus et Barré, nous prendrons, en passant. Un grain de sel au Vaudeville. Mais l’esprit, la gaîté valent-ils les soupirs, Les doux épanchements de deux amis fidèles? Demeurons; l’Amitié concentre ses plaisirs. C’est pour les vrais amis que le Temps a des ailes : Et déjà sur l’émail, où l’Art sut mesurer Le cercle de notre existence. L’airain mobile qui s’avance Marque l’instant fatal qui va nous séparer. Ah ! du moins que ce front, au nom de l’Innocence, Avant de m’exiler de cet aimable lieu. M’accorde seulement un baiser pour adieu : .\dieu ! que le .Sommeil, que la Paix, le Silence,


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Régnent jusque» au jour dans cet asile... Adieu! Des Songes près de vous que la troupe empressée Rassemble les Amours et les Plaisirs... Adieu!... Qu’en apportant aux fleurs la vie et la rosée, L’Aurore vous revoie encor plus fraîche... Adieu!... Adieu, charme, bonheur, délices de ma vie! Adieu, ma bonne sœur et ma plus tendre amie... Émilie! encore un adieu!

FIN.

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TABLE ALPHABÉTIQUE

PREMIERE PARTIE. LETTR ES

AGTÉON, changé en cerf pour avoir vu Diane au bain.......................... AMALTHÉE (la chèvre), nourrice de Jupiter......................................... Jupiter la change eu constellation...................................................... APOLLON, dieu des beaux»arts. Sa naissance......................................... U est présenté à la cour céleste........................................................ Il apprend la mort d’Esculape, son élève et son fils, frappé de la foudre par Jupiter. Il pénètre dans les antres de Vulcain, et perce de ses traits les Cyclopes qui forgeaient la foudre...................... Il est chassé de l'Olympe.................................................................... 11 est réduit à garder les troupeaux d'Admète................................. U fait éclore les arts........................................................................... 11 invente la lyre.................................................................................. Les murs de Troie s’élèvent au son de cet instrument...................... U voit Daphné, l’aime et la poursuit pendant une année................ ARGUS. Ses cent yeux................................................................................ Chargé par Junon de garder lo changée en vache........................ Il est endormi par Mercure, qui lui crève les yeux et le tu e.. . . ARRACHION. Sa mort en combattant aux jeux Olympiques................ ASCALAPHE. changé en hibou par Cérès................................................ ASTÉRIE, jeune vestale aimée de Jupiter...................................... ....... Tombe dans la mer en fuyant........................................................... BOLINA, jeune nymphe poursuivie par Apollon, se jette dans la mer.. BRXARÉE, l'un des Titans qui veulent escalader le ciel.......................... CALISTO, nymphe de Diane..................................................................... Changée en ourse, après avoir mis au monde Arcase...................... CASSANDRE, fille de Friam, aimée d’Apollon....................................... Obtient de lui le don de deviner......................................................... CÉRÈS, filie du Ciel et de Testa.............................................................. Son culte.................................................................................... Ses attributs......................................................................................... CHIONÉ, petite-fille du Matin.................................................................... Percée de flèches par Diane................................................................ CIEL (le), le plus ancien des dieux........................................................... CLTTXE et LEUCOTHOÉ (deux sœurs), aimées d’Apollon..................... Leur histoire....................................................... CORYBANTES, prêtres de Jupiter........................................................... S’entre-frappent avec des boucliers d’airain pour empêcher Sa­ turne et Titan d’entendreles cris de Jupiter.................................. CTBÈLE, la même que Testa, la même que la Terre..................... ..

9 4 4 10 11 11 11 11 il 11

11 Il 6 6

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10 10 13 1 9 9 13 13 3 8 8

9 9 1 12 12 4 4 2


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TABLE ALPHABÉTIQUE. LETTR ES

CYBÈLE, épouse de Saturne, la môme que Rhée, belle-fille de l’an­ cienne Cybèle.......................................................................................... CTNISQUE, fille d’Archidamas, la première qui remporte le prix de la course des «bars aux jeux Olympiques.................................................. CYPARIS, ami d’ApollüO......................................................................... Changé en cyprès................................................................................ DAPHNÉ, aimée d’Apollon........................................................................ Changée en laurier............................................................................. DACTYLE, sorte de danse inventée par les Corybantes.......................... DACTYLES, cinq frères qui établirent les jeux Olympiques................... DÉLOS, île flottante, reçoit Latone, qui y donne naissance à Apollon et à Diane............................................................................................... DIANE. Sa naissance.................................................................................. Son principal temple à Éphèse.......................................................... Les habitants de la Tauride lui sacrifient des victimes humaines.. DODONE, forêt où étaient un célèbre temple de Jupiter et un oracle fa­ meux ........................................................................................................ EGYPTIENS (les), adoraient des animaux, des ])lanles, et pourquoi.. . ENCELADE, l’uo des Titans qui entreprennent d'escalader le ciel......... Enseveli sous le mont Etna................................................................. ENDYMION, jeune pasteur des environs d’Héraclée................................ Aimé de Diane...................................................... ESCULÀPE, fils et élève d’Apollon, exerce la médecine sur la terre.. . U ressuscite les morts, et Jupiter le frappe de la foudre............... HÉBÉ. Sa naissance, son emploi.............................................................. HYACINTHE, ami d’Apollon................................................................... Tué par lui en jouant au disque........................................................ Son sang produit la fleur qui porte son nom.................................. 10, aimée par Jupiter................................................................................ Changée par lui en vache.................................................................. Gardée par Argus.............................................................................. Fuit en Égypte, où elle reprend sa première forme sous te nom d’Isis................................................................................................ IRIS, confidente et messagère de Junon................................................... JANUS,- roi des Latins, accueille Saturne chassé du ciel........................ Reçoit de Saturne le don de connaître le passé et de prédire l’avenir. Pour cette raison, représenté avec deux visages.............................. JANVIER. Ce mois était consacré à Janus............................................... JUNON, fille de Saturne............................................................................. Ses attributs, son culte................................................................. JUPITER, fils de Saturne. Sa naissance................................................. Il est élevé dans l’île de Crète. Il échappe à Titan........................ Il foudroie seul tous ses ennemis...................................................... Il épouse Junon, sa sœur................................................................... Ses divers noms.................................................................................. LATONE, jeune vestale aimée de Jupiter............................................... Elle devient mère.. ............................................................................ Junon suscite contre elle le serpent Python..................................... Elle met au monde Diane et Apollon dans l’île de Délos................. LUPERCALES, fêlcs célébrées eu l’honueur de Junon............................ LYCAON, roi d’Arcadie.............................................................................. Changé en loup par Jupiter...............................................................

2 b 13 13 H H 4 5 10 10 9 9 4

1 1 4

9 9

Il H 6

13 13 13 6 6 6 6 6

3 3 3 3 3 6

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4 4

10 10 10 10 6

4 4

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TABLE AL PH ABETIQUE.

o“2o L E T TIlB :»

MARSYAS, musicien qui avait trouvé la flûte de Miuervc...................... Défie Apollon...................................................................................... Il est vaincu et écorché vif................................................................. MEDUSE, la plus belle des trois Gorgones, outragée par Neptune........ MIDAS, roi de Lydie................................................................................. Ses oreilles d’âne, et pourquoi.......................................................... S’enfuit à la cour de Bacchus............................................................. Obtient le privilège de changer en or tout ce qu’il toucherait......... MINERVE. Sa naissance............................................................................ Ses attributs......................................................................................... Son culte............................................................................................. MUSES. Leur rencontre avec Apollon...................................................... Elles forment une académie................................................................ NIOBÉ, fille de Tantale.............................................................................. Préfère ses enfants à ceux de Latone................................................ Ses fils, ses filles et son époux, tués sous ses yeux par Diane et Apollon............................................................................................ Changée en marbre.................. OLYMPIQUES (Jeux), comparés à nos anciens tournois........................ Les différen!s exercices qui les composaient................................ .. Établis par cinq frères nommés Dactyles......................................... Les femmes pendant longtemps, eu sont exclues sous peine de la vie. Elles y sont admises, et pourquoi...................................................... Athlètes qui s’\ distinguèrent le plus................................................ Leur histoire.................................. PALPAS, la’même que Minerve, déesse des’combats.............................. PÉGASE, cheval ailé, né du sang de Méduse......................................... Fait jaillUr THippocrène..................................................................... PERSÉIS, fille de l'Océan, aimée d’Apollon, et mère de Circé............. PROSERPINE. Sa naissance...................................................................... Enlevée par Fluton.............................................................................. RBÉE, fille du Ciel et de Vesta, épouse Saturne et prend le nom de Cybêle........................................................................................................... ROMULUS, bâtit un temple en l’honneur de Janus................................ SATURNALES, fètes célébrées en l’honneur de Saturne........................ SATURNE, fils du Ciel et de Testa, épouse Rhée..................................... Il accepte le trône que lui cède Titan.............................................. Titan le détrône ensuite, et l’enferme dans le Tartare avec Cybèle ; il est rétabli sur le trône par Jupiter; il dresse des embûches à son libérateur, qui, en étant instruit, léchasse de l’Olympe; il fuit en Italie.................................................................................., SIBYLLE de Cumes, aimée par Apollon.................................................. Obtient de lui le don d’une très-longue vie,..................................... STELLIO, changé par Cérès en lézard................................................... TIRESIAS, devenu aveugle pour avoir vu Miuerve au bain................... TITAN, fils aîné du Ciel et de Vesta, héritier présomptif du trône ; il le cède à Saturne ; il découvre la naissance de Jupiter, assemble une armée, marche contre Saturne et le fait prisonnier, ainsi que Cybèle.. . TRIPTOLÈME. Cérès lui enseigne l’agriculture....................................... TYPHÉB, l’un des Titans qui veulent escalader le Ciel............................ VESTA. Elle épouse le Ciel........................................................................ VULGAIN, Sa naissance, .............................................................................

f5 IÜ 15

7 16 16 16 16 7 7

7 14

14 10 10 10 10 5 5 5

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b 5

7 14 14 13 8 8

3 3 3 3 3

3

13 13 8

7 3 8

1 2 6


526

T A B L E A L P H A B E T IQ U E . LETTRES

VDLCAIN. U court à l’Olympe, et se plaint de ce qu’ApoUon veuait de percer les Cyclopes de ses traits...................................................

11

ZÉPHIRE, jaloux d’Hyaciuthe, cause sa m ort.............................................

13

DEUXIEME PARTIE. ADONIS. Sa naissance................................................................................ 32 11 est aimé de Vénus........................................................................... 32 Sa mort.................................................................................................. 3 4 U est aimé de Proserpine.................................................................... 3 5 Les deux déesses rivales obtienueal qu’il passe six mois sur la terrre et six mois dans l’Élysée................................................................ 3 H APOLLON tue le serpent Python.............................................................. 17 Ou institue en son honneur les jeux Pythiens.................................... 17 Il est rappelé dans l'Olympe.............................................................. 17 Les pasteurs de la Grèce lui élèvent des temples............................ 1 7 Son culte.............................................................................................. Ig Ses attributs......................................................................................... 18 Il devient l’amant de Vénus.................................................................. 30 Il descend secrètement dans l’île de Rhodes avec Véuus................. 31 Il quitte Vénus pour Amphitrite............................................... CEINTURE de Vénus............................................................ * .................. 24 CYCLOPES, fils du Ciel et de la Terre, Noms des principaux. Leurs oc­ cupations................................. t .............................................................. 26 DEUCALION et PYRRHA............................................................................. 2ü ÉPAPHUS, fils de Jupiter et de la nymphe lu. conteste à Phaétou suu origine........................................................................................................ 21 ÉRICTHON. Sa naissance. Inventeurdes chars....................................... 26 OALLUS, changé en coq par .Mars.............................................................. 3 5 HEURES. Elles se chargent de l’éducation de Véuus.............................. 22 HYMEN.......................................................................................................... 28 Son caractère, sa ligure, sou temple. ................................................. 28 LAMPADOPHORIES : courses établies en i’honneur de Vulcaiii........... 26 MARS. Son cortège.................................................................................... 2 7 11 se présente à Vénus, dont il devient amoureux................. .. 27 Jupiter le fait partir pour combattre les Titans, afin de l’éloigner de Vénus.......................................................................................... 29 Il revient couvert de lauriers, et apprend la mésintelligence qui règne entre Vulcainet Vénus; il est mal reçu............ ............... 3 4 Il se change en sanglier, et tue Adonis............................................. 3 4 Il est surpris avec Vénus par Vulcain................................................ 3 3 Il se sauve dans les montagnes de la Thrace................................... 3 5 MERVEILLES DU MONDE. Leur nombre et leur description............. 3 t MUSES, défiées par les filles de Piérus, qui leur disputent en vaiu le |)rix du chaut............................................................................................ 2 0 MYRRHA. mère d’Adouis........................................... 32 PHAÉTON, fils d’Apollon.......................................................................... 2 1 Il demande à sou père de monter sur son char................................ 2 1 Il est précipité dans l’Éridau parJupiter........................................... 21 PHILOSOPHIE. Ce qu’elleétait autrefois................................................... 1 9

32


527

T A B L E A LP H A B E T IQ U E .

LETTRES

PHILOSOPHIE. En quoi on la fait consister maintenant........................ PIÉRIDES, filles de Piérus, changées en pies par les Muses................... PYRÉNÉe . tyran de la Phocide, veut faire violence aux Muses............. PYTHIBN8 (jeux), institués en rhonneur d’Apollon, à peu près sem. blables aux jeux Olympiques.................................................................... PYTHON (le serpent). Sa naissance.......................................................... Apollon le combat et le fait expirer sous ses traits.......................... SAGES DE LA GRÈCE.............................................................................. SIBYLLE, ou PYTHONISSE, rendait à Delphes scs oracles sur un tré­ pied couvert de la peau du serpent Python............................................ THÉMIS, déesse de la justice..................................................................... TITHON, époux de l’Aurore...................................................................... TRÉPIED d’or, offert successivement aux sept Sages de la Grèce, et refusé par tous........................................................................................ VÉNUS, fille de l’Océan, s’élève du sein des flots.................................... Conduite par Zôphyre dans l’île de Chypre, où elle est élevée par les Heures....................................................................................... Son instruction..................................................................................... Elle est demandée à la cour céleste.................................................... La cour céleste est assemblée lorsque Vénus se présente................ Jalousie des autres déesses................................................................. Elle est couronnée par Jupiter........................................................... Elle épouse Vulcain.............................................................................. Elle est l’amante d’Apollon................................................................. Elle descend avec lui dans l’île de Rhodes....................................... Apollon l'abandonne............................................................................ Elle devient éprise d’Adouis................................................................ Elle remonte à l’Olympe...................................................................... Elle apprend la mort d’Adonis, et redescend dans l’île de Rhodes. Elle lui fait élever un temple.............................................................. VULCAIN, fils de Jupiter qui le précipite du ciel, d’où il arrive dans i’île de Lemnos......................................................................................... Il forge les foudres de Jupiter qui, en reconnaissance, l’accueille dans son palais................................................................................ Il demande Minerve en mariage........................................................ Il est fait dieu du feu. Ses attributs.................................................. II devient amoureux de Vénus........................................................... Son mariage avec elle.........................................................................

19 20 20 47 17

17 18 18 35

33 18

22 22 23 23 25 25 25 29 30 31

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26 26 26 26 26 29

TROISIEME PARTIE. AMOUR. Sa naissance, son éducation, ses traits, son caractère............ Ses ailes................................................................................................ Deux Amours....................................................................................... Opinions diverses sur son origine........................................................ Ses caprices. Origine du sein............................................................ Il est présenté à Jupiter...................................................................... ANDAOGÉH, assassiné par les habitants de Mégare et d’Athènes. Suites de cet attentat..........................................................................................

36 37 37 37 38 39 40


o28

T A B L E A LP H A B E T IQ U E . LETTRES

ARIANE. Elle sauve Thésée, et l'amèue dans l’ilc de \axos. Là, Thésée l’abandonne. Bacchus la renconlre et l ’épouse.................................. BAGCHÜS. Son origine. Il est confié aux nymphes; élevé par Silène. Ses conquêtes................................................................•...................... Il épouse Ariane................................................................. Il aime Érigone.................................................................................... Il va visiter Proserpine...................................................................... Fêtes de Bacchus.................................................................................. Rapprochement de Moïse et de Bacchus............................................ BACCHANTES, prêtresses de Bacchus..................................................... BÉROÉ, nourrice de Sémélé, dont Juiion prit la forme pour lui donner de perfides conseils............................................................... COURONNE d’Ariane, changée par Bacchus en constellation............... GUPIDON. V oyez Amour. DISCORDE. Histoire de la pomme fatale................................................ ERIGONE, séduite par Bacchus. Sa mort, sa métamorphose............... GRACES, compagnes de Vénus................................................................. Leur origine, leur temple, leur culte, leurs lois............................. HÉBÉ, voyage avec l’Amour..................................................................... HÉCUBE, épouse de Priam, et mère de Paris......................................... HTADES, nymphes qui nourirrent Bacchus, et furent changées en la constellation de ce nom, qui est placée sur le front du taureau......... IGARIUS, père d’Érigone. Sa mort; jeux Icariens.................................. LEMNOS. Les habitantes de cette île négligent le culte de Vénus......... Leur punition....................................................................................... MÉNADES, prêtresses de Bacchus............................................................. MERA, chienne d’Icarius, changée en constellation............................... MERCURE, confie Bacchus au soin des nymphes de N y sa .,,............... m o ïs e et BACCHUS, comparés...................................... n a ïa d e s , premières prêtresses de Bacchus.......... ................................. NISUS, roi de Mégare, trahi par sa fille, et ehaugé euépervier........... ŒNONE, épouse du berger Paris. . 4 ........... '............................................ PARIS, fils de Priara, exposé, en naissant, sur le mont Ida; élevé par les pasteurs.............................................................................................. Il épouse OEnonc, et revient à la cour de Priara............................ Jugement de Pâris............................................................................... PENIA, déesse de la pauvreté, selon quelques-uns, mère de Cupidon.. PÉRISTÈRE, changée en colombe par l’Amour...................................... PORUS, dieu de Pabondance, père de Cupidon, selon quelques mytho­ logues................................................................................. PROSERPINE, aimée de Bacchus, le retient trois ans aux enfers........... SAPHO, amante de Phaon. Sa mort.......................................................... SCTLLA. V o y ez Nisos, SÉMÉLÉ, séduite par Jupiter................................................................... Trahie par Junon................................................................................. Sa mort................................................................................................. SILÈNE, gouverneur de Bacchus............................................................... THÉSÉE, vainqueur du Minotaure, épouse Ariane et l’abandonne.. . . THETIS et PELÉE. Leurs noces.............................................................. THYADBS, prêtresses de Bacchus............................................................. VÉNUS. Elle obtient la pomme................................................................. Son culte, ses temples, ses fêtes........................................................

40 39 39

40 4I 41 45 45

45 39

40 42 41 44

46 3S 42 39

41 44 44 45

41 39 45 45

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37 37 37

41 44 39 39 39 39

40 42 45 43

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TABLE AL PH ABETIQUE.

329 LE T TnB S

Yénus c é l e s t e ....................................................................................... "V é n u s m o d e s t e ..................................................................................... V é n u s n u p t i a l e .................................................................................... V é n u s p o p u l a i r e .................................................................................. Offrandes à Vénus...............................................................................

44 44 44 44 44

QUATRIÈME PARTIE. AMITIE. Son culte tombé en désuétude.................................................. 58 Ses attributs, ses ■vêtements................................................................. 58 AURORE. Son origine, ses fonctions.......................................................... 47 Amante de Tithon, mère de Memnon.......... ....................................... 47 Elle aime Céphale................................................................................ 48 Elle enlève Orion........... ..................................................................... 48 CANBNTE, femme de Piccus, changée en voix....................................... 49 CÉPHALE, aimé de l’Aurore^ tue Procris son épouse............................ 48 DIÈTE, médecin de l’Amour...................................................................... 56 ÉCHO, nymphe éprise de Narcisse............................................................ 51 ÉOUS. ÆTHON, PHLÉGON, PYROIS, chevaux du Soleil..................... 47 FANTÂSB, divinité nocturne, fille du Sommeil....................................... 54 FAUNA, sœur et épouse de FAUNE, père des Faunes.......................... 49 FÉRONIE, divinité champêtre. Prodige surle mont Soracte................... 49 FIDÉLITÉ, la même que la B o n .n b F o i ...................................... .............. 58 FLORE. Son orieine, son apothéose; épouse de Zéphyre........................ 49 HAMADRYADES, DRYADES, NAPÉES................................................. 49 HARPOCRATES, dieu du Silence............................................................. 52 MÉLISSES, premier nom des abeilles...................................................... 49 MEMNON, fils de l’Aurore. Sa mort. Statue de Memnon....................... 47 MORPHÉE, fils aîné du Sommeil.,'......................................................... 54 MUTA, déesse du Silence.......................................................................... 52 NARCISSE, aimé de la nymphe Écho..................................................... 5i Il devient épris de luUméme............................................................... 51 Il meurt et est changé en fleur........................................................... 51 ORÉADES, nymphes des montagnes........................................................ 49 ORION. Sa naissance.................................................................................. 48 Il est aimé de l’Aurore et de Diane, et changé en constellation,. , 48 PALÉS, déesse protectrice des troupeaux et des prairies...................... 49 PAN. Son origine incertaine........................................................................ 51 Il aime Syrini et la nymphe Pitysp.................................................... 51 Écho lui préfère Narcisse.................................................................... 51 Son caractère, son culte. Terreur panique. ..................................... 51 PBOBÉTOR, fils du Sommeil..................................................................... 54 PICUS, aïeul des Sylvains, changé en pivert............................................. 49 PITYS, aimée du dieu Pan, changée en pin............................................ 51 POMONE. déesse des fruits, épouse de Yertumne................................... 50 PRIAPE, fils de Yénus et de Bàcchus...................................................... 49 PRINTEMPS. Son cortège, son culte, son origine................................. 49 PROCRIS. V oyez Céphale. QUERGULAKES, nymphes protectricesdes chênes.,«............................ 49 SATYRES..................................................................................................... 4 9

30


330

TABLE ALPHABETIQUE. LETTRES

SOMMEIL. Description de son palais...................................................... SYRINX. Voyez P a n . TERME. Son caractère, son culte............................................................... VERTUMNB. Voyez P o m o n e . VOLUPTÉ, fille de l’Amour et de Psyché. Définition de la VOLUPTE. ZÉPHTRE, fils d’Eole et de TAurore, époux de Flore, et père du Prin­ temps........................................................................................................

54 49 57 49

CINQUIÈME PARTIE. ACHERON, fleuve des Fmlers...................................................................... ALCESTE, ramenée des Enfers par Hercule........................................... ANDROGYNE, formé de Salmacis et d’Hcrmaphrodite.......................... AVERNE...................................................................................................... BATTUS, changé en pierre de touche........................................................ CALOMNIE, divinité infernale................................................................... CARON, naulonnier des Enfers.................................................................. CERBÈRE, gardien des Enfers................................................................... COCYTE, fleuve des Enfers...................................................................... GOMÉTHO, amante de Mélanippe............................................................. GORONIS, aimée et tuée par Apollon....................................................... DAN AIDES. Leur crime, leur supplice..................................................... DÉIONÉE, attiré par Ixion dans une fournaise ardente.......................... DESTIN. Son caractère, ses lois............................................................... DISCORDE, fille de la Nuit; ses traits, sou caractère............. .............. DOULEUR, sœur aîné de la Mélancolie............. ....................................... ÉACUS, l'un des trois juges infernaux.............................. ....................... ÉGINE, aimée de Jupiter, qui la rend mère d’Éacus............................... ÉpiMÉTHÉE, frère de Prométhée, ouvre la boîte fatale........................ EUMÉNIDES, surnom des Furies.............................................................. EUROPE, enlevée par Jupiter, donne le jour à Minos............................ FORTUNE. Son portrait, ses attributs, sou culte..................................... FRAUDE, divinité infernale............................................................... .. FUREUR, divinité des Enfers................................................................... FURIES. Leur caractère. FURIES blanches, ou E u m én id es ^ FURIES noires, ou E r y n n id e s .............................................................................. HAINE, divinité infernale.......................................................................... HÉCATE. Son triple pouvoir, sou c u lte.................................................. HERMAPHRODITE. Son origine, sa métamorphose............................... HYPERMNESTRE, l’une des Danaïdes, sauve la vie a Lyncée son époux. Fêles en sou honneur................................................................. HYPOCRISIE.............................................................................................. IXlON. Son crime ; il est absous. Son indiscrétion; il est puni............... LARVES, âmes des scélérats morls........... .............................................. LÉTHÉ, fieuve d’oubli................................................................................ LYNCÉE, sauvé par Hypermuestre................................... ; ...................... MAIA, mèrede Mercure.......................... *............................................... MANES. Plusieurs Mânes. Libations et sacrifices en leur honneur......... MÉLANCOLIE, sœur de la Tristesse.......................... .... ■. .................. MÉLANIPPE- V oyez Couâmo.

59 59 7ü 59 70 61 ôO 60 66 6k 66 66 66

65 61 61 69 69 66

67 69 65 61 62 67 62 68

70 66

62 66

62 72 66

70 62 61


TABLE ALPHABETIQUE.

531

LETTRES MENSONGE, diTÎnilé înferDale................................................................. 61 MERCURE. Son caractèreI sua exil, sou rappel, ses uccupations, son culte, etc................................................................................................. 70 MINOS, roi de Crète, juge des Knfers.................................................... 6a MORT, favorite de Plutou. Ses traits, son caractère............................... 62 MYRMIDONS, nouveau peuple du bun roi Éacus..................................... 69 NÉCESSITÉ, compagne de la Mort........................................................ 65 NÉMÉSIS, fille de la Nécessité, déesse de la Justice et de la Vengeance. 65 NUIT, fille du Chaos. Ses attributs........................ .................................. 61 ORPHÉE et EURIDICE......................................................................... 59 PANDORE. Son origine, boîte de Pandore............................................. 66 PARQUES. Leurs fonctions. Chaque mortel a sa Parque.................... 63 PASIPHAÉ, mère du Minotaure............................................................... 69 PÉLOPS, fils de Tantale........................................................................... 66 PEUR, divinité, fille de la Nuit : son temple........................................... 61 PHLÉGÉTON, fleuve des Enfers............................................................... 66 PHLÉGYAS, père de Coronis, venge la mort de sa fille........................ 66 Son supplice dans les Enfers...................................................... ..... 66 PLUTON^ dieu des Enfers. Ses traits, ses attributs, son caractère......... 62 Sa cour, scs surnoms, son culte........................................................ 62 PLUTUS, dieu des richesses. Son origine, ses attributs ; aveugle comme la Fortune.................................................................. 64 PROMÉTHÉE dérobe le feu céleste, et échappe à la vengeance de Ju­ piter, qui ensuite le fait enchaîner sur le mont Caucase..................... 66 PROSERPINE, reine des Enfers............................................................... 62 PYRAME et THISBÉ................................................................................ 61 RAMEAU D*OR, avec lequel on fléchissait Proserpine.......................... 59 REPENTIR.................................................................................................. 61 RHADAMANTE, l’uo des trois juges infernaux....................................... 69 SALMONÉE. Son orgueil, son supplice.................................................... 66 SISYPHE, brigand mis à mort par Thésée.............................................. 66 STYX. fleuve des Enfers............................................. 59 TANTALE. Son crime, son supplice aux Eufers.................................... 66 TARTARS, séjour des âmes criminelles.................................................... 59 TITYUS, atteinte à l’honneur de Latone.................................................. 66 TRAHISON, fille et compagne de la Nuit................................................ 62 TRISTESSE, sœur aînée delà Mélancolie................................................ 61 VENGEANCE, divinité habitante des Enfers.......................................... . 62 VICTOIRE, fille du Styx. Ses attributs.. . . .......................................... 59 Découvre à Jupiter la conjuration des Titans................................. 59

SIXIEME PARTIE. ALGYONE et GEIX. Leur bonheur.................................................... .. Ambition deCéix, qui prend le nom de Jupiter............................... Malheur d'Alcyone et de Céix.......................................................... AMPHITRITB, fille de Doris et de l’Océan........................................... Elle est aimée de Neptune................................................................... Neptune la fait enlever par deux dauphins....................................... APOLLON travaille aux murs de Troie............. ......................................

83 83 83 75 75 75 74


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TABLE ALPHABETIQUE. LETTRES

ARION. Sa naissance. Il parcourt la Sicile et l’Italie. Il s’embarque à Tárente pour retourner dans sa patrie.................................................. Jeté dans la mer par les matelots de son -vaisseau, il est sauvé par les dauphins.................................................................................... Il paye ce bienfait d’ingratitude_, et laisse expirer sur le sable le dauphin qui l’avait apporté............................................................ GiRCé. Sa naissance, son mariage, ses crimes......................................... Elle préserve Ulysse.de l’enchantement des Sirènes........................ DAUPHINS, coDÎidenls de Neptune............................................................ Transportés au ciel et changés en constellation par Neptune........... DORIS, fille de l’Océan.............................................................................. Ses enfants........................................................................................... GLAUCÜS et SCYLLA.............................................................................. Scylla est métamorphosée en monstre par Circé............................ HERO et LÉANDRE.................................................................................. HÉSIONE délivrée par Hercule................................................................. HERCULE tueLaomédon après avoir délivré Hésione............................ INO et MÉLICERTE. Leurs malheurs.................................................... NEPTUNE. Sa mère Cybèle, en mettant un cheval à sa place, le sous­ trait à la voracité de son père Saturne, qui avait l'habitude de dévorer ses enfants..................................................................*......................... Il est chassé du ciel, et travaille chez Laomédon à rebâtir les murs de Troie.......................................................................................... Laomédon luirefuse le salaire convenu; il inonde les champs troyeus et suscite un monstre marin qui ravage cette contrée................. Tl frappe la terre de son trident, et en fait sortir le cheval............. Ses fêtes à Rome............... *.............................................................. Ses différents surnoms........................................................................ Il aime Amphitrite, et l’épouse........................................................... Vénus donne aux nouveaux époux une fête dans sa ville de Cythère. Description de cette fête.................................................................... Amphitrite et Neptune se fixent à Cythère....................................... Inconstance de Neptune, et ses voyages à la Nouvelle Cythère.., NÉRÉE, fils de l’Océan, épouse sa sœur Doris....................................... Ses talents........................................................................................... OCÉAN. Sa naissance, son mariage, ses enfants, sou abdication en fa­ veur des fils de Saturne, son frère....................................................... POLYPHÈME. Sa naissance.. . . ....................................................... Description de ce géant..................................................................... Il aime Calatée.................................................................................... Il surprend Acis dans les bras de Calatée....................................... Il surprend sor le rivage Ulysse et ses compagnons jetés par la tempête sur les côtes de la Sicile.................................................. Il est rendu aveugle par Ulysse, et comment. . . . . . . . . . . . . . . . . Il est tué par .Apollon......................................................................... PROTÉE, fils de l’Océan et de Thétys.................................................... SIRÈNES, filles du fleuve Achéioüs et de la muse Calliope................. Elles sont admises, à cause de leurs talents, dans la société de Proserpinè.................................................. Elles disputent aux Muses le prix du chant j elles sont vaincues et punies de leur audace............................................................... Lears chants attirent les Argonautes................................................

75 75 7,5 82 82 7b 75 73 ^0 81 82 84 74 74 80 74 74 74 74 74 74 75 76 76 77 77 73 80 73 77 78 78 78 78 78 78 80 82 8'^ 82 82


TABLE A L P H A B E T I Q U E .

533 LETTRES

Elles se précipitent dans la mer avec leurs instruments.................. THÉTYS, sœur et épouse de l’Océan....................................................... THÉTIS, l’une des Néréides..................................................................... Elle est aimée d’Apollon, Neptune et Jupiter................................... Elle leur préfère Pélée, simple mortel............................................. TRITON. Sa naissance, ses talents............................................................ ULYSSE, roi d’Ithaque, jeté parla tempête sur les côtes de la Sicile,.

FIN DE LA TABLE ALPHABETIQUE.

82 73 79 79 79 80 78


TABLE DES LETTRES

PREMIÈRE PARTIE. PA C KS

I........................................................................................ II. Yesta, Cybèle................................................................ III. Saturne......................................................................... IV. Jupiter.................................. V. Jeux Olympiques......................................................... VI. Junon, lü, Hébé, Iris.................................................. Vll. Minerve....................................................................... VIII. Gérés, Proserpine....................................................... IX. Diane, Eudymion........................................................ X. Latone............................... XI. Apollon, Daphné......................................................... XII. Clytie, Leucothoé....................................................... Xlll. Hiacynthe, Cyparis, Sibylle de Cuines, (.assaudre.. . XlV. Les Muses................................................................... XV. Marsyas....................................................................... XVI. Midas.............................

L etthe

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7 fl 14

18 24 33 37

42 46 51 5f> 61 65 71

76 81

DEUXIEME PARTIE. XVII. Le serpent Python..................................................... XVllI. Oracles d’Apollon..................................................... 94 XIX. Philosophie............................................................. 101 XX. Les Piérides, Deucalion et Pyrrha......................... 106 XXL Phaéton........................................................................ 113 XXII. Naissance de Vénus.............................. 118 XXIII. Éducation de Vénus...................................................... 120 XXIV. Ceinture de Vénus........................................................ 127 XXV. Vénus présentée à lacour céleste................................ 131 XXVI. Vulcain......................................................................... 134 XXVII. Mars et Vénus.............................................................. 138 XXVIll. L’Hymen................................................................... 142 XXIX. Mariage de Vénus..................................................... 146 XXX. Vénus aimée d’Apollon............................................ 150 XXXI. Vénus dans Tîle de Rhodes, Les sept Merveilles du monde...................................................................... 155


T ABL E DE S L E T T R E S .

535 PAGES

L ettbb

XXXIl. Naissance d’Âdouis....................................................... XXXIII. Vénus et Adonis........................................................... XXXtV. Mort d’Adoriis.. . . ......................; .............................. XXXV. Mars et Vénus surpris par Vulcain-T.......................

159 164 166 171

TROISIEME PARTIE. XXXVI. Naissance de TAmoup............. ..................................... XXXVII. Enfance de l’Amour..................................................... XXXVIII. Hébé et l’Amour.......................................................... XXXIX. Sémélé, Ariane............................................................ XL. Nisus et Scylla, Thésée.............................................. XLI. Érigone, Icarius........................................................... XLU. Noces de Thétis et de Pélée. Pâris............................ XLIII. Jugement de Paris........................................................ XLIV. Vénus, son culte, sesdivers noms. Sapho................... XLV, Bacchus........................................................................ XLVI. Les Grâces....................................................................

181 l87 191 193 204 211 216 242 226 233 239

QUATRIÈME PARTIE. XLVII. Tithon et l’Aurore....................................................... XLVIII. Céphale et Procris........................................................ XLIX. Flore, Palès. Faune. Sylvain....................................... L. Pomone, Vertumne...................................................... Ll. Pan et Syrinx; Écho et Narcisse............................... LU. Psyché........................................................................... LUI. I d e m ............................................................................. LIV. I d e m ............................................................................. LV. I d e m ............................................................................. LVI. I d e m ............................................................................. LVII. I d e m ........................................................................... LVlll. L’Am itié.....................................................................

255 260 267 277 281 293 298 304 3ü7 31g 313

326

CINQUIÈME PARTIE. LIX. Les Enfers.................................................................... 335 LX. Caron............................................................................ 3 .IQ LXÍ. Pyrame et Thisbé......................................................... 3 4 9 LXIL Pluton................................................................................ 3 g 7 LXIII. Les Parques................................................................. 350 LXIV. Plutus....................................................................... ’ ’ 3 fi4 LXV. La Fortune. LeDestin. Némésis.................................. 3 6 7 LXVl. Le Tartare.................................................................. 37j LXVIl. Les Furies..................................................................... 3 jj3


636

T A B L E DES L E T T R E S .

L ettre

LXVin. Hécate.............................................................................. LXIX. Miaos, Ëacus et Rhadamaate. Europe................. LXX. Mercure, Salmacis etH erm aphrodite.,...................... LXXl. La Métempsycose........................................................... LXXII. Les Champs Élysées......................................................

PA G ES

386 389 396 406 409

SIXIEME PARTIE. LXXUI. L'Océan, les Néréides.................................. LXXIV. Neptune. Laomédon................. LXXT. Amphitrite. Ârion......................................................... LXXVI. Yoyage à Cythère......................................... LXXVII. Vénilie, ThoossR) Amymome....................................... LXXVIII. Polyphème, Acis et Galathée...................................... LXXIX. Divinités des bois, des prairies, etc............................ LXXX. Triton, Nérée et Doris. Ino et Mélicerte. P ro f é c .,.. LXXXl. Olaucus et Scylla......................................................... LXXXII. Circé. Les Sirènes........................................................ LXXXllI. Céix et Alcyone........................................................... LXXXIV, Héro et Léandre........................................................... LXXXV. Journée mythologique..................................................

FIN DR LA TABLE DES LETTRES,

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417 422 430 440 454 459 459

474 473

480 486 49g 514


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é te n d u e s u n e trè s -g ra n d e p ra ln p ie te r, a p e n sé q u ’u n fo u i n ir a il a u x s ib ie

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21

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Premières notions d’économie poli­ tique ou sociale ou industrielle, conlenant en outre : l a S c i e n c e d u b o n h o m m e R i c h a r d , par Franklin,

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.M .

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p ré c é d é e

p a r

d 'u n e

K lu d e

su r

H . U iG A C i.T , p r o f e s s e u r

liq u e a u

H o ra c e ,

de

rh é lo -

ly c é e L o u is - le - G ia n d . 1 v o l.

Salluste ( Œ u v r e s ira d u c tiu n

c o m p lè te s ),

fra n ç a is e

de

eu

a v e c la L o/ o ir ,

r e v u e p a r M M . C h a r p e n t ie r , e t F é l ix L e W A is T R E ;

p r é c é d é e s d 'u n

v a il s u r

S a llu s te ,

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tra ­

p a r W . C h a r p e n t ie ii.

1 v o l. la

tr a d u c li..ii

fra n ç a is e ,

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A u­

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M. Caua-

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j » a r M M . L i e z , Ü u i 'O i s , V E U G tJ i e t C o i n e t . iS ü u v e lle

é d itio n ,

re v u e

so N N E A C X , U l a n c u e t p ré c é d é e p a r

e t

p ar

M . C h a r p e n t ie r ,

ü

Pes-

Ch a r ie n t ie r , e t

É tu d e s u i

d 'u n e

E .

T ile

L iv e ,

v o l.

Sénèque le philosophe ( Œ u v r e s c o r n p lf te s ) . N o u v e lle

é d itio n ,

le v u e

MM.

e t

L e m a is t r e .

C h a r i ’E N t i e r

F é l ix

p a r

\ v o l.

Juvéna! et Perse ( Œ - u v r e s c o m p l è t e s ) , s u i v i e s d e s l ' r a f i m e n t s d e T v n itis e t S iitp ic in , t r a d u c t i o n o e D u s s A U L X . A o u v e lle é d itio n , re v u e a v e c s o in

p a r

MM.

L e m a is t r e . 1

J ules

le

p lu s g ra n d

P ie r r o t

e t

F é l ix

l ’H i s t o i r e u n i v e r s e l l e p é e , tra d u c tio n i,i>

P ie r r o t '

re v u e

p a i' M .

d e T ro g n e

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e t

E.

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p a r

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d e Lagrange,

r e ­

Lla.nchet. 1 v o l .

p a r M .

H é g ü in

de

G ueule,

a n c ie n

in ­

s p e c t e u r d e l ’A c a d é m i e d e L y o n . 1 v o l ,

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Catulle, Tibulle etProperce ( Œ u v r e s ) , t r a d u i t e s p a r H é g l in TOUR

e t

G e a Ou i l l e .

r e v u e p a r .il.

de

G ü l r l e , Va i.a -

N o u v e lle

Va l a t o u r . 1

v o l.

é d itio n ,

Ira d .

Sénèque ( T r a g é d i e s ) . T r a d u c t i o n Gr es lo u ;

jia r e t -D u p a t y ,

p a r

fra n ­

r e v u e p a r m . C a-

a n c ie n

p ro fe sse u r

de

r ü n iv e r s il,é . 1 v o l.

Quintilien ( Œ u v r e s c o m p l è t e s ) . T r a d u c ­ d e

 l.

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V.

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N o u v e lle

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N o u v e lle

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é d itio n ,

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tio n

F. L

e m a is t r e ,

D üpa ty ,

e tc .

GRÉAUU-ni..LCA"0,CAHARET 18

v o l.

in -1 8 .

—

L es

Ionie-. I é .X II s o n t en v e n t e . L e p r e ­ m ie r co n iieiiL iin t r a v a i l s u r l a v i e e t le s

o u v r a g e s d e C ic é ro n .


24

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a v e c n o te s .

2 v o l.

'

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re v iie

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— Itin é r a ir e N o u v e lle

s o in .

1

de

P a r is

é d itio n . 1

v o l.

à

J é ru s a le m .

v o l.

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N o u v e lle

é d itio n ,

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LE PETIT GRANDISSON, suivi de : le R e t o u r d e C r o is iè r e , le s Sc e u rs d e l a il f p ar Behqüin. Nouvelle édition illustrée d’un grand nom bre de vigiielles dans le texte, dessinées parSiAAL. 1 vol.

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THEATRE DE BERQUiN. Edition illustrée d’un grand nombre de vignettes dans le texte, par G. S t a a l . 1 voi. LE MAGASIN DES ENFANTS, ou Dialogues d'une sage gouvernante avec ses élèves, par M“ * Leprince de Beaumont, augmenté d’uii conte du même auteur. Edition illustrée, revue et ^précédée d'une notice par M“* Belloc. 2 vol. sans tomaison se vendant séparément. CONTES ET SCÈNES DE LA VIE DE FAMILLE, dédiés aux enfants, par M°* Desuordes-Valmore, illustrés de nombreuses vignettes dans le texte. 2 vol. sans tomaison se vendant séparément.

LE LANGAGE DES FLEURS, par M** Charlotte de la Toür ; nouvelle édi­ tion, ornée de 12 magnifiques planches coloriées. 1 vol.

CONTES DES FÉES, par P errault, M“ * d’Aülnov et Al ** Leprince de Beaumont. Nouvelle édition, illustrée de nombreuses vignettes par G. Staal, PAUL ET VIRGINIE, suivi de la Chaumière indienne, par Bernardin de SaintP ierre. Nouv. édit., illu str. d’après les dessins de Bbrtall et Deuaiu.e. l vol.

CONTES CHOISIS DE SCHMID, traduction de l’alibé Macker, I.t seule approuvée par l’auteur, nouvelle édition illustrée pur G. Sta.al d’un grand nombre de vignettes dans letexle, grav. parGus.MAND, I’annemaker, etc. 4 vol. Chaque volume forme un ti;ut complet et se vend séparément. L'HOMME DEPUIS CINQ MILLE ANS, p ar S. H enry Berthoüo, illu stré d’un grand nom bre de vignettes par Yan’ Dargent. 1 vol. g r. in-8 raisin. .

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LE MONDE DIS INSECTES, par S. II. Bektiiodd, illustré d’un grand tioiniire de vignettes, d’après les dessins de Yan’ Dargent. 1 v. gr. in-8 raisin. 10 fr. CONTES DU DOCTEUR SAM, par H enry Bertiioud, illustrés de gravures .sur bois, d’après les dessins de Staal. 1 vol. grand in-8 raisin.................... 10 fr. LE DON QUICHOTTE DE LA JEUNESSE, par F lorian, illu stré d’un grand nom lirede viguctte.s d’après les dessins de Staal. 1 v. g r. in-8 raisin . 10 fr. AVENTURES DE ROBINSON CRÜSOÉ, p ar de F oë, illustrées par Grandville. 1 beau vol. gr. in -8 r;,isiii...............................................................................10 Îr!

VOYAGES ILLUSTRES DE GULLIVER, dessins par Grandville. 1 beau vol. gr. in-8 raisin',.................................................................................... 10 fr. LES VEILLÉES DU CHATEAU, ou Cours de morale à l'usage des Enfants, par ft]“* DE üENLis, illustrées de dessins par S t a a l . 1 vol. gr. i n - 8 raisin, l u fr DECOUVERTE DE L'AMÉRIQUE, par J, H. Camre, précédée d'un Eissai p ar L S aikt-Mauiuce. I voI. grand iu-8 raisin, illu s tr.d e 120 bois dans le texte.

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ROBINSON SUISSE, par ftVvss, avec la suite donnée par l’auteur, trad u it par M“ * E ll-îE Voiart; précédé d une .Notice-¿e Cu. Nodier. 1 vol. gr. in-8 raisin, illublré 'de dessins par M. Ch. Lemercier..................................... 10 fr. Beliure toile mosaïque, traiitlie dorée, de ciiacun des ouvrages ci-dessus.. 4 fr.

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