À
travers les générations une histoire enracinée du Québec
• Quand les familles sculptent la mémoire du Québec
• Les filles-mères et la société québécoise contemporaine


• Le fleuve Saint-Laurent, la frontière occidentale des Vikings
HISTOIRE QUÉBEC est publié quatre fois par année et imprimé à 1 600 exemplaires. Le contenu de cette publication peut être reproduit avec mention de la source à la condition expresse d’avoir obtenu au préalable la permission des Éditions Histoire Québec (ÉHQ). Par ailleurs, toute utilisation non personnelle ou commerciale doit passer par Copibec à moins d’une entente spécifique avec les ÉHQ. Les auteurs assument l’entière responsabilité du contenu de leurs articles et des illustrations utilisées, et ce, à l’exonération complète de l’éditeur.
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HISTOIRE QUÉBEC
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No ISSN 1201-4710
Dépôt légal : Bibliothèque et Archives nationales du Québec ISBN
ISBN papier : 978-2-89586-289-5 ISBN numérique : 978-2-89586-288-8
Éditeur / Les Éditions Histoire Québec, en partenariat avec la Fédération
Histoire Québec • Rédacteur en chef / Jean Rey-Regazzi
Équipe éditoriale / Léocadie Choquette, Roxane Martineau, Jean Rey-Regazzi • Réviseure / Marie-Sophie Bérard • Design graphique / Grégory Brossat

Couverture
Mémorial des familles souches, île d’Orléans.
Photographie de Sébastien Girard fournie par la Fondation François-Lamy.
Droits d’auteur et droits de reproduction
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Le mot de la rédaction
― Jean Rey-Regazzi
Une famille en mouvement : les Ducharme-Robitaille (1873-1907)
― Mario Robert
Robert Germain, un pionnier aguerri de la Nouvelle-France
― Christiane Germain

L'Acadie, un village aux multiples visages
― Maxime Coutu
Son ancêtre, vraiment? Être ou ne pas être descendant
― Pierre Gendreau-Hétu
L’épisode des filles-mères et la société québécoise contemporaine
― Ginette Dupuis

Quand les familles sculptent la mémoire du Québec
― Caroline Cudia et Jean Rey-Regazzi
Trois armoiries associées à l’histoire de Terrebonne
― Marc Beaudoin
Entre éducation et agriculture : les Sœurs de la SNJM à Lachenaie (Terrebonne)
― Laurent Busseau
Le fleuve Saint-Laurent, la frontière occidentale des Vikings
― Otto Hans Feiden

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Pourquoi ma mère est-elle morte en couches? Réflexions d’une anthropologue
― Brigitte Garneau
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L’histoire du québécisme boss des bécosses
― Gabriel Martin
Histoire de lire
L’ÉPISODE DES FILLES-MÈRES ET LA SOCIÉTÉ
QUÉBÉCOISE CONTEMPORAINE
par Ginette Dupuis

Orphelines et sœurs chez Clara Symes, 1870, Archives Providence Montréal, M14_K2_3 (01). Tiré de Martin Peticlerc (dir.). « Les “enfants” du péché et les orphelines », Déjouer la fatalité : pauvreté, familles, institutions , Écomusée du fier monde, 2019.
Aujourd’hui, on valorise la parentalité, la liberté de choix et le droit à l’identité. Pourtant, il y a peu de temps encore, donner la vie sans être mariée suffisait à ruiner une existence. Des milliers de femmes, souvent très jeunes, ont été contraintes au silence, cachées derrière les murs d’institutions religieuses ou hospitalières, tandis que leurs enfants, arrachés à leurs bras, grandissaient dans le mensonge. Cet épisode, effacé de la mémoire collective, n’a néanmoins jamais cessé de produire ses effets : dans les secrets familiaux, les blessures identitaires et les peurs héritées de génération en génération, ce qu’on appelle la transmission intergénérationnelle du traumatisme.
Les générations Y et Z, nées après la Révolution tranquille, ignorent presque tout de cette réalité. Sous la surface de notre société contemporaine persistent les séquelles d’un déni collectif orchestré. Le drame des filles-mères n’a pas seulement meurtri des individus : il a façonné une mémoire forgée du mensonge. La société québécoise s’est longtemps présentée comme moralement exemplaire, alors qu’elle se construisait sur l’exclusion silencieuse de plus d’un million de personnes effacées au nom de la respectabilité, mères, géniteurs et proches confondus. Ce refoulement collectif, hérité d’un passé qu’on a voulu pur, a beaucoup influencé notre manière de penser, de taire et de craindre.
Entre 1840 et 1970, des centaines de milliers de femmes furent jugées, enfermées et séparées de leurs enfants, puis effacées de la mémoire nationale et exclues des livres d’histoire. Selon le rapport sénatorial de 2018, au Québec seulement, les religieuses de la Miséricorde ont recensé sur 26 ans, de 1945 à 1971, quelque 250 000 femmes directement touchées par ces pratiques. En comptabilisant les maternités clandestines, les accouchements à domicile et les accouchements isolés sans aucune trace, le nombre réel s’approcherait plutôt du million. L’Église, l’État et la médecine ont imposé une moralité fondée sur la faute et l’expiation. L’enfant, fruit du « péché », devenait un instrument de rédemption sociale : confié à des familles « respectables », il réparait symboliquement la transgression de sa mère. –›

Église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, arrondissement de Verdun, Montréal, 2024. Montage. Marie-Ginette Dupuis-Brûlé.
condamnées à se taire et à vivre avec une absence irréparable. Ce dispositif d’expiation a réduit la maternité à un acte de pénitence. Sous la charité, on réclamait le silence des mères, un arrachement dont les traces demeurent.
Cette logique morale et politique a marqué durablement le Québec, bien au-delà des générations directement affectées.
Les recherches et les témoignages récents révèlent l’ampleur du traumatisme. Ce qui frappe, c’est sa persistance : enfants adoptés en quête d’identité, familles bouleversées par le secret, société traversée par une mémoire mutilée. L’histoire des filles-mères, loin d’être close, continue d’agir au cœur de nos structures affectives et de nos institutions. Elle interroge encore notre rapport à la dignité, à la vérité et à la filiation.
Contrôle social et effacement
Dans une société alors gouvernée par la morale catholique, la maternité hors mariage était une disgrâce. Le corps des femmes, porteur du péché, devait être caché, contrôlé, réhabilité. L’État, complice par son inaction, laissait l’Église régenter la honte publique. Comme le souligne l’historienne Andrée Lévesque, l’ordre social reposait sur la discipline des corps féminins, garants de la vertu collective.
Les raisons qui poussaient ces femmes à franchir les portes de la Miséricorde étaient souvent les mêmes : la pauvreté, le rejet familial, la peur du scandale ou encore la violence, sexuelle, domestique ou institutionnelle. Dans une société où la réputation familiale valait plus que la justice, ces femmes devenaient les boucs émissaires d’un ordre moral obsédé par la respectabilité.
Une fois l’enfant né, la pression pour l’abandonner était immense. Les signatures d’adoption, fréquemment obtenues sous la contrainte ou par culpabilité, ont effacé leurs identités. Les mères sortaient des institutions
Le prix de ce silence se paie à ce jour en souffrances psychologiques, en isolement social, en dollars et en méfiance durable envers les institutions. Si l’on s’en tient aux approximations prudentes fondées sur les coûts moyens en santé mentale, 20 millions de dollars par an représentent la part minimale attribuable aux séquelles laissées par l’épisode des filles-mères et de leurs enfants. Ce calcul repose sur une cohorte estimée à 40 000 femmes encore vivantes, auxquelles s’ajoutent leurs enfants séparés d’elles ou adoptés, qui sont également concernés par la détresse psychologique et les suivis médicaux.
En évaluant à 500 dollars par personne les coûts annuels en médication, en consultations et en psychothérapie, on obtient une dépense récurrente d’environ 20 millions de dollars pour cette seule population. Ce chiffre, conservateur, exclut les hospitalisations, les congés de maladie, les pertes de productivité et la détresse transmise aux proches.
Autrement dit, ces 20 millions représentent le plancher économique d’un traumatisme collectif duquel les effets se mesurent encore, chaque année, dans les budgets de la santé publique et dans la souffrance intime de milliers de familles québécoises.
À cela s’ajoute un coût humain impossible à chiffrer : décrochage scolaire, appauvrissement, isolement, dépendances et détresse intergénérationnelle. Ces séquelles invisibles continuent de peser lourdement sur le système de santé et sur la cohésion sociale du Québec, rappelant qu’un traumatisme collectif se paie toujours deux fois, d’abord en silence, puis en soins.
L’inéluctable
On a voulu rayer de la mémoire collective le drame des filles-mères, comme si le silence pouvait effacer la honte. Mais ce mutisme n’a fait qu’ajouter une blessure à la plaie. Pendant des décennies, ni l’Église, ni l’État, ni la société québécoise n’ont reconnu l’existence de ce système d’enfermement moral : archives verrouillées, registres et dossiers médicaux caviardés, récits étouffés dans les familles. De 1900 à 1958, les congrégations religieuses contrôlent les naissances et gardent les dossiers secrets. Puis, les choses s’enchaînent :
1959 – La Loi sur l’adoption légalise l’adoption plénière et efface les filiations d’origine.
1977 – La Loi sur la protection de la jeunesse (L.R.Q., c. P-34.1) impose le secret absolu des dossiers.
1982 – La Loi sur l’accès à l’information (c. A-2.1) exclut expressément les dossiers d’adoption.
1994 – Le Code civil du Québec (art. 582) confirme la rupture définitive du lien de filiation.
2017 – La loi 113 ouvre partiellement l’accès aux origines sous consentement implicite.
2024 – La loi 2 modernise la filiation et renforce le droit aux origines en permettant aux personnes adoptées d’accéder à leurs renseignements d’identité et à leur histoire médicale, mais est difficilement applicable dans les faits. Le secret persiste : plusieurs archives religieuses et médicales restent inaccessibles.
Ce silence n’a pas seulement effacé des faits : il a privé plusieurs générations du sens de leur propre histoire. Les enfants adoptés ont grandi dans l’absence, les mères dans la culpabilité. L’impossibilité de nommer la souffrance a créé ce que les psychologues appellent un traumatisme sans objet; une douleur transmise, mais dont la cause demeure cachée.
Le mutisme collectif est devenu une violence structurelle. En taisant le passé, la société a empêché la guérison. Le Québec moderne, fier de sa sécularisation, n’a pas encore affronté cette part sombre de son histoire. Pas de monuments, pas d’excuses, pas de démarches officielles. Ce n’est qu’à travers des recherches, des articles et des initiatives citoyennes que ce passé resurgit lentement dans la conscience collective.
Ce silence a creusé un fossé entre ceux qui ont vécu la honte et ceux qui n’en perçoivent plus que l’écho. Dans bien des familles, les secrets demeurent, les filiations s’effacent, les adoptions se taisent. Et quand la parole revient, elle tremble : la honte, privée de mots, survit en peur, en culpabilité, en refus de se souvenir.
Ailleurs, certains pays ont amorcé un travail de reconnaissance. En Irlande, le rapport de 2021 sur les Mother and Baby Homes a mené à des excuses publiques. En Australie, le gouvernement a présenté en 2013 des excuses nationales pour les adoptions forcées. En Espagne, les enquêtes sur les « bébés volés » du franquisme ont ouvert un dialogue national sur la mémoire. Au Canada, le rapport du Sénat (Honte à nous, 2018) a reconnu l’existence d’adoptions coercitives — sans qu’un réel processus de réparation ait suivi.
Un héritage collectif
Les recherches en sociologie et en psychologie confirment ce que les témoins savaient déjà : on ne sort pas indemne d’une telle entreprise d’effacement. Les séquelles touchent les individus, les familles et le tissu social. Pour les mères, les conséquences furent immédiates : dépression, sentiment de perte irréparable, difficultés à créer des liens de confiance. Plusieurs études canadiennes soulignent la prévalence des troubles anxieux et du deuil non résolu. Pour les enfants, les séquelles prennent la forme de troubles de l’attachement, de quêtes identitaires et de sentiment d’abandon. Ces blessures, non nommées, se transmettent souvent aux générations suivantes sous forme d’insécurité affective et de méfiance envers les institutions.
Collectivement, le legs demeure lourd. Le silence a creusé un vide dans la mémoire nationale qui pèse encore sur notre rapport à la maternité, à la sexualité et à la filiation. Il se traduit par la difficulté à aborder les adoptions fermées, les dossiers inaccessibles ou la honte liée à la pauvreté des femmes. La société québécoise vit toujours avec une blessure sans nom. La peur du jugement et le contrôle du corps féminin resurgissent sous d’autres formes : médicalisation de la grossesse, surveillance morale, débats sur la filiation, violence institutionnelle invisible. Tant qu’un peuple nie une part de son histoire, cette part continuera d’agir en silence. •
Notes
Baillargeon, Denyse. Un Québec en mal d’enfants : la médicalisation de la maternité, 1910-1970, Éditions du Remue-ménage, 2004.
Dumont, Micheline. Le féminisme québécois raconté à Camille, Éditions du Remueménage, 2008.
Lévesque, Andrée. La norme et les déviantes. Des femmes au Québec pendant l’entre-deux-guerres, Éditions du Remue-ménage, 1989.
Sénat du Canada (2018), Honte à nous : les adoptions forcées au Canada.
Commission Castonguay-Nepveu (1967-1970).
INSPQ (Institut national de santé publique du Québec), rapports sur la santé mentale des femmes (2015-2022).
Leduc, Louise. « Les espoirs déçus de personnes adoptées », La Presse, 29 septembre 2025.
Collard, Nathalie. « Se souvenir des femmes et des enfants de la Miséricorde », La Presse, 1er octobre, 2025.
Conseil de la santé et du bien-être (CSBE, 2012) – Rapport État de situation sur la santé mentale au Québec, données budgétaires nationales (gouvernement du Québec).
Institut de la statistique du Québec (ISQ) – Indicateurs sur la santé mentale et consommation de psychotropes (Québec)