Les dangers du « wokisme »
Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre lâuniversel, les âsavoirs situĂ©sâ contre la science.
Jean-François BRAUNSTEIN
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Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre lâuniversel, les âsavoirs situĂ©sâ contre la science.
Jean-François BRAUNSTEIN
Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre lâuniversel, les âsavoirs situĂ©sâ contre la science.
Jean-François BRAUNSTEINUn spectre hante lâOccident : le spectre du wokisme.
Pardon pour ce clin dâĆil appuyĂ© Ă la premiĂšre phrase du Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx et Friedrich Engels (« Un spectre hante lâEurope : le spectre du communisme »). Je ne veux pas suggĂ©rer que le wokisme serait lâhomologue, au XXIe siĂšcle, de ce que fut le communisme au XIXe, mais simplement constater quâil suscite presque autant de rĂ©actions, dâailleurs plus souvent inquiĂštes, dans lâun et lâautre cas, quâenthousiastes.
Quâest-ce que le wokisme ? Une espĂšce de doctrine ou dâidĂ©ologie (voire une religion, selon Jean-François Braunstein), qui part de bons sentiments et dâidĂ©es Ă©mancipatrices (combattre le racisme, le sexisme, lâethnocentrismeâŠ) mais se prolonge dans un certain nombre de positions ou de comportements extrĂ©mistes, visant Ă rejeter, dĂ©construire ou annuler (câest ce quâon appelle la « cancel culture ») tout ce qui, dans le passĂ© ou le prĂ©sent de la civilisation occidentale, peut sembler moralement ou politiquement condamnable. Il ne sâagit pas seulement de dĂ©noncer le racisme, le colonialisme ou le machisme, tĂąches assurĂ©ment nĂ©cessaires, mais
dâen Ă©radiquer jusquâaux plus involontaires survivances, dâautant plus pernicieuses quâelles sont moins perçues et pourtant omniprĂ©sentes ou « systĂ©miques ».
La dĂ©marche, quels quâen soient parfois les excĂšs, nâest pas sans pertinence. Le racisme, explicite ou plus souvent inavouĂ©, voire inconscient, est loin dâavoir disparu de nos sociĂ©tĂ©s, mĂȘme parmi les milieux progressistes. Et force est de reconnaĂźtre que le colonialisme, plus dâun demisiĂšcle aprĂšs la dĂ©colonisation, reste prĂ©sent Ă la fois dans les tĂȘtes et dans les rapports de domination (politique, Ă©conomique, culturelle) dont les anciens colonisateurs continuent de bĂ©nĂ©ficier. Câest vrai en France comme dans le reste du monde. Les pays qui se firent un empire restent ordinairement plus riches et plus puissants que leurs anciennes colonies (lâAmĂ©rique du Nord, qui fut colonie britannique, est lâexception qui confirme la rĂšgle : les AmĂ©rindiens ont moins Ă©tĂ© colonisĂ©s quâexterminĂ©s ou marginalisĂ©s). Et ceux chez nous, mĂȘme français depuis deux gĂ©nĂ©rations, qui sont issus de ces anciennes colonies sont bien placĂ©s pour savoir que ce nâest ni un avantage ni une donnĂ©e indiffĂ©rente. Le machisme de mĂȘme nâa pas disparu du simple fait que lâĂ©galitĂ© hommes-femmes a fait quelques progrĂšs, dâailleurs inĂ©gaux et insuffisants. Ni lâhomophobie, au nom du droit Ă la diffĂ©rence. Au total, il reste plus facile, y compris en France, de rĂ©ussir ou de parvenir Ă un poste de pouvoir, ou mĂȘme dâobtenir un emploi ou un logement, quand on est blanc que quand on est noir ou arabe, quand on est chrĂ©tien, juif ou athĂ©e que quand on est musulman, et quand on est un homme, surtout hĂ©tĂ©rosexuel, que
quand on est une femme, surtout lesbienne ou « trans ». Que ce soit moralement injuste et politiquement inacceptable, qui le niera ? Et que les luttes contre ces diffĂ©rentes discriminations puissent ou doivent converger ou sâarticuler les unes aux autres (ce quâon appelle « lâintersectionnalitĂ© »), quoi de plus souhaitable ?
LĂ oĂč le bĂąt blesse, câest quand on essentialise ces identitĂ©s, quâelles soient ethniques, religieuses ou sexuelles, au point de considĂ©rer que tout ce qui est blanc, masculin ou occidental serait par lĂ -mĂȘme coupable, ce qui revient Ă enfermer tous les autres â les dominĂ©s â dans le statut confortable et piĂ©geant de « victimes ». Câest oĂč le wokisme est le plus discutable, au point de devenir (Ă cĂŽtĂ© des maux quâil dĂ©nonce) un danger supplĂ©mentaire. LâĂtat et la sociĂ©tĂ© françaises, tels quâil les prĂ©sente, seraient « structurellement » racistes, phallocratiques et homophobes, donc Ă combattre ou Ă renverser. Les sciences elles-mĂȘmes seraient suspectes dâandrocentrisme, dâhĂ©tĂ©rosexisme et de racisme : elles ne feraient quâocculter ou lĂ©gitimer le « privilĂšge blanc » ou les processus de domination ! Et lâidĂ©e dâune vĂ©ritĂ© objective ne serait quâune illusion nĂ©faste, quâil faudrait dissoudre dans un relativisme gĂ©nĂ©ralisĂ© (y compris dâun point de vue Ă©pistĂ©mologique), prenant en compte lâirrĂ©ductible diversitĂ© des points de vue, par exemples fĂ©ministes, queer, racisĂ©s ou dĂ©coloniauxâŠ
Quant Ă ceux qui prĂ©tendent le contraire â fĂ»t-ce au nom de la raison ou de lâidĂ©al rĂ©publicain â, ils ne seraient en rĂ©alitĂ© que des racistes qui sâignorent (ils se croient
universalistes, ils ne sont que color blind : aveugles aux couleurs, donc aussi au racisme) ou des islamophobes qui sâassument. Le wokisme, sous couvert dâantiracisme et de lutte contre toutes les discriminations, aboutit ainsi, paradoxalement, Ă racialiser ou communautariser le dĂ©bat, au point dâaboutir⊠à de nouvelles discriminations (comme les rĂ©unions « non mixtes », câest-Ă -dire en lâoccurrence interdites aux blancs) ! Ă la limite, et cela justifie le rapprochement avec le Manifeste de Marx et Engels, la lutte des classes tend Ă devenir une lutte des races, des « genres » ou des communautĂ©s. Cela produit des effets dĂ©lĂ©tĂšres, spĂ©cialement Ă lâuniversitĂ©. Les enseignants qui continuent de tenir un discours universaliste â celui des LumiĂšres â sont de plus en plus dĂ©noncĂ©s, par les « dĂ©coloniaux », comme complices de lâordre capitaliste, raciste, machiste et impĂ©rialiste, au point que la libertĂ© dâexpression et dâenseignement en est parfois menacĂ©e. Des spectacles ou des confĂ©rences ont Ă©tĂ© empĂȘchĂ©s, des cours perturbĂ©s, des chercheurs dissuadĂ©s ou dĂ©couragĂ©sâŠ
Nous en sommes lĂ , et lâon ne peut que sâen inquiĂ©ter. Le wokisme, câest la pensĂ©e dĂ©coloniale, la dĂ©construction et le politiquement correct poussĂ©s Ă lâextrĂȘme : jusquâĂ lâintolĂ©rance et Ă lâobscurantisme, au point que lâĂ©veil prĂ©tendu (woke, en anglo-amĂ©ricain, signifie « Ă©veillĂ© » : il sâagit dâĂȘtre conscient des inĂ©galitĂ©s sociales, spĂ©cialement dans leurs dimensions raciales ou sexuelles) se retourne contre les idĂ©aux des LumiĂšres (lâuniversalisme, le rationalisme, la tolĂ©rance) et risque de se transformer en cauchemar totalitaire et bien-pensant.
Jean-François Braunstein, professeur Ă©mĂ©rite Ă lâUniversitĂ© Paris I-PanthĂ©on-Sorbonne et spĂ©cialiste de la philosophie des sciences, a consacrĂ© Ă ce courant un livre Ă la fois trĂšs informĂ© et trĂšs critique (La Religion Woke, Grasset, 2022), qui nous a paru aussi courageux quâĂ©clairant. Nous dĂ©cidĂąmes donc de lâinviter Ă lâInstitut Diderot, ce quâil eut la gentillesse dâaccepter. Et sa confĂ©rence sur « les dangers du wokisme », diffusĂ©e en direct sur Internet, nous a valu un double record : celui des connexions et celui des injures reçues. Deux raisons supplĂ©mentaires de nous fĂ©liciter de notre invitation et de le remercier pour la richesse et la vigueur de son propos !
AndrĂ© Comte-Sponville Directeur gĂ©nĂ©ral de lâInstitut DiderotLe genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre lâuniversel, les ââsavoirs situĂ©sââ contre la science.
Il y a quelques annĂ©es, jâalertais sur lâeffacement des limites dans trois domaines : le genre (effacer la distinction masculin-fĂ©minin), lâanimalisme (effacer la distinction homme-animal) et ce que jâappellerais lâeuthanasisme, câest-Ă -dire la volontĂ© dâeffacer le caractĂšre tragique de la mort 1. Il existe Ă mon avis une diffĂ©rence considĂ©rable entre ce projet dâeffacement des frontiĂšres et le projet moderne qui consistait, lui, Ă toujours repousser plus loin les limites, suivant en cela la devise de Charles Quint, Plus ultra : toujours plus loin. Mon livre traitait de certaines thĂšses philosophiques qui, au nom de la bienveillance, de la lutte contre les discriminations, du bien-ĂȘtre animal ou du bien mourir, risquaient de conduire Ă des consĂ©quences trĂšs dommageables. Par exemple, la justification de lâinfanticide ou la distinction entre les « vies dignes dâĂȘtre vĂ©cues » et celles qui ne le seraient pas.
Tout cela nâĂ©tait que de la philosophie, mais je craignais que ces idĂ©es nâaient des consĂ©quences et, de fait, ces consĂ©quences sont advenues plus vite que je ne le pensais et ont vite traversĂ© lâAtlantique. Notre quotidien est dĂ©sormais rythmĂ© par toute une sĂ©rie dâabsurditĂ©s et de propositions paradoxales, en particulier autour des questions du genre, de la race mais aussi de la critique de la science. Je crois en effet quâau-delĂ des questions de race et de genre, il existe une attaque dĂ©libĂ©rĂ©e contre la science objective, contre la connaissance scientifique. On va voir que câest un des points essentiels de cette doctrine « woke ». Ces idĂ©es « wokes » sont, comme celles que jâai dĂ©crites prĂ©cĂ©demment, des idĂ©es bienveillantes ; elles portent des valeurs de progrĂšs et de lutte contre les discriminations, contre le racisme, contre le mĂ©pris des « savoirs dominĂ©s », etc., mais elles entraĂźnent des consĂ©quences tout Ă fait dĂ©plorables. On va voir quâelles peuvent conduire Ă des points de vue extrĂȘmement absurdes et « toxiques », comme diraient les « wokes ». De plus, ces idĂ©es sont dĂ©sormais sorties des universitĂ©s : elles constituent dâune certaine maniĂšre la pensĂ©e dominante dans le monde occidental. De ce point de vue, il est frappant de voir combien le monde extĂ©rieur nous regarde avec Ă©tonnement ou avec effarement. On sait combien ces idĂ©aux « wokes » sont un argument servant de prĂ©texte Ă nos adversaires : on le voit avec Poutine sur la question du genre ; on le voit avec la Chine qui instrumentalise Black Lives Matter pour dire que les AmĂ©ricains sont racistes. On le voit avec des chaĂźnes islamistes comme AJ +, la chaĂźne dâAl Jazeera destinĂ©e aux jeunes europĂ©ens qui fait de la propagande LGBTQIA+ alors
quâon sait le sort rĂ©servĂ© aux homosexuels dans les pays islamistes. Mes Ă©tudiants chinois commençaient par rire quand je leur exposais ces doctrines wokes. Ensuite ils sâaffligeaient avant de me dire : « ne vous inquiĂ©tez pas, vous pourrez venir enseigner la philosophie occidentale chez nous ! ».
Chaque matin, on trouve dans la presse toutes sortes dâexemples de ces Ă©volutions. RĂ©cemment, une professeure de danse a Ă©tĂ© obligĂ©e de quitter Sciences Po parce quâelle voulait continuer Ă parler dâhomme et de femme dans son cours de danse, plutĂŽt que dâutiliser les termes de leader et follower 2. Deux théùtres canadiens, au nom de lâantiracisme, proposent des piĂšces rĂ©servĂ©es aux Noirs et interdites aux Blancs et aux Asiatiques. Comme il nâest pas lĂ©galement possible de le faire, on met quelquâun Ă lâentrĂ©e du théùtre pour dire aux Blancs et aux Asiatiques quâils ne sont pas les bienvenus 3. Il y a quelques semaines, les Ă©tudiants en mĂ©decine de lâUniversitĂ© du Minnesota ont dĂ©cidĂ© de ne plus prĂȘter dĂ©sormais serment Ă Hippocrate 4, mais de sâengager Ă combattre la « binaritĂ© sexuelle », le « suprĂ©macisme blanc » et la mĂ©decine occidentale, quâil faudrait remplacer par des savoirs indigĂšnes. Tout cela sous la direction dâun professeur formĂ© Ă Johns Hopkins, la meilleure facultĂ© de
2. Voir, concernant cette controverse et la réponse de Sciences Po : https://www.planetegrandesecoles.com/scandale-sciences-po-professeur-danse-licenciee.
3. https://nypost.com/2023/01/29/canadas-national-arts-centre-sparks-outrage-withblack-only-events
4. https://www.observatoireduwokisme.fr/post/Ă -l-universitĂ©-du-minnesota-les-Ă©tudiantsen-mĂ©decine-prĂȘtent-serment-contre-la-suprĂ©matie-blanche
mĂ©decine amĂ©ricaine. On en voit des consĂ©quences jusque dans la vie de tous les jours : de plus en plus de collĂšges demandent aux enfants, y compris en France, par quel pronom ils veulent ĂȘtre dĂ©signĂ©s : « il, elle ou iel » ou quoi que ce soit dâautre. LâĂ©criture inclusive exerce aussi une pression considĂ©rable : quasiment tous les courriers universitaires sont rĂ©digĂ©s en Ă©criture inclusive. Mais il est important de comprendre que, derriĂšre ces faits divers Ă premiĂšre vue disparates, on peut repĂ©rer une vision du monde assez cohĂ©rente, quâil est nĂ©cessaire de caractĂ©riser pour mieux en comprendre le succĂšs, indĂ©niable dans une partie importante de notre population. Dans cette prĂ©sentation, je voudrais donc faire deux choses. Dans un premier temps, justifier la raison pour laquelle jâai choisi de parler de wokisme et pourquoi jâai choisi de parler non pas dâidĂ©ologie mais de religion woke. Il me semble, en effet, que ce phĂ©nomĂšne a toutes les caractĂ©ristiques dâune religion. Dans un deuxiĂšme temps, je prĂ©senterai les idĂ©es qui composent ce corps de doctrine, assez simple, que lâon peut rĂ©duire Ă quatre points : deux thĂ©ories anthropologiques, une thĂ©orie politique et une thĂ©orie de la connaissance.
Commençons par la question de la religion woke. Le terme woke signifie « Ă©veillĂ© » dans la langue populaire afro-amĂ©ricaine. Dans la culture rastafari, dâabord. Marcus Garvey, dans les annĂ©es 1920, appelait ainsi lâAfrique Ă se rĂ©veiller sous le slogan Wake up Africa! Dans le reggae, Bob Marley chante Wakeupandlive. Dans le rap, Erykah Badu, en 2008, dans sa chanson Master Teacher, est la premiĂšre Ă vĂ©ritablement populariser le terme dans le sens de prise de conscience des formes de domination raciale. Depuis une dizaine dâannĂ©es, ce terme sâest peu Ă peu rĂ©pandu et, contrairement Ă ce quâon entend parfois, ce nâest pas lâaltright amĂ©ricaine qui a utilisĂ© ce terme en premier. Sa premiĂšre mention « officielle » se trouve dans le film de prĂ©sentation de Black Lives Matter, rĂ©alisĂ© en 2017, qui sâintitule Stay Woke. Ă la suite de la mort de George Floyd, ce terme de « woke » sâest beaucoup rĂ©pandu. « Woke », cela veut donc dire « Ă©veillĂ© » aux injustices sociales, « conscientisĂ© » si lâon voulait le traduire dans un langage postmarxiste. Aujourdâhui, le terme est abandonnĂ© par les « wokes » eux-mĂȘmes, qui prĂ©tendent quâil ne serait employĂ© que par lâextrĂȘme droite amĂ©ricaine. En fait, sâils souhaitent abandonner ce terme câest parce quâil a pris de fait des connotations largement pĂ©joratives. Lorsquâon voit, par exemple, la fameuse vidĂ©o sur Evergreen College, la premiĂšre universitĂ© amĂ©ricaine totalement prise en main par des Ă©tudiants wokes 5, on est tentĂ© de se dire : « cela ne passera pas par moi ! ». Les
wokes prĂ©fĂšrent donc se prĂ©senter aujourdâhui comme des social justice warriors, des « guerriers de la justice sociale ». Qui pourrait ĂȘtre hostile Ă lâidĂ©e de justice sociale ? Mais ce terme ne me semble pas convenir, car il ne sâagit pas que de justice sociale. Il ne sâagit pas simplement de corriger tels ou tels abus. Il sâagit clairement dâune nouvelle vision du monde. De ce point de vue, le mot « woke » est bien plus adaptĂ©. Dâabord, parce quâil dĂ©crit parfaitement lâĂ©tat dâesprit de ses adeptes : ils sont « Ă©veillĂ©s », au sens oĂč lâon parle dâun Ă©veil religieux. Cela permet Ă©galement de faire signe vers « les grands rĂ©veils religieux », les Great Awakenings des XVIIIe et XIXe siĂšcles, qui ont bouleversĂ© lâAmĂ©rique de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e. Beaucoup dâhistoriens du protestantisme amĂ©ricain insistent sur leurs similitudes avec le mouvement woke. Il y a une autre raison pour laquelle il est important dâinsister sur cette dimension religieuse, dont je parlerai plus tard : il me semble que, contrairement Ă ce que lâon dit, ce mouvement nâa rien Ă voir avec ce quâon appelle outreAtlantique la FrenchTheory. Parler de religion woke est une maniĂšre de souligner que ce nâest pas juste la French Theory qui nous revient Ă la figure, aprĂšs ĂȘtre passĂ©e par les Ătats-Unis : câest tout autre chose.
Pourquoi le terme de religion ? Comment en suis-je arrivĂ© Ă cette caractĂ©risation ? Ce qui a Ă©tĂ© le plus Ă©tonnant pour moi, câĂ©tait de voir des gens qui sont de grands savants, des gens extrĂȘmement cultivĂ©s et Ă©rudits dans leurs domaines, qui, du jour au lendemain, embrassaient ces causes et effaçaient tout ce quâils avaient pu faire jusque-lĂ . On voit par exemple un professeur de lettres
classiques aux Ătats-Unis qui a dĂ©cidĂ© dâarrĂȘter dâenseigner les humanitĂ©s classiques sous prĂ©texte quâelles porteraient sur une Ă©poque raciste, viriliste et esclavagiste. On voit des biologistes qui, du jour au lendemain, dĂ©clarent que la biologie nâest pas une science, mais une discipline politique et « viriliste ». Dans mon universitĂ©, certains collĂšgues, des amis de trente ans ont, du jour au lendemain, cessĂ© de discuter et de dĂ©battre avec moi⊠Je trouvais cela trĂšs Ă©trange : comment des gens intelligents pouvaient-ils croire Ă des propositions aussi absurdes que « la biologie nâest pas une science », « le corps nâexiste pas », « si on veut ĂȘtre antiraciste, il faut toujours considĂ©rer la race », etc. ? Finalement, jâai rĂ©alisĂ© que sâils croyaient Ă ces choses absurdes, ce nâĂ©tait pas malgrĂ© leur absurditĂ©, mais prĂ©cisĂ©ment parce quâelles sont absurdes. Jâai repensĂ© Ă la fameuse phrase attribuĂ©e Ă Tertullien : « credoquiaabsurdum » (« je le crois, parce que câest absurde ») ; phrase qui est Ă©noncĂ©e, pas exactement sous cette forme dâailleurs, dans un texte oĂč Tertullien sâoppose Ă des gnostiques, les marcionites 6 .
Câest Ă ce moment que je me suis dit quâon avait affaire Ă une vĂ©ritable religion, au pire sens du terme, dans la mesure oĂč on ne peut plus discuter du tout. Les wokes ont le sentiment de voir un monde que nous ne voyons pas et ils ne veulent pas discuter avec nous. Ils ont le sentiment dâavoir accĂ©dĂ© Ă des vĂ©ritĂ©s inaccessibles au commun des hommes. Par exemple, lâidĂ©e que le corps ne compte pas
6. DeCarneChristi. Tertullien dit plutĂŽt, Ă propos de lâincarnation et de la mort du fils de Dieu : « credibile est, quia ineptum est [âŠ] certum est, quia impossibile ». Câest crĂ©dible, car câest absurde, câest certain, car câest impossible.
et que seule compte la conscience. Câest une proposition pour le moins osĂ©e ! Ou bien lâidĂ©e quâil existe un « racisme dâatmosphĂšre », quâil y a toujours du racisme, mĂȘme sâil nây a pas de racistes. Ou encore soutenir que les mathĂ©matiques sont une discipline raciste et viriliste. Ils vont trĂšs loin et il me semble que câest vraiment une nouvelle vision globale du monde. Cela se voit dâailleurs dans lâenthousiasme et lâexaltation des militants wokes. Il faut regarder Ă ce sujet la vidĂ©o dâEvergreen State College, trĂšs Ă©tonnante, ou encore cette vidĂ©o dâune jeune collĂšgue qui affirme, avec un air inspirĂ©, que la cuisine française est Ă©minemment raciste 7. Il faut voir aussi les rĂ©actions suscitĂ©es par le colloque que nous avons organisĂ© Ă la Sorbonne et qui rĂ©unissait les rares rĂ©fractaires Ă cette idĂ©ologie 8. On nous a traitĂ©s de tous les noms, avec des manifestations, des demandes dâinterdiction, etc. On a affaire ici Ă un vĂ©ritable enthousiasme, au sens religieux du terme.
Mais on a aussi pu observer, surtout au lendemain de la mort de George Floyd, toute une sĂ©rie de rites : des demandes de pardon, des agenouillements pour sâexcuser de cette mort (mĂȘme si on vit Ă lâautre bout du monde et quâon nâest en rien responsable de la mort de George
7. https://www.bfmtv.com/replay-emissions/le-live-toussaint/la-cuisine-francaise-estelle-raciste-28-06_VN-202106280176.html
8. Le colloque international « AprĂšs la dĂ©construction : reconstruire les sciences et la culture » a eu lieu les 7 et 8 janvier 2022 Ă lâUniversitĂ© de la Sorbonne Paris 1. Pour le programme et les dĂ©tails du colloque, voir : https://decolonialisme.fr/annonce-du-colloque-apres-ladeconstruction-reconstruire-les-sciences-et-la-culture-colloque-organise-en-sorbonneamphi-liard-le-7-8-janvier-2022-par-le-college-de-philosophie.
Sur ses rĂ©percussions, cf. lâarticle dâAndrĂ© Perrin sur le blog Mezetulle : https://www. mezetulle.fr/le-maccarthysme-est-il-la-chose-du-monde-la-mieux-partagee.
Floyd), le lavement des pieds des Noirs par des Blancs, des policiers notamment. Des fresques Ă la gloire de George Floyd retracent les Ă©tapes de sa passion. Il existe aussi toute une sĂ©rie de textes sacrĂ©s wokes, comme ceux de Judith Butler sur le genre ou les livres dâIbram X. Kendi ou Robin DiAngelo sur la race. Je reconnais bien sĂ»r quâil sâagit ici de religion au pire sens du terme : sectarisme, refus du dĂ©bat avec ceux qui ne sont pas dâaccord et qui incarnent le mal, etc. Un Ă©pisode, tirĂ© une fois encore de la vidĂ©o dâEvergreen, illustre cette attitude. Le seul professeur qui rĂ©siste Ă la prise de pouvoir par les wokes, le biologiste Bret Weinstein, explique aux Ă©tudiants pourquoi il ne veut pas se plier aux nouvelles rĂšgles. Au bout dâun moment, lâun des militants lui assĂšne : « arrĂȘte de raisonner ! La logique, câest raciste ! ».
LâidĂ©e que la logique est raciste est une proposition quand mĂȘme Ă©tonnante. DĂšs lors, toute lâuniversitĂ©, toute lâargumentation doit sâeffacer. Le sectarisme est extrĂȘme. Il faut ajouter Ă cela la culture de lâannulation, la fameuse « cancelculture », câest-Ă -dire la volontĂ© dâĂ©radiquer de notre histoire et de notre culture tout ce qui semble offensant aux wokes. Il faut reconstruire lâhistoire Ă partir de zĂ©ro. Câest un iconoclasme radical. Il ne faudrait plus Ă©tudier Voltaire, car il serait antisĂ©mite. Câest indĂ©niable mais Voltaire ne se rĂ©duit pas Ă cela. De mĂȘme, Victor Hugo serait raciste. Platon est stigmatisĂ© comme Ă©tant un philosophe « blanc ». Ne parlons pas dâAristote qui justifie lâesclavage et pense que, dans la procrĂ©ation, « la premiĂšre dĂ©viation est dâabord la production dâune femelle au lieu de celle dâun mĂąle ».Un autre aspect me semble assez important Ă relever : le
prosĂ©lytisme de ces militants, notamment en direction des jeunes et des adolescents, en particulier dans lâenseignement primaire et secondaire. Toute une sĂ©rie dâassociations y font la promotion du changement de genre mais aussi de visions communautaristes et victimaires. Le syndicat Sud Ăducation, par exemple, propose que les enfants puissent changer de genre Ă lâĂ©cole et demande que les parents nâen soient pas prĂ©venus 9. Il est Ă©vident que ce prosĂ©lytisme sâexplique par le fait quâil nâest pas aussi Ă©vident de convertir des adultes compĂ©tents. Ces jeunes convertis, sortis des universitĂ©s, sont maintenant professeurs dans le primaire et le secondaire, oĂč la gĂ©nĂ©ration des boomers est en train de laisser la place.
Il faut, en outre, rappeler quâil sâagit lĂ dâune religion postprotestante. Ce terme de « rĂ©veil » renvoie aux grands rĂ©veils protestants des XVIIIe et XIXe siĂšcles. Lâhistorien amĂ©ricain du protestantisme Joseph Bottum a dâailleurs soulignĂ© que cette montĂ©e du wokisme est corrĂ©lative de la baisse du protestantisme mainline, câest-Ă -dire du protestantisme amĂ©ricain majoritaire, plutĂŽt modĂ©rĂ© 10. 50 % des AmĂ©ricains se dĂ©claraient protestants dans ce sens en 1965 ; ils ne sont plus que 10 % aujourdâhui. Les Ă©lites amĂ©ricaines WASP (WhiteAnglo-SaxonProtestants) qui Ă©taient protestantes mainlinesont maintenant wokes. Ce
9. Pour la position du syndicat sur cette question : https://www.sudeducation.org/transition-deleve-accompagner-soutenir-proteger.
10. J. Bottum, An anxious age. The Post-Protestant Ethic and the Spirit of America , Image/ Random House, 2014. Voir aussi, par exemple, https://www.lepoint.fr/debats/le-pecheoriginel-sans-redemption-s-appelle-le-privilege-blanc-08-11-2021-2451109_2.php.
que montrent Bottum et dâautres historiens du protestantisme amĂ©ricain, câest quâeffectivement, depuis le dĂ©but du XXe siĂšcle, aux Ătats-Unis, la question du pĂ©chĂ© nâest plus individuelle mais est devenue une question sociale. Le mal rĂ©side dans la sociĂ©tĂ© et on peut y remĂ©dier au niveau social. Cette Ă©volution renvoie notamment au courant du social gospel, dĂ©fendu par Walter Rauschenbusch au dĂ©but du XXe siĂšcle. Le wokisme est une religion post-protestante mais câest aussi une religion puritaine, oĂč il sâagit de sĂ©parer les purs et les impurs, les bons et les mĂ©chants, en fonction de leurs comportements. Lâessentiel est que lâon fasse la confession de ses privilĂšges. Cette volontĂ© de traquer le mal et de le marquer de maniĂšre indĂ©lĂ©bile fait Ă©cho Ă La Lettre Ă©carlate de Hawthorne, oĂč celui-ci Ă©voque la marque indĂ©lĂ©bile qui stigmatise la femme adultĂšre. Aujourdâhui, si je suis estampillĂ© comme raciste, transphobe, etc., cela ne disparaĂźtra pas de sitĂŽt, dâautant plus quâil existe dĂ©sormais la mĂ©moire infinie des rĂ©seaux sociaux. Il nâest dĂšs lors pas Ă©tonnant que beaucoup de jeunes collĂšgues mâĂ©crivent en me disant :
« je suis dâaccord avec toi, mais tu comprends bien que je ne peux pas le dire, parce que je ne suis pas titularisĂ©, parce que jâai besoin de crĂ©dits de recherche, parce que je veux que mes doctorants trouvent un emploi, etc. ».
Cette mort sociale qui nous est promise est quelque chose dont on ne se défait pas plus que de la marque A de La Lettre écarlate.
Câest, par ailleurs, aussi une religion extrĂȘmement pessimiste. Elle rappelle les sermons terrifiants de Jonathan Edwards lors du premier grand rĂ©veil, autour de lâidĂ©e
de la double prĂ©destination. Il y a une promesse pour ceux qui sont sauvĂ©s, mais surtout une promesse pour ceux qui sont damnĂ©s. Lâenfer est Ă la porte, et il faut se repentir dans des sĂ©ances collectives trĂšs spectaculaires et remplies dâĂ©motion, comme le sont les rĂ©unions des militants wokes. Il faut ajouter quâil sâagit avant tout dâune religion des Ă©lites blanches, issues des grandes universitĂ©s amĂ©ricaines de lâIvy League. Selon un jeune chercheur, Rob Henderson, ces croyances peuvent ĂȘtre qualifiĂ©es de « croyances de luxe » : avoir des idĂ©es extrĂȘmement paradoxales, câest la preuve que lâon vit dans un monde qui est vraiment Ă part 11. Cet enfant de lâAssistance Publique, qui a fait ses Ă©tudes en travaillant dans lâarmĂ©e, est Ă©tonnĂ© des opinions des jeunes privilĂ©giĂ©s quâil cĂŽtoie Ă Yale. Une de ses camarades Ă©tudiantes lui explique ainsi que « le mariage monogame est complĂštement dĂ©passĂ© ». Mais, en Ă©changeant un peu plus avec elle, il se rend compte quâelle-mĂȘme nâenvisage rien dâautre quâun mariage traditionnel, comme celui de ses parents. Un autre exemple de « croyance de luxe », câest ce slogan proposant, au lendemain de la mort de George Floyd, de cesser de financer la police (« Defund the police »). Pour pouvoir dire une telle chose, il faut vivre dans une communautĂ© fermĂ©e, ne jamais prendre les transports en commun, et avoir un service de sĂ©curitĂ© privĂ©e ! En effet, lorsquâon a cherchĂ© Ă appliquer cette mesure, par exemple Ă Portland Ă la suite de Black Lives Matter, les homicides ont augmentĂ© de 83 % en un an et ont touchĂ©
en prioritĂ© les milieux dĂ©favorisĂ©s 12. Ces croyances de luxe sont, en un sens, un signe de distinction extrĂȘme.
Un point important Ă©tablit une vraie diffĂ©rence entre religion woke et christianisme : le wokisme est une religion sans pardon. Câest ce que note Joshua Mitchell, le grand spĂ©cialiste de Tocqueville, qui souligne quâil existe dans la religion woke un Ă©quivalent du pĂ©chĂ© originel : le privilĂšge blanc. Mais ce privilĂšge blanc, Ă la diffĂ©rence du pĂ©chĂ© originel, il nâest pas possible de lâeffacer par un quelconque baptĂȘme. La seule chose que lâon puisse faire, comme le disent les wokes, câest de reconnaĂźtre ses privilĂšges (« check your privilege ») et tenter de sâen excuser. Mais lâon reste toujours blanc. On en parlera peutĂȘtre tout Ă lâheure. Il existe un autre pĂ©chĂ© quâil faut aussi confesser : câest la « masculinitĂ© toxique ». Mais sans pour autant changer de genre, on peut toujours essayer de sâen dĂ©faire, notamment en se « dĂ©construisant ». Une femme politique française se flatte de ce que son homme soit dĂ©construit ! Mais il y a cependant moins de perspectives de salut que dans la religion chrĂ©tienne.
Une autre diffĂ©rence avec les religions traditionnelles est que cette religion nâa pas vraiment dâeschatologie. Elle ne dispose pas dâune doctrine des fins derniĂšres de lâhomme et du monde. Elle nâannonce pas, Ă la diffĂ©rence des religions sĂ©culiĂšres du XXe siĂšcle, comme le marxisme, un avenir radieux. Tous les auteurs wokes ont une vision ex-
12. https://www.opb.org/article/2022/01/15/2021-was-a-record-year-for-homicides-inportland/.
trĂȘmement pessimiste de lâavenir humain, en particulier les thĂ©oriciens critiques de la race, comme Ibram X. Kendi (qui lui-mĂȘme souffre dâun cancer), qui estime que « le racisme est un cancer dont on ne guĂ©rira jamais ». Il en est de mĂȘme du vĂ©ritable fondateur de la thĂ©orie critique de la race, Derrick Bell, qui explique, dans une nouvelle de science-fiction, que si des extraterrestres atterrissaient aux Ătats-Unis et proposaient dâĂ©changer tous les Noirs amĂ©ricains contre des technologies dĂ©polluantes, lâimmense majoritĂ© des AmĂ©ricains voteraient pour se dĂ©barrasser des Noirs, lesquels repartiraient dans des soucoupes volantes comme ils sont arrivĂ©s dans les bateaux des nĂ©griers. Les seuls qui ne voteraient pas pour cet Ă©change seraient les Juifs, parce que, sâil nây avait plus les Noirs, ils seraient les prochaines victimes, des « racisĂ©s » de remplacement. De telles vues indiquent bien que, selon eux, le racisme persistera toujours. La seule perspective, dans certains courants wokes, nâest guĂšre plus optimiste : lâĂ©cologisme apocalyptique et catastrophiste annonce une disparition prochaine de la planĂšte. Ce sont les hommes blancs qui ont saccagĂ© la planĂšte et Sandrine Rousseau parle non pas dâanthropocĂšne, mais dâandrocĂšne : ceux qui ont saccagĂ© la planĂšte, ce sont les hommes blancs occidentaux.
Lorsque je parle de tous ces phĂ©nomĂšnes, on me demande parfois sâil ne sâagirait pas dâune secte plutĂŽt que dâune religion. Câest une secte, en effet, au sens le plus nĂ©gatif du terme, mais câest aussi une religion, parce que câest une secte qui a largement rĂ©ussi. Cette religion a conquis aujourdâhui une bonne partie du monde uni-
versitaire occidental, des mĂ©dias, de la culture, des entreprises, etc. Dans mon ouvrage, je cite le livre de Festinger, LâĂ©checdâuneprophĂ©tie 13, un classique de la psychologie sociale. Câest une Ă©tude qui a Ă©tĂ© menĂ©e en 1954-1955 par trois sociologues et leurs Ă©lĂšves : une mĂšre au foyer, Marion Keech, annonce que le monde va disparaĂźtre le 25 dĂ©cembre qui suit, sous lâeffet dâun dĂ©luge. Elle prĂȘche cette vĂ©ritĂ© et rĂ©unit des disciples pour tenter dâĂ©viter ce dĂ©luge. Festinger, avec quelques Ă©tudiants, a eu lâidĂ©e de rejoindre cette secte pour voir ce qui allait se passer au lendemain du 25 dĂ©cembre. Sans surprise, le 25 dĂ©cembre, aucune soucoupe nâatterrit et le monde nâest pas enseveli sous un dĂ©luge. Il y a alors un moment de trouble, ce que lâon appelle depuis une « dissonance cognitive ». Mais Marion Keech se sort de cette dissonance en expliquant que câest justement parce quâils ont priĂ© que le monde nâa pas disparu. Câest la preuve que leur religion est dans le vrai. La conclusion de Festinger vaut pour les wokes : « Lâhomme de foi, dit-il, est inĂ©branlable. Dites-lui votre dĂ©saccord, il vous tourne le dos. Montrez-lui des faits et des chiffres, il vous interroge sur leur provenance. Faites appel Ă la logique, il ne voit pas en quoi cela le concerne ». La logique nâest pas son problĂšme. Ce constat est une trĂšs mauvaise nouvelle : lâargumentation ne fonctionnera pas avec les wokes.
Je terminerai par un point qui est rarement noté : cette religion est la premiÚre qui soit née dans les universités.
Bien sĂ»r, les universitĂ©s mĂ©diĂ©vales ont enseignĂ© le christianisme, mais celui-ci Ă©tait nĂ© en dehors dâelles. Les universitĂ©s du XIXe siĂšcle, fondĂ©es sur le modĂšle des universitĂ©s de recherche allemandes, Ă©taient les lieux de la science et de critique scientifique. Les religions y Ă©taient Ă©tudiĂ©es et critiquĂ©es historiquement plus quâelles nây Ă©taient embrassĂ©es. On se retrouve aujourdâhui dans une situation Ă©tonnante oĂč lâinstitution des LumiĂšres, le conservatoire de lâargumentation scientifique, devient le lieu le plus woke, donc le plus religieux au monde. Je rappelle lâarticle L. 141-6 du Code de lâĂ©ducation qui dĂ©finit ce que doit ĂȘtre lâenseignement supĂ©rieur : « le service public de lâenseignement supĂ©rieur est laĂŻc et indĂ©pendant de toute emprise politique, Ă©conomique, religieuse ou idĂ©ologique, il tend Ă lâobjectivitĂ© du savoir, il respecte la diversitĂ© des opinions ». Ces principes sont dĂ©sormais bafouĂ©s. Il nây a plus de recherche de la connaissance objective et il est trĂšs difficile de faire respecter la diversitĂ© dâopinions dans les universitĂ©s. Cela est dâautant plus grave que nous vivons dans une Ă©conomie de la connaissance. Cette religion universitaire woke est donc aussi la religion des GAFAM, des grandes entreprises internationales, des mĂ©dias et de la culture.
Par ailleurs, si je parle de religion Ă propos des wokes, câest aussi parce quâil ne me semble pas que tout cela ait quelque chose Ă voir avec la FrenchTheory. Affirmer que les philosophes français des annĂ©es 70 sont Ă lâorigine de la FrenchTheory est Ă©videmment un orgueil mal placĂ©. Ce sont plutĂŽt les diffĂ©rences qui sont frappantes. Dâabord, de style : Derrida, Foucault, Lacan et les autres
sont des auteurs ironiques, toujours en mouvement. Avec les wokes nous avons affaire Ă des militants sans aucun humour. DeuxiĂšme diffĂ©rence : les auteurs de la French Theoryne sont pas vraiment des auteurs engagĂ©s. Ils proclament, au contraire, la fin des grands rĂ©cits, la fin de la politique. Et, surtout, les wokes sont des penseurs identitaires de la race, du genre, etc, alors que les penseurs de la French Theory sont des critiques de lâidentitĂ©, de la notion de sujet. Les thĂ©oriciens du genre et de la race les plus subtils sont dâailleurs trĂšs conscients quâil ne faut rien reprendre de ces « mĂąles blancs morts », en particulier parce quâils critiquent la notion dâidentitĂ©. Comme dit bell hooks, « Nous ne devons pas nous rĂ©fĂ©rer Ă eux. La critique de lâidentitĂ©, câest un luxe de riches qui sont dĂ©jĂ pourvus dâune identitĂ©. Câest facile dâabandonner une identitĂ©, quand on en a une. Pour nous, effectivement, il ne sâagit pas de critiquer lâidentitĂ© ».
Passons maintenant au deuxiĂšme point : le contenu de cette religion. On peut y distinguer deux thĂ©ories anthropologiques (la thĂ©orie du genre et la thĂ©orie critique de la race), une thĂ©orie politique (lâintersectionnalitĂ©) et une philosophie de la connaissance (lâĂ©pistĂ©mologie du point de vue).
Jâinsisterai en particulier sur la thĂ©orie du genre, dans la mesure oĂč il me semble que câest la thĂšse qui est au cĆur de la religion woke. Pour rĂ©sumer la thĂ©orie du genre, je me rĂ©fĂ©rerai Ă ce quâen dit un livre de coloriage de Black Lives Matter, destinĂ© aux enfants du primaire et trĂšs rĂ©pandu dans les classes amĂ©ricaines : « Tout le monde a le droit de choisir son propre genre en Ă©coutant son cĆur et son esprit. Chacun.e a le droit de choisir sâil/ elle est une fille ou un garçon, ou les deux, ou aucun des deux, ou autre chose, et personne dâautre nâa le droit de choisir pour elle ou lui ». VoilĂ ce que lâon enseigne aux enfants dans les Ă©coles primaires. Cela suppose que le corps nâexiste pas ; seule compte la conscience que lâon a dâĂȘtre homme, femme ou nâimporte quoi dâautre. Et on pourrait donc ĂȘtre, dâune certaine maniĂšre, tombĂ© dans le mauvais corps. Câest ce quâimplique cette expression qui veut quâon soit assignĂ© « mĂąle » ou « femelle » Ă la naissance : AMAB (AssignedMaleAtBirth) ou AFAB (Assigned Female At Birth), comme si effectivement, cette identitĂ© Ă©tait imposĂ©e de lâextĂ©rieur, sans tenir compte de ce que souhaiterait lâenfant. Cette thĂ©orie du genre a une longue histoire qui commence dans les annĂ©es
1950 avec John Money, donc bien avant les penseurs de la dĂ©construction. Elle sert de modĂšle Ă toutes les thĂ©ories wokes ultĂ©rieures. Elle en constitue la promesse la plus sĂ©duisante et la plus miraculeuse parce quâelle porte lâĂ©mancipation Ă son extrĂȘme : « nous sommes libĂ©rĂ©s de toute dĂ©termination ; il restait Ă nous libĂ©rer de ce corps qui nous pĂšse et auquel nous nâarrivons pas Ă donner sens. DĂ©sormais nos corps ne comptent plus, ce sont nos consciences qui comptent ». Il sâagit ici dâun projet dâĂ©mancipation portĂ© jusquâau bout, dâun progressisme devenu fou : si on ne peut pas encore supprimer la mort, on peut au moins maintenant changer de corps. Il existe sur ce point des rapprochements Ă©vidents entre transhumanisme et transgenrisme. La trĂšs influente Martine Rothblatt, un homme devenu femme, patronne dâune sociĂ©tĂ© pharmaceutique amĂ©ricaine, est aussi lâune des grandes promotrices du transhumanisme : selon elle le transgenrisme est « une Ă©tape vers le transhumanisme ».
Il sâagit donc dâun combat pour la libertĂ© et ce quâils appellent lâauto-dĂ©termination. DâoĂč lâenthousiasme des transactivistes. Cette thĂšse sur le genre est la plus originale : en effet la thĂ©orie critique de la race nâest quâune reprise plus ou moins Ă©laborĂ©e de la guerre des races, et lâintersectionnalitĂ© rappelle Ă certains Ă©gards la « convergence des luttes ». Il y a dans la thĂ©orie du genre une dimension vĂ©ritablement religieuse, qui fait penser Ă lâhĂ©rĂ©sie chrĂ©tienne de la gnose au IIe siĂšcle, selon laquelle le corps est le mal dont il faut se libĂ©rer. Elle porte lâidĂ©e que nos consciences doivent pouvoir fabriquer le monde.
Lâenthousiasme quasi-religieux de certains trans est
Ă©vident. Beatriz Preciado, devenue Paul B. Preciado, explique quâelle a choisi dans une nuit de rĂȘve son nouveau prĂ©nom Paul, qui rappelle Ă©videmment le promoteur dâune autre religion. Preciado propose aussi que NotreDame de Paris soit dĂ©sormais consacrĂ©e au culte trans :
« Je propose que lâĂtat français retire Ă lâĂglise la garde de Notre-Dame de Paris et transforme cet espace en un centre dâaccueil et de recherche fĂ©ministe, queer, trans et antiraciste et de lutte contre les violences sexuelles » 14. Je ne vais pas insister sur ce point dont Claude Habib vous parlera bientĂŽt. Un vĂ©ritable engouement pour les changements de genre touche actuellement les adolescentes, alors que la dysphorie de genre traditionnelle, rarissime, touchait plutĂŽt des petits garçons de quatre ou cinq ans, et que cela passait ensuite. Cet engouement nâest guĂšre surprenant puisquâon apprend dĂ©sormais aux enfants et aux adolescents à « dĂ©construire le genre », câest-Ă -dire Ă douter de leur sexe. En Ăcosse, par exemple, on enseigne aux enfants Ă lâĂ©cole primaire que « your gender is what youdecide » (« ton genre, câest toi qui en dĂ©cides »). On imagine sans mal la perplexitĂ© de ces jeunes enfants. Il faut se rappeler Ă ce sujet ce que le grand philosophe de la mĂ©decine et de la psychiatrie, Ian Hacking, avait montrĂ© : les catĂ©gories des sciences humaines sont des catĂ©gories « interactives ». Elles « fabriquent des gens » (« make up people ») et ces gens sâidentifient Ă travers elles. Lorsque vous parlez dâune catĂ©gorie nouvelle comme « la dysphorie de genre », il y a des gens qui vont
sâen emparer et vont sâidentifier Ă travers cette nouvelle catĂ©gorie nosologique. Il faut donc manier de telles catĂ©gories avec prĂ©caution.
Cette question des transgenres a des consĂ©quences trĂšs Ă©videntes : elle conduit Ă la volontĂ© dâeffacer les femmes. La notion de femme est quelque chose qui choque les hommes trans qui se dĂ©clarent femmes et on ne va donc plus parler de femmes, mais de « personnes qui menstruent » ; plus de femmes enceintes, mais de « personnes enceintes » ; plus de lait maternel, mais de « lait parental ». Ceux qui protestent contre ces positions sont trĂšs vivement attaquĂ©s sur les rĂ©seaux sociaux. J.K. Rowling est ainsi persĂ©cutĂ©e pour avoir simplement rappelĂ© que, plutĂŽt que de parler de personnes qui ont leurs rĂšgles, il vaudrait mieux parler de femmes ! On en arrive mĂȘme au point oĂč une juge nouvellement nommĂ©e Ă la Cour SuprĂȘme amĂ©ricaine, Ă qui on demande ce que câest quâune femme, rĂ©pond : « Je ne peux pas vous rĂ©pondre, je ne suis pas biologiste » 15. Câest dâautant plus frappant quâelle sâĂ©tait vantĂ©e dâĂȘtre la premiĂšre femme noire Ă la Cour SuprĂȘme. Cela conduit aussi Ă remettre en cause le sport fĂ©minin ou le caractĂšre fĂ©minin de certaines prisons. Ă lâĂ©vidence, critiquer ce transactivisme nâa rien Ă voir avec le fait de vouloir maintenir ou dĂ©fendre les discriminations sexuelles. Ce sont les trans, au contraire, qui sont trĂšs hostiles aux fĂ©ministes et aux lesbiennes, quâils qualifient de TERF, de fĂ©ministes excluant les trans.
15. https://www.nytimes.com/2022/03/23/us/politics/ketanji-brown-jackson-woman-definition.html.
au tĂ©moignage de nos sens. Si on voit quelquâun qui est un homme, et quâil vous dit quâil est une femme, il faut sâadresser Ă lui comme sâil Ă©tait une femme. Vous avez peut-ĂȘtre dĂ©jĂ vu cette fameuse vidĂ©o dâArrĂȘt sur images oĂč, tandis que Daniel Schneidermann se dĂ©solait quâil nây eĂ»t pas de femmes parmi ses invitĂ©s, un homme dâapparence trĂšs virile lui a rĂ©torquĂ© : « Je ne suis pas un homme, Monsieur, je ne sais pas ce qui vous permet de dire que je suis un homme » 16. On ne peut plus faire confiance Ă ses sens et le langage lui-mĂȘme perd toute signification. Si, comme le dit dĂ©sormais le Planning familial, un homme peut ĂȘtre enceint et une femme avoir un pĂ©nis, on ne saura plus ce que câest quâune femme. Comme le note Helen Joyce, le langage perd ainsi sa signification 17. Sâil sâagissait simplement de sâadresser Ă des adultes consentants et quâon Ă©coutait, de maniĂšre bienveillante, ce nouveau point de vue que quelquâun a sur lui-mĂȘme, pourquoi pas ? Mais appliquer cela Ă des enfants me semble ĂȘtre quelque chose de trĂšs destructeur. Aujourdâhui, il est extrĂȘmement difficile de tenir un discours dissonant sur ce point. Une philosophe analytique et militante lesbienne, Kathleen Stock, a dĂ» renoncer Ă son travail parce quâelle avait dĂ©clarĂ© que le genre est une fiction et que, comme toutes les fictions, il peut avoir des
16. https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/marche-des-fiertes-lescouleurs-arc-en-ciel-je-men-fous
17. H. Joyce, Trans WhenIdeologyMeetsReality, Londres, Oneworld, 2021.
à travers cette question du genre se mÚne une véritable guerre contre la réalité, dans laquelle il faut cesser de croire
effets positifs, mais quâon risque aussi de se perdre dans cette immersion dans la fiction 18 .
Cette guerre Ă la rĂ©alitĂ© me semble trĂšs prĂ©occupante parce quâelle rejoint les idĂ©ologies des GAFAM Ă propos du monde virtuel. Dans le mĂ©tavers, en effet, on peut changer de genre par un simple clic et, de ce point de vue, la sĂ©duction de ces thĂ©ories du genre va de pair avec le dĂ©veloppement dâune vie menĂ©e totalement dans le monde virtuel des ordinateurs et des rĂ©seaux sociaux, et bientĂŽt dans le mĂ©tavers. Christopher Lasch avait eu des phrases prĂ©monitoires Ă ce sujet dans son ultime livre, La RĂ©volte des Ă©lites 19, paru de maniĂšre posthume en 1995, oĂč il remarquait que ces Ă©lites, qui ne travaillent que sur des calculs et des opĂ©rations mentales, ont perdu le contact avec le rĂ©el, vivent dans un monde dâabstractions et dâimages, et mĂ©prisent les travailleurs manuels qui sont encore en contact avec le rĂ©el. Pourtant, plus rĂ©cemment, le Covid a bien fait voir quâil y avait des travailleurs qui existaient dans le monde rĂ©el, et quâils livraient de quoi vivre aux gens qui restaient derriĂšre leur ordinateur. Les travailleurs du monde rĂ©el savent, eux, que le monde existe encore. Ce qui fait la gravitĂ© de ces utopies transgenres, câest quâil ne sâagit pas simplement dâun dĂ©lire dâuniversitaires, mais que cela colle tout Ă fait avec lâidĂ©ologie des GAFAM.
18. K. Stock, MaterialGirls.WhyRealityMattersforFeminism, Fleet, 2021.
Le deuxiĂšme Ă©lĂ©ment de la religion woke est une autre thĂ©orie, la « thĂ©orie critique de la race ». Je serai plus bref sur ce point. Il sâagit dâune thĂ©orie directement opposĂ©e Ă lâantiracisme universaliste. Câest une thĂ©orie soi-disant antiraciste, mais qui est obsĂ©dĂ©e par la race. Le fait de ne pas prĂȘter attention Ă la couleur de peau et de dire, par exemple, quâon est indiffĂ©rent au fait que telle personne soit noire, jaune, blanche, ou verte, devient le pire des racismes. Si vous ne comprenez pas quâil faut toujours tenir compte de la couleur, câest que vous ĂȘtes un Blanc raciste. Parler dâun humain universel est typiquement une idĂ©e de Blanc. Il nây a que les Blancs qui peuvent croire que la question de la race nâest pas omniprĂ©sente. Selon ce point de vue, pour ĂȘtre antiraciste, il faut toujours tenir compte de la race : il faut une discrimination positive pour lutter contre les discriminations. Une telle approche sâoppose directement Ă lâidĂ©e de responsabilitĂ© individuelle : le racisme serait « systĂ©mique », « institutionnel », « dâĂtat » ou « dâatmosphĂšre ». Câest ce que lâon apprend dans les Ă©coles amĂ©ricaines oĂč lâon enseigne aux enfants blancs quâils sont dĂ©jĂ racistes, dĂšs deux ou trois ans, et aux enfants noirs quâils seront Ă©ternellement victimes. Quand notre ministre actuel de lâĂducation regrette quâon ne parle pas assez de race en France Ă cause de lâextrĂȘme droite, je lui rĂ©pondrais plutĂŽt que, si on ne parle pas de race en France, câest parce quâon est universaliste et rĂ©publicain. Il faut noter que les personnes les plus critiques de cette thĂ©orie critique de la race sont des intellectuels noirs universalistes comme John McWhorter, Glenn Loury ou Thomas Chatterton Williams, qui ne supportent pas que lâon considĂšre leurs enfants
comme des victimes Ă©ternelles et qui refusent que lâon donne une Ă©ducation particuliĂšre aux enfants noirs. Ils citent Ă ce sujet le cas dâun programme de « mathĂ©matiques Ă©quitables », financĂ© par la Fondation Gates, oĂč lâon explique que mettre lâaccent sur la bonne rĂ©ponse ou demander aux Ă©tudiants de montrer leur travail relĂšve de la suprĂ©matie blanche. Il faudrait enseigner aux enfants le rĂŽle des mathĂ©matiques dans les discriminations raciales ou lâesclavage. Ce qui suppose que les mathĂ©matiques ne sont pas une science, qui mĂ©rite dâĂȘtre enseignĂ©e Ă tous de la mĂȘme maniĂšre 20. La plupart des universitaires noirs ne veulent pas quâon enseigne ce genre de choses. Le linguiste John McWhorter a dâailleurs Ă©crit un livre passionnant sur ces questions : Le racisme woke : commentunenouvellereligionatrahilâAmĂ©riquenoire 21 .
La troisiĂšme thĂ©orie qui est au cĆur du wokisme est la « thĂ©orie de lâintersectionnalitĂ© », qui est une thĂšse plus directement politique permettant de potentialiser la thĂ©orie du genre et la thĂ©orie critique de la race. Il sâagit de montrer que lâon peut ĂȘtre victime de plusieurs points de vue Ă la fois. Lâimage qui est Ă lâorigine de cette notion, inventĂ©e par la juriste KimberlĂ© Crenshaw, vient dâune sĂ©rie de procĂšs dĂ©clenchĂ©s par des femmes noires qui sâestimaient discriminĂ©es par des grandes entreprises, Ă la fois comme femmes et comme Noires, et qui nâarrivaient pas Ă se faire entendre parce quâun tel cas de figure nâĂ©tait pas prĂ©vu : elles pouvaient porter plainte
20. Pour se faire une idée plus précise de ce programme, voir https://equitablemath.org.
21. WokeRacism:HowaNewReligionHasBetrayedBlackAmerica, Penguin, 2021
pour des discriminations liĂ©es soit au genre, soit Ă la race mais pas pour les deux Ă la fois. Crenshaw Ă©tablissait une comparaison avec une intersection routiĂšre : « les femmes noires peuvent ĂȘtre victimes de discriminations de plusieurs façons. Lorsque deux routes Ă double sens se croisent, la circulation se fait dans quatre directions diffĂ©rentes. La discrimination, comme la circulation, peut se faire dans un sens ou un autre. Si un accident se produit Ă une intersection, il peut ĂȘtre causĂ© par des voitures venant de plusieurs directions et parfois, mĂȘme, de toutes les directions Ă la fois ». Cette notion porte en elle lâidĂ©e dâune convergence des luttes et dâune potentialisation des diffĂ©rentes victimisations. On peut ĂȘtre victime de racisme et de discrimination liĂ©e au genre mais aussi de grossophobie, de transphobie, de validisme, etc. Il y a, ce faisant, une vĂ©ritable course Ă la victimisation qui prospĂšre sur un fond gĂ©nĂ©ral de fragilitĂ© des jeunes wokes. La nouvelle approche universitaire en termes de bienveillance (care) entretient cela en soutenant que la fragilitĂ© est une vertu. Cette thĂ©orie joue Ă©videmment aussi sur le sentiment de culpabilitĂ© des hommes blancs occidentaux cisgenres. Mais câest surtout un moyen de faire converger des luttes entre plusieurs identitĂ©s fixes et dĂ©finies : il sâagit de superposer les luttes de groupes victimaires diffĂ©rents plutĂŽt que de sâintĂ©resser Ă la situation de personnes particuliĂšres.
Pour complĂ©ter cette brĂšve prĂ©sentation de la religion woke, il convient dâajouter une quatriĂšme thĂšse, philosophique celle-lĂ , qui porte sur la thĂ©orie de la connaissance : on parlera ici dâ« Ă©pistĂ©mologie du point de vue »
ou dâ« Ă©pistĂ©mologie situĂ©e ». La voie a Ă©tĂ© ouverte ici par ceux qui ont critiquĂ© la biologie au nom de la thĂ©orie du genre. On a pu soutenir que « la biologie traditionnelle nous biaise : patriarcale, elle sâest vautrĂ©e dans lâandrocentrisme et lâhĂ©tĂ©rosexisme ». Lâimmunologie, qui distingue le soi et le non-soi, serait, quant Ă elle, une doctrine raciste et coloniale. Il faudrait ainsi « constituer une anti-biologie, gynocentrique, matriarcale ou homosexiste » 22. Pour les plus ĂągĂ©s dâentre nous, tout cela rappelle, chez Lyssenko, lâopposition stalinienne de la « science bourgeoise » et de la « science prolĂ©tarienne ». Cela ouvre une voie Ă la critique de toutes les sciences, y compris les plus pures : ainsi, les mathĂ©matiques seraient racistes et virilistes. Il faut mentionner, sur ce point, le tĂ©moignage de Sergiu Klainerman, un trĂšs grand mathĂ©maticien amĂ©ricain dâorigine roumaine, qui explique quâau moins, en Roumanie sous la dictature de Ceausescu, on les laissait en paix avec les mathĂ©matiques et quâils pouvaient travailler tranquillement. Pensons aussi aux mĂ©decins français qui perdent leur temps dans des semaines sur le genre ou Ă qui on reproche de sĂ©lectionner les meilleurs candidats pour un poste, plutĂŽt que de tenir compte de la race, du genre, etc. La science occidentale dans son ensemble serait de toute façon raciste et colonialiste : la mĂ©decine coloniale doit ĂȘtre condamnĂ©e parce quâelle a participĂ© Ă la colonisation ou les mathĂ©matiques parce quâelles ont servi Ă compter les esclaves dans les bateaux de nĂ©griers.
Il faudrait donc en finir avec la science et, plus largement, constituer de nouvelles Ă©pistĂ©mologies, de nouvelles philosophies de la connaissance. Câest un thĂšme qui occupe les philosophes wokes actuellement. Contre la recherche dâune vĂ©ritĂ© objective, il nây aurait que des « Ă©pistĂ©mologies du point de vue » : fĂ©ministes, dĂ©coloniales, intersectionnelles, subalternes, etc. Je citerai, Ă ce sujet, deux chercheuses reprĂ©sentatives de ce courant : « lâidĂ©e chĂšre Ă lâĂ©pistĂ©mologie objectiviste quâil est possible dâĂȘtre nulle part et partout, en surplomb du monde, pour lâobserver, est donc fausse. Cela masque une position spĂ©cifique, une vision particuliĂšre â celle des dominants â rendue possible par des institutions sociales qui la soutiennent en organisant son apparente neutralitĂ© » 23. Certes, la sociologie de la connaissance sait depuis longtemps quâil existe des biais en sciences, mais lâobjectif de lâĂ©pistĂ©mologie Ă©tait prĂ©cisĂ©ment de lutter contre ces biais. Pour les wokes, au contraire, toute science est situĂ©e et câest lĂ , en quelque sorte, une nĂ©cessitĂ© quâil ne faut pas essayer de combattre. Il faut au contraire revendiquer ce principe et opposer les sciences faites du point de vue des « dominĂ©s » Ă celles faites du point de vue des « dominants ». Cela va de pair avec lâidĂ©e quâil faut se dĂ©barrasser de la science traditionnelle. Dans mon livre, je dĂ©taille longuement lâexemple de ce qui se passe en Nouvelle-ZĂ©lande oĂč, dĂ©sormais, les mythes maoris (qui sont des mythes tout Ă fait respectables et trĂšs beaux) sont enseignĂ©s sur le mĂȘme plan que la science « occidentale » 24. Les quelques rares
23. E. Lépinard, M. Lieber, Lesthéoriesenétudesdegenre, La Découverte, 2020, p. 32.
24. https://www.lexpress.fr/sciences-sante/sciences/ceux-qui-veulent-decoloniser-une science-jugee-trop-occidentale-LY4DBYYZJZDCPEZ4MN2SDKRC5E/
scientifiques qui ont osĂ© protester ont Ă©tĂ© complĂštement mis Ă lâĂ©cart 25. Il ne sâagit bien sĂ»r pas de refuser dâenseigner les mythes maoris, mais ils ne peuvent ĂȘtre enseignĂ©s comme Ă©tant de la science. Les plus grands biologistes anglo-saxons ont rĂ©agi en dĂ©clarant : « nous ne nous sommes pas battus contre le crĂ©ationnisme chrĂ©tien pour accepter le crĂ©ationnisme maori ».
Je voudrais conclure en soulignant ce qui me paraĂźt ĂȘtre le plus frappant. Le wokisme, contrairement Ă ce que lâon soutient quelquefois, nâest pas du tout une thĂ©orie de gauche ou progressiste. Câest, au contraire, une thĂ©orie qui sâen prend directement Ă lâhĂ©ritage des LumiĂšres. La thĂ©orie critique de la race attaque frontalement lâidĂ©e mĂȘme dâuniversalisme. LâidĂ©e dâun universel humain est, selon eux, une idĂ©e de Blanc. On ne peut jamais Ă©chapper Ă sa communautĂ© dâorigine. Robin DiAngelo, par exemple, critique lâuniversalisme qui serait, selon elle, un ennemi Ă combattre. Cette idĂ©e selon laquelle lâhomme nâexiste pas fait penser Ă la formule de De Maistre : « jâai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes, mais quant Ă lâhomme, je dĂ©clare ne lâavoir jamais rencontrĂ© de ma vie ».
Le wokisme conteste aussi lâexistence dâindividus autonomes et le principe selon lequel on peut choisir ses appartenances et se forger une identitĂ© propre. Il dĂ©nonce
25. https://www.nzherald.co.nz/kahu/scientists-rubbish-auckland-university-professorsletter-claiming-maori-knowledge-is-not-science/GN55DAZCM47TOZUTPYP2Q3CSLM/
lâindividualisme, qui stipule que chacun dâentre nous est unique et se distingue des autres, mĂȘme Ă lâintĂ©rieur de nos groupes sociaux. Comme le rĂ©sume trĂšs bien lâĂ©crivain amĂ©ricain Bret Easton Ellis, le but des wokes est, en vĂ©ritĂ©, de « se dĂ©barrasser de lâindividu » et de revenir Ă une pensĂ©e tribale. On a dâailleurs pu voir leurs rĂ©actions au livre de Philip Roth, La tĂąche, qui illustre lâidĂ©e quâon peut se choisir son individualitĂ© et quâon nâest pas obligĂ© de rester enfermĂ© dans sa communautĂ© dâorigine. Pour les wokes, ce livre nâest pas un grand classique de la littĂ©rature, il est simplement un livre militant et une offensive rĂ©actionnaire contre la thĂ©orie critique de la race. Selon les wokes, il nâexiste pas dâindividus, de « moi », il nây a que des collectivitĂ©s, du « nous ». Cela me fait penser, cette fois, Ă un autre philosophe contre-rĂ©volutionnaire, de Bonald, qui cĂ©lĂ©brait la « philosophie du nous » contre la « philosophie du moi ».
Les wokes sont, enfin, des critiques de la raison et du rationalisme, au nom du sentiment et de lâexpĂ©rience vĂ©cue. Ils refusent tout Ă©change argumentĂ©. Seul le sentiment et lâexpĂ©rience comptent : seules les femmes, les Noirs, les trans savent ce que sont les femmes, les Noirs, les trans. Si quelquâun dâautre veut sâen occuper, câest de lâ« appropriation culturelle ». Cela veut dire quâil y a un refus radical de se placer du point de vue dâautrui et dâessayer de comprendre ses raisons. Sandrine Rousseau a ainsi pu affirmer que le grand coupable, responsable de lâandrocĂšne, câest le rationalisme de Descartes ou la pensĂ©e de Buffon et de LinnĂ©, qui ont commis le crime de vouloir classer la nature. Deux des fondateurs de la
thĂ©orie critique de la race, les juristes Richard Delgado et Jean Stefancic, ne font pas eux non plus le dĂ©tail et se prononcent « contre lâuniversalisme, contre lâindividualisme, contre le progrĂšs, contre les fondements de lâordre libĂ©ral, contre le rationalisme des LumiĂšres, contre les principes neutres du droit constitutionnel ». Il sâagit donc de mener une vĂ©ritable offensive contre les LumiĂšres. Ce qui est assez Ă©tonnant, câest de constater que les hĂ©ritiers des LumiĂšres ne sont pas les premiers Ă rĂ©agir face Ă ce phĂ©nomĂšne. Est-ce que câest parce que certains voient dans la thĂ©orie du genre, le comble de lâĂ©mancipation, qui est valorisĂ©e par les doctrines progressistes ? Câest une question qui mĂ©riterait dâĂȘtre mieux Ă©tudiĂ©e.
On pourrait se demander ce quâil convient de faire face Ă ce phĂ©nomĂšne. Dâabord, il faut toujours rĂ©sister, mĂȘme si ce nâest pas si facile. Il faut aussi faire confiance Ă la « dĂ©cence ordinaire » des travailleurs du monde rĂ©el. Je pense en particulier Ă certaines vidĂ©os oĂč lâon voit des parents latinos ou noirs, dans des conseils dâĂ©cole amĂ©ricains, qui disent : « nâenseignez pas Ă mes enfants quâils sont des victimes du racisme : jâai rĂ©ussi ma vie, je ne suis en aucun cas une victime ! ». Leur identitĂ© nâest pas seulement dĂ©finie par le fait dâavoir pu ĂȘtre quelquefois victimes du racisme. On peut aussi envisager des rĂ©ponses politiques Ă ces questions. Câest le dĂ©bat qui est en cours aux Ătats-Unis. DeSantis a Ă©tĂ© réélu gouverneur de Floride avec des rĂ©sultats Ă©lectoraux en forte hausse, notamment parce quâil a pris position contre lâenseignement de la thĂ©orie critique de la race et de la thĂ©orie du genre dans les Ă©coles. DĂ©sormais, dans la perspective de
la prĂ©sidentielle amĂ©ricaine, il propose de supprimer les programmes promouvant la diversitĂ©, lâĂ©quitĂ© et lâinclusion. Il semble que cette « guerre culturelle » est en passe dâĂȘtre Ă©galement reprise en France. Il est nĂ©cessaire de rĂ©sister car il sâagit dâune attaque directe contre les fondements de la civilisation occidentale : la raison, les LumiĂšres, lâuniversalisme. Par ailleurs, mais câest une autre question, cette dĂ©rive nous met dans une situation de faiblesse extrĂȘme Ă lâĂ©gard de pays comme la Russie, la Chine ou les pays musulmans : le monde extĂ©rieur nous regarde avec consternation.
Alain Richard 26 : Puisque vous ĂȘtes un universitaire bien implantĂ© dans ce monde, est-ce que vous pourriez nous indiquer les mĂ©tastases, câest-Ă -dire les disciplines dans lesquelles se dĂ©veloppe cette dĂ©marche et lâĂ©tat actuel du rapport de force et du niveau de rĂ©sistance des champs disciplinaires et des Ă©quipes universitaires, pour quâon essaie de regarder comment circonscrire le mal?
Jean-François Braunstein : Câest une question pour laquelle jâai tendance Ă avoir une rĂ©ponse pessimiste.
Sâagissant, en France, des universitĂ©s de lettres et sciences humaines, il me semble que la pĂ©nĂ©tration de ces idĂ©es est trĂšs importante. Des personnes me demandent parfois oĂč leur enfant pourrait faire des Ă©tudes de philosophie sans rencontrer ce genre de choses. Je nâai pas de rĂ©ponse
Ă leur apporter. Il me semble que le dĂ©bat et lâoffensive, maintenant, se dĂ©placent dans les facultĂ©s de sciences et de mĂ©decine. Je pense que lĂ , il faudrait essayer de sanctuariser les choses. Quelques scientifiques sâinquiĂštent de ce qui se passe : un cancĂ©rologue de Bordeaux se plaignait ainsi du fait quâil ne pouvait pas obtenir de crĂ©dits sâil ne se pliait pas aux exigences concernant le genre. On lâoblige Ă perdre son temps dans une semaine dâĂ©tudes sur le genre alors quâil travaille contre le cancer ! Je pense quâil y aurait peut-ĂȘtre aussi des actions possibles du cĂŽtĂ© des financements. Beaucoup de ces projets sont financĂ©s par lâEurope, la Ville de Paris ou par des fondations franco-amĂ©ricaines. Il y a beaucoup dâargent : si vous voulez faire une thĂšse sur le genre, par exemple, vous ĂȘtes sĂ»r dâavoir des financements pour faire votre thĂšse. Si vous faites une thĂšse sur la mĂ©taphysique dâAristote, cela va ĂȘtre beaucoup plus compliquĂ©. Une autre possibilitĂ©, Ă©videmment plus radicale, pourrait ĂȘtre de rĂ©duire les administrations plĂ©thoriques qui se consacrent aux thĂšmes de DiversitĂ© ĂquitĂ© Inclusion (DEI), de genre, de race, etc. Il me semble quâil y a des choses Ă faire de ce cĂŽtĂ©-lĂ . A minima, il serait important de garantir la libertĂ© acadĂ©mique et que des enseignants puissent afficher leurs dĂ©saccords. Pour prendre lâexemple du colloque que nous avons organisĂ© lâan dernier Ă la Sorbonne, aucune de nos universitĂ©s (Paris 1 et Paris 4) nâa voulu nous donner de salle. Câest uniquement grĂące au recteur, nommĂ© par Jean-Michel Blanquer, quâon nous a donnĂ© un amphithéùtre Ă la Sorbonne. Il faudrait que les prĂ©sidents dâuniversitĂ© garantissent les libertĂ©s acadĂ©miques. Le problĂšme, câest que le mode dâĂ©lection
de ces prĂ©sidents fait quâils dĂ©pendent beaucoup des militants Ă©tudiants et de syndicats, comme Sud Ăducation, qui sont une catastrophe. Dans le domaine du droit, ces thĂšmes commencent aussi Ă apparaĂźtre, autour du genre, avec notamment les « violences sexistes et sexuelles », mais aussi de la promotion des droits de lâanimal. Il y aurait aussi des choses Ă faire dans le secondaire : il nâest pas normal que des associations militantes comme le Planning familial, qui dit dĂ©sormais que les femmes peuvent avoir un pĂ©nis et que les hommes peuvent ĂȘtre enceints, interviennent dans les collĂšges.
Jean-Pierre Moreau 27 : Vous esquissez une gĂ©ographie des lieux oĂč lâon peut faire une sociologie des wokistes. VousĂ©voquieztoutĂ lâheureleprotestantisme.Etquelles sontlesairesculturelleslesplusconcernĂ©es?
Jean-François Braunstein : Je dirais quâen dehors du monde occidental, en y incluant lâAustralie, la Nouvelle-ZĂ©lande, etc., le wokisme nâexiste pas. Il semble mĂȘme tout Ă fait stupĂ©fiant pour le monde extĂ©rieur, notamment pour la Russie ou la Chine. Sâagissant du monde occidental, les pays les plus touchĂ©s me semblent ĂȘtre effectivement les pays protestants et anglo-saxons. LâItalie et lâEspagne sont un peu moins touchĂ©s, pour lâinstant. Câest peut-ĂȘtre dĂ» au poids de certains
schĂ©mas de pensĂ©e et dâorganisations sociales liĂ©es au catholicisme. Beaucoup de gens disent que la France serait moins affectĂ©e, notamment grĂące au fait que les universitaires y sont titulaires et ne peuvent pas ĂȘtre licenciĂ©s aisĂ©ment. Certes, le statut de fonctionnaire nous prĂ©serve. NĂ©anmoins, la menace de mort sociale est une menace extrĂȘmement puissante, en particulier pour les jeunes collĂšgues. On pourrait faire une Ă©tude plus affinĂ©e des structures sociales qui ont un effet protecteur ou au contraire fragilisant : on voit, par exemple, que les adolescents transgenres actuels sont plutĂŽt des jeunes filles, de familles bourgeoises, plutĂŽt libĂ©rales, Ă premiĂšre vue sans problĂšmes, qui vont, en choisissant de devenir trans, se transformer en victimes, populaires sur les rĂ©seaux sociaux, qui vont rejoindre une nouvelle famille, la « glitterfamily », leur famille choisie avec des paillettes.
Pierre Joxe 28 : Je voudrais rebondir sur votre intervention en vous soumettant trois faits, en apparence distincts, mais qui me semblent pointer vers les questions que vous soulevez. Dâabord, lorsque jâĂ©tais ministre de lâIntĂ©rieur, jâai Ă©tĂ© Ă plusieurs reprises interpellĂ© sur le vĂ©ritable scandale qui consistait Ă exiger des Français et desFrançaisesdâindiquerleursexepouravoirdroitĂ une cartedâidentitĂ©ouunpasseport.LâidentitĂ©,medisait-on, ne pouvait pas se rĂ©sumer Ă la dĂ©claration dâun sexe et, parconsĂ©quent,ilfallaitchangertoutcela.
Je nâai pas affrontĂ© cette difficultĂ© juridique Ă lâĂ©poque, maisellemâestapparuedansunautredomaine,alorsque jâĂ©tais adjoint dâun maire dâune ville moyenne. La politique sociale du logement y consistait Ă trier soigneusementlesgenslogĂ©sdanslaZUP,pournejamaisfairede logementsoĂčilnâyauraitquedesMaghrĂ©bins,etsurtout pas, par exemple, que des AlgĂ©riens ou que des Tunisiens, mais mĂ©langer les personnes, y compris en tenant comptedesdiversesorigines,pourparsemerlaZUPavec des logements sociaux dont la mairie Ă©tait maĂźtresse de lâaffectation Ă telle ou telle famille. Un certain nombre degens,Ă lâintĂ©rieurdelacommune,jugeaientquâilĂ©tait inacceptable de trier les gens ainsi en fonction de leurs originespourlesaffecter.
Enfin, jâai reçu rĂ©cemment le premier courrier administratif qui, peut-ĂȘtre, sâinspire directement de la philosophiequevousdĂ©crivez.CertainsdocumentsadministratifsaujourdâhuienFrancenecommencentplus,comme autrefois, par « Madame, Monsieur», mais par « Bonjour »! Quand vous recevez un document administratif qui commence par «Bonjour », vous ĂȘtes doublement rassurĂ©s : Ă la fois parce quâon vous souhaite une bonne journĂ©e et parce quâon ne vous attribue ni un genre, ni un sexe, ni quoi que ce soit. Quâest-ce que vous pensez decestroisphĂ©nomĂšnes?
Ancien, avec la carte dâidentitĂ©; lâautre, plus rĂ©cent : comment attribuer les logements sociaux? Et le troisiĂšme, tout Ă fait rĂ©cent, câest-Ă -dire quâon ne sâadresse plus Ă nous comme Monsieur, ni Madame, ni surtout Mademoiselle,maisavecunsimple«Bonjour » ?
Jean-François Braunstein : Oui, jâai reçu ce courrier moi aussi et, effectivement, câest une tendance lourde. Dans les chemins de fer, dans les avions, dans beaucoup dâendroits, on prĂ©fĂšre dire dĂ©sormais « Chers voyageurs » ou « Bonjour », etc. Le problĂšme, assurĂ©ment, est que si on voulait vraiment ĂȘtre inclusif, il faudrait rajouter dĂ©sormais toute une sĂ©rie de catĂ©gories : il faudrait rajouter du masculin, du fĂ©minin, du neutre, du gender fluide, etc. On voit immĂ©diatement les limites des Ă©critures inclusives, qui exigeraient de crĂ©er des catĂ©gories Ă lâinfini ! Sâagissant de votre question sur les communautĂ©s, je pense pour ma part, en bonne logique rĂ©publicaine, que la France nâest pas composĂ©e de communautĂ©s. Que les maires, que les dĂ©putĂ©s essaient de rĂ©partir les gens avec beaucoup de tact, câest une bonne idĂ©e. En tant quâenseignant, je nâai jamais considĂ©rĂ© la couleur de peau de mes Ă©lĂšves : ça ne mâa mĂȘme pas traversĂ© lâesprit ! Je tiens compte des difficultĂ©s de mes Ă©tudiants et les aide en dehors de toute question de couleur de peau. Pour ce qui concerne lâindication du sexe sur les cartes dâidentitĂ©, câest quelque chose qui est trĂšs fluctuant. DĂ©sormais, il est possible de demander de changer de sexe Ă lâĂ©tat civil sans avoir besoin dâun certificat mĂ©dical, au nom du respect de la sphĂšre privĂ©e. La Cour europĂ©enne des Droits de lâHomme a acceptĂ© ce principe. Mais nous risquons, dĂšs lors, de nous retrouver dans la situation des Allemands et de devoir prĂ©ciser quâon ne peut pas changer de sexe Ă lâĂ©tat civil plus dâune fois par an. Parce quâon pourrait imaginer aussi dâen changer tous les trois mois. Il existe aujourdâhui une demande plus radicale : celle dâintroduire un sexe neutre. La Cour europĂ©enne
des Droits de lâHomme a pris rĂ©cemment une dĂ©cision qui ne va pas dans ce sens. Mais si on acceptait un sexe neutre, comment ferait-on pour les questions de paritĂ© ? Comment ferait-on pour toute une sĂ©rie de problĂšmes juridiques qui y sont liĂ©s ? Il me semble que cette idĂ©e est assez incohĂ©rente : si on veut ĂȘtre « fluide », on arrive trĂšs vite Ă des situations absurdes, oĂč les personnes peuvent changer sans cesse dâidentitĂ©. Ces idĂ©es de genre fluide, on peut se dire que câest merveilleux, que câest le comble de la « sociĂ©tĂ© liquide », de la sociĂ©tĂ© mouvante. Mais en fait, ce nâest pas du tout cela : câest une sociĂ©tĂ© qui sâenferme dans toute une sĂ©rie de communautĂ©s nouvelles :
« transgenres », « non binaires », « asexuels », etc.
Roger Chudeau 29 : Monsieur le Professeur, je voulais vous remercier pour la clartĂ© biblique de votre exposĂ©. Vous nous invitiez Ă rĂ©agir et nous, au Rassemblement National, nous avons commencĂ© Ă agir. Mon groupe politiqueaainsicrééungroupespĂ©cifiqueauParlement deBruxellesetĂ lâAssemblĂ©enationalepourluttercontre le wokisme. Jâai moi-mĂȘme dĂ©posĂ© une proposition de loipourinterdirelâĂ©critureinclusiveĂ lâuniversitĂ©etdans les actes administratifs et commerciaux et nous allons prochainementinterpellerleministredelâĂducationnationale pour quâil supprime la circulaire Blanquer sur le choixdugenrepourlescollĂ©giens,laquelleesttoujoursen vigueur.Maisjevoudraisvousposerlaquestionsuivante:
pourquoi est-ce que les professeurs dâuniversitĂ©, dont vous ĂȘtes un Ă©minent reprĂ©sentant, ne sâorganisent pas en un groupe dâaction qui combattrait, comme vous le faites, mais de maniĂšre plus structurĂ©e, le wokisme, qui estundangermortelpournotrecivilisation?Jevoudrais aussi vous inviter Ă prononcer une confĂ©rence devant notre groupe Ă lâAssemblĂ©e nationale. Jâai aussi une questionquinâarienĂ voiraveccequejeviensdedire: quelleestlapositiondesĂglisesdeFranceparrapportau wokisme?Ătes-vousinformĂ©decela?
Jean-François Braunstein : Il y a un certain nombre dâuniversitaires qui se sont rĂ©unis dans un groupe qui sâappelle lâObservatoire du dĂ©colonialisme. Mais il est vrai que nous ne sommes pas extrĂȘmement nombreux, parce quâil y a la menace de mort sociale et le risque dâĂȘtre accusĂ© de transphobie, de racisme, etc. Beaucoup de gens nâosent pas parler alors quâau fond, on ne risque pas grand-chose, Ă la diffĂ©rence de nos collĂšgues anglo-saxons.
Câest ce que relĂšve une de mes collĂšgues, la sociologue de lâart Nathalie Heinich, qui pense quâon devrait se servir du fait que lâon ne peut pas ĂȘtre renvoyĂ© pour prendre davantage la parole. Il existe donc une organisation, mais nous sommes quand mĂȘme assez minoritaires. Et pourtant, comme je vous lâai dit, le wokisme nâest pas une doctrine de gauche, rĂ©publicaine ou progressiste. Il me semble que câest tout le contraire et câest pour cette raison que jâai citĂ© quelques penseurs contre-rĂ©volutionnaires.
Sâagissant des Ăglises, je dirais que les rĂ©actions Ă mes propos sont assez positives, puisquâil y a beaucoup de reprĂ©sentants religieux qui me demandent des confĂ©rences.
Je nâai en revanche pas eu beaucoup de rĂ©actions venant de la religion musulmane : je pense cependant quâils ont eux-aussi une vision extrĂȘmement nĂ©gative du wokisme.
RaphaĂ«l Hadas-Lebel 30 : Un des phĂ©nomĂšnes qui mâa paru des plus prĂ©occupants dans ce que vous avez dit, câest que cette idĂ©ologie est passĂ©e de lâuniversitĂ© verslâentreprise.EnparticulierauxĂtats-Unis,dansles GAFAM,lagestiondesressourceshumainesparlesDRH sâinspire de ces principes. Est-ce que vous pouvez prĂ©ciser un peu lâĂ©tat du rapport des forces dans ce domaine auxĂtats-Unis?Est-cequevousavezlesentimentquece phĂ©nomĂšne se dĂ©veloppe Ă©galement dans les entreprises françaises, en lien peut-ĂȘtre avec les enseignements des business schools?
Jean-François Braunstein : Je nâai pas voulu entrer dans le dĂ©tail. Ce nâest pas ma spĂ©cialitĂ©, mais il existe un livre trĂšs intĂ©ressant de la journaliste du Figaro Anne de GuignĂ©, sur le capitalisme woke 31. Elle montre comment les entreprises françaises suivent ou quelquefois essaient de freiner un peu le phĂ©nomĂšne. Il me semble que par la formation, par le fait que beaucoup dâentreprises ont leur siĂšge et leur organisation principale aux Ătats-Unis, du fait aussi de la pression des investisseurs anglo-saxons, il y a une pression dans ce sens. Câest en particulier le cas
30. Membre honoraire du Conseil dâĂtat.
31. A. De GuignĂ©, Lecapitalismewoke:quandlâentrepriseditlebienetlemal, Presses de la CitĂ©, 2022.
dans les entreprises anglo-saxonnes en France. On voit quâil y a une espĂšce de lutte Ă ce sujet aux Ătats-Unis. Par exemple, Disney est une entreprise extrĂȘmement woke : il existe des vidĂ©os issues de Disney qui ont fuitĂ©, que je cite dans mon livre, oĂč lâon voit des militants enthousiastes faire de la propagande woke 32. Mais on constate aussi, par exemple, que quelquâun comme Elon Musk sâen prend trĂšs directement aux wokes. Il me semble donc que les choses ne sont pas jouĂ©es.
Claudine Cohen 33 : La question que je voulais poser toutdemĂȘme,câestlaquestionpolitique.VousavezcritiquĂ©toutescesthĂ©ories,toutescesvaleursduwokismeau nom des LumiĂšres, et puis vous avez finalement dit que certains courants politiques reprenaient cette critique. Vous avez alors parlĂ© de DeSantis, de Trump, etc. Estce que ce sont vraiment des dĂ©fenseurs des idĂ©aux des LumiĂšres? Comment se situe la question politique par rapportĂ lacritiqueduwokisme,dontvousavezditque cenâĂ©taitpasunepositiondegauche?
Jean-François Braunstein : Il y a effectivement une sorte de montĂ©e aux extrĂȘmes des deux cĂŽtĂ©s, câest-Ă -dire que plus les wokes se radicalisent, plus les rĂ©ponses sont celles de personnages marquĂ©s trĂšs Ă droite. Alors, câest
32. Ces vidéos ont été mises en ligne par le journaliste Christopher Rufo: https://twitter.com/ realchrisrufo
33. Philosophe et historienne des sciences, Directrice dâĂtudes (Chaire « Biologie et SociĂ©tĂ© ») Ă lâĂcole des hautes Ă©tudes en sciences sociales et Ă lâĂcole pratique des hautes Ă©tudes, membre du Conseil dâorientation de lâInstitut Diderot.
vrai, jâemploie le mot woke et jâai citĂ© DeSantis. Ce nâest pas trĂšs bon pour moi, parce quâon va dire : « Braunstein a mal tournĂ©, il est en plein dĂ©lire ! » Mais je pense vraiment que la question nâest plus une question de droite ou de gauche : câest une question de rĂ©alitĂ© ou de fiction, de science ou dâĂ©motion, etc. Il me semble que câest lĂ dessus quâil faut se dĂ©cider et je crois quâil ne faut pas se laisser impressionner par des tentatives de dĂ©lĂ©gitimation. Je pense que lâheure est assez grave pour quâon ne se pose plus la question de savoir si ce que lâon dit est de droite ou de gauche. Il faut choisir entre la science et lâirrationalitĂ©, entre la vĂ©ritĂ© et le « point de vue situĂ© ». Il me semble que lĂ est la vraie question. AprĂšs, bien sĂ»r, sur le plan politique, il y a une espĂšce de polarisation aux extrĂȘmes qui est trĂšs dommageable.
Jacques Toubon 34 : Vousopposezbeaucouplafictionet la rĂ©alitĂ©, mais je voudrais vous demander ce quâon fait, non pas dans une discussion universitaire, mais dans la sociĂ©tĂ©vraie,câest-Ă -direendehorsdâici?Quâest-cequâon fait auprĂšs des personnes qui ne rĂ©ussissent pas, ou plutĂŽtquâonempĂȘchedebĂ©nĂ©ficierdâundestroisĂ©lĂ©ments de la devise rĂ©publicaine : lâĂ©galitĂ©. Universaliste, je le suis; rĂ©publicain, complĂštement : jâabhorre le communautarisme. Jâai Ă©crit contre lâidentitarisme. Mais je sais aussi,entantquâanciendĂ©fenseurdesdroits,quedansles agencespourlâemploi,ilyaenviron25%despersonnes
qui font des demandes qui nâaboutissent jamais parce quâellessont,dâunemaniĂšreoudâuneautre,diffĂ©rentes: soit dâune certaine couleur, dâun certain Ăąge, dâun sexe, dâunerĂ©gion,parexempledebanlieue,etc.Pources25%, lamĂȘmedifficultĂ©seposepourlelogementsocialetpour des tas dâautres questions, oĂč sont prises des dĂ©cisions publiques par des collectivitĂ©s locales ou par lâĂtat. On a inventĂ©, pour y rĂ©pondre, il y a dĂ©jĂ longtemps, un certainnombredemesureslĂ©galesouconstitutionnelles, etlapremiĂšredâentreellesaĂ©tĂ©lâinscriptiondelaparitĂ© danslaConstitution,dâabord,entrehommesetfemmes; puis toute une sĂ©rie de mesures. Jâai, pendant six ans, exercĂ© une fonction qui consistait, entre autres, Ă lutter contre les discriminations en faisant en sorte que, dans les agences pour lâemploi, ceux qui sont noirs, femmes, etc. aient simplement les mĂȘmes chances de voir leur demande prise en considĂ©ration que les autres. Alors, quâest-ce que vous faites pour continuer Ă lutter contre les discriminations, si vous pensez, comme moi, quâil faut le faire, au nom de la RĂ©publique, de lâĂ©galitĂ© et de lâuniversalitĂ©?
Jean-François Braunstein : Câest une question de fond. Il me semble pour ma part quâinsister Ă lâexcĂšs sur les diffĂ©rences, câest quelque chose qui enferme les gens dans une position de victime. Ce nâest pas ce quâils souhaitent en gĂ©nĂ©ral. Ce qui ne veut pas dire quâil ne faut pas trouver des moyens dâaccompagner les plus mĂ©ritants, par exemple avec des bourses au mĂ©rite, avec des internats dâexcellence, etc. Sâagissant de lâĂ©ducation, il est clair aussi que, dans les universitĂ©s, il devrait y avoir des bourses
au mĂ©rite. En revanche, lâidĂ©e que, si on appartient Ă telle ou telle catĂ©gorie de population, on a droit ou non Ă une discrimination positive, je pense que ce nâest pas une bonne idĂ©e, dâautant que cela introduit une suspicion sur ceux qui, issus de ces communautĂ©s, rĂ©ussissent trĂšs bien. Je remarque dâailleurs quâaux Ătats-Unis, ce sont les militants, les universitaires, les parents noirs qui sont les plus hostiles Ă la thĂ©orie critique de la race, câest-Ă -dire Ă une discrimination inversĂ©e. Il me semble que ce nâest pas la bonne solution. En revanche, si jâai dit que je ne tenais aucun compte des couleurs de peau, bien sĂ»r, lorsque je fais cours, je tiens compte des jeunes qui ont le plus de difficultĂ©s, quels que soient les milieux dont ils viennent. Je leur donne des conseils et les aide dans leurs choix universitaires. Je pense que tout le monde essaie de le faire de maniĂšre, je dirais, empirique, avec tact. LâidĂ©e, qui existe dans dâautres cas comme le ComitĂ© consultatif national dâĂ©thique, quâil y a des « familles spirituelles » en France, me pose un problĂšme : non, la France nâest pas constituĂ©e de « familles spirituelles », pas plus quâelle nâest constituĂ©e de communautĂ©s. Je pense quâil faut, au contraire, face Ă ce militantisme communautariste et identitariste, revenir Ă lâuniversel. Câest la seule solution. Câest peut-ĂȘtre un vĆu pieux, mais il me semble que câest comme ça quâil faut faire.
AndrĂ©-Comte Sponville : Si je peux me permettre de poser Ă mon tour une question, je trouve quâil y a un paradoxe,sioncomparelaquestiondestransgenresĂ la questiondelarace:sâagissantdesgenres,leswokesnous
reprochent de voir, entre les sexes, une diffĂ©rence quâils ne voient pas. Et, sâagissant de la race, câest lâinverse : ilsnousreprochentdenepasvoirunediffĂ©rencequâeux voient.Decepointdevue,jetrouvequâonserassureun peu vite en focalisant le dĂ©bat sur la question du genre parce que, sur la question raciale, les wokes ont de bien meilleurs arguments Ă faire valoir. Quand tu dis que tu ne fais aucune diffĂ©rence entre un noir et un blanc, il te rĂ©torque que cela prouve bien que tu es blanc parce quâeux,quisontnoirs,ouarabes,ouautres,ladiffĂ©rence, onlaleurrappelletouslesjours,parcequâilssontracisĂ©s. Donc,quandonrĂ©pĂštelediscoursuniversalistebasique, que jâai tenu comme toi et que je continue Ă tenir («je ne fais aucune diffĂ©rence selon la couleur de peau») on vous rĂ©pond : « tu es color blind », « aveugle aux couleurs», alors quâon pourrait leur reprocher dâĂȘtre « gender blind », « aveugle Ă la diffĂ©rence sexuelle ». Donc, est-ce que tu peux mâĂ©clairer sur ce paradoxe? Pourquoi est-ce quâil y a une espĂšce dâinversion du dĂ©bat selon quâon passe de la question des races Ă la question des genres, et rĂ©ciproquement? Et est-ce que tu ne crois pas que, malgrĂ© tout, il faille prendre acte du fait quâĂȘtre aveugle aux couleurs, câest effectivement une façon un peuconfortabledâĂȘtreuniversaliste?
Jean-François Braunstein : Oui, tu mets le doigt sur la principale contradiction quâil y a dans le discours des wokes. Effectivement, Ă premiĂšre vue, du cĂŽtĂ© du genre, tout est culture et on peut choisir exactement ce que lâon veut ; et du cĂŽtĂ© de la race, tout est nature, on ne peut pas sortir de sa race. Câest trĂšs bien illustrĂ© par le dĂ©bat sur la
question des transgenres et des transraces. Ătre transgenre est trĂšs encouragĂ©, câest quelque chose de positif, tandis que se prĂ©tendre transrace est tout Ă fait interdit. Une jeune femme blanche, Rachel Dolezal, sâest fait passer pendant un moment pour noire et a mĂȘme dirigĂ© une section de lâAssociation pour lâAvancement des Gens de Couleur. Cela a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un scandale. Ă mon avis, cela sâexplique par le fait que les wokes ne pensent pas en termes de nature et de culture, mais plutĂŽt en termes de groupes. Il sâagit donc de rejoindre soit le groupe des trans, soit de retrouver et renforcer sa communautĂ© raciale dâorigine. Il y a un autre aspect qui fait que les wokes ne veulent pas admettre les transraces : ĂȘtre transgenre ne change rien du point de vue social, alors quâĂȘtre transrace, passer de Blanc Ă Noir, câest sâattaquer au peuple noir et Ă la conscience noire, qui sont des victimes emblĂ©matiques. Ă mon avis, donc, le point important est que tout cela est affaire de communautĂ©s, et ces communautĂ©s sont diffĂ©remment valorisĂ©es. Quant Ă lâidĂ©e de ne pas prĂȘter attention Ă la couleur, je pense que ce nâest pas juste une affaire de Blanc : il nây a pas que les Blancs qui ne font pas attention Ă la couleur. Les Noirs aussi ne veulent pas quâon fasse attention Ă la couleur. Ils veulent justement pouvoir accĂ©der aux mĂȘmes universitĂ©s, aux mĂȘmes parcours que les autres. Mais sur le paradoxe, tu as raison : je dis que câest simple, mais il y a tout de mĂȘme une certaine incohĂ©rence, parce quâil y a dâun cĂŽtĂ© cette espĂšce de promesse transhumaniste de libĂ©ration infinie et, dâun autre cĂŽtĂ©, cette espĂšce de rĂ©gression Ă la thĂ©orie des races. Câest pour cela que jâai surtout parlĂ© des transgenres, parce quâil me semble que câest le plus intĂ©ressant.
La question de la race, au fond, câest une vieille histoire. Un livre rĂ©cent, qui sâappelle Race marxism 35, va jusquâĂ soutenir que la thĂ©orie critique de la race est purement marxiste : ce nâest pas entiĂšrement faux. Bernard Piettre 36 : Vous avez parlĂ© de lâuniversel et je crois que câest la question philosophique et politique centrale. Mais le problĂšme est bien de savoir si on peut simplement dĂ©fendre lâuniversalisme au nom des LumiĂšres. Car il nâest pas complĂštement faux de dire quelâuniversalismequedĂ©fendlâOccidentaunedimensionethnocentriqueou,commeleditJudithButler,qui nâestpasuneautricequejâapprĂ©ciebeaucoup,maisquia beaucoupdâinfluence,quelâuniversalismeestunprovincialisme. Vous avez vous-mĂȘmes dit Ă un moment quâil sâagissait de dĂ©fendre les fondements de la civilisation occidentale... Or, si on dit cela, peut-ĂȘtre quâon dĂ©fend un communautarisme. LĂ , je rejoins la question politiquequiaĂ©tĂ©posĂ©e.Encemoment,cequâonappellele « wokisme »,enFrance,faitledĂ©licedelâextrĂȘmedroite: Zemmour, Michel Onfray, etc. On a Ă©voquĂ© Trump, DeSantis,maisonpourraitenajouterbiendâautres! Or, entoutcas,personnellement,jenâadhĂšrepasauxidĂ©esdu Rassemblement National ou de Zemmour, qui tentent dâaffirmer lâidentitĂ© française contre les « wokistes » et contre les Ă©trangers qui viendraient nous envahir, nous
35. J. Lindsay, Race marxism. Thetruthaboutcriticalracetheoryandpraxis, Independently published, 2022.
remplacer, etc., et qui dĂ©fendent des idĂ©es qui sont, en fait, au nom de lâuniversalisme rĂ©publicain et de la laĂŻcitĂ©, des idĂ©es anti-universalistes. LĂ , il y a tout de mĂȘme un problĂšme philosophique et politique assez profond.
Jean-François Braunstein : Oui, cette question de lâuniversalisme est une question en apparence toute simple, mais qui est en fait trĂšs compliquĂ©e. Ce que jâai en tĂȘte, câest un universalisme conçu comme un idĂ©al ouvert Ă tous. Quiconque veut se saisir de cet idĂ©al peut le faire. Le fait quâil y ait des ratĂ©s et que cela ne marche pas si bien que ça, quâil y ait effectivement des laissĂ©s pour compte de lâuniversalisme, nâest pas une raison pour lâabandonner. Vous connaissez peut-ĂȘtre le livre fameux de Claude
Nicolet sur LâidĂ©erĂ©publicaineenFrance 37, qui explique que la RĂ©publique, câest un idĂ©al mais que ce nâest pas un fait. Il me semble que, de ce point de vue, notre universalisme (il se trouve en effet que câest lâuniversalisme occidental) a une espĂšce de puissance dâĂ©mancipation et de propagation. Mais vous avez raison, câest quelque chose que peu de gens dĂ©fendent dĂ©sormais Ă gauche, parce quâils acceptent lâidĂ©e que câest un point de vue de Blancs et donc de racistes. Je nâai pas ce sentiment. Il me semble au contraire que câest quelque chose qui permet de rassembler plus que dâautres doctrines auxquelles on est confrontĂ©. Dâautant que la rationalitĂ©, câest quelque chose qui me semble fonctionner. La science existe ! Les
mythes maoris sont passionnants, mais ce nâest pas de la science. Il faut que chaque domaine soit sĂ©parĂ©. Mais je suis tout Ă fait sensible Ă ce que vous dites : si les universitaires, en tant quâhĂ©ritiers des LumiĂšres, ne font rien, dâautres vont sâemparer de cet universalisme...
Bernard Fialaire 38 : Je suis radical, donc inspirĂ© par Alain sur lâindividualisme. Je voudrais avoir des explications sur votre philosophie du nous, que vous opposezauxindividus.Parcequejesuisaussihumanisteetje lis Camus, qui dĂ©clarait, je crois : «je me rĂ©volte, donc nous sommes ».Est-cequevousmettriezĂ cemoment-lĂ Camusdanslesinspirateursduwokisme?
Jean-François Braunstein : La « philosophie du nous », je ne mâen rĂ©clame pas du tout ! LâidĂ©e, câĂ©tait de montrer quâun philosophe comme Bonald, un grand penseur contre-rĂ©volutionnaire, expliquait que lâorigine de tous nos maux (il Ă©crit aprĂšs la RĂ©volution française), câest la philosophie du moi, de la conscience indĂ©pendante, etc.
Câest lui qui prĂŽne un retour Ă la philosophie du nous, câest-Ă -dire Ă la philosophie du langage qui nous lie, etc.
Mais justement, je citais cela pour vous dire quâau fond
lâindividualisme, au sens rĂ©publicain, lâautonomie individuelle qui permet de se choisir telle ou telle identitĂ©, ou des identitĂ©s mixtes, câest le cĆur, me semble-t-il, de la RĂ©publique, et de la philosophie dâAlain en particulier.
AndrĂ© Comte-Sponville : Jâajouterai un mot : tout dĂ©pend de quel « nous » on parle. Si câest « nous les humains » comme lâentend Camus dans «jemerĂ©volte, donc nous sommes», ce nâest quâune forme dâhumanismeuniversaliste.Sicâest« nous,lesNoirs », « nous,les Blancs », « nous, les trans », « nous, les hĂ©tĂ©ros », « nous, les homos », câest une forme de communautarisme.
Anne-Françoise Berthon 39 : Jâai une question sur les mesuresdeluttes,quâonaassezpeuĂ©voquĂ©es.Vousavez parlĂ©dupouvoirdesrĂ©seauxsociaux,quifaitquelesgens hĂ©sitentĂ semobiliser,etenparticulierlesexperts.Jesuis frappĂ©emoi-mĂȘmeparcequisepasseaveclemouvement desantivax,etjeconstatequetousceuxquiveulentdĂ©monter les propos anti-vaccins sur des rĂ©seaux sociaux, telsqueLinkedIn,sevoientfermerleurcompteaumotif delaprotectiondenosindividualitĂ©scontrelesmenaces quicirculent.Quâest-cequâonpourraitproposer,defaçon pratique, pour que les rĂ©seaux sociaux ne soient pas un lieudepouvoirstelquâileffacelapossibilitĂ©decontestationdeceuxquiconnaissentlesujetauprofitdeceuxqui disentnâimportequoi,maisqui,finalement,rĂ©ussissent, parcequeledroitlepermet,Ă fairetairelesautres?
Jean-François Braunstein : Câest une question extrĂȘmement compliquĂ©e sur laquelle je ne suis peut-ĂȘtre pas le plus compĂ©tent. Il me semble que, dans les rĂ©seaux sociaux, il y a une prime Ă la polĂ©mique et au clash. Câest
comme ça que cela fonctionne. La difficultĂ©, câest quâensuite, ça dure pour toujours, câest-Ă -dire quâil nây a pas dâoubli sur les rĂ©seaux sociaux. Câest la question principale. Dans la vie rĂ©elle, on sâinsulte, il arrive quâon ait des conflits, mais cela disparaĂźt ensuite. Sur les rĂ©seaux sociaux, il nây a pas dâoubli et les positions sont figĂ©es pour lâĂ©ternitĂ©. Par ailleurs, ils souffrent aussi dâune absence de garantie et de validation, câest-Ă -dire que tous les points de vue se valent et dĂšs lors nâimporte qui peut avoir son point de vue sur les vaccins, la physique quantique, etc.
Câest quelque chose quâil faudrait donc rĂ©guler. Il semblerait que les tentatives de rĂ©gulation europĂ©enne vont plutĂŽt dans le bon sens. Mais je dirais volontiers que la meilleure chose, câest surtout de tenter dâarrĂȘter dâaller sur ces rĂ©seaux. Par exemple, on constate que des adolescents qui souffraient de troubles autour du genre ont vu leurs situations sâamĂ©liorer dĂšs lors quâon leur faisait arrĂȘter les smartphones, etc. Il faut essayer de rester Ă lâĂ©cart. Mais câest Ă©videmment plus facile Ă dire quâĂ faire.
GĂ©rard Unger 40 : Parmi les mĂ©tastases dont parlait AlainRichardtoutĂ lâheure,ilyalapresse.JesuisfrappĂ©, Ă lalecturedâungrandquotidiendusoir,devoircombien les pages de dĂ©bats et autres sont remplies de thĂ©ories woke, sans quâil y ait de contrepartie. Ces thĂ©ories se dĂ©veloppentsansquedâautrespuissentyrĂ©pondre.Est-ce quevouspartagezcepointdevue? DeuxiĂšmement, est40. Vice-prĂ©sident du CRIF.
cequeparmileswokes,ilnâyapas,encequiconcernela race,uneconfusiongraveentreorigineetidentitĂ©? Cela me paraĂźt un point important. Cela nâempĂȘche pas, par contre,lâethnocentrismedâexisteretlewokismeapporte une rĂ©ponse qui nâest pas la mienne, mais qui existe. Car, tout de mĂȘme, on ne peut pas oublier des choses commelaphrasedeNicolasSarkozy:«lâAfriquenâapas dâhistoire» ou lâattitude des historiens europĂ©ens, qui nĂ©gligent lâhistoire vue par les habitants de lâInde, de lâAmĂ©riqueduSudoudelaChine:çaexisteaussi,oudu moinsçaaexistĂ©pendanttrĂšslongtemps,etcelapersiste encore.
Jean-François Braunstein : Sâagissant de la presse, il est Ă©vident quâil y a une polarisation de plus en plus grande. Mon prĂ©cĂ©dent livre avait Ă©tĂ© repris un peu dans toute la presse. Pour celui-ci, il nây a eu quasiment aucune mention dans la presse de gauche, sauf exception. On ne veut plus avoir de points de vue diffĂ©rents : câest trĂšs impressionnant lorsquâon lit LibĂ©ration ou LâObs ou quâon Ă©coute France Inter. Câest Ă©tonnant et cela a Ă voir avec lâaccusation de « radicalisation » : effectivement, si on me traite de transphobe, pourquoi me donner la parole ? Ce nâest pas possible. Il est vrai que les mĂ©dias sont, de ce point de vue, trĂšs touchĂ©s. On le voit trĂšs bien avec ce qui se passe aux Ătats-Unis oĂč, par exemple, Bari Weiss, une ancienne journaliste au New YorkTimes, a créé une plateforme de newsletters, Substack, oĂč de trĂšs bons journalistes font des papiers passionnants, avec Ă©normĂ©ment dâabonnĂ©s, qui proposent un point de vue diffĂ©rent de la presse mainstream. Je pense quâil y a dâautres choses qui
se crĂ©ent Ă cĂŽtĂ©. Dans les maisons dâĂ©dition, câest pareil. Les jeunes employĂ©s de sa maison dâĂ©dition ne voulaient plus publier J.K. Rowling, car elle serait transphobe, mais le patron lâa quand mĂȘme imposĂ©e car on ne perd pas un auteur comme Rowling qui vend des centaines de millions de livres ! Mais un jour viendra oĂč ces jeunes militants seront Ă la tĂȘte de ces maisons et prĂ©fĂšreront ne plus lâĂ©diter. Je crois quâĂ ce moment-lĂ , dâautres maisons dâĂ©dition vont se crĂ©er, Ă cĂŽtĂ© des maisons dâĂ©dition traditionnelles. De mĂȘme pour les universitĂ©s : aux ĂtatsUnis, il y a actuellement des tentatives pour crĂ©er des universitĂ©s alternatives. Pour ce qui concerne un point de vue plus intelligent et plus complet sur la race, je pense que ça ne veut pas dire quâil faut moins dâhistoire, mais plus dâhistoire : plus dâhistoire, justement, sur lâextĂ©rieur de lâEurope, mais aussi des histoires globales. De ce point de vue, on sait ce qui sâest passĂ© il y a dĂ©jĂ plus dâune dizaine dâannĂ©es avec Olivier PĂ©trĂ©-Grenouilleau, qui a Ă©crit un livre passionnant sur les traites nĂ©griĂšres 41. Il a Ă©tĂ© trĂšs violemment critiquĂ© parce quâil nâavait pas parlĂ© de la seule traite qui soit valable : la traite occidentale. Il faut essayer effectivement dâavoir une vision plus globale. Je dirais que tous ces discours ne prolifĂšrent que sur un fond dâinculture : lâeffondrement de lâĂ©ducation nationale est un vrai problĂšme. Pour quâon puisse croire que Colbert, Voltaire, Hugo peuvent ĂȘtre annulĂ©s simplement parce quâils ont eu des positions critiquables sur tel ou tel sujet, câest quâon nâa jamais Ă©tudiĂ© Colbert, Voltaire ou Hugo, et lâhistoire en gĂ©nĂ©ral.
Alain GrangĂ©-Cabane 42 : VousnousavezquandmĂȘme dressĂ©unavenirassezsombre.Pourvousreprendre:une idĂ©ologie pessimiste, une idĂ©ologie sans pardon, une idĂ©ologie sans avenir radieux! Alors, je vous pose une simplequestion.Est-ceque,danslâhistoiredesidĂ©es,ily ajamaiseuunavenirpourdesidĂ©ologiesaussisombres, aussi noires, aussi pessimistes? Est-ce quâil est possible que ça gagne ou est-ce quâau total, ce nâest pas le souci dâunavenirradieuxquilâemportetoujours?
Jean-François Braunstein : Il est clair, et jâen suis dĂ©solĂ©, que je vous ai tracĂ© un tableau qui nâest sans doute pas trĂšs encourageant. Mais il y a bien dâautres signaux inquiĂ©tants qui indiquent que lâidĂ©e dâun avenir radieux nâest pas Ă lâordre du jour. On pourrait parler de la question de lâĂ©co-anxiĂ©tĂ©, qui frappe de maniĂšre trĂšs importante la jeunesse, ou encore de la baisse impressionnante de la dĂ©mographie. Est-ce que ça a dĂ©jĂ existĂ© dans lâhistoire ? Il y a un livre passionnant de Norman Cohn, Les Fanatiques de lâApocalypse 43, qui raconte lâhistoire des sectes apocalyptiques Ă la fin du Moyen Ăge et montre aussi leur importance pour les messianismes idĂ©ologiques du XXe siĂšcle. Cela a dĂ©jĂ existĂ© dans lâhistoire de lâhumanitĂ©. En revanche, il y a un certain temps que ça nâavait pas frappĂ© directement nos cultures.
42. PrĂ©sident de lâĂcole alsacienne.
43. N. Cohn, Les fanatiques de lâApocalypse. MillĂ©naristes rĂ©volutionnaires et anarchistes mystiquesauMoyenĂge , Paris, Payot, 1983.
Tino Morganti-Malet 44 : JâavaisunpeulamĂȘmequestion. Je me demandais si, dans lâidĂ©ologie woke, il nây avaitpaslamortduwokismedĂ©jĂ intĂ©grĂ©e,danslamesureoĂčlewokismeabesoindelogiquepourdĂ©montrer quâil y a un systĂšme de discriminations; il a besoin des mathĂ©matiquespourpouvoircomptabiliserlavictimisation, etc. Donc, je me demandais si le wokisme nâallait pas ĂȘtre, non pas une religion, mais une hĂ©rĂ©sie suivie dâautres hĂ©rĂ©sies. Si on nâallait pas assister, dans dix ou vingt ans, Ă plusieurs hĂ©rĂ©sies dont le wokisme serait la premiĂšre,maisquinepeutpastenirdansladurĂ©e.
Jean-François Braunstein : Câest lâhypothĂšse optimiste. Effectivement, Ă la fin, il faut bien quâil y ait des avions qui circulent, des hĂŽpitaux qui fonctionnent, etc. Mais ce nâest pas si simple parce quâon voit que câest une doctrine extrĂȘmement puissante. Lâexemple le plus frappant, câest celui de Sergiu Klainerman dont je parlais tout Ă lâheure, ce mathĂ©maticien roumain qui disait quâon lâempĂȘchait dĂ©sormais de faire des mathĂ©matiques Ă Princeton. Beaucoup dâĂ©tudiants chinois qui Ă©taient aux ĂtatsUnis repartent ensuite en Chine pour finir leurs Ă©tudes et mĂȘme, selon lui, des mathĂ©maticiens amĂ©ricains vont en Chine pour travailler plus tranquillement. On peut se dire que si la science sâarrĂȘte en Occident, elle continuera ailleurs. Les smartphones seront toujours fabriquĂ©s quelque part, mĂȘme si les wokes vont refuser dây toucher ou de participer Ă leur construction. Câest ce qui est, Ă
mon avis, trĂšs compliquĂ© : parce que câest une croyance, elle ne sera pas nĂ©cessairement dĂ©mentie par les faits ou par le raisonnement. On peut renoncer en partie au progrĂšs technologique si on en espĂšre un gain spirituel, du point de vue de la « justice sociale ». Sinon on peut faire en sorte que ce progrĂšs technologique soit externalisĂ© dâune certaine maniĂšre.
Annie Fitoussi 45 : Je voulais vous demander si vous ne voyez pas un lien entre le wokisme et lâĂ©volution de la notion de procrĂ©ation, puisque maintenant ce nâest pas uniquementlafemme,oulamaniĂšredontonconcevait laprocrĂ©ationantĂ©rieurement,quisontconcernĂ©es:ily aeubeaucoupdeprogrĂšsmĂ©dicauxquiontgĂ©nĂ©rĂ©aussi un droit Ă avoir un enfant et une Ă©volution de la notion defamille,puisquemaintenantonparledePapa1,Papa 2oudeMaman1etMaman2.Voyez-vousunlienentre ces notions et le wokisme?
Jean-François Braunstein : Oui, câest tout Ă fait vrai. Depuis quelque temps, la procrĂ©ation est effectivement devenue une affaire technique, qui peut se faire sans relation sexuelle. Câest lâhypothĂšse dâune psychanalyste, Monette Vacquin, qui a Ă©crit sur Frankenstein et sur la premiĂšre gĂ©nĂ©ration issue de parents qui ont connu les fĂ©condations artificielles : dĂšs lors le corps nâest pas absolument essentiel et on peut trĂšs bien en arriver Ă
lâidĂ©e que lâon peut ĂȘtre homme et enceint. Il nâest pas exclu que cela puisse dâailleurs effectivement se rĂ©aliser, par exemple avec des greffes dâutĂ©rus. Il est vrai que cela dĂ©rĂ©alise la sexualitĂ© et le monde rĂ©el, celui oĂč effectivement il existe des hommes et des femmes. Dans ce cas, on constate quâun progrĂšs technique radical, avec les FIV, la PMA, la GPA va conduire Ă des changements culturels ou philosophiques Ă©tonnants. On sort du monde rĂ©el pour entrer dans un monde oĂč tout peut ĂȘtre fabriquĂ©. Les technologies de pointe sont des technologies qui, dâune certaine maniĂšre, nous font perdre de vue le rĂ©el. On assiste Ă ce que le philosophe amĂ©ricain Matthew Crawford caractĂ©rise comme une vĂ©ritable « guerre Ă la rĂ©alitĂ© », quâil fait remonter aux LumiĂšres, et qui est prĂ©sente chez tous les auteurs wokes et transhumanistes. LâidĂ©e en est que la rĂ©alitĂ© est quelque chose de dĂ©passĂ© et que, maintenant, on peut faire mieux que la nature. Je crois que lâexemple de la procrĂ©ation lâillustre bien. La place importante, dans lâimaginaire, de ces procrĂ©ations artificielles, fait quâon se pose des questions sur la maniĂšre traditionnelle de faire des enfants, laquelle paraĂźt, en un certain sens, pĂ©rimĂ©e. Pour conclure, je dirais que ce qui fait que je suis assez inquiet, câest que le wokisme ne me semble pas ĂȘtre seulement une idĂ©ologie ou une religion universitaire un peu aberrante. Ce nâest pas la premiĂšre fois quâil y a des enthousiasmes Ă©tranges dans les universitĂ©s. En revanche, ce qui me semble plus inquiĂ©tant, câest que cette religion woke est Ă lâunisson dâun mouvement de dĂ©rĂ©alisation du monde, que promeuvent les GAFAM. Je cite dans mon livre Marc Andreessen, un des thĂ©oriciens du mĂ©tavers. Il affirme
que « la plupart des humains ont des vies pauvres, tristes et sans intĂ©rĂȘt » et que donc si on leur propose dans le mĂ©tavers un environnement « riche, regorgeant mĂȘme de contenus magnifiques, de dĂ©cors splendides, de stimuli variĂ©s et de nombreuses personnes fascinantes avec lesquelles parler, travailler et sortir », ils vont le choisir. Il nây a pas de raison pour que cela ne marche pas. Et il ajoute que, si on lui demande pourquoi il nâamĂ©liore pas plutĂŽt la situation des gens rĂ©els, il rĂ©pond : « la rĂ©alitĂ© a eu 5000 ans pour sâamĂ©liorer, et il est clair quâelle fait encore cruellement dĂ©faut Ă la plupart des gens » 46. Lui, il leur propose le mĂ©tavers, ils vont le choisir et tout ira bien. Câest bien ce qui mâinquiĂšte car je pense que, sâils choisissent le mĂ©tavers, tout ira mal.
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âą La rĂ©forme de la santĂ© aux Ătats-Unis : quels enseignements pour lâassurance maladie française ? - Victor Rodwin
⹠La question du médicament - Philippe Even
⹠La décision en droit de santé - Didier Truchet
⹠Le corps ce grand oublié de la parité - Claudine Junien
âą Des guerres Ă venir ? - Philippe Fabry
âą Les traitements de la maladie de Parkinson - Alim-Louis Benabib
⹠La souveraineté numérique - Pierre Bellanger
âą Le Brexit et maintenant - Pierre Sellal
⹠Les Jeux paralympiques de Paris 2024 : une opportunité de santé publique ?
Pr François Genet & Jean Minier - Texte écrit en collaboration avec Philippe Fourny
âą Lâintelligence artificielle nâexiste pas - Luc Julia
âą Cyber : quelle(s) stratĂ©gie(s) face Ă lâexplosion des menaces ?
Jean-Louis Gergorin & Léo Issac-Dognin
⹠La puissance publique face aux risques - François Vilnet & Patrick Thourot
⹠La guerre des métaux rares - La face cachée de la transition énergétique et numérique - Guillaume Pitron
⹠Comment réinventer les relations franco-russes ? - Alexandre Orlov
⹠La république est-elle menacée par le séparatisme ? - Bernard Rougier
⹠La révolution numérique met-elle en péril notre civilisation ? - Gérald Bronner
âą Comment gouverner un peuple-roi ? - Pierre-Henri Tavoillot
âą Lâeau enjeu stratĂ©gique et sĂ©curitaire - Franck Galland
⹠Autorité un «enjeu pluriel» pour la présidentielle 2022 ? - Thibault de Montbrial
âą Manifeste contre le terrorisme islamiste - Chems-eddinne Hafiz
⹠Reconquérir la souveraineté numérique
Matthieu Bourgeois & Bernard de CourrĂšges dâUstou
âą Le sondage dâopinion : outil de la dĂ©mocratie ou manipulation de lâopinion ? Alexandre DĂ©zĂ©
⹠Le capitalisme contre les inégalités - Yann Coatanlem
âą Franchir les limites : transitions, transgressions, hybridations - Claudine Cohen
⹠Migrations, un équlibre mondial à inventer - Catherine Withol de Wenden
⹠Insécurité alimentaire et changement climatique : les solutions apportées par les biotechnologies végétales - Georges Freyssinet
âą Lâeuthanasie, Ă travers le cas de Vincent Humbert - Emmanuel Halais
⹠Le futur de la procréation - Pascal Nouvel
âą La RĂ©publique Ă lâĂ©preuve du communautarisme - Eric Keslassy
⹠Proposition pour la Chine - Pierre-Louis Ménard
âą Lâhabitat en utopie - Thierry Paquot
⹠Une Assemblée nationale plus représentative - Eric Keslassy
âą OĂč va lâĂgypte ? - IsmaĂŻl Serageldin
âą Sur le service civique - Jean-Pierre Gualezzi
âą La recherche en France et en Allemagne - MichĂšle Vallenthini
âą Le fanatisme - Texte dâAlexandre Deleyre prĂ©sentĂ© par Dominique Lecourt
âą De lâantisĂ©mitisme en France - Eric Keslassy
⹠Je suis Charlie. Un an aprÚs... - Patrick Autréaux
⹠Attachement, trauma et résilience - Boris Cyrulnik
âą La droite est-elle prĂȘte pour 2017 ? - Alexis Feertchak
âą RĂ©inventer le travail sans lâemploi - Ariel Kyrou
âą Crise de lâĂcole française - Jean-Hugues BarthĂ©lĂ©my
âą Ă propos du revenu universel - Alexis Feertchak & Gaspard Koenig
⹠Une Assemblée nationale plus représentative - Mandature2017-2022- Eric Keslassy
âą Lâavenir de notre modĂšle social français - Jacky Bontems & Aude de Castet
⹠Handicap et République - Pierre Gallix
⹠Réflexions sur la recherche française... - Raymond Piccoli
⹠Le systÚme de santé privé en Espagne : quels enseignements pour la France ? Didier Bazzocchi & Arnaud Chneiweiss
âą Le maquis des aides sociales - Jean-Pierre Gualezzi
âą RĂ©former les retraites, câest transformer la sociĂ©tĂ© - Jacky Bontems & Aude de Castet
âą Vers un droit du travail 3.0 - Nicolas Dulac
âą Lâassurance santĂ© privĂ©e en Allemagne : quels enseignements pour la France ? Arnaud Chneiweiss & Nadia Desmaris
âą Repenser lâhabitat. Quelles solidaritĂ©s pour relever le dĂ©fi du logement dans une sociĂ©tĂ© de la longĂ©vitĂ© ? - Jacky Bontems & Aude de Castet
âą De la nation universelle au territoire-monde - Lâavenir de la RĂ©publique dans une crise globale et totale - Marc SolĂ©ry
âą Lâintelligence Ă©conomique - Dominique Fonvielle
âą Pour un Code de lâenfance - Arnaud de Belenet
⹠Les écoles de production - AgnÚs Pannier-Runacher
âą Lâintelligence artificielle au travail - Nicolas Dulac GĂ©rardot
⹠Une Assemblée nationale plus représentative ? - Mandature2022-2027- Eric Keslassy
âą Lâavenir du progrĂšs (actes des Entretiens 2011)
âą Les 18-24 ans et lâavenir de la politique
âą Lâavenir de lâAfrique
⹠Les nouvelles stratégies de prévention pour vivre et vieillir en bonne santé
Le genre contre la rĂ©alitĂ©, la race contre lâuniversel, les ââsavoirs situĂ©sââ contre la science.
PhĂ©nomĂšne de sociĂ©tĂ©, le mouvement woke est vivement critiquĂ© par celles et ceux qui sâattachent Ă rĂ©futer cette idĂ©ologie nĂ©e dans les campus amĂ©ricains avant de traverser lâAtlantique et qui, dĂ©sormais, infuse dans lâuniversitĂ©, les mĂ©dias et jusque dans la politique. Au premier abord, ce mouvement paraĂźt dĂ©sireux de justice, dâĂ©galitĂ©, de libertĂ©. Mais puisque tout ne serait quâune construction sociale (la race, le genre, la vĂ©ritĂ©...), tout devrait ĂȘtre remis en cause ; les sciences humaines, bien Ă©videmment, mais aussi les sciences dures telles que les mathĂ©matiques et la biologie.
Comment comprendre la rapide propagation de cette idĂ©ologie postmoderne, inspirĂ©e du dĂ©constructivisme, qui sâoppose Ă la raison mĂȘme ?
Nâest-ce quâune simple vague de « folie passagĂšre » ou bien un authentique fanatisme dont les adeptes, profondĂ©ment intolĂ©rants, dĂ©guisent des opinions en science et se croient tenus dâexcommunier quiconque nâobĂ©it pas aux prĂ©ceptes de cette nouvelle religion ?
Philosophe, Professeur Ă©mĂ©rite Ă lâuniversitĂ© Paris-I-PanthĂ©onSorbonne, auteur de plus dâune dizaine dâouvrages dont notamment LaPhilosophiedevenuefolle(Grasset, 2018) et LaReligion Woke (Grasset, 2022).
ImprimĂ© sur papier issu de forĂȘts gĂ©rĂ©es durablement.
ISBN 978-2-494240-13-1
ISSN 2496-4948 (en ligne)
ISSN-2608-1334 (imprimé)