Les dangers du "wokisme"

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Les dangers du « wokisme »

Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre l’universel, les “savoirs situĂ©s” contre la science.

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Les dangers du « wokisme »

Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre l’universel, les “savoirs situĂ©s” contre la science.

FÉVRIER
2023

Sommaire Sommaire

André
Les
Avant-propos p. 7
Comte-Sponville
dangers du « wokisme » p. 13
LES CARNETS DE L’INSTITUT DIDEROT
Jean-François Braunstein Questions de la salle p. 47 Les publications de l’Institut Diderot p. 75

Avant-propos Avant-propos

Un spectre hante l’Occident : le spectre du wokisme.

Pardon pour ce clin d’Ɠil appuyĂ© Ă  la premiĂšre phrase du Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx et Friedrich Engels (« Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme »). Je ne veux pas suggĂ©rer que le wokisme serait l’homologue, au XXIe siĂšcle, de ce que fut le communisme au XIXe, mais simplement constater qu’il suscite presque autant de rĂ©actions, d’ailleurs plus souvent inquiĂštes, dans l’un et l’autre cas, qu’enthousiastes.

Qu’est-ce que le wokisme ? Une espĂšce de doctrine ou d’idĂ©ologie (voire une religion, selon Jean-François Braunstein), qui part de bons sentiments et d’idĂ©es Ă©mancipatrices (combattre le racisme, le sexisme, l’ethnocentrisme
) mais se prolonge dans un certain nombre de positions ou de comportements extrĂ©mistes, visant Ă  rejeter, dĂ©construire ou annuler (c’est ce qu’on appelle la « cancel culture ») tout ce qui, dans le passĂ© ou le prĂ©sent de la civilisation occidentale, peut sembler moralement ou politiquement condamnable. Il ne s’agit pas seulement de dĂ©noncer le racisme, le colonialisme ou le machisme, tĂąches assurĂ©ment nĂ©cessaires, mais

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d’en Ă©radiquer jusqu’aux plus involontaires survivances, d’autant plus pernicieuses qu’elles sont moins perçues et pourtant omniprĂ©sentes ou « systĂ©miques ».

La dĂ©marche, quels qu’en soient parfois les excĂšs, n’est pas sans pertinence. Le racisme, explicite ou plus souvent inavouĂ©, voire inconscient, est loin d’avoir disparu de nos sociĂ©tĂ©s, mĂȘme parmi les milieux progressistes. Et force est de reconnaĂźtre que le colonialisme, plus d’un demisiĂšcle aprĂšs la dĂ©colonisation, reste prĂ©sent Ă  la fois dans les tĂȘtes et dans les rapports de domination (politique, Ă©conomique, culturelle) dont les anciens colonisateurs continuent de bĂ©nĂ©ficier. C’est vrai en France comme dans le reste du monde. Les pays qui se firent un empire restent ordinairement plus riches et plus puissants que leurs anciennes colonies (l’AmĂ©rique du Nord, qui fut colonie britannique, est l’exception qui confirme la rĂšgle : les AmĂ©rindiens ont moins Ă©tĂ© colonisĂ©s qu’exterminĂ©s ou marginalisĂ©s). Et ceux chez nous, mĂȘme français depuis deux gĂ©nĂ©rations, qui sont issus de ces anciennes colonies sont bien placĂ©s pour savoir que ce n’est ni un avantage ni une donnĂ©e indiffĂ©rente. Le machisme de mĂȘme n’a pas disparu du simple fait que l’égalitĂ© hommes-femmes a fait quelques progrĂšs, d’ailleurs inĂ©gaux et insuffisants. Ni l’homophobie, au nom du droit Ă  la diffĂ©rence. Au total, il reste plus facile, y compris en France, de rĂ©ussir ou de parvenir Ă  un poste de pouvoir, ou mĂȘme d’obtenir un emploi ou un logement, quand on est blanc que quand on est noir ou arabe, quand on est chrĂ©tien, juif ou athĂ©e que quand on est musulman, et quand on est un homme, surtout hĂ©tĂ©rosexuel, que

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quand on est une femme, surtout lesbienne ou « trans ». Que ce soit moralement injuste et politiquement inacceptable, qui le niera ? Et que les luttes contre ces diffĂ©rentes discriminations puissent ou doivent converger ou s’articuler les unes aux autres (ce qu’on appelle « l’intersectionnalitĂ© »), quoi de plus souhaitable ?

LĂ  oĂč le bĂąt blesse, c’est quand on essentialise ces identitĂ©s, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles, au point de considĂ©rer que tout ce qui est blanc, masculin ou occidental serait par lĂ -mĂȘme coupable, ce qui revient Ă  enfermer tous les autres – les dominĂ©s – dans le statut confortable et piĂ©geant de « victimes ». C’est oĂč le wokisme est le plus discutable, au point de devenir (Ă  cĂŽtĂ© des maux qu’il dĂ©nonce) un danger supplĂ©mentaire. L’État et la sociĂ©tĂ© françaises, tels qu’il les prĂ©sente, seraient « structurellement » racistes, phallocratiques et homophobes, donc Ă  combattre ou Ă  renverser. Les sciences elles-mĂȘmes seraient suspectes d’androcentrisme, d’hĂ©tĂ©rosexisme et de racisme : elles ne feraient qu’occulter ou lĂ©gitimer le « privilĂšge blanc » ou les processus de domination ! Et l’idĂ©e d’une vĂ©ritĂ© objective ne serait qu’une illusion nĂ©faste, qu’il faudrait dissoudre dans un relativisme gĂ©nĂ©ralisĂ© (y compris d’un point de vue Ă©pistĂ©mologique), prenant en compte l’irrĂ©ductible diversitĂ© des points de vue, par exemples fĂ©ministes, queer, racisĂ©s ou dĂ©coloniaux


Quant Ă  ceux qui prĂ©tendent le contraire – fĂ»t-ce au nom de la raison ou de l’idĂ©al rĂ©publicain –, ils ne seraient en rĂ©alitĂ© que des racistes qui s’ignorent (ils se croient

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universalistes, ils ne sont que color blind : aveugles aux couleurs, donc aussi au racisme) ou des islamophobes qui s’assument. Le wokisme, sous couvert d’antiracisme et de lutte contre toutes les discriminations, aboutit ainsi, paradoxalement, Ă  racialiser ou communautariser le dĂ©bat, au point d’aboutir
 Ă  de nouvelles discriminations (comme les rĂ©unions « non mixtes », c’est-Ă -dire en l’occurrence interdites aux blancs) ! À la limite, et cela justifie le rapprochement avec le Manifeste de Marx et Engels, la lutte des classes tend Ă  devenir une lutte des races, des « genres » ou des communautĂ©s. Cela produit des effets dĂ©lĂ©tĂšres, spĂ©cialement Ă  l’universitĂ©. Les enseignants qui continuent de tenir un discours universaliste – celui des LumiĂšres – sont de plus en plus dĂ©noncĂ©s, par les « dĂ©coloniaux », comme complices de l’ordre capitaliste, raciste, machiste et impĂ©rialiste, au point que la libertĂ© d’expression et d’enseignement en est parfois menacĂ©e. Des spectacles ou des confĂ©rences ont Ă©tĂ© empĂȘchĂ©s, des cours perturbĂ©s, des chercheurs dissuadĂ©s ou dĂ©couragĂ©s


Nous en sommes lĂ , et l’on ne peut que s’en inquiĂ©ter. Le wokisme, c’est la pensĂ©e dĂ©coloniale, la dĂ©construction et le politiquement correct poussĂ©s Ă  l’extrĂȘme : jusqu’à l’intolĂ©rance et Ă  l’obscurantisme, au point que l’éveil prĂ©tendu (woke, en anglo-amĂ©ricain, signifie « Ă©veillĂ© » : il s’agit d’ĂȘtre conscient des inĂ©galitĂ©s sociales, spĂ©cialement dans leurs dimensions raciales ou sexuelles) se retourne contre les idĂ©aux des LumiĂšres (l’universalisme, le rationalisme, la tolĂ©rance) et risque de se transformer en cauchemar totalitaire et bien-pensant.

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Jean-François Braunstein, professeur Ă©mĂ©rite Ă  l’UniversitĂ© Paris I-PanthĂ©on-Sorbonne et spĂ©cialiste de la philosophie des sciences, a consacrĂ© Ă  ce courant un livre Ă  la fois trĂšs informĂ© et trĂšs critique (La Religion Woke, Grasset, 2022), qui nous a paru aussi courageux qu’éclairant. Nous dĂ©cidĂąmes donc de l’inviter Ă  l’Institut Diderot, ce qu’il eut la gentillesse d’accepter. Et sa confĂ©rence sur « les dangers du wokisme », diffusĂ©e en direct sur Internet, nous a valu un double record : celui des connexions et celui des injures reçues. Deux raisons supplĂ©mentaires de nous fĂ©liciter de notre invitation et de le remercier pour la richesse et la vigueur de son propos !

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Les dangers du

Les dangers du « wokisme »

Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre l’universel, les ‘‘savoirs situĂ©s’’ contre la science.

Il y a quelques annĂ©es, j’alertais sur l’effacement des limites dans trois domaines : le genre (effacer la distinction masculin-fĂ©minin), l’animalisme (effacer la distinction homme-animal) et ce que j’appellerais l’euthanasisme, c’est-Ă -dire la volontĂ© d’effacer le caractĂšre tragique de la mort 1. Il existe Ă  mon avis une diffĂ©rence considĂ©rable entre ce projet d’effacement des frontiĂšres et le projet moderne qui consistait, lui, Ă  toujours repousser plus loin les limites, suivant en cela la devise de Charles Quint, Plus ultra : toujours plus loin. Mon livre traitait de certaines thĂšses philosophiques qui, au nom de la bienveillance, de la lutte contre les discriminations, du bien-ĂȘtre animal ou du bien mourir, risquaient de conduire Ă  des consĂ©quences trĂšs dommageables. Par exemple, la justification de l’infanticide ou la distinction entre les « vies dignes d’ĂȘtre vĂ©cues » et celles qui ne le seraient pas.

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1. J.-F. Braunstein, Laphilosophiedevenuefolle:legenre,l’animal,lamort, Paris, Grasset, 2018.

Tout cela n’était que de la philosophie, mais je craignais que ces idĂ©es n’aient des consĂ©quences et, de fait, ces consĂ©quences sont advenues plus vite que je ne le pensais et ont vite traversĂ© l’Atlantique. Notre quotidien est dĂ©sormais rythmĂ© par toute une sĂ©rie d’absurditĂ©s et de propositions paradoxales, en particulier autour des questions du genre, de la race mais aussi de la critique de la science. Je crois en effet qu’au-delĂ  des questions de race et de genre, il existe une attaque dĂ©libĂ©rĂ©e contre la science objective, contre la connaissance scientifique. On va voir que c’est un des points essentiels de cette doctrine « woke ». Ces idĂ©es « wokes » sont, comme celles que j’ai dĂ©crites prĂ©cĂ©demment, des idĂ©es bienveillantes ; elles portent des valeurs de progrĂšs et de lutte contre les discriminations, contre le racisme, contre le mĂ©pris des « savoirs dominĂ©s », etc., mais elles entraĂźnent des consĂ©quences tout Ă  fait dĂ©plorables. On va voir qu’elles peuvent conduire Ă  des points de vue extrĂȘmement absurdes et « toxiques », comme diraient les « wokes ». De plus, ces idĂ©es sont dĂ©sormais sorties des universitĂ©s : elles constituent d’une certaine maniĂšre la pensĂ©e dominante dans le monde occidental. De ce point de vue, il est frappant de voir combien le monde extĂ©rieur nous regarde avec Ă©tonnement ou avec effarement. On sait combien ces idĂ©aux « wokes » sont un argument servant de prĂ©texte Ă  nos adversaires : on le voit avec Poutine sur la question du genre ; on le voit avec la Chine qui instrumentalise Black Lives Matter pour dire que les AmĂ©ricains sont racistes. On le voit avec des chaĂźnes islamistes comme AJ +, la chaĂźne d’Al Jazeera destinĂ©e aux jeunes europĂ©ens qui fait de la propagande LGBTQIA+ alors

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qu’on sait le sort rĂ©servĂ© aux homosexuels dans les pays islamistes. Mes Ă©tudiants chinois commençaient par rire quand je leur exposais ces doctrines wokes. Ensuite ils s’affligeaient avant de me dire : « ne vous inquiĂ©tez pas, vous pourrez venir enseigner la philosophie occidentale chez nous ! ».

Chaque matin, on trouve dans la presse toutes sortes d’exemples de ces Ă©volutions. RĂ©cemment, une professeure de danse a Ă©tĂ© obligĂ©e de quitter Sciences Po parce qu’elle voulait continuer Ă  parler d’homme et de femme dans son cours de danse, plutĂŽt que d’utiliser les termes de leader et follower 2. Deux théùtres canadiens, au nom de l’antiracisme, proposent des piĂšces rĂ©servĂ©es aux Noirs et interdites aux Blancs et aux Asiatiques. Comme il n’est pas lĂ©galement possible de le faire, on met quelqu’un Ă  l’entrĂ©e du théùtre pour dire aux Blancs et aux Asiatiques qu’ils ne sont pas les bienvenus 3. Il y a quelques semaines, les Ă©tudiants en mĂ©decine de l’UniversitĂ© du Minnesota ont dĂ©cidĂ© de ne plus prĂȘter dĂ©sormais serment Ă  Hippocrate 4, mais de s’engager Ă  combattre la « binaritĂ© sexuelle », le « suprĂ©macisme blanc » et la mĂ©decine occidentale, qu’il faudrait remplacer par des savoirs indigĂšnes. Tout cela sous la direction d’un professeur formĂ© Ă  Johns Hopkins, la meilleure facultĂ© de

2. Voir, concernant cette controverse et la réponse de Sciences Po : https://www.planetegrandesecoles.com/scandale-sciences-po-professeur-danse-licenciee.

3. https://nypost.com/2023/01/29/canadas-national-arts-centre-sparks-outrage-withblack-only-events

4. https://www.observatoireduwokisme.fr/post/Ă -l-universitĂ©-du-minnesota-les-Ă©tudiantsen-mĂ©decine-prĂȘtent-serment-contre-la-suprĂ©matie-blanche

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mĂ©decine amĂ©ricaine. On en voit des consĂ©quences jusque dans la vie de tous les jours : de plus en plus de collĂšges demandent aux enfants, y compris en France, par quel pronom ils veulent ĂȘtre dĂ©signĂ©s : « il, elle ou iel » ou quoi que ce soit d’autre. L’écriture inclusive exerce aussi une pression considĂ©rable : quasiment tous les courriers universitaires sont rĂ©digĂ©s en Ă©criture inclusive. Mais il est important de comprendre que, derriĂšre ces faits divers Ă  premiĂšre vue disparates, on peut repĂ©rer une vision du monde assez cohĂ©rente, qu’il est nĂ©cessaire de caractĂ©riser pour mieux en comprendre le succĂšs, indĂ©niable dans une partie importante de notre population. Dans cette prĂ©sentation, je voudrais donc faire deux choses. Dans un premier temps, justifier la raison pour laquelle j’ai choisi de parler de wokisme et pourquoi j’ai choisi de parler non pas d’idĂ©ologie mais de religion woke. Il me semble, en effet, que ce phĂ©nomĂšne a toutes les caractĂ©ristiques d’une religion. Dans un deuxiĂšme temps, je prĂ©senterai les idĂ©es qui composent ce corps de doctrine, assez simple, que l’on peut rĂ©duire Ă  quatre points : deux thĂ©ories anthropologiques, une thĂ©orie politique et une thĂ©orie de la connaissance.

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I. LA RELIGION WOKE

Commençons par la question de la religion woke. Le terme woke signifie « Ă©veillĂ© » dans la langue populaire afro-amĂ©ricaine. Dans la culture rastafari, d’abord. Marcus Garvey, dans les annĂ©es 1920, appelait ainsi l’Afrique Ă  se rĂ©veiller sous le slogan Wake up Africa! Dans le reggae, Bob Marley chante Wakeupandlive. Dans le rap, Erykah Badu, en 2008, dans sa chanson Master Teacher, est la premiĂšre Ă  vĂ©ritablement populariser le terme dans le sens de prise de conscience des formes de domination raciale. Depuis une dizaine d’annĂ©es, ce terme s’est peu Ă  peu rĂ©pandu et, contrairement Ă  ce qu’on entend parfois, ce n’est pas l’altright amĂ©ricaine qui a utilisĂ© ce terme en premier. Sa premiĂšre mention « officielle » se trouve dans le film de prĂ©sentation de Black Lives Matter, rĂ©alisĂ© en 2017, qui s’intitule Stay Woke. À la suite de la mort de George Floyd, ce terme de « woke » s’est beaucoup rĂ©pandu. « Woke », cela veut donc dire « Ă©veillĂ© » aux injustices sociales, « conscientisĂ© » si l’on voulait le traduire dans un langage postmarxiste. Aujourd’hui, le terme est abandonnĂ© par les « wokes » eux-mĂȘmes, qui prĂ©tendent qu’il ne serait employĂ© que par l’extrĂȘme droite amĂ©ricaine. En fait, s’ils souhaitent abandonner ce terme c’est parce qu’il a pris de fait des connotations largement pĂ©joratives. Lorsqu’on voit, par exemple, la fameuse vidĂ©o sur Evergreen College, la premiĂšre universitĂ© amĂ©ricaine totalement prise en main par des Ă©tudiants wokes 5, on est tentĂ© de se dire : « cela ne passera pas par moi ! ». Les

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5. https://www.youtube.com/watch?v=u54cAvqLRpA&t=8s

wokes prĂ©fĂšrent donc se prĂ©senter aujourd’hui comme des social justice warriors, des « guerriers de la justice sociale ». Qui pourrait ĂȘtre hostile Ă  l’idĂ©e de justice sociale ? Mais ce terme ne me semble pas convenir, car il ne s’agit pas que de justice sociale. Il ne s’agit pas simplement de corriger tels ou tels abus. Il s’agit clairement d’une nouvelle vision du monde. De ce point de vue, le mot « woke » est bien plus adaptĂ©. D’abord, parce qu’il dĂ©crit parfaitement l’état d’esprit de ses adeptes : ils sont « Ă©veillĂ©s », au sens oĂč l’on parle d’un Ă©veil religieux. Cela permet Ă©galement de faire signe vers « les grands rĂ©veils religieux », les Great Awakenings des XVIIIe et XIXe siĂšcles, qui ont bouleversĂ© l’AmĂ©rique de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e. Beaucoup d’historiens du protestantisme amĂ©ricain insistent sur leurs similitudes avec le mouvement woke. Il y a une autre raison pour laquelle il est important d’insister sur cette dimension religieuse, dont je parlerai plus tard : il me semble que, contrairement Ă  ce que l’on dit, ce mouvement n’a rien Ă  voir avec ce qu’on appelle outreAtlantique la FrenchTheory. Parler de religion woke est une maniĂšre de souligner que ce n’est pas juste la French Theory qui nous revient Ă  la figure, aprĂšs ĂȘtre passĂ©e par les États-Unis : c’est tout autre chose.

Pourquoi le terme de religion ? Comment en suis-je arrivĂ© Ă  cette caractĂ©risation ? Ce qui a Ă©tĂ© le plus Ă©tonnant pour moi, c’était de voir des gens qui sont de grands savants, des gens extrĂȘmement cultivĂ©s et Ă©rudits dans leurs domaines, qui, du jour au lendemain, embrassaient ces causes et effaçaient tout ce qu’ils avaient pu faire jusque-lĂ . On voit par exemple un professeur de lettres

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classiques aux États-Unis qui a dĂ©cidĂ© d’arrĂȘter d’enseigner les humanitĂ©s classiques sous prĂ©texte qu’elles porteraient sur une Ă©poque raciste, viriliste et esclavagiste. On voit des biologistes qui, du jour au lendemain, dĂ©clarent que la biologie n’est pas une science, mais une discipline politique et « viriliste ». Dans mon universitĂ©, certains collĂšgues, des amis de trente ans ont, du jour au lendemain, cessĂ© de discuter et de dĂ©battre avec moi
 Je trouvais cela trĂšs Ă©trange : comment des gens intelligents pouvaient-ils croire Ă  des propositions aussi absurdes que « la biologie n’est pas une science », « le corps n’existe pas », « si on veut ĂȘtre antiraciste, il faut toujours considĂ©rer la race », etc. ? Finalement, j’ai rĂ©alisĂ© que s’ils croyaient Ă  ces choses absurdes, ce n’était pas malgrĂ© leur absurditĂ©, mais prĂ©cisĂ©ment parce qu’elles sont absurdes. J’ai repensĂ© Ă  la fameuse phrase attribuĂ©e Ă  Tertullien : « credoquiaabsurdum » (« je le crois, parce que c’est absurde ») ; phrase qui est Ă©noncĂ©e, pas exactement sous cette forme d’ailleurs, dans un texte oĂč Tertullien s’oppose Ă  des gnostiques, les marcionites 6 .

C’est Ă  ce moment que je me suis dit qu’on avait affaire Ă  une vĂ©ritable religion, au pire sens du terme, dans la mesure oĂč on ne peut plus discuter du tout. Les wokes ont le sentiment de voir un monde que nous ne voyons pas et ils ne veulent pas discuter avec nous. Ils ont le sentiment d’avoir accĂ©dĂ© Ă  des vĂ©ritĂ©s inaccessibles au commun des hommes. Par exemple, l’idĂ©e que le corps ne compte pas

6. DeCarneChristi. Tertullien dit plutĂŽt, Ă  propos de l’incarnation et de la mort du fils de Dieu : « credibile est, quia ineptum est [
] certum est, quia impossibile ». C’est crĂ©dible, car c’est absurde, c’est certain, car c’est impossible.

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et que seule compte la conscience. C’est une proposition pour le moins osĂ©e ! Ou bien l’idĂ©e qu’il existe un « racisme d’atmosphĂšre », qu’il y a toujours du racisme, mĂȘme s’il n’y a pas de racistes. Ou encore soutenir que les mathĂ©matiques sont une discipline raciste et viriliste. Ils vont trĂšs loin et il me semble que c’est vraiment une nouvelle vision globale du monde. Cela se voit d’ailleurs dans l’enthousiasme et l’exaltation des militants wokes. Il faut regarder Ă  ce sujet la vidĂ©o d’Evergreen State College, trĂšs Ă©tonnante, ou encore cette vidĂ©o d’une jeune collĂšgue qui affirme, avec un air inspirĂ©, que la cuisine française est Ă©minemment raciste 7. Il faut voir aussi les rĂ©actions suscitĂ©es par le colloque que nous avons organisĂ© Ă  la Sorbonne et qui rĂ©unissait les rares rĂ©fractaires Ă  cette idĂ©ologie 8. On nous a traitĂ©s de tous les noms, avec des manifestations, des demandes d’interdiction, etc. On a affaire ici Ă  un vĂ©ritable enthousiasme, au sens religieux du terme.

Mais on a aussi pu observer, surtout au lendemain de la mort de George Floyd, toute une sĂ©rie de rites : des demandes de pardon, des agenouillements pour s’excuser de cette mort (mĂȘme si on vit Ă  l’autre bout du monde et qu’on n’est en rien responsable de la mort de George

7. https://www.bfmtv.com/replay-emissions/le-live-toussaint/la-cuisine-francaise-estelle-raciste-28-06_VN-202106280176.html

8. Le colloque international « AprĂšs la dĂ©construction : reconstruire les sciences et la culture » a eu lieu les 7 et 8 janvier 2022 Ă  l’UniversitĂ© de la Sorbonne Paris 1. Pour le programme et les dĂ©tails du colloque, voir : https://decolonialisme.fr/annonce-du-colloque-apres-ladeconstruction-reconstruire-les-sciences-et-la-culture-colloque-organise-en-sorbonneamphi-liard-le-7-8-janvier-2022-par-le-college-de-philosophie.

Sur ses rĂ©percussions, cf. l’article d’AndrĂ© Perrin sur le blog Mezetulle : https://www. mezetulle.fr/le-maccarthysme-est-il-la-chose-du-monde-la-mieux-partagee.

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Floyd), le lavement des pieds des Noirs par des Blancs, des policiers notamment. Des fresques Ă  la gloire de George Floyd retracent les Ă©tapes de sa passion. Il existe aussi toute une sĂ©rie de textes sacrĂ©s wokes, comme ceux de Judith Butler sur le genre ou les livres d’Ibram X. Kendi ou Robin DiAngelo sur la race. Je reconnais bien sĂ»r qu’il s’agit ici de religion au pire sens du terme : sectarisme, refus du dĂ©bat avec ceux qui ne sont pas d’accord et qui incarnent le mal, etc. Un Ă©pisode, tirĂ© une fois encore de la vidĂ©o d’Evergreen, illustre cette attitude. Le seul professeur qui rĂ©siste Ă  la prise de pouvoir par les wokes, le biologiste Bret Weinstein, explique aux Ă©tudiants pourquoi il ne veut pas se plier aux nouvelles rĂšgles. Au bout d’un moment, l’un des militants lui assĂšne : « arrĂȘte de raisonner ! La logique, c’est raciste ! ».

L’idĂ©e que la logique est raciste est une proposition quand mĂȘme Ă©tonnante. DĂšs lors, toute l’universitĂ©, toute l’argumentation doit s’effacer. Le sectarisme est extrĂȘme. Il faut ajouter Ă  cela la culture de l’annulation, la fameuse « cancelculture », c’est-Ă -dire la volontĂ© d’éradiquer de notre histoire et de notre culture tout ce qui semble offensant aux wokes. Il faut reconstruire l’histoire Ă  partir de zĂ©ro. C’est un iconoclasme radical. Il ne faudrait plus Ă©tudier Voltaire, car il serait antisĂ©mite. C’est indĂ©niable mais Voltaire ne se rĂ©duit pas Ă  cela. De mĂȘme, Victor Hugo serait raciste. Platon est stigmatisĂ© comme Ă©tant un philosophe « blanc ». Ne parlons pas d’Aristote qui justifie l’esclavage et pense que, dans la procrĂ©ation, « la premiĂšre dĂ©viation est d’abord la production d’une femelle au lieu de celle d’un mĂąle ».Un autre aspect me semble assez important Ă  relever : le

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prosĂ©lytisme de ces militants, notamment en direction des jeunes et des adolescents, en particulier dans l’enseignement primaire et secondaire. Toute une sĂ©rie d’associations y font la promotion du changement de genre mais aussi de visions communautaristes et victimaires. Le syndicat Sud Éducation, par exemple, propose que les enfants puissent changer de genre Ă  l’école et demande que les parents n’en soient pas prĂ©venus 9. Il est Ă©vident que ce prosĂ©lytisme s’explique par le fait qu’il n’est pas aussi Ă©vident de convertir des adultes compĂ©tents. Ces jeunes convertis, sortis des universitĂ©s, sont maintenant professeurs dans le primaire et le secondaire, oĂč la gĂ©nĂ©ration des boomers est en train de laisser la place.

Il faut, en outre, rappeler qu’il s’agit lĂ  d’une religion postprotestante. Ce terme de « rĂ©veil » renvoie aux grands rĂ©veils protestants des XVIIIe et XIXe siĂšcles. L’historien amĂ©ricain du protestantisme Joseph Bottum a d’ailleurs soulignĂ© que cette montĂ©e du wokisme est corrĂ©lative de la baisse du protestantisme mainline, c’est-Ă -dire du protestantisme amĂ©ricain majoritaire, plutĂŽt modĂ©rĂ© 10. 50 % des AmĂ©ricains se dĂ©claraient protestants dans ce sens en 1965 ; ils ne sont plus que 10 % aujourd’hui. Les Ă©lites amĂ©ricaines WASP (WhiteAnglo-SaxonProtestants) qui Ă©taient protestantes mainlinesont maintenant wokes. Ce

9. Pour la position du syndicat sur cette question : https://www.sudeducation.org/transition-deleve-accompagner-soutenir-proteger.

10. J. Bottum, An anxious age. The Post-Protestant Ethic and the Spirit of America , Image/ Random House, 2014. Voir aussi, par exemple, https://www.lepoint.fr/debats/le-pecheoriginel-sans-redemption-s-appelle-le-privilege-blanc-08-11-2021-2451109_2.php.

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que montrent Bottum et d’autres historiens du protestantisme amĂ©ricain, c’est qu’effectivement, depuis le dĂ©but du XXe siĂšcle, aux États-Unis, la question du pĂ©chĂ© n’est plus individuelle mais est devenue une question sociale. Le mal rĂ©side dans la sociĂ©tĂ© et on peut y remĂ©dier au niveau social. Cette Ă©volution renvoie notamment au courant du social gospel, dĂ©fendu par Walter Rauschenbusch au dĂ©but du XXe siĂšcle. Le wokisme est une religion post-protestante mais c’est aussi une religion puritaine, oĂč il s’agit de sĂ©parer les purs et les impurs, les bons et les mĂ©chants, en fonction de leurs comportements. L’essentiel est que l’on fasse la confession de ses privilĂšges. Cette volontĂ© de traquer le mal et de le marquer de maniĂšre indĂ©lĂ©bile fait Ă©cho Ă  La Lettre Ă©carlate de Hawthorne, oĂč celui-ci Ă©voque la marque indĂ©lĂ©bile qui stigmatise la femme adultĂšre. Aujourd’hui, si je suis estampillĂ© comme raciste, transphobe, etc., cela ne disparaĂźtra pas de sitĂŽt, d’autant plus qu’il existe dĂ©sormais la mĂ©moire infinie des rĂ©seaux sociaux. Il n’est dĂšs lors pas Ă©tonnant que beaucoup de jeunes collĂšgues m’écrivent en me disant :

« je suis d’accord avec toi, mais tu comprends bien que je ne peux pas le dire, parce que je ne suis pas titularisĂ©, parce que j’ai besoin de crĂ©dits de recherche, parce que je veux que mes doctorants trouvent un emploi, etc. ».

Cette mort sociale qui nous est promise est quelque chose dont on ne se défait pas plus que de la marque A de La Lettre écarlate.

C’est, par ailleurs, aussi une religion extrĂȘmement pessimiste. Elle rappelle les sermons terrifiants de Jonathan Edwards lors du premier grand rĂ©veil, autour de l’idĂ©e

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de la double prĂ©destination. Il y a une promesse pour ceux qui sont sauvĂ©s, mais surtout une promesse pour ceux qui sont damnĂ©s. L’enfer est Ă  la porte, et il faut se repentir dans des sĂ©ances collectives trĂšs spectaculaires et remplies d’émotion, comme le sont les rĂ©unions des militants wokes. Il faut ajouter qu’il s’agit avant tout d’une religion des Ă©lites blanches, issues des grandes universitĂ©s amĂ©ricaines de l’Ivy League. Selon un jeune chercheur, Rob Henderson, ces croyances peuvent ĂȘtre qualifiĂ©es de « croyances de luxe » : avoir des idĂ©es extrĂȘmement paradoxales, c’est la preuve que l’on vit dans un monde qui est vraiment Ă  part 11. Cet enfant de l’Assistance Publique, qui a fait ses Ă©tudes en travaillant dans l’armĂ©e, est Ă©tonnĂ© des opinions des jeunes privilĂ©giĂ©s qu’il cĂŽtoie Ă  Yale. Une de ses camarades Ă©tudiantes lui explique ainsi que « le mariage monogame est complĂštement dĂ©passĂ© ». Mais, en Ă©changeant un peu plus avec elle, il se rend compte qu’elle-mĂȘme n’envisage rien d’autre qu’un mariage traditionnel, comme celui de ses parents. Un autre exemple de « croyance de luxe », c’est ce slogan proposant, au lendemain de la mort de George Floyd, de cesser de financer la police (« Defund the police »). Pour pouvoir dire une telle chose, il faut vivre dans une communautĂ© fermĂ©e, ne jamais prendre les transports en commun, et avoir un service de sĂ©curitĂ© privĂ©e ! En effet, lorsqu’on a cherchĂ© Ă  appliquer cette mesure, par exemple Ă  Portland Ă  la suite de Black Lives Matter, les homicides ont augmentĂ© de 83 % en un an et ont touchĂ©

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americans.
11. https://nypost.com/2019/08/17/luxury-beliefs-are-the-latest-status-symbol-for-rich-

en prioritĂ© les milieux dĂ©favorisĂ©s 12. Ces croyances de luxe sont, en un sens, un signe de distinction extrĂȘme.

Un point important Ă©tablit une vraie diffĂ©rence entre religion woke et christianisme : le wokisme est une religion sans pardon. C’est ce que note Joshua Mitchell, le grand spĂ©cialiste de Tocqueville, qui souligne qu’il existe dans la religion woke un Ă©quivalent du pĂ©chĂ© originel : le privilĂšge blanc. Mais ce privilĂšge blanc, Ă  la diffĂ©rence du pĂ©chĂ© originel, il n’est pas possible de l’effacer par un quelconque baptĂȘme. La seule chose que l’on puisse faire, comme le disent les wokes, c’est de reconnaĂźtre ses privilĂšges (« check your privilege ») et tenter de s’en excuser. Mais l’on reste toujours blanc. On en parlera peutĂȘtre tout Ă  l’heure. Il existe un autre pĂ©chĂ© qu’il faut aussi confesser : c’est la « masculinitĂ© toxique ». Mais sans pour autant changer de genre, on peut toujours essayer de s’en dĂ©faire, notamment en se « dĂ©construisant ». Une femme politique française se flatte de ce que son homme soit dĂ©construit ! Mais il y a cependant moins de perspectives de salut que dans la religion chrĂ©tienne.

Une autre diffĂ©rence avec les religions traditionnelles est que cette religion n’a pas vraiment d’eschatologie. Elle ne dispose pas d’une doctrine des fins derniĂšres de l’homme et du monde. Elle n’annonce pas, Ă  la diffĂ©rence des religions sĂ©culiĂšres du XXe siĂšcle, comme le marxisme, un avenir radieux. Tous les auteurs wokes ont une vision ex-

12. https://www.opb.org/article/2022/01/15/2021-was-a-record-year-for-homicides-inportland/.

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trĂȘmement pessimiste de l’avenir humain, en particulier les thĂ©oriciens critiques de la race, comme Ibram X. Kendi (qui lui-mĂȘme souffre d’un cancer), qui estime que « le racisme est un cancer dont on ne guĂ©rira jamais ». Il en est de mĂȘme du vĂ©ritable fondateur de la thĂ©orie critique de la race, Derrick Bell, qui explique, dans une nouvelle de science-fiction, que si des extraterrestres atterrissaient aux États-Unis et proposaient d’échanger tous les Noirs amĂ©ricains contre des technologies dĂ©polluantes, l’immense majoritĂ© des AmĂ©ricains voteraient pour se dĂ©barrasser des Noirs, lesquels repartiraient dans des soucoupes volantes comme ils sont arrivĂ©s dans les bateaux des nĂ©griers. Les seuls qui ne voteraient pas pour cet Ă©change seraient les Juifs, parce que, s’il n’y avait plus les Noirs, ils seraient les prochaines victimes, des « racisĂ©s » de remplacement. De telles vues indiquent bien que, selon eux, le racisme persistera toujours. La seule perspective, dans certains courants wokes, n’est guĂšre plus optimiste : l’écologisme apocalyptique et catastrophiste annonce une disparition prochaine de la planĂšte. Ce sont les hommes blancs qui ont saccagĂ© la planĂšte et Sandrine Rousseau parle non pas d’anthropocĂšne, mais d’androcĂšne : ceux qui ont saccagĂ© la planĂšte, ce sont les hommes blancs occidentaux.

Lorsque je parle de tous ces phĂ©nomĂšnes, on me demande parfois s’il ne s’agirait pas d’une secte plutĂŽt que d’une religion. C’est une secte, en effet, au sens le plus nĂ©gatif du terme, mais c’est aussi une religion, parce que c’est une secte qui a largement rĂ©ussi. Cette religion a conquis aujourd’hui une bonne partie du monde uni-

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versitaire occidental, des mĂ©dias, de la culture, des entreprises, etc. Dans mon ouvrage, je cite le livre de Festinger, L’échecd’uneprophĂ©tie 13, un classique de la psychologie sociale. C’est une Ă©tude qui a Ă©tĂ© menĂ©e en 1954-1955 par trois sociologues et leurs Ă©lĂšves : une mĂšre au foyer, Marion Keech, annonce que le monde va disparaĂźtre le 25 dĂ©cembre qui suit, sous l’effet d’un dĂ©luge. Elle prĂȘche cette vĂ©ritĂ© et rĂ©unit des disciples pour tenter d’éviter ce dĂ©luge. Festinger, avec quelques Ă©tudiants, a eu l’idĂ©e de rejoindre cette secte pour voir ce qui allait se passer au lendemain du 25 dĂ©cembre. Sans surprise, le 25 dĂ©cembre, aucune soucoupe n’atterrit et le monde n’est pas enseveli sous un dĂ©luge. Il y a alors un moment de trouble, ce que l’on appelle depuis une « dissonance cognitive ». Mais Marion Keech se sort de cette dissonance en expliquant que c’est justement parce qu’ils ont priĂ© que le monde n’a pas disparu. C’est la preuve que leur religion est dans le vrai. La conclusion de Festinger vaut pour les wokes : « L’homme de foi, dit-il, est inĂ©branlable. Dites-lui votre dĂ©saccord, il vous tourne le dos. Montrez-lui des faits et des chiffres, il vous interroge sur leur provenance. Faites appel Ă  la logique, il ne voit pas en quoi cela le concerne ». La logique n’est pas son problĂšme. Ce constat est une trĂšs mauvaise nouvelle : l’argumentation ne fonctionnera pas avec les wokes.

Je terminerai par un point qui est rarement noté : cette religion est la premiÚre qui soit née dans les universités.

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13. L. Festinger, H. Riecken & S. Schachter, L’échecd’uneprophĂ©tie, PUF, 1993.

Bien sĂ»r, les universitĂ©s mĂ©diĂ©vales ont enseignĂ© le christianisme, mais celui-ci Ă©tait nĂ© en dehors d’elles. Les universitĂ©s du XIXe siĂšcle, fondĂ©es sur le modĂšle des universitĂ©s de recherche allemandes, Ă©taient les lieux de la science et de critique scientifique. Les religions y Ă©taient Ă©tudiĂ©es et critiquĂ©es historiquement plus qu’elles n’y Ă©taient embrassĂ©es. On se retrouve aujourd’hui dans une situation Ă©tonnante oĂč l’institution des LumiĂšres, le conservatoire de l’argumentation scientifique, devient le lieu le plus woke, donc le plus religieux au monde. Je rappelle l’article L. 141-6 du Code de l’éducation qui dĂ©finit ce que doit ĂȘtre l’enseignement supĂ©rieur : « le service public de l’enseignement supĂ©rieur est laĂŻc et indĂ©pendant de toute emprise politique, Ă©conomique, religieuse ou idĂ©ologique, il tend Ă  l’objectivitĂ© du savoir, il respecte la diversitĂ© des opinions ». Ces principes sont dĂ©sormais bafouĂ©s. Il n’y a plus de recherche de la connaissance objective et il est trĂšs difficile de faire respecter la diversitĂ© d’opinions dans les universitĂ©s. Cela est d’autant plus grave que nous vivons dans une Ă©conomie de la connaissance. Cette religion universitaire woke est donc aussi la religion des GAFAM, des grandes entreprises internationales, des mĂ©dias et de la culture.

Par ailleurs, si je parle de religion Ă  propos des wokes, c’est aussi parce qu’il ne me semble pas que tout cela ait quelque chose Ă  voir avec la FrenchTheory. Affirmer que les philosophes français des annĂ©es 70 sont Ă  l’origine de la FrenchTheory est Ă©videmment un orgueil mal placĂ©. Ce sont plutĂŽt les diffĂ©rences qui sont frappantes. D’abord, de style : Derrida, Foucault, Lacan et les autres

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sont des auteurs ironiques, toujours en mouvement. Avec les wokes nous avons affaire Ă  des militants sans aucun humour. DeuxiĂšme diffĂ©rence : les auteurs de la French Theoryne sont pas vraiment des auteurs engagĂ©s. Ils proclament, au contraire, la fin des grands rĂ©cits, la fin de la politique. Et, surtout, les wokes sont des penseurs identitaires de la race, du genre, etc, alors que les penseurs de la French Theory sont des critiques de l’identitĂ©, de la notion de sujet. Les thĂ©oriciens du genre et de la race les plus subtils sont d’ailleurs trĂšs conscients qu’il ne faut rien reprendre de ces « mĂąles blancs morts », en particulier parce qu’ils critiquent la notion d’identitĂ©. Comme dit bell hooks, « Nous ne devons pas nous rĂ©fĂ©rer Ă  eux. La critique de l’identitĂ©, c’est un luxe de riches qui sont dĂ©jĂ  pourvus d’une identitĂ©. C’est facile d’abandonner une identitĂ©, quand on en a une. Pour nous, effectivement, il ne s’agit pas de critiquer l’identitĂ© ».

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II. LES QUATRE « THÉORIES » DU WOKISME

Passons maintenant au deuxiĂšme point : le contenu de cette religion. On peut y distinguer deux thĂ©ories anthropologiques (la thĂ©orie du genre et la thĂ©orie critique de la race), une thĂ©orie politique (l’intersectionnalitĂ©) et une philosophie de la connaissance (l’épistĂ©mologie du point de vue).

J’insisterai en particulier sur la thĂ©orie du genre, dans la mesure oĂč il me semble que c’est la thĂšse qui est au cƓur de la religion woke. Pour rĂ©sumer la thĂ©orie du genre, je me rĂ©fĂ©rerai Ă  ce qu’en dit un livre de coloriage de Black Lives Matter, destinĂ© aux enfants du primaire et trĂšs rĂ©pandu dans les classes amĂ©ricaines : « Tout le monde a le droit de choisir son propre genre en Ă©coutant son cƓur et son esprit. Chacun.e a le droit de choisir s’il/ elle est une fille ou un garçon, ou les deux, ou aucun des deux, ou autre chose, et personne d’autre n’a le droit de choisir pour elle ou lui ». VoilĂ  ce que l’on enseigne aux enfants dans les Ă©coles primaires. Cela suppose que le corps n’existe pas ; seule compte la conscience que l’on a d’ĂȘtre homme, femme ou n’importe quoi d’autre. Et on pourrait donc ĂȘtre, d’une certaine maniĂšre, tombĂ© dans le mauvais corps. C’est ce qu’implique cette expression qui veut qu’on soit assignĂ© « mĂąle » ou « femelle » Ă  la naissance : AMAB (AssignedMaleAtBirth) ou AFAB (Assigned Female At Birth), comme si effectivement, cette identitĂ© Ă©tait imposĂ©e de l’extĂ©rieur, sans tenir compte de ce que souhaiterait l’enfant. Cette thĂ©orie du genre a une longue histoire qui commence dans les annĂ©es

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1950 avec John Money, donc bien avant les penseurs de la dĂ©construction. Elle sert de modĂšle Ă  toutes les thĂ©ories wokes ultĂ©rieures. Elle en constitue la promesse la plus sĂ©duisante et la plus miraculeuse parce qu’elle porte l’émancipation Ă  son extrĂȘme : « nous sommes libĂ©rĂ©s de toute dĂ©termination ; il restait Ă  nous libĂ©rer de ce corps qui nous pĂšse et auquel nous n’arrivons pas Ă  donner sens. DĂ©sormais nos corps ne comptent plus, ce sont nos consciences qui comptent ». Il s’agit ici d’un projet d’émancipation portĂ© jusqu’au bout, d’un progressisme devenu fou : si on ne peut pas encore supprimer la mort, on peut au moins maintenant changer de corps. Il existe sur ce point des rapprochements Ă©vidents entre transhumanisme et transgenrisme. La trĂšs influente Martine Rothblatt, un homme devenu femme, patronne d’une sociĂ©tĂ© pharmaceutique amĂ©ricaine, est aussi l’une des grandes promotrices du transhumanisme : selon elle le transgenrisme est « une Ă©tape vers le transhumanisme ».

Il s’agit donc d’un combat pour la libertĂ© et ce qu’ils appellent l’auto-dĂ©termination. D’oĂč l’enthousiasme des transactivistes. Cette thĂšse sur le genre est la plus originale : en effet la thĂ©orie critique de la race n’est qu’une reprise plus ou moins Ă©laborĂ©e de la guerre des races, et l’intersectionnalitĂ© rappelle Ă  certains Ă©gards la « convergence des luttes ». Il y a dans la thĂ©orie du genre une dimension vĂ©ritablement religieuse, qui fait penser Ă  l’hĂ©rĂ©sie chrĂ©tienne de la gnose au IIe siĂšcle, selon laquelle le corps est le mal dont il faut se libĂ©rer. Elle porte l’idĂ©e que nos consciences doivent pouvoir fabriquer le monde.

L’enthousiasme quasi-religieux de certains trans est

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Ă©vident. Beatriz Preciado, devenue Paul B. Preciado, explique qu’elle a choisi dans une nuit de rĂȘve son nouveau prĂ©nom Paul, qui rappelle Ă©videmment le promoteur d’une autre religion. Preciado propose aussi que NotreDame de Paris soit dĂ©sormais consacrĂ©e au culte trans :

« Je propose que l’État français retire Ă  l’Église la garde de Notre-Dame de Paris et transforme cet espace en un centre d’accueil et de recherche fĂ©ministe, queer, trans et antiraciste et de lutte contre les violences sexuelles » 14. Je ne vais pas insister sur ce point dont Claude Habib vous parlera bientĂŽt. Un vĂ©ritable engouement pour les changements de genre touche actuellement les adolescentes, alors que la dysphorie de genre traditionnelle, rarissime, touchait plutĂŽt des petits garçons de quatre ou cinq ans, et que cela passait ensuite. Cet engouement n’est guĂšre surprenant puisqu’on apprend dĂ©sormais aux enfants et aux adolescents Ă  « dĂ©construire le genre », c’est-Ă -dire Ă  douter de leur sexe. En Écosse, par exemple, on enseigne aux enfants Ă  l’école primaire que « your gender is what youdecide » (« ton genre, c’est toi qui en dĂ©cides »). On imagine sans mal la perplexitĂ© de ces jeunes enfants. Il faut se rappeler Ă  ce sujet ce que le grand philosophe de la mĂ©decine et de la psychiatrie, Ian Hacking, avait montrĂ© : les catĂ©gories des sciences humaines sont des catĂ©gories « interactives ». Elles « fabriquent des gens » (« make up people ») et ces gens s’identifient Ă  travers elles. Lorsque vous parlez d’une catĂ©gorie nouvelle comme « la dysphorie de genre », il y a des gens qui vont

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14. P. B. Preciado, « Notre-Dame
 des survivants et survivantes de la pĂ©docriminalitĂ© », Mediapart, 12 octobre 2021.

s’en emparer et vont s’identifier Ă  travers cette nouvelle catĂ©gorie nosologique. Il faut donc manier de telles catĂ©gories avec prĂ©caution.

Cette question des transgenres a des consĂ©quences trĂšs Ă©videntes : elle conduit Ă  la volontĂ© d’effacer les femmes. La notion de femme est quelque chose qui choque les hommes trans qui se dĂ©clarent femmes et on ne va donc plus parler de femmes, mais de « personnes qui menstruent » ; plus de femmes enceintes, mais de « personnes enceintes » ; plus de lait maternel, mais de « lait parental ». Ceux qui protestent contre ces positions sont trĂšs vivement attaquĂ©s sur les rĂ©seaux sociaux. J.K. Rowling est ainsi persĂ©cutĂ©e pour avoir simplement rappelĂ© que, plutĂŽt que de parler de personnes qui ont leurs rĂšgles, il vaudrait mieux parler de femmes ! On en arrive mĂȘme au point oĂč une juge nouvellement nommĂ©e Ă  la Cour SuprĂȘme amĂ©ricaine, Ă  qui on demande ce que c’est qu’une femme, rĂ©pond : « Je ne peux pas vous rĂ©pondre, je ne suis pas biologiste » 15. C’est d’autant plus frappant qu’elle s’était vantĂ©e d’ĂȘtre la premiĂšre femme noire Ă  la Cour SuprĂȘme. Cela conduit aussi Ă  remettre en cause le sport fĂ©minin ou le caractĂšre fĂ©minin de certaines prisons. À l’évidence, critiquer ce transactivisme n’a rien Ă  voir avec le fait de vouloir maintenir ou dĂ©fendre les discriminations sexuelles. Ce sont les trans, au contraire, qui sont trĂšs hostiles aux fĂ©ministes et aux lesbiennes, qu’ils qualifient de TERF, de fĂ©ministes excluant les trans.

15. https://www.nytimes.com/2022/03/23/us/politics/ketanji-brown-jackson-woman-definition.html.

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au tĂ©moignage de nos sens. Si on voit quelqu’un qui est un homme, et qu’il vous dit qu’il est une femme, il faut s’adresser Ă  lui comme s’il Ă©tait une femme. Vous avez peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  vu cette fameuse vidĂ©o d’ArrĂȘt sur images oĂč, tandis que Daniel Schneidermann se dĂ©solait qu’il n’y eĂ»t pas de femmes parmi ses invitĂ©s, un homme d’apparence trĂšs virile lui a rĂ©torquĂ© : « Je ne suis pas un homme, Monsieur, je ne sais pas ce qui vous permet de dire que je suis un homme » 16. On ne peut plus faire confiance Ă  ses sens et le langage lui-mĂȘme perd toute signification. Si, comme le dit dĂ©sormais le Planning familial, un homme peut ĂȘtre enceint et une femme avoir un pĂ©nis, on ne saura plus ce que c’est qu’une femme. Comme le note Helen Joyce, le langage perd ainsi sa signification 17. S’il s’agissait simplement de s’adresser Ă  des adultes consentants et qu’on Ă©coutait, de maniĂšre bienveillante, ce nouveau point de vue que quelqu’un a sur lui-mĂȘme, pourquoi pas ? Mais appliquer cela Ă  des enfants me semble ĂȘtre quelque chose de trĂšs destructeur. Aujourd’hui, il est extrĂȘmement difficile de tenir un discours dissonant sur ce point. Une philosophe analytique et militante lesbienne, Kathleen Stock, a dĂ» renoncer Ă  son travail parce qu’elle avait dĂ©clarĂ© que le genre est une fiction et que, comme toutes les fictions, il peut avoir des

16. https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/marche-des-fiertes-lescouleurs-arc-en-ciel-je-men-fous

17. H. Joyce, Trans WhenIdeologyMeetsReality, Londres, Oneworld, 2021.

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À travers cette question du genre se mĂšne une vĂ©ritable guerre contre la rĂ©alitĂ©, dans laquelle il faut cesser de croire

effets positifs, mais qu’on risque aussi de se perdre dans cette immersion dans la fiction 18 .

Cette guerre Ă  la rĂ©alitĂ© me semble trĂšs prĂ©occupante parce qu’elle rejoint les idĂ©ologies des GAFAM Ă  propos du monde virtuel. Dans le mĂ©tavers, en effet, on peut changer de genre par un simple clic et, de ce point de vue, la sĂ©duction de ces thĂ©ories du genre va de pair avec le dĂ©veloppement d’une vie menĂ©e totalement dans le monde virtuel des ordinateurs et des rĂ©seaux sociaux, et bientĂŽt dans le mĂ©tavers. Christopher Lasch avait eu des phrases prĂ©monitoires Ă  ce sujet dans son ultime livre, La RĂ©volte des Ă©lites 19, paru de maniĂšre posthume en 1995, oĂč il remarquait que ces Ă©lites, qui ne travaillent que sur des calculs et des opĂ©rations mentales, ont perdu le contact avec le rĂ©el, vivent dans un monde d’abstractions et d’images, et mĂ©prisent les travailleurs manuels qui sont encore en contact avec le rĂ©el. Pourtant, plus rĂ©cemment, le Covid a bien fait voir qu’il y avait des travailleurs qui existaient dans le monde rĂ©el, et qu’ils livraient de quoi vivre aux gens qui restaient derriĂšre leur ordinateur. Les travailleurs du monde rĂ©el savent, eux, que le monde existe encore. Ce qui fait la gravitĂ© de ces utopies transgenres, c’est qu’il ne s’agit pas simplement d’un dĂ©lire d’universitaires, mais que cela colle tout Ă  fait avec l’idĂ©ologie des GAFAM.

18. K. Stock, MaterialGirls.WhyRealityMattersforFeminism, Fleet, 2021.

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19. Ch. Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Champs Flammarion, Paris, 1996.

Le deuxiĂšme Ă©lĂ©ment de la religion woke est une autre thĂ©orie, la « thĂ©orie critique de la race ». Je serai plus bref sur ce point. Il s’agit d’une thĂ©orie directement opposĂ©e Ă  l’antiracisme universaliste. C’est une thĂ©orie soi-disant antiraciste, mais qui est obsĂ©dĂ©e par la race. Le fait de ne pas prĂȘter attention Ă  la couleur de peau et de dire, par exemple, qu’on est indiffĂ©rent au fait que telle personne soit noire, jaune, blanche, ou verte, devient le pire des racismes. Si vous ne comprenez pas qu’il faut toujours tenir compte de la couleur, c’est que vous ĂȘtes un Blanc raciste. Parler d’un humain universel est typiquement une idĂ©e de Blanc. Il n’y a que les Blancs qui peuvent croire que la question de la race n’est pas omniprĂ©sente. Selon ce point de vue, pour ĂȘtre antiraciste, il faut toujours tenir compte de la race : il faut une discrimination positive pour lutter contre les discriminations. Une telle approche s’oppose directement Ă  l’idĂ©e de responsabilitĂ© individuelle : le racisme serait « systĂ©mique », « institutionnel », « d’État » ou « d’atmosphĂšre ». C’est ce que l’on apprend dans les Ă©coles amĂ©ricaines oĂč l’on enseigne aux enfants blancs qu’ils sont dĂ©jĂ  racistes, dĂšs deux ou trois ans, et aux enfants noirs qu’ils seront Ă©ternellement victimes. Quand notre ministre actuel de l’Éducation regrette qu’on ne parle pas assez de race en France Ă  cause de l’extrĂȘme droite, je lui rĂ©pondrais plutĂŽt que, si on ne parle pas de race en France, c’est parce qu’on est universaliste et rĂ©publicain. Il faut noter que les personnes les plus critiques de cette thĂ©orie critique de la race sont des intellectuels noirs universalistes comme John McWhorter, Glenn Loury ou Thomas Chatterton Williams, qui ne supportent pas que l’on considĂšre leurs enfants

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comme des victimes Ă©ternelles et qui refusent que l’on donne une Ă©ducation particuliĂšre aux enfants noirs. Ils citent Ă  ce sujet le cas d’un programme de « mathĂ©matiques Ă©quitables », financĂ© par la Fondation Gates, oĂč l’on explique que mettre l’accent sur la bonne rĂ©ponse ou demander aux Ă©tudiants de montrer leur travail relĂšve de la suprĂ©matie blanche. Il faudrait enseigner aux enfants le rĂŽle des mathĂ©matiques dans les discriminations raciales ou l’esclavage. Ce qui suppose que les mathĂ©matiques ne sont pas une science, qui mĂ©rite d’ĂȘtre enseignĂ©e Ă  tous de la mĂȘme maniĂšre 20. La plupart des universitaires noirs ne veulent pas qu’on enseigne ce genre de choses. Le linguiste John McWhorter a d’ailleurs Ă©crit un livre passionnant sur ces questions : Le racisme woke : commentunenouvellereligionatrahil’AmĂ©riquenoire 21 .

La troisiĂšme thĂ©orie qui est au cƓur du wokisme est la « thĂ©orie de l’intersectionnalitĂ© », qui est une thĂšse plus directement politique permettant de potentialiser la thĂ©orie du genre et la thĂ©orie critique de la race. Il s’agit de montrer que l’on peut ĂȘtre victime de plusieurs points de vue Ă  la fois. L’image qui est Ă  l’origine de cette notion, inventĂ©e par la juriste KimberlĂ© Crenshaw, vient d’une sĂ©rie de procĂšs dĂ©clenchĂ©s par des femmes noires qui s’estimaient discriminĂ©es par des grandes entreprises, Ă  la fois comme femmes et comme Noires, et qui n’arrivaient pas Ă  se faire entendre parce qu’un tel cas de figure n’était pas prĂ©vu : elles pouvaient porter plainte

20. Pour se faire une idée plus précise de ce programme, voir https://equitablemath.org.

21. WokeRacism:HowaNewReligionHasBetrayedBlackAmerica, Penguin, 2021

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pour des discriminations liĂ©es soit au genre, soit Ă  la race mais pas pour les deux Ă  la fois. Crenshaw Ă©tablissait une comparaison avec une intersection routiĂšre : « les femmes noires peuvent ĂȘtre victimes de discriminations de plusieurs façons. Lorsque deux routes Ă  double sens se croisent, la circulation se fait dans quatre directions diffĂ©rentes. La discrimination, comme la circulation, peut se faire dans un sens ou un autre. Si un accident se produit Ă  une intersection, il peut ĂȘtre causĂ© par des voitures venant de plusieurs directions et parfois, mĂȘme, de toutes les directions Ă  la fois ». Cette notion porte en elle l’idĂ©e d’une convergence des luttes et d’une potentialisation des diffĂ©rentes victimisations. On peut ĂȘtre victime de racisme et de discrimination liĂ©e au genre mais aussi de grossophobie, de transphobie, de validisme, etc. Il y a, ce faisant, une vĂ©ritable course Ă  la victimisation qui prospĂšre sur un fond gĂ©nĂ©ral de fragilitĂ© des jeunes wokes. La nouvelle approche universitaire en termes de bienveillance (care) entretient cela en soutenant que la fragilitĂ© est une vertu. Cette thĂ©orie joue Ă©videmment aussi sur le sentiment de culpabilitĂ© des hommes blancs occidentaux cisgenres. Mais c’est surtout un moyen de faire converger des luttes entre plusieurs identitĂ©s fixes et dĂ©finies : il s’agit de superposer les luttes de groupes victimaires diffĂ©rents plutĂŽt que de s’intĂ©resser Ă  la situation de personnes particuliĂšres.

Pour complĂ©ter cette brĂšve prĂ©sentation de la religion woke, il convient d’ajouter une quatriĂšme thĂšse, philosophique celle-lĂ , qui porte sur la thĂ©orie de la connaissance : on parlera ici d’« Ă©pistĂ©mologie du point de vue »

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ou d’« Ă©pistĂ©mologie situĂ©e ». La voie a Ă©tĂ© ouverte ici par ceux qui ont critiquĂ© la biologie au nom de la thĂ©orie du genre. On a pu soutenir que « la biologie traditionnelle nous biaise : patriarcale, elle s’est vautrĂ©e dans l’androcentrisme et l’hĂ©tĂ©rosexisme ». L’immunologie, qui distingue le soi et le non-soi, serait, quant Ă  elle, une doctrine raciste et coloniale. Il faudrait ainsi « constituer une anti-biologie, gynocentrique, matriarcale ou homosexiste » 22. Pour les plus ĂągĂ©s d’entre nous, tout cela rappelle, chez Lyssenko, l’opposition stalinienne de la « science bourgeoise » et de la « science prolĂ©tarienne ». Cela ouvre une voie Ă  la critique de toutes les sciences, y compris les plus pures : ainsi, les mathĂ©matiques seraient racistes et virilistes. Il faut mentionner, sur ce point, le tĂ©moignage de Sergiu Klainerman, un trĂšs grand mathĂ©maticien amĂ©ricain d’origine roumaine, qui explique qu’au moins, en Roumanie sous la dictature de Ceausescu, on les laissait en paix avec les mathĂ©matiques et qu’ils pouvaient travailler tranquillement. Pensons aussi aux mĂ©decins français qui perdent leur temps dans des semaines sur le genre ou Ă  qui on reproche de sĂ©lectionner les meilleurs candidats pour un poste, plutĂŽt que de tenir compte de la race, du genre, etc. La science occidentale dans son ensemble serait de toute façon raciste et colonialiste : la mĂ©decine coloniale doit ĂȘtre condamnĂ©e parce qu’elle a participĂ© Ă  la colonisation ou les mathĂ©matiques parce qu’elles ont servi Ă  compter les esclaves dans les bateaux de nĂ©griers.

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22. Les deux citations illustrent la perspective fĂ©ministe selon Thierry Hoquet dans Dessexes innombrables.LegenreĂ l’épreuvedelabiologie, Seuil, 2016, p. 62-63.

Il faudrait donc en finir avec la science et, plus largement, constituer de nouvelles Ă©pistĂ©mologies, de nouvelles philosophies de la connaissance. C’est un thĂšme qui occupe les philosophes wokes actuellement. Contre la recherche d’une vĂ©ritĂ© objective, il n’y aurait que des « Ă©pistĂ©mologies du point de vue » : fĂ©ministes, dĂ©coloniales, intersectionnelles, subalternes, etc. Je citerai, Ă  ce sujet, deux chercheuses reprĂ©sentatives de ce courant : « l’idĂ©e chĂšre Ă  l’épistĂ©mologie objectiviste qu’il est possible d’ĂȘtre nulle part et partout, en surplomb du monde, pour l’observer, est donc fausse. Cela masque une position spĂ©cifique, une vision particuliĂšre – celle des dominants – rendue possible par des institutions sociales qui la soutiennent en organisant son apparente neutralitĂ© » 23. Certes, la sociologie de la connaissance sait depuis longtemps qu’il existe des biais en sciences, mais l’objectif de l’épistĂ©mologie Ă©tait prĂ©cisĂ©ment de lutter contre ces biais. Pour les wokes, au contraire, toute science est situĂ©e et c’est lĂ , en quelque sorte, une nĂ©cessitĂ© qu’il ne faut pas essayer de combattre. Il faut au contraire revendiquer ce principe et opposer les sciences faites du point de vue des « dominĂ©s » Ă  celles faites du point de vue des « dominants ». Cela va de pair avec l’idĂ©e qu’il faut se dĂ©barrasser de la science traditionnelle. Dans mon livre, je dĂ©taille longuement l’exemple de ce qui se passe en Nouvelle-ZĂ©lande oĂč, dĂ©sormais, les mythes maoris (qui sont des mythes tout Ă  fait respectables et trĂšs beaux) sont enseignĂ©s sur le mĂȘme plan que la science « occidentale » 24. Les quelques rares

23. E. Lépinard, M. Lieber, Lesthéoriesenétudesdegenre, La Découverte, 2020, p. 32.

24. https://www.lexpress.fr/sciences-sante/sciences/ceux-qui-veulent-decoloniser-une science-jugee-trop-occidentale-LY4DBYYZJZDCPEZ4MN2SDKRC5E/

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scientifiques qui ont osĂ© protester ont Ă©tĂ© complĂštement mis Ă  l’écart 25. Il ne s’agit bien sĂ»r pas de refuser d’enseigner les mythes maoris, mais ils ne peuvent ĂȘtre enseignĂ©s comme Ă©tant de la science. Les plus grands biologistes anglo-saxons ont rĂ©agi en dĂ©clarant : « nous ne nous sommes pas battus contre le crĂ©ationnisme chrĂ©tien pour accepter le crĂ©ationnisme maori ».

Je voudrais conclure en soulignant ce qui me paraĂźt ĂȘtre le plus frappant. Le wokisme, contrairement Ă  ce que l’on soutient quelquefois, n’est pas du tout une thĂ©orie de gauche ou progressiste. C’est, au contraire, une thĂ©orie qui s’en prend directement Ă  l’hĂ©ritage des LumiĂšres. La thĂ©orie critique de la race attaque frontalement l’idĂ©e mĂȘme d’universalisme. L’idĂ©e d’un universel humain est, selon eux, une idĂ©e de Blanc. On ne peut jamais Ă©chapper Ă  sa communautĂ© d’origine. Robin DiAngelo, par exemple, critique l’universalisme qui serait, selon elle, un ennemi Ă  combattre. Cette idĂ©e selon laquelle l’homme n’existe pas fait penser Ă  la formule de De Maistre : « j’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, mais quant Ă  l’homme, je dĂ©clare ne l’avoir jamais rencontrĂ© de ma vie ».

Le wokisme conteste aussi l’existence d’individus autonomes et le principe selon lequel on peut choisir ses appartenances et se forger une identitĂ© propre. Il dĂ©nonce

25. https://www.nzherald.co.nz/kahu/scientists-rubbish-auckland-university-professorsletter-claiming-maori-knowledge-is-not-science/GN55DAZCM47TOZUTPYP2Q3CSLM/

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l’individualisme, qui stipule que chacun d’entre nous est unique et se distingue des autres, mĂȘme Ă  l’intĂ©rieur de nos groupes sociaux. Comme le rĂ©sume trĂšs bien l’écrivain amĂ©ricain Bret Easton Ellis, le but des wokes est, en vĂ©ritĂ©, de « se dĂ©barrasser de l’individu » et de revenir Ă  une pensĂ©e tribale. On a d’ailleurs pu voir leurs rĂ©actions au livre de Philip Roth, La tĂąche, qui illustre l’idĂ©e qu’on peut se choisir son individualitĂ© et qu’on n’est pas obligĂ© de rester enfermĂ© dans sa communautĂ© d’origine. Pour les wokes, ce livre n’est pas un grand classique de la littĂ©rature, il est simplement un livre militant et une offensive rĂ©actionnaire contre la thĂ©orie critique de la race. Selon les wokes, il n’existe pas d’individus, de « moi », il n’y a que des collectivitĂ©s, du « nous ». Cela me fait penser, cette fois, Ă  un autre philosophe contre-rĂ©volutionnaire, de Bonald, qui cĂ©lĂ©brait la « philosophie du nous » contre la « philosophie du moi ».

Les wokes sont, enfin, des critiques de la raison et du rationalisme, au nom du sentiment et de l’expĂ©rience vĂ©cue. Ils refusent tout Ă©change argumentĂ©. Seul le sentiment et l’expĂ©rience comptent : seules les femmes, les Noirs, les trans savent ce que sont les femmes, les Noirs, les trans. Si quelqu’un d’autre veut s’en occuper, c’est de l’« appropriation culturelle ». Cela veut dire qu’il y a un refus radical de se placer du point de vue d’autrui et d’essayer de comprendre ses raisons. Sandrine Rousseau a ainsi pu affirmer que le grand coupable, responsable de l’androcĂšne, c’est le rationalisme de Descartes ou la pensĂ©e de Buffon et de LinnĂ©, qui ont commis le crime de vouloir classer la nature. Deux des fondateurs de la

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thĂ©orie critique de la race, les juristes Richard Delgado et Jean Stefancic, ne font pas eux non plus le dĂ©tail et se prononcent « contre l’universalisme, contre l’individualisme, contre le progrĂšs, contre les fondements de l’ordre libĂ©ral, contre le rationalisme des LumiĂšres, contre les principes neutres du droit constitutionnel ». Il s’agit donc de mener une vĂ©ritable offensive contre les LumiĂšres. Ce qui est assez Ă©tonnant, c’est de constater que les hĂ©ritiers des LumiĂšres ne sont pas les premiers Ă  rĂ©agir face Ă  ce phĂ©nomĂšne. Est-ce que c’est parce que certains voient dans la thĂ©orie du genre, le comble de l’émancipation, qui est valorisĂ©e par les doctrines progressistes ? C’est une question qui mĂ©riterait d’ĂȘtre mieux Ă©tudiĂ©e.

On pourrait se demander ce qu’il convient de faire face Ă  ce phĂ©nomĂšne. D’abord, il faut toujours rĂ©sister, mĂȘme si ce n’est pas si facile. Il faut aussi faire confiance Ă  la « dĂ©cence ordinaire » des travailleurs du monde rĂ©el. Je pense en particulier Ă  certaines vidĂ©os oĂč l’on voit des parents latinos ou noirs, dans des conseils d’école amĂ©ricains, qui disent : « n’enseignez pas Ă  mes enfants qu’ils sont des victimes du racisme : j’ai rĂ©ussi ma vie, je ne suis en aucun cas une victime ! ». Leur identitĂ© n’est pas seulement dĂ©finie par le fait d’avoir pu ĂȘtre quelquefois victimes du racisme. On peut aussi envisager des rĂ©ponses politiques Ă  ces questions. C’est le dĂ©bat qui est en cours aux États-Unis. DeSantis a Ă©tĂ© réélu gouverneur de Floride avec des rĂ©sultats Ă©lectoraux en forte hausse, notamment parce qu’il a pris position contre l’enseignement de la thĂ©orie critique de la race et de la thĂ©orie du genre dans les Ă©coles. DĂ©sormais, dans la perspective de

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la prĂ©sidentielle amĂ©ricaine, il propose de supprimer les programmes promouvant la diversitĂ©, l’équitĂ© et l’inclusion. Il semble que cette « guerre culturelle » est en passe d’ĂȘtre Ă©galement reprise en France. Il est nĂ©cessaire de rĂ©sister car il s’agit d’une attaque directe contre les fondements de la civilisation occidentale : la raison, les LumiĂšres, l’universalisme. Par ailleurs, mais c’est une autre question, cette dĂ©rive nous met dans une situation de faiblesse extrĂȘme Ă  l’égard de pays comme la Russie, la Chine ou les pays musulmans : le monde extĂ©rieur nous regarde avec consternation.

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Questions de la salle Questions de la salle

Alain Richard 26 : Puisque vous ĂȘtes un universitaire bien implantĂ© dans ce monde, est-ce que vous pourriez nous indiquer les mĂ©tastases, c’est-Ă -dire les disciplines dans lesquelles se dĂ©veloppe cette dĂ©marche et l’état actuel du rapport de force et du niveau de rĂ©sistance des champs disciplinaires et des Ă©quipes universitaires, pour qu’on essaie de regarder comment circonscrire le mal?

Jean-François Braunstein : C’est une question pour laquelle j’ai tendance Ă  avoir une rĂ©ponse pessimiste.

S’agissant, en France, des universitĂ©s de lettres et sciences humaines, il me semble que la pĂ©nĂ©tration de ces idĂ©es est trĂšs importante. Des personnes me demandent parfois oĂč leur enfant pourrait faire des Ă©tudes de philosophie sans rencontrer ce genre de choses. Je n’ai pas de rĂ©ponse

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26. Ancien ministre de la DĂ©fense, Vice-prĂ©sident du SĂ©nat, SĂ©nateur du Val-d’Oise.

Ă  leur apporter. Il me semble que le dĂ©bat et l’offensive, maintenant, se dĂ©placent dans les facultĂ©s de sciences et de mĂ©decine. Je pense que lĂ , il faudrait essayer de sanctuariser les choses. Quelques scientifiques s’inquiĂštent de ce qui se passe : un cancĂ©rologue de Bordeaux se plaignait ainsi du fait qu’il ne pouvait pas obtenir de crĂ©dits s’il ne se pliait pas aux exigences concernant le genre. On l’oblige Ă  perdre son temps dans une semaine d’études sur le genre alors qu’il travaille contre le cancer ! Je pense qu’il y aurait peut-ĂȘtre aussi des actions possibles du cĂŽtĂ© des financements. Beaucoup de ces projets sont financĂ©s par l’Europe, la Ville de Paris ou par des fondations franco-amĂ©ricaines. Il y a beaucoup d’argent : si vous voulez faire une thĂšse sur le genre, par exemple, vous ĂȘtes sĂ»r d’avoir des financements pour faire votre thĂšse. Si vous faites une thĂšse sur la mĂ©taphysique d’Aristote, cela va ĂȘtre beaucoup plus compliquĂ©. Une autre possibilitĂ©, Ă©videmment plus radicale, pourrait ĂȘtre de rĂ©duire les administrations plĂ©thoriques qui se consacrent aux thĂšmes de DiversitĂ© ÉquitĂ© Inclusion (DEI), de genre, de race, etc. Il me semble qu’il y a des choses Ă  faire de ce cĂŽtĂ©-lĂ . A minima, il serait important de garantir la libertĂ© acadĂ©mique et que des enseignants puissent afficher leurs dĂ©saccords. Pour prendre l’exemple du colloque que nous avons organisĂ© l’an dernier Ă  la Sorbonne, aucune de nos universitĂ©s (Paris 1 et Paris 4) n’a voulu nous donner de salle. C’est uniquement grĂące au recteur, nommĂ© par Jean-Michel Blanquer, qu’on nous a donnĂ© un amphithéùtre Ă  la Sorbonne. Il faudrait que les prĂ©sidents d’universitĂ© garantissent les libertĂ©s acadĂ©miques. Le problĂšme, c’est que le mode d’élection

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de ces prĂ©sidents fait qu’ils dĂ©pendent beaucoup des militants Ă©tudiants et de syndicats, comme Sud Éducation, qui sont une catastrophe. Dans le domaine du droit, ces thĂšmes commencent aussi Ă  apparaĂźtre, autour du genre, avec notamment les « violences sexistes et sexuelles », mais aussi de la promotion des droits de l’animal. Il y aurait aussi des choses Ă  faire dans le secondaire : il n’est pas normal que des associations militantes comme le Planning familial, qui dit dĂ©sormais que les femmes peuvent avoir un pĂ©nis et que les hommes peuvent ĂȘtre enceints, interviennent dans les collĂšges.

Jean-Pierre Moreau 27 : Vous esquissez une gĂ©ographie des lieux oĂč l’on peut faire une sociologie des wokistes. VousĂ©voquieztoutĂ l’heureleprotestantisme.Etquelles sontlesairesculturelleslesplusconcernĂ©es?

Jean-François Braunstein : Je dirais qu’en dehors du monde occidental, en y incluant l’Australie, la Nouvelle-ZĂ©lande, etc., le wokisme n’existe pas. Il semble mĂȘme tout Ă  fait stupĂ©fiant pour le monde extĂ©rieur, notamment pour la Russie ou la Chine. S’agissant du monde occidental, les pays les plus touchĂ©s me semblent ĂȘtre effectivement les pays protestants et anglo-saxons. L’Italie et l’Espagne sont un peu moins touchĂ©s, pour l’instant. C’est peut-ĂȘtre dĂ» au poids de certains

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27. Centre des professions financiÚres, Académie de comptabilité.

schĂ©mas de pensĂ©e et d’organisations sociales liĂ©es au catholicisme. Beaucoup de gens disent que la France serait moins affectĂ©e, notamment grĂące au fait que les universitaires y sont titulaires et ne peuvent pas ĂȘtre licenciĂ©s aisĂ©ment. Certes, le statut de fonctionnaire nous prĂ©serve. NĂ©anmoins, la menace de mort sociale est une menace extrĂȘmement puissante, en particulier pour les jeunes collĂšgues. On pourrait faire une Ă©tude plus affinĂ©e des structures sociales qui ont un effet protecteur ou au contraire fragilisant : on voit, par exemple, que les adolescents transgenres actuels sont plutĂŽt des jeunes filles, de familles bourgeoises, plutĂŽt libĂ©rales, Ă  premiĂšre vue sans problĂšmes, qui vont, en choisissant de devenir trans, se transformer en victimes, populaires sur les rĂ©seaux sociaux, qui vont rejoindre une nouvelle famille, la « glitterfamily », leur famille choisie avec des paillettes.

Pierre Joxe 28 : Je voudrais rebondir sur votre intervention en vous soumettant trois faits, en apparence distincts, mais qui me semblent pointer vers les questions que vous soulevez. D’abord, lorsque j’étais ministre de l’IntĂ©rieur, j’ai Ă©tĂ© Ă  plusieurs reprises interpellĂ© sur le vĂ©ritable scandale qui consistait Ă  exiger des Français et desFrançaisesd’indiquerleursexepouravoirdroitĂ une carted’identitĂ©ouunpasseport.L’identitĂ©,medisait-on, ne pouvait pas se rĂ©sumer Ă  la dĂ©claration d’un sexe et, parconsĂ©quent,ilfallaitchangertoutcela.

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28. Ancien ministre de l’IntĂ©rieur et de la DĂ©fense, ancien prĂ©sident de la Cour des comptes.

Je n’ai pas affrontĂ© cette difficultĂ© juridique Ă  l’époque, maisellem’estapparuedansunautredomaine,alorsque j’étais adjoint d’un maire d’une ville moyenne. La politique sociale du logement y consistait Ă  trier soigneusementlesgenslogĂ©sdanslaZUP,pournejamaisfairede logementsoĂčiln’yauraitquedesMaghrĂ©bins,etsurtout pas, par exemple, que des AlgĂ©riens ou que des Tunisiens, mais mĂ©langer les personnes, y compris en tenant comptedesdiversesorigines,pourparsemerlaZUPavec des logements sociaux dont la mairie Ă©tait maĂźtresse de l’affectation Ă  telle ou telle famille. Un certain nombre degens,Ă l’intĂ©rieurdelacommune,jugeaientqu’ilĂ©tait inacceptable de trier les gens ainsi en fonction de leurs originespourlesaffecter.

Enfin, j’ai reçu rĂ©cemment le premier courrier administratif qui, peut-ĂȘtre, s’inspire directement de la philosophiequevousdĂ©crivez.Certainsdocumentsadministratifsaujourd’huienFrancenecommencentplus,comme autrefois, par « Madame, Monsieur», mais par « Bonjour »! Quand vous recevez un document administratif qui commence par «Bonjour », vous ĂȘtes doublement rassurĂ©s : Ă  la fois parce qu’on vous souhaite une bonne journĂ©e et parce qu’on ne vous attribue ni un genre, ni un sexe, ni quoi que ce soit. Qu’est-ce que vous pensez decestroisphĂ©nomĂšnes?

Ancien, avec la carte d’identitĂ©; l’autre, plus rĂ©cent : comment attribuer les logements sociaux? Et le troisiĂšme, tout Ă  fait rĂ©cent, c’est-Ă -dire qu’on ne s’adresse plus Ă  nous comme Monsieur, ni Madame, ni surtout Mademoiselle,maisavecunsimple«Bonjour » ?

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Jean-François Braunstein : Oui, j’ai reçu ce courrier moi aussi et, effectivement, c’est une tendance lourde. Dans les chemins de fer, dans les avions, dans beaucoup d’endroits, on prĂ©fĂšre dire dĂ©sormais « Chers voyageurs » ou « Bonjour », etc. Le problĂšme, assurĂ©ment, est que si on voulait vraiment ĂȘtre inclusif, il faudrait rajouter dĂ©sormais toute une sĂ©rie de catĂ©gories : il faudrait rajouter du masculin, du fĂ©minin, du neutre, du gender fluide, etc. On voit immĂ©diatement les limites des Ă©critures inclusives, qui exigeraient de crĂ©er des catĂ©gories Ă  l’infini ! S’agissant de votre question sur les communautĂ©s, je pense pour ma part, en bonne logique rĂ©publicaine, que la France n’est pas composĂ©e de communautĂ©s. Que les maires, que les dĂ©putĂ©s essaient de rĂ©partir les gens avec beaucoup de tact, c’est une bonne idĂ©e. En tant qu’enseignant, je n’ai jamais considĂ©rĂ© la couleur de peau de mes Ă©lĂšves : ça ne m’a mĂȘme pas traversĂ© l’esprit ! Je tiens compte des difficultĂ©s de mes Ă©tudiants et les aide en dehors de toute question de couleur de peau. Pour ce qui concerne l’indication du sexe sur les cartes d’identitĂ©, c’est quelque chose qui est trĂšs fluctuant. DĂ©sormais, il est possible de demander de changer de sexe Ă  l’état civil sans avoir besoin d’un certificat mĂ©dical, au nom du respect de la sphĂšre privĂ©e. La Cour europĂ©enne des Droits de l’Homme a acceptĂ© ce principe. Mais nous risquons, dĂšs lors, de nous retrouver dans la situation des Allemands et de devoir prĂ©ciser qu’on ne peut pas changer de sexe Ă  l’état civil plus d’une fois par an. Parce qu’on pourrait imaginer aussi d’en changer tous les trois mois. Il existe aujourd’hui une demande plus radicale : celle d’introduire un sexe neutre. La Cour europĂ©enne

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des Droits de l’Homme a pris rĂ©cemment une dĂ©cision qui ne va pas dans ce sens. Mais si on acceptait un sexe neutre, comment ferait-on pour les questions de paritĂ© ? Comment ferait-on pour toute une sĂ©rie de problĂšmes juridiques qui y sont liĂ©s ? Il me semble que cette idĂ©e est assez incohĂ©rente : si on veut ĂȘtre « fluide », on arrive trĂšs vite Ă  des situations absurdes, oĂč les personnes peuvent changer sans cesse d’identitĂ©. Ces idĂ©es de genre fluide, on peut se dire que c’est merveilleux, que c’est le comble de la « sociĂ©tĂ© liquide », de la sociĂ©tĂ© mouvante. Mais en fait, ce n’est pas du tout cela : c’est une sociĂ©tĂ© qui s’enferme dans toute une sĂ©rie de communautĂ©s nouvelles :

« transgenres », « non binaires », « asexuels », etc.

Roger Chudeau 29 : Monsieur le Professeur, je voulais vous remercier pour la clartĂ© biblique de votre exposĂ©. Vous nous invitiez Ă  rĂ©agir et nous, au Rassemblement National, nous avons commencĂ© Ă  agir. Mon groupe politiqueaainsicrééungroupespĂ©cifiqueauParlement deBruxellesetĂ l’AssemblĂ©enationalepourluttercontre le wokisme. J’ai moi-mĂȘme dĂ©posĂ© une proposition de loipourinterdirel’écritureinclusiveĂ l’universitĂ©etdans les actes administratifs et commerciaux et nous allons prochainementinterpellerleministredel’Éducationnationale pour qu’il supprime la circulaire Blanquer sur le choixdugenrepourlescollĂ©giens,laquelleesttoujoursen vigueur.Maisjevoudraisvousposerlaquestionsuivante:

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29. Député de la 2Úme circonscription du Loir-et-Cher.

pourquoi est-ce que les professeurs d’universitĂ©, dont vous ĂȘtes un Ă©minent reprĂ©sentant, ne s’organisent pas en un groupe d’action qui combattrait, comme vous le faites, mais de maniĂšre plus structurĂ©e, le wokisme, qui estundangermortelpournotrecivilisation?Jevoudrais aussi vous inviter Ă  prononcer une confĂ©rence devant notre groupe Ă  l’AssemblĂ©e nationale. J’ai aussi une questionquin’arienĂ voiraveccequejeviensdedire: quelleestlapositiondesÉglisesdeFranceparrapportau wokisme?Êtes-vousinformĂ©decela?

Jean-François Braunstein : Il y a un certain nombre d’universitaires qui se sont rĂ©unis dans un groupe qui s’appelle l’Observatoire du dĂ©colonialisme. Mais il est vrai que nous ne sommes pas extrĂȘmement nombreux, parce qu’il y a la menace de mort sociale et le risque d’ĂȘtre accusĂ© de transphobie, de racisme, etc. Beaucoup de gens n’osent pas parler alors qu’au fond, on ne risque pas grand-chose, Ă  la diffĂ©rence de nos collĂšgues anglo-saxons.

C’est ce que relĂšve une de mes collĂšgues, la sociologue de l’art Nathalie Heinich, qui pense qu’on devrait se servir du fait que l’on ne peut pas ĂȘtre renvoyĂ© pour prendre davantage la parole. Il existe donc une organisation, mais nous sommes quand mĂȘme assez minoritaires. Et pourtant, comme je vous l’ai dit, le wokisme n’est pas une doctrine de gauche, rĂ©publicaine ou progressiste. Il me semble que c’est tout le contraire et c’est pour cette raison que j’ai citĂ© quelques penseurs contre-rĂ©volutionnaires.

S’agissant des Églises, je dirais que les rĂ©actions Ă  mes propos sont assez positives, puisqu’il y a beaucoup de reprĂ©sentants religieux qui me demandent des confĂ©rences.

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Je n’ai en revanche pas eu beaucoup de rĂ©actions venant de la religion musulmane : je pense cependant qu’ils ont eux-aussi une vision extrĂȘmement nĂ©gative du wokisme.

RaphaĂ«l Hadas-Lebel 30 : Un des phĂ©nomĂšnes qui m’a paru des plus prĂ©occupants dans ce que vous avez dit, c’est que cette idĂ©ologie est passĂ©e de l’universitĂ© versl’entreprise.EnparticulierauxÉtats-Unis,dansles GAFAM,lagestiondesressourceshumainesparlesDRH s’inspire de ces principes. Est-ce que vous pouvez prĂ©ciser un peu l’état du rapport des forces dans ce domaine auxÉtats-Unis?Est-cequevousavezlesentimentquece phĂ©nomĂšne se dĂ©veloppe Ă©galement dans les entreprises françaises, en lien peut-ĂȘtre avec les enseignements des business schools?

Jean-François Braunstein : Je n’ai pas voulu entrer dans le dĂ©tail. Ce n’est pas ma spĂ©cialitĂ©, mais il existe un livre trĂšs intĂ©ressant de la journaliste du Figaro Anne de GuignĂ©, sur le capitalisme woke 31. Elle montre comment les entreprises françaises suivent ou quelquefois essaient de freiner un peu le phĂ©nomĂšne. Il me semble que par la formation, par le fait que beaucoup d’entreprises ont leur siĂšge et leur organisation principale aux États-Unis, du fait aussi de la pression des investisseurs anglo-saxons, il y a une pression dans ce sens. C’est en particulier le cas

30. Membre honoraire du Conseil d’État.

31. A. De GuignĂ©, Lecapitalismewoke:quandl’entrepriseditlebienetlemal, Presses de la CitĂ©, 2022.

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dans les entreprises anglo-saxonnes en France. On voit qu’il y a une espĂšce de lutte Ă  ce sujet aux États-Unis. Par exemple, Disney est une entreprise extrĂȘmement woke : il existe des vidĂ©os issues de Disney qui ont fuitĂ©, que je cite dans mon livre, oĂč l’on voit des militants enthousiastes faire de la propagande woke 32. Mais on constate aussi, par exemple, que quelqu’un comme Elon Musk s’en prend trĂšs directement aux wokes. Il me semble donc que les choses ne sont pas jouĂ©es.

Claudine Cohen 33 : La question que je voulais poser toutdemĂȘme,c’estlaquestionpolitique.VousavezcritiquĂ©toutescesthĂ©ories,toutescesvaleursduwokismeau nom des LumiĂšres, et puis vous avez finalement dit que certains courants politiques reprenaient cette critique. Vous avez alors parlĂ© de DeSantis, de Trump, etc. Estce que ce sont vraiment des dĂ©fenseurs des idĂ©aux des LumiĂšres? Comment se situe la question politique par rapportĂ lacritiqueduwokisme,dontvousavezditque cen’étaitpasunepositiondegauche?

Jean-François Braunstein : Il y a effectivement une sorte de montĂ©e aux extrĂȘmes des deux cĂŽtĂ©s, c’est-Ă -dire que plus les wokes se radicalisent, plus les rĂ©ponses sont celles de personnages marquĂ©s trĂšs Ă  droite. Alors, c’est

32. Ces vidéos ont été mises en ligne par le journaliste Christopher Rufo: https://twitter.com/ realchrisrufo

33. Philosophe et historienne des sciences, Directrice d’Études (Chaire « Biologie et SociĂ©tĂ© ») Ă  l’École des hautes Ă©tudes en sciences sociales et Ă  l’École pratique des hautes Ă©tudes, membre du Conseil d’orientation de l’Institut Diderot.

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vrai, j’emploie le mot woke et j’ai citĂ© DeSantis. Ce n’est pas trĂšs bon pour moi, parce qu’on va dire : « Braunstein a mal tournĂ©, il est en plein dĂ©lire ! » Mais je pense vraiment que la question n’est plus une question de droite ou de gauche : c’est une question de rĂ©alitĂ© ou de fiction, de science ou d’émotion, etc. Il me semble que c’est lĂ dessus qu’il faut se dĂ©cider et je crois qu’il ne faut pas se laisser impressionner par des tentatives de dĂ©lĂ©gitimation. Je pense que l’heure est assez grave pour qu’on ne se pose plus la question de savoir si ce que l’on dit est de droite ou de gauche. Il faut choisir entre la science et l’irrationalitĂ©, entre la vĂ©ritĂ© et le « point de vue situĂ© ». Il me semble que lĂ  est la vraie question. AprĂšs, bien sĂ»r, sur le plan politique, il y a une espĂšce de polarisation aux extrĂȘmes qui est trĂšs dommageable.

Jacques Toubon 34 : Vousopposezbeaucouplafictionet la rĂ©alitĂ©, mais je voudrais vous demander ce qu’on fait, non pas dans une discussion universitaire, mais dans la sociĂ©tĂ©vraie,c’est-Ă -direendehorsd’ici?Qu’est-cequ’on fait auprĂšs des personnes qui ne rĂ©ussissent pas, ou plutĂŽtqu’onempĂȘchedebĂ©nĂ©ficierd’undestroisĂ©lĂ©ments de la devise rĂ©publicaine : l’égalitĂ©. Universaliste, je le suis; rĂ©publicain, complĂštement : j’abhorre le communautarisme. J’ai Ă©crit contre l’identitarisme. Mais je sais aussi,entantqu’anciendĂ©fenseurdesdroits,quedansles agencespourl’emploi,ilyaenviron25%despersonnes

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34. Ancien Garde des sceaux, ministre de la Justice, ancien ministre de la Culture, ancien Défenseur des droits.

qui font des demandes qui n’aboutissent jamais parce qu’ellessont,d’unemaniĂšreoud’uneautre,diffĂ©rentes: soit d’une certaine couleur, d’un certain Ăąge, d’un sexe, d’unerĂ©gion,parexempledebanlieue,etc.Pources25%, lamĂȘmedifficultĂ©seposepourlelogementsocialetpour des tas d’autres questions, oĂč sont prises des dĂ©cisions publiques par des collectivitĂ©s locales ou par l’État. On a inventĂ©, pour y rĂ©pondre, il y a dĂ©jĂ  longtemps, un certainnombredemesureslĂ©galesouconstitutionnelles, etlapremiĂšred’entreellesaĂ©tĂ©l’inscriptiondelaparitĂ© danslaConstitution,d’abord,entrehommesetfemmes; puis toute une sĂ©rie de mesures. J’ai, pendant six ans, exercĂ© une fonction qui consistait, entre autres, Ă  lutter contre les discriminations en faisant en sorte que, dans les agences pour l’emploi, ceux qui sont noirs, femmes, etc. aient simplement les mĂȘmes chances de voir leur demande prise en considĂ©ration que les autres. Alors, qu’est-ce que vous faites pour continuer Ă  lutter contre les discriminations, si vous pensez, comme moi, qu’il faut le faire, au nom de la RĂ©publique, de l’égalitĂ© et de l’universalitĂ©?

Jean-François Braunstein : C’est une question de fond. Il me semble pour ma part qu’insister Ă  l’excĂšs sur les diffĂ©rences, c’est quelque chose qui enferme les gens dans une position de victime. Ce n’est pas ce qu’ils souhaitent en gĂ©nĂ©ral. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas trouver des moyens d’accompagner les plus mĂ©ritants, par exemple avec des bourses au mĂ©rite, avec des internats d’excellence, etc. S’agissant de l’éducation, il est clair aussi que, dans les universitĂ©s, il devrait y avoir des bourses

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au mĂ©rite. En revanche, l’idĂ©e que, si on appartient Ă  telle ou telle catĂ©gorie de population, on a droit ou non Ă  une discrimination positive, je pense que ce n’est pas une bonne idĂ©e, d’autant que cela introduit une suspicion sur ceux qui, issus de ces communautĂ©s, rĂ©ussissent trĂšs bien. Je remarque d’ailleurs qu’aux États-Unis, ce sont les militants, les universitaires, les parents noirs qui sont les plus hostiles Ă  la thĂ©orie critique de la race, c’est-Ă -dire Ă  une discrimination inversĂ©e. Il me semble que ce n’est pas la bonne solution. En revanche, si j’ai dit que je ne tenais aucun compte des couleurs de peau, bien sĂ»r, lorsque je fais cours, je tiens compte des jeunes qui ont le plus de difficultĂ©s, quels que soient les milieux dont ils viennent. Je leur donne des conseils et les aide dans leurs choix universitaires. Je pense que tout le monde essaie de le faire de maniĂšre, je dirais, empirique, avec tact. L’idĂ©e, qui existe dans d’autres cas comme le ComitĂ© consultatif national d’éthique, qu’il y a des « familles spirituelles » en France, me pose un problĂšme : non, la France n’est pas constituĂ©e de « familles spirituelles », pas plus qu’elle n’est constituĂ©e de communautĂ©s. Je pense qu’il faut, au contraire, face Ă  ce militantisme communautariste et identitariste, revenir Ă  l’universel. C’est la seule solution. C’est peut-ĂȘtre un vƓu pieux, mais il me semble que c’est comme ça qu’il faut faire.

AndrĂ©-Comte Sponville : Si je peux me permettre de poser Ă  mon tour une question, je trouve qu’il y a un paradoxe,sioncomparelaquestiondestransgenresĂ la questiondelarace:s’agissantdesgenres,leswokesnous

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reprochent de voir, entre les sexes, une diffĂ©rence qu’ils ne voient pas. Et, s’agissant de la race, c’est l’inverse : ilsnousreprochentdenepasvoirunediffĂ©rencequ’eux voient.Decepointdevue,jetrouvequ’onserassureun peu vite en focalisant le dĂ©bat sur la question du genre parce que, sur la question raciale, les wokes ont de bien meilleurs arguments Ă  faire valoir. Quand tu dis que tu ne fais aucune diffĂ©rence entre un noir et un blanc, il te rĂ©torque que cela prouve bien que tu es blanc parce qu’eux,quisontnoirs,ouarabes,ouautres,ladiffĂ©rence, onlaleurrappelletouslesjours,parcequ’ilssontracisĂ©s. Donc,quandonrĂ©pĂštelediscoursuniversalistebasique, que j’ai tenu comme toi et que je continue Ă  tenir («je ne fais aucune diffĂ©rence selon la couleur de peau») on vous rĂ©pond : « tu es color blind », « aveugle aux couleurs», alors qu’on pourrait leur reprocher d’ĂȘtre « gender blind », « aveugle Ă  la diffĂ©rence sexuelle ». Donc, est-ce que tu peux m’éclairer sur ce paradoxe? Pourquoi est-ce qu’il y a une espĂšce d’inversion du dĂ©bat selon qu’on passe de la question des races Ă  la question des genres, et rĂ©ciproquement? Et est-ce que tu ne crois pas que, malgrĂ© tout, il faille prendre acte du fait qu’ĂȘtre aveugle aux couleurs, c’est effectivement une façon un peuconfortabled’ĂȘtreuniversaliste?

Jean-François Braunstein : Oui, tu mets le doigt sur la principale contradiction qu’il y a dans le discours des wokes. Effectivement, Ă  premiĂšre vue, du cĂŽtĂ© du genre, tout est culture et on peut choisir exactement ce que l’on veut ; et du cĂŽtĂ© de la race, tout est nature, on ne peut pas sortir de sa race. C’est trĂšs bien illustrĂ© par le dĂ©bat sur la

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question des transgenres et des transraces. Être transgenre est trĂšs encouragĂ©, c’est quelque chose de positif, tandis que se prĂ©tendre transrace est tout Ă  fait interdit. Une jeune femme blanche, Rachel Dolezal, s’est fait passer pendant un moment pour noire et a mĂȘme dirigĂ© une section de l’Association pour l’Avancement des Gens de Couleur. Cela a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un scandale. À mon avis, cela s’explique par le fait que les wokes ne pensent pas en termes de nature et de culture, mais plutĂŽt en termes de groupes. Il s’agit donc de rejoindre soit le groupe des trans, soit de retrouver et renforcer sa communautĂ© raciale d’origine. Il y a un autre aspect qui fait que les wokes ne veulent pas admettre les transraces : ĂȘtre transgenre ne change rien du point de vue social, alors qu’ĂȘtre transrace, passer de Blanc Ă  Noir, c’est s’attaquer au peuple noir et Ă  la conscience noire, qui sont des victimes emblĂ©matiques. À mon avis, donc, le point important est que tout cela est affaire de communautĂ©s, et ces communautĂ©s sont diffĂ©remment valorisĂ©es. Quant Ă  l’idĂ©e de ne pas prĂȘter attention Ă  la couleur, je pense que ce n’est pas juste une affaire de Blanc : il n’y a pas que les Blancs qui ne font pas attention Ă  la couleur. Les Noirs aussi ne veulent pas qu’on fasse attention Ă  la couleur. Ils veulent justement pouvoir accĂ©der aux mĂȘmes universitĂ©s, aux mĂȘmes parcours que les autres. Mais sur le paradoxe, tu as raison : je dis que c’est simple, mais il y a tout de mĂȘme une certaine incohĂ©rence, parce qu’il y a d’un cĂŽtĂ© cette espĂšce de promesse transhumaniste de libĂ©ration infinie et, d’un autre cĂŽtĂ©, cette espĂšce de rĂ©gression Ă  la thĂ©orie des races. C’est pour cela que j’ai surtout parlĂ© des transgenres, parce qu’il me semble que c’est le plus intĂ©ressant.

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La question de la race, au fond, c’est une vieille histoire. Un livre rĂ©cent, qui s’appelle Race marxism 35, va jusqu’à soutenir que la thĂ©orie critique de la race est purement marxiste : ce n’est pas entiĂšrement faux. Bernard Piettre 36 : Vous avez parlĂ© de l’universel et je crois que c’est la question philosophique et politique centrale. Mais le problĂšme est bien de savoir si on peut simplement dĂ©fendre l’universalisme au nom des LumiĂšres. Car il n’est pas complĂštement faux de dire quel’universalismequedĂ©fendl’Occidentaunedimensionethnocentriqueou,commeleditJudithButler,qui n’estpasuneautricequej’apprĂ©ciebeaucoup,maisquia beaucoupd’influence,quel’universalismeestunprovincialisme. Vous avez vous-mĂȘmes dit Ă  un moment qu’il s’agissait de dĂ©fendre les fondements de la civilisation occidentale... Or, si on dit cela, peut-ĂȘtre qu’on dĂ©fend un communautarisme. LĂ , je rejoins la question politiquequiaĂ©tĂ©posĂ©e.Encemoment,cequ’onappellele « wokisme »,enFrance,faitledĂ©licedel’extrĂȘmedroite: Zemmour, Michel Onfray, etc. On a Ă©voquĂ© Trump, DeSantis,maisonpourraitenajouterbiend’autres! Or, entoutcas,personnellement,jen’adhĂšrepasauxidĂ©esdu Rassemblement National ou de Zemmour, qui tentent d’affirmer l’identitĂ© française contre les « wokistes » et contre les Ă©trangers qui viendraient nous envahir, nous

35. J. Lindsay, Race marxism. Thetruthaboutcriticalracetheoryandpraxis, Independently published, 2022.

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36. Agrégé et docteur en philosophie, enseigne dans les classes préparatoires et directeur de programme au CollÚge international de philosophie.

remplacer, etc., et qui dĂ©fendent des idĂ©es qui sont, en fait, au nom de l’universalisme rĂ©publicain et de la laĂŻcitĂ©, des idĂ©es anti-universalistes. LĂ , il y a tout de mĂȘme un problĂšme philosophique et politique assez profond.

Jean-François Braunstein : Oui, cette question de l’universalisme est une question en apparence toute simple, mais qui est en fait trĂšs compliquĂ©e. Ce que j’ai en tĂȘte, c’est un universalisme conçu comme un idĂ©al ouvert Ă  tous. Quiconque veut se saisir de cet idĂ©al peut le faire. Le fait qu’il y ait des ratĂ©s et que cela ne marche pas si bien que ça, qu’il y ait effectivement des laissĂ©s pour compte de l’universalisme, n’est pas une raison pour l’abandonner. Vous connaissez peut-ĂȘtre le livre fameux de Claude

Nicolet sur L’idĂ©erĂ©publicaineenFrance 37, qui explique que la RĂ©publique, c’est un idĂ©al mais que ce n’est pas un fait. Il me semble que, de ce point de vue, notre universalisme (il se trouve en effet que c’est l’universalisme occidental) a une espĂšce de puissance d’émancipation et de propagation. Mais vous avez raison, c’est quelque chose que peu de gens dĂ©fendent dĂ©sormais Ă  gauche, parce qu’ils acceptent l’idĂ©e que c’est un point de vue de Blancs et donc de racistes. Je n’ai pas ce sentiment. Il me semble au contraire que c’est quelque chose qui permet de rassembler plus que d’autres doctrines auxquelles on est confrontĂ©. D’autant que la rationalitĂ©, c’est quelque chose qui me semble fonctionner. La science existe ! Les

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37. Cl. Nicolet, L’idĂ©erĂ©publicaineenFrance : 1789-1924, Gallimard, 1995.

mythes maoris sont passionnants, mais ce n’est pas de la science. Il faut que chaque domaine soit sĂ©parĂ©. Mais je suis tout Ă  fait sensible Ă  ce que vous dites : si les universitaires, en tant qu’hĂ©ritiers des LumiĂšres, ne font rien, d’autres vont s’emparer de cet universalisme...

Bernard Fialaire 38 : Je suis radical, donc inspirĂ© par Alain sur l’individualisme. Je voudrais avoir des explications sur votre philosophie du nous, que vous opposezauxindividus.Parcequejesuisaussihumanisteetje lis Camus, qui dĂ©clarait, je crois : «je me rĂ©volte, donc nous sommes ».Est-cequevousmettriezĂ cemoment-lĂ  Camusdanslesinspirateursduwokisme?

Jean-François Braunstein : La « philosophie du nous », je ne m’en rĂ©clame pas du tout ! L’idĂ©e, c’était de montrer qu’un philosophe comme Bonald, un grand penseur contre-rĂ©volutionnaire, expliquait que l’origine de tous nos maux (il Ă©crit aprĂšs la RĂ©volution française), c’est la philosophie du moi, de la conscience indĂ©pendante, etc.

C’est lui qui prîne un retour à la philosophie du nous, c’est-à-dire à la philosophie du langage qui nous lie, etc.

Mais justement, je citais cela pour vous dire qu’au fond

l’individualisme, au sens rĂ©publicain, l’autonomie individuelle qui permet de se choisir telle ou telle identitĂ©, ou des identitĂ©s mixtes, c’est le cƓur, me semble-t-il, de la RĂ©publique, et de la philosophie d’Alain en particulier.

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38. Sénateur du RhÎne, ancien maire de Belleville et ancien Président de la communauté de communes SaÎne-Beaujolais.

AndrĂ© Comte-Sponville : J’ajouterai un mot : tout dĂ©pend de quel « nous » on parle. Si c’est « nous les humains » comme l’entend Camus dans «jemerĂ©volte, donc nous sommes», ce n’est qu’une forme d’humanismeuniversaliste.Sic’est« nous,lesNoirs », « nous,les Blancs », « nous, les trans », « nous, les hĂ©tĂ©ros », « nous, les homos », c’est une forme de communautarisme.

Anne-Françoise Berthon 39 : J’ai une question sur les mesuresdeluttes,qu’onaassezpeuĂ©voquĂ©es.Vousavez parlĂ©dupouvoirdesrĂ©seauxsociaux,quifaitquelesgens hĂ©sitentĂ semobiliser,etenparticulierlesexperts.Jesuis frappĂ©emoi-mĂȘmeparcequisepasseaveclemouvement desantivax,etjeconstatequetousceuxquiveulentdĂ©monter les propos anti-vaccins sur des rĂ©seaux sociaux, telsqueLinkedIn,sevoientfermerleurcompteaumotif delaprotectiondenosindividualitĂ©scontrelesmenaces quicirculent.Qu’est-cequ’onpourraitproposer,defaçon pratique, pour que les rĂ©seaux sociaux ne soient pas un lieudepouvoirstelqu’ileffacelapossibilitĂ©decontestationdeceuxquiconnaissentlesujetauprofitdeceuxqui disentn’importequoi,maisqui,finalement,rĂ©ussissent, parcequeledroitlepermet,Ă fairetairelesautres?

Jean-François Braunstein : C’est une question extrĂȘmement compliquĂ©e sur laquelle je ne suis peut-ĂȘtre pas le plus compĂ©tent. Il me semble que, dans les rĂ©seaux sociaux, il y a une prime Ă  la polĂ©mique et au clash. C’est

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39. ConseillÚre en innovation dans la santé.

comme ça que cela fonctionne. La difficultĂ©, c’est qu’ensuite, ça dure pour toujours, c’est-Ă -dire qu’il n’y a pas d’oubli sur les rĂ©seaux sociaux. C’est la question principale. Dans la vie rĂ©elle, on s’insulte, il arrive qu’on ait des conflits, mais cela disparaĂźt ensuite. Sur les rĂ©seaux sociaux, il n’y a pas d’oubli et les positions sont figĂ©es pour l’éternitĂ©. Par ailleurs, ils souffrent aussi d’une absence de garantie et de validation, c’est-Ă -dire que tous les points de vue se valent et dĂšs lors n’importe qui peut avoir son point de vue sur les vaccins, la physique quantique, etc.

C’est quelque chose qu’il faudrait donc rĂ©guler. Il semblerait que les tentatives de rĂ©gulation europĂ©enne vont plutĂŽt dans le bon sens. Mais je dirais volontiers que la meilleure chose, c’est surtout de tenter d’arrĂȘter d’aller sur ces rĂ©seaux. Par exemple, on constate que des adolescents qui souffraient de troubles autour du genre ont vu leurs situations s’amĂ©liorer dĂšs lors qu’on leur faisait arrĂȘter les smartphones, etc. Il faut essayer de rester Ă  l’écart. Mais c’est Ă©videmment plus facile Ă  dire qu’à faire.

GĂ©rard Unger 40 : Parmi les mĂ©tastases dont parlait AlainRichardtoutĂ l’heure,ilyalapresse.JesuisfrappĂ©, Ă lalectured’ungrandquotidiendusoir,devoircombien les pages de dĂ©bats et autres sont remplies de thĂ©ories woke, sans qu’il y ait de contrepartie. Ces thĂ©ories se dĂ©veloppentsansqued’autrespuissentyrĂ©pondre.Est-ce quevouspartagezcepointdevue? DeuxiĂšmement, est40. Vice-prĂ©sident du CRIF.

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cequeparmileswokes,iln’yapas,encequiconcernela race,uneconfusiongraveentreorigineetidentitĂ©? Cela me paraĂźt un point important. Cela n’empĂȘche pas, par contre,l’ethnocentrismed’existeretlewokismeapporte une rĂ©ponse qui n’est pas la mienne, mais qui existe. Car, tout de mĂȘme, on ne peut pas oublier des choses commelaphrasedeNicolasSarkozy:«l’Afriquen’apas d’histoire» ou l’attitude des historiens europĂ©ens, qui nĂ©gligent l’histoire vue par les habitants de l’Inde, de l’AmĂ©riqueduSudoudelaChine:çaexisteaussi,oudu moinsçaaexistĂ©pendanttrĂšslongtemps,etcelapersiste encore.

Jean-François Braunstein : S’agissant de la presse, il est Ă©vident qu’il y a une polarisation de plus en plus grande. Mon prĂ©cĂ©dent livre avait Ă©tĂ© repris un peu dans toute la presse. Pour celui-ci, il n’y a eu quasiment aucune mention dans la presse de gauche, sauf exception. On ne veut plus avoir de points de vue diffĂ©rents : c’est trĂšs impressionnant lorsqu’on lit LibĂ©ration ou L’Obs ou qu’on Ă©coute France Inter. C’est Ă©tonnant et cela a Ă  voir avec l’accusation de « radicalisation » : effectivement, si on me traite de transphobe, pourquoi me donner la parole ? Ce n’est pas possible. Il est vrai que les mĂ©dias sont, de ce point de vue, trĂšs touchĂ©s. On le voit trĂšs bien avec ce qui se passe aux États-Unis oĂč, par exemple, Bari Weiss, une ancienne journaliste au New YorkTimes, a créé une plateforme de newsletters, Substack, oĂč de trĂšs bons journalistes font des papiers passionnants, avec Ă©normĂ©ment d’abonnĂ©s, qui proposent un point de vue diffĂ©rent de la presse mainstream. Je pense qu’il y a d’autres choses qui

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se crĂ©ent Ă  cĂŽtĂ©. Dans les maisons d’édition, c’est pareil. Les jeunes employĂ©s de sa maison d’édition ne voulaient plus publier J.K. Rowling, car elle serait transphobe, mais le patron l’a quand mĂȘme imposĂ©e car on ne perd pas un auteur comme Rowling qui vend des centaines de millions de livres ! Mais un jour viendra oĂč ces jeunes militants seront Ă  la tĂȘte de ces maisons et prĂ©fĂšreront ne plus l’éditer. Je crois qu’à ce moment-lĂ , d’autres maisons d’édition vont se crĂ©er, Ă  cĂŽtĂ© des maisons d’édition traditionnelles. De mĂȘme pour les universitĂ©s : aux ÉtatsUnis, il y a actuellement des tentatives pour crĂ©er des universitĂ©s alternatives. Pour ce qui concerne un point de vue plus intelligent et plus complet sur la race, je pense que ça ne veut pas dire qu’il faut moins d’histoire, mais plus d’histoire : plus d’histoire, justement, sur l’extĂ©rieur de l’Europe, mais aussi des histoires globales. De ce point de vue, on sait ce qui s’est passĂ© il y a dĂ©jĂ  plus d’une dizaine d’annĂ©es avec Olivier PĂ©trĂ©-Grenouilleau, qui a Ă©crit un livre passionnant sur les traites nĂ©griĂšres 41. Il a Ă©tĂ© trĂšs violemment critiquĂ© parce qu’il n’avait pas parlĂ© de la seule traite qui soit valable : la traite occidentale. Il faut essayer effectivement d’avoir une vision plus globale. Je dirais que tous ces discours ne prolifĂšrent que sur un fond d’inculture : l’effondrement de l’éducation nationale est un vrai problĂšme. Pour qu’on puisse croire que Colbert, Voltaire, Hugo peuvent ĂȘtre annulĂ©s simplement parce qu’ils ont eu des positions critiquables sur tel ou tel sujet, c’est qu’on n’a jamais Ă©tudiĂ© Colbert, Voltaire ou Hugo, et l’histoire en gĂ©nĂ©ral.

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41. O. Pétré-Grenouilleau, LestraitesnégriÚres, Paris, Gallimard, 2006.

Alain GrangĂ©-Cabane 42 : VousnousavezquandmĂȘme dressĂ©unavenirassezsombre.Pourvousreprendre:une idĂ©ologie pessimiste, une idĂ©ologie sans pardon, une idĂ©ologie sans avenir radieux! Alors, je vous pose une simplequestion.Est-ceque,dansl’histoiredesidĂ©es,ily ajamaiseuunavenirpourdesidĂ©ologiesaussisombres, aussi noires, aussi pessimistes? Est-ce qu’il est possible que ça gagne ou est-ce qu’au total, ce n’est pas le souci d’unavenirradieuxquil’emportetoujours?

Jean-François Braunstein : Il est clair, et j’en suis dĂ©solĂ©, que je vous ai tracĂ© un tableau qui n’est sans doute pas trĂšs encourageant. Mais il y a bien d’autres signaux inquiĂ©tants qui indiquent que l’idĂ©e d’un avenir radieux n’est pas Ă  l’ordre du jour. On pourrait parler de la question de l’éco-anxiĂ©tĂ©, qui frappe de maniĂšre trĂšs importante la jeunesse, ou encore de la baisse impressionnante de la dĂ©mographie. Est-ce que ça a dĂ©jĂ  existĂ© dans l’histoire ? Il y a un livre passionnant de Norman Cohn, Les Fanatiques de l’Apocalypse 43, qui raconte l’histoire des sectes apocalyptiques Ă  la fin du Moyen Âge et montre aussi leur importance pour les messianismes idĂ©ologiques du XXe siĂšcle. Cela a dĂ©jĂ  existĂ© dans l’histoire de l’humanitĂ©. En revanche, il y a un certain temps que ça n’avait pas frappĂ© directement nos cultures.

42. PrĂ©sident de l’École alsacienne.

43. N. Cohn, Les fanatiques de l’Apocalypse. MillĂ©naristes rĂ©volutionnaires et anarchistes mystiquesauMoyenÂge , Paris, Payot, 1983.

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Tino Morganti-Malet 44 : J’avaisunpeulamĂȘmequestion. Je me demandais si, dans l’idĂ©ologie woke, il n’y avaitpaslamortduwokismedĂ©jĂ intĂ©grĂ©e,danslamesureoĂčlewokismeabesoindelogiquepourdĂ©montrer qu’il y a un systĂšme de discriminations; il a besoin des mathĂ©matiquespourpouvoircomptabiliserlavictimisation, etc. Donc, je me demandais si le wokisme n’allait pas ĂȘtre, non pas une religion, mais une hĂ©rĂ©sie suivie d’autres hĂ©rĂ©sies. Si on n’allait pas assister, dans dix ou vingt ans, Ă  plusieurs hĂ©rĂ©sies dont le wokisme serait la premiĂšre,maisquinepeutpastenirdansladurĂ©e.

Jean-François Braunstein : C’est l’hypothĂšse optimiste. Effectivement, Ă  la fin, il faut bien qu’il y ait des avions qui circulent, des hĂŽpitaux qui fonctionnent, etc. Mais ce n’est pas si simple parce qu’on voit que c’est une doctrine extrĂȘmement puissante. L’exemple le plus frappant, c’est celui de Sergiu Klainerman dont je parlais tout Ă  l’heure, ce mathĂ©maticien roumain qui disait qu’on l’empĂȘchait dĂ©sormais de faire des mathĂ©matiques Ă  Princeton. Beaucoup d’étudiants chinois qui Ă©taient aux ÉtatsUnis repartent ensuite en Chine pour finir leurs Ă©tudes et mĂȘme, selon lui, des mathĂ©maticiens amĂ©ricains vont en Chine pour travailler plus tranquillement. On peut se dire que si la science s’arrĂȘte en Occident, elle continuera ailleurs. Les smartphones seront toujours fabriquĂ©s quelque part, mĂȘme si les wokes vont refuser d’y toucher ou de participer Ă  leur construction. C’est ce qui est, Ă 

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44. Collaborateur parlementaire de la Sénatrice Brigitte Devésa

mon avis, trĂšs compliquĂ© : parce que c’est une croyance, elle ne sera pas nĂ©cessairement dĂ©mentie par les faits ou par le raisonnement. On peut renoncer en partie au progrĂšs technologique si on en espĂšre un gain spirituel, du point de vue de la « justice sociale ». Sinon on peut faire en sorte que ce progrĂšs technologique soit externalisĂ© d’une certaine maniĂšre.

Annie Fitoussi 45 : Je voulais vous demander si vous ne voyez pas un lien entre le wokisme et l’évolution de la notion de procrĂ©ation, puisque maintenant ce n’est pas uniquementlafemme,oulamaniĂšredontonconcevait laprocrĂ©ationantĂ©rieurement,quisontconcernĂ©es:ily aeubeaucoupdeprogrĂšsmĂ©dicauxquiontgĂ©nĂ©rĂ©aussi un droit Ă  avoir un enfant et une Ă©volution de la notion defamille,puisquemaintenantonparledePapa1,Papa 2oudeMaman1etMaman2.Voyez-vousunlienentre ces notions et le wokisme?

Jean-François Braunstein : Oui, c’est tout Ă  fait vrai. Depuis quelque temps, la procrĂ©ation est effectivement devenue une affaire technique, qui peut se faire sans relation sexuelle. C’est l’hypothĂšse d’une psychanalyste, Monette Vacquin, qui a Ă©crit sur Frankenstein et sur la premiĂšre gĂ©nĂ©ration issue de parents qui ont connu les fĂ©condations artificielles : dĂšs lors le corps n’est pas absolument essentiel et on peut trĂšs bien en arriver Ă 

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45. Avocate honoraire.

l’idĂ©e que l’on peut ĂȘtre homme et enceint. Il n’est pas exclu que cela puisse d’ailleurs effectivement se rĂ©aliser, par exemple avec des greffes d’utĂ©rus. Il est vrai que cela dĂ©rĂ©alise la sexualitĂ© et le monde rĂ©el, celui oĂč effectivement il existe des hommes et des femmes. Dans ce cas, on constate qu’un progrĂšs technique radical, avec les FIV, la PMA, la GPA va conduire Ă  des changements culturels ou philosophiques Ă©tonnants. On sort du monde rĂ©el pour entrer dans un monde oĂč tout peut ĂȘtre fabriquĂ©. Les technologies de pointe sont des technologies qui, d’une certaine maniĂšre, nous font perdre de vue le rĂ©el. On assiste Ă  ce que le philosophe amĂ©ricain Matthew Crawford caractĂ©rise comme une vĂ©ritable « guerre Ă  la rĂ©alitĂ© », qu’il fait remonter aux LumiĂšres, et qui est prĂ©sente chez tous les auteurs wokes et transhumanistes. L’idĂ©e en est que la rĂ©alitĂ© est quelque chose de dĂ©passĂ© et que, maintenant, on peut faire mieux que la nature. Je crois que l’exemple de la procrĂ©ation l’illustre bien. La place importante, dans l’imaginaire, de ces procrĂ©ations artificielles, fait qu’on se pose des questions sur la maniĂšre traditionnelle de faire des enfants, laquelle paraĂźt, en un certain sens, pĂ©rimĂ©e. Pour conclure, je dirais que ce qui fait que je suis assez inquiet, c’est que le wokisme ne me semble pas ĂȘtre seulement une idĂ©ologie ou une religion universitaire un peu aberrante. Ce n’est pas la premiĂšre fois qu’il y a des enthousiasmes Ă©tranges dans les universitĂ©s. En revanche, ce qui me semble plus inquiĂ©tant, c’est que cette religion woke est Ă  l’unisson d’un mouvement de dĂ©rĂ©alisation du monde, que promeuvent les GAFAM. Je cite dans mon livre Marc Andreessen, un des thĂ©oriciens du mĂ©tavers. Il affirme

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que « la plupart des humains ont des vies pauvres, tristes et sans intĂ©rĂȘt » et que donc si on leur propose dans le mĂ©tavers un environnement « riche, regorgeant mĂȘme de contenus magnifiques, de dĂ©cors splendides, de stimuli variĂ©s et de nombreuses personnes fascinantes avec lesquelles parler, travailler et sortir », ils vont le choisir. Il n’y a pas de raison pour que cela ne marche pas. Et il ajoute que, si on lui demande pourquoi il n’amĂ©liore pas plutĂŽt la situation des gens rĂ©els, il rĂ©pond : « la rĂ©alitĂ© a eu 5000 ans pour s’amĂ©liorer, et il est clair qu’elle fait encore cruellement dĂ©faut Ă  la plupart des gens » 46. Lui, il leur propose le mĂ©tavers, ils vont le choisir et tout ira bien. C’est bien ce qui m’inquiĂšte car je pense que, s’ils choisissent le mĂ©tavers, tout ira mal.

Retrouvez l’intĂ©gralitĂ© du dĂ©bat en vidĂ©o sur www.institutdiderot.fr

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46. N. Soldo, « The Dubrovnik Interviews. Marc Andreessen-Interviewed by a Retard », Substack, 31 mai 2021.

Les publications Les publications de l’Institut Diderot

Dans la mĂȘme collection

‱ L’avenir de l’automobile - Louis Schweitzer

‱ Les nanotechnologies & l’avenir de l’homme - Etienne Klein

‱ L’avenir de la croissance - Bernard Stiegler

‱ L’avenir de la rĂ©gĂ©nĂ©ration cĂ©rĂ©brale - Alain Prochiantz

‱ L’avenir de l’Europe - Franck DebiĂ©

‱ L’avenir de la cybersĂ©curitĂ© - Nicolas Arpagian

‱ L’avenir de la population française - François HĂ©ran

‱ L’avenir de la cancĂ©rologie - François Goldwasser

‱ L’avenir de la prĂ©diction - Henri Atlan

‱ L’avenir de l’amĂ©nagement des territoires - JĂ©rĂŽme Monod

‱ L’avenir de la dĂ©mocratie - Dominique Schnapper

‱ L’avenir du capitalisme - Bernard Maris

‱ L’avenir de la dĂ©pendance - Florence Lustman

‱ L’avenir de l’alimentation - Marion Guillou

‱ L’avenir des humanitĂ©s - Jean-François Pradeau

‱ L’avenir des villes - Thierry Paquot

‱ L’avenir du droit international - Monique Chemillier-Gendreau

‱ L’avenir de la famille - Boris Cyrulnik

‱ L’avenir du populisme - Dominique ReyniĂ©

‱ L’avenir de la puissance chinoise - Jean-Luc Domenach

‱ L’avenir de l’économie sociale - Jean-Claude Seys

‱ L’avenir de la vie privĂ©e dans la sociĂ©tĂ© numĂ©rique - Alex TĂŒrk

‱ L’avenir de l’hîpital public - Bernard Granger

‱ L’avenir de la guerre - Henri Bentegeat & Rony Brauman

‱ L’avenir de la politique industrielle française - Louis Gallois

‱ L’avenir de la politique Ă©nergĂ©tique française - Pierre Papon

‱ L’avenir du pĂ©trole - Claude Mandil

‱ L’avenir de l’euro et de la BCE - Henri Guaino & Denis Kessler

‱ L’avenir de la propriĂ©tĂ© intellectuelle - Denis Olivennes

‱ L’avenir du travail - Dominique MĂ©da

‱ L’avenir de l’anti-science - Alexandre Moatti

‱ L’avenir du logement - Olivier Mitterrand

‱ L’avenir de la mondialisation - Jean-Pierre Chevùnement

‱ L’avenir de la lutte contre la pauvretĂ© - François ChĂ©rĂšque

‱ L’avenir du climat - Jean Jouzel

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‱ L’avenir de la nouvelle Russie - Alexandre Adler

‱ L’avenir de la politique - Alain JuppĂ©

‱ L’avenir des Big-Data - Kenneth Cukier & Dominique Leglu

‱ L’avenir de l’organisation des Entreprises - Guillaume Poitrinal

‱ L’avenir de l’enseignement du fait religieux dans l’École laĂŻque - RĂ©gis Debray

‱ L’avenir des inĂ©galitĂ©s - HervĂ© Le Bras

‱ L’avenir de la diplomatie - Pierre Grosser

‱ L’avenir des relations Franco-Russes - S.E Alexandre Orlov

‱ L’avenir du Parlement - François Cornut-Gentille

‱ L’avenir du terrorisme - Alain Bauer

‱ L’avenir du politiquement correct - AndrĂ© Comte-Sponville & Dominique Lecourt

‱ L’avenir de la zone euro - Michel Aglietta & Jacques Sapir

‱ L’avenir du conflit entre chiite et sunnites - Anne-ClĂ©mentine Larroque

‱ L’Iran et son avenir - S.E Ali Ahani

‱ L’avenir de l’enseignement - François-Xavier Bellamy

‱ L’avenir du travail Ă  l’ñge du numĂ©rique - Bruno Mettling

‱ L’avenir de la gĂ©opolitique - Hubert VĂ©drine

‱ L’avenir des armĂ©es françaises - Vincent Desportes

‱ L’avenir de la paix - Dominique de Villepin

‱ L’avenir des relations franco-chinoises - S.E. Zhai Jun

‱ Le dĂ©fi de l’islam de France - Jean-Pierre ChevĂšnement

‱ L’avenir de l’humanitaire - Olivier Berthe - Rony Brauman - Xavier Emmanuelli

‱ L’avenir de la crise du Golfe entre le Quatar et ses voisins - Georges Malbrunot

‱ L’avenir du Grand Paris - Philippe Yvin

‱ Entre autonomie et Interdit : comment lutter contre l’obĂ©sitĂ© ?

Nicolas Bouzou & Alain Coulomb

‱ L’avenir de la CorĂ©e du Nord - Juliette Morillot & Antoine Bondaz

‱ L’avenir de la justice sociale - Laurent Berger

‱ Quelles menaces numĂ©riques dans un monde hyperconnectĂ© ? - Nicolas Arpagian

‱ L’avenir de la BioĂ©thique - Jean Leonetti

‱ DonnĂ©es personnelles : pour un droit de propriĂ©tĂ© ?

Pierre Bellanger et Gaspard Koenig

‱ Quels dĂ©fis pour l’AlgĂ©rie d’aujourd’hui ? - Pierre Vermeren

‱ Turquie : perspectives europĂ©ennes et rĂ©gionales - S.E. Ismail Hakki Musa

‱ Burn-out - le mal du siùcle ? - Philippe Fossati & François Marchand

‱ L’avenir de la loi de 1905 sur la sĂ©paration des Églises et de l’État.

Jean-Philippe Hubsch

‱ L’avenir du bitcoin et du blockchain - Georges Gonthier & Ivan Odonnat

‱ Le Royaume-Uni aprùs le Brexit

Annabelle Mourougane - Fréderic de Brouwer & Pierre Beynet

‱ L’avenir de la communication politique - Gaspard Gantzer

‱ L’avenir du transhumanisme - Olivier Rey

‱ L’économie de demain : sociale, solidaire et circulaire ?

Géraldine Lacroix & Romain Slitine

‱ La transformation numĂ©rique de la dĂ©fense française - Vice-amiral Arnaud CoustilliĂšre

‱ L’avenir de l’indĂ©pendendance scientifique et technologique française

Gérard Longuet

‱ L’avenir du Pakistan - Ardavan Amir-Aslani

‱ Le corps humain et sa propriĂ©tĂ© face aux marchĂ©s - Sylviane Agacinski

‱ L‘avenir de la guerre Ă©conomique amĂ©ricaine - Ali LaĂŻdi

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‱ Construire l’économie de demain - Jean Tirole

‱ L’avenir de l’écologie... et le nĂŽtre - Luc Ferry

‱ La vulgarisation scientifique est-elle un Ă©chec ? - Étienne Klein

‱ Les trois utopies europĂ©ennes - Francis Wolff

‱ L’avenir des Juifs français - Haïm Korsia

‱ Comment faire face Ă  la pĂ©nurie et Ă  la hausse des prix des matiĂšres premiĂšres ?

Philippe Chalmin

‱ Changement climatique : comprendre et agir - Christian de Perthuis

‱ L’avenir du fĂ©minisme - Caroline Fourest

‱ Le ressentiment contemporain menace-t-il la DĂ©mocratie ? - Cynthia Fleury

‱ Les nouvelles lignes d’affrontement dans un monde numĂ©risĂ© : l’ùre des frontiĂšres.comNicolas Arpagian

‱ Comment manager la gĂ©nĂ©ration Z ? - Pascal Broquard

Les DĂ©jeuners / DĂźners de l’Institut Diderot

‱ La Prospective, de demain à aujourd’hui - Nathalie Kosciusko-Morizet

‱ Politique de santĂ© : rĂ©pondre aux dĂ©fis de demain - Claude Evin

‱ La rĂ©forme de la santĂ© aux États-Unis : quels enseignements pour l’assurance maladie française ? - Victor Rodwin

‱ La question du mĂ©dicament - Philippe Even

‱ La dĂ©cision en droit de santĂ© - Didier Truchet

‱ Le corps ce grand oubliĂ© de la paritĂ© - Claudine Junien

‱ Des guerres à venir ? - Philippe Fabry

‱ Les traitements de la maladie de Parkinson - Alim-Louis Benabib

‱ La souverainetĂ© numĂ©rique - Pierre Bellanger

‱ Le Brexit et maintenant - Pierre Sellal

‱ Les Jeux paralympiques de Paris 2024 : une opportunitĂ© de santĂ© publique ?

Pr François Genet & Jean Minier - Texte écrit en collaboration avec Philippe Fourny

‱ L’intelligence artificielle n’existe pas - Luc Julia

‱ Cyber : quelle(s) stratĂ©gie(s) face Ă  l’explosion des menaces ?

Jean-Louis Gergorin & Léo Issac-Dognin

‱ La puissance publique face aux risques - François Vilnet & Patrick Thourot

‱ La guerre des mĂ©taux rares - La face cachĂ©e de la transition Ă©nergĂ©tique et numĂ©rique - Guillaume Pitron

‱ Comment rĂ©inventer les relations franco-russes ? - Alexandre Orlov

‱ La rĂ©publique est-elle menacĂ©e par le sĂ©paratisme ? - Bernard Rougier

‱ La rĂ©volution numĂ©rique met-elle en pĂ©ril notre civilisation ? - GĂ©rald Bronner

‱ Comment gouverner un peuple-roi ? - Pierre-Henri Tavoillot

‱ L’eau enjeu stratĂ©gique et sĂ©curitaire - Franck Galland

‱ AutoritĂ© un «enjeu pluriel» pour la prĂ©sidentielle 2022 ? - Thibault de Montbrial

‱ Manifeste contre le terrorisme islamiste - Chems-eddinne Hafiz

‱ ReconquĂ©rir la souverainetĂ© numĂ©rique

Matthieu Bourgeois & Bernard de Courrùges d’Ustou

‱ Le sondage d’opinion : outil de la dĂ©mocratie ou manipulation de l’opinion ? Alexandre DĂ©zĂ©

‱ Le capitalisme contre les inĂ©galitĂ©s - Yann Coatanlem

‱ Franchir les limites : transitions, transgressions, hybridations - Claudine Cohen

‱ Migrations, un Ă©qulibre mondial Ă  inventer - Catherine Withol de Wenden

‱ InsĂ©curitĂ© alimentaire et changement climatique : les solutions apportĂ©es par les biotechnologies vĂ©gĂ©tales - Georges Freyssinet

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Les Notes de l’Institut Diderot

‱ L’euthanasie, à travers le cas de Vincent Humbert - Emmanuel Halais

‱ Le futur de la procrĂ©ation - Pascal Nouvel

‱ La RĂ©publique Ă  l’épreuve du communautarisme - Eric Keslassy

‱ Proposition pour la Chine - Pierre-Louis MĂ©nard

‱ L’habitat en utopie - Thierry Paquot

‱ Une AssemblĂ©e nationale plus reprĂ©sentative - Eric Keslassy

‱ OĂč va l’Égypte ? - IsmaĂŻl Serageldin

‱ Sur le service civique - Jean-Pierre Gualezzi

‱ La recherche en France et en Allemagne - Michùle Vallenthini

‱ Le fanatisme - Texte d’Alexandre Deleyre prĂ©sentĂ© par Dominique Lecourt

‱ De l’antisĂ©mitisme en France - Eric Keslassy

‱ Je suis Charlie. Un an aprĂšs... - Patrick AutrĂ©aux

‱ Attachement, trauma et rĂ©silience - Boris Cyrulnik

‱ La droite est-elle prĂȘte pour 2017 ? - Alexis Feertchak

‱ RĂ©inventer le travail sans l’emploi - Ariel Kyrou

‱ Crise de l’École française - Jean-Hugues BarthĂ©lĂ©my

‱ À propos du revenu universel - Alexis Feertchak & Gaspard Koenig

‱ Une AssemblĂ©e nationale plus reprĂ©sentative - Mandature2017-2022- Eric Keslassy

‱ L’avenir de notre modùle social français - Jacky Bontems & Aude de Castet

‱ Handicap et RĂ©publique - Pierre Gallix

‱ RĂ©flexions sur la recherche française... - Raymond Piccoli

‱ Le systĂšme de santĂ© privĂ© en Espagne : quels enseignements pour la France ? Didier Bazzocchi & Arnaud Chneiweiss

‱ Le maquis des aides sociales - Jean-Pierre Gualezzi

‱ RĂ©former les retraites, c’est transformer la sociĂ©tĂ© - Jacky Bontems & Aude de Castet

‱ Vers un droit du travail 3.0 - Nicolas Dulac

‱ L’assurance santĂ© privĂ©e en Allemagne : quels enseignements pour la France ? Arnaud Chneiweiss & Nadia Desmaris

‱ Repenser l’habitat. Quelles solidaritĂ©s pour relever le dĂ©fi du logement dans une sociĂ©tĂ© de la longĂ©vitĂ© ? - Jacky Bontems & Aude de Castet

‱ De la nation universelle au territoire-monde - L’avenir de la RĂ©publique dans une crise globale et totale - Marc SolĂ©ry

‱ L’intelligence Ă©conomique - Dominique Fonvielle

‱ Pour un Code de l’enfance - Arnaud de Belenet

‱ Les Ă©coles de production - AgnĂšs Pannier-Runacher

‱ L’intelligence artificielle au travail - Nicolas Dulac GĂ©rardot

‱ Une AssemblĂ©e nationale plus reprĂ©sentative ? - Mandature2022-2027- Eric Keslassy

Les Colloques de l’Institut Diderot

‱ L’avenir du progrùs (actes des Entretiens 2011)

‱ Les 18-24 ans et l’avenir de la politique

‱ L’avenir de l’Afrique

‱ Les nouvelles stratĂ©gies de prĂ©vention pour vivre et vieillir en bonne santĂ©

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Les dangers du « wokisme »

Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre l’universel, les ‘‘savoirs situĂ©s’’ contre la science.

PhĂ©nomĂšne de sociĂ©tĂ©, le mouvement woke est vivement critiquĂ© par celles et ceux qui s’attachent Ă  rĂ©futer cette idĂ©ologie nĂ©e dans les campus amĂ©ricains avant de traverser l’Atlantique et qui, dĂ©sormais, infuse dans l’universitĂ©, les mĂ©dias et jusque dans la politique. Au premier abord, ce mouvement paraĂźt dĂ©sireux de justice, d’égalitĂ©, de libertĂ©. Mais puisque tout ne serait qu’une construction sociale (la race, le genre, la vĂ©ritĂ©...), tout devrait ĂȘtre remis en cause ; les sciences humaines, bien Ă©videmment, mais aussi les sciences dures telles que les mathĂ©matiques et la biologie.

Comment comprendre la rapide propagation de cette idĂ©ologie postmoderne, inspirĂ©e du dĂ©constructivisme, qui s’oppose Ă  la raison mĂȘme ?

N’est-ce qu’une simple vague de « folie passagĂšre » ou bien un authentique fanatisme dont les adeptes, profondĂ©ment intolĂ©rants, dĂ©guisent des opinions en science et se croient tenus d’excommunier quiconque n’obĂ©it pas aux prĂ©ceptes de cette nouvelle religion ?

Jean-François BRAUNSTEIN

Philosophe, Professeur Ă©mĂ©rite Ă  l’universitĂ© Paris-I-PanthĂ©onSorbonne, auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages dont notamment LaPhilosophiedevenuefolle(Grasset, 2018) et LaReligion Woke (Grasset, 2022).

ImprimĂ© sur papier issu de forĂȘts gĂ©rĂ©es durablement.

ISBN 978-2-494240-13-1

ISSN 2496-4948 (en ligne)

ISSN-2608-1334 (imprimé)

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