Volume 32 Numéro 1 2026― 9,95 $
De la faute à la sentence crime et justice au Québec • Les domestiques montréalais face à la justice (1693-1760)
Poste publication no 40069242
• Quand la fin justifie les moyens : les vols de banque comme méthode de financement du FLQ • Patronymes et surnoms de la Nouvelle-France au Québec d’aujourd’hui
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Le mot de la rédaction ― Roxane Martineau Les soldats des troupes de la
marine, 1683-1715 : crimes majeurs et châtiments
― André Sévigny
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Les domestiques montréalais
face à la justice (1693-1760)
― Emilie Girard
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Milton 1849 : quand un conflit religieux
Le magazine Histoire Québec est membre de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).
conduit à l'homicide
― Isabelle Martin
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Meurtre à Rawdon :
L’affaire de Tom Nulty
― Alexandrine Plante
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L'exécution de Stanislas Lacroix ― Evelyn Ullyott Hayes L'affaire Roméo Drapeau ― Louise Davis Quand la fin justifie les moyens : les vols de
banque comme méthode de financement du FLQ
― Benjamin Plante HISTOIRE QUÉBEC 7665, boulevard Lacordaire, Montréal (Québec) H1S 2A7 Téléphone : 514 252-3031 / Sans frais : 1 866 691-7202 www.histoirequebec.qc.ca Diffusion et distribution au Canada francophone : Diffusion Dimedia 539, boulevard Lebeau, Saint-Laurent (Québec) H4N 1S2 Téléphone : 514-336-3941 www.dimedia.com No ISSN 1201-4710 Dépôt légal : Bibliothèque et Archives nationales du Québec ISBN ISBN papier : 978-2-89586-293-2 ISBN numérique : 978-2-89586-292-5
Éditeur / Les Éditions Histoire Québec, en partenariat avec la Fédération Histoire Québec • Rédacteur en chef / Jean Rey-Regazzi Équipe éditoriale / Léocadie Choquette, Roxane Martineau, Jean Rey-Regazzi • Réviseure / Marie-Sophie Bérard • Design graphique / Grégory Brossat Couverture Prison Winter - Sherbrooke. Photo de Marius Mongeau.
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De quelques curieux usages électoraux
aujourd'hui disparus Partie 2
― Denis Racine
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« L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Les premières radiographies médicales réalisées au Québec – et au Canada
― Rénald Fortier
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Patronymes et surnoms de la Nouvelle-France
au Québec d’aujourd’hui
― Marcel Fournier
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Chronique ethnologie : Incursion ethnologique
au musée : exposer la collection Cartier-Roberval
― Nicolas Grenon-Simard,
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Histoire de lire
Entre 1963 et 1972, il n’était pas rare pour un Québécois d’ouvrir son journal et d’y trouver un article racontant le dernier braquage commis par des militants du Front de libération du Québec (FLQ). Le FLQ est aujourd’hui surtout connu pour ses multiples attentats à la bombe, ainsi que pour les enlèvements de James Cross et de Pierre Laporte. Néanmoins, les vols à main armée sont un autre type de crime que le FLQ et l’Armée de libération du Québec (ALQ) commettent à maintes reprises au courant de leur existence, et ce, afin de financer leurs activités. Loin d’être de simples hors-la-loi, ces révolutionnaires ont des objectifs beaucoup plus politiques, et leur butin sert une noble cause qui vaut le risque d’être arrêté, ou même tué lors d’une fusillade avec la police.
Les crimes
Arrestation de Pierre Boucher, « pourvoyeur de fonds » pour le FLQ, condamné à 16 ans de prison pour un vol de banque dans le nord-est de Montréal. Archives nationales à Montréal, Fonds La Presse, (06M, P833, S2, D637). Photographe non identifié, 1971.
— LA FIN JUSTIFIE LES MOYENS : LES VOLS À MAIN ARMÉE COMME MÉTHODE DE FINANCEMENT DU FLQ par Benjamin Plante
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Les banques et les caisses populaires sont les victimes classiques de ces vols. Par exemple, le 26 septembre 19631, près de 7000 $ sont dérobés à une succursale de la Banque Royale du Canada de l’ouest de Montréal. En février 1964, environ 9000 $ sont soutirés à la Caisse populaire de Shawinigan2. Moins d’un mois plus tard, trois personnes font irruption dans la Caisse populaire d’Hochelaga et s’enfuient avec 17 500 $3. Dans les jours qui suivent, la Banque Provinciale de Rosemère subit un sort similaire4, tout comme la Banque Canadienne Nationale de Sainte-Scholastique5. Les installations militaires et les chantiers de construction sont une autre cible de choix pour le FLQ. Dans ces cas-là, les armes à feu et les explosifs font partie du butin. On peut ainsi évoquer les centaines de bâtons de dynamite volés au courant des années 60 sur des chantiers d’un peu partout au Québec, ou encore des armes en tout genre dérobées aux casernes militaires, voire aux magasins de chasse. Ces armes pouvaient ensuite servir aux vols de banques cités plus tôt. Outre les institutions financières et militaires, les petits commerces sont aussi dans la mire du FLQ. On relate même le vol à main armée de plus de 2000 $ au cinéma L’Élysée de Montréal6 et celui de la caisse d’une soirée de bingo, dans le sous-sol de l’église Sainte-Catherine7. En 1966, deux felquistes armés vont jusqu’à s’introduire dans une résidence privée d’Outremont. Le couple y habitant est ligoté et les voleurs repartent avec des centaines de dollars et des bijoux8.
Comparution au palais de justice de présumés membres du FLQ à la suite d’un vol à main armée à la Caisse populaire de Mascouche. Archives nationales à Montréal, Fonds La Presse, (06M, P833, S5, D1971-0537), Antoine Desilets, 1971.
Cette série de crimes se déroule en deux temps. Tout d’abord, les années 1963 et 1964 connaissent initialement un nombre de braquages très élevé, mais qui s’essouffle après plusieurs arrestations. Ces opérations sont extrêmement risquées pour le FLQ, et il est courant pour les malfaiteurs d’être rapidement rattrapés par la police, surtout quand celle-ci envoie des agents d’infiltration au sein même des cellules criminelles. C’est notamment le cas le 1er juin 1964, lorsque huit leaders du FLQ sont rassemblés à l’appartement de Denis Lamoureux, responsable de la propagande. À cette réunion, qui donnera naissance à l’ALQ et à une cellule spécialisée dans les braquages, un homme en contact avec la Sûreté municipale de Montréal est présent. Peu après, 23 personnes sont arrêtées9. Par la suite, les braquages se font plus rares, puis reprennent de plus belle au tournant des années 70. C’est également à ce moment que des actes criminels de plus grande ampleur sont posés par le FLQ. Si on se souvient bien sûr des enlèvements tragiques de James Cross et de Pierre Laporte, il ne faut pas oublier l’extraordinaire raid de Mascouche. Le 24 septembre 1971, la petite municipalité, comptant alors moins de 10 000 habitants, est prise d’assaut. Les bandits, inspirés par les guérillas
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révolutionnaires sud-américaines, se divisent en trois groupes qui ont chacun leurs objectifs propres, soit la capture de l’opérateur radio du poste de police, le sabotage des lignes téléphoniques et le braquage de la caisse populaire, qui rapporte 7000 $. Le coup semble parfait, jusqu’au moment où un citoyen armé d’une carabine prend en chasse les felquistes. La fusillade éclate, un suspect est atteint à la tête et la sanglante poursuite se terminera finalement à Laval10.
Les motifs Il n’est pas rare pour le FLQ de revendiquer ouvertement ses actes violents. Après tout, même leur manifeste est assez transparent sur le sujet, en indiquant que le FLQ s’autofinance d’impôts « prélevés à même les entreprises d’exploitation des ouvriers (banques, compagnies de finance, etc.) ». Selon ce même manifeste, le FLQ ne se considère toutefois pas comme l’agresseur, bien au contraire : « Le Front de libération du Québec n’est pas un mouvement d’agression, mais la réponse à une agression11. » Ces grands voleurs felquistes ne sont donc pas de simples bandits, ils sont des justiciers, des défenseurs du peuple. –›
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À première vue, les suspects n’ont souvent pas le profil du criminel endurci. Par exemple, Jules Duchastel, arrêté à la suite du cambriolage de la succursale de la Banque Royale du Canada de Notre-Dame-de-Grâce, est dépeint par son avocate comme étant un jeune étudiant de bonne famille et qualifié « d’honorable12 » par le juge. Lors du procès des membres de l’ALQ Jean Lasalle et Jean Gagnon, ceux-ci sont décrits par le procureur de la Couronne comme étant « des étudiants qui ont reçu une excellente éducation. Aucun des accusés n’a d’antécédents judiciaires13. »
Certains articles de journaux parlent même de la compassion ou de la pitié des cambrioleurs, comme lors du vol de la Banque Provinciale de Rosemère. Selon La Presse, « une femme se trouvait à ce moment dans la banque, s’apprêtant apparemment à y faire un dépôt. Invitée à joindre le contenu de son porte-monnaie au butin des voleurs, elle hésita et finalement expliqua à ces derniers que c’était les économies de sa petite fille. Sans dire un mot. Le jeune homme lui remit le sac à main qu’il venait de lui enlever à la pointe du revolver20 ».
Cette absence d’antécédents n’était pas hors du commun. On peut, entre autres, évoquer le cas de Gérard Pelletier, participant au braquage d’une Banque Royale et condamné à sept ans de prison. Sans casier judiciaire, il est incarcéré à la mise en place de la Loi sur les mesures de guerre. Selon son avocat, « les semaines passées en prison sans raison par son client durant la crise d’Octobre avaient soulevé la colère de son client qui aurait réagi comme on le sait14 ». Dans un ordre d’idée similaire, Pierre-Louis Bourret, felquiste qui succombera à ses blessures subies au raid de Mascouche, est décrit par Robert Comeau, ancien felquiste et enseignant de Bourret à l’UQAM, comme étant un révolutionnaire idéal et pur, radicalisé après avoir été blessé lors d’une manifestation en solidarité avec les chauffeurs de taxi de Montréal15.
Pendant une dizaine d’années, ces curieuses et extraordinaires histoires de voleurs séditieux et indépendantistes sont relativement normales au Québec. Et puis, à l’été 1972, l’ultime bombe attribuée au FLQ explose, le dernier braquage de financement a lieu, et le Front de libération du Québec cesse virtuellement d’exister. Ironiquement, ses activités criminelles prennent fin au moment où le nombre de vols de banque au Québec grimpe en flèche : 229 braquages en 1971 contre un minimum de 650 par années pour la deuxième moitié de la décennie 7021. •
Animés d’un esprit révolutionnaire extrémiste et revanchard envers l’État, les nouveaux criminels felquistes expliquent facilement leurs agissements. Duchastel lui-même l’avoue : « J’étais engagé en faveur de l’indépendance, je devais accepter d’agir pour une cause noble et juste. Je me suis inspiré du fameux adage : la fin justifie les moyens16. » Parallèlement, divers médias reçoivent en 1963 une déclaration du FLQ qui affirme que « ses services de renseignement spéciaux » lui ont permis « d’obtenir quelque 35 000 $ qui, au lieu de servir à payer de vils mercenaires, viendront aider à la révolution17 ». Même chose lors du procès de Paul Rose en 1971. Celuici décrit les préparatifs d’un cambriolage à l’Université de Montréal comme étant « une réquisition pour obtenir une souscription involontaire de la caisse des riches étudiants de l’UdeM pour la libération du peuple québécois18 ». Bien que cette violence soit justifiée par un idéal révolutionnaire, elle provoque tout de même un malaise chez quelques felquistes. Par exemple, la pharmacie Gauvin se fait braquer deux fois en moins d’un mois, et ce, même si son propriétaire est un ardent séparatiste. Si certains militants s’opposent à ce qu’un « patriote » devienne une victime, d’autres répliquent « que la révolution ne [souffre] d’aucune compromission et que, de toute façon, les sommes volées [seront] remises à ce patriote lorsque la caisse [sera] suffisamment importante19 ».
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Graffiti « Quebec libre » sur le monument à la reine Victoria, réalisé par des membres du FLQ, selon La Presse. Archives nationales à Montréal, Fonds La Presse, (06M, P833, S5, D1967-0304), Robert Nadon, 1967.
Notes 1. La Presse, 27 septembre 1963, p. 6. 2. Fournier, Louis. F.L.Q. Histoire d’un mouvement clandestin, Éditions Québec Amérique, 1982, p. 67. 3. La Presse, 24 mars 1964, p. 3. 4. La Presse, 30 avril 1964, p. 5. 5. L’événement, 9 avril 1964, p. 41. 6. La Presse, 2 mai 1966, p. 14. 7. Keable, Jean F. Rapport de la Commission d’enquête sur des opérations policières en territoire québécois, Québec, 1981, p. 149-150. 8. Montréal-Matin, 19 octobre 1968, p. 3. 9. Fournier, Louis. Op. cit., p. 47-48 10. Noël, Dave. « L’Octobre avorté de 1971 du FLQ », Le Devoir, 24 septembre 2021, https://www.ledevoir.com/societe/635052/histoire-l-octobre-avorte-de-1971du-flq 11. Front de libération du Québec. Manifeste du FLQ, 1970. https://perspective. usherbrooke.ca/bilan/quebec/documents/36 12.Fournier, Louis. Op. cit., p. 64 13.Montréal-Matin, 8 juin 1964, p. 2. 14. Le Droit, 25 avril 1972, p. 2. 15.Noël, Dave. Op. cit. 16. Fournier, Louis. Op. cit., p. 64. 17. Beanlands, Bruce et coll. Le terrorisme au Canada de 1960 à 1989, ministère du Solliciteur général du Canada, 1991, p. 260. 18.Le Soleil, Saguenay–Lac-Saint-Jean, 28 octobre 1971, p. 22. 19. Le Petit Journal, 7 juin 1970, p. 20. 20.La Presse, 30 avril 1964, p. 5. 21. Hétu, Françoise. Le vol de banque à Montréal, Centre international de criminologie comparée, Université de Montréal, 1983, p. 79.
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