La pratique du dessin occupe une place centrale dans l’histoire de la modernité artistique et trouve, chez Pablo Picasso et André Masson, deux approches distinctes mais complémentaires de cette discipline. Tous deux considèrent le dessin non comme un exercice préparatoire, mais comme un champ autonome d’expérimentation, un espace privilégié où la pensée plastique se déploie sous sa forme la plus immédiate. Pour cette première participation au Salon du Dessin, la galerie a choisi de mettre en dialogue plusieurs œuvres graphiques d’artistes du XXe siècle, tout en mettant l’accent sur des oeuvres de Pablo Picasso et d’André Masson, deux artistes majeurs dont elle a fait sa spécialité. Ce choix s’inscrit dans une volonté de souligner la richesse et la diversité des pratiques du dessin au XXᵉ siècle, à travers deux démarches qui, tout en partageant un même goût pour la liberté du geste, diffèrent profondément par leur rapport à la forme et à la pensée visuelle.
André Masson, Forêt Martinique, 1941
PICASSO PABLO
Biographie
Picasso et le dessin
Considéré comme l’une des figures majeures de l’art du XXᵉ siècle, Pablo Picasso (1881–1973) a accordé tout au long de sa carrière une importance fondamentale au dessin, qu’il conçoit comme le socle de toute activité artistique. Loin d’être un exercice préparatoire, le dessin constitue pour lui un mode autonome de pensée visuelle et de recherche formelle. Picasso l’emploie à la fois comme outil d’étude, de confrontation au réel et comme moyen de libérer la spontanéité du geste. Cette pratique, constante et quotidienne, témoigne d’une volonté d’expérimentation continue. Au fil de ses carnets et de ses séries d’esquisses, il explore une grande diversité de techniques — crayon, plume, encre, fusain ou craie —, adaptant le matériau aux exigences du motif et de l’expression. La ligne, chez Picasso, n’a pas de valeur décorative : elle sert avant tout à saisir le mouvement, la structure et le volume. Chaque tracé manifeste une réflexion sur la construction de la forme et sur la dynamique du regard. Le dessin permet également à Picasso d’entretenir un rapport critique à la tradition artistique. En revisitant les composi-
tions des maîtres anciens comme Ingres, Vélasquez ou Rembrandt, il s’interroge sur les conditions mêmes de la figuration et sur la permanence du modèle dans l’art moderne. Par cette réappropriation analytique, il replace son propre travail dans une continuité historique qu’il cherche à renouveler plutôt qu’à rompre.
Enfin, la pratique du dessin accompagne les périodes de transformation stylistique de l’artiste. À chaque inflexion de sa vie personnelle ou à chaque remise en question de son langage plastique, le dessin lui sert d’espace de transition, de recherche et de mise à distance. Cette dimension processuelle explique la cohérence interne de son œuvre, malgré la variété de ses styles. Le dessin apparaît ainsi comme la composante la plus constante et la plus révélatrice de sa démarche artistique : un instrument de pensée visuelle par lequel Picasso élabore, éprouve et reformule sans cesse les principes de sa création.
Expositions
Pablo Picasso, a retrospective Museum of Modern Art, New York, 1980.
Mon ami Picasso, Œuvres issues de la collection de Georges Tabaraud Le Mazeau, Limoges, juin 1986
La collection d’une amitié, Dessins et estampes de Pablo Picasso de la collection de GeorgesTabaraud Musée du Colombier, Alès, juin 1988
Pablo Picasso, Dessins et estampes de la collection de Georges Tabaraud Vaison-la-Romaine,juillet-août 1997
Ho voluto essere pittore e sono diventato Picasso Pise, Palazzo Blu, octobre 2011-janvier 2012
Mon ami Tabaraud, Picasso - Tabaraud, trace d’une amitié Galerie Jean-François Cazeau, octobre - décembre 2014, Paris, France.
Picasso - Dessiner à l’infini
18 octobre 2023 - 15 janvier 2024, Centre Pompidou, Paris, France.
Dessin sans limite, chefs d’oeuvres de la collection du Centre Pompidou 16 décembre 2025 - 15 mars 2026, Grand Palais, Paris, France.
Bibliographie
Pablo Picasso a retrospective The museum of modern art New York, edited by William Rubin, 1980.
Je Suis Le Cahier : Les Carnets de croquis de Picasso édité par Arne et Marc Glimcher, publié par Atlantic Monthly Press, 1986, pace Gallery New York.
Pablo Picasso par Christian Zervos - Catalogue raisonné éditions « Cahiers d’Art » Paris, 1932-1978.
André Masson, né le 4 janvier 1896 à Balagny-sur-Thérain, est une figure majeure du mouvement surréaliste et l’un des précurseurs de l’automatisme, pratique fondée sur l’expression spontanée de l’inconscient. Il exerça une influence décisive sur la génération de l’expressionnisme abstrait américaine, apparue à New York dans les années 1940. Après sa formation à l’École des BeauxArts de Paris, la carrière de Masson prend une tournure déterminante à partir de 1922, lorsqu’il s’installe à l’Atelier Blomet, véritable foyer expérimental du surréalisme — comparable pour ce mouvement à ce que fut le Bateau-Lavoir pour les cubistes. Sa proximité intellectuelle et artistique avec Joan Miró favorise une période d’intense créativité, marquée par une exploration du subconscient et de la forme en mutation. En rejoignant la Galerie Simon, dirigée par Daniel-Henry Kahnweiler, Masson s’inscrit dans le cercle des peintres issus du cubisme, tels Juan Gris, dont l’influence se manifeste dans la structuration de ses premières compositions surréalistes. La pratique du dessin occupe une place centrale dans l’œuvre de Masson : instrument d’improvisation et de recherche, elle lui permet de développer le principe du dessin automatique, où la main trace sans préméditation les formes dictées par l’élan intérieur. Par cette méthode, Masson renouvelle profondément le rapport entre geste et pensée, ouvrant la voie à un art libéré de toute censure rationnelle. Ses expérimentations le conduisent également à employer des matériaux atypiques — notamment dans ses célèbres « peintures de sable », où il explore la tex-
ture et le hasard comme moteurs de création. Exilé pendant la Seconde Guerre mondiale, Masson séjourne d’abord en Martinique (1941), où il découvre une nature luxuriante et un environnement humain dominé par la lumière tropicale ; cette expérience nourrit une imagerie nouvelle, plus organique et tellurique. Il embarque ensuite pour les États-Unis, où son œuvre et sa réflexion sur l’automatisme marquent durablement de jeunes artistes new-yorkais tels que Jackson Pollock ou Arshile Gorky, futurs piliers de l’expressionnisme abstrait.
Marqué par un esprit de métamorphose et une imagination mythique, Masson demeure un créateur farouchement indépendant. Son anticonformisme éthique et esthétique le conduit à s’éloigner du groupe surréaliste sans renier ses principes fondateurs. Son œuvre, profondément critique à l’égard de la violence et de la barbarie humaines, se présente comme une méditation sur les forces obscures du désir et de la destruction. Selon la critique, le rôle de Masson dans l’art moderne tient précisément au fait qu’il ne chercha jamais à plaire, mais à révéler les puissances cachées de la psyché à travers la matière et le geste.
ANDRÉ MASSON
IL N’Y A PAS DE MONDE ACHEVÉ THERE IS NO FINISHED WORLD
30 MARS – 2 SEPTEMBRE 2024
CENTRE POMPIDOU-METZ
GALERIE 3
Expositions
André Masson, 200 dessins
Paris, musée d’Art Moderne de Paris, 1981.
André Masson : dessins 1922-1960
Paris, galerie Louise Leiris, 1960.
André Masson, America
Paris, galerie Cazeau-Béraudière, 2004
André Masson, il n’y a pas de monde achevé
Centre Pompidou-Metz, 2024.
André Masson, Le surréalisme révolutionnaire
Paris, galerie Jean-François Cazeau, 2024.
Surréalisme
Paris, Centre Pompidou, septembre 2024 - janvier 2025.
Bibliographie
Breton, André, Martinique charmeuse de serpents.
Avec textes et illustrations de André Masson
Paris, Éditions du Sagittaire, 1948.
Vingt-deux dessins sur le thème du désir, textes de Jean-Paul Sartre et André Masson Paris, F. Mourlot, 1962.
André Masson : les dessins automatiques
Florence de Mèredieu, édition Blusson, 1988.
André Masson, Biographie et catalogue raisonné Camille Morando, éditions ArtAcatos, 2010
André Masson, Le labyrinthe, 1938 ; Huile sur toile, 120 x 61 cm Centre Pompidou, Musée national d’art moderne