Le colin-maillard. La toupie (1832) est une lithographie illustrant une scène du jeu du colin-maillard, où une joueuse ou un joueur aux yeux bandés tente de deviner l’identité de la personne qu’il attrape. Le nom de ce jeu, considéré comme une variante du « loup », puise son origine dans une légende médiévale : celle de Jean-Colin Maillard, chevalier du Xe siècle qui, après avoir perdu la vue lors d’un combat, continua à se battre en frappant autour de lui à l’aveugle.
Les billes, dont l’origine remonte à l’Antiquité, connaissent un essor fulgurant au XIXe siècle grâce à l’invention des billes en verre produites industriellement. En 2012, après une période où elle s'est exclusivement consacrée à la peinture de visages de chats blancs sur de grandes toiles, l'artiste espagnole Natilles a découvert les billes en verre. Lesquelles l'ont fait tomber amoureuse de la technique de l'aquarelle, selon ses propres mots. Aujourd'hui, son travail s'étend à d'autres sujets, notamment les portraits de famille.
HÉMISPHÈRES
LA REVUE SUISSE DE LA RECHERCHE ET DE SES APPLICATIONS VOLUME XXX
Les loisirs en mutation
ÉDITEUR
TADAO CERN, EDIE BRESLER, OLIVIER DONZÉ, HERVÉ ANNEN
RÉFLEXION
8 | Les loisirs, de l’utopie au virage numérique
GRAND ENTRETIEN
14 | Rodolphe Christin
PORTFOLIO
18 | Une zone de confort conformiste
SPORT
20 | Quand le club de football devient un acteur social
ADDICTIONS
24 | Jeux de hasard et d’argent : le prix à payer pour les proches
ARCHITECTURE
30 | Les parcs aquatiques en ruine, visions d’un futur dystopique
INGÉNIERIE
34 | Escape games : quand la technologie rencontre l’imaginaire
MUSIQUE
37 | Rock, rap ou musiques électroniques : comment la Suisse romande forme ses musiciens amateurs
TOURISME
42 | « Les vanlifers ont un pouvoir d’achat significatif »
PORTRAITS
46 | Des loisirs engagés
AMÉNAGEMENT PARTICIPATIF
52 | La plage, un lieu puissamment évocateur
PAYSAGE
55 | La vallée du Trient, laboratoire d’un tourisme plus durable
IMPROVISATION
58 | Quand la musique classique renoue avec son âme improvisée
CINÉMA
62 | Le nouvel âge d’or des mini-séries
TRAVAIL SOCIAL
65 | Se mettre dans la peau d’un migrant grâce au théâtre
DIVERSITÉ
68 | Le tourisme inclusif reste en deçà de ses possibilités
73 — 91 | Focus
95 | Contributions 98 | Bibliographie
Solution : Marcel et Irène aiment les saucisses
Au fil du temps et de l’évolution de la société, les loisirs sont devenus un bien essentiel. Ils réduisent le stress, favorisent l’épanouissement personnel et, bien plus encore, façonnent nos identités et nos compétences. Ils se sont imposés comme un marqueur social et culturel. Par conséquent, leur accès et leur pratique soulèvent des questions fondamentales sur l’égalité, la liberté et la responsabilité.
Quand on évoque le temps libre, je repense à mes parents qui travaillaient encore le samedi. Dans les années 1950, les Suissesses et les Suisses travaillaient 2400 heures par an. Aujourd’hui, ce chiffre est passé à 1500 heures. La semaine de cinq jours s’est généralisée, et certaines entreprises expérimentent celle de quatre jours. Ces transformations devraient nous offrir plus de temps que jamais. Pourtant, le débat sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée reste brûlant. Le stress lié au manque de temps persiste : selon l’Institut Gottlieb Duttweiler, 36% des Suissesses et des Suisses se disent souvent ou presque toujours sous pression au travail ou dans leur formation, et 19% ressentent ce même stress durant leur temps libre. L’augmentation du temps non travaillé ne profite en effet pas à toutes et à tous de la même manière. Certains secteurs, comme l’agriculture, peinent à en bénéficier pleinement. De plus, le temps libre ne rime pas toujours avec loisirs. Les tâches domestiques et familiales, souvent invisibles, grèvent ce temps précieux. Dans notre pays, les femmes y consacrent en moyenne 32,4 heures par semaine, contre 22 heures pour les hommes.
ÉDITORIAL
La liberté au cœur du temps libre
Luciana Vaccaro, Rectrice de la HES-SO
L’accès aux loisirs dépend aussi des moyens financiers. En Suisse, 20% de la population ne peut pas s’offrir de vacances et l’inclusion des personnes en situation de handicap dans les activités de loisir reste un défi majeur, comme le souligne l’article de ce dossier sur le tourisme inclusif (p. 68). Enfin, les loisirs ont un coût environnemental : le tourisme représente à lui seul 8 à 12% des émissions mondiales de CO2. Face à ce constat, je défends une approche fondée sur l’éthique individuelle plutôt que sur les interdictions. Chacune et chacun doit assumer ses responsabilités. Mais la liberté doit rester au cœur de la conception du temps libre.
Chères lectrices, chers lecteurs, ce dossier d’Hémisphère s vous propose d’explorer les loisirs sous des angles inédits : une architecte qui parcourt des parcs aquatiques abandonnés (p. 30), une géographe qui décrypte le phénomène des vanlifers (p. 42), ou encore des ingénieur·es impliqués dans la création d’un escape game (p. 34). Je vous souhaite une lecture inspirante et une année 2026 riche en moments de liberté.
1 Chez les élites romaines, le moment de loisir était désigné par le terme otium, opposé au negotium (travail ou affaires publiques). Réservé aux classes aisées, l’otium était un temps central de la vie intellectuelle et sociale, consacré à la réflexion, à la philosophie, ou au repos, souvent dans des villas de Toscane ou de Campanie.
Les loisirs sont les héritiers d’une double promesse : celle d’une conquête sociale et celle qui verrait se réduire fortement le temps de travail. Leurs évolutions récentes sont aussi fortement marquées par le numérique.
Les loisirs, de l’utopie au virage numérique
TEXTE | Geneviève Ruiz
Que font les Suissesses et les Suisses durant leurs loisirs ? C’est l’une des questions auxquelles souhaite répondre la dernière enquête sur les pratiques culturelles et de loisirs en Suisse, publiée en 2025 par l’Office fédéral de la statistique (OFS). Une interrogation en apparence simple, mais qui révèle en réalité plusieurs ambiguïtés. Comment définir les loisirs, ce « temps libre dont on dispose en dehors des occupations imposées », selon le Larousse ? Pour les études statistiques, il s’agit généralement du temps non consacré au travail, auquel on soustrait le sommeil, les soins corporels, ainsi que les tâches ménagères et familiales. Comme le souligne Olivier Moeschler, sociologue, enseignant à la Haute école de gestion de Genève (HEG-Genève) –HES-SO, chercheur associé à l’Université de Lausanne et responsable du domaine Culture à l’OFS : « Les loisirs désignent un
temps social perçu comme inutile ou superflu. Il reste difficile de délimiter précisément où il commence et où il se termine : quand je cuisine ou que je fais mes courses, à quel moment est-ce que je passe de l’indispensable au divertissement ? Des zones hybrides, sujettes à interprétation, subsistent inévitablement. »
Si le temps libre existait déjà chez les artistocrates romains 1 en tant que privilège, les loisirs modernes trouvent leur origine dans la Révolution industrielle du XIXe siècle. Ils naissent du temps libre arraché au temps productif du travail. Selon Olivier Moeschler, il s’agissait alors d’un « loisir récréatif, moralisé et contrôlé, conçu pour encadrer les classes laborieuses ». Cette époque voit émerger les parcs dédiés aux loisirs, les expositions universelles, les clubs sportifs ou les mouvements comme les scouts. Après la Seconde Guerre mondiale,
les loisirs sont progressivement perçus comme un droit. Les vacances se généralisent, tout comme la radio et la télévision. « C’est l’avènement de la société de consommation et de la culture de masse », explique Olivier Moeschler. Le plaisir hédoniste s’y associe, symbolisé par la plage et les corps bronzés, évités jusque-là car associés au travail dans les champs. Dans les années 1950, la notion de « civilisation des loisirs 2 » émerge, portée par des réformateurs socio-démocrates. Elle promet une société du temps libre, où le travail occuperait une place minimale. « On pensait qu’on allait parvenir à travailler quatre heures par semaine, raconte Samuel Coavoux, professeur assistant à l’ENSAE
Paris et professeur invité au Collège des humanités de l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Même si le temps libre a progressé, cette utopie ne s’est évidemment pas réalisée. »
Les années 1990 n’ont pas tenu la promesse d’une société que les robots libéreraient du travail. En revanche, elles ont marqué le début d’une évolution profonde des loisirs : la généralisation des technologies numériques, qui a notamment transformé l’accès aux biens culturels médiatiques – films, séries, musique, jeux vidéo, etc. Cette tendance forte se confirme dans la dernière enquête Culture et Loisirs de l’Observatoire romand de la culture (ORC), publiée en 2025. Menée auprès des Suisses romandes et romands, elle révèle que le numérique s’est imposé comme la norme, notamment pour les médias culturels. Comme l’explique Catherine Kohler, chercheuse à l’ORC et autrice de l’enquête : « Le numérique domine désormais les pratiques de loisirs, en particulier pour les contenus culturels. Ces activités occupent une place centrale dans le temps libre, bien que les usages varient fortement selon les générations, avec une adoption plus marquée chez les jeunes adultes. »
Superposition de technologies
« Assisterait-on à une révolution numérique dans les loisirs et la culture ? » C’est la question que pose Samuel Coavoux dans l’ouvrage collectif Regards croisés sur les pratiques culturelles, 20 ans après (2025). Sa réponse est
nuancée, car tout dépend des domaines. Dans le jeu vidéo, la progression est spectaculaire : 60% de la population y joue régulièrement, et ce, à tous les âges. « Chez les jeunes, les jeux vidéo sont même hégémoniques », soulignet-il. À l’inverse, pour la musique, les films et les séries, le numérique ne domine pas encore.
« Ce qui prévaut, c’est un mode hybride, où le numérique reste minoritaire face aux technologies antérieures, même s’il progresse. » Ainsi, la radio demeure le principal support pour écouter de la musique, de même que la télévision pour les contenus audiovisuels. Plutôt qu’une substitution, Samuel Coavoux observe une superposition des technologies : « Les pratiques antérieures coexistent avec le numérique, sans disparaître. » Certains secteurs, comme le livre, résistent par ailleurs largement à la numérisation. Et la position sociale influence aussi ces usages : les milieux favorisés adoptent davantage le numérique. Mais la variable déterminante reste l’âge : seuls les jeunes affichent certaines pratiques presque 100% numériques, notamment pour l’écoute musicale. Olivier Moeschler, dont les travaux en Suisse confirment ces tendances, ajoute une note prospective : « Cette prédominance du numérique chez les jeunes pourrait annoncer un basculement plus large des pratiques d’ici cinq à dix ans. »
La révolution numérique des médias culturels n’est donc pas encore d’actualité. En attendant, l’étude de l’ORC révèle que, en dehors des médias, les trois loisirs les plus populaires en Suisse romande sont le sport et le bien-être, le shopping ainsi que le bricolage et le jardinage (voir infographie en p. 13). Des activités en apparence physiques, mais qui ont elles aussi été transformées par le numérique.
« L’ensemble des loisirs sont impactés d’une manière ou d’une autre », souligne Samuel Coavoux, qui cite les recherches de la sociologue du numérique Vinciane Zabban sur le tricot : « On tricote avec ses doigts, bien sûr. Alors que signifie tricoter en ligne ? Les réseaux sociaux offrent désormais l’accès à des patrons inédits, à du matériel spécialisé et, surtout, la possibilité de partager ses créations avec une communauté. Cet exemple illustre
2 La « civilisation des loisirs », concept théorisé dans les années 1960 par le sociologue français Joffre Dumazedier (1915-2022), décrit l’avènement d’une société dans laquelle les loisirs deviennent un phénomène de masse. Dans son ouvrage Vers une civilisation du loisir ? (1962), Dumazedier y voit une opportunité d’éducation et d’émancipation.
The Anonymous Project, lancé en 2017 par le réalisateur Lee Shulman, rassemble des milliers de diapositives amateurs en couleur, capturées entre les années 1950 et 2000. Ces clichés, saisis sur le vif – vacances, retrouvailles familiales, instants fugaces –, forment une mémoire collective intime et célèbrent la photographie de loisir comme un précieux témoignage du passé.
La reconstitution historique, pratiquée surtout comme loisir associatif, recrée avec une grande précision des événements ou scènes de la vie quotidienne du passé, en s’appuyant sur des sources documentaires rigoureuses. Ici, un Viking incarne une victime de combat lors d’une reconstitution à Tiel (Pays-Bas) en 2009. Celle-ci commémorait les 1000 ans de la dernière attaque viking sur cette ancienne cité marchande majeure.
Installation urbaine construite en 2020 à Shanghai, The Shower a été conçue par le studio 100architects, spécialisé dans la création d’environnements hyper stimulants. Vagues, couleurs bleues et tuyau de douche orange : The Shower invite au jeu et à la détente, transformant l’espace public en un lieu social et joyeux.
L’histoire du Monopoly est celle d’un détournement : créé en 1904 sous le nom de The Landlord’s Game par Elizabeth Magie pour critiquer les abus des propriétaires fonciers, ce jeu de société fut repris et transformé par Charles Darrow en une version axée sur l’accumulation de richesses. Commercialisé par Parker Brothers en 1935, il fut présenté comme une création originale de Darrow, occultant le rôle de Magie. Ce n’est qu’en 1991, lors de son rachat par Hasbro, que l’origine réelle du jeu fut révélée.
« Ne travaillez jamais »
Guy Debord (1931-1994), philosophe, sur un mur de Paris au début des années 1950
Frank Smoes, un Australien passionné de Lego depuis les années 1950, détient le record 2017 de la plus grande collection privée de ces briques danoises : 3837 sets, soit plus de 1,2 million de pièces et 8000 minifigurines. Depuis les années 1970, il explore l’histoire et l’imaginaire collectif à travers ces briques emblématiques, de l’Égypte antique à la conquête de la Lune, en passant par Batman.
Dans les années 1950, la Bone Music (appellation donnée à ce phénomène par le musicien britannique Stephen Coates qui lui a consacré un documen taire) naît en URSS du désir de s’amuser malgré la censure : des jeunes gravent clandestinement des disques de jazz ou de rock interdits sur des radiographies médicales usagées. De médiocre qualité, ces disques, qui pouvaient être utilisés une dizaine de fois seulement, ont disparu avec l’arrivée du magnétophone.
Définitions
LOISIRS
Englobant temps libre et activités, le terme loisir reste assez vague. Il désigne « un ensemble complexe de situations humaines », selon le philosophe Michel Bellefleur dans son Essai sur le langage du loisir (2020). Ce mot se relie au verbe latin licere (permettre, autoriser, donner la liberté de, rendre possible), également à l’origine des qualificatifs « licite » et « illicite ». Cette « permissivité d’ordre général » associée à l’origine des loisirs a introduit un flou qui demeure actuellement, selon l’auteur.
VACANCES
Liées à l’adjectif « vacant », les vacances désignent d’abord une « période d’arrêt légal de travail dans les écoles, les universités, fixée selon un calendrier », puis une « période légale d’arrêt de travail des salariés, pendant laquelle de nombreuses personnes se déplacent » (Larousse). Historiquement, les vacances sont issues des calendriers académiques, avant de devenir un droit dans les pays occidentaux dans la première partie du XXe siècle. Pour l’Institut national français de la statistique, la définition officielle des vacances implique de quitter son domicile principal au moins quatre nuits de suite.
ÉCOTOURISME
En 2022, l’Union mondiale pour la nature a proposé la définition suivante de ce néologisme datant des années 1970 : « L’écotourisme est un voyage effectué en pleine nature dans le but délibéré de comprendre l’histoire naturelle et culturelle de l’environnement, en prenant soin de ne pas altérer l’intégrité de l’écosystème mais de créer des opportunités économiques qui rendront la préservation des ressources naturelles rentable financièrement pour les habitants de la région. »
LUDIFICATION
La ludification (ou gamification en anglais) désigne l’utilisation des mécanismes et principes du jeu (récompenses, défis, classements, badges) dans des contextes non ludiques, comme l’éducation, le travail, le marketing ou la santé. L’objectif de cette tendance qui a émergé avec l’essor des technologies numériques et les sciences du comportement est de stimuler la motivation et la participation.
à quel point le numérique est devenu indispensable à l’organisation de presque tous les loisirs, qu’il s’agisse d’un tournoi de football local ou d’une sortie du club de cueillette de champignons. Il accélère la circulation des savoirs, des pratiques et des techniques. » YouTube et ses tutoriels jouent également un rôle clé : ils permettent d’apprendre les règles de jeux de société, de se maquiller, ou encore de réaliser des pâtisseries.
Standardisation et repli sur la sphère privée
Au-delà des informations et des techniques, quel est l’impact du numérique sur les loisirs ? « Il les stimule, mais il les standardise aussi, analyse Samuel Coavoux, sociologue et spécialiste des jeux vidéo. Reprenons l’exemple du tricot : les mêmes modèles et techniques dominent désormais partout, avec une logique de marché typique des réseaux sociaux – un système winner takes all dans lequel quelques influenceuses et influenceurs ou marques captent toute l’attention, tandis que la majorité reste invisible. »
Derrière cette uniformisation se cachent des stratégies commerciales agressives. Que ce soit Strava (pour faire courir), Duolingo (pour apprendre les langues) ou Candy Crush (pour jouer), leur objectif est identique : « Vous garder captif le plus longtemps possible, résume-t-il. On parle de gamification, de design addictif – peu importe le terme. Le résultat est le même, ces plateformes façonnent les pratiques actuelles de loisirs. »
La dernière enquête de l’OFS sur les pratiques culturelles et de loisirs révèle encore d’autres conséquences de la numérisation. « Deux phénomènes se dégagent clairement, explique Olivier Moeschler. D’une part, le déclin des sorties culturelles et festives – sauf pour les festivals, qui sont l’exception confirmant la règle. On observe une domiciliation marquée des pratiques, une forme de repli sur soi. La tendance n’est plus de se rendre dans une salle pour partager un spectacle avec 300 inconnu·es. » D’autre part, l’étude met en lumière l’essor des pratiques culturelles
amateurs. « Il y a beaucoup de do it yourself, de pratiques occasionnelles. Les gens font un peu de dessin, de céramique, des photos, ou apprennent la guitare, parfois avec des tutoriels. Il peut y avoir beaucoup de créativité et d’originalité. Mais on fait les choses seul ou en petit groupe, on s’éloigne de l’espace public. » Pour le sociologue, le numérique permet une ouverture inédite au monde et une démocratisation des loisirs. « Mais il enferme aussi les individus dans les choix algorithmiques, créant une forme d’entre-soi. »
De son côté, Catherine Kohler, membre de l’Observatoire romand de la culture, a été frappée, dans le cadre de l’enquête Culture et Loisirs , par la prédominance des loisirs auto-organisés (cuisine, promenade, jardinage...) : « Il s’agit d’activités locales, peu coûteuses et ne nécessitant qu’une organisation minimale. Rien à voir avec une sortie au théâtre ou un concert, qui demandent une planification rigoureuse et représentent souvent un certain budget. » L’étude révèle par ailleurs que les principaux obstacles aux loisirs restent leur coût, puis le manque de temps. Des constats qui rappellent une réalité persistante : la « civilisation des loisirs » n’est pas accessible à toutes et à tous. L’accès – qu’il soit physique ou virtuel – demeure marqué par des inégalités. Comme le montre cette citation extraite d’une enquête menée par Olivier Moeschler sur les pratiques culturelles des Lausannoises et des Lausannois, le temps libre reste pour beaucoup de personnes avant tout un sas de repos et de récupération : « Je pense qu’une partie de la population […], ils sont épuisés, et le temps qu’il reste, le temps libre, c’est pour retrouver la famille, les amis, faire la fête, chanter, manger, boire, peut-être une promenade… » (Carmen, enseignante).
Sport, shopping ou jardinage : les loisirs les plus populaires de Suisse romande
L’étude Culture et Loisirs – Enquête sur les activités des Suisses romandes et romands, publiée en 2025 par l’Observatoire romand de la culture, a analysé un échantillon représentatif de 1000 personnes âgées de 15 ans et plus. L’un de ses volets a identifié les activités culturelles et de loisirs les plus populaires (hors médias) dans une liste de 27 propositions. Les 12 premières vous sont présentées ici.
TEXTE | Geneviève Ruiz
| Bogsch & Bacco
du shopping
Faire du bricolage ou du jardinage
Jouer à un jeu de société, jeu de rôle
Cuisiner des plats élaborés ou des pâtisseries
S’engager bénévolement dans une association ou autre
Assister à un concert ou un spectacle musical
Aller au cinéma
Visiter un musée ou une exposition historique, technique, ethnlogique...
Visiter un musée d’art, une exposition ou galerie d’art
Faire
Auteur de plusieurs ouvrages questionnant le sens et l’impact du tourisme, le sociologue Rodolphe Christin invite à sortir de cette industrie pour redécouvrir que « la vraie vie est ici ».
Le voyage peut-il survivre au tourisme ?
TEXTE | Nic Ulmi ILLUSTRATION | Bogsch & Bacco
D’un côté, le fantasme du voyage : une expérience existentielle unique, intense, qui nous plongerait dans une rencontre transformatrice et dans une relation intime avec l’ailleurs.
De l’autre, la réalité du tourisme : des parcours standardisés dans des territoires transformés à l’échelle industrielle pour cet usage, produisant du dépaysement fabriqué à la chaîne. Peut-on, lorsqu’on part en vacances, frôler le vécu vertueux qu’on attribue au voyage ? Peut-on voyager encore, comme se le demande le nouveau livre du sociologue Rodolphe Christin, lorsqu’on mesure l’impact environnemental et sociétal massif d’un tourisme qui semble avaler la Terre ? Auteur de plusieurs ouvrages sur la question (dont Manuel de l’antitourisme en 2008 et L’Usure du monde : critique de la déraison touristique en 2014), Rodolphe Christin encourage à sortir d’un tourisme qui est en train de « tuer ce dont il vit », à nous sevrer de notre
addiction à la consommation de l’ailleurs et à redécouvrir que, comme l’affirmait son ouvrage précédent en 2020, La vraie vie est ici.
Comment en est-on arrivé au pic de tourisme actuel, où tout le monde semble partir tout le temps ?
Pour que le tourisme se développe, il aura fallu plusieurs conditions. D’une part, une capacité technologique à se transporter facilement, c’est-à-dire avec peu de fatigue physique et psychologique. Le voyage, avant qu’on soit hyperconnectés et que les transports rapides soient développés, impliquait un risque physique : on mettait son corps en jeu sans savoir quels dangers en termes de sécurité, sanitaires et géopolitiques on rencontrerait sur sa route. Il comportait aussi une fatigue psychologique liée à l’isolement dans lequel le voyage nous mettait, isolement désormais effacé par la
Bio
express
1970
Naissance à Chambéry
1999
Doctorat en sociologie sur l’imaginaire du voyage
1996-
2009
« Quelques voyages significatifs, touristiques et contre-touristiques », selon sa formule : Guyane, Canada, Finlande, Crète, Mongolie, Sénégal, Libye
2008 Publication du Manuel de l’antitourisme (Écosociété, réédité en 2018)
2011 Publication de L’Horreur managériale (L’Échappée, sous le pseudonyme Étienne Rodin)
2014 Publication de L’Usure du monde (L’Échappée)
2017 Publication du Désert des ambitions : avec Albert Cossery (L’Échappée)
2020 Publication de La Vraie Vie est ici (Écosociété)
2025 Publication de Peut-on voyager encore ? (Écosociété)
2025
Création du blog Chroniques du Kali Yuga (chroniquesdukaliyuga.com)
1 Ya-Yen Sun et al., Drivers of Global Tourism Carbon Emissions, Nature Communications, 10 décembre 2024.
technologie : on continue à échanger avec ses proches où qu’on se trouve, poursuivant un flux de conversation permanent.
Il aura donc fallu qu’on soit à peu près tranquilles dans nos pérégrinations et qu’on n’ait pas l’impression de pouvoir disparaître en chemin. Car tout cela représentait un frein à l’industrialisation du tourisme. Il aura fallu aussi que le tourisme soit largement connoté positivement et qu’on en vienne à considérer que pour être dans le coup, il faut partir à tout prix. Là-dessus, la réouverture des espaces après la pandémie de Covid-19 a provoqué un appel d’air, ou plutôt un appel de suffocation des espaces touristiques sous des flux qui se sont lâchés pour compenser le manque, ce qui a donné un nouveau coup d’accélérateur. Selon une étude de 20241, le tourisme émettait déjà 8,8% des gaz à effet de serre en 2019, et ses émissions augmentent plus vite que celles des autres secteurs économiques.
Dans Peut-on voyager encore ?, vous avancez que le terme de surtourisme « masque une part de la réalité ». Comment ?
socioéconomique. Pour les sociétés, c’est un signe de démocratie sociale. On devrait plutôt s’interroger : pourquoi est-il devenu si insupportable de rester dans son périmètre de vie quotidienne pendant son temps libre ? Et comment profiter de ce temps en faisant autre chose que partir ?
Il faudrait donc se demander comment sortir d’une économie du tourisme, par ailleurs fragile car elle dépend de conditions historiques et géopolitiques exceptionnelles que nous sommes peut-être en train de perdre. On voit bien que le monde n’est plus aussi sûr, qu’il y a des risques croissants de conflits, de pandémies, d’incendies ou de pénuries d’eau. Si vous partez en été dans le sud de la France, vous êtes désormais obligé de vous demander si vous n’allez pas être empêché par un feu ou un problème de sécheresse. Si bien que des destinations qui étaient jusqu’ici des hauts lieux du tourisme pourraient devenir dans les prochaines années des endroits à éviter. Je pense qu’il est urgent de trouver des alternatives au tourisme.
« Les ambiguïtés de la chanson face au tourisme de masse » (15 octobre 2023) : cet épisode du podcast Ces chansons qui font l’actu sur France Info a été enregistré alors que « des habitants de Douarnenez (en Bretagne, ndlr) ont refusé de prendre la pose devant les touristes et ont hué les passagers d’un bateau de croisière ».
Les médias se sont rués sur ce terme comme si c’était une nouveauté. Mais il y a toujours eu, depuis que le tourisme s’est banalisé, des lieux qui ont souffert d’effets de saturation. J’ai connu des endroits dans les Alpes, victimes de leur succès, où des conflits d’usage entre tourisme et agriculture ont conduit à altérer le maillage du territoire pour gérer cet afflux, aboutissant à transformer radicalement les lieux. Résultat : ces sites ont été objectivement transformés, mais l’expérience qu’il est possible d’en faire a, elle aussi, été altérée… Si on s’accorde aujourd’hui si largement pour parler de surtourisme, c’est finalement parce que ce terme permet de protéger ce secteur qu’on veut développer coûte que coûte, alors que c’est le tourisme tout court qui pose problème.
Le voyage, dites-vous, devient une obligation.
La norme du départ en vacances s’est largement diffusée, c’est devenu un impératif. Pour les individus, c’est un signe de réussite
Mais le « tourisme responsable » vous paraît aussi un leurre. Dans quel sens ?
Est-ce que je fais du tourisme responsable si, pour faire du vélo quelque part, j’ai d’abord roulé 800 km en voiture ? Ou si, dans ma pratique de vacances, un jour je fais du tourisme vert et le lendemain je fais du Jet-Ski ? Ce qu’on constate, c’est que les pratiques se cumulent. Le tourisme vert, le tourisme responsable, le tourisme solidaire ne remplacent pas les autres formes de tourisme : au contraire, ils viennent s’y ajouter. Tous ces tourismes s’additionnent, contribuant à la massification du phénomène.
De surcroît, on envisage aujourd’hui de lutter contre les excès en étalant le tourisme sur toute l’année. L’objectif est de déconcentrer les flux et d’éviter que tout le monde investisse les destinations en été. J’y vois un leurre aussi, car de cette manière on ne diminue pas les quantités, on les augmente. Et on brise au passage cette sorte d’accord tacite avec les habitantes et les habitants des lieux touristiques, selon lequel
on supporte des visiteuses et des visiteurs en nombre pendant la haute saison, mais qu’on respire le reste de l’année.
Vous semble-t-il possible de sortir du tourisme tout en gardant ce qu’on continue à trouver précieux dans la pratique du voyage ?
Le voyage, le fait de se déplacer, de se trouver dans des lieux qui ne sont pas les nôtres, dans lesquels on n’a pas d’habitudes, avec tous les ébranlements émotionnels, cognitifs, sensoriels que cela provoque, existera forcément toujours. Parce qu’il y aura toujours des gens qui en ressentiront l’urgence ou qui seront dans la nécessité de voyager. On oublie d’ailleurs que parmi les champions littéraires du voyage, on en trouve qui partaient sans savoir s’ils allaient revenir. Jack London 2 , par exemple, était plus un migrant qu’un touriste, il quittait une situation de pauvreté pour aller dans le Grand Nord chercher de l’or… Les voyageuses et les voyageurs qui, comme lui, ont alimenté notre mythologie du voyage, seraient aujourd’hui étonnés de nos pratiques. Si l’exploratrice Alexandra David Néel 3 voyait ce que sont devenus certains espaces de l’Himalaya où elle voyageait, comment ces lieux plient sous les immondices des alpinistes venus s’y promener, entre les embouteillages d’expéditions qui sont obligées d’attendre pour accéder aux sommets… elle serait très surprise.
On voit apparaître par ailleurs des communautés de voyageurs (telles que les Français “Les Others”, par exemple) qui partent sans prendre d’avion et qui produisent du contenu en ligne, au départ de manière très confidentielle, puis progressivement avec de plus en plus d’audience. Ils suggèrent comment vivre les aventures qu’ils ont vécues, c’est-à-dire comment faire du tourisme sans vouloir en faire. Tout est tellement imbriqué qu’il n’y a plus que des paradoxes. C’était déjà le cas avec le Guide du Routard : au départ c’était pour les routards, justement, qui se voulaient en marge du tourisme. Maintenant tout le monde est routard, tout le monde veut le lieu que personne ne connaît, l’auberge planquée au
fond d’une ruelle authentique. Il y a de nouvelles modalités qui apparaissent et qui ne poseraient pas de problème si elles restent confidentielles. Mais elles tendent toujours à se développer et viennent ajouter leurs recommandations, leurs prescriptions à tout ce qui existe déjà. Tout le monde veut échapper au tourisme et tout le monde y contribue.
La seule solution consisterait-elle à introduire des restrictions ?
Prendre des mesures contre le surtourisme, basées sur le décompte des personnes, le contrôle et l’accès payant à un espace qui devrait être commun, pose des problèmes de démocratie. Plus la situation est catastrophique, plus ces restrictions et ces contraintes sont imposées avec un consentement collectif, et la démocratisation du tourisme engendre ainsi une forme de réduction de la démocratie. On me dit un peu vite « Vous voulez interdire ». Non : interdire, c’est ce qu’on est en train de faire maintenant, parce qu’on ne veut pas prendre le problème à la source et qu’on veut seulement gérer ses conséquences, transformant des mesures d’urgence temporaires en mesures de gestion courantes des populations touristiques.
Ce qu’il faudrait, c’est organiser la décroissance du tourisme en se demandant quels autres usages du temps libre sont souhaitables, possibles, désirables. Il faudrait retrouver dans nos villes un peu de ce qu’on va chercher ailleurs, de la convivialité et un rapport un peu plus étroit avec la nature, des manières d’avoir du vert et du vivant à proximité de chez soi, des lieux de verdure laissés à l’abandon… Je n’ai pas de recette. Mais la question, c’est comment organiser nos vies quotidiennes pour que le départ en vacances ne soit plus cette respiration indispensable pour tenir le coup le reste de l’année. Ces interrogations mériteraient des temps d’échanges collectifs, de la créativité politique en émergerait certainement.
2 L’écrivain américain Jack London (18761916) a marqué la littérature par ses récits d’aventure. Issu d’une jeunesse marquée par la précarité et l’instabilité, il part à 21 ans dans le Grand Nord canadien, attiré par la ruée vers l’or. Cette expérience nourrira ses œuvres les plus emblématiques, comme L’Appel de la forêt et Croc-Blanc.
3 Alexandra David Néel (1868-1969), exploratrice et orientaliste française, est une figure hors norme du XXe siècle. Elle fut à la fois écrivaine, chanteuse d’opéra, féministe, anarchiste et bouddhiste. Elle a multiplié les voyages en Asie entre 1911 et 1946. En 1924, elle est devenue la première femme occidentale à entrer à Lhassa, capitale du Tibet, déguisée en mendiante.
« Le fléau du surtourisme en Espagne » (21 mai 2025), sujet de TV5 Monde sur les manifestations antitourisme à Tenerife et à Barcelone.
Portfolio
TEXTE | Geneviève Ruiz
IMAGES | Tadao Cern
Une zone de confort conformiste
En 2013, alors qu’il se promenait sur une plage proche de Vilnius avec sa famille, le photographe lithuanien Tadao Cern a été frappé par les codes sociaux implicites régissant les comportements des plagistes. De cette intuition naît le projet photographique Comfort Zone, qui propose une sorte de typologie des postures, rituels ou accessoires. « Il ne s’agit pas de portraits, il n’y a rien de personnel dans cette approche qui tient plutôt du documentaire, explique l’artiste. J’ai volontairement photographié des personnes qui somnolaient avec le visage couvert, à leur insu. C’est une démarche de nonmise en scène. » Le photographe a néanmoins minutieusement préparé son esthétique : prises de vue en plongée, cadrages neutres – loin des clichés qu’on collerait dans un album de famille – et jeux d’ombres. Il n’a opéré qu’en fin d’après-midi, sous un ciel nuageux. Ce procédé a transformé les baigneuses et les baigneurs en sujets anonymes d’une série pour susciter un regard clinique sur leur intimité. L’artiste s’est beaucoup questionné sur l’éthique de son approche : « Légalement, rien ne m’empêchait de photographier ces scènes dans un espace public. Pourtant, il était crucial pour moi de ne pas interférer, de ne créer aucun contact. Mon travail questionne justement cette frontière ténue entre ce qui relève du public et ce qui touche à l’intime. »
La formation initiale en architecture de Tadao Cern a influencé son regard sur le monde et l’humain. « Pour moi, tout fonctionne de façon systémique. Les attitudes des personnes sur la plage, leurs manières de se relaxer ou de disposer leur serviette ne viennent pas d’elles, ne relèvent pas d’un choix, mais sont déterminées socialement. Les gens les adoptent parce que tout le monde autour d’eux fait de même dans cet environnement-là. Je n’y vois aucune liberté, mais un conformisme extrême. »
Publié dans des médias comme The New York Times, The Guardian ou Le Monde, Comfort Zone a eu un écho international qui a surpris Tadao Cern : « On m’a proposé de poursuivre ce travail ailleurs. Mais, lors de mes repérages au Brésil ou en France, j’ai observé que les attitudes des plagistes étaient similaires. Il était donc inutile de poursuivre cette série. Cela indique à quel point les comportements sont désormais le produit d’une globalisation uniforme. Où que l’on se trouve, le temps libre et de loisir obéit aux mêmes injonctions. »
1 Sur le site du FC Concordia, il est précisé que la violence interpersonnelle relève d’un (ou plusieurs) comportements qui nuisent au bien-être d’une personne, de manière répétée (systématique), délibérée et dirigée. Ces violences peuvent prendre une forme psychologique, physique, sexuelle ou virtuelle.
Sur les hauts de Lausanne, le FC Concordia ne se distingue pas seulement par sa taille. Le plus grand club de football de Suisse a décidé de « prendre ses responsabilités » et de se doter d’un ambitieux pôle social.
Quand le club de football devient un acteur social
TEXTE | Patricia Michaud
« Lorsqu’on rassemble un grand nombre de personnes, on endosse une certaine responsabilité : celle de garantir que cela se fasse dans les meilleures conditions possibles. » Directeur technique du FC Concordia, Malick Gehri sait de quoi il parle : avec quelque 1260 licencié·és, son club de football est le plus grand de Suisse. Et en mars 2025, cette institution sportive lausannoise a lancé un ambitieux programme éducatif et social.
Ce projet novateur, soutenu pour deux ans par la fondation Leenaards, se décline en trois axes. Premièrement, le club niché dans le nouveau complexe sportif de la Tuilière, situé au sein d’un vaste projet urbain en cours de développement à Lausanne, a mis sur pied un service gratuit de soutien scolaire et de devoirs accompagnés pour ses jeunes membres. Le FC Concordia a par ailleurs engagé un intervenant
social, chargé notamment d’aider les familles des joueuses et des joueurs à comprendre les prestations publiques dont elles ont besoin et à y accéder. Enfin, un espace d’écoute et d’intervention a été créé afin de répondre de façon structurée aux cas de violence interpersonnelle 1 .
Le prolongement d’une solidarité déjà existante
« Notre démarche constitue le prolongement logique de la culture qui règne au sein du club depuis longtemps déjà », rapporte Malick Gehri. Celui qui est lui-même un ancien joueur de la première équipe du FC Concordia précise : « J’ai toujours observé cette approche sociale, même si elle était informelle. Lorsque des juniors devaient passer leur permis de conduire, le président du club n’hésitait pas à les emmener s’exercer dans sa propre voiture. » Situé sur les hauts de la
capitale vaudoise, le FC Concordia « reflète le côté populaire du quartier, sa belle mixité sociale. Nous cultivons l’esprit du foot pour le plaisir. » Il se différencie ainsi du club voisin, le FC Lausanne-Sport, davantage axé sur l’élite sportive.
« Ces dernières années, le FC Concordia (dont la création remonte à 1919, ndlr) a connu un boom fulgurant en termes de membres, notamment en raison de ses bons résultats, de ses nouvelles infrastructures et bien sûr de la construction du nouveau quartier résidentiel aux alentours, explique Malick Gehri. Avec cette croissance, notre responsabilité sociale a encore augmenté. Nous avons donc décidé de pousser plus loin ce que nous faisions déjà, de le structurer et de l’officialiser. » Le pôle social du club, dont Malick Gehri est le coordinateur, était né.
Le service d’accompagnement aux devoirs a été créé à la suite de l’observation de l’agacement, voire de l’exaspération, de certains parents de joueurs face aux difficultés scolaires ou au manque de discipline de leurs enfants. « Des jeunes nous rapportent qu’ils n’ont le droit de venir s’entraîner que s’ils ont fini leurs devoirs et que l’école se passe bien, rapporte Malick Gehri. Nous avons décidé d’offrir aux familles une alternative afin d’éviter ce genre d’interdiction. » Il avertit : « Nous ne cherchons pas à nous substituer à l’offre déjà existante dans les écoles, mais à la compléter. »
Le service social du FC Concordia est lui aussi né d’une constatation faite à l’interne, en l’occurrence par les responsables administratifs. « Alors que nous sommes l’un des clubs dont les cotisations des membres sont parmi
La Homeless World Cup a réuni 48 équipes de football en 2007 à Copenhague. Créée en 2003, cette compétition offre chaque année l’opportunité à des personnes sans abri de retrouver confiance, visibilité et solidarité à travers le sport.
les plus basses, les cas d’impayés sont nombreux. » En interrogeant certaines familles concernées, « nous nous sommes aperçus qu’elles n’étaient pas forcément au courant des aides publiques auxquelles elles avaient droit ». En collaboration avec les entraîneuses et entraîneurs, un travailleur social nouvellement engagé est chargé de repérer les familles qui ont besoin d’un soutien, de répondre à leurs questions et de les réorienter vers les structures et partenaires compétents.
« Le troisième volet de notre projet est baptisé “Espace Écoute”, poursuit Malick Gehri. Comme de nombreux autres clubs sportifs, nous sommes sensibles depuis des années déjà à la problématique des violences interpersonnelles. » Avant, le FC Concordia y répondait au cas par cas, « de façon plus ou moins rapide et efficace selon la personne chargée de l’affaire ». Désormais, il existe un protocole et une chaîne d’intervention structurés.
Sensibilisation aux maltraitances C’est l’association And You qui a accompagné le FC Concordia dans la mise en place de l’Espace Écoute. Créée après les Jeux olympiques de la jeunesse Lausanne 2020, And You s’est fixé pour but de sensibiliser les jeunes sportives et sportifs – amatrices, amateurs ou élites – aux différentes formes de maltraitance dans le milieu du sport. Elle promeut aussi le développement des connaissances à ce sujet et prévient les situations de violences interpersonnelles sous toutes leurs formes.
« Chaque club sportif étant différent, il n’existe pas de méthode d’intervention standardisée, explique la psychologue du sport Anne Rita Bertschy, membre du comité de l’association. Nous rebondissons sur ce qui existe déjà au sein du club et co-construisons la suite avec lui. » Dans le cas du FC Concordia, l’une des particularités réside dans sa taille. « Plus le nombre de personnes qui interagissent est grand, plus il y a de risques de violences interpersonnelles. » Celles-ci peuvent prendre la forme d’agressions physiques comme psychologiques, de violences ou d’abus sexuels ou encore de négligences.
Elles concernent potentiellement les membres du club (joueurs et coachs), les spectatrices et spectateurs, ou encore l’entourage.
« Les clubs peuvent représenter un lieu privilégié de détection des violences car des liens de confiance forts s’y nouent, que ce soit entre coéquipières et coéquipiers ou entre joueurs et entraîneurs », commente Anne Rita Bertschy. L’accompagnement du FC Concordia a consisté, d’abord, à bien comprendre comment est structuré le club – « donc comment et où les informations remontent » – puis à mettre en place un protocole d’intervention standardisé, détaille Anne Rita Bertschy. Les violences peuvent être dénoncées facilement par les personnes qui en sont victimes ou témoins, notamment via un formulaire anonyme en ligne. Le protocole permet à la personne qui le réceptionne de savoir exactement quoi faire et à qui s’adresser, tout en garantissant la confidentialité de la démarche. Ensuite, And You a dressé une liste de toutes les ressources internes et externes à disposition pour faire face aux situations de violences. « Il n’est pas nécessaire de tout recréer sur place. » En cas de besoin, le club peut s’adresser à des structures spécialisées telles que Psycho & Sport pour recevoir des conseils, ou Swiss Sport Integrity pour déposer un signalement en cas de problème.
Le club comme partenaire social Maître d’enseignement à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne –HETSL – HES-SO et également membre du comité d’And You, Basile Perret observe avec intérêt le pôle social du FC Concordia. « Il s’agit à ma connaissance de l’un des exemples les plus structurés et aboutis de démarche mises en place par un club. On se situe dans une illustration de ce que devrait représenter le sport. » Ce spécialiste du harcèlement scolaire va plus loin : « Il est du devoir des clubs de savoir ce qui se passe dans leur périmètre, de ne pas banaliser les violences et de se considérer comme partenaires face à d’autres problématiques sociales vécues par les jeunes. Cela fait intégralement partie de la notion de fairplay ! » Basile Perret nuance toutefois :
« Attention, je ne suis pas en train de dire que les clubs devraient porter sur leurs seules épaules le bien-être de leurs membres. Mais ils constituent l’un des maillons de la chaîne de prévention, de détection et d’intervention. » Les parents et l’école en sont d’autres. « L’idéal serait d’arriver à une configuration dans laquelle, en cas de problème, ces différents partenaires puissent porter les situations de façon collaborative. » Pour obtenir un résultat
TROIS QUESTIONS À
Béatrice Bertho
Le football, sport très populaire en Suisse, est souvent présenté comme un puissant levier d’intégration sociale. Pourtant, avec moins de 10% de femmes parmi ses licencié·es, il reste confronté au défi de l’égalité. Les explications de cette professeure à la HETSL.
Les clubs de foot représentent un lieu privilégié d’accompagnement de certains problèmes sociaux. Les filles en profitent-elles au même titre que les garçons ?
BB Cela dépend de la place accordée par les clubs aux joueuses. S’il y a une volonté d’intégrer les filles au même titre que les garçons, alors oui, les clubs de foot peuvent être un lieu d’intervention sociale intéressant pour elles aussi. Mais sachant qu’à l’heure actuelle, elles bénéficient généralement de moins bonnes conditions d’entraînement que leurs camarades masculins – notamment en termes d’accès aux infrastructures et de matériel –, ce n’est pas gagné…
Le travail de Master de Stéphanie Boyer, que vous avez dirigé, étudie le foot en tant qu’outil d’intégration pour les filles issues de la migration. Quelles sont ses conclusions ? Il en ressort qu’un groupe tel qu’une équipe de football permet de développer des compétences individuelles et collectives, de renforcer son réseau et de se sentir plus forte. Néanmoins, l’auteure met le doigt sur les fortes inégalités de traitement entre jeunes filles et garçons qui règnent dans les clubs. Outre le problème susmentionné de l’accès inégal aux infrastructures, Stéphanie Boyer a observé que pour se faire reconnaître à l’interne, les joueuses mettent en œuvre des stratégies telles que s’investir dans la vie du club. À ces occasions, elles s’adonnent souvent à des tâches genrées, comme assurer le service lors d’une fête.
optimal, « les collectivités publiques devraient elles aussi faire leur part, sous la forme d’un accompagnement, note encore Basile Perret. À une époque où le bénévolat a atteint ses limites, les clubs sportifs ont besoin de soutien. » Or, même si des aides privées – telles que celle obtenue par le FC Concordia de la fondation Leenaards – sont les bienvenues, elles ne sont pas pérennes, ni accessibles à toutes les structures.
Vous avez, vous-même, participé à une étude explorant le football comme expérience de citoyenneté pour les jeunes Camerounaises. Dans ce pays, les clubs jouent-ils un rôle social ?
Au Cameroun, les jeunes footballeuses de talent sont considérées comme des pépites et sont très convoitées. En effet, lorsqu’elles arrivent à se hisser en première division, en équipe nationale, voire à signer un contrat à l’étranger, il y a un espoir de retombées pour leurs clubs formateurs. Ces derniers vont donc les soutenir en finançant les déplacements vers les lieux d’entraînement, voire en les aidant à se loger et se nourrir. Il existe donc bel et bien une dimension sociale dans le rôle des clubs de foot, mais d’une autre nature que celle observée en Suisse.
Béatrice Bertho, professeure à la HETSL, s’est exprimée sur les enjeux de l’argent dans le football féminin lors d’une interview accordée à Radio Bern le 25 avril 2025 dans le cadre de la série We can foot it, réalisée en prévision de l’Euro féminin 2025.
FRANÇOIS
WAVRE
LUNDI13
Passe-temps occasionnels pour certains, les jeux de hasard et d’argent peuvent se muer en addiction pour d’autres, avec des répercussions potentiellement désastreuses, y compris sur l’entourage.
Jeux de hasard et d’argent : le prix à payer pour les proches
TEXTE
| Élodie Lavigne
Billets à gratter, grilles de numéros à cocher, roulette, tapis de jeu, machines à sous… Matériels ou numériques, officiels ou clandestins, les jeux de hasard et d’argent (JHA) représentent un univers aussi vaste que divertissant. Selon les chiffres de la dernière Enquête suisse sur la santé (ESS, 2024), 45% des 15 ans et plus ont joué au moins une fois à des JHA au cours des douze derniers mois, tandis que 15% des sondé·es ont déclaré jouer au moins une fois par mois. Ces chiffres élevés s’expliquent par la forte densité d’opportunités de JHA en Suisse, avec 20 casinos officiels, un accès aux plateformes de jeux en ligne, loteries, paris sportifs et un nombre croissant de lieux de jeu illicites.
Les JHA ne constituent pas un loisir comme un autre. Derrière l’excitation, le plaisir, le suspens et l’espoir d’argent facile,
il y a le spectre de l’addiction. Selon l’ESS, 6,6% des personnes interrogées font un usage problématique des JHA, ce qui signifie qu’elles ont un comportement à haut risque ou qu’elles atteignent le seuil de l’addiction au sens de la nomenclature des maladies. La proportion de joueuses et de joueurs excessif est en augmentation (1% de plus que lors de la dernière enquête parue en 2024). Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les JHA représentent une menace significative pour la santé mentale, mais aussi sociale et publique. L’organisation internationale relève une prévalence accrue de troubles psychiques, de suicides (avec un risque 15 fois supérieur à la moyenne), de violences familiales, de négligence des enfants et d’isolement social chez les joueurs pathologiques. À cela s’ajoutent bien souvent la précarisation, la stigmatisation, la détresse financière, voire la délinquance. Les proches sont donc souvent embarqués malgré
En 2014, la photographe Edie Bresler a achevé We sold a winner, un reportage immersif dans la sous-culture américaine de la loterie. En sillonnant une vingtaine d’États, elle a capturé l’univers des joueuses et joueurs, mais aussi celui des commerçantes et commerçants dont les boutiques deviennent, après la vente d’un billet gagnant, des lieux de pèlerinage et des symboles de chance.
1 Selon le DSM-5, un diagnostic de trouble addictif est posé lorsque la personne présente quatre ou plus des neuf critères répertoriés, sur une période d’au moins douze mois. Pour plus de détails, voir 25 réponses sur les troubles liés aux jeux d’argent, édité par le Centre du jeu excessif du CHUV.
eux dans les tourments provoqués par l’addiction : « Une étude australienne a montré que pour une personne présentant une addiction aux JHA, quel qu’en soit le degré, en moyenne six de ses proches sont impactés », indique Nathalie Déchanez, maître d’enseignement à la Haute école de santé Fribourg – HEdS-FR – HES-SO, qui s’est penchée sur ce sujet pour son mémoire de Maîtrise d’études avancées en santé publique. La souffrance des proches, et surtout sa prévalence, est pourtant peu abordée dans la littérature scientifique.
Vécu des proches : ce que l’on sait
Les études existantes, comme le relève la spécialiste, montrent que l’entourage des personnes qui présentent une addiction aux JHA – maladie reconnue dans le manuel diagnostique des troubles mentaux (DSM-5) 1 comme « trouble lié au jeu de hasard et d’argent » – paient un lourd tribut : stress multiples, maltraitance, atteinte à la dignité et au respect des droits humains. Ce, sans compter les conséquences sur les finances, les relations sociales et la santé physique et psychique des membres de la famille.
« Les enfants, souvent au premier plan dans les altercations familiales, sont considérés comme particulièrement vulnérables », décrit Nathalie Déchanez. Beaucoup éprouvent de la tristesse, de la colère et de la pitié à l’égard du parent joueur, au point de se sentir déprimés et perdus. Ces situations peuvent générer des sentiments de honte, d’abandon et d’impuissance chez eux et retentir sur leur parcours scolaire.
Comment prendre en compte les souffrances des proches et les aider à faire face ? Les recherches sur le sujet ont mis en évidence l’importance de mesures dédiées à cette population oubliée. Or les interventions sont encore souvent ciblées uniquement sur les joueurs eux-mêmes. « Dans les enquêtes, les proches consultés ont exprimé le besoin de mieux comprendre la psychologie du trouble, d’acquérir des compétences pratiques en matière de communication afin de pouvoir parler ouvertement des difficultés causées par le jeu excessif et d’avoir des espaces de parole », indique Nathalie Déchanez. Tout le monde aurait à y gagner puisque les études montrent
qu’il y a moins d’abandon des traitements (et une plus grande réussite) lorsque les proches sont impliqués dans la prise en charge. Il existe, selon la littérature, diverses interventions ayant pour objectif de renforcer les compétences des proches, de leur apporter du soutien social et de l’information afin de diminuer leur sentiment d’impuissance et augmenter leur pouvoir d’agir.
Un soutien centré sur le joueur
Qu’en est-il de l’offre en Suisse romande ? Nathalie Déchanez s’est intéressée aux ressources existantes pour l’entourage, en matière de prévention et de prise en charge. Pour cela, elle a questionné, au moyen d’un formulaire élaboré à partir de la littérature, les professionnel·les de la plateforme romande des JHA. Elle a également participé à une rencontre d’expertes et d’experts réunis au Centre du jeu excessif du Centre hospitalier universitaire vaudois. Plusieurs constats et propositions d’amélioration ont émergé de ce travail. Il ressort globalement que les institutions romandes prennent en compte les proches, essentiellement par les informations et conseils qui leur sont délivrés sur internet ou par téléphone. Le Centre du jeu excessif, le Programme intercantonal de lutte contre la dépendance aux jeux, ainsi que Carrefour addictionS Genève, par exemple, renseignent et conseillent les proches via une page dédiée sur leur site internet. Il existe par ailleurs plusieurs lignes d’appel téléphoniques gratuites que l’entourage peut solliciter. Le canton du Valais a, quant à lui, mis les proches au cœur d’une campagne intitulée « Son jeu ne vous amuse plus ? ». En plus d’une information spécifique, la plupart des structures cantonales orientent les proches dans le réseau ou parfois proposent des interventions individuelles. Il n’en reste pas moins que la prise en charge est organisée autour du joueur, sur qui le diagnostic d’addiction a été posé. « Parmi les pistes d’amélioration, on peut citer des structures davantage family friendly (ouvertes aux familles), souligne Nathalie Déchanez. Dans les centres de soins, on exige encore trop souvent que ce soit le joueur qui prenne rendez-vous pour une consultation. Or, on sait que le diagnostic impacte toute la cellule familiale. » Le développement d’offres de soins spécifiquement
Jeux de hasard et d’argent : le prix à payer pour les proches 27 dédiées aux proches nécessite évidemment des moyens financiers. La chercheuse fribourgeoise précise que 0,5% du produit brut des jeux est, selon la loi, destiné à la prévention et à la protection de la population. Dans son travail, elle a montré que certains cantons, au lieu d’utiliser ces ressources, les thésaurisent : « Il y a en Suisse romande plus de 3 millions de francs de réserve, s’indigne-t-elle. Il est urgent de penser à une meilleure utilisation de ces fonds. » Enfin, une
TROIS QUESTIONS À
Vanessa Farine
Les addictions peuvent aussi toucher d’autres loisirs, comme le sport, les réseaux sociaux ou les jeux vidéo. Maître d’enseignement à la HES-SO Valais-Wallis - Haute École et École Supérieure de Travail Social – HESTS, spécialiste des addictions comportementales, Vanessa Farine en décrypte les particularités.
Comment expliquer la popularité des jeux vidéo et leur potentiel addictif ?
VF Les jeux vidéo amènent divertissement et évasion. Il en existe pour tous les profils. Leur caractère immersif apporte quelque chose en plus. Ils plongent les joueuses et les joueurs dans des mondes, leur permettent de jouer des rôles, d’explorer divers scénarios et comportements. Il y a des possibilités de progression et des gratifications beaucoup plus fortes que dans la vie réelle. Leur potentiel addictif a toujours fait débat, seule la CIM-11 (dernière version de la Classification mondiale des maladies et des troubles de la santé, publiée par l’OMS, ndlr) reconnaît cette addiction pour l’instant. Il y a addiction lorsque le comportement engendre une souffrance significative et des conséquences négatives sévères, qui persistent pendant au moins douze mois. Si seule une minorité de personnes développe une véritable addiction aux jeux vidéo, un grand nombre présente toutefois un usage problématique, marqué par des difficultés à contrôler leur pratique, une préoccupation excessive et l’apparition de conséquences néfastes dans la vie quotidienne.
Quel retentissement l’usage excessif des jeux vidéo peut-il avoir au sein du foyer ?
Les jeux vidéo peuvent prendre toute la place à la maison et devenir un sujet de conflit. Le jeu peut devenir une préoccupation constante, au détriment des autres activités, de l’école, du travail, du temps passé en famille ou avec les amis, de l’hygiène corporelle, des repas partagés. Si la personne ne peut pas jouer, elle peut se sen-
future révision de la Loi fédérale sur les jeux d’argent représenterait, pour les spécialistes, une opportunité d’augmenter la contribution à la prévention à 1% (au lieu des 0,5% actuels) et de l’élargir à l’ensemble de l’offre de JHA, y compris les casinos qui aujourd’hui ne sont pas soumis à cette taxe. Pour Nathalie Déchanez, une telle révision serait aussi l’occasion d’actualiser les définitions sur les préjudices causés par les JHA, et d’y inclure les proches.
tir anxieuse, déprimée, vide, irritable. Perdre le contrôle dans les jeux vidéo peut aussi engendrer des répercussions financières, mais pas dans les mêmes proportions qu’avec les jeux d’argent. Comment réagir si les jeux vidéo deviennent une source de conflits ? Il faut éviter de diaboliser le jeu, car cela peut entraîner de la frustration et des tensions, par exemple si on éteint le wifi et que le joueur perd des points ou sa progression dans le jeu. Plutôt que d’avoir un discours culpabilisant et jugeant, nous recommandons aux proches de s’y intéresser, de poser des questions, de dialoguer. Seulement ensuite, négocier un cadre ensemble qui soit compatible avec la vie de famille ou de couple. Si la personne n’arrive pas à réduire son temps de jeu et que c’est source de souffrance, nous conseillons de consulter un spécialiste. Faire appel à une personne neutre peut aider, parfois en quelques séances.
BERTRAND
REY
L’architecte Aida Navarro parcourt des parcs aquatiques abandonnés en Espagne et au Portugal, victimes de nouvelles tendances de loisirs, d’un manque de rentabilité économique ou parfois de déficit hydrique. Ces vestiges, qu’elle considère comme de l’archéologie de notre présent, ont fait l’objet d’un livre et d’un court métrage.
Les parcs aquatiques en ruine, visions d’un futur dystopique
TEXTE | Nic Ulmi
Ils évoquent un rêve où des jouets d’enfant seraient devenus grands comme des maisons, mais aussi un cauchemar où notre planète surexploitée se serait asséchée. Les parcs aquatiques abandonnés, nombreux autour de la Méditerranée après un boom dans les années 1980, attirent aujourd’hui les adeptes de l’exploration de ruines urbaines. L’Espagnole Aida Navarro, architecte et intervenante à la Haute école d’art et de design – Genève (HEAD-Genève) – HES-SO dans le Master en Architecture d’intérieur, les a investis pour un projet appelé Fin de temporada/End of Season.
Comment l’« exploration urbaine » (urbex) vous a-t-elle conduite à ce projet ? Depuis l’adolescence, j’aime explorer des lieux abandonnés. En une quinzaine d’années, j’ai assemblé une base de données composée de casernes, d’hôpitaux, de prisons, d’habitations,
d’églises et de monastères, de même que de lieux de loisirs allant du cinéma à la station de ski. En 2019, je me suis rendu compte qu’il y avait un nombre étonnant de parcs aquatiques abandonnés en Espagne (où j’en ai repéré 37) et au Portugal (huit). Au même moment, on voyait paraître une vague d’articles sur le futur des ressources en eau en Europe du Sud, d’où il ressortait que l’Espagne ne serait pas le meilleur endroit où vivre dans 40 ans.
Cette coïncidence m’a frappée. J’ai décidé de partir explorer ces parcs, puis, au bout du troisième, d’en faire un projet de recherche avec une amie architecte et actrice, Leonor Martín, en demandant un financement au Ministère de l’Agenda 2030 pour le développement durable. Le but était de recueillir des informations pour alimenter le débat sur ces infrastructures, actuellement très controversées en Espagne.
Comment les avez-vous découvertes ?
Ma pratique de l’urbex me faisait passer beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. Pour commencer, j’ai pris un après-midi pour des recherches en ligne avec des hashtags tels que #abandonedwaterpark et #parqueaquaticoabandonado sur Instagram et YouTube. Ensuite, je suis passée à des choses plus complexes, comme l’analyse de la position du soleil dans des vidéos pour détecter les emplacements.
En effet, les adeptes de l’urbex n’indiquent pas où se trouvent les lieux…
Lorsqu’il faut identifier un lieu, je deviens hyper obsessionnelle. Je tombe sur une vidéo
d’un parc sur une île, je l’inspecte image par image, j’observe les façades d’immeubles à proximité, je vois que le soleil indique une orientation vers l’ouest et, à partir de ces informations, je cherche dans les images satellite de GoogleEarth. C’est extrêmement gratifiant.
Ensuite, vous allez sur place. Quelles sont les difficultés ?
Dans le troisième film de la série Indiana Jones, le héros explique que 70% des aventures de l’archéologue se passent en bibliothèque et 30% sur le terrain. Honnêtement, je préférais presque rester en bibliothèque. Lorsqu’on pénètre dans les lieux, on ne sait pas à quoi
Le parc aquatique de Formosa Fun Coast a été construit en 1989 dans le district de Bali, à New Taipei (Taïwan). Il a été laissé à l’abandon à la suite d’un tragique incendie qui s’est produit en juillet 2015, alors qu’un millier d’étudiantes et d’étudiants assistaient à un concert.
1 Call of Duty est une série de jeux vidéo de tir qui plonge les joueuses et les joueurs dans des conflits historiques comme la Seconde Guerre mondiale ou des guerres modernes fictives. Lancée en 2003, la franchise compte désormais plus de 20 épisodes. Avec plus de 400 millions d’exemplaires vendus à travers le monde (chiffre 2023), Call of Duty s’impose comme l’une des sagas les plus vendues de l’histoire du jeu vidéo.
s’attendre. J’ai mon casque d’architecte et je ne redoute pas la présence de fantômes, mais je m’inquiète de la présence humaine, car il arrive souvent que des personnes vivent dans ces lieux abandonnés. Parfois elles sont amicales, parfois non, parfois elles ont des chiens agressifs, parfois elles demandent de l’argent pour nous laisser passer, parfois elles apparaissent à l’improviste. Une fois, le propriétaire a déboulé en voiture et voulait appeler la police. Lorsqu’on lui a expliqué ce qu’on faisait, il est devenu très aimable en nous disant : « Vous pouvez peut-être m’aider ».
Son parc était inachevé, il avait investi 8 millions d’euros et il lui en fallait 6 de plus…
La collecte d’informations a-t-elle lieu avant ou après ?
Avant, je me renseigne sur la situation légale du parc. Même s’il est généralement inutile de demander la permission aux propriétaires, car on vous la refuse presque systématiquement pour des raisons de responsabilité en cas d’accident. Après l’exploration, je reconstitue l’histoire du lieu à partir de ce que j’ai remarqué en le visitant. Le projet est désormais connu en Espagne et des gens nous contactent pour nous donner des informations.
Qu’est-ce que c’est, au juste, qu’un parc aquatique ?
Nous considérons comme tel tout lieu de loisirs aquatique doté d’au moins un toboggan de 3 mètres de hauteur au minimum. Les autres attractions peuvent varier, mais la ligne rouge, c’est vraiment le toboggan. Ces lieux se déclinent en trois types. Les parcs aquatiques isolés, bâtis à l’extérieur des villes, étaient les plus courants dans les années 1980 et 1990. Ils le sont désormais moins, car le modèle « île de loisirs » n’est plus la référence. En Espagne, il n’en reste que 59 de ce type en fonction.
Le deuxième type, à la mode aujourd’hui, est logé au sein d’autres structures : hôtels, discothèques, restaurants. Il y en a 104 en Espagne. Ce modèle répond à la volonté de se soustraire à l’image bon marché et de masse du parc aquatique isolé, ainsi qu’au désir de rester avec des personnes semblables du point de vue socio-économique, dans un milieu aisé. Le troisième type est celui des piscines publiques qui, dans plusieurs municipalités, se gamifient ou ludifient en devenant des parcs aquatiques… Lorsque leur activité cesse, la
De Call of Duty aux bidonvilles de Colombie
En plus d’être architecte, Aida Navarro connaît aussi l’univers des jeux vidéo. Selon elle, leur mécanique peut contribuer au travail humanitaire dans des camps de réfugié·es. Elle explore cette piste dans le cadre du projet The Future of Humanitarian Design, porté par la HEAD-Genève avec l’EPFL, l’Institut de hautes études internationales et du développement et l’Université de Copenhague. De quoi s’agit-il ? « J’ai été designer de jeux vidéo dans plusieurs compagnies, dont Activision, où j’ai travaillé sur Call of Duty 1, explique Aida Navarro. Je suis d’ailleurs arrivée à la HEAD-Genève pour appliquer ce savoir-faire au domaine des crises humanitaires. » Un
exemple : en septembre 2025, Aida Navarro a mené un atelier à La Guajira, un département de Colombie avec un grand nombre d’habitats informels (campements et bidonvilles) liés aux conflits armés dans le pays, à la dislocation du peuple wayuu par les exploitations minières et à la migration déclenchée par la crise économique au Venezuela. Dans ce cadre, les outils de visualisation de l’espace utilisés dans les jeux vidéo peuvent être mis à contribution pour aider les communautés et les universités locales à modéliser rapidement ces territoires et ces implantations, produisant des cartes qui permettent de légaliser l’accès à la terre et de faciliter des opérations telles que le
raccordement au réseau électrique. « L’un des modèles développés lors de l’atelier s’attaquait au problème de l’éclairage dans un espace qui, la nuit, devient extrêmement sombre, au détriment notamment des femmes qui sont victimes d’agressions, précise l’experte. Un autre jeu élaboré à cette occasion s’intéresse aux rats, qui sont un gros problème dans ces peuplements. » Le jeu adopte le point de vue du rat, pour qui ces espaces pleins de déchets ne pouvant être éliminés représentent une aubaine. Il aide ainsi à réimaginer les lieux en tenant compte de ces autres formes de vie, non humaines, qui l’investissent.
plupart des parcs sont abandonnés. Nous n’avons trouvé que deux cas de réaffectation, un pour le skate et un autre pour le paintball.
Pourquoi ces lieux ont-ils été abandonnés ?
Pour des raisons économiques, liées notamment au fait que l’activité est saisonnière, limitée à trois ou quatre mois par an, ce qui empêche souvent leur rentabilité. Beaucoup ont dû fermer pendant le premier été de la pandémie de Covid-19 en 2020 et n’ont jamais réussi à rouvrir. Une autre difficulté vient du fait qu’il faut innover tout le temps en introduisant de nouvelles attractions pour continuer à attirer du monde, et seuls les plus gros réussissent à tenir ce rythme pendant plus d’une décennie. Certains rencontrent des problèmes de sécurité, comme au Portugal, où des accidents graves ont fait beaucoup de bruit dans les années 1990. Plus rarement, il y a des problèmes d’approvisionnement en eau, comme cela a été le cas dans les îles Baléares.
Ce qui est intéressant, c’est de voir que les fermetures ne découlent pas d’une prise en compte des problèmes hydriques dus au changement climatique. Actuellement, une dizaine de parcs aquatiques sont en cours de construction dans la péninsule ibérique... Notre projet est d'ailleurs utilisé en ce moment comme référence dans des oppositions à l’ouverture de nouveaux parcs ou à la remise en service des anciens. En Espagne, ce sont les municipalités qui décident des licences en la matière, alors que la question devrait relever de la planification à l’échelle nationale. En tout cas, le débat est lancé.
Est-il possible d’exploiter un parc aquatique sans gaspillage d’eau ?
C’est difficile. Certains travaillent aujourd’hui avec l’eau de mer, qui pourrait être une solution intéressante, mais qui pose des problèmes d’entretien des infrastructures. Et au-delà de l’eau, il existe un impact environnemental plus large, lié aux déplacements et à la concentration humaine générée par ces parcs, aux routes, aux parkings, aux déchets…
Que peut-on dire de l’esthétique de ces lieux abandonnés ?
Ce sont les ruines de notre temps, en plastique coloré, avec plein de nature qui a poussé autour… Les visiter vous donne l’impression d’être dans un futur où vous feriez l’archéologie de notre présent. Un futur dystopique, mais dont l’esthétique a quelque chose de mystérieusement attrayant.
Où en est votre projet ?
Après l’exploration des parcs espagnols et portugais, qui a donné lieu à un livre (épuisé, prochainement réédité) et à un court métrage (programmé dans plusieurs festivals), nous nous préparons à poursuivre en Italie et en Grèce… Il y a par ailleurs d’autres types de lieux de loisirs qu’il faudrait analyser, dont l’architecture aide à comprendre le changement vers un modèle de divertissement où on préfère être entre soi plutôt que partager un espace avec des personnes inconnues.
L’architecte
Aida Navarro aime explorer les lieux abandonnés. Elle a assemblé une base de données composée de casernes, d’hôpitaux, de cinémas ou encore de stations de ski.
L’ambiance sonore particulière des lieux abandonnés, capturée par un duo d’adeptes de l’urbex (urban exploration) et proposée en mode ASMR –des sons à bas bruit livrant une détente enveloppante et des petits frissons.
Bande-annonce du court métrage Fin de temporada/End of Season d’Aida Navarro et Leonor Martín (2023).
Fini les cadenas ou les simples puzzles en bois : les escape games sont devenus des expériences immersives qui intègrent des dispositifs techniques sophistiqués. L’entreprise HouseTrap a collaboré avec des ingénieur·es en mécanique, en électronique et en informatique pour concevoir une nouvelle salle à Fribourg.
Escape games : quand la technologie rencontre l’imaginaire
TEXTE | Geneviève Ruiz
On compte désormais près d’une centaine de salles en Suisse romande. L’essor des escape games, entamé il y a une quinzaine d’années, semble ne pas vouloir s’arrêter. Ces expériences immersives, où énigmes et course contre la montre s’entremêlent, plongent les joueuses et les joueurs dans des univers de fiction : s’évader de la prison d’« Alcatrapz », briser la malédiction d’un pharaon, survivre à une apocalypse zombie ou percer les mystères de l’École des sorciers... Autant de scénarios proposés par HouseTrap, une entreprise du domaine qui attire plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque année sur ses sites de Bulle, Fribourg et Payerne. « Le succès des escape games ne relève pas d’une simple tendance passagère, mais répond à un besoin, considère Stéphanie Krieger, fondatrice de HouseTrap. En se plongeant dans des univers fantastiques et en relevant des défis ensemble,
les participantes et les participants oublient leur téléphone, se reconnectent les uns aux autres et s’offrent une échappatoire hors du quotidien. »
Si les jeux de rôle et d’énigmes existent depuis longtemps, les escape games ont connu passablement d’évolutions ces dernières années. Désormais professionnalisés et enrichis de technologies de pointe – projections holographiques, effets spéciaux, capteurs interactifs, animatroniques –, ces expériences repoussent les limites du réalisme. « Notre objectif est de solliciter les cinq sens des joueurs, explique Stéphanie Krieger. S’il y a un orage dans le scénario, nous voulons qu’ils le vivent à travers le bruit du tonnerre, l’odeur de la pluie, ou même la sensation du vent. » Mais cette quête se heurte à des réalités économiques et logistiques : « Nous devons rester
Publié par Zenobi Software en 1989, Zenobi Crack City est un jeu d’aventure textuel qui plonge les joueuses et les joueurs dans un thriller d’espionnage futuriste. Considéré comme l’un des premiers jeux d’aventure à introduire le concept d’évasion, il a posé des bases pour les futurs escape games numériques et physiques.
réalistes. Intégrer tous les gadgets imaginables n’est pas toujours possible, en raison des contraintes d’espace, de sécurité et, bien sûr, de budget. » Un autre défi majeur du secteur ?
Le côte éphémère de l’expérience : un escape game ne se vit qu’une seule fois. Pour fidéliser leur clientèle, les entreprises doivent donc renouveler régulièrement leurs salles, un investissement qui peut dépasser 100’000 francs par projet. La création d’un escape game moderne mobilise en effet une équipe pluridisciplinaire : des spécialistes du game design, de l’architecture, de la menuiserie, de l’électronique, de l’informatique, de la décoration.
Un dispositif pour passer du labo à la jungle
Au début de l’année 2025, alors qu’elle travaillait sur la conception d’une nouvelle salle inspirée de l’univers d’Avatar, Stéphanie Krieger a engagé une collaboration avec la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg – HEIA-FR – HES-SO : « Jacques Supcik, professeur à la HEIA-FR, m’a proposé de faire intervenir des étudiantes et étudiants du Master in Engineering, spécialisés en mécanique, électronique et informatique, pour m’aider à développer des solutions techniques. L’idée de profiter de leur créativité tout en leur faisant découvrir ma passion m’a immédiatement séduite. » De son côté, Jacques Supcik voyait dans ce projet une opportunité pour ses étudiants de travailler sur des prototypes à partir d’une page blanche, qui plus est dans un milieu qui s’éloigne des industries habituelles de leur secteur : « L’univers des escape games illustre à merveille comment les technologies peuvent stimuler l’imaginaire et être perçues comme magiques. Cela valorise aussi les aspects créatifs des métiers d’ingénieur·es. »
Ce projet semestriel interdisciplinaire a mobilisé 13 étudiants, dont certains ont développé un jeu vidéo et d’autres un dispositif permettant de recréer, pour les joueurs, l’expérience du passage du laboratoire à la jungle de Pandora, et plus précisément la métamorphose en Avatar. « Stéphanie Krieger nous a laissé une grande liberté, tout en fixant des contraintes réalistes, notamment budgétaires, spatiales et
sécuritaires, raconte Arnaud Jungo, étudiant en génie mécanique qui a participé à la création de ce dispositif. Sa conception a soulevé de nombreuses questions : fallait-il que les caissons de transport traversent les murs, ou bien faire bouger les murs eux-mêmes ? Nous avons finalement opté pour la seconde solution. » À raison de quelques heures par semaine durant un semestre, le groupe a développé une solution complète comprenant un système de murs montés sur roues et un caisson dont la porte s’ouvre automatiquement. Des prototypes ont été fabriqués pour une partie de ces éléments. Au-delà des défis techniques, les étudiants ont également dû soigner l’esthétique du dispositif.
« Il était crucial que le caisson ne ressemble pas à un cercueil et que les mécanismes – comme les roues – restent invisibles, précise Arnaud Jungo. Sinon, l’illusion était brisée. »
Cap sur les animatroniques
Bien qu’il reste encore plusieurs étapes à franchir pour finaliser ce dispositif et qu’Arnaud Jungo eût aimé disposer de plus de temps avec son équipe, il a apprécié d’appliquer ses connaissances à un domaine ludique :
« C’est relativement rare dans nos disciplines. C’était carrément motivant ! » Pour Jacques Supcik, ce projet représente aussi l’occasion de rappeler que les ingénieur·es ne sont pas des geeks solitaires, mais des personnes qui travaillent au contact de publics variés, sur des projets qui ont un impact concret sur la vie des gens. Au vu de ces éléments, la collaboration entre la HEIA-FR et HouseTrap sera reconduite prochainement, cette fois-ci autour d’un nouveau défi : les animatroniques.
« Il s’agit de créatures qui prennent vie grâce à des structures mécaniques, des moteurs, de l’électronique et de l’informatique, se réjouit Jacques Supcik. Soit un terrain de jeu idéal pour un projet interdisciplinaire. »
Une équipe de recherche a réalisé un panorama de l’enseignement des musiques actuelles pour les amatrices et les amateurs en Suisse romande. Il en ressort une grande diversité de sites et de genres, qui souffre parfois d’un manque de cohérence.
Rock, rap ou musiques électroniques : comment la Suisse romande forme ses musiciens amateurs
TEXTE | Jade Albasini
Enfant, ado ou adulte, nombreux sont celles et ceux qui pratiquent un instrument de musique sur leur temps de loisir, ou qui rêvent de chanter les tubes de leurs artistes préférés. Si on compte beaucoup de personnes passionnées de classique ou de jazz, l’engouement pour les musiques actuelles est de plus en plus palpable du côté du public romand, que l’on considère le nombre croissant de festivals dédiés ou celui de personnes jouant ce type de musique. Les musiques actuelles, ou MUA comme on les appelle dans le jargon, englobent le rock, les musiques afro-américaines comme le rap, les musiques électroniques ou encore les chansons de variété. Depuis vingt ans, les propositions d’enseignement de ces styles dans les écoles et conservatoires institutionnalisés se sont beaucoup développées en Suisse romande.
Par contre, la définition de cette famille protéiforme n’a pas encore trouvé de consensus sur le terrain. « À titre d’exemple, une école que nous avons interrogée disait ne pas enseigner les musiques actuelles », raconte Carole Christe, chercheuse à l’HEMU – Haute École de Musique – HES-SO et cosignataire de l’étude Elemana-Preprosuro : états des lieux de l’enseignement des musiques actuelles de niveau amateur à préprofessionnel en Suisse Romande. « Mais elle proposait un projet sur la création de bandes originales de films. Est-ce que cela entre dans notre échantillon ? Les opinions divergent. Nous avons opté pour le non. » Publiée en 2024 sous la direction du musicien et pédagogue François Vion, cette étude a ciblé les offres de cours dites de « loisir ». « Notre postulat était d’analyser le paysage romand en échangeant avec les directions, le corps enseignant et les
différents services de la culture, précise Carole Christe. Il s’agissait de faire un point de situation fouillé des ressources existantes et de ce qu’il manque. À noter que nous n’avons pas questionné les élèves directement. Nous n’avions pas le temps nécessaire au vu de leur nombre. »
De nombreux sites d’enseignement
Parmi les données recueillies, certaines ont particulièrement retenu l’attention de l’équipe de recherche. À commencer par le chiffre de 191 sites d’enseignement des MUA recensés en Suisse romande. « Le nombre d’écoles et leur concentration dans certains cantons nous ont surpris, explique la sociologue. C’est notamment le cas de Neuchâtel, où la densité de lieux d’enseignement est remarquable au regard de la taille du territoire ou de sa population. »
Cette particularité s’explique en partie par l’ancrage historique des MUA dans la région, et plus particulièrement à La Chaux-deFonds, où la pratique s’est d’abord développée de manière informelle. Depuis vingt ans, le canton abrite d’ailleurs une école entièrement dédiée à ces musiques, La Boîte-à-Frap’ !. « Lors des entretiens, nous avons découvert que des élèves venaient spécialement pour suivre les cours d’un professeur de metal », relève Carole Christe, qui souligne aussi la diversité des apprentissages proposés.
Si la diversité des offres au sein des institutions est perçue comme positive, des inégalités dans le contenu des formations persistent néanmoins. « Pour les amatrices et les amateurs, il n’existe pas vraiment de politique culturelle liée à l’enseignement des MUA en Suisse, contrairement à la France où tout est centralisé par l’État, indique la chercheuse. Et comme il n’y a pas de ligne directrice cantonale ou fédérale, nous avons parfois constaté un manque de cohérence. Chez nos voisins, on trouve tout un dispositif de soutien, en termes de ressources financières et de visibilité, pour les jeunes artistes qui souhaiteraient passer à l’étape suivante. » L’uniformisation ne représente néanmoins pas forcément la solution : « Pour les profils loisirs, c’est important
de conserver le plaisir. Mais il faut être vigilant pour les personnes qui choisissent de s’orienter vers une formation professionnalisante : la pluralité romande ne doit pas être excluante. » Carole Christe fait référence ici aux possibles disparités entre des élèves issus de régions périphériques, qui n’auraient pas les mêmes trajectoires pour la préparation des concours d’entrée que les musiciennes et musiciens formés dans les centres urbains.
En ce qui concerne l’HEMU, la répartition géographique des étudiantes et des étudiants en 2025 s’avère plutôt équilibrée. « La nouvelle volée en MUA est principalement composée d’élèves de l’École de Jazz et de Musique Actuelle (EJMA) à Lausanne, de l’École des Musiques Actuelles (eMa) à Genève, et de Ton sur Ton dans le canton de Neuchâtel, explique Yvan Jaquemet, adjoint de direction responsable des Musiques actuelles à l’HEMU. Mais nous comptons aussi des étudiantes et des étudiants qui n’ont pas suivi de parcours institutionnel, qu’il s’agisse d’écoles ou de conservatoires. » Il mentionne également la collaboration étroite entre les directions des institutions préprofessionnelles et des hautes écoles, qui œuvrent ensemble pour créer des synergies et partager les nouvelles tendances du secteur.
Nouvelles aspirations et formation en ligne
Parmi ces tendances, l’étude dévoile notamment l’attrait grandissant pour les apprentissages du rap, du DJing, du beatboxing ainsi que pour la musique assistée par ordinateur (MAO). Mais dans les faits, ces filières ne sont encore pas assez répandues dans les enseignements loisirs : « Cette lacune est en lien avec la dévalorisation de ce type de musique par certaines personnes, explique répond Carole Christe. Celui-ci repose pourtant sur un ensemble de maîtrises et de compétences spécifiques. » Ce goût pour les sonorités électroniques trouve par contre un écho dans les formations professionnelles : « Il y a aujourd’hui une place en digital audio workstation réservée par volée dans nos classes, précise Yvan Jaquemet. Évidemment, quand on se
lance dans ce type de spécialisation, c’est toujours important d’avoir des bases solides dans un instrument plus classique. » Le souhait des élèves de s’initier à l’improvisation est aussi ressorti durant les échanges avec les professeur·es.
« Là aussi, les avis divergent quant aux possibilités d’un tel enseignement chez des amateurs, observe la chercheuse. Certains membres du corps enseignant considèrent qu’il s’agit d’une technique fondamentale à transmettre. Pour d’autres, il faut avoir atteint un niveau élevé avant d’y être initié. »
Un type d’enseignement qui n’a pas été analysé dans ce riche panorama est celui des cours en ligne. « Sur ce point, il faudrait une étude à part entière, considère Carole Christe. Nous avons récolté quelques témoignages de professeur·es qui mentionnent que leurs élèves ont parfois commencé en autodidacte sur internet. En général, c’est plutôt pour signaler qu’ils
ont acquis de mauvais réflexes. » Ces sessions numériques peuvent-elles court-circuiter les propositions d’enseignements officielles ?
Pour Yvan Jaquemet, « il y a de la concurrence avec les formations en ligne. Mais cela ne peut remplacer ni la présence d’expertes et d’experts avec un suivi personnalisé, ni le fait de jouer ensemble dans la même pièce. »
Au final, Elemana-Preprosuro relève aussi, parallèlement à la richesse de l’offre d’enseignement, combien les MUA sont vivantes et appréciées par le public et combien elles ont conquis une place de choix dans de nombreux lieux de diffusion et festivals en Suisse romande. Ce vivier pluriel de musiciens amateurs ou professionnels promet de grandir et de se développer. Et avec cette croissance, il est certain que de nouveaux styles et sousgroupes enrichiront encore cette gamme de productions musicales.
Plébiscitées par le public romand, les musiques actuelles occupent désormais une place centrale dans les médias, les salles de concert et les festivals. Cette image immortalise la finale 2024 du Swiss Voice Tour, présenté comme le plus grand concours de chant du pays, qui s’est tenue au Théâtre de Beaulieu à Lausanne.
La géographe Anne-Sophie Fioretto cherche à comprendre qui sont les adeptes de voyages en van pour permettre aux destinations touristiques de mieux les gérer. Héritier d’un imaginaire mêlant mouvement hippie et road trip américain, ce nomadisme contemporain a été peu étudié jusqu’à présent.
« Les vanlifers ont un pouvoir d’achat significatif »
TEXTE | Geneviève Ruiz
Les doigts de pieds en éventail devant un sommet des Dolomites, une plage d’Algarve ou un village valaisan… Le point commun entre ces images qui font fureur sur les réseaux sociaux ? Elles sont prises depuis un van. Rien que sur Instagram, le hashtag #Vanlife (« La vie en van » en français) comptait 18 millions de posts en 2024. Auparavant marginale, cette pratique s’est transformée en un phénomène touristique global après le Covid-19. Rien qu’aux États-Unis, le nombre de pratiquantes et de pratiquants est passé de 1,9 million en 2020 à 2,6 millions en 2021. En Suisse, la hausse des immatriculations de ce type de véhicule est d’environ 10% par an depuis la pandémie. Mais cette croissance engendre un paradoxe : alors que l’objectif déclaré des vanlifers est de fuir la foule et de se connecter à la nature, on assiste à une surfréquentation de certains sites. Lorsqu’elles ne les interdisent
pas, certaines destinations touristiques se retrouvent démunies face à ce nouveau flux, tout en s’interrogeant sur ses retombées économiques. La géographe Anne-Sophie Fioretto, professeure à l’Institut de Tourisme de la HES-SO Valais-Wallis – Haute Ecole de Gestion – HEG, est en train de déposer le projet Vanlife & caravaning : boîte à outils pour une gestion durable des pratiques . Son objectif est de mieux comprendre le phénomène et d’établir une typologie de ses adeptes. En partenariat avec des destinations touristiques romandes, elle souhaite aussi développer des modalités d'accueil plus efficaces.
Le terme revient sans cesse sur les réseaux sociaux, mais que recouvre exactement la vanlife ?
Cet anglicisme désigne à la fois une tendance et une pratique touristique en plein
Les dioramas de l’artiste australienne Kendal Murray suggèrent des micro-aventures ou des activités de loisir. À travers ces scènes miniatures souvent composées avec des jouets ou des objets du quotidien, elle interroge notre rapport à la nature, aux apparences, à l’enfance ou au temps qui passe.
Contrairement à ce que peuvent laisser croire les réseaux sociaux, voyager en van exige une préparation rigoureuse et l’acquisition de compétences spécifiques, comme l’explique la géographe Anne-Sophie Fioretto.
essor. Il s’agit de voyager dans un véhicule aménagé – un fourgon, une camionnette ou même une voiture équipée d’une tente sur le toit – le temps d’un week-end, de vacances estivales, ou plus durablement, pour un tour du monde ou en adoptant un mode de vie nomade. La vanlife incarne un faisceau de valeurs comme la liberté, l’autonomie, l’évasion, le minimalisme, le slow tourisme, la connexion à la nature, l’ouverture à l’imprévu ou encore la convivialité. Elle s’accompagne d’une dimension communautaire : les vanlifers échangent activement, sur la route ou via des plateformes.
Pourquoi ce mode de voyage séduit-il ?
Le mouvement de la vanlife trouve ses racines en Amérique du Nord, nourri par un imaginaire puissant : celui du road trip, de la contre-culture hippie et de la quête de liberté absolue. Si internet et les réseaux sociaux ont contribué à sa popularisation, la pandémie de Covid-19 a agi comme un accélérateur. Avec les restrictions de voyage et la méfiance envers les hébergements traditionnels, la demande en
vans aménagés a explosé, pour l’achat ou la location. Mais les temps ont changé : on se situe désormais moins dans la magie de Woodstock, Peace and love et compagnie. Il s’agit d’une nouvelle pratique de loisir assez individualiste. Elle est toujours basée sur l’idéal de liberté, mais avec l’objectif « je m’arrête où je veux, quand je veux et surtout loin des foules ».
Sauf que tellement de personnes souhaitent s’évader loin des foules que cela a engendré des pics de fréquentation dans certains lieux… Ce n’est pas tout à fait juste. Ces pics ne sont pas dus uniquement aux vans, mais à un cumul de profils se retrouvant dans un même lieu : excursionnistes, locaux, etc. En Suisse, cela s’est surtout produit dans certains parcs naturels ou cols, des « spots instagrammables » aux paysages spectaculaires. Des problèmes de parcages sauvages, d’incivilités ou de déchets ont pu être observés, alors qu’on se trouve souvent dans des endroits sensibles d’un point de vue de la biodiversité et avec peu de capacité d’accueil. Il ne s’agit pas de surtourisme, mais d’engorgements localisés. Les vanlifers qui se retrouvent dans ces situations sont généralement novices et ne maîtrisent pas les codes de la pratique.
Comment les destinations touristiques perçoivent-elles ce phénomène ?
C’est un défi pour elles, qui soulève beaucoup d’interrogations : faut-il accueillir ou interdire cette pratique ? Et, si on décide de l’accueillir, comment faire ? Comment l’intégrer à l’économie locale ? Aujourd’hui, aucune réponse claire n’émerge. En commençant nos recherches, nous avons constaté un manque criant de données sur le sujet. Qui sont les vanlifers ? Quels sont leurs profils, leurs besoins, leurs comportements ? Aucune étude, ni en Suisse ni à l’international, ne permet de dresser un tableau précis. Le but de notre projet est d’apporter des éléments de réponse, tout en testant des solutions avec nos territoires partenaires. Nous souhaitons également analyser les conditions-cadres liées à cette pratique. En Suisse, l’absence de réglementation spécifique rend la situation com -
BERTRAND
plexe. Les frontières entre camping, bivouac et stationnement sauvage sont mal définies. Les règles varient d’un canton à l’autre, voire d’une commune à l’autre, ce qui complique toute tentative de régulation cohérente.
Vous avez établi des profils de vanlifers, pourriez-vous les décrire ?
Nous avons défini trois types d’usagers, volontairement caricaturaux. Il y a tout d’abord le vanlifer hédoniste, attaché à l’esthétisme de ce mode de voyage. Il affectionne les paysages vierges, publie ses photos en ligne et soigne particulièrement le véhicule qu’il aura aménagé, souvent en mode vintage. Le second profil est celui du sportif, pour qui le van représente un moyen de pratique de son activité sportive : surf, alpinisme, escalade, VTT, etc. Le van n’est ici pas un but en lui-même, mais un facilitateur. Nous avons nommé le troisième profil type « le vagabond ». Il recherche la liberté et l’imprévu, mais privilégie aussi l’aspect économique de ce mode de voyage. Cette dernière catégorie représente une minorité. Nos premiers tests ont en effet montré que la majorité des vanlifers sont prêts à payer pour manger et consommer local, pratiquer des activités et entrer en contact avec les acteurs locaux.
Les destinations auraient-elles donc intérêt à les accueillir ?
Il est difficile de généraliser, surtout sur la base d’études préliminaires. Mais un premier constat ressort : l’idée reçue selon laquelle les vanlifers ne dépensent rien sur place est fausse. Loin de l’image des voyageuses et voyageurs précaires ou de la légende du jeune surfeur sans le sou, ces touristes disposent souvent d’un pouvoir d’achat significatif. Entre l’achat d’un véhicule aménagé – qui coûte plusieurs dizaines de milliers de francs – et son entretien, la vanlife n’est pas un mode de voyage si bon marché. Nos discussions ont plutôt montré que les vanlifers sont demandeurs d’informations, de services et d’infrastructures adaptés, comme des espaces pour faire du feu ou des toilettes sèches. Loin d’être des marginaux, ils recherchent la sécurité, le respect des règles et n’excluent pas de contribuer
financièrement, par exemple via une taxe de séjour. Pour les stations touristiques, cette population représente donc certainement une clientèle complémentaire à considérer.
Et qu’en est-il de l’impact environnemental de cette pratique ?
Il n’est pas aisé de répondre à cette question. D’un côté, ses adeptes adoptent souvent un mode de vie minimaliste et privilégient les circuits courts. Mais leurs déplacements fréquents en véhicule aménagé génèrent inévitablement des émissions de CO2. À l’inverse, cette pratique se distingue par son autonomie : elle ne dépend pas d’infrastructures fixes, souvent sous-exploitées dans de nombreuses destinations. Notre étude vise précisément à analyser ces enjeux pour dresser un bilan précis de son impact environnemental.
L’augmentation du nombre d’adeptes de la vanlife va-t-elle se poursuivre ?
L’engouement pour la vanlife connaît actuellement un tassement. Après le boom post-covid, on observe un rééquilibrage : certaines personnes ayant acheté un van pendant la pandémie l’ont revendu après s’être rendu compte que ce mode de voyage ne leur convenait pas. La vanlife ne correspond pas à tout le monde : le manque de confort, d’espace ou le stress lié à la recherche de places de stationnement peuvent représenter des inconvénients. Mais ce mouvement devrait continuer à progresser à long terme car il s’inscrit dans une tendance forte du tourisme actuel : plus hybride, plus agile et plus durable.
Contrairement à ce que peuvent parfois laisser croire les réseaux sociaux, voyager en van exige une préparation rigoureuse et l’acquisition de compétences spécifiques. Pour profiter pleinement de la liberté, de la spontanéité et de la connexion avec la nature que cela offre, il faut savoir éviter les zones saturées et les pics de fréquentation, se renseigner sur les réglementations locales et adopter des codes de conduite adaptés. La vanlife est un mode de voyage qui rompt avec les modèles classiques et n’a rien à voir avec le tourisme urbain ou de consommation traditionnel.
Les loisirs sont le reflet de nos passions, mais aussi de notre parcours ou de nos valeurs. Pour certaines personnes, ils deviennent un engagement ou se transforment en un métier. Cinq portraits explorent cette ligne poreuse.
Des loisirs engagés
| Anne-Sylvie Sprenger IMAGES | Hervé Annen
« C’est dans le partage que je vibre le plus »
« Je suis née dans une famille de musiciennes et musiciens amateurs, évoque Aurore Grosclaude. Ma mère jouait bien du piano. C’est donc très instinctivement que je m’y suis mise. Au début, c’étaient des improvisations, des jeux et des quatremains. » Très vite, on inscrit Aurore au Conservatoire de Lausanne, où elle rencontre une « prof géniale », devenue aujourd’hui sa collègue.
« La boucle est bouclée », s’amuse cette jeune femme qui est passée, dans la même institution, du statut d’élève amatrice à étudiante professionnelle, puis à professeure auprès de jeunes musiciens. Celle qui pourrait discuter pendant des heures de sa passion confie : « Dès mes 12 ans, j’avais la conviction que je pouvais faire de ma passion mon métier. » À cet âge-là, elle se rêve surtout sur scène. Mais avec les années, elle s’entiche également de pédagogie au point d’aller jusqu’à obtenir un Master en la matière. Aurore Grosclaude a d’ailleurs autant de plaisir à enseigner à des enfants amateurs qu’à de jeunes adultes empruntant une voie professionnelle. Parallèlement, elle poursuit sa carrière de soliste et de chambriste tout en finalisant un doctorat en interprétation musicale. « Sur scène ou en classe, je me situe toujours dans la transmission, fait-elle remarquer. Pour moi, c’est précisément cela, le concept de la musique : c’est dans le partage – tant avec mes élèves qu’avec le public –que je vibre le plus. »
Aurore Grosclaude
27 ans
Concertiste et professeure de piano au Conservatoire de Lausanne
TEXTE
« Je suis arrivée dans l’univers des trains miniatures par hasard »
« Au-delà des trains miniatures, c’est la grande histoire du rail que l’on vient côtoyer ici », dépeint Sylvia Bonvin, à la tête du Musée suisse des trains miniatures à Crans-Montana depuis bientôt dix-neuf ans. Très impliquée dans son travail qui consiste aussi à guider les visiteuses et les visiteurs dans un impressionnant dédale de maquettes et de collections uniques, la conservatrice sonde les intérêts de ses interlocutrices et interlocuteurs afin de mieux titiller leur curiosité. Côté technique, historique ou artistique, la Valaisanne a assurément des anecdotes pour tous les goûts. Même sur ses rencontres avec des ferroviphiles compulsifs, qui se font livrer en cachette (comprenez : dans le dos de leur épouse) leurs achats à la boutique du musée.
« Ils préfèrent parler de ferrovipathie, mais je n’aime pas ce terme : ça sonne comme une pathologie ! » À l’entendre parler de son musée, difficile de ne pas croire Silvia Bonvin passionnée de trains depuis toujours. Cette enseignante
de formation, restée vingt ans mère au foyer, assure pourtant être « arrivée dans cet univers par le plus grand des hasards », alors qu’elle cherchait un emploi dans lequel utiliser ses compétences. Férue de lecture et d’histoire, elle s’est alors documentée à tout-va sur les trains, qu’ils soient de taille réelle ou miniatures,
dont elle a intégré aussi bien les différents prototypes que les mécanismes dans les moindres détails. Si sa fascination pour le rail est manifeste, dans le privé, un autre domaine capture également son intérêt : la broderie sur costume valaisan. « Si je vous en parle, je peux avoir les yeux qui brillent ! » Sylvia Bonvin n’est
pas sectaire pour autant : « J’aime aussi tricoter. Pas un bébé ne naît dans le village sans que je ne lui fasse une paire de chaussons ! »
Sylvia Bonvin
68 ans Directrice de la Fondation suisse des trains miniatures Crans-Montana
« Les skaters avaient l’air si cool, avec leurs habits à la mode un peu punk »
« J’ai découvert le skate dans la rue, à l’âge de 10 ans », se remémore le Fribourgeois Yves Marchon. En plein cœur de la vieille-ville, son regard est soudain « captivé par une bande de skaters, avec leur tremplin et leur jump. Ils avaient l’air si cool avec leurs habits à la mode un peu punk de l’époque », s’amuse-t-il. Après s’être essayé au foot, le préado est séduit par la liberté de cette discipline : « Il n’y a pas de règles ni de coach auxquels on doit obéir, on peut faire ce qu’on veut. » De ses propres mots, il confie que « le skate est rapidement devenu une obsession », mais aussi « un refuge » pour ce jeune d’origine modeste. Sa passion ne l’a jamais quitté. S’il s’est lancé un temps dans la compétition, il s’est surtout
spécialisé dans un domaine adjacent, à savoir la réalisation de films consacrés à cette discipline. À cet effet, il a d’ailleurs monté sa boîte de production. « Le milieu du skate se veut éternellement jeune et inconséquent. Pour paraître cool, le skater doit jouer sur cette image d’immaturité. Mais en réalité, il n’en est rien, explique-t-il. Pour réussir, il faut beaucoup de travail, d’entraînement et d’ambition. » Aujourd’hui, Yves Marchon a choisi de baisser la pression : « J’ai juste envie de faire du skate pour mon plaisir. » Ce qui ne l’empêche pas d’en faire au minimum 3 fois par semaine.
Yves Marchon 47 ans Skater et réalisateur de films de skate
« Ma plus grande fierté ? Que des familles puissent à nouveau skier ensemble »
En 2019, Valérie Vaucher a fondé l’association Verbier4all, qui met gratuitement à disposition du matériel de sport (handiski, fauteuils tout-terrain et vélos), ainsi que des accompagnantes et des accompagnants bénévoles au service de personnes en situation de handicap. Rien ne la prédestinait à s’engager dans ce secteur, si ce n’est son goût pour le ski, attrapé très tôt. « Malgré des revenus modestes, ma maman m’a toujours emmenée au ski. Le dimanche matin, on prenait les autobus lausannois pour rejoindre les pistes. » Avec son mari et ses deux enfants, ils forment « une famille de sportifs », qui a longtemps vécu entre les États-Unis et le Valais. Vers l’âge de 10 ans, leur fille reçoit le diagnostic d’une maladie
génétique, qui va peu à peu lui faire perdre ses capacités motrices. Mais il lui est inimaginable d’être privée de ce plaisir . Après s’être formée en tant qu’accompagnante de ski assis, Valérie Vaucher décide de fonder cette association, qui fonctionne aujourd’hui avec une quinzaine de bénévoles. Sa plus grande fierté ? « Que des familles puissent à nouveau skier ensemble ! » Quant à sa fille, elle ne saurait se limiter au ski : l’automne dernier, mère et fille ont participé à une compétition de surf adapté en Californie. « J’avoue que nous sommes un peu hyperactifs dans la famille ! »
Valérie Vaucher
57 ans Fondatrice de Verbier4all
« Protéger la nature est devenu une philosophie de vie »
D’aussi loin qu’il se souvienne, Timothée Steiner a toujours aimé les grands espaces. « Petit, je passais beaucoup de temps en forêt, à faire des cabanes, ou à marcher en montagne avec mes parents », raconte cet enfant de La Broye qui s’engage aujourd’hui pour l’environnement. « Quand je faisais une bêtise, on ne m’envoyait d’ailleurs pas dans
ma chambre, mais dehors », partage-t-il, amusé. Cette punition aurait pu le dégoûter de l’extérieur, mais il en a été tout autrement : durant ses études en biogéosciences, il s’engage en faveur de diverses initiatives pour lutter contre les déchets sauvages, ou littering. Il participe notamment à plusieurs opérations de ramassage de mégots dans
les rues de Payerne. Avec un groupe d’amis, il mène des opérations de nettoyage de plages ou de forêts qu’il partage sur les réseaux sociaux. « On m’a appris à prêter attention aux choses qui m’entourent. À partir de là, protéger la nature est devenu une philosophie de vie. » Timothée Steiner est aujourd’hui chef de projet chez Summit Foundation, dont l’objectif consiste à réduire l’impact humain en montagne et qui organise
notamment des collectes de déchets dans les stations de ski. « Nous ne cherchons pas à faire la morale aux gens, précise-t-il. Mais à les sensibiliser sur cette question à travers différents types de campagnes. »
Timothée Steiner 30 ans Chef de projet chez Summit Foundation Vevey
La sociologue Lucia Bordone a été mandatée par la Ville d’Yverdon-les-Bains dans le cadre d’un projet de réaménagement de sa plage. Elle a observé les pratiques, les souvenirs et les imaginaires de ses utilisatrices et utilisateurs.
La plage, un lieu puissamment évocateur
TEXTE | Anne-Sylvie Sprenger
Lieu de loisir par excellence, la plage est le berceau d’imaginaires multiples. « Sportives ou sportifs, personnes âgées, ados ou familles, une plage réunit une grande diversité de publics et d’activités , confirme Lucia Bordone, adjointe scientifique à la Haute école de travail social de Genève (HETS-Genève) – HES-SO. Certains y viennent pour la baignade ou le calme, d’autres pour le barbecue, pour faire la fête ou encore pour les places de jeux. » Cette chercheuse a été mandatée par la Ville d’Yverdon-les-Bains pour mener une étude sociologique dans le cadre d’un projet de réaménagement de sa plage, située sur les rives du lac de Neuchâtel. Ce lieu très populaire, gratuit et facilement accessible depuis le centre-ville, offre une grande étendue d’herbe et de sable fin, ainsi que des infrastructures comme des aires de jeu, des installations sanitaires ou des restaurants. « Il s’agissait, avant de projeter des transformations depuis le point de vue de l’ar-
chitecte ou de l’ingénieur·e, de se pencher sur les pratiques des personnes concernées, afin de déterminer quels espaces préserver et lesquels faire évoluer. » Si ce genre de démarche n’est pas habituel, Simon Gaberell, responsable de CITÉ, le Centre interdisciplinaire de la HES-SO Genève pour la transition des villes et territoires, et coauteur de l’étude, souligne que « de plus en plus de communes mettent l’accent sur les enjeux sociaux liés à des projets d’aménagement. Nous assistons à une prise de conscience d’un besoin de dialogue entre le monde de l’urbanisme et le monde social. » Et cet expert d’ajouter : « C’est extrêmement précieux pour les communes : cela permet de calibrer au mieux le projet en fonction des publics visés. »
Pour mener sa mission, Lucia Bordone s’est rendue sur le terrain, à la rencontre des usagères et des usagers de cet espace lacustre. « Un des
La série Fifty High Seasons du photographe Shane Lynam a revisité la station balnéaire de la Grande-Motte en 2016, 50 ans après la Mission Racine. Celle-ci souhaitait déployer des stations balnéaires en Languedoc-Roussillon en imposant une planification centralisée et technocratique. En plus de ses objectifs économiques, le projet avait également un volet social : démocratiser les vacances le long de la côte méditerranéenne.
1 L’expression « bien commun de proximité » a été élaborée par Marc Breviglieri, professeur à la HETS-Genève.
Dans son article
Biens communs de proximité et pouvoir climatisant des ambiances urbaines (GéoProximitéS, 2023), il explique que « ces biens communs écologiques et urbains de proximité ne procèdent pas d’une logique délibérative, mais ils se façonnent à partir de gestes d’usage qui à la fois dépendent du maintien d’un environnement spécifique et y prennent part. »
enjeux était de rendre compte de la diversité des regards, sans invisibiliser une catégorie de la population, relève-t-elle. Les espaces publics sont des lieux où on apprend concrètement ce que signifie “faire société”. Il s’agit de permettre à des usages multiples de coexister, sans que l’un d’entre eux ne prenne le pas sur les autres. » La sociologue confie d’ailleurs qu’« un des défis était de recueillir la parole des personnes généralement peu audibles, comme les enfants ou les habitantes et les habitants allophones. » Pour répondre à cette exigence, il a fallu passer par des chemins de traverse, comme rejoindre un atelier de conversation fréquenté par des femmes migrantes ou proposer une activité à des enfants pris en charge par un centre aéré. Lucia Bordone a demandé aux premières de raconter un souvenir en lien avec la plage : « Ces échanges ont permis de révéler un fond d’expériences communes, comme le fait de s’être fait gronder enfant parce qu’on avait mouillé ses habits. » Au cours de discussions a priori badines se dessinent alors en creux leurs attentes concernant cet environnement.
« Pour ces personnes, il est important d’avoir ce genre de lieu qui soit ouvert et accessible gratuitement, expose la chercheuse. C’est un endroit où elles peuvent prendre racine dans la société d’accueil. En effet, dans les endroits désignés comme favorisant leur intégration, ces femmes ne se retrouvent finalement souvent qu’entre elles. » À ce titre, le littoral joue pleinement son rôle de « bien commun de proximité 1 » : « C’està-dire que tout le monde peut y trouver une place. Il s’agit d’un lieu où vous êtes en contact avec les autres, sans avoir besoin d’être forcément en relation directe avec eux. »
Avec les enfants, la sociologue a utilisé une autre approche : « Nous avons fait une promenade sensorielle sur la plage : marcher pieds nus, écouter, se coucher sous un arbre en fermant les yeux. » Les réactions sont alors révélatrices : « Les enfants ressentaient des choses qui n’existaient pas à ce moment-là, comme des odeurs de grillade ou des bruits d’oiseaux. » À un autre moment, il a été proposé au groupe de dessiner la plage idéale. « L’expérience n’a pas été concluante », s’amuse Lucia Bordone. Si la question lui apparaît aujourd’hui « cliché », le résultat l’est tout autant : « Les garçons ont dessiné de grands toboggans et
du matériel pour faire du ski nautique, tandis que les filles ont proposé des licornes et des gâteaux colorés. » Elle n’en tire pas moins une conclusion essentielle : un lieu ne saurait se limiter à ses caractéristiques objectives : « Entre souvenirs et imaginaires, la plage est pour tous un lieu puissamment évocateur. Pour certains, elle sera assimilée à la liberté ou à l’enfance, pour d’autres à la solitude, ou au contraire à la convivialité. »
Supprimer les freins à l’expression
Ces récoltes d’impressions un brin décalées ne sont pas rares dans les démarches participatives. « Dans le cadre d’un projet de réaménagement au Grand-Saconnex, à Genève, nous avons mené des ateliers d’écriture avec un collectif d’écrivains pour entendre toutes ces voix qui restent en marge des grands débats, comme les très jeunes ou les personnes qui n’ont pas le droit de vote par exemple, relate Simon Gaberell. L’idée consiste à enlever un certain nombre de barrières qui pourraient être des freins à l’expression de ces populations. Car beaucoup de gens ne se sentent pas légitimes de partager leur opinion sur des projets urbains. »
Qu’est-il advenu des recommandations proposées au terme de ce travail d’enquête sur la plage d’Yverdon-les-Bains ? « L’expérience s’est arrêtée là car le Conseil communal n’a pas voté les crédits pour concrétiser les idées issues de la démarche participative », indique Simon Gaberell. Il observe, de manière plus générale que « s’il y a aujourd’hui consensus sur le fait de consulter la population, la question de savoir quelle part de pouvoir on est prêt à déléguer demeure un objet de débat ». Cette enquête a cependant permis d’identifier les besoins concrets des utiliseurs de la plage. Si certains ont rêvé de la mise en place d’un bar flottant ou d’un sauna, rares ont été les propositions excentriques ou dénuées de lien avec la réalité. Lucia Bordone souligne que c’est le cas de la plupart des démarches participatives : « Elles mettent en évidence des choses simples, situées en marge des programmes architecturaux ou urbanistiques et qui seraient sûrement passées sous les radars autrement. » Comme, dans le cas présent, « une entrée dans l’eau où on s’est rendu compte que pas mal de gens glissaient et se faisaient mal ».
Durant sa démarche d’obtention du label Parc naturel régional, la vallée du Trient a fait l’objet d’une analyse par des architectes paysagistes. Leurs travaux ont inspiré une série de projets, parmi lesquels émergent des propositions pour repenser les pratiques touristiques.
La vallée du Trient, laboratoire d’un tourisme plus durable
TEXTE | Geneviève Ruiz
Une quarantaine d’étudiantes et d’étudiants en architecture du paysage, avec leurs enseignantes et enseignants, ont débarqué à Salvan dans la vallée du Trient en septembre 2021. Après avoir quitté le Mont-Blanc Express, le groupe s’est dirigé vers les gorges du Dailley pour entamer un arpentage de ce territoire préservé, où certains sommets dépassent les 3000 mètres et offrent des paysages spectaculaires. L’arpentage ? Un concept central dans la palette d’outils des architectes paysagistes : « Il s’agit de s’imprégner de l’environnement, en mouvement et avec tous ses sens, explique Laurence Crémel, professeure en architecture du paysage à la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA) – HES-SO. L’arpentage permet de ressentir les paysages au-delà des cartes et des modèles pour en saisir la réalité vivante et humaine. » Au cœur de cette démarche se trouve la rencontre
avec les personnes qui habitent ou traversent ces espaces. Chacun y projette en effet son propre regard, façonné par son histoire, son métier ou son imaginaire. « Prenez le lac du barrage d’Emosson, dans la commune de Finhaut, illustre Molly Fiero, doctorante en architecture du paysage à l’HEPIA. Un gestionnaire d’infrastructures hydroélectriques, une randonneuse, un restaurateur ou même un bouquetin n’en percevront ni les contours ni les enjeux de la même manière. » Le paysage se révèle ainsi comme une multiplicité de points de vue, où se croisent usages, émotions et savoirs.
Appréhender les divers niveaux d’un paysage
Les étudiants de l’HEPIA, qui ont été rejoints dans leurs explorations par une centaine de leurs camarades en février 2022, ne sont donc pas partis comme de simples
1 Le Parc naturel régional de la vallée du Trient a obtenu, en mai 2025, le label Parc naturel régional d’importance nationale décerné par la Confédération. Ce territoire s’étend sur 222 km², répartis sur sept communes : Evionnaz, Finhaut, Martigny-Combe, Salvan, Saint-Maurice, Trient et Vernayaz. Il se distingue par une grande diversité topographique, climatique, culturelle et écologique.
randonneuses ou randonneurs. Leur démarche s’inscrivait dans le cadre du projet Enjeux paysagers des territoires du Parc naturel régional de la vallée du Trient (2022-2024), mené en partenariat avec le comité du parc, alors en phase de création 1. Mais avant d’éprouver les sentiers escarpés et l’histoire glaciaire de ces reliefs, une préparation minutieuse a nourri leur approche : cartes, archives historiques, données géologiques, climatiques, biologiques et sociologiques ont été passées en revue. « L’architecte paysagiste réunit plusieurs disciplines afin d’appréhender les divers niveaux d’un paysage, qui ne se résume pas pour lui à une carte postale, précise Laurence Crémel. Son travail consiste à en décrypter les strates — tensions, dynamiques, liens et fractures — pour en saisir la complexité. » L’objectif ? Proposer des interventions qui stimulent le débat et interpellent les actrices et acteurs concernés, au-delà d’une simple esthétique.
Dès le XIXe siècle, les premiers touristes alpins, séduits par les paysages grandioses comme la cascade de la Pissevache ou les gorges du Trient, se sont mis à sillonner les chemins ou à conquérir les sommets de la vallée du Trient. Pour accueillir cette clientèle aisée, des hôtels de luxe, des belvédères et la ligne de chemin de fer Martigny-Chamonix ont vu le jour. Une ère de croissance touristique qui s’achèvera avec la Première Guerre mondiale, laissant derrière elle un héritage à la fois architectural et paysager.
Plateforme de l’exposition itinérante réalisée dans le cadre du projet Enjeux paysagers des territoires du Parc naturel régional de la vallée du Trient (2022-2024).
Les étudiants en architecture du paysage se sont plongés dans le territoire du futur Parc naturel régional (PNR) du Trient dans cette optique : imaginer des projets capables de répondre aux fragilités d’un espace montagnard en tension entre les défis du changement climatique et les pressions touristiques. Il s’agissait de concilier trois impératifs : améliorer la qualité de vie des habitantes et des habitants, préserver la biodiversité et anticiper les mutations du territoire. « Leurs propositions n’étaient pas destinées à être concrétisées, mais s’inscrivaient dans une démarche pédagogique, précise Laurence Crémel. Leur portée a toutefois dépassé le cadre académique avec un projet soutenu par le PNR : en 2024, elles ont été compilées dans l’ouvrage Le Parc naturel régional de la vallée du Trient, de l’Arpille à la Cime de l’Est, avant de faire l’objet d’une exposition itinérante. »
Lors de l’essor du ski durant les Trente Glorieuses, la région n’a pas connu de transformations aussi intenses que les vallées attenantes : l’absence de grandes surfaces d’alpages et les ravins abrupts ont représenté un frein au développement de grandes stations. « Cette préservation relative est une chance pour le territoire, souligne Laurence Crémel. Le statut de PNR ouvre aujourd’hui la voie à un tourisme plus durable. Mais cela ne va pas sans contradictions : ce label vise à préserver un patrimoine, mais il permet aussi un certain positionnement sur le marché du tourisme. Or s’il y a trop d’infrastructures, l’aspect sauvage de la montagne disparaît ! Il est donc nécessaire pour les collectivités de réfléchir quel public elles veulent accueillir et comment. L’enjeu est de concevoir un tourisme qui ne sacrifie pas les écosystèmes fragiles de la région. »
Expériences singulières plutôt que consommation touristique
Vues panoramiques du Parc naturel régional de la vallée du Trient, matériel cartographique et visuel, ainsi qu’accès au site du parc.
Quel public accueillir et comment
Dans ce territoire de montagne très marqué par l’accueil de visiteuses et de visiteurs, une partie des réflexions s’est forcément tournée vers le tourisme : il a redessiné les infrastructures, reconfiguré les mobilités et, parfois, participé au déclin des pratiques agricoles traditionnelles.
Comment accompagner l’engouement du public vers un tourisme doux par le paysage ? Quelles sont les mesures paysagères à mettre en place pour une meilleure gestion des sites emblématiques face aux pressions touristiques ? Quels sont les potentiels paysagers et écologiques des réseaux de mobilité existants au sein du PNR ? Ce sont quelques-unes des interrogations soulevées par les étudiants dans le cadre de leurs projets.
Leur attention s’est portée notamment sur la valorisation de lieux emblématiques du territoire, comme la route des Diligences, un itinéraire historique entre le village de Vernayaz dans la plaine du Rhône et la commune
Documents sur la vallée du Trient réunis par les étudiantes et des étudiants en architecture du paysage et publiés dans l’ouvrage Le Parc naturel régional de la vallée du Trient, de l’Arpille à la Cime de l’Est. LA CASCA DE PISSEVACHE / F.
de Finhaut, quelques centaines de mètres et dizaines de lacets plus haut. Le Finhaut des Diligences, projet de Clara Chaboz, imagine plus de place pour les piétons, une réduction de la vitesse des véhicules et des espaces végétalisés avec des espèces indigènes, afin de rendre cet itinéraire plus accueillant pour les visiteurs et les habitants. Tout près de là, Laura Dunes et Carla Marjollet proposent, avec La chevauchée des Baleines, de valoriser le géopatrimoine local représenté par les dos de baleines, des roches striées par le passage des glaciers : sentier surélevé et aire de jeux font partie de leurs suggestions. D’autres projets souhaitent visibiliser des paysages plus ordinaires ou des friches industrielles. D’autres encore, comme celui de Floriane Jungo, travaillent sur l’intégration paysagère des infrastructures de mobilité comme les gares, souvent laissées pour compte. Avec Marécottes (entre les roches), elle propose de
montrer le paysage de roches moutonnées de cette station touristique, alors qu’une nouvelle gare est prévue. Celle-ci doit s’intégrer dans ce paysage caractéristique, alors que l’ancienne gare et ses alentours peuvent faire l’objet d’une réaffectation attractive, valorisant vestiges du passé glaciaire et produits régionaux.
« Ces démarches proposent une approche complexe du paysage, qui mobilise tous les sens et invite à vivre des expériences singulières, analyse Molly Fiero. Elles offrent une alternative à la disneylandisation 2 des lieux touristiques, cette tendance à l’artificialisation ou à la surcommercialisation des espaces. » Au final, on accueille tout en préservant : tisseurs de connexions, les architectes paysagistes parviennent ainsi à concilier les objectifs du PNR.
2 Disneylandiser un lieu, « c’est en mettre en scène les singularités locales, exacerbées de façon à les rendre uniques et inoubliables. Peu à peu, dans le monde entier, sur le modèle de l’attraction phare de Disneyland Paris, “ It’s a small world ”, plus fréquentée que le Louvre, se reconstituent ainsi, dans des périmètres bien délimités, de petits mondes parfaits, conçus pour coller exactement à notre attente : nous rêvons d’animaux sauvages mais gentils, de forêts vierges mais aménagées, de peuples “authentiques” mais accueillants. »
(Brunel S., La planète disneylandisée ?, Sciences Humaines, 2012)
Vidéo tournée dans le cadre du projet Fantaisie – Les pouvoirs de la musique à l’occasion de l’enregistrement du CD The Orpheus’ Lute : Improvisation and Wonder in Humanist Italy. Celui-ci renoue avec une tradition d’exécution proposant des œuvres presque entièrement improvisées.
Un projet de recherche explore les dimensions émotionnelles et pédagogiques de l’improvisation musicale classique, en particulier à travers des instruments à cordes anciens. Ce faisant, il souhaite reconnecter les musiciennes et les musiciens avec le plaisir de jouer.
Quand la musique classique renoue avec son âme improvisée
TEXTE | Andrée-Marie Dussault
Retrouver le plaisir de la musique en improvisant ? C’est une question qui se trouve au cœur de Fantaisie – Les pouvoirs de la musique , un projet de recherche multidisciplinaire mené à la Haute école de musique de Genève (HEM-Genève) – HES-SO. Ce travail expérimental place l’improvisation au centre de ses explorations, en s’appuyant sur des instruments à cordes pincées anciens – luths, clavecins et harpes. Il souhaite redécouvrir cette pratique historique et développer une méthodologie innovante, tant pour son enseignement que pour son intégration dans des performances en direct.
« Nous nous sommes penchés sur la période de la Renaissance, une époque où la musique, bien moins accessible qu’aujourd’hui, ne pouvait s’écouter qu’en étant jouée, et où l’on croyait profondément en son pouvoir »,
explique Bor Zuljan, luthiste et enseignant à la HEM-Genève. À cette époque charnière, la redécouverte de l’Antiquité a permis de réinterpréter les écrits de Platon, dans lesquels l’improvisation – une création jaillissant spontanément de l’instant – était perçue comme un idéal presque magique. « Les poètes, les musiciennes et les musiciens qui s’adonnaient à l’improvisation, étaient souvent décrits comme “possédés”, précise le luthiste. On les voyait comme des intermédiaires, des messagers inspirés, capables de transcender l’ordinaire. »
Les anciens estimaient que l’improvisation pouvait même induire un état métaphysique, une expérience intérieure profonde, tant chez les interprètes qu’au sein de l’auditoire. On retrouve, encore aujourd’hui, ce concept dans certaines cultures, notamment en Iran et dans le monde arabe. « Il s’agit d’une union parfaite
Quand la musique classique renoue avec son âme improvisée 59 entre les musiciens, le public et tout le contexte, relève Bor Zuljan. On sait d’ailleurs que les discours ou les sermons lus endorment les gens, tandis que lorsqu’ils sont improvisés, on est tenu en haleine. Il y a beaucoup plus de vie dans un discours ou de la musique improvisés. »
Plongée dans les traités de la Renaissance
Dans le cadre du projet Fantaisie, l’équipe de recherche s’est plongée dans l’étude de traités datant de la Renaissance consacrés à la polyphonie vocale et à l’art de l’improvisation en canon. Ces écrits révèlent une méthode : « Pour improviser, il faut d’abord maîtriser un langage musical – son vocabulaire, sa grammaire –, en l’assimilant à la fois par l’oreille et par l’intellect, explique le musicien. C’est un processus comparable à l’apprentissage du jazz, de la musique indienne, ou même d’une langue étrangère. » Cette maîtrise est essentielle, car elle permet d’improviser en toute circonstance, même lorsque l’inspiration faiblit ou que la nervosité s’invite : « Lorsqu’on possède cette compétence, on peut toujours exprimer quelque chose de cohérent, sans jamais se perdre. » Bor Zuljan avoue être particulièrement attiré par cette dimension de risque et d’imprévu. « Improviser, confie-t-il, c’est s’exposer, se mettre à nu. Plus on s’investit personnellement dans ce que l’on crée, plus on se révèle. »
Dans la culture occidentale, à partir du siècle des Lumières, la magie de l’improvisation s’est estompée. Ou du moins, elle n’est plus évoquée avec la même intensité, observe le musicien. « La musique, bien qu’historiquement liée au loisir et au plaisir, s’est progressivement éloignée de cette tradition avec l’avènement de la musique classique occidentale, née vers le milieu du XVIIIe siècle. Celle-ci, marquée par la rigueur et la quête de perfection, a redéfini les attentes et les pratiques musicales. » Bor Zuljan a longtemps exploré des univers musicaux où l’improvisation occupe une place centrale, notamment le jazz et les musiques du monde – flamenco, rythmes latino-américains, mélodies iraniennes et arabes, ainsi que les traditions orientales. Lorsqu’il s’est tourné vers la musique classique et la musique ancienne, il a
ressenti un fort besoin d’improviser, presque viscéral. Pourtant, dans la première, l’improvisation est quasi absente, tandis que dans la seconde, elle reste très encadrée. « Cela dit, je perçois un regain d’intérêt pour cette pratique, observe-t-il. L’improvisation regagne peu à peu sa place dans la musique classique occidentale. »
Remettre l’improvisation au cœur de la pratique musicale
C’est précisément l’objectif du projet Fantaisie : redonner vie à cette technique célébrée à la Renaissance, et la remettre au cœur de la pratique musicale. Une démarche qui vise à renouer avec la notion de loisir dans la musique. Selon Bor Zuljan en effet, l’improvisation est ce qui procure le plus de plaisir dans la musique. Lui-même a été jusqu’à l’intégrer dans sa pratique de concert et d’enregistrement. « Proposer un concert entièrement improvisé peut déconcerter les organisateurs et le public, admet-il. Mais une fois l’expérience vécue, l’émerveillement est au rendez-vous. Il y a dans l’improvisation une magie envoûtante. »
Pour le luthiste Bor Zuljan, improviser s’apprend. Comme pour une langue, il faut d’abord en maîtriser le vocabulaire, la grammaire et les subtilités, en les assimilant à la fois par l’oreille et par l’intellect.
Également réalisée dans le cadre du projet Fantaisie – Les pouvoirs de la musique, cette vidéo questionne la sonorité du luth et ses impacts sur les pouvoirs que l’on prêtait à la musique durant le Moyen Âge et à la Renaissance.
Les mini-séries sont au firmament des productions contemporaines. Le public, qui délaisse les salles de cinéma depuis le Covid-19, plébiscite ces formats que l’on peut visionner rapidement. Décryptage du phénomène avec deux spécialistes.
Le nouvel âge d’or des mini-séries
TEXTE | Albertine Bourget
Quatre épisodes, en quatre plans-séquences, qui racontent les suites de l’arrestation d’un jeune de 13 ans pour le meurtre présumé d’une camarade de classe : nous parlons bien sûr d’Adolescence. Désignée meilleure mini-série de l’année aux Emmy Awards américains, la production britannique a offert à Netflix, plus connue pour l’abondance de son offre que pour sa qualité, une première victoire dans la prestigieuse catégorie.
Pour concourir aux Emmy Awards, une mini-série doit compter au moins deux épisodes totalisant 150 minutes et constituer une histoire complète. Mais « le terme cache en réalité une variation extrême, souligne Olivier Zuchuat, professeur au département cinéma de la Haute école d’art et de design – Genève (HEAD – Genève) – HES-SO. Pour certaines réalisatrices et réalisateurs, il s’agit de propo-
ser un méga-film coupé en morceaux. Pour d’autres, il s’agit d’une série feuilletonnante, avec un nombre restreint d’épisodes. » Sans parler des séries dites anthologiques, dont chaque saison constitue un « module indépendant » relié aux suivants par un thème, un lieu, une époque, comme True Detective (HBO, 2014-) ou Fargo (FX, 2014-).
Après une première vague dans les années 1950-60, le format vit actuellement un nouvel âge d’or. Diffusée sur la chaîne câblée américaine HBO en 2001, Band of Brothers, avec Steven Spielberg et Tom Hanks à la barre, a marqué un tournant majeur. Depuis, le phénomène est devenu une déferlante à laquelle Olivier Zuchuat et Bertrand Bacqué, également professeur à la HEAD – Genève, ont consacré un colloque et sur laquelle ils préparent un ouvrage.
Zones d’expérimentation et diversité des écriture
Pour Bertrand Bacqué, « ces objets sortent du cadre d’une industrie relativement corsetée et constituent des zones d’expérimentation. Dans une économie plus fragile, ils peuvent représenter un galop d’essai et permettent de prendre des risques en dehors des structures de financement classiques. Ils sont, tout simplement, un espace de liberté. Prenez The Third Day, créée par les
Britanniques Felix Barrett et Dennis Kelly pour HBO et Sky Atlantic : l’un des épisodes est un plan-séquence de douze heures ! » Cet opus hors normes devait être filmé avec un vrai public, mais l’idée a dû être abandonnée en raison de la pandémie. Les auteurs, venus du théâtre, ne renoncent pas à ce qu’ils dépeignent comme un « événement théâtral immersif majeur » : le 3 octobre 2020, la chaîne Sky Arts et les pages Facebook de HBO et Sky diffusent en direct la
Automne est l’un des trois épisodes de la mini-série
The Third Day (2020). Diffusée en direct sous la forme d’un événement de douze heures tourné en plan-séquence, cette partie suit Sam, interprété par Jude Law. Son personnage échoue par accident sur une île au large des côtes britanniques, où les habitantes et les habitants semblent cacher des secrets mystérieux.
1 À noter que c’est durant la pandémie que sont apparus, en Chine, les « micro-dramas » : des productions filmées à la verticale pour être visionnées sur smartphone, dont chaque épisode dure une à deux minutes. Des studios américains et français s’emparent désormais de ce marché en plein essor.
captation, depuis l’île d’Osea, de la production, emmenée par l’acteur Jude Law. « Dans tout ce foisonnement, c’est l’extraordinaire diversité des écritures qui frappe. Quand je parle d’écriture, il ne s’agit pas seulement du scénario, mais de la mise en scène, du cadrage, de l’exigence esthétique et formelle », poursuit le chercheur. Une exigence qui ne trouve pas toujours son public : lancée sur la BBC en 2020, Small Axe, du réalisateur oscarisé Steve McQueen, reste méconnue. Au grand dam d’Olivier Zuchuat, admiratif de cette « réflexion singulière sur le racisme systémique vécu par la communauté jamaïcaine à Londres ».
Chernobyl (2019, HBO/Sky) arrive fréquemment en tête de classement des meilleures mini-séries contemporaines, preuve qu’une mini-série n’a pas besoin de sortir du cadre pour séduire. « De facture très classique, elle arrive à proposer différentes narrations sur l’effroi planétaire qu’a été l’explosion de Tchernobyl, l’incurie post-soviétique, les rouages du KGB, les souffrances des irradiés… Le tout tissé dans un ensemble de six épisodes extrêmement cohérent », salue le chercheur.
Un public plus friand depuis le Covid-19
De manière générale, le public est friand de ces productions. Tout d’abord parce que, « à l’inverse de séries qui s’étirent sur des années, vous pouvez les visionner très rapidement, indique Bertrand Bacqué. La tendance s’est renforcée pendant le Covid-19. 1 » Et puis, pour appâter ce même public qui délaisse les salles de cinéma depuis la pandémie, il est fréquent « d’inviter sur des mini-séries des réalisateurs et des acteurs stars, qui y trouvent leur compte car ils ne vont pas s’engager des années durant ».
Bande-annonce de la mini-série
Small Axe, qui se focalise sur la communauté jamaïcaine de Londres des années 1960 aux années 1980 en cinq parties de 63 à 128 minutes.
Le colloque international « Mini-séries contemporaines ou les puissances de l’entre-deux », organisé en 2023 à la HEADGenève, réunit des extraits de mini-séries avec des analyses.
Combien de fois déjà avons-nous cité HBO ? Connue pour les séries cultes que sont Les Soprano et Sur Écoute/The Wire, la chaîne, devenue la plateforme de streaming HBO Max, a longtemps été le terrain de jeu idéal, « le lieu de cette prise de risque, résume Bertrand Bacqué. En 2022, ce n’est plus possible pour David Simon de refaire une série comme The Wire. Mais dans We Own This City, il arrive à concentrer son récit sur les affrontements avec la police de Baltimore en six épisodes, par le biais d’une structure complexe, des analepses (flashbacks) et des prolepses, et c’est très efficace. » C’est HBO, encore, qui a permis au réalisateur français Olivier Assayas de revisiter son film Irma Vep (1996), hommage à Louis Feuillade et à son film muet en dix épisodes Les Vampires (1915). « Assayas a disposé d’une totale liberté. Le résultat final, Irma Vep (2022), est un film de 8 heures, une réflexion métadiscursive sur ce qu’est la série. Et c’est, estime Bertrand Bacqué, souvent plus réussi que certains de ses longs-métrages. »
Les noms de Jane Campion à la réalisation (Top of the Lake) et des actrices oscarisées Nicole Kidman et Reese Witherspoon au générique de Big Little Lies, lancée comme une mini-série en 2017, ont largement contribué à leur succès. Depuis, l’actrice australienne multiplie les incursions sur le petit écran, jusqu’à l’overdose. Le prestige lié aux noms de l’actrice Cate Blanchett et du réalisateur Alfonso Cuarón n’ont pas empêché la tiède réception de Disclaimer (Apple TV) l’année dernière. À l’inverse, remarqué pour sa performance dans la mini-série irlandaise Normal People (2020), l’acteur Paul Mescal se consacre désormais au cinéma.
Signe des temps, HBO a resserré son contrôle créatif. David Simon a récemment indiqué ne plus parvenir à faire ses mini-séries, ni chez HBO ni ailleurs. Mais la tendance reste bien vivace. Ces dernières semaines, le nom du réalisateur Jean-Stéphane Bron a largement été mis en avant pour promouvoir The Deal, coproduction de la RTS inspirée par les négociations américano-iraniennes sur le nucléaire en 2015 à Genève. « Aujourd’hui, les plateformes peuvent étudier de manière extrêmement précise la manière dont les productions sont visionnées, afin de déterminer ce qui plaît au plus grand nombre. Mais, veut croire Olivier Zuchuat, ce succès est beaucoup plus difficile à anticiper pour les mini-séries, qui échappent encore à cette volonté d’optimisation industrielle et restent un espace d’auteurs. »
Une pièce participative propose de s’immerger dans le parcours bureaucratique auquel sont soumises les personnes migrantes en Suisse. Cette expérience suscite des questionnements et parfois un peu d’insécurité.
Se mettre dans la peau d’un migrant grâce au théâtre
TEXTE | Gilles Labarthe
Un loisir comme le théâtre amateur peut servir à une prise de conscience sur des problématiques sociétales. C’est le cas de Bienvenue à Valesia , une pièce participative qui a pour objectif la sensibilisation aux thématiques de la migration, de l’intégration et du racisme, ainsi que la transmission d’informations liées au cadre juridique de la migration en Suisse. Ce projet est porté par Stefanie Kurt, professeure à la HES-SO Valais-Wallis - Haute École et École Supérieure de Travail Social –HESTS. Spécialiste des droits humains et des migrations, elle explique l’origine du concept : « L’idée a germé au sein de l’association bernoise ISA, une institution de conseil et de formation en faveur des migrantes et des migrants. » Parmi les facteurs qui ont enclenché leur démarche figurent l’entrée en vigueur de la révision totale de la Loi sur la nationalité suisse (LN, 2018) ainsi que la révision partielle
de la Loi sur les étrangers, devenue Loi sur les étrangers et l’intégration (LEI, 2019), qui introduit un modèle d’intégration graduel. Celui-ci demande en gros que les exigences en matière d’efforts d’intégration d’une personne étrangère soient d’autant plus élevées que le statut de séjour visé lui confère de droits. Face à ce nouveau contexte législatif, les membres de l’association ISA, en majorité des travailleuses et des travailleurs du social, ont souhaité faire quelque chose pour sensibiliser le public.
« Ils ont alors créé un jeu de rôle, raconte Stefanie Kurt, qui fait elle-même partie du comité de cette association. J’ai aussitôt pensé que cette démarche était intéressante pour la recherche. Mais il restait à traduire le texte de l’allemand. » Le passage à la langue française s’est fait dès 2021, notamment grâce à Laure Sandoz, alors chercheuse au Centre national de compétence sur les études de migration et de
Reportage lors des dernières répétitions de la pièce de théâtre immersive Bienvenue à Heimatland !, réalisé par la RTS en septembre 2021.
mobilité à l’Université de Neuchâtel. Celle-ci reprend, puis adapte le projet d’ISA avec son collègue anthropologue Nicolas Yazgi dans le cadre du projet Théâtre de la connaissance, qui propose des mises en scène de thématiques de recherche pour ouvrir le dialogue avec le public. Le résultat est une pièce immersive intitulée Bienvenue à Heimatland ! dont l’équipe de jeu était composée à la fois d’actrices et d’acteurs professionnels ainsi que de participantes et de participants amateurs. Ces derniers ont travaillé avec une équipe de recherche pour incarner des rôles de migrants arrivant dans un pays inconnu.
Confrontation avec la bureaucratie Stefanie Kurt va s’inspirer de ce modèle : « Je l’ai d’abord repris avec des étudiantes et étudiants dans le cadre d’un module d’approfondissement à la HESTS. Puis, en collaboration avec l’équipe de Bienvenue à Heimatland !, nous avons créé une version inédite de la pièce initiale en vue de la mettre à la disposition du grand public. Un livre retraçant cette expérience est en préparation. Deux particularités marquent ce projet : il est mené en mode bilingue français et allemand et, à ma connaissance, il s’agit de la première pièce participative sur ce thème présentée en Valais. »
Les premières représentations de la pièce Bienvenue à Valesia sont prévues pour décembre 2025. « Les acteurs participants pourront y expérimenter et sentir ce que cela signifie d’être confronté, en tant que migrant, à la bureaucratie d’un État dont on ne connaît pas les règles de fonctionnement, souligne la chercheuse. Ces personnes ne comprennent souvent pas ce qui est attendu par l’administration, à qui s’adresser. C’est avec ces éléments que nous jouons. Ils reflètent des expériences vécues de personnes étrangères en Suisse, s’appuyant sur les connaissances scientifiques actuelles. » Concrètement, la pièce met en scène des migrants qui entrent dans un pays fictif, reçoivent un statut légal et une tâche à accomplir. Les participants sont aussi confrontés à l’attente. Il leur faut se montrer patients et aimables avec les autorités, tout en s’acquittant de tâches liées à la jurisprudence.
« Les acteurs amateurs peuvent être amenés à
des questionnements et à pas mal d’insécurité au début », observe Stefanie Kurt, qui ajoute que Bienvenue à Valesia tient aussi compte des spécificités valaisannes : « Nous allons jouer avec ces particularités, notamment le bilinguisme. Certains employé·es parlent mieux le français, d’autres l’allemand, cela dépend sur qui on tombe. Mais à ce stade, nous ne souhaitons pas tout révéler de notre pièce ! » La chercheuse consent à livrer encore quelques détails : des questions graves sont certes abordées durant la représentation, mais on peut aussi s’attendre à une touche d’humour ici et là. Et au final, le public sera convié à un moment de discussion sur ce qui a été entendu, vécu et observé, avec des expertes et des experts des terrains de la migration, de la recherche et de la politique.
Le jeu en travail social
Le jeu occupe une place particulière en travail social et en ergothérapie. Pour autant, comment qualifier le sens donné à ces types d’interactions par les différents actrices et acteurs en présence ? Alexandre Lambelet, professeur à la Haute école de travail social et de la santé –HETSL – HES-SO, mène des travaux sur ce questionnement depuis plusieurs années. « Que ce soient les lieux d’action communautaire, des centres d’accueil temporaires ou des établissements médico-sociaux, toutes les institutions proposent désormais des jeux. Ils sont perçus comme autant d’outils ou de pratiques indissociables du travail social », observe-t-il. Encore faut-il clarifier le sens donné au dispositif ludique pour toutes les parties prenantes : moyen de médiation utile pour rencontrer différents publics ?
Support éducatif, avec parfois le risque de véhiculer des visions trop schématisées ou réductrices des réalités sociales, quitte à contribuer à reproduire ainsi des inégalités ? Incitation à la participation sociale ? Souvent, tout se passe « comme si le jeu avait une telle évidence qu’il ne méritait pas d’être interrogé en tant que tel dans les pratiques professionnelles, ou à l’inverse qu’il ne pouvait exister qu’aux marges ou en deçà de ces activités professionnelles, parce qu’accessoire ou frivole », expliquent Alexandre Lambelet et une équipe de recherche rattachée principalement à la HETSL et à l’Université de Lausanne dans un nouvel ouvrage entièrement consacré au jeu en ergothérapie et en travail social et intitulé Jouer ? Perspectives pour l’ergothérapie et le travail social (2025).
Dans les années 1970, le metteur en scène brésilien Augusto Boal (1931-2009) a créé le « Théâtre de l’opprimé », un ensemble de pratiques artistiques conçues pour éveiller la conscience critique. Parmi elles, le « théâtre journal » transforme des faits réels – souvent tirés de l’actualité – en scènes interactives. Les participantes et participants y analysent les situations présentées, puis proposent des solutions. Le public est invité à intervenir et à modifier l’action.
Si l’accès aux loisirs pour les personnes en situation de handicap est un droit garanti par l’ONU depuis 2014, la Suisse peine à développer une stratégie globale en la matière. Un déficit qui freine les nouvelles initiatives.
Le tourisme inclusif reste en deçà de ses possibilités
TEXTE | Anne-Sylvie Sprenger
Avec ses lieux culturels, ses sites touristiques et son offre d’activités récréatives, la Suisse ne manque pas de loisirs à offrir. Pour autant, une majorité d’entre eux restent difficilement accessibles aux personnes en situation de handicap. C’est le constat sur lequel s’accordent plusieurs chercheuses et chercheurs qui travaillent sur cette question.
« Toute une série d’initiatives existent, mais cela reste encore très clairsemé, pose Benjamin Nanchen, professeur à l’institut Tourisme de la HES-SO Valais-Wallis - Haute École de Gestion – HEG. Certes, l’accès aux loisirs pour les personnes en situation de handicap est un droit garanti par l’ONU depuis 2014, mais cette convention n’est pas contraignante. Tout dépend de la bonne volonté de chacun des acteurs. » Même constat du côté de Roland Schegg, coordinateur des recherches au sein du même institut : « Différents profession -
nel·les essaient de pousser la thématique. Mais pour une majorité, l’inclusivité n’est pas prioritaire. » S’intéressant également à cette thématique, Pierre Margot-Cattin, professeur à la HES-SO Valais-Wallis - Haute École et École Supérieure de Travail Social – HESTS, constate : « La Suisse dénote un retard en comparaison avec des pays comme les États-Unis, le Canada ou encore les États scandinaves, avance ce globe-trotter en chaise roulante. Si tout le monde est d’accord avec le principe, sur le terrain, la situation ressemble à un chantier. Tout un pan de notre patrimoine n’a pas été conçu selon une approche inclusive. » Pour Benjamin Nanchen, « il existe aujourd’hui encore un besoin de sensibiliser les professionnel·les du tourisme. Beaucoup n’ont pas conscience des problématiques rencontrées par les personnes en situation de handicap. » Il souligne en outre « la tendance à se focaliser
Dans les activités de loisir et de tourisme, il suffit qu’un maillon de la chaîne soit déficient pour que l’activité devienne inaccessible aux personnes en situation de handicap. Illustration réalisée par Pawel Jonca pour Hémisphères.
sur les handicaps moteurs, immédiatement repérables ». Il en veut pour preuve l’invariable pictogramme qui renvoie à un fauteuil roulant.
« D’autres handicaps, tels que la surdité, la cécité ou encore les déficiences intellectuelles, nécessitent d’être pris en considération. » Pour ces publics, « il est moins question d’adaptation des infrastructures que d’un travail de sensibilisation du personnel, pointe Roland Schegg. Or dans un secteur qui souffre de pénurie de personnel et emploie des saisonnières et saisonniers, investir dans la formation continue n’est pas évident. »
Un marché non négligeable
Les inévitables coûts que représentent ces aménagements représentent sans conteste un frein à la mise à niveau des lieux de loisirs. Pour autant, « il faut arrêter de penser que les personnes en situation de handicap représentent un marché minoritaire, stipule Benjamin Nanchen. En Suisse, il est question d’une personne sur cinq, qui se déplace la plupart du temps avec l’entourage. » Roland Schegg renchérit : « Il s’agit d’un marché non négligeable en termes de retombées économiques. Ce, d’autant plus que ces infrastructures sont également prisées par les personnes âgées au vu de leurs commodités. »
Les choses commenceraient aujourd’hui néanmoins à bouger : parcours d’accrobranche spécifiques, séances de cinéma avec audiodescription, représentations théâtrales « relax » pour les personnes vivant avec une déficience intellectuelle, etc. « Ces initiatives sont portées le plus souvent par des acteurs locaux qui ont à cœur de rendre leur offre plus inclusive, indique Benjamin Nanchen. Les associations interviennent alors généralement comme ressources dans leurs démarches. » Et de citer notamment la Fondation Cerebral qui « met à disposition des fauteuils roulants tout-terrain ou encore des toilettes accessibles pour les festivals ». Pierre Margot-Cattin attire cependant l’attention sur un point essentiel : « L’accès aux loisirs repose sur ce qu’on appelle une chaîne continue et non rompue de prestataires ou de prestations qui doivent être accessibles, insiste-t-il. Cela englobe non seulement le fait de savoir si je vais pouvoir vivre une expérience de manière satisfaisante, mais également si je
peux accéder facilement au lieu. Il suffit qu’un maillon de la chaîne soit défaillant pour que l’activité devienne inaccessible. » Roland Schegg illustre cela avec « ces hôtels à l’infrastructure hautement inclusive, rendus inadaptés par un trottoir trop élevé ». La question de l’accessibilité des transports publics est à ce titre primordiale. « Grâce à la loi sur le handicap, de nombreux travaux ont été entrepris pour rehausser les quais et rendre les gares plus accessibles », relève Benjamin Nanchen. De la même manière, les musées et autres lieux culturels sont davantage soucieux de ces questions d’inclusivité. « Ils sont souvent financés par les pouvoirs publics qui fournissent les moyens pour adapter leurs structures », indique Roland Schegg. D’ailleurs, « de plus en plus de cantons engagent des délégué·es à l’inclusion pour mettre en œuvre leur stratégie en la matière », souligne Benjamin Nanchen. « C’est plus délicat pour un hôtel ou une entreprise privée, qui n’a pas les mêmes contraintes », poursuit Roland Schegg. Et de souligner que « le fédéralisme suisse avec ses différentes législations complexifie la situation ».
Manque de vision globale
Or sans vision stratégique globale, l’offre de loisirs inclusifs perd en cohérence et en visibilité. « Comme tout part d’initiatives personnelles, des projets font doublon, voire se concurrencent, mentionne Benjamin Nanchen. Et certaines régions ou activités sont complètement laissées à l’abandon. » De fait, malgré différentes tentatives d’établir un panorama exhaustif, l’information concernant l’accessibilité des lieux de loisirs reste faiblement disponible, voire incomplète, car elle ne prend pas en compte tous les handicaps. Pour Pierre Margot-Cattin, « la diffusion d’informations précises constitue justement le premier maillon de la chaîne : pour qu’une personne en situation de handicap ose se lancer dans une activité, il lui faut être sûre qu’elle ne va pas se retrouver coincée. » La digitalisation est souvent invoquée pour rendre la communication sur les services touristiques plus inclusive.
« Nous savons qu’elle améliore l’expérience client. Il faut cependant s’assurer que les outils proposés atteignent tous les publics. Sinon, il y aura des laissé·es-pour-compte », explique
Alain Imboden, responsable de la filière Tourisme à la HEG. À ses yeux, il est souhaitable que les créatrices et les créateurs de solutions digitales impliquent les associations actives dans le handicap lors du développement de leurs produits, « même si certaines solutions ne seront peut-être jamais adaptées à certains publics. Dans ce cas, il conviendra de réfléchir à des alternatives, comme la possibilité de parler directement à quelqu’un. » L’inclusivité des loisirs ne saurait donc se passer de l’humain.
TROIS QUESTIONS À
Carola Togni
L’inclusivité des loisirs concerne aussi les genres. Cette professeure à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne –HETSL – HES-SO a mené une étude sur les centres de loisirs, principalement pensés pour les garçons.
Le monde de l’animation socio-culturelle n’a pas toujours été égalitaire. Comment le comprendre ?
La réalité augmentée pour des sports extrêmes inclusifs
Et si le survol en deltaplane du Grand Canyon ou de l’Himalaya devenait accessible à tout un chacun, quelles que soient sa condition physique ou sa maîtrise du vol libre ? Là est la promesse ambitieuse des nouvelles technologies en matière de réalité augmentée, entre casque, manettes, gilet haptique et autres simulateurs de chute libre. Professeure et chercheuse à l’EHL Hospitality Business School - HES-SO, Stéphanie Pougnet a décidé d’orienter ses recherches sur ces nouvelles opportunités de sports extrêmes. C’est notamment sa passion personnelle pour le parachutisme qui l’a amenée à questionner la manière dont la réalité augmentée pouvait être mise au service du tourisme sportif.
« Ces pratiques s’adressent à une grande diversité de publics, des athlètes professionnels qui souhaitent analyser et améliorer leurs performances aux personnes en situation de handicap, en passant par les sportives et les sportifs amateurs », explique-t-elle. Les sensations sont-elles vraiment comparables ? « À l’heure actuelle, les technologies permettent d’éprouver des sensations similaires, répond-elle. Mais la réalité virtuelle ne saurait à ses yeux « remplacer l’expérience du risque » et l’adrénaline associée à la dangerosité. Elle ouvre néanmoins le champ des possibles pour une multitude de pratiques et de publics. « À l’image de cette enfant en chaise roulante, qui a pu retrouver ses capacités de mouvement lors d’une expérience dans un tunnel de simulation de chute libre », relate Stéphanie Pougnet. Des avancées qui n’ont pas de prix.
CT Historiquement, dans les années 1960, les politiques de loisirs visaient non seulement à offrir des loisirs, mais aussi à encadrer le temps libre des classes populaires, et plus particulièrement celui des jeunes garçons, perçus comme « à risque de déviance ». Ces structures ont donc été construites en pensant d’abord à eux. Ce n’est pas seulement une question du type d’activités proposées, mais aussi de la manière dont l’espace public était traditionnellement perçu et organisé, soit occupé et contrôlé par les garçons et les hommes : qui avait le droit d’utiliser les terrains de jeux, de choisir la musique, ou de s’exprimer librement ?
Les filles étaient-elles pour autant absentes de ces structures ?
Non, elles étaient bel et bien présentes, mais rarement reconnues comme des participantes à part entière. Au départ, nos recherches nous ont fait croire qu’elles étaient absentes de ces espaces. Puis, en explorant les archives et les photos, nous avons vu qu’elles étaient là : seulement, on ne les considérait pas, elles n’étaient pas au centre de l’attention. Souvent, on les décrivait juste comme « les copines de ». Ce qui est frappant, au final, c’est moins leur absence que l’invisibilisation de leur présence.
Quelles mesures sont aujourd’hui mises en place pour favoriser leur participation ?
Certaines initiatives consistent à réserver ponctuellement des espaces non mixtes, pour que les filles puissent apprivoiser les lieux et s’y sentir légitimes, avant d’évoluer dans des contextes mixtes. On trouve aussi des actions de soutien à la pratique sportive féminine ou la création d’activités pensées pour encourager leur présence. Au-delà du choix des activités et de l’aménagement des espaces, un défi important pour construire des espaces inclusifs est celui de la formation des équipes d’animation aux enjeux de genre.
Qu’ont en commun Airbnb, les escape games, les matchs de football, les bières artisanales, les parcs à thème ou les croisières de luxe ? Ils nous vendent la promesse d’une expérience, selon Steven Miles, sociologue à l’Université métropolitaine de Manchester et auteur de La Société de l’expérience (L’Échappée, 2024). Selon lui, notre époque valorise moins l’accumulation de biens que la quête d’instants mémorables. Cette recherche d’intensité constitue un nouveau terrain de conquête pour le capitalisme, qui l’exploite pour en faire un marché lucratif.
Fabriquée à l’échelle industrielle, l’expérience devient alors « premium ». Le phénomène de funflation, analysé par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) en 2025, illustre cette tendance : en France comme en Europe ou aux États-Unis, les restaurants étoilés, festivals, rencontres exclusives avec des artistes ou sessions de shopping personnalisées séduisent au-delà des catégories sociales aisées. Les jeunes, notamment, sont prêts à rogner sur d’autres postes de dépenses pour s’offrir ces moments d’exception. L’expérience se doit d’être unique, intense et, surtout, instagrammable. Elle devient une mise en scène de soi, alimentant une course effrénée contre la Fear of Missing out (FoMo) – cette peur de manquer une opportunité de bonheur.
POSTFACE
Le bonheur est-il dans l’expérience ?
Geneviève
Ruiz, rédactrice en chef d’Hémisphères
Pourtant, le bonheur ne se trouve pas toujours là où on l’attend.
Une étude de l’Observatoire du rapport des Français aux loisirs (2020) constate que seuls les loisirs actifs – par exemple le bricolage, les sports d’hiver, la pratique musicale ou artistique – ont un impact significatif sur le bien-être. À l’inverse, les loisirs passifs (par exemple la lecture, la consommation de vidéos, le shopping, les parcs d’attractions) n’affichent pas de corrélation avec un épanouissement durable. Alors, pourquoi persistons-nous à consacrer l’essentiel de notre temps libre à des activités qui, au fond, ne nous comblent pas ? La réponse réside peut-être dans l’effort – ou plutôt, dans son absence. À l’ère où tout s’accélère, où chaque instant se doit d’être optimisé, les « expériences d’exception » tant prisées –pour celles et ceux qui peuvent se les permettre – exigent rarement la persévérance qu’imposent l’apprentissage d’un instrument ou la maîtrise d’un sport. À méditer (activité populaire en Suisse romande), pour celles et ceux qui en ont le loisir.
74 | MUSIQUE ET ARTS DE LA SCÈNE
#MeToo, Black Lives Matter… et la danse ?
77 | INGÉNIERIE ET ARCHITECTURE
Percer les mystères des sols urbains
80 | ÉCONOMIE ET SERVICES
Le métavers, nouveau terrain de jeu des criminels
FOCUS SUR SIX RECHERCHES HES-SO
82 | DESIGN ET ARTS VISUELS
Les idéologies des images spatiales
86 | SANTÉ
Et si les troubles du langage pouvaient être détectés précocement ?
88 | TRAVAIL SOCIAL
« Notre rapport à l’énergie est empreint d’une forte émotion »
Texte Matthieu Ruf
#MeToo, Black Lives Matter…
et la danse ?
Les mouvements d’émancipation contemporains en faveur de la diversité questionnent aussi les arts de la scène. Trois hautes écoles de danse européennes ont mené une réflexion, parfois autocritique, sur le sujet.
Souvent perçues comme des bulles, les écoles d’art ne sont pourtant pas séparées du monde. Ces dernières années, à La Manufacture –Haute école des arts de la scène – HES-SO à Lausanne, les étudiantes et les étudiants ont fait apparaître des enjeux de société au cœur de l’institution en lançant des initiatives appelées « Gender Manuf » ou « Association Décoloniale ». Ils ont également appelé la direction à se positionner publiquement au sujet du conflit israélopalestinien. Des mouvements globaux comme #MeToo et des événements comme la mort de George Floyd en 2020 – qui a marqué un tournant dans la prise de conscience des violences policières et des inégalités raciales – ont rendu les questions de discrimination et d’inclusion urgentes, au point de prendre parfois de court le personnel enseignant.
Danseur et responsable académique du Bachelor en Contemporary Dance de La Manufacture jusqu’en été 2025, Gabriel Schenker est attentif à ces thématiques depuis longtemps. De ses discussions avec des collègues d’autres écoles de danse en Europe, confrontés aux mêmes préoccupations, est né un projet de recherche européen (2023-2025) intitulé Diversity in European Higher Dance Education (DDE). Il a donné lieu à des semaines de réflexion et de pratiques corporelles, des groupes de discussion avec les étudiants et des entretiens avec le personnel dans trois institutions : La Manufacture, l’Université des arts de Stockholm et P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios) à Bruxelles. Au-delà de la représentativité statistique, quelle diversité ces formations accueillentelles et comment celle-ci est-elle valorisée durant les études ? Quelles discriminations, conscientes ou inconscientes, les processus d’audition, les plans d’études, les horaires, les coûts, les bâtiments, la préparation à l’après-diplôme peuvent-ils occasionner ? Tel est le genre de questions que l’équipe de recherche, coordonnée par Gabriel Schenker, s’est posé. « C’était extrêmement riche et intense, relate ce dernier. J’ai très mal calculé la masse de travail à prévoir ! »
Recrutement global et prélèvement des ressources Malgré le peu de places disponibles (une nouvelle volée deux années sur trois, au moins 50% de personnes suisses sur les 14 sélectionnées), le Bachelor en Contemporary Dance de La Manufacture est une formation de renommée internationale, qui attire des danseuses et danseurs du monde entier. C’est le cas aussi de P.A.R.T.S. à Bruxelles, qui réalise des préauditions sur plusieurs continents. Comment éviter que ce recrutement global ne devienne, sous couvert d’inclusion de cultures diverses, un autre prélèvement de ressources ? « Il faut combiner l’effort d’aller chercher des gens ailleurs avec celui de valoriser leur apport, analyse Gabriel Schenker. Sinon, c’est de l’impérialisme. »
L’un des mérites du projet DDE est ainsi de jeter une lumière crue sur la notion faussement
universelle de « danse contemporaine ». Pratiquer ce qui est considéré comme de la danse contemporaine dans son propre pays, arriver en Europe et s’entendre dire que c’est plutôt de la danse moderne, folklorique, ou autre chose encore est une expérience fréquente d’étudiants immigrés. Mais cette hiérarchie tacite concerne aussi des personnes vivant en Suisse. Ainsi, beaucoup d’étudiants interrogés ont déclaré avoir senti que le fait de venir d’un autre milieu de danse (waacking, hip-hop ou d’autres danses dites urbaines, par exemple) était un atout pour être sélectionné dans l’école. Néanmoins, une fois la formation commencée, cette pratique-là devait plutôt être laissée pour le soir, après les cours. « En d’autres termes, on leur a vendu une formation où tout serait possible, qui finalement comportait des demandes esthétiques implicites. »
Le minimum, aux yeux du groupe de recherche, consiste donc à situer le savoir-faire européen
enseigné dans ces hautes écoles pour le dévêtir de ce monopole du « contemporain », qui exclut implicitement d’autres formes d’expression. En Scandinavie, la discipline est d’ailleurs souvent nommée European Experimental Stage Dance (danse scénique expérimentale européenne). « Deux choses compliquent néanmoins l’acte de simplement se positionner, nuance Gabriel Schenker : le fait que de nombreuses formes de danse tout à fait européennes sont considérées comme “mineures” et, surtout, la responsabilité coloniale de l’Europe, qui a empêché et continue d’empêcher d’autres cultures de la danse de se développer autant que la nôtre. »
Consciente de l’ampleur de la tâche, tout comme des tensions créées entre les impératifs institutionnels d’un côté et la réalité du terrain de l’autre, l’équipe du projet DDE propose, dans son rapport final, plusieurs recommandations, notamment une formation continue pour le personnel enseignant et un
Face In (2017) est une création de la chorégraphe Yasmeen Godder pour Candoco, compagnie pionnière de danse contemporaine fondée par Celeste Dandeker, danseuse devenue tétraplégique après un accident sur scène. Candoco, reconnue pour son exigence artistique, réunit des danseuses et des danseurs – valides ou en situation de handicap –dans une quête d’excellence, bien au-delà de l’inclusivité.
cours à intégrer au cursus de Bachelor. L’une des propositions les plus aisées à mettre en place est de renforcer considérablement les moments d’apprentissage latéral, qui laissent la possibilité aux étudiants de transmettre leur pratique de la danse à leurs pair·es et à leurs enseignantes et enseignants, sans hiérarchie. Mais cela pose la question de la charge horaire, déjà très importante à La Manufacture (trentecinq à quarante heures d’enseignement par semaine). Sans lien apparent avec la question de la diversité, cette charge n’est pourtant pas vécue de la même manière par les différents étudiants selon leurs habitudes culturelles, d’autant plus dans le cas où ils doivent travailler le soir ou le week-end pour subvenir à leurs besoins.
Les facettes moins visibles de la diversité
Cet exemple illustre la nécessité d’une approche intersectionnelle. « L’attention que nous avons su apporter aux questions de genre, notamment ce qui a trait au harcèlement, à l’identité, aux pronoms, nous ne l’avons pas encore portée avec la même intensité sur les questions raciales, illustre Gabriel Schenker. Cela est en rapport avec ce qu’est La Manufacture, de manière très factuelle : une institution blanche. »
Le processus de recherche a permis d’autres prises de conscience liées aux ramifications de la diversité et ses facettes moins visibles. Le sujet du handicap physique est ainsi apparu au cours du projet, de même que celui des classes sociales. « Nous n’avons pas interrogé les personnes qui n’ont pas été sélectionnées lors de l’audition, ni, surtout, celles qui ne se sont jamais présentées parce qu’elles ont pensé n’avoir aucune chance. Cela touche à d’autres thématiques encore, comme celle des religions, presque absentes à La Manufacture. Et cela pose la question de qui s’imagine suivre un Bachelor en danse. »
Si l’institution, avec ce projet de recherche, effectue un exercice d’autocritique, il est à noter que c’est aussi grâce à leur parcours à La Manufacture que certains étudiants s’informent et deviennent sensibles à ces questions. Le cours « Race, Genre et Classe »,
Pour Gabriel Schenker, il est crucial d’affronter la diversité dans toutes ses dimensions dès le début des études en danse. Il ne faut pas laisser les étudiantes et les étudiants seuls avec ces questions brûlantes.
donné par Fabián Barba, a pu avoir un effet de détonateur sur les personnes en formation, en provoquant chez elles de la détresse ou en activant un désir d’agir. Gabriel Schenker constate que les volées les plus récentes arrivent déjà politisées sur les questions de diversité et de discrimination. Ce qui ne diminue pas la nécessité de thématiser ces questions, bien au contraire. « J’ai déjà entendu le raisonnement suivant : quand on aborde ces sujets, cela devient incontrôlable, donc ce serait peut-être mieux de ne pas le faire. La conclusion de notre groupe de recherche est inverse : il est crucial d’affronter cette réalité dès le début des études, avec beaucoup d’attention et de soin. Car ce sont des questions brûlantes. L’une des clés est de ne pas laisser les étudiants seuls et d’avoir des personnes de confiance en permanence au sein des écoles, pas seulement des enseignants qui viennent trois semaines en parler puis repartent. »
Texte Lionel Pousaz
Percer les mystères des sols urbains
En absorbant l’eau, les sols agissent comme un climatiseur et luttent contre les îlots de chaleur en ville. Pour mieux comprendre leur rôle et leur composition, souvent méconnue, une chercheuse a déployé ses instruments de mesure dans des parcs lausannois.
Tout le monde en a fait l’expérience, surtout au plus fort de l’été : les températures sont bien plus élevées en ville qu’en campagne. En 2022, une étude italienne parue dans Global Environmental Change, commanditée par la Commission européenne, rapportait des températures de surface dans les agglomérations parfois supérieures de 10 à 15 °C à celles des zones rurales environnantes. Le phénomène préoccupe, à l’heure de la crise climatique. Ses origines sont multiples. Les nombreuses surfaces sombres du bâti convertissent le rayonnement solaire en chaleur, laquelle est emmagasinée dans les matériaux de construction. Une foule d’installations techniques contribuent à faire grimper un peu plus le thermomètre — dont, ironiquement, les systèmes de refroidissement… Un autre paramètre exerce une influence déterminante sur les températures en ville : les sols. En absorbant l’eau puis en la libérant sous forme de vapeur, par exemple à travers les plantes, ils atténuent la chaleur environnante. Un peu comme la transpiration permet de réduire la température corporelle. En ville, le principe fonctionne forcément moins bien : la plupart des sols sont imperméabilisés, recouverts d’une couche de macadam ou de constructions. Même dans les parcs, les sols non recouverts de végétation sont loin de jouer pleinement leur rôle.
Des sols plus tout à fait naturels
« Les sols des parcs urbains sont souvent compactés par le piétinement et, surtout, ils ne sont plus tout à fait naturels », explique Géraldine Bullinger, professeure à la Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg – HEIA-FR – HES-SO, qui explore cette problématique au sein d’un projet intitulé URBA-SOIL. En ville, il est rare que la composition des sols soit restée inchangée, poursuit-elle.
Qu’est-ce qui cause la perte de terres cultivables en Suisse ? Ce bilan, publié dans le rapport du PNR 68 Utilisation durable de la ressource sol en 2018, indique que les surfaces construites figurent parmi les principaux responsables.
18,8%
Surfaces improductives pour l’agriculture (arbustes, herbes, etc)
17,8%
Surfaces boisées
5,7%
Espaces verts et de détente
14,4 %
Infrastructures (zones de circulation et zones d’habitation particulières)
16,2 %
Autres zones bâties
27,1 %
Zones résidentielles Surfaces non
Au fil du temps, des constructions et des aménagements paysagers, on les a augmentés de toutes sortes de matériaux, comme des résidus de brique ou de verre. On les a mélangés avec des matériaux d’excavation ou des terres prélevées ailleurs. Ces interventions humaines ont un impact sur la perméabilité des sols, d’autant plus complexe à évaluer que ces mélanges sont à chaque fois différents et rarement documentés. Difficile dès lors de quantifier ou d’optimiser le rôle de ces sols comme régulateurs thermiques.
Cette photo du projet
URBA-SOIL a été primée dans le cadre du prix FNS d’images scientifiques 2025. Elle représente la doctorante Marie Coudène travaillant sur le terrain, à Lausanne. Le jury a relevé l’esthétique bucolique de cette scène, qui rappelle que la recherche peut être low-tech et se faire avec un simple arrosoir.
On a peu étudié ces « anthroposols », comme aime à les désigner Géraldine Bullinger. Sols mystères, comme ceux de l’Expo 64 à Lausanne, agrégat de matériaux indéterminés, voire polluants… Avec le projet URBA-SOIL, la pédologue a lancé une campagne de sondages dans la capitale vaudoise. Le but : comprendre comment les pelouses absorbent les eaux de ruissellement. Pour simplifier l’équation, la scientifique a exclu les surfaces plantées d’arbres ou de buissons. « On ne mesure pas le rôle de climatiseur de l’évapotranspiration des parties aériennes des plantes ou des arbres, explique la chercheuse. Notre projet vise seulement à comprendre l’infiltration et la rétention de l’eau dans les sols. »
Expériences in situ dans des parcs lausannois
Trois parcs lausannois, ceux du Signal, de Valency et de Vidy-Bourget, servent de cadres à des expériences in situ. L’équipe a introduit dans le sol des cylindres de 50 centimètres de diamètre, munis de capteurs à différentes profondeurs, qui mesurent la température et
l’humidité. Les scientifiques observent ainsi en direct à quelle profondeur et dans quelles quantités le sol absorbe et retient les eaux de pluie. Ces interventions sont complétées par des arrosages d’eau à diverses températures. Cela permet de mieux comprendre les paramètres physiques qui déterminent la porosité des sols. Pour aller plus loin encore, Géraldine Bullinger s’est assurée de la collaboration d’autres équipes scientifiques. Prélevés dans les parcs lausannois, des carottages de sol passent à travers le scanner de tomographie 3D par rayons X du laboratoire Pixe, à l’EPFL. Le procédé donne une idée assez précise de la porosité des sols en produisant une image tridimensionnelle de leur structure, explique Géraldine Bullinger : « On obtient une vue détaillée du réseau de vides et on peut voir s’ils sont connectés ou pas. S’ils ne le sont pas, l’eau ne va pas bien s’infiltrer. » Combinée aux mesures de terrain, la tomographie permet d’affiner les méthodes de caractérisation des sols.
À un stade ultérieur, l’ensemble des données récoltées, dans les parcs ou à l’aide des
Un technosol est un type de sol fortement influencé ou modifié par les activités humaines, qui peut mêler des matériaux artificiels et naturels. Image tirée d’une étude italienne parue en 2021 dans la revue Applied Sciences.
appareils de tomographie de l’EPFL, sera envoyé au Centre d’hydrogéologie et de géothermie de l’Université de Neuchâtel. Ce dernier aura pour tâche de construire un modèle numérique de ces anthroposols. Ce nouvel outil permettra de déterminer les paramètres du « sol idéal » en termes de régulation de l’eau et de la température environnante, espère la chercheuse.
« Le modèle nous permettra par exemple de faire varier les températures extérieures, de les augmenter pour simuler le changement climatique et de déterminer quels types de sols sont les plus adaptés. » Il s’agit aussi de tester sur le terrain quelques solutions concrètes. Notamment, les vers de terre, qui optimisent la perméabilité des sols en creusant leurs galeries. « Sur l’un de nos sites, le parc de Valency, nous avons déjà mesuré une excellente porosité corrélée à une présence importante de vers de terre », explique Géraldine Bullinger. En collaboration avec le Laboratoire d’écologie fonctionnelle de l’Université de Neuchâtel,
l’équipe compte aussi mesurer l’impact à moyen terme des couverts végétaux, comme le paillage ou le compost.
Désimperméabiliser les villes À terme, le projet URBA-SOIL veut évaluer de manière pratique la capacité des sols des parcs lausannois à réguler l’eau et la chaleur. Il ne s’agit pas de quantifier des gains spécifiques en termes de température, insiste la chercheuse, qui précise : « Cela outrepasserait nos compétences. » Mais de caractériser les sols en fonction de leur perméabilité ou de leur capacité de rétention de l’eau. Géraldine Bullinger compte aussi fournir aux décideuses et décideurs ou aux aménagistes urbains des recommandations scientifiquement étayées pour développer et entretenir les sols. Par exemple, pour mitiger le compactage des sols dû au piétinement, fatalement problématique en ville du fait de la densité de population et donc de l’utilisation importante des espaces publics. Cette étude n’est qu’une première étape, estime la chercheuse. Après les sols des parcs, elle pourrait s’intéresser au bitume. Elle travaille d’ailleurs sur un projet visant à mettre au point des matériaux perméables pour les parkings : « Il s’agit, à terme, de désimperméabiliser nos villes. »
Selon l’experte
Géraldine
Bullinger, les interventions humaines sur les sols ont un impact sur leur perméabilité. Le problème, c’est qu’elles sont très diverses et rarement documentées.
Texte Grégory Tesnier
Le métavers, nouveau terrain de jeu des criminels
À l’ère des mondes virtuels, la criminalité se transforme en harcèlement immersif, escroqueries 3D ou usurpation d’identité. Face à ces défis, un projet neuchâtelois ambitionne d’équiper les forces de l’ordre pour enquêter dans ces univers parallèles.
«L’essor de technologies puissantes comme le métavers rend le paysage criminel encore plus complexe et transnational. » Lorsque
Jürgen Stock, ancien secrétaire général d’Interpol – organisation qui coordonne la coopération policière au niveau international –, évoque les dangers liés au métavers, il souligne l’ampleur de la tâche qui attend les services chargés de l’application de la loi. C’est dans ce contexte qu’a vu le jour le projet M-Crime, lancé par l’Institut de lutte contre la criminalité économique (ILCE) de la HE-Arc Gestion (HEG Arc) – HES-SO à Neuchâtel. Son objectif : acquérir des connaissances solides afin de constituer un pôle de compétences en Suisse romande, spécialisé dans la lutte contre cette criminalité « métaversisée », expliquent en substance Renaud Zbinden, adjoint scientifique à l’ILCE et porteur du projet, ainsi que Luca Brunoni, maître d’enseignement à l’ILCE.
Le spécialiste Renaud Zbinden souligne la difficulté de mener efficacement une enquête lorsque les serveurs informatiques se trouvent à l’étranger.
Le métavers ? Un environnement en ligne tridimensionnel où des utilisatrices et des utilisateurs, représentés par des avatars, interagissent dans des espaces virtuels éloignés du monde physique. Dans cet univers immersif, on peut travailler, jouer, créer ou interagir sous une même identité en ligne. Ce qui relevait hier de la science-fiction – pensons au film Ready Player One de Steven Spielberg (2018) – se concrétise déjà avec des plateformes comme Horizon Worlds, Roblox, Fortnite, Minecraft, Decentraland ou The Sandbox. Certes, les attentes économiques du début des années 2020 ne se sont pas réalisées et « l’écosystème métavers » n’a pas encore trouvé sa forme définitive et rentable. Pour autant, les initiatives existantes ne sont pas anecdotiques : elles constituent déjà des laboratoires technologiques où s’expérimentent innovations… et dérives criminelles. Dans cette perspective, si le métavers venait à s’imposer auprès de larges publics, ses implications – techniques, juridiques et économiques – appelleraient une vigilance accrue de la part des autorités policières.
GUILLAUME PERRET
En octobre 2022, Interpol a lancé son métavers, un espace dédié aux rencontres professionnelles, à la formation des forces de l’ordre et à l’anticipation des cybercrimes émergents dans les environnements immersifs.
Ci-dessus, Jürgen Stock, l’ancien secrétaire général d’Interpol, expérimente le dispositif.
Outiller les enquêtes criminelles de demain
Le projet M-Crime, conduit par l’ILCE avec le soutien de la Police cantonale de Genève et de l’Université du Québec à Trois-Rivières, ambitionne dès lors de comprendre ce qui se passe dans ces mondes virtuels pour préparer les enquêtes criminelles de demain. « Beaucoup de phénomènes criminels que nous observons dans le métavers existent également hors du métavers », soulignent Renaud Zbinden et Luca Brunoni. L’environnement immersif ne crée pas une criminalité entièrement nouvelle – même si certains parlent déjà de « métacrime » – mais transforme celle qui existe déjà. Le harcèlement en ligne, par exemple, prend une ampleur inédite lorsqu’il s’exerce à travers un casque de réalité virtuelle ou une combinaison équipée de capteurs. D’autres formes d’actions répréhensibles évoluent également : usurpation d’identité, escroqueries financières, atteintes à la réputation ou manipulations psychologiques.
À mesure que les usages du métavers progressent, les défis se multiplient. Juridiquement, il ne s’agit pas d’un espace unique mais d’une constellation de plateformes privées,
souvent basées à l’étranger, chacune avec ses propres caractéristiques. Les enquêtrices et enquêteurs doivent composer avec des juridictions multiples et des entreprises qui ne partagent pas toujours leurs données. « Comment conduire efficacement une enquête quand les serveurs informatiques sont hors de Suisse ? » s’interrogent Renaud Zbinden et Luca Brunoni. La difficulté est aussi technique. Où se trouvent les traces exploitables ? Sur l’équipement de l’utilisateur ou de l’utilisatrice ?
Sur des serveurs distants ?
Certaines plateformes enregistrent scrupuleusement les interactions, d’autres n’en conservent que des fragments. Le métavers est enfin un univers social, avec ses codes et ses microcultures. Les novices deviennent des victimes privilégiées. Leur vulnérabilité se révèle autant sur le plan cognitif que technique.
Formation des forces de l’ordre
Face à ces incertitudes, M-Crime adopte une approche exploratoire et pragmatique. Première étape : dresser un état des lieux du métavers – technologies, plateformes, usages actuels et futurs – enrichi d’entretiens avec des expertes et des experts, ainsi qu’avec les forces de l’ordre, en particulier la Police cantonale de Genève. Deuxième étape : analyser le cadre juridique, en confrontant les règles et la jurisprudence aux pratiques observées. L’équipe mène aussi – troisième étape – des études de cas concrètes, en partenariat avec l’Université du Québec à Trois-Rivières, afin d’identifier les défis et les solutions. Enfin, les résultats seront synthétisés sous la forme d’un rapport global et d’un workshop destiné aux forces de l’ordre suisses. « Nous souhaitons voir concrètement comment une enquête peut être menée dans un environnement immersif », résument les chercheurs. Aujourd’hui, M-Crime a déjà parcouru un tiers du chemin et espère livrer ses résultats en 2026.
INTERPOL
Texte Marco Danesi
Les idéologies des images spatiales
Dans le cadre de sa thèse, le sociologue Joël Vacheron a décortiqué les images de la Terre et du Cosmos produites par les programmes spatiaux des grandes puissances. Il y a notamment découvert l’empreinte des conquêtes coloniales qui ont façonné le monde à leur image.
La Terre est-elle vraiment bleue, comme elle apparaît sur la photo « The Blue Marble » prise par l’équipage d’Apollo 17 le 7 décembre 1972, en route vers la Lune ? La question n’a rien de complotiste. Au contraire : elle alimente en filigrane le travail du sociologue Joël Vacheron. Dans le cadre de sa thèse de doctorat, cet enseignant et chercheur à l’ECAL / École cantonale d’art de Lausanne – HES-SO s’est intéressé aux représentations du Cosmos et de la Terre pour les regarder autrement. Non plus comme des reproductions objectives et neutres, mais comme des visions véhiculant « des points de vue qui, malgré leur prétention à une inclusivité totale, appartiennent à des cultures visuelles qui n’ont pas toujours été universellement partagées ». En un mot, il propose de les « déregarder » pour démasquer leur « provincialisme ». Son travail a fait l’objet d’un ouvrage publié en 2025, Cosmovisions, une étude visuelle des fondements coloniaux de l’exploration spatiale.
Ce document explique les conditions techniques nécessaires à la photo du premier lever de Terre réalisée le 23 août 1966 par le satellite Lunar Orbiter 1. Elle a été qualifiée de « prise de vue la plus importante depuis l’invention de la photographie ».
Valoriser des contre-récits
Mais qu’est-ce que « déregarder ? » Le verbe - traduction de l’anglais unsee - suggère la volonté de rendre apparente la dimension coloniale de ces images fabriquées et diffusées dans le cadre de l’exploration de l’espace, de les questionner, voire de les prendre au piège. Joël Vacheron cite l’exemple de la une du Daily News du 31 mai 2020, qui plaçait côte à côte une photo des manifestations contre le racisme antinoir aux États-Unis et une image de la fusée du programme Launch America de la NASA (qui vise à envoyer des astronautes vers la Station spatiale internationale, ndlr) : « Elle offrait un prisme puissant pour “déregarder” les récits héroïques » de la conquête de l’espace.
Inspiré par l’étude des « cultures visuelles », l’auteur mentionne, en guise de précurseurs, John Berger ou Roland Barthes et leurs essais critiques de l’imagerie populaire réalisés au cours des années 1960/1970. Il cite également Nicholas Mirzoeff, théoricien de la culture visuelle et professeur à l’Université de New York. Ce dernier a montré, notamment à partir d’une toile du fondateur du mouvement impressionniste Claude Monet – Impression, soleil levant (1873) – la nécessité de dévoiler ce qui a été rendu invisible par « nos manières de voir » le monde. Selon cet activiste visuel, le tableau en question – chef-d’œuvre mondialement reconnu saisissant les fumées qui flottent au-dessus du port normand du Havre – peut être considéré, au-delà de ses qualités esthétiques, comme un témoignage des
conséquences destructrices de la révolution industrielle. « Les images du Cosmos et de notre planète, issues de l’expansionnisme spatial, méritent le même traitement », avance Joël Vacheron.
De Magellan
à SpaceX
Sa thèse suit deux pistes. La première pointe du doigt une cosmovision tout droit sortie de la Guerre froide sur le modèle colonial. Au moment de la décolonisation, les images prises par les astronautes ou par les satellites sont destinées à rendre objective la vision historiquement située du monde et de l’Univers propre au programme spatial américain, mis à mal par l’Union soviétique. La deuxième piste passe au crible l’exploration spatiale états-unienne, « mission planétaire
En 1975, le physicien Gerard O’Neill (19271992) rassemble scientifiques, architectes et urbanistes lors d’un atelier à Stanford pour concevoir des habitats spatiaux. Les artistes Rick Guidice et Don Davis en tirent des illustrations visionnaires, alliant utopie technologique et esthétique moderniste, devenues des icônes de la conquête spatiale.
sociologue
à « déregarder » l’iconographie planétaire afin de rendre apparentes les idées, valeurs et imaginaires qui ont permis leur production, et de ne pas les considérer comme neutres ou universelles.
qui se voulait coopérative et pacifique, lancée au nom de toute l’humanité ». Joël Vacheron souligne, dans cette optique, que « les acteurs de la conquête spatiale (hier la NASA, aujourd’hui SpaceX, ndlr) continuent d’envisager cette mission comme une nécessité » à la fois économique et altruiste. Il s’agit d’entretenir un secteur qui brasse des sommes d’argent énormes avec le prétexte de sauver la planète et les humains, même malgré eux, s’il le faut.
Que ce soient des photos argentiques ou des artefacts numériques, les images sont communiquées et perçues à l’instar « des documents présentant l’expansionnisme comme une mission fondamentalement humaine, note encore Joël Vacheron. Elles naturalisent les fondations coloniales sur lesquelles s’est bâti le capitalisme marchand. » De nos jours, les cosmovisions « totalitaires des barons de l’espace tels qu’Elon Musk ou Jeff Bezos » illustrent parfaitement ce tour de passe-passe. Ces visions, que Joël Vacheron assimile à des hallucinations, spéculent sur un avenir multiplanétaire, du moins extraterrestre, pour l’humanité en danger. Grâce aux progrès techniques, Mars ou les habitats spatiaux pourraient se transformer en Terre de subs-
titution. Sauf que, remarque le sociologue, l’embarquement vers cette nouvelle frontière, qui rejoue les Grandes Découvertes ou la conquête de l’Ouest, tournerait à l’avantage d’une élite fortunée qui se cache derrière un « nous » de façade. Ce pseudo-universalisme abandonne à leur triste sort les autres, « ceux qui peuplent les cales de la modernité ». Bref, la nouvelle arche de Noé ne serait en réalité pas accessible à tout le monde.
Le
Joël Vacheron invite
Ce collage a été réalisé par les artistes Camae Ayewa et Rasheedah Phillips, fondatrices du collectif Black Quantum Futurism, dont la Black Space Agency réécrit les récits spatiaux, mêlant archives, Cosmos et imaginaires collectifs.
Les schémas de la nouvelle économie spatiale Pour sortir de cette impasse, et échapper à l’emprise de ces cosmologies globalisées mêlant gros sous, technosolutionnisme et surveillance généralisée, Joël Vacheron mise sur des « cosmologies pluriverselles » et non pas universelles, seules susceptibles « de troubler les schémas manichéens de la nouvelle économie spatiale ». Il est donc temps « de révéler les bruits et les craquements dans l’espace lisse de cette dernière et de son imaginaire aliénant ». Mais comment désorganiser ces savoirs institués ? En démontant les rouages de la manipulation à la fois formelle et idéologique de cette iconographie qui se veut planétaire au moyen d’un corpus visuel éloquent, répond le sociologue. On découvre alors que les affiches vantant des visites touristiques virtuelles d’exoplanètes proposées par une agence fictive imaginée par la NASA, parmi tant d’autres échantillons, sont directement inspirées des campagnes publicitaires des années 1940, caractérisées par leur empreinte coloniale, qui faisaient la promotion de parcs nationaux sur des territoires autrefois occupés par des populations amérindiennes.
Avec une visée critique, sinon militante, Joël Vacheron interroge « certaines vérités universelles – civilisation, progrès, modernisation ou
libéralisme – véhiculées à travers les images spatiales, afin de (re)valoriser des visions du monde multiples émanant de communautés marginalisées ou invisibilisées ». Pour ce faire, il s’agit d’adopter une méthodologie « rebelle », selon le terme proposé par Katherine McKittrick, professeure canadienne en études de genre, qui participe à déconstruire les hiérarchies traditionnelles du savoir. Cette dernière recommande des pratiques à contre-courant, observées au sein de communautés afrodescendantes avec des « productions artistiques ou intellectuelles qui insistent sur l’importance de créer des récits déstabilisant les systèmes de connaissance dominants : inventer avec des objets trouvés, inverser les scénarios, apprendre à parler avec de nouvelles formules, etc. ». Rammellzee, graffeur new-yorkais proche de l’artiste afro-américain Jean-Michel Basquiat, représente un bon exemple de ces pratiques rebelles. Il avait en effet créé « sa propre Guerre des étoiles » (contrepoint au projet reaganien de bouclier spatial contre les missiles nucléaires ennemis) : « un univers de bric et de broc habité par des formules obscures, des lettrages incompréhensibles qui minent l’évidence de visions officielles en libérant l’alphabet et en renversant l’ordre des signes ».
En guise de conclusion, mais aussi d’ouverture vertigineuse, Joël Vacheron esquisse une perspective dépassant le regard, voire l’acte critique de « déregarder ». Il invite à « écouter les images », suivant la méthodologie développée par Tina Campt, théoricienne féministe noire, qui se focalise sur leur impact acoustique laissant entrevoir « une possible perception du Cosmos au-delà de la vision ».
Quant à The Blue Marble, donnait-elle à voir la Terre telle qu’elle était ou plutôt telle que la NASA voulait la donner à voir ? Était-elle vraiment bleue ou pas ? La réponse est double. C’est bel et bien une photo de la planète prise par l’un des astronautes de la mission Apollo 17. Mais l’image a été retournée pour correspondre aux habitudes visuelles associées aux mappemondes en valorisant la couleur bleue. La Terre devenait ainsi un lieu désirable et à protéger pardessus les frontières, au moment où l’Occident commençait à s’inquiéter pour l’avenir de la planète et de l’humanité.
Céline Garcin
Et si les troubles du langage pouvaient être détectés précocement ?
Selon plusieurs études, les bébés développent des capacités langagières dès leur première année de vie. Ces résultats suggèrent que les difficultés de communication pourraient être repérées plus tôt. Une équipe neuchâteloise a suivi une soixantaine d’enfants afin de confirmer cette hypothèse.
Entre 7 et 10% des enfants à l’école primaire présentent des troubles du développement du langage. Ces difficultés se manifestent sous différentes formes. Elles peuvent concerner autant la prononciation de certains sons ou mots, la construction de phrases que la compréhension générale d’un échange. Dans tous les cas, les enfants touchés ont de la peine à utiliser le langage pour communiquer. Diagnostiqués actuellement entre 4 et 6 ans, ces troubles se révèlent, à ce stade, souvent bien installés. Les mesures à mettre en place pour les enrayer s’avèrent alors lourdes et ne sont pas toujours couronnées de succès. Les résultats de recherches menées dans plusieurs pays au cours des dernières décennies ouvrent néanmoins des perspectives dans le domaine. Texte
Grâce à de nouvelles méthodes permettant d’explorer le développement du langage chez l’enfant dès la naissance, des scientifiques ont mis en évidence la compréhension de certains mots dès l’âge de 6 à 9 mois. Les risques de développer certaines difficultés langagières pourraient-ils donc être dépistés plus tôt dans la vie de l’enfant ? C’est l’hypothèse formulée par Katrin Skoruppa, professeure à l’Institut des sciences logopédiques de l’Université de Neuchâtel. Elle vient de boucler une étude longitudinale sur le sujet avec l’aide de Marco Pedrotti, responsable de recherche à la HE-Arc Santé – HES-SO.
Suivi d’enfants monolingues et multilingues
Entre 2020 et 2025, la professeure a suivi une soixantaine d’enfants âgés de 8 mois à 3 ans. La participation à la recherche était volontaire et Katrin Skoruppa relève que cela peut impliquer un biais. « Nous avons eu des familles globalement très instruites, des parents qui avaient le temps et l’intérêt pour participer à cette étude malgré l’épidémie de Covid-19 », note-t-elle. Pour tenir compte d’un éventuel impact de la présence de plusieurs langues sous le même toit, la recherche a inclus des enfants issus de foyers monolingues et multilingues.
Plusieurs tâches ont été testées périodiquement auprès des enfants, notamment à travers des tests d’oculométrie. « L’oculométrie, ou eyetracking, est une méthode utilisée depuis de nombreuses années dans la recherche, précise Marco Pedrotti qui a développé les tests au niveau informatique. La caméra installée sur l’ordinateur prend 120 images par seconde du visage de l’enfant en se focalisant sur les yeux. Nous pouvons ainsi mesurer la trajectoire du regard et la vitesse de réaction. » Dans le cas présent, l’enjeu était également de programmer le logiciel afin que la caméra détecte le moment auquel l’enfant détournait son regard de l’écran.
Une autre image devait dès lors apparaître pour attirer à nouveau son attention. « Inventée en 1935, la méthode a été beaucoup utilisée pour mesurer l’attention des pilotes d’avion et de course automobile, ainsi que dans le marketing », ajoute le spécialiste. L’objectif de la recherche neuchâteloise était de mesurer la capacité de l’enfant à comprendre des sons, des mots et des phrases, à les produire, puis à apprendre de nouvelles structures langagières. « Nous l’habituions par exemple à une mélodie, nous observions ensuite s’il remarquait une différence lorsqu’un élément sonore changeait », illustre Katrin Skoruppa. Assis sur les genoux d’un de leurs parents face à un écran sur lequel apparaissaient diverses images, les enfants devaient également reconnaître le plus rapidement possible celle qui correspondait au mot prononcé oralement.
Identification des facteurs de risque Si les résultats finaux sont en cours d’analyse, Katrin Skoruppa tient à préciser que son approche ne se veut en aucun cas « déterministe ». « L’objectif de la recherche est d’identifier le plus tôt possible les enfants à risque de développer des difficultés de langage », insiste-t-elle. Comme dans de nombreux troubles, il n’y a pas d’indice clinique clair définissant le trouble développemental du langage. « Il s’agit d’un continuum », résume l’universitaire. Si ses causes sont inconnues, des facteurs de risque ont été identifiés. La professeure mentionne notamment les différences individuelles, des éléments génétiques avec une prévalence chez les garçons, ainsi que des facteurs héréditaires et environnementaux. L’exposition aux écrans joue-t-elle un rôle ? « Tout dépend des contenus et si l’enfant les visionne seul ou en présence d’un adulte, répond la spécialiste. L’important est de savoir s’il y a une discussion à ce propos ou si ce temps d’écran remplace des temps d’échange. Dans tous les cas, le lien n’est pas évident. »
Afin d’aller plus loin, Katrin Skoruppa a déposé une nouvelle demande de financement au FNS. Elle souhaite continuer à suivre les participantes et participants lors de leur entrée à l’école et refaire une étude
Le chercheur Marco Pedrotti a développé des tests informatiques permettant de mesurer la trajectoire du regard et la vitesse de réaction des enfants.
avec une nouvelle volée. Celle-ci serait alors constituée uniquement d’enfants qui commencent à parler tardivement. « L’idée est de confirmer si les actions de prévention préconisées peuvent contribuer au dépistage précoce », avance la chercheuse neuchâteloise. Ces dernières comprennent des activités ludiques en groupe pour apprendre de nouveaux mots ou du coaching parental montrant comment on peut soutenir le développement du langage des enfants. « Ces activités ont fait leurs preuves dans d’autres pays, indique Katrin Skoruppa. La question est aujourd’hui de savoir comment les implémenter et les adapter à notre contexte en Suisse romande. »
Texte Jade Albasini
«
Notre rapport à l’énergie est empreint d’une forte émotion »
Depuis les années 1950, le Valais est indissociable de ses barrages. Que ressent la population vis-à-vis de cette énergie renouvelable ? Avec sa cartographie émotionnelle, le chercheur en sciences sociales Tristan Loloum dévoile les ressentis autour de la transition énergétique.
Quels récits émotionnels se cachent derrière les barrages, que ce soit celui de la Grande Dixence construit dans les années 1950 en Valais, ou celui d’El Quimbo en Colombie, inauguré en 2010 ? Tristan Loloum, anthropologue des questions sociales liées à l’énergie, à l’environnement et au tourisme à la HES-SO Valais-Wallis - Haute École et École Supérieure de Travail Social – HESTS, a interrogé des acteurs locaux de ces deux régions en 2023. Il a recueilli les ressentis d’habitantes et d’habitants, d’écologistes, d’exploitantes et d’exploitants, ainsi que d’élu·es, autour de ces projets d’envergure, symboles de la transition énergétique.
Depuis quand les sciences sociales s’intéressent-elles à l’étude des affects vis-à-vis de la transition énergétique ?
Je dirais depuis une vingtaine d’années. L’approche émotionnelle est de plus en plus utilisée dans les questions d’aménagement du territoire et de processus de planification, comme ceux en lien avec les barrages. On a redécouvert les enjeux des affects en tant que composants essentiels de tout projet collectif. Quant à la transition énergétique, elle a souvent été traitée dans un registre technico-économique. Mais on ne peut pas mettre les émotions de côté. Notre rapport à l’énergie en est fortement empreint, que ce soit de l’ordre du rejet, de l’affection ou de l’attachement identitaire.
Vous avez collecté des données autour des émotions provoquées par l’hydroélectricité. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?
Sur le plan international, l’hydroélectricité est souvent associée à des émotions plutôt négatives comme la tristesse ou la peur. Mais en Suisse, elles sont plus ambivalentes, avec de la fierté notamment. Il y a de l’admiration pour le travail des ingénieur·es qui ont conçu les infrastructures des barrages et pour les ouvriers immigrés qui les ont construites. Nos recherches ont aussi révélé des sentiments comme la confiance et la joie : la population helvétique est bien consciente que l’hydroélectricité est importante pour la souveraineté énergétique et la transition. Le cadre démocratique rassure également. Le régime des concessions,
Dans Yuma or The Land of Friends (2014), Carolina Caycedo, artiste et activiste, retrace l’histoire du fleuve Magdalena et les impacts du barrage El Quimbo en Colombie. À travers des images, cartes et témoignages, elle expose les violences écologiques et sociales engendrées par ce projet.
hérité des législateurs du début du siècle passé, est considéré comme un patrimoine institutionnel.
Dans vos résultats, la peur et la tristesse étaient aussi présentes avant la construction des barrages. Pourquoi ? À l’époque, il y avait une grande peur vis-à-vis des risques d’inondations. Surtout, les gens avaient du mal à imaginer ce qu’ils pourraient gagner avec l’électricité. La tristesse, toujours présente, concerne la disparition des écosystèmes fluviaux. Même si la majorité des gens, à part les professionnel·les de la pêche et les écologistes, ne sont pas conscients de la perte de diversité des cours d’eau.
Votre champ de recherche explore aussi un cas parallèle en Colombie, le barrage El Quimbo. Quelles sont les différences ?
Le barrage d’El Quimbo a été construit en plaine alors que les barrages alpins se situent au fond des vallées. Des centaines de familles qui vivaient dans la vallée du Rio Magdalena ont dû être déplacées. Ces relocalisations n’ont pas eu lieu en Suisse. Il n’y a donc pas eu le même impact humain. En Colombie, la mise en eau a ravagé des terres agricoles et a eu des conséquences sur la pêche, une activité de subsistance importante. De manière générale, les promoteurs d’hydroélectricité n’ont pas été bien encadrés et tout s’est fait très rapidement. Des oppositions violentes se sont manifestées à travers des mouvements sociaux. Après, il est important de souligner que notre cartographie a été réalisée à un instant T. Tout peut encore évoluer.
Retour en Valais : les habitants ont donc une relation particulière à cette énergie renouvelable ?
Les barrages constituent des ouvrages emblématiques, mais aussi des balcons sur les Alpes, des points d’observation. Ils ont contribué à transformer la relation à la montagne des locaux, mais aussi celle des
Vue sur la construction du barrage de la Grande Dixence en 1955. À cette date, l’ouvrage avait atteint environ la moitié de sa hauteur finale prévue, qui allait être de 285 m.
touristes. Le fait d’ouvrir des accès à des vallées reculées a aussi eu pour effet le développement économique avec les stations de ski en altitude et les industries en plaine. Mais aujourd’hui, ces barrages sont souvent associés à des technologies du passé. Il s’agit pourtant d’un secteur d’avenir, notamment avec les procédés de pompage-turbinage (gestion de l’eau qui permet un stockage de l’énergie, ndlr) et à la multifonctionnalité (utilisation du barrage pour l’irrigation, la prévention des crues, etc., ndlr).
Comment le futur de ces infrastructures est-il perçu ?
Dans notre analyse « sentimentale », les émotions liées à l’anticipation étaient plutôt positives, même s’il existe des craintes liées au changement climatique. La disparition des glaciers va modifier le débit des barrages et des cours d’eau. Il y aura des risques de pénuries. Que faire si l’approvisionnement diminue ? Comme le potentiel de développe-
observe qu’au niveau international, l’hydroélectricité est souvent associée à des émotions plutôt négatives comme la tristesse ou la peur. En Suisse, elles sont plus ambivalentes et intègrent notamment de la fierté.
ment de l’hydroélectricité est limité, la peur qu’il n’y ait pas assez d’énergie hydraulique est présente. Il existe bien des projets de rehaussement de barrages, mais pas de constructions majeures. L’essentiel est déjà exploité.
Actuellement, où se situent les risques d’opposition aux barrages en Suisse ?
Nous assistons aujourd’hui à beaucoup de discussions autour de la rénovation des concessions. On arrive bientôt à l’échéance des 80 ans d’exploitation. Il y a un nouveau cadre réglementaire et des négociations pour le partage des ressources. Le Canton du Valais a posé un cadre plus strict. L’enjeu stratégique est important car, contrairement à d’autres énergies renouvelables comme le solaire, l’hydroélectricité est disponible en hiver. Mais, globalement, ce secteur est moins conflictuel que l’éolien. Les acteurs politiques et environnementaux y dialoguent davantage.
Le chercheur Tristan Lolum
ÉVÉNEMENT
Paléo 2025
Du 22 au 27 juillet 2025, les étudiantes et les étudiants de la HES-SO ont à nouveau investi le terrain du Paléo Festival avec un projet intitulé
Ether. Il comprenait une scénographie inspirée de cet élément invisible, avec des structures flottantes suspendues comme des nuages. Divers modules ont invité le public à explorer le thème de la fragilité sous toutes ses formes et ses multiples enjeux : naturels, humains ou techniques. Il s’agissait aussi de déconstruire certains clichés associés à la fragilité. L’édition 2025 a aussi accueilli la scène « Face Nord by HES-SO », sur laquelle des groupes issus des hautes écoles de musique de la HES-SO se sont produits. Le public a ainsi pu découvrir une sélection musicale variée aux sonorités impactantes.
www.paleo.ch
ÉGALITÉ
Un centre pour le contrôle de l’égalité salariale
Le 4 septembre 2025, à Estavayer-le-Lac, cinq cantons romands – Valais, Vaud, Genève, Neuchâtel et Fribourg – ont signé avec la HES-SO Valais-Wallis un accordcadre officialisant la création du Centre de compétences romand pour le contrôle de l’égalité salariale (CCES). La Rectrice de la HES-SO, Luciana Vaccaro, et François Seppey, directeur général de la HES-SO Valais-Wallis, étaient présents lors de cette rencontre. Le CCES a pour mission de garantir des contrôles rigoureux de l’égalité salariale entre femmes et hommes dans le respect des meilleurs standards de qualité. Il permettra aux cantons partenaires et à leurs communes de disposer d’expertises dans les domaines de la gestion des ressources humaines et de l’égalité salariale. Porté par la Haute École de Gestion (HEG) de la HES-SO Valais-Wallis, ce centre sera hébergé par la HES-SO Valais-Wallis dès janvier 2026. www.hevs.ch
ÉVÉNEMENT
Trois jours pour explorer
l’intelligence artificielle
Organisés par le Swiss AI Center for SMEs (CSIA-PME), un projet phare de la HES-SO, les AI Days 2026 réuniront des chercheuses et des chercheurs, des entrepreneuses et des entrepreneurs, des PME, des développeuses et des développeurs, ainsi que des praticiennes et des praticiens de toute la Suisse romande autour des enjeux et usages concrets de l’intelligence artificielle. Il s’agit de la 4e édition de cet événement, qui se déroulera du 23 au 25 mars 2026. Il sera structuré en deux temps et en deux lieux. Le 23 mars à Martigny, le programme sera orienté sur la pratique et l’intégration de l’IA dans l’industrie avec tutoriels, présentations, tables rondes, démonstrations et posters accessibles à un public non expert. Les 24 et 25 mars à Fribourg, des sessions dédiées à la recherche académique, aux collaborations et aux présentations évaluées par des pair·es sont prévues. Les AI Days 2026 sont ouverts à toutes et tous, mais s’adressent en priorité aux personnes impliquées dans la gestion et la stratégie des PME, qui souhaitent comprendre comment tirer parti des avancées de l’IA pour leur activité.
ai-days.swiss-ai-center.ch
Le Joint Master of Architecture célèbre
ses 20 ans
La cérémonie de remise des diplômes du Joint Master of Architecture HES-SO / BFH s’est déroulée le 3 octobre 2025 à la Maison Farel à Bienne. À cette occasion, 63 titres ont été remis ainsi que six prix. La soirée s’est prolongée avec la célébration des 20 ans d’existence de cette formation, dont sont issus près de 700 diplômé·es. Durant ces deux décennies, le Joint Master of Architecture HES-SO / BFH n’a cessé de construire des liens entre les milieux académiques nationaux, internationaux, la recherche et la pratique professionnelle.
www.hes-so.ch/master
RECHERCHE
Innovation ouverte et participative au service de la société
Le Dicastère Recherche et Innovation a consacré son appel à projets stratégiques 2025 à l’innovation ouverte et participative au service de la société. Ce thème a rencontré un vif succès auprès des chercheuses et chercheurs de la HES-SO. Après deux étapes de sélection, ce sont au final dix projets interdomaines qui seront financés. Trois projets réuniront des équipes des domaines Santé et Travail social. Le premier vise à tester une boîte à outils éducative pour mieux comprendre la douleur chronique chez les adolescentes et les adolescents, le deuxième souhaite mieux connaître les conditions favorisant une participation effective des jeunes avec une déficience intellectuelle dans la recherche, et le troisième s’attelle à améliorer l’accès aux soins des personnes vivant en établissement socioéducatif. Les domaines Économie et Services et Ingénierie et Architecture collaboreront sur trois projets : le premier développe une plateforme pour aider les enseignantes et les enseignants à adapter leurs cours à l’ère de l’IA générative, le deuxième vise à promouvoir une innovation œnologique durable et le troisième s’attache, via une conception participative, à résoudre les défis pédagogiques relatifs à l’intégration des grands modèles linguistiques dans l’enseignement de la programmation. Le domaine Ingénierie et Architecture collaborera également avec le domaine Santé sur deux projets : le premier entend digitaliser le plan de crise conjoint pour permettre aux adolescents et à leur réseau de soutien de mieux gérer les crises psychiques et le second vise à développer un prototype de chatbot ayant pour but le dépistage précoce du risque suicidaire dans la population. Des équipes des domaines Design et Arts visuels et Santé travailleront de leur côté sur un projet mobilisant le médium vidéoludique pour coconstruire une expérience favorisant la compassion et les émotions positives autour des défis de la migration vécus à travers la maternité. Enfin, un projet des domaines Travail social et Économie et Services visera à co-créer une plateforme d’innovation ludique pour la durabilité, explorant comment jeux sérieux et ateliers ludiques stimulent engagement et apprentissage écologiques.
www.hes-so.ch
ACTUALITÉS INSTITUTIONNELLES
Rentrée académique
2025-2026
Plus de 21’000 étudiantes et étudiants ont fait leur rentrée en septembre 2025 dans l’une des 28 hautes écoles de la HES-SO. Les inscriptions tant en Bachelor qu’en Master étaient globalement en hausse. Quelque 18’500 étudiants (+2,1%) ont fait leur rentrée en Bachelor et plus de 2700 (+7%) en Master dans l’un des six domaines de formation de la HES-SO. Au total, la plus grande haute école spécialisée de Suisse comptait près de 21’500 étudiants (+2,6%) à la rentrée 2025-2026. Pour répondre aux évolutions professionnelles, aux tensions du marché de l’emploi et aux attentes étudiantes, la HES-SO a introduit de nouvelles filières, renforcé la flexibilité et développé ses dispositifs d’accompagnement. Parmi les nouveautés, on peut citer le Bachelor en Cinéma de la HEAD – Genève et de l’ECAL, ainsi que de nouvelles orientations possibles pour les Bachelors en Ingénierie des sciences du vivant (HES-SO Valais-Wallis) et en Microtechniques (HE-Arc Ingénierie). De son côté, la HETSL facilite désormais l’accès au Bachelor en Travail social grâce à la validation des acquis de l’expérience.
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Reconduction de l’équipe rectorale de la HES-SO
L’équipe rectorale de la HES-SO a été reconduite pour la période 2026-2030 par le Comité gouvernemental de la HES-SO lors de sa séance du 18 septembre 2025. Proposée par la Rectrice Luciana Vaccaro, cette équipe est composée de Geneviève Le Fort (Vicerectrice Qualité et Responsabilité sociétale), de Christine Pirinoli (Vice-rectrice Recherche et Innovation) et de René Graf (Vice-recteur Enseignement). Ils ont été reconduits dans leurs fonctions pour un mandat courant du 1er mars 2026 au 28 février 2030. Organe de pilotage stratégique de la HES-SO, le Comité gouvernemental réunit les conseillères et conseillers d’État des cantons partenaires de l’institution. Le 20 mars 2025, il avait également renouvelé le mandat de la Rectrice Luciana Vaccaro pour une période de quatre ans, du 1er octobre 2025 au 30 septembre 2029.
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Accréditation institutionnelle
La HES-SO a accueilli les 25 et 26 septembre 2025 les expertes et experts de l’Agence suisse d’accréditation et d’assurance qualité dans le cadre du processus d’accréditation institutionnelle. Une soixantaine de personnes membres de la communauté HES-SO ont été auditionnées à cette occasion. La phase d’expertise a été clôturée par la remise d’un rapport en novembre 2025. La décision d’accréditation est prévue pour mars 2026.
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PRÉVENTION
Agir ensemble contre le harcèlement sexuel et sexiste
À l’occasion de la rentrée académique de septembre 2025, la Rectrice Luciana Vaccaro a réitéré les engagements de la HES-SO pour prévenir et combattre toute forme de harcèlement sexuel et sexiste dans un message adressé à l’ensemble de la communauté de l’institution. Elle y rappelle que cette lutte est une responsabilité collective et une priorité pour l’ensemble des hautes écoles. À cet égard, la HES-SO déploie une série d’actions concrètes à tous les niveaux de l’institution et dans chaque haute école. Celles-ci comprennent une information claire et enrichie disponible pour savoir à qui s’adresser en cas de besoin, une offre de formation renforcée pour toutes les personnes susceptibles de recueillir la parole des personnes victimes, un travail étroit avec les associations étudiantes pour identifier les besoins de la population étudiante, une campagne de sensibilisation pour rappeler les principes, les attentes et les dispositifs existants au sein de la HES-SO et des hautes écoles, ainsi que des campagnes de sensibilisation déployées sur les réseaux sociaux, dans les bâtiments ou sous la forme d’événements participatifs.
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Albertine Bourget
Albertine Bourget préfère ne pas savoir combien de temps elle a passé devant des séries (elle a même revu les 121 épisodes de Lost 15 ans après sa conclusion). Pour ce numéro, la journaliste s’est intéressée à la vague des mini-séries. L’entretien que lui ont accordé deux spécialistes de cinéma de la HEAD-Genève a été l’occasion d’évoquer la mutation des plateformes de diffusion et, surtout, de confirmer que ces productions sont bel et bien considérées comme des œuvres à part entière.
P. 62
Céline Garcin
Journaliste freelance, Céline Garcin a travaillé une dizaine d’années à la Tribune de Genève, puis quatre ans à la Ville de Vernier. À ses heures perdues, elle chante de l’opéra, court au bord de l’eau et gratte la terre de son bac potager. Ces loisirs lui permettent de mettre son cerveau sur off et de se reconnecter à ses sens. Des instants précieux pour une personne qui a tendance à se poser beaucoup de questions !
P. 85
Guillaume Perret
Le travail de Guillaume
Perret explore les corps de celles et ceux qui naviguent dans les marges. En photographiant ces rencontres, il cherche à saisir la beauté fragile de l’existence humaine. Le Swiss Press Photo Award l’a consacré photographe suisse de l’année en 2024 dans la catégorie Portrait. À côté de son travail de commande, il a publié deux livres, Amour en 2019 et Lux en 2024, dans lesquels son regard sensible lui permet d’accéder à une intimité révélatrice des enjeux de notre société.
PP. 80 et 86
Nic Ulmi
Côté travail, Nic Ulmi a été historien, journaliste, tisseur d’histoires pour la plateforme Hypercity de la Ville de Genève. Côté temps libre, il a fait du son (qui circule un peu), écrit un roman et demi (non publié)… se persuadant ainsi que le loisir est un travail qui s’ignore. Il interroge ici l’architecte Aida Navarro Redón, partie dans son temps libre en une exploration des aquaparks abandonnés, et le sociologue Rodolphe Christin, qui observe le tourisme comme un loisir devenu une obligation. PP. 14 et 30
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Les anciens numéros d’ sur revuehemispheres.ch
Rectorat HES-SO
Design et Arts visuels
01 HE-Arc Conservation-restauration
02 Haute école d’art et de design - Genève (HEAD – Genève)
03 HES-SO Valais-Wallis - Ecole de design et haute école d’art – EDHEA
04 ECAL/Ecole cantonale d’art de Lausanne
Économie et Services
05 HE-Arc Gestion (HEG Arc)
06 Haute école de gestion Fribourg – HEG-FR
07 Haute école de gestion de Genève (HEG-Genève)
08 HES-SO Valais-Wallis - Haute Ecole de Gestion – HEG
09 Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud – HEIG-VD
10 EHL Hospitality Business School
Ingénierie et Architecture
09 Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud – HEIG-VD
11 HE-Arc Ingénierie
12 Haute école d’ingénierie et d’architecture de Fribourg – HEIA-FR
13 Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA)
14 HES-SO Valais-Wallis - Haute Ecole d’Ingénierie – HEI
15 CHANGINS – Haute école de viticulture et œnologie
Musique et Arts de la scène
16 Haute école de musique de Genève (HEM-Genève) – avec site décentralisé à Neuchâtel
17 HEMU – Haute École de Musique avec sites décentralisés à Fribourg et à Sion
18 La Manufacture – Haute école des arts de la scène
Santé
19 HE-Arc Santé
20 Haute école de santé Fribourg – HEdS-FR
21 Haute école de santé de Genève (HEdS-Genève)
22 HES-SO Valais-Wallis - Haute Ecole de Santé – HEdS
23 Haute Ecole de Santé Vaud (HESAV)
24 Haute école de travail social et de la santé Lausanne – HETSL
25 Institut et Haute Ecole de la Santé La Source
Travail social
26 Haute école de travail social Fribourg – HETS-FR
27 Haute école de travail social de Genève (HETS-Genève)
28 HES-SO Valais-Wallis - Haute Ecole et Ecole Supérieure de Travail Social – HESTS
24 Haute école de travail social et de la santé Lausanne – HETSL
RÉFÉRENCES
RÉFLEXION
Garcia L., Jonchery A. & Octobre S. (dir), Regards croisés sur les pratiques culturelles, 20 ans après, SciencesPo, 2025
Les pratiques culturelles et de loisirs en Suisse, Office fédéral de la statistique, 2025
Meyran R., Quand les loisirs copient la fiction, in Sciences Humaines, hors-séries n°50, 2005
Moeschler O., “Big surveys” caught between policies, sociology, and statistics : Measuring cultural participation in national territories, in Arts & Communication, numéro spécial, 2025
Viard J., Le triomphe d’une utopie – Penser les voyages et les vacances, L’Aube, 2021
PORTFOLIO
Tadaocern.com
FOOT ET SOCIAL
Associationandyou.ch
Bendjama R., Bertho B., Friedli F., Kuehni M. & Vianin C., Encourager la participation des filles dans les activités jeunesse : expériences, outils, idées, HETSL, 2024
Bertho B., Grange-Omokaro F., Douna I. M. & Malatesta D., Playing football in Cameroon as a girl : a match for equality, in Soccer & Society, 25(2), 2024
Plateforme-mpp.ch
ADDICTIONS
Carrefouraddictions.ch
Déchanez N., Addiction aux jeux de hasard et d’argent : quelles ressources destinées aux proches en matière de prévention et de traitements en Suisse romande ?, Mémoire de Maîtrise d’études avancées en santé publique, Unige, 2025
Edgren R., Pörtfors P., Raisamo S. & Castrén S., Treatment for the concerned significant others of gamblers : A systematic review, in Journal of Behavioral Addictions, 11(1), 2022
Goodwin B. C., Browne M., Rockloff M. & Rose J., A typical problem gambler affects six others, in International Gambling Studies, 17(2), 2017
Michaud P-A. & Bélanger R., Les adolescents, internet et les nouvelles technologies : un nouveau pays des merveilles ?, in Revue médicale suisse, 1230-1235, 2010
Leouzon H., Alexandre J. M., Fatséas M. & Auriacombe M., L’addiction aux jeux vidéo dans le DSM-5, controverses et réponses relatives à son diagnostic et sa définition, in Annales médico-psychologiques, revue psychiatrique, 177/7, Elsevier Masson, 2019
Romo L., Bioulacs Michel G. & Kern L., La dépendance aux jeux vidéo et à l’Internet, Dunod, 2012 Sos-jeu.ch
PARCS AQUATIQUES
Martín Taibo L. & Navarro Redón A., End of season : A reflection on the effects of the current economic model on water resources and leisure, Self-published, 2023
Silverman S. M., The amusement park : 900 years of thrills and spills, and the dreamers and schemers who built them, Black Dog & Leventhal, 2019
MUSIQUE
Perrenoud M., Bataille P. & Chapuis E. J., Les musiciennes de « musiques actuelles » en Suisse romande, in Octobre S. & Patureau F. (ed), Sexe et genre des mondes culturels, ENS, 2020
Paolantonio P. et al., Building community through Higher Music Education : A training program for facilitating musical engagement among older adults, in Frontiers, 14, 2023
VANLIFE
Hazart M., Comment encadrer la pratique du camping sauvage véhiculé en Suisse pour en pérenniser l’activité ?, Mémoire de Bachelor, HEG Valais-Wallis, 2022
Kurz A., Nomadisme contemporain : la vanlife, Mémoire de Master en géographie, UNIL, 2024
Mundet L., Grijalvo M. & Marin J., Are Camper Travel Lovers the New Wave of Tourism ? A Growing Trend for Destinations, in International Journal of Hospitality & Tourism Administration, 25(5), 2023
PAYSAGE
Crémel L., Proust M. & Dal
Mas E., Catalogue « Mesures de traitement des franges entre le paysage bâti et le paysage des coteaux viticoles », HEPIA AZUR
Canton du Valais, 2024
Davodeau H., Pour le paysage. Manifeste pour une didactique au service du territoire, MétisPresses, 2023
Sallenave L., Sgard A. & Billeau S (dir), Avec le paysage. Des mots pour apprendre et enseigner, MétisPresses, 2024
IMPROVISATION
Canguilhem P., Improvisation polyphonique à la Renaissance, Classiques Garnier, 2016
Griffiths J., Une fantaisie de la Renaissance : An Introduction, in Journal of the Lute Society of America, 23/1-6, 1990
Zuljan B. & Canguilhem P., Orpheus’ Lute : Improvisation and Wonder in Humanist Italy, Ricercar - Outhere Music, 2024
MINI-SÉRIES
De Vito J. & Tropea F., Epic Television Miniseries. A Critical History, McFarland, 2010
Mittell J., Complex TV. The Poetics of Contemporary Television Storytelling, NYU Press, 2015
Spécial séries, in Les Cahiers du cinéma, 821, juin 2025
Wells-Lassagne S., Bataille S., Cabaret F. (ed), Brevity and the Short Form in Serial Television, Edinburgh University Press, 2024
THÉÂTRE
Borrelli L.-M., Kurt S., Achermann C. & Pfirter L., (Un)Conditional Welfare ? Tensions Between Welfare Rights and Migration Control in Swiss Case Law, in Swiss Journal of Sociology, 47/1, 2021
Kurt S., Marathon mit Hürden : der Erhalt des Schweizers Passes, in Baier S., Cardoso T., Espahangizi K., King-Savić S. & von Rütte B. (ed), Argumentarium für ein neues Bürgerrecht, INES, 2024
Piñeiro E., Kurt S., Mey E. & Streckeisen P. (ed), Soziale Arbeit und Integrationspolitik in der Schweiz : Professionelle Positionsbestimmungen, Seismo, 2023
TOURISME ET INCLUSION
Dallera C., Malatesta D. & Togni C., L’émergence de l’animation socioculturelle sous le regard du genre. L’exemple des centres de loisirs lausannois 1960-1980, in Revue suisse de travail social, 23/11-27, 2018
Friedli F., Activités de jeunesse et égalité : penser l’allocation des ressources publiques au prisme de la budgétisation sensible du genre, in Revue [petite] enfance, 148/127-133, 2025
Nanchen B. & BovignySandoz Sarah S., 33 Teaching accessible tourism to tourism management students : The Swiss way of designing inclusive expériences, in Halpern N., Rickly J., Garrod B. & Hansen M. (ed), Handbook of Accessible Tourism, De Gruyter, 2025
DANSE ET DIVERSITÉ
Barba F., The Local Prejudice of Contemporary Dance, in Documenta 34 (2), 2016
Quijano A., Coloniality and Modernity / Rationality, in Cultural Studies 21 (2), 2007
Schenker G., Diversity in European Higher Dance Education, in Journal de la recherche, 6 :7/10, 2025
SOLS URBAINS
Charvet R., Mougin C. & Rémy E., Sols urbains, environnement et santé – Repenser les usages, Quae, 2024
Havlicek E., Bullinger G., Les sols urbains et leurs usages, in Gobat J.-M., Guenat C. (dir.), Sols et paysages. Types de sols, fonctions et usages en Europe moyenne, Presses polytechniques universitaires romandes, 2019
O’Riordan R., Davies J., Stevens C., Quinton JN. & Boyko C., The ecosystem services of urban soils : A review, in Geoderma, 395, 2021
Vs.ch/web/sen/agenda2030-projet-sols-urbains
MÉTAVERS
Ball M., Le métavers : Comment va-t-il tout révolutionner ?, De Boeck Supérieur, 2023
HÉMISPHÈRES
La revue suisse de la recherche et de ses applications www.revuehemispheres.com
Édition
HES-SO Rectorat
Route de Moutier 14 2800 Delémont
Suisse
T. +41 58 900 00 00 hemispheres@hes-so.ch
Comité éditorial
Cédric Adrover, Philippe Bonhôte, Maxime Bottel, Élodie Brunner, Rémy Campos, Guillaume Castella, Yvane Chapuis, Corinne Dallera, Sabine Emad, Claude-Alexandre Fournier, Angelika Güsewell, Valérie Hugentobler, Isabelle Lucas, Anthony Masure, Guillaume Mathelier, Max Monti, Joël Vacheron, Séverine Vuilleumier
Rédactrice en chef et Cheffe de projet
Geneviève Ruiz
Direction artistique Bogsch & Bacco www.bogsch-bacco.ch
In the Eyes of the Animal, Marshmallow Laser Feast
Relecture
Marco Danesi, David Joly
Corrections www.lepetitcorrecteur.com
Impression
Staempfli SA, Berne, Suisse 5 000 exemplaires
Décembre 2025
N° ISSN 2235-0330
Réalité virtuelle
In the Eyes of the Animal, installation commanditée par l’Office des forêts d’Angleterre en 2015, est une expérience de réalité virtuelle immersive qui révèle les forêts à travers les perceptions d’un moustique, d’une libellule, d’une grenouille et d’un hibou. Elle plonge le public dans un milieu audiovisuel multisensoriel, l’invitant à abandonner le point de vue humain.
Pourquoi s’intéresser aux loisirs ?
Parce qu’ils représentent bien plus que le simple divertissement : avant d’être considérés comme un droit, ils ont été forgés par une conquête sociale et par l’utopie d’une société au temps de travail fortement réduit. Avec la numérisation accélérée, leur visage s’est encore transformé. De la plage à la montagne, en passant par la vanlife, les parcs aquatiques, les escape games et les miniséries, ce trentième dossier d’Hémisphères invite à réfléchir aux mutations de nos loisirs, qu’il s’agisse d’inclusivité, de plaisir, d’apprentissage, d’addiction, de surtourisme ou encore d’empreinte carbone.