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Manuel

de linguistique française et de linguistique générale

Samuel Bidaud

Manuel

de linguistique française et de linguistique générale

Samuel Bidaud

Olomouc 2020

Oponenti/Relecteurs :

Mgr. Ĝudmila LackovĂĄ, Ph.D.

Mgr. Jan Zatloukal, Ph.D.

ZpracovĂĄnĂ­ a vydĂĄnĂ­ publikace bylo umoĆŸněno dĂ­ky finančnĂ­ podpoƙe, udělenĂ© roku 2020 Ministerstvem ĆĄkolstvĂ­, mlĂĄdeĆŸe a tělovĂœchovy ČR v rĂĄmci Fondu rozvoje UP, FilozofickĂ© fakultě Univerzity PalackĂ©ho v Olomouci.

La prĂ©paration et la publication de cet ouvrage ont Ă©tĂ© rendues possibles grĂące Ă  un soutien financier accordĂ© en 2020 par le MinistĂšre de l’Éducation, de la Jeunesse et du Sport de la RĂ©publique tchĂšque Ă  la FacultĂ© des Lettres de l’UniversitĂ© PalackĂœ d’Olomouc, dans le cadre du Fond pour le dĂ©veloppement UP (FRUP).

NeoprĂĄvněnĂ© uĆŸitĂ­ tohoto dĂ­la je poruĆĄenĂ­m autorskĂœch prĂĄv a mĆŻĆŸe zaklĂĄdat občanskoprĂĄvnĂ­, sprĂĄvněprĂĄvnĂ­, popƙ. trestněprĂĄvnĂ­ odpovědnost.

L’utilisation non autorisĂ©e de cet ouvrage constitue une violation des droits d’auteur et peut engendrer des poursuites sur le plan civil, juridique et Ă©ventuellement pĂ©nal.

1. vydåní/1Úre édition

© Samuel Bidaud, 2020

© Univerzita Palackého v Olomouci, 2020

ISBN 978-80-244-5799-4 (print)

ISBN 978-80-244-5800-7 (online: PDF)

Préface

Chapitre 1 Qu’est-ce

Chapitre 2

Quelques

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des matiĂšres
Table
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
qu’une langue ? 9
notions fondamentales de linguistique Le signe – La langue et la parole – La synchronie et la diachronie . . . . . . . 15 La langue et la parole . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 5 Le signe linguistique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 7 La synchronie et la diachronie 20 Chapitre 3 La communication . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 Les participants de la communication . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 Les fonctions du langage 2 4 Chapitre 4 PhonĂ©tique et phonologie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31 PhonĂ©tique et phonologie 31 L’Alphabet PhonĂ©tique International 32 Comment classer les phonĂšmes ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 6 Chapitre 5 La morphologie 43 Les morphĂšmes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43 La formation des mots . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4 6
6 This e-book was purchased at vydavatelstvi.upol.cz. Further dissemination is prohibited. Chapitre
La morphosyntaxe 57 Les parties du discours . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 7 Les fonctions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72 La syntaxe de TesniĂšre 75 Pour conclure 8 7
La sĂ©mantique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95 Les relations sĂ©mantiques Ă  l’intĂ©rieur du lexique 95 La sĂ©mantique structurale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 7 La sĂ©mantique textuelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 8 Chapitre 8 La variation du français 107 Les registres de langue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10 7 Le français oral, le français Ă©crit et l’« écrit transmis » . . . . . . . . . . . . . . . . 1 11 La variation dans l’espace . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
9 Comment classer les langues ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 La classification historique des langues . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 La classification typologique 125 Conclusion 129 Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
6
Chapitre 7
Chapitre

Préface

Ce manuel s’adresse prioritairement aux Ă©tudiants et Ă©tudiantes de philologie française. Il rĂ©pond Ă  un double objectif : d’une part, il souhaiterait prĂ©senter l’ensemble des grands domaines de la linguistique française, et d’autre part donner un panorama des notions les plus importantes de linguistique gĂ©nĂ©rale. Il est en effet impossible d’étudier la premiĂšre sans un minimum de connaissances concernant la seconde. Cet ouvrage se propose ainsi d’aborder non seulement des champs comme la phonĂ©tique, la morphologie ou la syntaxe du français, mais il a Ă©galement pour but d’introduire Ă  des problĂ©matiques plus larges, qu’il s’agisse du concept de langue ou de signe linguistique, ou encore des fonctions du langage, pour citer trois exemples parmi d’autres. Enfin, il se veut Ă©galement pratique et illustratif. En ce sens, la majoritĂ© des chapitres comprennent un certain nombre d’exercices qui permettront aux lecteurs et lectrices de vĂ©rifier leur comprĂ©hension des diffĂ©rents points Ă©tudiĂ©s. Nous avons en outre frĂ©quemment ajoutĂ©, Ă  un ensemble d’exercices corrigĂ©s, plusieurs exercices non corrigĂ©s pour aller plus loin.

La linguistique a parfois la rĂ©putation d’ĂȘtre une discipline un peu sĂšche. Nous aimerions faire apparaĂźtre qu’il n’en est rien dĂšs lors qu’on ne l’envisage pas comme une discipline purement technique mais comme un moyen d’accĂ©der Ă  l’homme prĂ©sent derriĂšre la langue, comme le disait le stylisticien Leo Spitzer. La linguistique est en effet un voyage Ă  travers les mots et les visions du monde que l’on retrouve derriĂšre eux, de sorte que chaque langue porte en elle tout un univers. Karel Čapek, dans son Éloge de la langue tchĂšque, soulignait que l’écrivain a la capacitĂ© de redĂ©couvrir les mots dans leur dimension originelle ; et c’est cette capacitĂ© Ă  voir la langue comme autre chose qu’un simple instrument de communication pour les besoins de la vie courante qui caractĂ©rise la poĂ©sie. Ainsi l’étude de la langue rencontret-elle finalement celle de la littĂ©rature.

Nous espĂ©rons que ce manuel pourra non seulement aider les Ă©tudiants et Ă©tudiantes des cursus de philologie française, mais aussi et surtout qu’ils et elles trouveront du plaisir Ă  Ă©tudier la langue française et, au-delĂ , la linguistique dans son ensemble.

Nous tenons Ă  remercier Aneta KƙemenovĂĄ, Äœudmila LackovĂĄ, Michaela VodovĂĄ, Stanislav PisklĂĄk et Jan Zatloukal, qui ont bien voulu relire un ou plusieurs chapitres de ce livre. Enfin, nous remercions l’UniversitĂ© PalackĂœ d’Olomouc, qui a permis la rĂ©daction et la publication de ce manuel Ă  travers le projet FRUP_2020_007.

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is

Chapitre 1

Qu’est-ce qu’une langue ?

Intuitivement, la question de savoir ce qu’est une langue ne se pose guĂšre. On « sait » par exemple que le français, le tchĂšque, l’italien ou le suĂ©dois sont des langues. Pourtant, lorsque l’on se penche de plus prĂšs sur le sujet dans le but de proposer un ensemble de critĂšres qui permettent de dĂ©finir la notion de langue, de nombreuses difficultĂ©s surgissent.

Si l’on consulte un dictionnaire de rĂ©fĂ©rence de la langue française, le TrĂ©sor de la Langue Française informatisĂ© [TLFi], on peut y lire la dĂ©finition suivante de la langue dans la rubrique [La langue comme systĂšme] :

SystĂšme de signes vocaux et/ou graphiques, conventionnels, utilisĂ© par un groupe d’individus pour l’expression du mental et la communication.

Analysons de plus prĂšs cette dĂ©finition point par point afin de voir ce qu’elle implique.

a) La langue est un systĂšme de signes

L’idĂ©e de systĂšme suppose que les signes que nous utilisons sont rĂ©gis par un principe d’organisation Ă  diffĂ©rents niveaux : phonĂ©tique, morphologique et syntaxique. Prenons l’exemple d’un mot comme fleur :

▾ phonĂ©tiquement, il correspond Ă  la suite de sons f-l-eu-r. Ces derniers font l’objet d’un choix Ă  l’intĂ©rieur d’un nombre restreint d’unitĂ©s, qui forment l’ensemble des sons d’une langue donnĂ©e, ici le français. Ces sons, en tant qu’unitĂ©s abstraites, sont appelĂ©s phonĂšmes (voir Chapitre 4. PhonĂ©tique et phonologie). Ils sont en nombre fini et s’opposent entre eux Ă  partir de leurs traits articulatoires : par exemple, /f/ et /v/ ont le mĂȘme lieu et le mĂȘme mode d’articulation, mais l’un, /v/, est sonore (les cordes vocales vibrent quand on le prononce), alors que l’autre, /f/, est sourd (les cordes vocales ne vibrent pas). Autrement dit, /f/ et /v/ s’opposent Ă  partir de l’absence ou de la prĂ©sence de sonorité ;

▾ au niveau de la morphologie, on peut dire que le nom fleur, en français, est fĂ©minin et qu’il est au singulier. LĂ  aussi, ces deux catĂ©gories reposent sur un systĂšme et sur un choix Ă  l’intĂ©rieur de ce dernier : ainsi, en français, le systĂšme du genre oppose le fĂ©minin au masculin, et celui du nombre le singulier au pluriel ;

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▾ enfin, le nom fleur entraĂźne un phĂ©nomĂšne d’accord lorsqu’il est intĂ©grĂ© dans une phrase : dans Cette fleur est trĂšs belle, le dĂ©terminant cette et l’adjectif belle sont au fĂ©minin puisque fleur est un nom fĂ©minin, et le verbe ĂȘtre est au singulier puisque fleur est lui aussi au singulier.

Comme il ressort de ce qui prĂ©cĂšde, la langue est donc un systĂšme de signes rĂ©gi par des rĂšgles de fonctionnement prĂ©cises. Le locuteur, Ă  chaque fois, effectue un choix Ă  l’intĂ©rieur d’un paradigme, c’est-Ă -dire d’un ensemble de possibilitĂ©s qui se prĂ©sentent Ă  lui : le nom est ou masculin ou fĂ©minin1, ou singulier ou pluriel ; le verbe est ou Ă  l’indicatif, ou au subjonctif, ou Ă  l’infinitif, etc. ; il est ou au prĂ©sent, ou au futur, ou Ă  l’imparfait, etc. Les choix qui sont faits sur l’axe paradigmatique entraĂźnent des consĂ©quences au niveau de la combinaison des signes entre eux dans la phrase, par exemple Ă  travers le phĂ©nomĂšne de l’accord : si je choisis un nom au pluriel, en effet, le verbe qui s’accorde avec ce dernier sera normalement au pluriel. On parle alors, pour ce second niveau d’analyse, qui est horizontal, d’axe syntagmatique.

Les Ă©lĂ©ments qui relĂšvent de la phonĂ©tique, de la morphologie et de la syntaxe sont en nombre fini. On ne peut pas ajouter un troisiĂšme genre en français au masculin et au fĂ©minin, par exemple, d’oĂč le fait que le genre est un systĂšme fermĂ©. En revanche, le lexique est un systĂšme ouvert : des mots comme ciel, mer, rocher, arbre ou soleil sont en principe illimitĂ©s. Ils obĂ©issent toutefois eux aussi Ă  un principe de classement, mais ce dernier est beaucoup plus vague : les mots que nous avons citĂ©s, par exemple, appartiennent Ă  la classe des /Ă©lĂ©ments naturels/.

De façon plus gĂ©nĂ©rale, on peut dire que la langue repose sur un principe de double articulation. Ce principe, qui a Ă©tĂ© thĂ©orisĂ© par le linguiste français AndrĂ© Martinet (1980), signifie que toute langue est composĂ©e de deux types d’unitĂ©s : les unitĂ©s de premiĂšre articulation, appelĂ©es monĂšmes ou unitĂ©s minimales de sens, pour lesquelles nous prĂ©fĂ©rerons ici le terme morphĂšmes (voir Chapitre 5. La morphologie), et les unitĂ©s de seconde articulation, les phonĂšmes. La combinaison des premiers et des seconds rĂ©pond Ă  un principe d’économie du langage.

Prenons la phrase Mon amie arrive demain. On a dans cette phrase un certain nombre de morphĂšmes : mon contient le morphĂšme du masculin, celui du singulier et celui de l’idĂ©e de possession ; amie contient le morphĂšme du fĂ©minin, marquĂ© par le graphĂšme e Ă  l’écrit, celui du singulier et celui du sens de ami (« ĂȘtre qui est cher ») ; arrive contient le morphĂšme de l’indicatif, celui du prĂ©sent (qui prend ici une valeur de futur proche du fait de l’adverbe demain), celui de la troisiĂšme personne et celui du singulier, ainsi que l’idĂ©e d’arriver (« fin

1 En rĂ©alitĂ© il n’est permis au locuteur de choisir le genre d’un mot que dans les cas de motivation « rĂ©elle » : un Ă©tudiant vs. une Ă©tudiante, un professeur vs. une professeure, etc. Lorsque le genre n’est pas motivĂ© extĂ©rieurement et qu’il s’agit d’une donnĂ©e de dĂ©part associĂ©e au mot, comme dans fleur qui est forcĂ©ment de genre fĂ©minin ou dans bateau qui est forcĂ©ment de genre masculin, le locuteur ne « choisit » pas entre plusieurs possibilitĂ©s.

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de dĂ©placement en direction d’un point ») ; demain enfin contient le morphĂšme de l’idĂ©e de futur proche (demain = « aprĂšs le jour d’aujourd’hui »).

À cĂŽtĂ© de ces morphĂšmes, on distingue Ă©galement des phonĂšmes, qui sont les suivants : m-on-n-a-m-i-a-r-i-v-d-e-m-ain. On a donc 14 phonĂšmes, que l’on peut transcrire de la façon suivante en Alphabet PhonĂ©tique International : /mɔnamiaʁivdǝmɛ/.

Le principe d’une langue est de pouvoir produire, Ă  partir d’un nombre fini de phonĂšmes, un nombre thĂ©oriquement illimitĂ© de signes. Ainsi, le français, Ă  partir d’un nombre restreint de phonĂšmes (entre 34 et 36 selon les variĂ©tĂ©s rĂ©gionales), permet de crĂ©er un nombre infini de signes (le TLFi, Ă  titre d’exemple, rĂ©pertorie 100 000 mots, mais il n’est pas exhaustif et l’on peut par ailleurs toujours crĂ©er des mots nouveaux, les nĂ©ologismes).

b) Les signes sont vocaux et/ou graphiques

On pourrait penser que toute langue dispose d’une Ă©criture, or c’est loin d’ĂȘtre toujours le cas. C’est pour cette raison que l’on peut Ă©tablir une distinction entre les langues qui ont un systĂšme de signes vocaux et graphiques, et celles qui n’ont qu’un systĂšme de signes vocaux et qui restent des langues purement orales. Ainsi le français, le tchĂšque, etc., sont des langues qui sont Ă  la fois vocales (orales) et Ă©crites. Parmi les langues qui sont Ă©crites, beaucoup ne le sont que depuis une Ă©poque rĂ©cente : c’est le cas, en Europe, de l’estonien ou du roumain, qui ne sont Ă©crits que depuis le 16Ăšme siĂšcle. Au contraire, l’ulau-sain, parlĂ© en Papouasie Nouvelle-GuinĂ©e, l’aasĂĄx, parlĂ© en Tanzanie, ou le mixtec-chazumba, parlĂ© au Mexique, ne sont pas Ă©crits et sont des langues purement orales. Certaines langues Ă©teintes, enfin, comme l’étrusque, ne nous sont connues que par les documents Ă©crits qu’elles nous ont laissĂ©s, mais il s’agissait toujours de langues qui Ă©taient aussi et avant tout des langues orales. En ce sens, il n’existe pas de langue qui soit uniquement Ă©crite.

c) Les langues utilisent un systĂšme de signes conventionnel

Le fait que les signes qui composent les langues sont conventionnels implique que la langue a une dimension collective et qu’aucun locuteur, en soi, ne peut la changer par sa propre volontĂ©, au risque de n’ĂȘtre plus compris de la communautĂ© linguistique Ă  laquelle il appartient. Le systĂšme de signes est reçu par les locuteurs comme tel : il s’agit donc pleinement d’une convention

d) Les langues sont utilisĂ©es par un groupe d’individus

La langue prĂ©suppose une situation d’interlocution, c’est-Ă -dire d’avoir un locuteur et un interlocuteur. Elle est en effet un moyen de communiquer et naĂźt dans le cadre de l’interaction sociale entre plusieurs individus.

Il y a toutefois des langues qui sont mortes, et donc qui ne sont plus utilisĂ©es, et des langues qui sont parlĂ©es par un groupe trĂšs restreint d’individus, voire par un seul individu. Ce fut

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Qu’est-ce qu’une langue ?

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le cas de l’oubykh, une langue caucasienne, dont le dernier locuteur, Tevfik Esenç, est mort en 1992, ou, un siĂšcle plus tĂŽt, du vĂ©gliote, une variante du dalmate (langue romane) qui n’était plus parlĂ© que sur l’üle de Krk (proche de la Croatie) et dont le dernier locuteur, Tuone Udaina, est dĂ©cĂ©dĂ© en 1898. Mais il ne faut pas oublier que ces langues ont Ă©tĂ© Ă  l’origine parlĂ©es par des communautĂ©s plus larges, et qu’elles remplissaient donc le critĂšre d’ĂȘtre partagĂ©es par un ensemble d’individus entre lesquels elles permettaient la communication.

e) La langue sert pour l’expression du mental et la communication

Il s’agit lĂ  du but de la langue, qui est faite pour transmettre une expĂ©rience au sens large, d’un locuteur A vers un interlocuteur B, lequel devient Ă  son tour locuteur dans le cadre de l’échange. La langue peut, nous le verrons, avoir des fonctions multiples, mais dans la majoritĂ© des cas elle permet le dialogue, quand bien mĂȘme il s’agirait du langage intĂ©rieur, oĂč le locuteur s’adresse en rĂ©alitĂ© Ă  lui-mĂȘme.

Au terme de cette brĂšve analyse, nous avons rĂ©ussi Ă  dĂ©gager un ensemble de critĂšres qui permettent de dĂ©finir l’entitĂ© « langue » d’un point de vue interne. Mais, malgrĂ© tout, ces critĂšres sont-ils exhaustifs ? Nous permettent-ils, par exemple, de pouvoir dire que le français est une langue mais que le français parlĂ© en Bourgogne n’en est pas une, que le tchĂšque est une langue mais que le tchĂšque parlĂ© en SilĂ©sie n’en est pas une, ou bien que le tchĂšque et le slovaque sont deux langues diffĂ©rentes ? Il nous faut, Ă  cette fin, faire intervenir des critĂšres non plus internes mais externes.

Nous partirons ici du critĂšre de l’intercomprĂ©hension. On pourrait penser que, dĂšs lors que deux locuteurs d’une langue A et d’une langue B ne se comprennent pas, alors nous sommes en face de deux langues diffĂ©rentes, et que, inversement, lorsque ces mĂȘmes locuteurs se comprennent complĂštement, ils parlent dĂšs lors la mĂȘme langue. Ainsi un locuteur du chinois et un locuteur du français ne se comprennent pas si chacun d’eux parle sa propre langue : le chinois et le français sont donc bien deux langues diffĂ©rentes. De mĂȘme un locuteur du portugais avec un locuteur de l’hindi, un locuteur du danois avec un locuteur du guarani (une langue parlĂ©e notamment au Paraguay), etc. : dans chacune de ces situations, nous sommes bien face Ă  des langues diffĂ©rentes, et en effet on parle bien de la langue portugaise, de la langue hindi, de la langue danoise ou de la langue guarani. Inversement, quelqu’un qui parle le français, qu’il soit Bourguignon, Breton ou Parisien, n’a pas le sentiment de parler une langue diffĂ©rente, et de fait le français est considĂ©rĂ© comme une seule et mĂȘme langue. Mais les choses sont-elles toujours aussi nettes ?

Tout dĂ©pend en rĂ©alitĂ© de ce que l’on entend par « intercomprĂ©hension ». Un Français et un Italien peuvent parler chacun dans sa langue, et, moyennant quelques gestes, parvenir Ă  avoir une conversation rudimentaire ; nĂ©anmoins, on ne saurait affirmer ici qu’il y a intercomprĂ©hension car tout Français et tout Italien sent bien qu’il parle une langue qui n’est pas la mĂȘme que celle de son voisin d’une part, et ne peut le comprendre ni

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ĂȘtre compris de lui couramment et sans effort d’autre part. Le français et l’italien sont donc bien deux langues.

Mais prenons maintenant le cas du bosnien, du croate, du montĂ©nĂ©grin et du serbe. Nous sommes ici en face de quatre langues officielles. Pourtant, les diffĂ©rences entre ces quatre « langues » sont minimes, si bien que certains linguistes parlent de « BCMS ». C’est le cas de Paul-Louis Thomas et Vladimir Osipov, auteurs d’une Grammaire du bosniaque-croatemontĂ©nĂ©grin-serbe (BCMS) (Thomas et Osipov, 2017). Voici Ă  titre d’exemple l’article 1 de la DĂ©claration des droits de l’homme en bosnien, croate, montĂ©nĂ©grin et serbe2 :

Bosnien : Sva ljudska bića rađaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i svijeơću i treba da jedno prema drugome postupaju u duhu bratstva.

Croate : Sva ljudska bića rađaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i svijeơću i treba da jedno prema drugome postupaju u duhu bratstva.

MontĂ©nĂ©grin : Sva ljudska bića rađaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i savjeơću i jedni prema drugima treba da postupaju u duhu bratstva.

Serbe : Sva ljudska bića radjaju se slobodna i jednaka u dostojanstvu i pravima. Ona su obdarena razumom i sveơću i treba jedni prema drugima da postupaju u duhu bratstva.

Comme on le voit, ces quatre langues sont trĂšs similaires et il ne ressort aucune diffĂ©rence (sinon ponctuelle) des textes qui prĂ©cĂšdent. De la mĂȘme façon, le galicien et le portugais sont deux langues trĂšs proches l’une de l’autre ; pourtant, lĂ  aussi, elles sont, officiellement, deux langues diffĂ©rentes.

Inversement, certains dialectes d’Italie, comme le sicilien, n’ont pas d’intercomprĂ©hension nette avec l’italien. NĂ©anmoins, le sicilien est considĂ©rĂ© comme un dialecte, non comme une langue. Pour quelles raisons ?

Nous arrivons ici à un point important en ce qui concerne la définition de la langue, ou plutÎt ses définitions possibles. Elles sont essentiellement au nombre de deux : linguistique et sociolinguistique.

D’un point de vue linguistique, on peut dĂ©finir comme langue tout systĂšme de signes suffisamment diffĂ©renciĂ© pour prĂ©senter un caractĂšre qui lui est propre. Dans cette perspective, aussi bien le sicilien que le napolitain, par exemple, sont des langues. Le bosnien, le croate, le montĂ©nĂ©grin et le serbe, par contre, sont une seule et mĂȘme langue.

D’un point de vue sociolinguistique, l’idĂ©e de langue est associĂ©e Ă  celle de prestige. Celuici peut ĂȘtre de plusieurs types : culturel, religieux, politique, de diffusion, etc. De ce point de vue, le bosnien, le croate, le montĂ©nĂ©grin et le serbe sont bien quatre langues, associĂ©es Ă  quatre États diffĂ©rents.

Qu’est-ce qu’une langue ?

2 Repris du site <https://www.ohchr.org/EN/UDHR/Pages/Language.aspx?LangID=src2> [consulté en mars 2020].

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Qu’en est-il du tchĂšque et du slovaque ? On peut considĂ©rer qu’il s’agit de deux langues Ă  la fois linguistiquement et sociolinguistiquement. Bien que proches et permettant l’intercomprĂ©hension, tout comme le norvĂ©gien et le suĂ©dois, chacune a en effet une physionomie qui la distingue de l’autre (critĂšre linguistique) ainsi qu’un statut de langue officielle, Ă  la fois dans leurs pays respectifs, la RĂ©publique tchĂšque et la Slovaquie, et dans l’Union europĂ©enne (critĂšre sociolinguistique).

Comme nous l’avons observĂ©, il s’avĂšre difficile de donner une dĂ©finition de la langue d’une part et des langues de l’autre, contrairement Ă  ce que l’on pourrait penser au premier abord. Nous avons vu que la langue pouvait ĂȘtre dĂ©finie comme un systĂšme de signes, qui sont utilisĂ©s oralement et Ă©ventuellement Ă  l’écrit et reposent sur un principe de double articulation, d’aprĂšs lequel un nombre fini de phonĂšmes permet de produire un nombre infini de signes. À cette dĂ©finition interne, nous avons ajoutĂ© une dĂ©finition externe, qui permet de dĂ©limiter les diffĂ©rentes langues parlĂ©es et aboutit Ă  deux points de vue sur la langue. Selon un premier point de vue, qui est strictement linguistique, la langue est un systĂšme de signes qui est suffisamment caractĂ©risĂ© pour se distinguer d’un autre systĂšme de signes voisin. Selon un second point de vue, qui est sociolinguistique, une langue est un systĂšme de signes adoptĂ© par une communautĂ© linguistique et promu Ă  un certain prestige du fait de son caractĂšre officiel, de la culture qu’il vĂ©hicule, de l’étendue de sa diffusion ou de toute autre raison.

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