Manuel
de linguistique française et de linguistique générale
Samuel Bidaud
Olomouc 2020
Oponenti/Relecteurs :
Mgr. Ĝudmila LackovĂĄ, Ph.D.
Mgr. Jan Zatloukal, Ph.D.
ZpracovĂĄnĂ a vydĂĄnĂ publikace bylo umoĆŸnÄno dĂky finanÄnĂ podpoĆe, udÄlenĂ© roku 2020 Ministerstvem ĆĄkolstvĂ, mlĂĄdeĆŸe a tÄlovĂœchovy ÄR v rĂĄmci Fondu rozvoje UP, FilozofickĂ© fakultÄ Univerzity PalackĂ©ho v Olomouci.
La prĂ©paration et la publication de cet ouvrage ont Ă©tĂ© rendues possibles grĂące Ă un soutien financier accordĂ© en 2020 par le MinistĂšre de lâĂducation, de la Jeunesse et du Sport de la RĂ©publique tchĂšque Ă la FacultĂ© des Lettres de lâUniversitĂ© PalackĂœ dâOlomouc, dans le cadre du Fond pour le dĂ©veloppement UP (FRUP).
NeoprĂĄvnÄnĂ© uĆŸitĂ tohoto dĂla je poruĆĄenĂm autorskĂœch prĂĄv a mĆŻĆŸe zaklĂĄdat obÄanskoprĂĄvnĂ, sprĂĄvnÄprĂĄvnĂ, popĆ. trestnÄprĂĄvnĂ odpovÄdnost.
Lâutilisation non autorisĂ©e de cet ouvrage constitue une violation des droits dâauteur et peut engendrer des poursuites sur le plan civil, juridique et Ă©ventuellement pĂ©nal.
1. vydĂĄnĂ/1Ăšre Ă©dition
© Samuel Bidaud, 2020
© Univerzita Palackého v Olomouci, 2020
ISBN 978-80-244-5799-4 (print)
ISBN 978-80-244-5800-7 (online: PDF)
Préface
Chapitre 1 Quâest-ce
Chapitre 2
Quelques
Préface
Ce manuel sâadresse prioritairement aux Ă©tudiants et Ă©tudiantes de philologie française. Il rĂ©pond Ă un double objectif : dâune part, il souhaiterait prĂ©senter lâensemble des grands domaines de la linguistique française, et dâautre part donner un panorama des notions les plus importantes de linguistique gĂ©nĂ©rale. Il est en effet impossible dâĂ©tudier la premiĂšre sans un minimum de connaissances concernant la seconde. Cet ouvrage se propose ainsi dâaborder non seulement des champs comme la phonĂ©tique, la morphologie ou la syntaxe du français, mais il a Ă©galement pour but dâintroduire Ă des problĂ©matiques plus larges, quâil sâagisse du concept de langue ou de signe linguistique, ou encore des fonctions du langage, pour citer trois exemples parmi dâautres. Enfin, il se veut Ă©galement pratique et illustratif. En ce sens, la majoritĂ© des chapitres comprennent un certain nombre dâexercices qui permettront aux lecteurs et lectrices de vĂ©rifier leur comprĂ©hension des diffĂ©rents points Ă©tudiĂ©s. Nous avons en outre frĂ©quemment ajoutĂ©, Ă un ensemble dâexercices corrigĂ©s, plusieurs exercices non corrigĂ©s pour aller plus loin.
La linguistique a parfois la rĂ©putation dâĂȘtre une discipline un peu sĂšche. Nous aimerions faire apparaĂźtre quâil nâen est rien dĂšs lors quâon ne lâenvisage pas comme une discipline purement technique mais comme un moyen dâaccĂ©der Ă lâhomme prĂ©sent derriĂšre la langue, comme le disait le stylisticien Leo Spitzer. La linguistique est en effet un voyage Ă travers les mots et les visions du monde que lâon retrouve derriĂšre eux, de sorte que chaque langue porte en elle tout un univers. Karel Äapek, dans son Ăloge de la langue tchĂšque, soulignait que lâĂ©crivain a la capacitĂ© de redĂ©couvrir les mots dans leur dimension originelle ; et câest cette capacitĂ© Ă voir la langue comme autre chose quâun simple instrument de communication pour les besoins de la vie courante qui caractĂ©rise la poĂ©sie. Ainsi lâĂ©tude de la langue rencontret-elle finalement celle de la littĂ©rature.
Nous espĂ©rons que ce manuel pourra non seulement aider les Ă©tudiants et Ă©tudiantes des cursus de philologie française, mais aussi et surtout quâils et elles trouveront du plaisir Ă Ă©tudier la langue française et, au-delĂ , la linguistique dans son ensemble.
Nous tenons Ă remercier Aneta KĆemenovĂĄ, Äœudmila LackovĂĄ, Michaela VodovĂĄ, Stanislav PisklĂĄk et Jan Zatloukal, qui ont bien voulu relire un ou plusieurs chapitres de ce livre. Enfin, nous remercions lâUniversitĂ© PalackĂœ dâOlomouc, qui a permis la rĂ©daction et la publication de ce manuel Ă travers le projet FRUP_2020_007.
Chapitre 1
Quâest-ce quâune langue ?
Intuitivement, la question de savoir ce quâest une langue ne se pose guĂšre. On « sait » par exemple que le français, le tchĂšque, lâitalien ou le suĂ©dois sont des langues. Pourtant, lorsque lâon se penche de plus prĂšs sur le sujet dans le but de proposer un ensemble de critĂšres qui permettent de dĂ©finir la notion de langue, de nombreuses difficultĂ©s surgissent.
Si lâon consulte un dictionnaire de rĂ©fĂ©rence de la langue française, le TrĂ©sor de la Langue Française informatisĂ© [TLFi], on peut y lire la dĂ©finition suivante de la langue dans la rubrique [La langue comme systĂšme] :
SystĂšme de signes vocaux et/ou graphiques, conventionnels, utilisĂ© par un groupe dâindividus pour lâexpression du mental et la communication.
Analysons de plus prĂšs cette dĂ©finition point par point afin de voir ce quâelle implique.
a) La langue est un systĂšme de signes
LâidĂ©e de systĂšme suppose que les signes que nous utilisons sont rĂ©gis par un principe dâorganisation Ă diffĂ©rents niveaux : phonĂ©tique, morphologique et syntaxique. Prenons lâexemple dâun mot comme fleur :
âž phonĂ©tiquement, il correspond Ă la suite de sons f-l-eu-r. Ces derniers font lâobjet dâun choix Ă lâintĂ©rieur dâun nombre restreint dâunitĂ©s, qui forment lâensemble des sons dâune langue donnĂ©e, ici le français. Ces sons, en tant quâunitĂ©s abstraites, sont appelĂ©s phonĂšmes (voir Chapitre 4. PhonĂ©tique et phonologie). Ils sont en nombre fini et sâopposent entre eux Ă partir de leurs traits articulatoires : par exemple, /f/ et /v/ ont le mĂȘme lieu et le mĂȘme mode dâarticulation, mais lâun, /v/, est sonore (les cordes vocales vibrent quand on le prononce), alors que lâautre, /f/, est sourd (les cordes vocales ne vibrent pas). Autrement dit, /f/ et /v/ sâopposent Ă partir de lâabsence ou de la prĂ©sence de sonorité ;
âž au niveau de la morphologie, on peut dire que le nom fleur, en français, est fĂ©minin et quâil est au singulier. LĂ aussi, ces deux catĂ©gories reposent sur un systĂšme et sur un choix Ă lâintĂ©rieur de ce dernier : ainsi, en français, le systĂšme du genre oppose le fĂ©minin au masculin, et celui du nombre le singulier au pluriel ;
âž enfin, le nom fleur entraĂźne un phĂ©nomĂšne dâaccord lorsquâil est intĂ©grĂ© dans une phrase : dans Cette fleur est trĂšs belle, le dĂ©terminant cette et lâadjectif belle sont au fĂ©minin puisque fleur est un nom fĂ©minin, et le verbe ĂȘtre est au singulier puisque fleur est lui aussi au singulier.
Comme il ressort de ce qui prĂ©cĂšde, la langue est donc un systĂšme de signes rĂ©gi par des rĂšgles de fonctionnement prĂ©cises. Le locuteur, Ă chaque fois, effectue un choix Ă lâintĂ©rieur dâun paradigme, câest-Ă -dire dâun ensemble de possibilitĂ©s qui se prĂ©sentent Ă lui : le nom est ou masculin ou fĂ©minin1, ou singulier ou pluriel ; le verbe est ou Ă lâindicatif, ou au subjonctif, ou Ă lâinfinitif, etc. ; il est ou au prĂ©sent, ou au futur, ou Ă lâimparfait, etc. Les choix qui sont faits sur lâaxe paradigmatique entraĂźnent des consĂ©quences au niveau de la combinaison des signes entre eux dans la phrase, par exemple Ă travers le phĂ©nomĂšne de lâaccord : si je choisis un nom au pluriel, en effet, le verbe qui sâaccorde avec ce dernier sera normalement au pluriel. On parle alors, pour ce second niveau dâanalyse, qui est horizontal, dâaxe syntagmatique.
Les Ă©lĂ©ments qui relĂšvent de la phonĂ©tique, de la morphologie et de la syntaxe sont en nombre fini. On ne peut pas ajouter un troisiĂšme genre en français au masculin et au fĂ©minin, par exemple, dâoĂč le fait que le genre est un systĂšme fermĂ©. En revanche, le lexique est un systĂšme ouvert : des mots comme ciel, mer, rocher, arbre ou soleil sont en principe illimitĂ©s. Ils obĂ©issent toutefois eux aussi Ă un principe de classement, mais ce dernier est beaucoup plus vague : les mots que nous avons citĂ©s, par exemple, appartiennent Ă la classe des /Ă©lĂ©ments naturels/.
De façon plus gĂ©nĂ©rale, on peut dire que la langue repose sur un principe de double articulation. Ce principe, qui a Ă©tĂ© thĂ©orisĂ© par le linguiste français AndrĂ© Martinet (1980), signifie que toute langue est composĂ©e de deux types dâunitĂ©s : les unitĂ©s de premiĂšre articulation, appelĂ©es monĂšmes ou unitĂ©s minimales de sens, pour lesquelles nous prĂ©fĂ©rerons ici le terme morphĂšmes (voir Chapitre 5. La morphologie), et les unitĂ©s de seconde articulation, les phonĂšmes. La combinaison des premiers et des seconds rĂ©pond Ă un principe dâĂ©conomie du langage.
Prenons la phrase Mon amie arrive demain. On a dans cette phrase un certain nombre de morphĂšmes : mon contient le morphĂšme du masculin, celui du singulier et celui de lâidĂ©e de possession ; amie contient le morphĂšme du fĂ©minin, marquĂ© par le graphĂšme e Ă lâĂ©crit, celui du singulier et celui du sens de ami (« ĂȘtre qui est cher ») ; arrive contient le morphĂšme de lâindicatif, celui du prĂ©sent (qui prend ici une valeur de futur proche du fait de lâadverbe demain), celui de la troisiĂšme personne et celui du singulier, ainsi que lâidĂ©e dâarriver (« fin
1 En rĂ©alitĂ© il nâest permis au locuteur de choisir le genre dâun mot que dans les cas de motivation « rĂ©elle » : un Ă©tudiant vs. une Ă©tudiante, un professeur vs. une professeure, etc. Lorsque le genre nâest pas motivĂ© extĂ©rieurement et quâil sâagit dâune donnĂ©e de dĂ©part associĂ©e au mot, comme dans fleur qui est forcĂ©ment de genre fĂ©minin ou dans bateau qui est forcĂ©ment de genre masculin, le locuteur ne « choisit » pas entre plusieurs possibilitĂ©s.
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de dĂ©placement en direction dâun point ») ; demain enfin contient le morphĂšme de lâidĂ©e de futur proche (demain = « aprĂšs le jour dâaujourdâhui »).
Ă cĂŽtĂ© de ces morphĂšmes, on distingue Ă©galement des phonĂšmes, qui sont les suivants : m-on-n-a-m-i-a-r-i-v-d-e-m-ain. On a donc 14 phonĂšmes, que lâon peut transcrire de la façon suivante en Alphabet PhonĂ©tique International : /mÉnamiaÊivdÇmÉ/.
Le principe dâune langue est de pouvoir produire, Ă partir dâun nombre fini de phonĂšmes, un nombre thĂ©oriquement illimitĂ© de signes. Ainsi, le français, Ă partir dâun nombre restreint de phonĂšmes (entre 34 et 36 selon les variĂ©tĂ©s rĂ©gionales), permet de crĂ©er un nombre infini de signes (le TLFi, Ă titre dâexemple, rĂ©pertorie 100 000 mots, mais il nâest pas exhaustif et lâon peut par ailleurs toujours crĂ©er des mots nouveaux, les nĂ©ologismes).
b) Les signes sont vocaux et/ou graphiques
On pourrait penser que toute langue dispose dâune Ă©criture, or câest loin dâĂȘtre toujours le cas. Câest pour cette raison que lâon peut Ă©tablir une distinction entre les langues qui ont un systĂšme de signes vocaux et graphiques, et celles qui nâont quâun systĂšme de signes vocaux et qui restent des langues purement orales. Ainsi le français, le tchĂšque, etc., sont des langues qui sont Ă la fois vocales (orales) et Ă©crites. Parmi les langues qui sont Ă©crites, beaucoup ne le sont que depuis une Ă©poque rĂ©cente : câest le cas, en Europe, de lâestonien ou du roumain, qui ne sont Ă©crits que depuis le 16Ăšme siĂšcle. Au contraire, lâulau-sain, parlĂ© en Papouasie Nouvelle-GuinĂ©e, lâaasĂĄx, parlĂ© en Tanzanie, ou le mixtec-chazumba, parlĂ© au Mexique, ne sont pas Ă©crits et sont des langues purement orales. Certaines langues Ă©teintes, enfin, comme lâĂ©trusque, ne nous sont connues que par les documents Ă©crits quâelles nous ont laissĂ©s, mais il sâagissait toujours de langues qui Ă©taient aussi et avant tout des langues orales. En ce sens, il nâexiste pas de langue qui soit uniquement Ă©crite.
c) Les langues utilisent un systĂšme de signes conventionnel
Le fait que les signes qui composent les langues sont conventionnels implique que la langue a une dimension collective et quâaucun locuteur, en soi, ne peut la changer par sa propre volontĂ©, au risque de nâĂȘtre plus compris de la communautĂ© linguistique Ă laquelle il appartient. Le systĂšme de signes est reçu par les locuteurs comme tel : il sâagit donc pleinement dâune convention
d) Les langues sont utilisĂ©es par un groupe dâindividus
La langue prĂ©suppose une situation dâinterlocution, câest-Ă -dire dâavoir un locuteur et un interlocuteur. Elle est en effet un moyen de communiquer et naĂźt dans le cadre de lâinteraction sociale entre plusieurs individus.
Il y a toutefois des langues qui sont mortes, et donc qui ne sont plus utilisĂ©es, et des langues qui sont parlĂ©es par un groupe trĂšs restreint dâindividus, voire par un seul individu. Ce fut
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Quâest-ce quâune langue ?
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le cas de lâoubykh, une langue caucasienne, dont le dernier locuteur, Tevfik Esenç, est mort en 1992, ou, un siĂšcle plus tĂŽt, du vĂ©gliote, une variante du dalmate (langue romane) qui nâĂ©tait plus parlĂ© que sur lâĂźle de Krk (proche de la Croatie) et dont le dernier locuteur, Tuone Udaina, est dĂ©cĂ©dĂ© en 1898. Mais il ne faut pas oublier que ces langues ont Ă©tĂ© Ă lâorigine parlĂ©es par des communautĂ©s plus larges, et quâelles remplissaient donc le critĂšre dâĂȘtre partagĂ©es par un ensemble dâindividus entre lesquels elles permettaient la communication.
e) La langue sert pour lâexpression du mental et la communication
Il sâagit lĂ du but de la langue, qui est faite pour transmettre une expĂ©rience au sens large, dâun locuteur A vers un interlocuteur B, lequel devient Ă son tour locuteur dans le cadre de lâĂ©change. La langue peut, nous le verrons, avoir des fonctions multiples, mais dans la majoritĂ© des cas elle permet le dialogue, quand bien mĂȘme il sâagirait du langage intĂ©rieur, oĂč le locuteur sâadresse en rĂ©alitĂ© Ă lui-mĂȘme.
Au terme de cette brĂšve analyse, nous avons rĂ©ussi Ă dĂ©gager un ensemble de critĂšres qui permettent de dĂ©finir lâentitĂ© « langue » dâun point de vue interne. Mais, malgrĂ© tout, ces critĂšres sont-ils exhaustifs ? Nous permettent-ils, par exemple, de pouvoir dire que le français est une langue mais que le français parlĂ© en Bourgogne nâen est pas une, que le tchĂšque est une langue mais que le tchĂšque parlĂ© en SilĂ©sie nâen est pas une, ou bien que le tchĂšque et le slovaque sont deux langues diffĂ©rentes ? Il nous faut, Ă cette fin, faire intervenir des critĂšres non plus internes mais externes.
Nous partirons ici du critĂšre de lâintercomprĂ©hension. On pourrait penser que, dĂšs lors que deux locuteurs dâune langue A et dâune langue B ne se comprennent pas, alors nous sommes en face de deux langues diffĂ©rentes, et que, inversement, lorsque ces mĂȘmes locuteurs se comprennent complĂštement, ils parlent dĂšs lors la mĂȘme langue. Ainsi un locuteur du chinois et un locuteur du français ne se comprennent pas si chacun dâeux parle sa propre langue : le chinois et le français sont donc bien deux langues diffĂ©rentes. De mĂȘme un locuteur du portugais avec un locuteur de lâhindi, un locuteur du danois avec un locuteur du guarani (une langue parlĂ©e notamment au Paraguay), etc. : dans chacune de ces situations, nous sommes bien face Ă des langues diffĂ©rentes, et en effet on parle bien de la langue portugaise, de la langue hindi, de la langue danoise ou de la langue guarani. Inversement, quelquâun qui parle le français, quâil soit Bourguignon, Breton ou Parisien, nâa pas le sentiment de parler une langue diffĂ©rente, et de fait le français est considĂ©rĂ© comme une seule et mĂȘme langue. Mais les choses sont-elles toujours aussi nettes ?
Tout dĂ©pend en rĂ©alitĂ© de ce que lâon entend par « intercomprĂ©hension ». Un Français et un Italien peuvent parler chacun dans sa langue, et, moyennant quelques gestes, parvenir Ă avoir une conversation rudimentaire ; nĂ©anmoins, on ne saurait affirmer ici quâil y a intercomprĂ©hension car tout Français et tout Italien sent bien quâil parle une langue qui nâest pas la mĂȘme que celle de son voisin dâune part, et ne peut le comprendre ni
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ĂȘtre compris de lui couramment et sans effort dâautre part. Le français et lâitalien sont donc bien deux langues.
Mais prenons maintenant le cas du bosnien, du croate, du montĂ©nĂ©grin et du serbe. Nous sommes ici en face de quatre langues officielles. Pourtant, les diffĂ©rences entre ces quatre « langues » sont minimes, si bien que certains linguistes parlent de « BCMS ». Câest le cas de Paul-Louis Thomas et Vladimir Osipov, auteurs dâune Grammaire du bosniaque-croatemontĂ©nĂ©grin-serbe (BCMS) (Thomas et Osipov, 2017). Voici Ă titre dâexemple lâarticle 1 de la DĂ©claration des droits de lâhomme en bosnien, croate, montĂ©nĂ©grin et serbe2 :
Bosnien : Sva ljudska biÄa raÄaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i svijeĆĄÄu i treba da jedno prema drugome postupaju u duhu bratstva.
Croate : Sva ljudska biÄa raÄaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i svijeĆĄÄu i treba da jedno prema drugome postupaju u duhu bratstva.
MontĂ©nĂ©grin : Sva ljudska biÄa raÄaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i savjeĆĄÄu i jedni prema drugima treba da postupaju u duhu bratstva.
Serbe : Sva ljudska biÄa radjaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i sveĆĄÄu i treba jedni prema drugima da postupaju u duhu bratstva.
Comme on le voit, ces quatre langues sont trĂšs similaires et il ne ressort aucune diffĂ©rence (sinon ponctuelle) des textes qui prĂ©cĂšdent. De la mĂȘme façon, le galicien et le portugais sont deux langues trĂšs proches lâune de lâautre ; pourtant, lĂ aussi, elles sont, officiellement, deux langues diffĂ©rentes.
Inversement, certains dialectes dâItalie, comme le sicilien, nâont pas dâintercomprĂ©hension nette avec lâitalien. NĂ©anmoins, le sicilien est considĂ©rĂ© comme un dialecte, non comme une langue. Pour quelles raisons ?
Nous arrivons ici à un point important en ce qui concerne la définition de la langue, ou plutÎt ses définitions possibles. Elles sont essentiellement au nombre de deux : linguistique et sociolinguistique.
Dâun point de vue linguistique, on peut dĂ©finir comme langue tout systĂšme de signes suffisamment diffĂ©renciĂ© pour prĂ©senter un caractĂšre qui lui est propre. Dans cette perspective, aussi bien le sicilien que le napolitain, par exemple, sont des langues. Le bosnien, le croate, le montĂ©nĂ©grin et le serbe, par contre, sont une seule et mĂȘme langue.
Dâun point de vue sociolinguistique, lâidĂ©e de langue est associĂ©e Ă celle de prestige. Celuici peut ĂȘtre de plusieurs types : culturel, religieux, politique, de diffusion, etc. De ce point de vue, le bosnien, le croate, le montĂ©nĂ©grin et le serbe sont bien quatre langues, associĂ©es Ă quatre Ătats diffĂ©rents.
Quâest-ce quâune langue ?
2 Repris du site <https://www.ohchr.org/EN/UDHR/Pages/Language.aspx?LangID=src2> [consulté en mars 2020].
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Quâen est-il du tchĂšque et du slovaque ? On peut considĂ©rer quâil sâagit de deux langues Ă la fois linguistiquement et sociolinguistiquement. Bien que proches et permettant lâintercomprĂ©hension, tout comme le norvĂ©gien et le suĂ©dois, chacune a en effet une physionomie qui la distingue de lâautre (critĂšre linguistique) ainsi quâun statut de langue officielle, Ă la fois dans leurs pays respectifs, la RĂ©publique tchĂšque et la Slovaquie, et dans lâUnion europĂ©enne (critĂšre sociolinguistique).
Comme nous lâavons observĂ©, il sâavĂšre difficile de donner une dĂ©finition de la langue dâune part et des langues de lâautre, contrairement Ă ce que lâon pourrait penser au premier abord. Nous avons vu que la langue pouvait ĂȘtre dĂ©finie comme un systĂšme de signes, qui sont utilisĂ©s oralement et Ă©ventuellement Ă lâĂ©crit et reposent sur un principe de double articulation, dâaprĂšs lequel un nombre fini de phonĂšmes permet de produire un nombre infini de signes. Ă cette dĂ©finition interne, nous avons ajoutĂ© une dĂ©finition externe, qui permet de dĂ©limiter les diffĂ©rentes langues parlĂ©es et aboutit Ă deux points de vue sur la langue. Selon un premier point de vue, qui est strictement linguistique, la langue est un systĂšme de signes qui est suffisamment caractĂ©risĂ© pour se distinguer dâun autre systĂšme de signes voisin. Selon un second point de vue, qui est sociolinguistique, une langue est un systĂšme de signes adoptĂ© par une communautĂ© linguistique et promu Ă un certain prestige du fait de son caractĂšre officiel, de la culture quâil vĂ©hicule, de lâĂ©tendue de sa diffusion ou de toute autre raison.
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