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Localiser l'economie des soins_FR

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Localiser l’économie des soins

© 2025, Centre de recherches pour le développement international

Remerciements

Ce rapport a été commandé par le Centre de recherches pour le développement international dans le cadre de l’initiative « Mettre à l’échelle les innovations en soins en Afrique » a pour but d’éliminer l’un des plus grands obstacles à l’égalité des genres : la responsabilité disproportionnée du travail de soins non rémunéré qui incombe aux femmes.

Cofinancée par les Affaires mondiales Canada et le CRDI, cette initiative quinquennale investit dans des solutions visant à corriger les inégalités entre les genres dans les soins non rémunérés en modifiant les politiques et les programmes, y compris l’adoption de nouveaux modèles et de nouvelles technologies qui améliorent la vie de nombreuses femmes de l’Afrique subsaharienne. La communauté de pratique sur les soins non rémunérés en Afrique est soutenue par la Fondation Hewlett dans le cadre d'un partenariat avec le CRDI, sous le programme Mettre à l’échelle les innovations en soins en Afrique, un partenariat de cinq ans entre le CRDI et Affaires mondiales Canada.

À propos de l’auteur principal

Lyn Ossome est professeure agrégée et directrice de l’Institut de recherche sociale Makerere (MISR), Université de Makerere, en Ouganda. Elle a également enseigné à l’Université Wits et à l’Université Yale en tant que professeure invitée.

Remerciements de l’auteur

L’auteur remercie les équipes du programme « Mettre à l’échelle les innovations en soins en Afrique » du CRDI pour leur contribution, ainsi que les évaluateurs et les experts en la matière pour leurs commentaires et leurs idées.

À propos du CRDI

Dans le cadre des activités du Canada en matière d’affaires étrangères et de développement, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) soutient et finance la recherche et l’innovation dans les régions en développement, et avec celles-ci, pour impulser le changement à l’échelle mondiale.

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Courriel : info@crdi.ca

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Les photos utilisées dans ce rapport proviennent de Panos Images.

Résumé

L’intérêt scientifique et politique pour l’économie des soins a explosé à la suite de la pandémie de COVID-19, repoussant les questions de soins et de reproduction sociale hors du silo de l’économie féministe vers des débats plus larges sur l’élaboration et la théorie des politiques sociales et économiques, soulevant ainsi la question politique de la redistribution. Mais bien que cette orientation plus large soit la bienvenue, le débat tend encore à théoriser l’économie des soins du point de vue dominant des expériences et structures des pays du Nord. Le risque de cette « universalisation » de la pensée des soins est que les contextes et expériences des pays du Sud deviennent marginalisés dans la littérature scientifique et l’approche de l’économie des soins. Le risque des discours universels portant sur les soins est une approche généraliste, où les politiques, cadres et stratégies proposés pour les économies de soins en développement ne reflètent pas adéquatement les réalités existantes dans les pays où ils doivent être mis en œuvre. À cet égard, il est possible de faire une distinction contextuelle et conceptuelle dans la littérature scientifique mondiale portant sur les soins et la reproduction sociale, et viser une conceptualisation plus nuancée de la nature de la reproduction sociale entre les pays du Sud et les pays du Nord.

Ce mémoire de recherche comporte trois objectifs : explorer la nature de cette tension entre les théories universalistes et les théories/pratiques ancrées des soins dans le contexte africain; élaborer un changement conceptuel; et proposer des cadres de soins capables de tenir compte concrètement des réalités de la reproduction sociale dans les contextes des pays du Sud et de l’Afrique. Ce mémoire de recherche soutient l’importance d’examiner l’économie des soins en relation avec les types de pouvoir et de réponses qui se manifestent d’en bas, et donc la nécessité de porter plus d’attention aux « économies de soins » – c’est-à-dire aux structures, conditions et institutions – qui soutiennent les processus de soins et de reproduction sociale. L’objectif est de fournir une base et un cadre préliminaire pour réimaginer les économies de soins qui sont propres au contexte, pertinentes et adaptées aux besoins des travailleuses et travailleurs.

Introduction: La structure contemporaine des soins en Afrique

Un aperçu de l’économie des soins en Afrique met en lumière certains domaines clés liés à la structure, aux institutions et aux pratiques de soins qui la distinguent de la trajectoire des pays du Nord. Le premier est le marché, plus précisément l’héritage de la libéralisation économique mise en œuvre au moyen des programmes d’ajustement structurel en Afrique1 depuis le début des années 1980. Ces programmes ont fondamentalement modifié le rôle et la capacité de l’État dans la fourniture et les soins sociaux. Les programmes d’ajustement structurel impliquaient la suppression des subventions à l’égard des denrées alimentaires de base, le licenciement généralisé des travailleuses et travailleurs, le coût élevé des services sociaux et des biens, les bas salaires des travailleuses et travailleurs, les taux d’intérêt élevés et la déréglementation des importations (Tsikata 1995; Simutanyi 1996). Les attentes en matière de création d’emplois, de revenus en devises étrangères et d’expansion des marchés, qui devaient détourner l’économie de l’aide et accroître l’industrialisation, n’ont pas été réalisées. La libéralisation commerciale, les taux d’intérêt élevés et la suppression totale des subventions ont gravement affaibli à la fois les industries agricoles et domestiques (Tsikata 1995). L’agriculture, en particulier la production alimentaire, a été touchée négativement par les taux d’intérêt et le prix élevé des intrants.

Les programmes d’ajustement structurel ont également eu un impact négatif sur l’environnement, en partie parce que la promotion des exportations a accru les activités extractives telles que l’exploitation

1 Les programmes d’ajustement structurel en Afrique combinaient un prêt de stabilisation du Fonds monétaire international (FMI) avec des conditions pour un programme d’ajustement structurel à plus long terme, supervisé à la fois par la Banque mondiale et le FMI. L’ensemble relatif à la stabilisation qui traite des questions monétaires et fiscales vise généralement à s’attaquer à l’inflation, à réduire le déficit budgétaire du gouvernement et les problèmes de balance des paiements. Cela se fait grâce à des mesures visant à réduire la demande intérieure, tant gouvernementale que privée. Le programme d’ajustement structurel à plus long terme vise à promouvoir la production et la mobilisation des ressources par la promotion des exportations de matières premières, la réforme du secteur public, la libéralisation des marchés et la réforme institutionnelle. Le programme vise à limiter le rôle du gouvernement dans l’économie, à promouvoir les opérations du secteur privé, à lever les restrictions dans l’économie et à assurer des prix déterminés par le marché. La libération des prix ne s’étend cependant pas au travail où les salaires sont strictement contrôlés, ce qui entraîne une chute spectaculaire des salaires réels dans certains cas.

forestière et minière, menant à la déforestation, à la pollution minière, ainsi qu’à la réduction et à la dégradation des terres pouvant être utilisées pour les moyens de subsistance des gens ordinaires. Les effets des programmes d’ajustement structurel étaient négatifs et étendus, car ils créaient ou encore exacerbaient les niveaux de pauvreté ou, à tout le moins, ignoraient les effets nocifs du programme sur les personnes pauvres (idem).

L’effet à long terme de l’ajustement structurel sur l’Afrique est que de nombreux ménages de la classe ouvrière ont été contraints d’assumer le fardeau des soins et de la reproduction2 sociale, car la capacité de l’État et du marché à supporter ce fardeau a été gravement affaiblie par les mesures d’austérité en cours prescrites aux gouvernements africains. La réalité actuelle est que la plupart des ménages ne peuvent plus dépendre uniquement des salaires pour survivre et doivent dépendre d’une combinaison de stratégies de subsistance pour survivre. Ainsi, l’accent mis dans les domaines de la recherche et de l’élaboration des politiques sur la composante marché qui soutient le travail de soins (les salaires) doit être repensé. Le champ de réflexion sur l’économie de soins en relation avec le marché doit être élargi pour inclure aussi les revenus provenant d’autres sources, comme la production de petites marchandises3 et les cultures vivrières, car les taux de chômage élevés et la marchandisation des services sociaux augmentent la pression sur des salaires déjà dérisoires.

Le troisième facteur est lié à l’institution de la famille ou du foyer, en particulier au rôle important des relations de parenté et des structures communautaires dans l’économie des soins. Dans une grande partie de l’Afrique, le système de la famille élargie porte encore le plus grand fardeau en matière de soins aux enfants, malgré l’obligation des gouvernements de fournir des soins différents aux enfants sans soins parentaux3. Historiquement et traditionnellement, les réseaux de parenté organisés servaient de structures centrales d’organisation en l’absence d’un gouvernement formel. Le mode colonial de gouvernance indirecte divisait l’État et la société en deux domaines : rural et urbain; traditionnel et moderne. Cette structure

est restée résiliente, car de nombreux arrangements en matière de soins en Afrique postcoloniale suivent des normes de parenté transmises par les institutions traditionnelles. La parenté en Afrique va au-delà des relations personnelles pour avoir une signification sociale et politique plus large dans la répartition du pouvoir et des ressources. En plus des relations de parenté, le rôle du secteur à but non lucratif et de la société civile dans la prestation des soins a des implications à la fois sociales et politiques pour la démocratisation des soins et la réalisation de l’égalité des genres en Afrique.

La capacité de l’État et du marché en Afrique à fournir un soutien adéquat au travail de soins est limitée par les facteurs historiques cités ci-dessus et dans ce qui suit. Ces limites suggèrent l’importance d’estimer l’économie des soins à travers un prisme qui s’étend de ceux qui effectuent le travail de soins (un accent sur les travailleuses et travailleurs de soins), aux structures, conditions et institutions qui permettent aux femmes (et aux hommes) d’exercer le travail de soins. Ce changement de mentalité suggéré est particulièrement pertinent dans les contextes de l’Afrique et des pays du Sud où l’État (social) et l’économie sont structurellement contraints pour de nombreuses raisons.

Premièrement, la relation structurelle historiquement inégale entre les pays capitalistes avancés du Nord et des pays du Sud signifie que la capacité des États, des marchés et des ménages à combler le « fossé en matière de soins5» doit être comprise comme propre au contexte, avec des capacités et ressources sociales, économiques et politiques variées disponibles pour les soins. La réalité, c’est qu’une économie de soins est toujours active, peu importe les ressources disponibles. Par conséquent, dans les pays en développement où un fardeau de soins disproportionné est assumé au sein de la famille ou du foyer en raison de la faible capacité d’intervention étatique et du marché dans les soins, il faudrait accorder plus d’attention à la compréhension des ressources réelles et existantes qui soutiennent les soins, et ce, là où le soutien de l’État (au moyen des politiques) et du marché (salaires) est faible.

2 En Tanzanie, par exemple, 71 mères sont décédées au cours des 13 premières semaines de 1988, alors que les réformes économiques étaient en vigueur – soit un taux de mortalité maternelle quatre fois supérieur aux années précédentes. Ces décès ont été attribués à de mauvaises conditions hospitalières ainsi qu’à une pénurie de sang, de médicaments et de moyens de transport. Plus révélateur encore, ces mères représentaient une indication de la détérioration des conditions physiques dans lesquelles les femmes remplissaient leurs rôles reproductifs (Sadisavam 1997 : 638, cité dans Campbell 2010 : 9).

3 La production de petites marchandises fait simplement référence à la production de marchandises à petite échelle.

4 La prise en charge d’enfants privés de soins parentaux par d’autres membres de la famille, membres de la famille ou amis de la famille est généralement décrite comme une garde familiale. La parenté « fait référence aux systèmes formels de relations concernant les alliances de mariage et de lignées de descendance » ou « la toile de relations tissée par la famille et le mariage ». Bien que le concept de parenté ne puisse être strictement défini de manière à traverser tous les arrangements culturels et systèmes de croyances, il constitue « un point de référence important pour analyser le cadre conceptuel qui soutient l’organisation familiale d’un point de vue de l’Afrique. » L’institution sociale de la parenté souligne grandement la définition et la compréhension du concept de famille en Afrique.

5 Cela fait référence à l’écart entre les pratiques exemplaires recommandées en matière de soins et les soins fournis. Se reporter, par exemple, l’Indice africain de l’économie des soins (Valiani 2022) qui mesure « la reconnaissance sociale et le soutien de l’État à l’économie des soins à travers dix indicateurs et comprend des points saillants tirés de données propres à chaque pays ainsi que des questions clés pour des recherches approfondies et orientées vers les politiques » (2022 : vi).

Par exemple, en Afrique, en Asie et en Amérique latine, des transitions6 agraires incomplètes signifient que de larges parties de la société dépendent encore de l’agriculture à petite échelle ou des modes de production paysans pour la reproduction sociale, ce qui suggère la pertinence continue de la terre comme source de soins et de survie. Les théorisations des pays du Sud portant sur le soin/ la reproduction sociale prennent aussi très au sérieux la capacité de l’État à intervenir dans la reproduction des travailleuses et travailleurs (Hassim 2008). En tenant compte des histoires variées, des structures, des conditions de développement dans les sociétés postcoloniales, la littérature scientifique (p. ex. Li 2010; Yeni 2024; Ossome, à paraître en 2025) appelle également à se concentrer sur les populations de travail excédentaire dans les pays du Sud – celles dont la reproduction sociale ne peut plus être garantie par la production capitaliste. Même si ces populations ne sont pas estimées comme une maind’œuvre productive7, quelqu’un doit quand même porter le fardeau de les reproduire et de les maintenir en vie. En Afrique et parmi les personnes marginalisées partout, cette responsabilité de soins est à la fois culturelle et politique, une réalité à peine mentionnée dans la littérature scientifique dominante sur l’économie des soins, comme cela a été suggéré plus tôt en ce qui concerne les structures de parenté.

Un autre aspect de la reproduction sociale en Afrique, qui n’a pas reçu l’attention adéquate dans la littérature scientifique issue des pays du Nord, concerne l’économie informelle (ou la petite production de marchandises) qui constitue une base centrale des moyens de subsistance dans une grande partie des pays du Sud. La mesure dans laquelle les ménages de la classe ouvrière dépendent des revenus de l’économie informelle demeure relativement sous-estimée dans les données existantes. Le travail dans les économies informelles et de soins en Afrique dépend de manière disproportionnée du travail des femmes, ce qui suggère une corrélation entre la négligence de ces deux secteurs et leur sous-évaluation dans les statistiques nationales sur le revenu ainsi que dans les politiques. Comme Kassa (2020) l’a démontré, la prise en considération de l’économie informelle nous aiderait à comprendre la valeur créée dans des espaces qui profitent indirectement au capital en le subventionnant. On peut en dire autant de l’économie des soins. D’autres études montrent également que la surreprésentation des femmes dans l’économie informelle pourrait s’expliquer par le fait qu’on s’attend à ce qu’elles effectuent la majeure partie du travail de soins de manière non rémunéré (Cassirer et Addati 2007).

6 An agrarian transition, often undertaken by the state, is incomplete when agricultural societies don’ undergo rapid transformation and a portion of customary land, common lands, and other agrarian resources (e.g. forests, rivers) remain contested realms of survival vs. economic development.

7 Le travail productif est généralement défini dans la littérature scientifique comme un travail qui crée de la valeur en produisant des biens et services vendus sur le marché.

Conceptualisation de l’économie des soins : approches, complémentarités et tensions d’un point de vue féministe africain

Dans des pays du monde entier, les répercussions économiques des confinements totaux pendant la pandémie de COVID-19 ont dévasté les groupes historiquement marginalisés. Les pays plus pauvres ont subi le poids des infrastructures publiques et sociales faibles alors que les gouvernements peinaient à répondre à la demande croissante en soins de santé, revenus, assainissement, nourriture, logement, services de garde d’enfants et soins aux personnes âgées. Ces exigences sont au cœur de l’économie des soins et constituent ce que l’on peut qualifier d’infrastructure de reproduction sociale et de soins8. Le travail de soins, emprunté à Fraser (2016), peut être défini comme un travail composé à la fois de travail affectif et matériel, souvent effectué sans rémunération. Cela est indispensable à la société. Le travail de soins est genré dans la mesure où ce sont principalement (mais pas exclusivement) les femmes qui accomplissent des tâches propres à l’acquisition de biens et services

soutenant les soins. Cela signifie que les femmes portent le fardeau d’acquérir ces biens et services en l’absence d’un soutien public adéquat ou de salaires pour combler le déficit de soins.

...travail affectif et matériel, souvent effectué sans rémunération

Le travail de soins repose sur un ensemble clé de capacités sociales : celles proposées pour accoucher et élever des enfants, prendre soin des amis et des membres de la famille, entretenir les foyers et les communautés élargies, et maintenir des liens directs et indirects plus généralement entre les ménages, l’État et le marché9. Bien que le concept de travail de soins soit souvent utilisé de manière interchangeable avec reproduction sociale, la reproduction sociale désigne plus précisément les relations structurelles qui rendent les soins visibles dans les institutions sociales, politiques et économiques en tant que travail10. Une crise en matière de soins survient lorsque les capacités sociales nécessaires pour fournir des soins sont épuisées ou non soutenues. Par exemple, sous la gouvernance néolibérale, bon nombre de ces biens et services sont commercialisés et mis hors de portée de la majorité, ce qui accentue les inégalités de genre, raciales et de classe, car ces groupes portent un fardeau de soins disproportionné.

Ensemble, l’État, la famille ou le ménage et le marché constituent les principales institutions de l’économie des soins. Un quatrième volet, le secteur à but non lucratif, est souvent aussi estimé dans ce qu’on appelle le « diamant des soins» (Razavi 2008)11. Ces quatre institutions et leur équilibre dans la fourniture effective diffèrent entre

8 Ce document de recherche adopte une définition de base de la reproduction sociale liée à la reproduction quotidienne des ménages de la classe ouvrière par l’acquisition et la fourniture de besoins fondamentaux comme la nourriture, le logement, les vêtements et les soins de santé (Katz 2001). Dans les économies capitalistes contemporaines, la reproduction sociale repose sur l’interaction entre trois grandes institutions : les ménages, les marchés et l’État (Antonopolous et Hirway 2010; Dickinson et Russell 1985).

9 Nancy Fraser (2016), « Contradictions of Capital and Care », New Left Review, 100 : 99-117.

10 Par exemple, en se référant précisément aux travailleuses domestiques, Premilla Nadasen (2016) soutient que, bien que le centrage des soins soit un élément clé pour repenser le travail domestique, il peut aussi être limitant. Une grande partie du travail de reproduction sociale ne repose pas sur les soins, mais inclut d’autres activités domestiques comme le ménage et la cuisine. De plus, le langage des soins s’articule autour des besoins des consommateurs, plutôt que des droits des travailleuses et travailleurs. Pour ces raisons, un mouvement pour les droits des travailleuses domestiques ne peut pas être fondé principalement sur le soin et la dépendance mutuelle, mais doit plutôt s’enraciner dans la notion de droit acquis et que les travailleuses et travailleurs devraient bénéficier de droits et protections fondamentaux (https://www.dissentmagazine.org/ article/care-deficit-hta-domestic-worker-organizing-history/).11 The care diamond includes the family/household (where a lot of care is provided on an unpaid basis), markets (which may be formal or informal and which provide care in return for a fee or wage), the public sector (which may provide different forms of care directly through a government hospital or crèche employing public sector workers, or indirectly by subsidizing others to do so), and the not-for-profit sector (this category could include different types of care provision by charities, NGOs, or through voluntary and “community” provision) (Razavi 2008: 4).

11 Le diamant des soins comprend la famille ou le ménage (où beaucoup de soins sont fournis sans rémunération), les marchés (qui peuvent être formels ou informels et qui fournissent des soins en échange d’honoraires ou d’un salaire), le secteur public (qui peut offrir différentes formes de soins directement au moyen d’un hôpital public ou d’une garderie employant des travailleuses et travailleurs du secteur public, ou indirectement en subventionnant d’autres pour le faire), et le secteur à but non lucratif (cette catégorie peut inclure différents types de soins par des organismes de bienfaisance, des ONG, ou au moyen de services volontaires et « communautaires ») (Razavi 2008 : 4).

Secteur à but non lucratif et la société civile

l’état

Soins non rémunérés

Les marchés

Les familles et ménages

les pays du Nord et les pays du Sud par leur force et leur capacité à fournir du financement ainsi que par le rôle des normes sociales dans l’acceptabilité de la mutualisation des responsabilités entre ces sphères. Une théorie universelle des soins qui suppose un accès uniforme aux ressources de soins ignore ces différences historiques et risque d’approfondir les inégalités sociales existantes dans la prestation des soins. C’est fondamentalement une critique de l’hypothèse selon laquelle un ensemble uniforme de principes de soins peut mener à des politiques efficaces pour tous les pays, indépendamment de leurs différences sociales et historiques. C’est l’argument principal et la justification de ce document de recherche en vue de localiser l’économie des soins.

À cet égard, le document de recherche s’écarte des approches dominantes qui reflètent en grande partie les réalités des pays du Nord, les points de vue et les hypothèses. Les théories des pays du Nord se sont principalement concentrées sur des arguments productivistes12 centrés sur les salaires et des considérations sur la manière dont la croissance économique peut permettre la reproduction sociale. Cette réflexion relie les structures de croissance et de développement économiques à celles de la reproduction sociale, les analyses se concentrant principalement sur la structure économique des pays, leur « niveau de développement et la structure de la fourniture de services sociaux afin de déterminer leur position parmi les régimes de croissance et de reproduction sociale » (p. ex. Braunstein 2015 : i). Préoccupée par les effets macroéconomiques de l’égalité des genres, l’économie féministe plus dominante se concentre sur la manière dont des résultats plus égaux sur le marché du travail influencent les processus plus larges de croissance, et sur les types de limites que la structure de la reproduction sociale impose au potentiel de développement et de croissance (idem, ii).

D’autres perspectives, cherchant à expliquer l’organisation de la reproduction sociale et des soins dans les sociétés à revenu élevé, examinent ces processus à travers le prisme de l’État. Ces récits critiquent la domination de la famille nucléaire hétérosexuelle, la norme du salaire familial, et la préférence accordée à « l’homme économique rationnel » qui dominait le capitalisme13 du keynésianisme – c’est-à-dire les États-providence libéraux et corporatistes qui offraient peu d’aide en matière de travail reproductif et reposaient fortement sur les structures familiales traditionnelles. À partir des années d’après-guerre, les régimes sociaux-démocrates sont devenus une caractéristique de tous les pays capitalistes avancés et, avec quelques variantes, le pouvoir (ouvrier) organisé par la politique et la législation. Ces régimes ont également consolidé le rôle des gouvernements nationaux autour de la protection et de la promotion du bien-être économique et social des citoyens. L’accent mis sur la citoyenneté, cependant, a approfondi l’exclusion sociale et économique de ceux qui se trouvent en marge de la citoyenneté – des communautés racisées, des castes inférieures, des minorités de genre, ethniques et sexuelles – sapant ainsi les idées pluralistes de démocratie14. Le bien-être social a déplacé des éléments du travail reproductif dans la sphère publique et a impliqué la socialisation partielle de services non marchandisés comme la garde d’enfants et l’éducation, libérant ainsi davantage de femmes pour entrer sur le marché du travail. Pourtant, historiquement, de nombreuses femmes de la classe ouvrière – particulièrement les femmes racisées – étaient depuis longtemps obligées d’exercer un emploi salarié à l’extérieur du foyer15.

L’idée est que, pour aborder l’économie des soins de manière précise et pratique, la recherche féministe critique sur les soins devrait privilégier les conditions sociales et politiques propres aux pays

12 Le productivisme fait référence à une idéologie sociale, économique et politique qui met l’accent sur la production, la productivité et la croissance économique comme objectifs principaux de l’organisation humaine.

13 Selon ce modèle, on s’attendait à ce que le fardeau du travail reproductif repose sur une épouse à temps plein et financièrement à charge.

14 Pour des critiques des États-providence sociaux, se reporter à Esping-Andersen 1990; Mkandawire 2016.

15 La littérature scientifique montre aussi comment les économies de guerre ont touché l’emploi des femmes en Occident, comme dans les années 1940, qui ont marqué un tournant dans la participation des femmes mariées à la population active, amenant plusieurs à attribuer à la Seconde Guerre mondiale le changement économique et social. Goldin (1991) utilise des enquêtes rétrospectives pour montrer que, de 1944 à 1951, la moitié de toutes les femmes mariées employées en 1950 travaillaient déjà en 1940, et que plus de la moitié des personnes nouvellement arrivées de la décennie ont rejoint après la guerre. Parmi toutes les personnes nouvellement arrivées en temps de guerre, la majorité est partie après 1944, mais avant 1950. Du côté de la demande, Goldin montre que la guerre a entraîné une augmentation des besoins en main-d’œuvre dans l’ensemble de l’économie et des salaires plus élevés en général, notamment pour les femmes et autres travailleuses et travailleurs à bas salaire (Goldin 1991 : 741-2).

du Sud comme point de départ. De plus, alors que les analyses de la reproduction sociale et des soins dans les théories dominantes des soins supposent généralement le rôle social de l’État (l’État en tant qu’institution sociale préoccupée par le bien-être humain et la redistribution), l’État, dans une grande partie du monde postcolonial, a au mieux tendance à suivre des trajectoires de développement qui ne soutiennent pas nécessairement les femmes parce qu’ils ne reconnaissent pas la valeur des soins pour soutenir les économies et les familles.

De plus, le néolibéralisme qui caractérise l’approche occidentale des économies faibles depuis la fin des années 1970 tend presque à nier complètement un État social, rendant l’idée d’une économie de soins un oxymore. On y voit les limites des approches orthodoxes de la fourniture sociale et des questions éthiques soulevées par les approches néolibérales des soins, ainsi que les façons dont ces questions tendent à se manifester politiquement dans des luttes de pouvoir sur la conception institutionnelle de l’économie et, à ce titre, dans son nexus juridique-économique. Ce qui précède suggère la nécessité d’examiner l’économie des soins à la lumière des types de pouvoir et de réponses qui se manifestent d’en bas et, par conséquent, d’accorder plus d’attention aux « économies des soins » – les structures, conditions et institutions qui soutiennent les processus de soins et de reproduction sociale. Cela signifie réimaginer des économies de soins qui sont propres au contexte et pertinentes aux besoins des travailleuses et travailleurs.

logements abordables décents, des sources d’eau, des soins de santé primaires, et ainsi de suite. Les institutions de soins et les services sociaux n’ont historiquement pas été bien développés dans les pays du Sud, d’où la nécessité de porter attention à d’autres domaines qui soutiennent les moyens de subsistance, la santé et la survie en l’absence de l’État (dépenses publiques) et de salaires adéquats – un investissement dans des économies qui soutiennent les soins plutôt que de les estimer comme un investissement dans les soins euxmêmes.

élargissent son champ d’intervention dans l’économie des soins

Il ne s’agit pas d’une proposition visant à abandonner complètement l’État, mais plutôt à développer des approches pour l’État qui élargissent son champ d’intervention dans l’économie des soins. C’est-à-dire renforcer la capacité de l’État à répondre aux demandes de soins en investissant dans des structures ou activités qui soutiennent les soins, mais qui sont habituellement négligées dans les politiques principales. Les vignettes de la section 4 de ce document de recherche tentent de montrer, de manière empirique, comment nous pourrions comprendre de telles structures ou activités en matière de soins. De même, certains des projets soutenus par l’initiative Mettre à l’échelle les innovations en soins en Afrique du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), qui vise à placer les soins au cœur des interventions de développement, pourraient être estimés comme des interventions dans les économies de soins capables d’influencer les réponses des États.

Enfin, nous devons réfléchir à la manière dont nous pourrions estimer à nouveau ce nexus soinsreproduction sociale dans les pays du Sud, compte tenu des limites de présenter la crise reproductive comme étant principalement liée à un manque de dépenses publiques. Ce cadrage provient de contextes sociaux et politiques où l’État social a historiquement généré d’importantes dépenses publiques. La crise dans les pays du Sud découle principalement de la destruction systématique et de la dépossession des infrastructures et des ressources qui soutiennent la reproduction sociale. Ces ressources incluent la terre, la nature, des

La contribution de ce document de recherche est en partie d’apporter une plus grande cohérence conceptuelle et méthodologique à de telles initiatives, ainsi que de proposer des moyens d’intégrer les investissements dans les soins par des interventions dans des zones adjacentes aux soins, comme des investissements dans le transport accessible, l’eau potable et des villes plus sûres. En bref, penser l’économie des soins de façon plus large en estimant les conditions matérielles et sociales existantes de la reproduction dans le contexte africain.

l’état

L’ institution de l’économie des soins chargée de gérer les ressources, les structures et les activités qui répondent aux demandes de soins et reproduction sociale

L’économie des soins

le manque de soins

les capacités sociales, économiques et politiques inégales des États, des marchés et des ménages à fournir les ressources et les soutiens nécessaires aux soins

Les

marchés

l’institution formel ou informel dans l’économie des soins façonnée par l’héritage de la libéralisation économique depuis le début des années 1980 et qui a fondamentalement modifié le rôle et la capacité de l’État dans la fourniture et les soins sociaux.

Les familles et ménages

le lieu des soins non rémunérés et de la reproduction sociale. Dans les pays en développement, les familles et les ménages supportent de manière disproportionnée le fardeau des soins non rémunérés en raison de la faible capacité d’intervention de l’État et du marché.

les structures, les conditions et les institutions qui permettent aux femmes (et aux hommes) de participer à des activités rémunérées et non rémunérées de soins, favorisant le développement humain, le bien-être et la productivité dans la société. Soins non rémunérés

Secteur à but non lucratif et la société civile

Formation d’organisations et d’initiatives « bénévoles » et « communautaires » où les coûts de main-d’œuvre sont absorbés par des travailleurs sociaux qui peuvent effectuer le travail pour un salaire moindre, ou sans rémunération.

Lacunes en matière de connaissances et de politiques portant sur les soins dans le contexte de l’Afrique

Ce sous-thème explore la littérature scientifique porte sur la mesure dans laquelle les politiques existantes répondent aux principales demandes de soins en Afrique. Une grande partie des politiques axées sur l’économie des soins en Afrique couvre au moins trois domaines clés qui sont officiellement reconnus. Ces domaines ont donc reçu le plus d’attention dans la littérature scientifique ou l’analyse des politiques tant de l’État que de la société civile. Ces domaines sont notamment : i) les soins de santé; ii) la garde d’enfants; et iii) les soins aux personnes âgées16 . Ce document de recherche met en lumière un autre domaine qui n’a pas reçu d’attention politique, mais qui devrait le faire : les populations de travail excédentaire, en particulier les jeunes chômeurs.

Voici quatre grandes lacunes en matière de connaissances et de politiques repérées dans la littérature scientifique existante, bien que cette liste ne soit pas exhaustive.

16 Les soins aux personnes âgées en Afrique ont reçu une attention importante dans la littérature scientifique (pour une bibliographie, veuillez consulter Mussie et coll. 2022). En pratique, cependant, les soins formels ou institutionnalisés pour les personnes âgées restent limités en dehors de l’Afrique du Sud.

3.1. Les dépenses publiques en soins de santé sont centrées sur le patient

: se concentrer sur les « clients » au détriment des travailleuses et travailleurs des soins exacerbe le sousfinancement et les inégalités de soins.

Les données montrent que la proportion des dépenses publiques allouée à la santé reflète la priorité accordée au secteur de la santé en Afrique. En 2019, l’Afrique s’est classée cinquième sur six régions de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), avec seulement 5,3 % de son produit intérieur brut (PIB) consacré à la santé. Les dépenses moyennes en Afrique subsaharienne ont triplé, passant de 27 USD à 90 USD entre 2002 et 2011, puis ont commencé à diminuer entre 2014 et 2016 (OMS, 2022 : 15). Les indices concernant la prestation des services de santé – la mesure dans laquelle les patients reçoivent les traitements et les fournitures médicales auxquelles ils ont droit – restent faibles. Selon l’OMS (2022), cette mauvaise qualité des soins entraîne plus de 15 % des décès chaque année dans les pays à revenu faible et intermédiaire, comparativement à 60 % attribuables aux conditions dans lesquelles les soins sont administrés. Le reste est attribuable à la non-utilisation du système de santé. En d’autres termes, plus de vies sont perdues à cause de la négligence de ceux qui déterminent les conditions sociales dans lesquelles les soins sont fournis – y compris les travailleuses et travailleurs des soins eux-mêmes et les conditions dans lesquelles ces personnes accomplissent leur travail. La question des personnes patientes et de la maind’œuvre de soins, cependant, n’est pas un jeu à somme nulle.

Les systèmes de santé qui accordent une attention aux travailleuses et travailleurs de soins (c’est-à-dire qui les récompensent17 comme une main-d’œuvre précieuse) sont susceptibles d’anticiper et de corriger les inégalités mondiales dans le régime de soins de santé. Par exemple, la littérature scientifique montre que la réaffectation des ressources hors des soins, tant à l’échelle mondiale que locale, aggrave des systèmes de soins sous pression qui sont au cœur de la reproduction sociale, mais qui ont été gravement sousfinancés en raison de la privatisation encouragée par les institutions financières internationales (O’Laughlin, 2016; Simeoni, 2020, cité dans Stevano 2021 : 4). La restructuration néolibérale des systèmes de santé a entraîné la détérioration

des conditions de travail des travailleuses et travailleurs de la santé et a conduit à la migration de ces travailleuses et travailleurs vers des pays plus riches des pays du Nord (Stevano 2021; Valiani 2012)18 . La migration des femmes (infirmières) loin de leurs foyers et communautés pose un défi pour leurs propres responsabilités de soins envers les enfants à charge et les proches qui sont des personnes âgées. C’est particulièrement vrai dans le contexte de la privatisation de la reproduction sociale, où l’État est substantiellement absent de la fourniture publique (Bakker, 2007; Razavi, 2011).

En Afrique et dans les pays du Sud de façon plus large, où la clientèle et personnes patientes peuvent à peine se permettre des soins de santé, les données suggèrent un besoin de politiques qui soutiennent l’ensemble des infrastructures de soins, qui en réalité soutiennent le système de santé public, y compris la médecine traditionnelle, les soins à domicile et le soutien aux travailleuses et travailleurs de la santé tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du système hospitalier. Les politiques envers les travailleuses et travailleurs de la santé doivent aussi tenir compte correctement de leur sousrémunération formelle et du fait que beaucoup d’entre eux doivent se consacrer à d’autres activités (y compris des soins ailleurs) pour gagner décemment leur vie. Cela compromet ultimement la qualité des soins de santé publics. Ces études suggèrent la nécessité de porter l’attention sur l’ensemble de l’infrastructure des soins, plutôt que sur les politiques publiques sur certains secteurs.

Ce point est appuyé par des études dans d’autres contextes des pays du Sud. Par exemple, dans leur analyse du programme Bolsa Família (PBF) du Brésil19, Chaves et Yeros (2024) soutiennent que « la fourniture de services publics universels dans les domaines des soins, de la santé et de l’éducation est fondamentale pour l’efficacité des politiques de transfert conditionnel de revenus. Ces politiques sont, en ce sens, gravement affaiblies dans des contextes de crise économique et de démantèlement des politiques publiques », ce qui augmente les coûts de la reproduction sociale (2004 : 204, accent ajouté par l’auteure). Cela suggère une infrastructure de prestation de soins dans laquelle l’État est toujours impliqué. La réalité et l’ironie de la restructuration néolibérale sont que ses mathématiques de privatisation et d’individualisation sectorielle ont nécessité une dépendance toujours plus grande entre les différents secteurs de l’économie, car aucun secteur n’est désormais suffisamment financé pour être autosuffisant. Cela suggère la nécessité d’une approche multisectorielle et structurelle dans nos analyses de l’économie des soins de santé.

17 Ici, l’auteure s’appuie sur le « Cadre des “ 5 R ” pour le travail décent dans les soins », qui préconise des politiques reconnaissant, réduisant et redistribuant (Objectif de développement durable des Nations Unies [ODD] 5.4), ainsi que pour récompenser et représenter les travailleuses et travailleurs des soins (ONU Femmes). Le cadre appelle à des actions qui vont au-delà de la simple augmentation de la visibilité du travail non rémunéré comme enjeu politique pour inclure aussi des politiques visant à alléger le fardeau des soins et à le répartir entre femmes et hommes, ainsi qu’entre familles et services publics/marchés de manière plus équilibrée et équitable, ainsi qu’à offrir un emploi meilleur et plus visible aux travailleuses et travailleurs de soins (travail décent). Se reporter à ONU Femmes : https://africa.unwomen.org/sites/default/files/2022-11/The%205Rs.pdf

18 Stevano et coll. (2021) soulignent la nécessité de réfléchir à la capacité de l’infrastructure de soins de santé en relation à la fois avec la crise reproductive qui survient là où le système est faible, ainsi qu’avec la crise du capitalisme (sous-emploi, chômage et pauvreté massive), qui met les ressources publiques existantes sous une pression immense en temps normal, et met une pression extrême sur la main-d’œuvre de soins au sein des ménages en période de crise. En d’autres termes, il n’est pas possible de comprendre la crise du secteur de la santé sans comprendre la migration des travailleuses et travailleurs de la santé des pays en développement vers les pays capitalistes avancés. Hassim (2008) soutient que l’inégalité entre les genres sous-tend la chaîne mondiale de soins, de sorte que sa subsistance ne serait pas possible « sans intensifier l’inégalité mondiale dans la prestation des soins » (2008 : 397). Valiani (2012) a également démontré que le flux d’un travail majoritairement féminin et soignant (infirmier) de la périphérie vers le cœur des systèmes mondiaux approfondit une structure inégale et historique d’échanges entre les pays du nord et des pays du Sud.

19 Le programme Bolsa Família (PBF) est un programme de transfert direct d’argent avec des conditions, destiné aux familles en extrême pauvreté à la grandeur du pays. En règle générale, le programme Bolsa Família verse l’avantage préférentiel aux femmes. Pour être admissible au programme Bolsa Família, le revenu mensuel maximal par habitant de la famille ne doit pas dépasser 218 réaux brésiliens par mois. 6 L’objectif de ce règlement, selon le ministère du Développement social, est de « contribuer à l’expansion du bien-être familial et, en même temps, à l’autonomie féminine dans l’espace domestique et dans les communautés locales » (MSD 2018, p. 10). Le programme Bolsa Família permet aux bénéficiaires d’utiliser les ressources reçues selon leurs besoins, sans condition imposée quant à la façon dont la prestation est dépensée (Chaves et Yeros 2024 : 199).

3.2. Le paradoxe politique est une utilisation plus élevée de la garde d’enfants rémunérée chez les ménages à faible revenu comparativement aux ménages à revenu moyen et élevé.

L’urbanisation rapide de l’Afrique, principalement vers les bidonvilles, transforme radicalement les services de garde de la petite enfance. Un certain nombre de facteurs liés semblent entraîner une augmentation de l’utilisation des services de garde d’enfants de qualité faible et inconnue. Avec l’urbanisation, les structures familiales évoluent, avec une tendance croissante vers des familles plus petites. De plus, la vie urbaine dépend d’un travail rémunéré, formel ou informel, pour la plupart des parents, y compris les mères. C’est particulièrement vrai pour la proportion croissante de la population urbaine africaine vivant dans des bidonvilles ou des quartiers informels. L’absence de congés de maternité payés généralisés et de systèmes de protection sociale efficaces dans les quartiers informels urbains d’Afrique subsaharienne signifie que de nombreuses mères actives doivent retourner au travail peu après l’accouchement. Cela est particulièrement vrai pour les nombreux parents qui travaillent dans l’économie informelle et qui ont probablement des revenus faibles et irréguliers, et peu, voire aucun, droit du travail.

et Addati 2007). Combinés au fait que les réseaux de soutien social sont limités pour certaines personnes en milieu urbain, ces facteurs semblent alimenter le besoin croissant de services de garde rémunérés. Il est aussi important de noter que, parallèlement à ces facteurs de « besoin », il semble y avoir une demande croissante des parents pour des services de garde afin d’offrir des occasions d’apprentissage précoce et préparer les enfants à l’école. Ensemble, ces facteurs – malgré les frais d’utilisation et la préoccupation pour la qualité20 et la confiance qui constituent un obstacle à l’accès à la garde d’enfants pour plusieurs des familles les plus pauvres – semblent alimenter une offre croissante de services de garde rémunérés.

42.9% dans l’utilisation des garderies entre les mères qui reçoivent des subventions et celles qui n’en reçoivent pas

De plus, la croissance positive des inscriptions au primaire et au secondaire signifie que la garde des jeunes enfants fournie par les frères et sœurs – ce qui n’est peut-être pas dans leur intérêt fondamental ni du tuteur ni de l’enfant dont on prend soin – est moins souvent une option pour les familles, du moins pendant la période scolaire. L’hypothèse selon laquelle la parenté traditionnelle et les structures familiales soutiennent les mères travailleuses ne tient plus face à l’appauvrissement croissant des travailleuses et travailleurs. En effet, des études récentes montrent que le soutien des proches a potentiellement diminué (Clark et coll. 2017; Foster 2000) et que tous les adultes vivant dans des milieux à ressources pauvres peuvent être tenus de participer à des activités génératrices de revenus (Cassirer

En Afrique subsaharienne en particulier, des études suggèrent que la garde payante – surtout dans les bidonvilles – est largement utilisée. La forme exacte que cela prend et le niveau de formalité varient grandement. Une estimation récente suggère que 46 % des parents employés et 23 % des parents sans emploi dans le bidonville de Korogocho à Nairobi utilisent la garde d’enfants payée comme principale stratégie de garde d’enfants (Samman et coll. 2016). Dans une zone périurbaine de Nairobi, plus de 80 % des enfants âgés de 3 à 6 ans étaient inscrits dans des centres de développement de la petite enfance (Bidwell et Watine 2014). Presque tous ces enfants (94 %) fréquentaient des centres privés de développement de la petite enfance qui facturaient des frais d’utilisation. Bien que ces frais ne soient souvent pas très élevés, des études antérieures ont suggéré que ces coûts empêchent au moins certains parents d’envoyer leur enfant dans des garderies (Lokshin et coll. 2000; Murungi 2013) ou, lorsqu’ils le font, étirer fortement leurs gains.

Dans une autre étude portant sur le bidonville de Korogocho, Clark et coll. (2019) estiment que les coûts de garde d’enfants consommeraient environ 17 % du revenu des mères actives. L’étude révèle également une différence de près de 25 points de pourcentage (soit une augmentation de 42,9 %) dans l’utilisation des garderies entre les mères qui reçoivent des subventions et celles qui n’en reçoivent pas (Clark et coll. 2019 : 1259-60). Leur étude établit également un lien entre l’accès à la petite enfance et l’autonomisation économique des femmes (AEF), révélant que les femmes ayant accès à ces centres de garde des jeunes enfants subventionnés étaient 6,8 points de pourcentage plus

20 Les données existantes suggèrent que la qualité des services de garde, surtout dans les zones urbaines informelles, est souvent médiocre dans tous les domaines du Cadre de soins nourrissants. Les ratios de personnel sont élevés, la formation est minimale et les ressources d’apprentissage sont faibles ou inexistantes, ce qui nuit au potentiel de stimulation précoce, de soins réactifs et d’apprentissage précoce. Les conditions sont souvent insalubres et dangereuses. Les compétences en premiers soins des fournisseurs se sont révélées faibles, mettant en péril la santé et la sécurité des enfants. La nutrition dans les services de garde informels rémunérés s’est avérée insuffisante là où elle a été étudiée (mauvaise alimentation, peu de soutien même aux jeunes nourrissons). On sait peu de choses sur la protection des risques dans ces milieux, mais de nombreux rapports – y compris des reportages médiatiques sur des décès en soins – suggèrent que les systèmes sont absents ou faibles. Cette qualité apparemment médiocre reflète souvent le contexte plus large, où les enfants grandissant dans des zones urbaines informelles font face à de nombreuses adversités. Se reporter aussi à Hojman et Boo (2019).

susceptibles de prendre des décisions concernant la santé de leurs enfants. Les mères qui utilisaient la garderie étaient aussi 27,4 points de pourcentage plus susceptibles que les personnes non utilisatrices de tels services d’être impliquées dans de telles décisions (idem, 1265).

La structure qui se déploie en Afrique, où les personnes à faible revenu dépendent le plus de la garde d’enfants rémunérée, a des implications importantes sur notre façon de concevoir l’économie de l’aide dans les pays pauvres et en développement, surtout en ce qui concerne les politiques qui continuent de promouvoir la garde d’enfants payée sans accorder une attention adéquate aux coûts et effets sociaux. Le fait que les centres et garderies responsables de la garde des jeunes enfants soient gérés presque entièrement par des femmes reflète la féminisation générale que le monde du travail a connue sous la néolibéralisation, ainsi que la déréglementation explicite et implicite du travail à partir des années 1980. Cela suggère aussi la nécessité d’inclure une rémunération décente pour les travailleuses et travailleurs de soins dans notre conception des soins. Les types de travail, de relations de travail, de revenus et d’insécurité associés au « travail des femmes » se répandent avec l’augmentation du taux d’activité des femmes, la baisse de l’emploi masculin et la féminisation de nombreux emplois traditionnellement occupés par des hommes. Standing (1989) a déterminé un « culte de l’insécurité » instauré par des ajustements structurels où la souplesse des régimes de travail, le développement des secteurs informels, la déréglementation,

la précarisation du travail, le télétravail et la sous-traitance sont la norme.

La forte demande de services de garde chez les femmes pauvres, lue en parallèle avec la forte concentration de femmes dans le travail en centres de développement de la petite enfance, suggère un simple lien de marché entre deux mondes différents du travail des femmes. En d’autres termes, ce sont principalement des relations économiques plutôt que sociales qui arriment les femmes.

Les emplois offerts aux femmes sont exigeants sur le plan de la main-d’œuvre, moins rémunérés et plus informels. Cela s’étend aussi aux travailleuses qui ne sont pas inscrites sur le marché du travail, ce qui conduit à des formes modernes de reproduction (sociale) reposant sur des relations de travail prémodernes et informelles. La disparition des emplois à bas salaire au bas de l’échelle a aussi surtout touché les femmes vulnérables (pauvres, peu instruites), ce qui a mené à la surpopulation et à une dépression salariale accrue. La forte demande de services de garde chez les femmes pauvres, lue en parallèle avec la forte concentration de femmes dans le travail en centres de développement de la petite enfance, suggère un simple lien de marché entre deux mondes différents du travail des femmes. En d’autres termes, ce sont principalement des relations économiques plutôt que sociales qui arriment les femmes. Le risque de cet accent économique est qu’il ouvre finalement la voie aux États pour négliger les soins, continuer d’intégrer les travailleuses dans les échelons les plus bas de la macroéconomie, et les rendre vulnérables aux vicissitudes des forces du marché. Cela mine aussi ultimement les aspects sociaux et de solidarité qui devraient être mis en avant dans les politiques ciblant l’économie des soins. En bref, les politiques de soins où le travail des femmes est entièrement régi par les relations de marché tendent à miner la question même des soins21.

21 Les conditions dans lesquelles les travailleuses et travailleurs de soins rémunérés accomplissent leurs tâches soulignent l’importance de cet aspect social et solidaire. Par exemple, Jayati Ghosh (2022) soutient qu’une proportion dominante des travailleuses et travailleurs des soins fait déjà face à des conditions défavorables du marché du travail, ainsi qu’à d’autres formes d’inégalités ou de discrimination, contrairement aux femmes, aux migrants ou aux travailleuses et travailleurs moins instruits issus de ménages à faible revenu. Cela signifie que leur pouvoir de négociation tend à être faible. Des exigences simples telles qu’un contrat écrit, un salaire minimum, une offre claire de congés hebdomadaires et annuels, un temps de travail restreint et le paiement des heures supplémentaires, la couverture de la sécurité sociale, la protection de maternité, etc., ne sont généralement tout simplement pas respectées. C’est particulièrement vrai dans les pays où une grande partie de la main-d’œuvre est déjà informelle. De plus, pour d’autres formes de travail de soins, notamment les soins indirects, la dénigration sociale implicite de telles activités, résultant du fait que beaucoup d’entre elles sont effectuées dans le travail non rémunéré au sein des familles et des communautés, conduit à une prévalence plus large de la combinaison de bas salaires et de mauvaises conditions de travail, avec peu ou pas de protection des travailleuses et travailleurs ou sociale du type habituellement accordé aux autres travailleuses et travailleurs. Cela peut aussi être vrai pour le travail de soins directs, qui est généralement estimé comme quelque chose sur lequel on peut compter pour être offert au sein des familles et donc ne méritant pas beaucoup de rémunération ou de valeur sociale. Ces tendances sont exacerbées par la dimension de genre qui tend à attribuer la plupart de ces travaux aux femmes et à les sous-estimer dans un tourbillon auto-renforçant (Ghosh 2022 : 7).

3.3. L’infrastructure existante pour les soins aux personnes âgées en Afrique applique une définition étroite des soins requis pour les personnes âgées et crée ainsi des angles morts politiques.

Les efforts nationaux pour élaborer des systèmes de soins de longue durée existent dans seulement trois pays ayant des économies à revenu intermédiaire établies : Maurice, les Seychelles et l’Afrique du Sud (Banque mondiale, 2017). Ces pays ont mis en place des établissements résidentiels pour les personnes âgées fragiles et leur offrent une certaine aide financière. Dans d’autres pays africains, il n’y a que des efforts ponctuels pour fournir un soutien communautaire. Ces groupes ciblent souvent des groupes particuliers et pas toutes les personnes âgées. Par exemple, certaines organisations liées à des professions particulières offrent un soutien social aux retraités. L’accès à l’assurance maladie offre aussi des services à certaines personnes âgées, mais cela n’est pas universel. Au Ghana, les frais d’inscription et les primes annuelles payées par les bénéficiaires du Régime national d’assurance maladie ont été annulés

pour les personnes âgées de 70 ans et plus, mais tous les problèmes médicaux ne sont pas couverts par ce régime. De plus, les résidents des zones rurales doivent payer eux-mêmes leurs frais de santé, ce qui est particulièrement difficile lorsqu’il s’agit de chercher un traitement pour des cas médicaux lus graves (Agyemang, 2014; Dake et Van der Wielen, 2020).

Quatre fondamentalesquestions

sont au cœur du débat sur les soins de longue durée au Kenya et plus largement en Afrique :

1. Quels types de systèmes de prestation de soins de longue durée les sociétés nécessitent-elles pour l’avenir?

2. Quels devraient être les rôles et responsabilités relatifs des familles, de l’État, du marché et des tiers secteurs?

3. Comment de tels systèmes devraient-ils être structurés?

4. Quelles implications découlent aujourd’hui des réponses et investissements en matière de politiques publiques?

Quatre préoccupations

parallèles alimentent l’attention portée à ces questions (Aboderin et Ossome, à paraître) :

Premièrement, les tendances démographiques et épidémiologiques combinées du continent. Bien que la population africaine reste la plus jeune au monde, avec une proportion de personnes âgées de 60 ans et plus qui devrait rester inférieure à 15 % au cours des cinq prochaines décennies, le nombre absolu de personnes âgées sur le continent devrait augmenter de façon extraordinairement rapide – plus rapidement que dans toute autre partie du globe (He, Aboderin et Adjaye-Gbewonyo, 2020) et de 75 millions en 2020 à quelque 457 millions en 2075.

Une part importante des personnes âgées rapporte des limitations fonctionnelles, résultant de conditions chroniques non transmissibles telles que les maladies des organes sensoriels, musculo-squelettiques ou cardiovasculaires, ainsi que du diabète et des troubles mentaux (He, Aboderin et Adjaye-Gbewonyo, 2020; GBD, 2019). Malgré les signes de légères baisses des taux d’invalidité propres à l’âge (GBD, 2019), la prévalence croissante de telles conditions en Afrique (OMS AFRO, 2023), combinée à l’augmentation de la taille de sa population âgée, indique une augmentation des niveaux de soins de longue durée au cours des prochaines décennies.

Deuxièmement, en s’appuyant sur des preuves limitées de déficits dans l’adéquation ou la disponibilité des soins de longue durée fournis par les proches (Mkhonto et Hanssen, 2018; Hindley et coll., 2017), l’érosion supposée des systèmes de soutien familial coutumiers (Aboderin et Hoffman, 2015). Les perspectives inspirées par la théorie de la modernisation estiment ce déclin comme une conséquence des forces d’urbanisation, d’industrialisation et de changements normatifs associés, qui laissent les familles moins enclines ou moins disposées à s’occuper de parents âgés (Aboderin et Hoffman, 2015). Les perspectives critiques, en revanche, situent les causes de l’affaiblissement des soins familiaux dans la pression économique généralisée et l’épuisement vécus par les ménages dans des contextes de chômage et de sousemploi généralisés, de faible rémunération et d’une demande mondiale croissante pour la main-d’œuvre domestique et en soins infirmiers. Dans de telles circonstances, les familles deviennent incapables de répondre aux demandes concurrentes de soutien pour les générations plus âgées et plus jeunes (Ossome, 2022; Aboderin, 2006; Valiani 2012).

Troisièmement, les répercussions négatives possibles des arrangements de soins de longue durée basés sur la famille sur les personnes qui fournissent des soins, dont une grande majorité est constituée de femmes. S’appuyant sur les résultats d’un petit corpus de recherches, l’attention est portée aux répercussions portant sur le bien-être financier, mental ou physique des personnes aidantes des familles (Faronbi et Olaogun, 2017).

Quatrièmement, les lacunes dans le paysage évolutif de la prestation formelle de services en soins de longue durée. Des questions concernant la qualité des soins offerts sont mises en évidence (EppingJordan et Aboderin, 2017), les conditions défavorables pour les travailleuses et travailleurs de soins et les restrictions d’accès aux services en raison de barrières financières ou géographiques ou de besoins liés à la démence (Epping-Jordan et Aboderin, 2017). Ces dernières années, les défis perçus des soins de longue durée ont été mis en lumière davantage dans un contexte d’estimation plus large – alimentée par la crise de la pandémie de COVID-19 entre 2020 et 2022 – concernant les fragilités et le sous-investissement de longue date dans les systèmes de soins existants, ainsi que la nécessité de réponses transformatrices pour remédier aux impacts de la pandémie et assurer la résilience face aux chocs futurs.

L’importance de prêter attention à ces évaluations réside dans le fait « qu’elles illustrent la reconnaissance de l’âge comme un axe potentiellement important des inégalités en matière de santé et en accès aux soins » (Aboderin 2014). Ce que promet cette connaissance, c’est, entre autres :

• la capacité de déterminer les priorités variables et la nature des principaux besoins en matière de santé reproductive et sexuelle des femmes et des hommes âgés dans différentes régions du monde;

• une évaluation des obstacles auxquels les personnes âgées font face pour accéder aux soins et l’élaboration de politiques adaptées pour relever ces obstacles;

• une considération sérieuse de l’intersectionnalité dans l’évaluation des besoins en matière de santé reproductive des personnes âgées, par exemple comment les soins aux personnes âgées peuvent refléter ou encore croiser la garde d’enfants, les soins aux personnes en situation de handicap, les soins aux personnes patientes en phase terminale, tous généralement plus ciblés par les politiques provinciales. Les angles morts politiques dans un groupe de bénéficiaires de soins risquent d’avoir un effet boomerang sur la capacité à fournir des soins à d’autres groupes.

3.4. Les populations excédentaires et leur demande de soins remettent en question les politiques de soins axées sur le marché et posent les soins comme une question politique pour l’État.

Une population peu étudiée, mais qui exercera une pression plus importante sur l’économie des soins au cours de la prochaine décennie que les trois catégories ci-dessus sont les populations de main-d’œuvre « excédentaire » – la population existante et en croissance, notamment les jeunes, qui sont éduqués, mais ne sont plus absorbés par le marché du travail en raison du déclin de l’industrie, des emplois manufacturiers à travers l’Afrique subsaharienne. L’explosion démographique de la jeunesse, un phénomène courant dans de nombreux pays en développement, est souvent attribuée à un stade de développement où le succès d’un pays à réduire la mortalité infantile compense inadéquatement son taux de fécondité toujours élevé (Lin 2012). Sans développement adéquat et sans occasions d’emploi, l’augmentation du niveau des jeunes entraîne un taux de chômage élevé chez les jeunes, qui constituent une grande partie de la population (Gidley et Inayatullah 2002).

Par conséquent, les jeunes travailleuses et travailleurs sont plus susceptibles que les adultes d’être sousemployés et de vivre dans la pauvreté (Organisation internationale du Travail, 2011b).

Le chômage des jeunes peut mener au désespoir, à des trajectoires du marché du travail non productives et à une croissance économique freinée (Gidley et Inayatullah 2002). La situation critique du chômage des jeunes dans les pays moins développés est particulièrement préoccupante, surtout en Afrique subsaharienne, qui connaît le taux le plus élevé (70 %) de pauvreté au travail chez les jeunes au monde (Organisation internationale du Travail, 2011a). En moyenne, seulement 3,1 millions d’emplois sont créés chaque année pour les 10 à 12 millions de jeunes entrant sur le marché du travail, laissant la grande majorité au chômage (Adelaja et George 2020 : 41).

Par exemple, au Nigeria et au Ghana respectivement, 43 et 48 % des jeunes âgés de 15 à 24 ans sont sans emploi ou sous-employés. Le chômage des jeunes peut alimenter la migration des jeunes hors d’Afrique, les dépendances et les pressions sur les adultes, les occasions de croissance non exploitées et l’agitation des jeunes, menant à un risque accru de radicalisation et de conflit (idem; Mains 2011). En l’absence d’emplois et de salaires pour soutenir la reproduction sociale, cette population est reconstituée en un groupe nécessitant des

soins et devient une catégorie supplémentaire de bénéficiaires de soins. Tout comme les personnes âgées et les enfants, elles ont besoin de nourriture, d’un abri, de soins de santé et d’autres formes de soins ou de reproduction pour survivre et maintenir leur participation active au marché du travail. Comment devrions-nous alors comprendre les conditions de survie et de subsistance des populations appauvries pour lesquelles les salaires et le soutien de l’État sont désormais insuffisants ou totalement absents? Qu’est-ce qui devient la base de la survie de cette grande main-d’œuvre au chômage et facilement rejetée (excédentaire) lorsque l’État et le marché abdiquent leur responsabilité reproductive sociale? (Ossome, 2025). Très probablement, le foyer devient leur principale source de subsistance et le lieu de soins et de reproduction sociale.

Cela montre que l’État a un intérêt dans la reproduction sociale de sa base politique, mais se soucie peu des besoins sociaux de cette base. Au lieu de cela, elle s’appuie sur une gamme de soutiens fournis par une maind’œuvre non rémunérée et sous-estimée. Cela suggère que le projet politique de stabilisation et de légitimation de l’État postcolonial dans un contexte de dépossession économique massive et d’appauvrissement dépend grandement de la survie de la population excédentaire. Cette survie est assurée par divers processus de reproduction sociale qui, dans les sociétés agraires, dépendent encore d’une certaine forme d’accès à la terre (à la fois privées et communes) et à d’autres économies informelles. Ces économies de soins soutiennent la survie de larges pans de la population, mais échappent généralement à l’attention nécessaire dans le cadre de politiques portant sur les « soins ».

L’accès à des subventions sociales fournies par l’État et à de bonnes politiques sociales est également central dans ce processus de stabilisation politique, bien que notre enquête devrait examiner les conditions qui rendent possibles l’État-providence ou les partisans du welfarisme. Cela doit être estimé dans le contexte de l’économie politique mondiale. Citant les limites de l’universalisation du modèle soins/bien-être des pays capitalistes avancés (« utopies »), Hassim (2008) a soutenu que « le manque de forces politiques disposant de pouvoirs suffisants pour mettre en œuvre [les politiques en matière de bien-être], ainsi que la nécessité de changements radicaux dans les paysages économiques et institutionnels de ces pays » fixent

les paramètres de la possibilité du bien-être social dans les pays pauvres (2008 : 390). Hassim, à juste titre, estime également que le développement inégal et la relation historiquement exploitante entre les nations riches et pauvres constituent une limitation sérieuse, arguant que « la possibilité que ces utopies dans les pays riches dépendent des inégalités mondiales et de la pauvreté persistante des pays pauvres… [citant une préoccupation en tant que telle] avec la possibilité que la viabilité de l’utopie réelle proposée dépende de l’injustice mondiale » (Hassim 2008 : 390).

À l’exception de l’Afrique du Sud, les régimes partisans du welfarisme ont été peu mis en œuvre en Afrique. Dans le reste du continent, et dans les sociétés durablement agricoles des pays du Sud, la terre, la nature et les communs conservent leur importance en tant que ressources cruciales pour la reproduction et le soin des masses croissantes de travail excédentaire, dont la pertinence pour l’accumulation capitaliste est diminuée, mais qui ne perdent pas leur importance en tant que sujets politiques de l’État. La question politique soulevée par les populations excédentaires peut être exploitée au profit de bonnes politiques de soins dans les pays du Sud.

Aucun État, même le plus néolibéral, ne peut se permettre d’abandonner complètement ses populations appauvries. En l’absence de politiques ciblées, l’État tend à présumer qu’une « économie du soin » du type observée pendant la pandémie – composée de travail féminin ou genré dans le foyer, un certain accès à l’agriculture de subsistance et petits échanges – permettra de maintenir ces populations en vie. Dans les pays du Sud, les domaines qui soutiennent les « misérables de la terre », comme l’agriculture de subsistance, doivent être compris comme constituant l’économie de soins, et devraient recevoir un poids dû dans l’élaboration des politiques de soins. De plus, lorsque l’accent sur les politiques se concentre uniquement sur des catégories clairement définies de personnes nécessitant des soins – enfants, personnes âgées, personnes en situation de handicap – et néglige ceux qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins par le marché, les salaires ou les subventions étatiques/sociales, alors les politiques émergentes de soins deviennent comme « creuser des trous et les combler à nouveau », alors que le fardeau des soins continue d’être réparti de manière inégale et creuse les inégalités entre les genres.

Cadre analytique proposé : Approche des économies de soins à travers des vignettes

D’après ce qui précède, l’importance conceptuelle de penser aux économies de soins plutôt que de présumer ce qu’est la nature ou la forme d’une « économie de soins » dans le contexte des pays du Sud, devrait être claire. C’est que la notion relative au terme « économies » décentre l’État et la macroéconomie dans les analyses des ressources, du travail et du temps consacrés au travail de soin et aux processus quotidiens de reproduction sociale en général. Au lieu de cela, une approche fondée sur les « économies de soins » commence par les structures, conditions et institutions qui soutiennent la reproduction quotidienne et générationnelle des travailleuses et travailleurs. Le tournant conceptuel vers les économies de soins permet la désarticulation temporaire des soins de la macroéconomie et la réarticulation du travail de soins vers différentes ressources sociales, culturelles et politiques qui soutiennent la reproduction sociale en l’absence d’un soutien étatique adéquat. Un tel changement conceptuel permet aussi une représentation historiquement plus nuancée des soins dans le contexte des pays du Sud, où l’État-

providence n’a jamais existé et où les formes familiales non traditionnelles, les structures de parenté et d’autres formes d’organisation et de ressources communautaires jouent un rôle beaucoup plus important dans la reproduction sociale.

Ce changement conceptuel vise à déstabiliser la notion « d’économies des soins » en tant que structure existante – une approche des soins qui tient pour acquise la réactivité de l’État (néolibéral) envers les peuples des pays du Sud – et privilégie un point de vue d’en bas qui s’intéresse aux structures, conditions et institutions existantes qui soutiennent la survie quotidienne des travailleuses et travailleurs. Compte tenu des longues histoires de dépossession du marché et de l’État, l’intervention de l’État et du marché (les salaires) dans la fourniture de soins est faible dans la majeure partie de l’Afrique. Il est donc important de continuer à se demander comment les personnes survivent et reçoivent des soins dans ce contexte d’insuffisance étatique/marché – dans quelles conditions les travailleuses et travailleurs sont maintenus et reproduits; qui accomplit ce travail; et sur quelles ressources ces personnes peuvent-elles compter22?

Cette approche sera illustrée dans cinq vignettes pour s’assurer que les chercheurs réfléchissent à des scénarios concrets plutôt que de s’appuyer sur des concepts imaginaires importés d’ailleurs23. Cette section constitue la contribution majeure de ce document de recherche.

22 Ces économies peuvent inclure l’accès à la terre, l’accès à l’eau potable, un logement décent, des arrangements de garde d’enfants non marchands, des structures de parenté, et ainsi de suite. Celles-ci ne devraient pas être préemptées en théorie, mais plutôt déduites de données empiriques.

23 La conceptualisation d’Ang (2020) du modèle de l’Indice de perception de la corruption, qui mesure la corruption à l’aide de vignettes représentant un ensemble plus large de cas, est utile ici (Se reporter à Yuen Yuen Ang [2020

Vignette 1 : Le décor se déroule dans des garderies dans un quartier à faible revenu et à haute densité de population à Nairobi

Environ 2,5 millions de personnes à Nairobi, la capitale du Kenya, vivent dans et autour des quartiers informels – des quartiers marginalisés qui occupent seulement 6 % du territoire de la ville. On estime que quelque 300 000 enfants de quatre ans et moins vivent dans ces quartiers exigus et défavorisés24. Les centres de garde d’enfants informels prolifèrent pour répondre à la croissance rapide de la population et à la demande croissante de services de garde d’enfants, résultant de

l’augmentation du nombre de femmes travaillant à l’extérieur du foyer dans un contexte où les modèles traditionnels de garde s’érodent, en particulier une diminution du soutien familial pour la garde d’enfants (Africa Population Health Research Center [APHRC], 2023). Les centres de garde d’enfants dans les quartiers urbains pauvres et les bidonvilles de Nairobi sont de qualité inférieure, non réglementés, informels, souvent gérés par des femmes à domicile sans formation en matière de santé, sécurité ou développement de la petite enfance (idem). L’étude intitulée Community of Practice25 de l’APHRC a révélé que seulement 12 des 129 centres de garde d’enfants (9 %) ont reçu un quelconque soutien ou formation, bien que le comté

24 https://theirworld.org/news/tiny-totos-kenya-helping-informal-daycares-in-nairobi-upgrade-services/

25 Avec les fournisseurs de centres de garde d’enfants, les responsables du comté et d’autres organisations non gouvernementales dans le domaine de la garde d’enfants, le projet Community of Practice (CoP) visait à co-concevoir (Kidogo) et à tester la faisabilité d’un système d’évaluation de soutien et de développement des compétences des bénévoles en santé communautaire, avec une vision à long terme d’améliorer la qualité des services de garde rémunérés pour les enfants vivant dans des milieux urbains défavorisés.

de Nairobi dispose d’une loi sur les garderies (Day Care Act) et d’un processus pour réglementer les centres de garde d’enfants. Les bénévoles en santé communautaire soutiennent régulièrement les programmes de santé et de nutrition des enfants dans ces communautés par des visites à domicile, mais ne sont pas formés pour soutenir les centres de développements d’enfants (idem).

Les études sur les services de garde portent principalement sur les compétences des fournisseurs de services ainsi que sur les questions de santé et de sécurité. Ils ne remettent pas en question pourquoi la prestation de services de garde d’enfants est si difficile chez les personnes à faible revenu et aux personnes défavorisées. Quel mécanisme redistributif existe, ou pourrait être déterminé, pour soutenir la survie des personnes pauvres et de leurs enfants? Quel est le coût d’isoler les enfants pour une attention ou des soins spéciaux tout en ignorant leurs conditions de vie quotidiennes? Des chercheuses et chercheurs ont démontré que des efforts sont en cours, dès les années 1900, pour transformer la population du Kenya en sujets modernes et genrés grâce à des programmes de bien-être et de développement (Seeley, 1987). L’accent mis sur les enfants et non sur les personnes qui s’en occupent (les femmes) suggère un nouveau sujet (genré) de l’État, soulevant ainsi la question de savoir comment nous pourrions comprendre la relation entre l’enfance et l’État. Dans quelle mesure l’attention portée à la garde d’enfants permet-elle la redistribution sociale, et que signifie reformuler la garde d’enfants en utilisant le langage de la redistribution sociale, surtout à l’ère de l’austérité néolibérale?

Si une économie de soins suggère un lien entre l’État, le marché et le ménage, comment pourrions-nous envisager les interventions de l’État dans les soins aux enfants, surtout compte tenu des questions macroéconomiques plus larges comme le chômage, la dette et les infrastructures de santé publique? L’implication est que l’on accorde trop peu d’attention aux économies plus larges qui pourraient aider les femmes à offrir de meilleurs soins aux enfants. Cela nécessite une perspective d’intersectionnalité qui pourrait nous permettre de mieux comprendre la relation entre genre, classe, âge et soins.

Vignette 2 : L’économie de marché de Kampala se déroule pendant la pandémie de COVID-19

Au début de 2020, au plus fort de la pandémie de COVID-19,les protocoles de mesures de confinement en Ouganda ont exempté l’économie informelle, en particulier les vendeuses alimentaires majoritairement féminines autorisées à continuer à effectuer du commerce sur les marchés lors des mesures de quarantaine. Les marchés urbains de l’Ouganda sont dominés par les femmes et les jeunes qui traitent principalement des produits périssables comme les fruits et légumes (Programme

26 points de sortie des produits agricoles; ils jouent un rôle important dans la connexion des agricultrices et agriculteurs des milieux ruraux au marché urbain, maintenant la chaîne d’approvisionnement des produits agricoles active (PNUD 2020).

27 Human Rights Watch (2020), « Ouganda : Respect Rights in COVID-19 Response », https://www.hrw.org/news/2020/04/02/uganda-respect-rightsCOVID-19-response

28 Africanews/AFP, https://www.africanews.com/2021/07/02/uganda-market-vendors-navigate-strict-coronavirus-prevention-curfew// des Nations unies pour le développement [PNUD], 2020)26. La condition dans laquelle ces vendeuses et vendeurs d’aliments étaient autorisés à commercer était qu’ils ne pouvaient pas sortir des lieux de marché et devaient y dormir (Ossome 2021 : 73). Le 25 mars 2020, le gouvernement a interdit les transports en commun et les marchés non alimentaires27. Le secteur des aliments de base était le seul autorisé à fonctionner pendant toute la période du confinement. La distribution alimentaire entre les zones rurales et urbaines était assurée par le réseau de transport. Tout au long de la nuit, des camions entiers de produits frais ont été livrés à Nakasero depuis tout l’Ouganda28

Le lien de reproduction sociale entre l’interdiction des transports et les opérations sur le marché des aliments de base est facile à manquer. Dans les principaux marchés de Kampala, dont Nakasero et Namuwongo, les personnes ordinaires de l’Ouganda, surtout les femmes qui y travaillent, recevaient «l’ordre du président» de dormir au marché29, soi-disant en raison des restrictions imposées au transport et de la crainte que leurs déplacements ne propagent le virus de la COVID-1930. Le gouvernement et la Croix-Rouge ont fourni aux femmes du marché des installations de sécurité, notamment des points de lavage, des moustiquaires et des matelas. Les mères allaitantes restaient au marché avec leurs enfants. Il est frappant de voir à quel point cette directive gouvernementale est passée inaperçue, même parmi les organisations féministes.

Il y a eu quelques innovations technologiques dans cette économie de soins. Le Laboratoire d’accélération du PNUD de l’Ouganda a lancé un partenariat avec Jumia Food Uganda, une entreprise de commerce électronique de premier plan, le 8 mai 2020. Ces marchés ont été connectés à la plateforme de commerce électronique de Jumia comme une expérience visant à soutenir les chaînes d’approvisionnement des micro, petites et moyennes entreprises (MPME) et à les connecter aux consommatrices et consommateurs. L’objectif était de permettre aux vendeurs du marché de vendre leurs produits au moyen de la plateforme numérique Jumia, initialement lancée dans cinq marchés : Nakasero, Nakawa, Wandegeya, Bugolobi et Kalerwe. Cette initiative a ensuite été étendue à deux autres marchés : Naalya et Kibuye.

Diverses formulations des avantages de cette initiative mettaient l’accent sur les intérêts de l’État et du marché, et non des ménages :

• elle « favorise la croissance de l’industrie et de

l’utilisation des TIC et contribue à la décongestion et à la transformation de Kampala en ville intelligente »;

• elle a permis de déployer des « solutions numériques pour la continuité des activités grâce à la gouvernance électronique et au commerce électronique »;

• « les plateformes numériques de commerce électronique comme Jumia sont à l’avant-garde de la fourniture de solutions au secteur informel et aux PME pour continuer à fonctionner et atteindre la clientèle pendant la crise de la pandémie de COVID-19 .» 31

L’éclairage majeur que cet exemple offre est la façon dont l’économie des soins fonctionne principalement selon la logique du marché dans des contextes où les travailleuses et travailleurs de soins ne sont pas encore reconnus par les institutions publiques et, pour cette raison, ne sont pas correctement pris en compte dans les politiques et la loi. Les femmes du marché à Kampala ont été mises en quarantaine de force dans les marchés, parfois avec leurs jeunes enfants, pour maintenir la chaîne d’approvisionnement des aliments de base pendant la pandémie. Il est important de réfléchir à ce qui aurait pu être fait différemment s’il y avait eu une structure de soins existante qui estime les espaces habités du marché comme une économie fondamentale du soin – comme le suggère la nécessité du gouvernement de maintenir les marchés alimentaires ouverts pendant le confinement – et non simplement comme un site commercial. L’importance de reconnaître diverses structures et sites comme des « économies de soins » réside dans le fait qu’elles peuvent être officiellement prises en compte dans le cadre des droits, prestations et politiques que les États (en collaboration avec des parties prenantes non étatiques) ciblent.

29 PNUD (2020), « Connecting informal market vendors to e-commerce to reach consumers in the wake of COVID-19 and beyond, » https://www. undp.org/uganda/blog/connecting-informal-market-vendors-e-commerce-reach-consumers-wake-COVID-19-and-beyond

30 Alon Mwesiga (2021), Photo essay : How lockdown affected lives in Uganda’s capital Kampala, EPRC: https://eprcug.org/eprc-in-the-news/photoessay-how-lockdown-affected-lives-in-ugandas-capital-kampala/

31 PNUD (2020), « Connecting informal market vendors to e-commerce to reach consumers in the wake of COVID-19 and beyond, » https://www. undp.org/uganda/blog/connecting-informal-market-vendors-e-commerce-reach-consumers-wake-COVID-19-and-beyond

Vignette 3 : Le cadre est un centre tout-en-un portant sur la violence sexuelle et fondée sur le genre (VSFG) à Wau, au Soudan du Sud

Les contextes de guerre ou post-conflits soulèvent des demandes très particulières en matière de soins, allant du logement et des infrastructures sanitaires à l’alimentation, l’éducation et les soins de santé. Du point de vue du genre, le besoin de soins et de réhabilitation des survivants de viol marque profondément ces contextes. À Wau, au Soudan du Sud, le coût de la guerre a été le ciblage sexualisé et genré des femmes et des filles par les parties en guerre, de graves pénuries alimentaires en raison des déplacements massifs, de l’incapacité à cultiver des récoltes en raison de l’insécurité, et du blocage des routes alimentant la ville, empêchant le libre-échange et la circulation des marchandises (SIHA 2019)32 . Le résultat est un coût

de la vie élevé, surtout pour la nourriture, forçant de nombreuses familles à adopter des mécanismes d’adaptation plus risqués, y compris des mariages précoces et forcés. Beaucoup de femmes et de filles ont aussi eu des relations sexuelles dites « de survie » pour répondre aux besoins de base de leur famille (idem).

L’économie de guerre est aussi une économie profondément genrée et sexualisée où la violence genrée devient la norme. Le conflit entraîne la désorganisation des familles et des communautés, perturbe massivement le tissu social et mine les mécanismes locaux de soins, de soutien et de protection – créant ainsi un « vide de soins ». Dans la ville de Wau, un centre tout-en-un comble l’un de ces vides auxquels font face les survivantes de violences sexuelles et fondées sur le genre (VSGS) qui ont besoin de soins. Ce centre est géré par une organisation féministe et de défense des droits des femmes profondément engagée appelée Strategic Initiative

32 SIHA (2019), Caught in the Middle: Gender Inequality and Rampant SGBV in Wau, South Sudan, SIHA: Kampala.

for Women in Africa (SIHA Network), en collaboration avec le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) et l’Hôpital d’enseignement et de référence à Wau (ministère de la Santé)33. Le Centre tout-en-un (Centre) est une infrastructure essentielle pour les soins post-viol et la réhabilitation dans la région du Bahr al Ghazal, qui n’est pas financée par le gouvernement bien qu’elle soit reconnue par celui-ci. Unique en son genre et premier point d’appel pour les personnes survivantes de viol âgées de 17 ans et moins, elle offre des tests de dépistage, des kits de viol, des traitements postexposition, des services de conseil et des services de parajuristes34. Le flux quotidien constant de personnes survivantes, accompagnées de leur parent ou personne tutrice, est une preuve empirique frappante de l’ampleur du problème de la violence fondée sur le genre (VFG) dans la région et de la demande de soins35

Les statistiques du Centre montrent que certaines survivantes sont violées à plusieurs reprises. Ces personnes vivent aussi d’autres formes de difficultés, comme la perte matérielle et le deuil, ce qui suggère la nécessité d’une structure de réponse plus générale. Une telle économie de soins pourrait, par exemple, exiger que le viol soit traité comme faisant partie du spectre de la violence dans des sociétés déchirées par des décennies de guerre, et non comme un phénomène exceptionnel36. Cela pourrait nécessiter de se concentrer sur les infrastructures et réseaux qui soutiennent les survivantes de viol dans des contextes où la capacité de l’État a été décimée par la guerre37

Les statistiques de Wau montrent que les survivantes de viol qui ont effectué des signalements à aux services de police ont mieux réagi lorsque leurs dossiers étaient traités par des femmes, démontrant la nécessité d’augmenter le nombre de policières déployées dans

les unités de protection sexuelle dans les postes de police38. La réponse du système de justice pénale, qui fait partie de « l’économie des soins » associée au viol, est importante en raison de la nature du traumatisme lié au viol et du risque de déclencheurs et de nouveaux traumatismes auxquels les personnes survivantes font toujours face. Les écoles sont aussi un domaine de soins pour les jeunes filles qui survivent à un viol. Ces personnes devraient être investies de la capacité de rééducation et de déstigmatisation, surtout lorsque les survivantes de viol risquent d’être exclues et empêchées de terminer l’école pendant que les personnes coupables restent à l’école en raison de normes teintées de préjugés de genre. La marginalisation de la réponse à la violence fondée sur le genre dans les budgets officiels de l’État devrait être vue comme le résultat de la dissociation du viol des soins de maternité et prénatals – surtout lorsque les preuves montrent que les soins maternels et prénatals sont plus prioritaires par le gouvernement39. Cela exige de penser le viol concrètement comme un enjeu de santé reproductive, et seulement exceptionnellement comme de la « violence ».

Cette vignette montre les différents niveaux auxquels le traumatisme lié au viol s’exerce, ainsi que le vaste spectre des soins – les « économies de soins » – qu’il active. Ces économies incluent la communauté (parents/personnes tutrices), l’État (hôpitaux publics, police), la société civile (Centre unique), et même le marché (travail du sexe, écoles). Voir ces infrastructures peut nous permettre de détourner notre regard d’un accent prédominant sur les personnes comme sujets de soins, vers40 ces économies de soins (qui sont aussi l’axe des politiques) qui répondent aux personnes survivantes et les soutiennent là où un domaine seul est insuffisant.

33 SIHA (2023), Rape takes place gradually, not suddenly ” : An analysis of the realities of SGBV in Wau (Western Bahar el Ghazal, Soudan du Sud), SIHA: Kampala. https://issuu.com/halayassin/docs/rape_takes_place_gradually_not_suddenly_an_ana

34 I Le Centre soutient également les processus judiciaires, y compris les analyses de laboratoire et les évaluations d’âge, le soutien psychosocial, le counseling, les services juridiques, la sensibilisation, le logement sécuritaire et le signalement.

35 L’auteure était la chercheuse de cette étude et a été témoin de cette demande. SIHA, « Rape takes place gradually, » 15.

36 Idem, 22.

37 Par exemple, des études démontrent la nécessité de s’attaquer à l’écart social (différences de classe) dans la façon dont les parents réagissent au viol de leurs enfants. Alors que les personnes qui ont plus de moyens ou encore qui sont plus éduquées sont plus susceptibles d’opter pour la justice formelle, les survivants issus de ménages plus pauvres sont susceptibles de chercher l’arbitrage et le règlement par des structures traditionnelles. Bien que les deux voies soient courantes, les réponses institutionnelles penchent encore de manière disproportionnée vers le système judiciaire formel, ignorant ainsi les structures traditionnelles à travers lesquelles la plupart des gens vivent la vie quotidienne (SIHA 2023).

38 SIHA, « Rape takes place gradually, » Ibid, 23.

39 Idem, 24.

40 Se concentrer uniquement sur les personnes pourrait bien répondre aux besoins immédiats de soins des survivants, mais faire peu pour modifier les conditions sociales et politiques qui les exposent aux dangers et qui nécessitent des soins.

Vignette 4 : Le contexte est celui des liens entre les zones agraires rurales et urbaines au Kenya.

Au Kenya, au plus fort des mesures de confinement en place en raison de la pandémie de COVID-19 en juillet 2020, un article de journal dans un grand quotidien a titré « Comment les citadins “ fauchés ” obtiennent-ils de la nourriture dans les villages. » L’article montrait les liens agraires avec l’économie de soins et la reproduction sociale, qui constituent une base importante des moyens de subsistance et de survie dans les sociétés agricoles des pays du Sud. La couverture du journal montrait une photo d’un autobus de service de passagers qui servait maintenant à transporter des sacs de denrées alimentaires des familles de régions rurales du Kenya vers leurs

familles urbaines à Nairobi et Mombasa. La nourriture n’était pas à vendre. L’article mettait en lumière les économies agraires de soins qui ont remplacé les salaires pendant la pandémie, lorsque les salaires sont sortis de l’équation de la reproduction sociale et que la subsistance des personnes excédentaires est devenue une question cruciale.

Comme l’a rapporté l’article du journal : « Chaque dimanche, Jennifer Oloo, 62 ans, voyage de son domicile à Yala jusqu’à la plage d’Usenge à Bondo pour acheter des omenas (Rastrineobola argentea ousardines du lac Victoria) et du poisson fumé, qu’elle prépare, emballe et envoie à Nairobi. Depuis trois mois, elle est devenue cliente habituelle d’une compagnie d’autobus locale qui dessert la ligne de Nairobi. La personne destinataire de son colis est son fils de 27 ans, qui est mécanicien à Kariobangi41 . » Jennifer dit que

41

Une colonie à faible revenu à Nairobi, au Kenya.

son fils est incapable de se débrouiller seul à cause de la pandémie de COVID-19… [et] il ne peut pas non plus sortir de Nairobi à cause du confinement annoncé par [le président] pour contenir le virus mortel42.

Beaucoup de personnes qui résident dans la ville, avec des revenus réduits ou nuls après le confinement imposé à Nairobi et Mombasa, ont été laissées à la merci de leurs amis et proches restés dans les villages. Des omenas, poissons fumés et viandes séchées aux champignons, céréales, bananes, patates douces et irlandaises, parents et amis étaient très utiles, assurant un approvisionnement courant en nourriture pour les citadins43.

Un autobus quitte Kisumu pour Nairobi le 17 juin [2020]. Avec des temps économiques difficiles en raison de la pandémie de COVID-19, les familles des régions rurales ont été contraintes d’envoyer des denrées alimentaires à des proches à Mombasa et Nairobi. PHOTO | ONDARI OGEGA | NATION MEDIA GROUP

Pendant la pandémie de COVID-19, les inégalités de genre existantes ont été aggravées par les réponses à la COVID-19 sur les plans de l’état et sociétal. À partir de mars 2020, des restrictions en matière de quarantaine, des couvre-feux obligatoires et des interdictions relatives aux rassemblements publics ont été mises en place pour freiner la propagation de la COVID-19. Ces mesures exigeaient que seules les industries classées par le gouvernement comme « essentielles » puissent continuer à fonctionner à l’extérieur du domicile. Ce qui est notable dans le cadre des interventions à l’échelle du pays, c’est la façon dont le travail de soins, au sens large, était estimé comme essentiel. La centralité de la chaîne d’approvisionnement alimentaire rurale-urbaine a été illustrée au Kenya, où les véhicules de transport en commun ont été convertis pour le service de messagerie et autorisés à transporter de la nourriture des familles de régions rurales vers les familles de milieux urbains de manière quotidienne et hebdomadaire. De manière encore plus importante, cela montre la nécessité de porter attention aux domaines sociaux et économiques (autres que le marché) qui soutiennent le soin et la subsistance de larges segments de la population active. En « permettant » à ces autobus alimentaires de circuler librement pendant le confinement strict, l’État reconnaissait implicitement ce type d’économie de soins. La mise à l’échelle signifierait intégrer ces économies dans le domaine de la politique proprement dite.

42 Daily Nation : https://nation.africa/kenya/news/-how-broke-cityfolk-get-food-from-villages--1445558

43 Idem (accent ajouté par l’auteure).

Vignette

5 : Le cadre est un quartier urbain défavorisé desservi par des bénévoles en santé communautaire

Le travail de soins non rémunéré et le bénévolat sont deux formes de travail qui, en principe, se font sans rémunération financière (Barford et coll. 2024 : 13). Ces activités se déroulent parallèlement à d’autres formes de travail (rémunéré). Pour certains, ces activités sont leur principale activité professionnelle. Ces activités peuvent augmenter lorsque la demande du marché du travail est faible, ou lorsque les services publics sont faibles ou inexistants, ou lorsque la demande de soins est particulièrement élevée (idem.). Les soins non rémunérés et le travail bénévole se recoupent conceptuellement : « Puisque c’est non rémunéré, le bénévolat est effectivement un travail, mais ce n’est pas un emploi. De même, mais distinctement, les activités de soins non rémunérées sont du travail et de l’emploi. Il y a un chevauchement ici, car le travail de soins non rémunéré effectué dans le contexte familial et/ou du foyer n’est pas du bénévolat, mais le travail de soins

non rémunéré effectué à l’extérieur de la famille l’est » (O’Higgins 2022 : 7, cité dans Barford et coll. 2024 : 13).

Les bénévoles en santé communautaires, aussi appelés travailleuses et travailleurs communautaires en santé ou personnes qui font la promotion de la santé communautaire, entrent dans la catégorie des travailleuses et travailleurs non rémunérés et des bénévoles. Ces personnes jouent un rôle crucial dans le lien entre les personnes pauvres et les travailleuses et travailleurs et les services de soins de santé primaires (Kimari, à paraître). La majorité des bénévoles en santé communautaire accrédités sont des femmes. Les gouvernements les estiment généralement comme des bénévoles honoraires plutôt que comme des membres du personnel. En conséquence, ces personnes reçoivent une petite allocation, mais ne perçoivent pas de prestations d’emploi, telles que le congé (p. ex. payé, maladie ou maternité) ni l’assurance maladie (Miyamoto 2020 : 1). Leurs tâches sont diverses et semblent dépasser celles des professionnelles et professionnels de la santé agréés.

Elles comprennent ce qui suit :

1. « effectuer des visites aux domiciles, amorcer le dialogue avec les membres du ménage, déterminer la situation de santé, transmettre des messages clés de santé et entreprendre les actions nécessaires;

2. guider la communauté sur l’amélioration de la santé et la prévention des maladies;

3. consigner les ménages aux fréquences stipulées dans les directives actuelles;

4. traiter les maux courants et les blessures mineures;

5. avec le soutien et l’orientation des agentes et agents de vulgarisation de la santé communautaire, mettre en œuvre des protocoles pour la santé communautaire maternelle et néonatale ainsi que la gestion intégrée des cas communautaires des maladies infantiles. » (Njiraini et Hussein 2019 : 182, cité dans Kimari, à paraître).

Ces personnes sont aussi des militantes communautaires suppléantes, des membres de la famille et des leaders clés dans leurs zones d’opération, qui sont généralement leurs zones de résidence (idem, accent mis par l’auteure). Pourtant, l’exploitation des agentes et agents de vulgarisation de la santé communautaire n’est pas bénigne et devrait être vue comme servant bien plus qu’une simple fonction de soins.

Kimari (à paraître) avance un argument novateur en cherchant à arrimer les agentes et agents de vulgarisation de la santé communautaire au modèle extractiviste des données du capitalisme néolibéral, montrant comment la proximité des agentes et agents de vulgarisation de la santé communautaire avec les communautés locales et les réseaux de confiance que ces personnes bâtissent permet l’échange d’informations entre elles et leurs personnes patientes. Cela signifie que ces personnes sont maintenant devenues des « productrices et producteurs de données » – une main-d’œuvre genrée exploitée à l’ère de la santé numérique, alors que les données acquièrent le statut de « nouveau pétrole ».

Ces analyses permettent d’arrimer le modèle de soins communautaires à l’État, aux ménages, à la technologie et au capital à travers un fil invisible d’un régime de travail genré. Retracer ces liens, comme le fait Kimari (à paraître) dans sa critique, pousse le discours au-delà de l’économie des soins pour montrer les structures sociales et économiques par lesquelles les soins se font et, par conséquent, les domaines/économies pratiques sur lesquels l’élaboration des politiques sur les soins devrait aussi être concentrée.

Politiques et pratiques d’une approche axée sur l’économie des soins

Ce qui précède a permis de présenter quelques exemples et défis politiques concernant l’approche des soins par le bas. Cela a mis en lumière plusieurs éléments à prendre en considération lors de la réflexion sur l’approche des économies de la prise en charge.

Premièrement, ces approches unissent les ménages, les marchés, les communautés et les gouvernements/ États, et démontrent l’importance de prêter attention aux structures, conditions et institutions qui facilitent les soins en Afrique. Ces structures et conditions n’émergent pas dans le vide, mais doivent être estimées en lien avec des politiques de développement plus larges et des considérations macroéconomiques. D’une part, cela détermine les populations qui nécessitent le plus de soins; de l’autre, il détermine les ressources disponibles pour fournir des soins. De telles ressources doivent être comprises dans leur spécificité historique : il est nécessaire d’estimer les types d’infrastructures sociales (ainsi que politiques) dont la disponibilité permet réellement le travail de soins, ainsi que de fonctionner en sachant que ces infrastructures et ressources peuvent différer nettement entre les pays du Nord et du Sud. Dans les pays du Sud, le rôle de l’État et du secteur privé dans le bien-être social est minime, voire négatif, donc des ressources comme la terre, l’eau, la nature comptent pour la survie : l’accès à ces ressources devrait constituer une intervention politique clé lors de la planification de l’économie de l’assistance.

Deuxièmement, ce document de recherche soutient que dans le modèle de l’économie des soins du Nord, l’État est une condition nécessaire sans laquelle l’économie des soins ne peut pas être efficace. Pour les modèles de soins dans les pays du Sud et plus particulièrement en Afrique, comme l’illustrent les différentes vignettes, l’autoorganisation semble nécessaire aux économies de soins. Cependant, cela ne signifie pas nécessairement que l’État n’a pas de rôle à jouer, mais plutôt les limites de l’approche centrée sur l’État dans l’économie des soins.

Chacun des cas présentés suggère que l’État empiète sur les structures de soins existantes ou s’approprie par la base. Ce type d’appropriation donne à l’État l’apparence d’être la partie prenante principale alors qu’en réalité, son pouvoir de protection ne serait pas possible sans ces domaines. C’est une idée importante, car cela montre que, loin d’être absent, l’État intervient dans l’économie de soins, mais l’État néolibéral le fait principalement au nom du marché, pas des ménages dans le besoin. Ce n’est donc qu’à partir de données empiriques concrètes et d’une analyse en dessous que nous pouvons formuler des cadres théoriques pertinents sur la nature de l’économie des soins dans les pays en développement. Cette idée pourrait aussi nous mener à une théorie de l’État et à une compréhension plus concrète de son approche de l’élaboration des politiques autour de l’économie des soins. 1 2

Troisièmement, les espaces auto-organisés mis en avant dans les vignettes ci-dessus sont des espaces d’agence qui ne sont pas, à l’origine, déterminés par la structure (juridique-politique) de l’État. Dans les pays du Sud, où seuls certains aspects des soins comme les soins de santé et la garde d’enfants sont monétisés, la répartition du travail de soins entre l’État, le marché et les ménages est plus floue que dans les pays du Nord. Cela signifie que l’articulation traditionnelle entre l’État, le marché et les ménages (et la communauté) – les principales institutions qui soutiennent les soins et la reproduction sociale – doit être repensée. En d’autres termes, ces espaces autoorganisés comme domaines de soins peuvent échapper à la bureaucratie excessive que les politiques et la législation pourraient entraîner. À cause de cela, il peut être très difficile de reconnaître et donc de redistribuer les soins vers et depuis ces personnes.

La difficulté perçue de les organiser sous le domaine des politiques – comme le suggèrent aujourd’hui les approches formelles de l’économie des soins – suggère la nécessité de recherches plus solides sur des données, comme celles poursuivies dans le cadre du projet du CRDI

Mettre à l’échelle les innovations en soins en Afrique, qui sont ensuite orientées vers l’élaboration des politiques.

Bien qu’il n’y ait aucune garantie que ces économies diversifiées et auto-organisées des soins ne perdront pas les dimensions sociales et culturelles uniques qui les rendent si efficaces lorsqu’elles sont mises en place sous politique, de bonnes politiques peuvent directement ou indirectement réduire le coût et le fardeau des soins que l’auto-organisation impose aux femmes.

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Quatrièmement, les espaces d’auto-organisation existent malgré le capitalisme et le marché à cause de l’impératif de survie auquel des millions de personnes sont confrontées. Elles constituent une forme de pensée en dehors de l’État, mais sont rapidement envahies par l’État. L’implication est que les économies de soins ne sont pas seulement un domaine de réponse sociale et économique, mais aussi un domaine important de la politique ou de la vie politique. Ce sont des économies avec des personnes et, dans la mesure où elles compensent l’absence ou les faiblesses à la fois du marché et de l’État pour assurer la survie des travailleuses et travailleurs, elles constituent un domaine important de stabilisation politique que l’État ne peut ignorer. Cela suggère une possibilité dont ceux qui travaillent à l’augmentation des soins devraient profiter en poussant l’État à adopter de meilleures politiques et pratiques en matière de soins.

Enfin, ce qui précède a montré que les approches non traditionnelles de la pensée économique exigent que les différences méthodologiques soient liées aux différences de politiques. Les méthodologies que nous utilisons tendent à déterminer les politiques que nous formulons et les résultats pour la société. Puisque les méthodologies n’émergent pas de nulle part, mais découlent d’un engagement avec les réalités concrètes d’une société donnée, il s’ensuit qu’une bonne méthodologie féministe pour l’étude de l’économie des soins devrait d’abord cerner les institutions et fonctions autour desquelles une société est structurée. Les économies de soins (dans leur fonction de reproduction sociale) sont généralement organisées autour de quatre institutions clés : les marchés, la famille/le foyer, l’État, et parfois les organisations communautaires. Une bonne recherche peut cerner les diverses parties prenantes au sein de chacune de ces institutions, leurs fonctions et l’interconnexion entre ces institutions et parties prenantes. En d’autres termes, la nature, l’organisation et les fonctions de soins des institutions sont historiques et ne peuvent être présumées à travers le lieu et le temps; ils doivent plutôt être découverts empiriquement pour que la politique soit pertinente par rapport au contexte et à ses besoins en soins.

Discussion et conclusion

Le rôle de l’État dans la reproduction sociale est tenu pour acquis dans la littérature scientifique dominante portant sur l’économie de l’aide, principalement en ce qui concerne son rôle interventionniste. L’économie politique classique n’estimait pas la reproduction de la classe ouvrière comme une simple « fausse dépense »; elle la reconnaissait plutôt comme une condition préalable nécessaire à la poursuite du processus de production capitaliste (Marx 1986 : 603).

Les salaires, à leur tour, constituent la première forme de subsistance des travailleuses et travailleurs, mais leur adéquation dans les processus de « reproduction autogérée » dépend de l’accès des travailleuses et travailleurs à l’emploi et à des salaires décents (Dickinson et Russell 1985). En d’autres termes, les travailleuses et travailleurs à eux seuls ne peuvent garantir les salaires nécessaires à leur subsistance.

Pour gérer les contradictions associées à une crise de reproduction, l’État peut intervenir par une législation appropriée pour prévenir ou atténuer le transfert des coûts par les capitalistes, ou peut chercher à financer une partie ou la majorité des

coûts de reproduction. Les manifestations réelles et la mise en œuvre efficace de telles interventions étatiques sont cependant historiques et dépendent de la structure sociale et du processus de croissance d’un pays. En Afrique et dans le monde en développement plus largement, des décennies de restructuration néolibérale ont considérablement affaibli la capacité des États à intervenir dans les processus de reproduction sociale (Ossome 2020 : 7).

Ainsi, la nature de la crise des soins ou de la crise de reproduction sociale n’est pas entièrement attribuable au manque de dépenses publiques, car ce cadrage repose sur un contexte des pays du Nord où l’État social a historiquement supporté d’importantes dépenses publiques. Au contraire, la crise dans les pays du Sud découle de la destruction systématique des infrastructures et des ressources qui soutiennent la reproduction sociale – y compris la terre, les sources d’eau et la « croissance sans emploi » sous le néolibéralisme. De plus en plus, l’attention doit aussi être portée sur la crise climatique et écologique mondiale qui se déploie et qui met une pression supplémentaire sur l’infrastructure de soins déjà fragile et sur les économies de soins qui l’ont soutenue.

De plus, les institutions publiques et les services chargés de la prestation de soins n’ont historiquement pas été bien développés ou sont

Au contraire, la crise dans les pays du Sud découle de la destruction systématique des infrastructures et des ressources qui soutiennent la reproduction sociale – y compris la terre, les sources d’eau et la « croissance sans emploi » sous le néolibéralisme

sous-financés dans une grande partie des pays du Sud. Cela souligne la nécessité de prêter attention à d’autres domaines qui soutiennent réellement les moyens de subsistance et la survie – un accent sur les économies qui favorisent les soins (accent sur une relation structurelle) plutôt que sur les soins eux-mêmes (accent sur les individus) (Ossome, 2024g).

La différence, c’est que l’investissement dans les infrastructures de soins unit la société dans son ensemble – en tant que cultivatrices et cultivateurs de la terre, travailleuses et travailleurs de la santé, protectrices et protecteurs des forêts et de la nature, commerçantes et commerçants du secteur informel, travailleuses et travailleurs salariés, éducatrices et éducateurs, etc. Cela met également l’accent sur l’idée que, lorsque l’État (par les subventions sociales) et le marché (par les salaires) sont inadéquats, les personnes qui fournissent des soins dépendent d’autres ressources (ou d’autres ressources supplémentaires) qui devraient être mises en priorité pour le soutien alors que nous construisons des économies de soins. De telles ressources ne sont pas toujours visibles et doivent être découvertes de manière empirique.

Lorsque les ressources publiques sont limitées, cependant, investir dans les soins sans chercher à cerner les ressources nécessaires pour fournir des soins participe invariablement à modéliser les économies de soins autour de l’exploitation des êtres humains – ces personnes qui effectuent principalement et/ou formellement le travail de soins, majoritairement des femmes racisées et de la classe ouvrière.

Ce document de recherche a cherché à présenter les économies de soins comme un point de départ possible pour toute critique visant à prendre en compte le contexte historique dans les analyses de la question des soins en Afrique. Le prisme sous lequel l’économie des soins est estimée à cet égard, mais c’est le prisme de la reproduction sociale qui expose les processus qui constituent le travail de soins dans différents contextes. La reproduction sociale relie le foyer au marché, à l’État et à la communauté. Nous devons constamment réfléchir à trois questions : Quelles ressources avons-nous pour survivre? D’où proviennent ces ressources? Et comme l’a observé Kanyogo (2025), que signifie donc redistribuer les soins pour qu’ils soient un rôle collectif, et non féminisé?

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