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Sommaire La Course de l’Univers d’Emmanuel Viau illustré par Victor de la Fuente

Le rêve de votre vie de Gudule illustré par Daniel Redondo

Leçon de liberté de Stéphanie Tesson illustré par Marc Bourgne

Série noire pour juments grises de Franck Pavloff illustré par Dominique Rousseau

D’où sont venus les dromadaires… de Stéphanie Tesson illustré par André Benn

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Série noire pour juments grises de Franck Pavloff illustré par Dominique Rousseau

ans s’en rendre compte, Émeline sifflotait. Juste quelques notes jetées entre ses dents, au rythme du trot de Lampo. Comme un hymne à la joie de parcourir les sous-bois avec sa jument, alors que les rayons de soleil transformaient la cime des arbres en magnifiques plumeaux dorés. Son amie Alexandra avait dû bifurquer par l’allée de gauche qui longeait la pierre Saint-Germain, avant de redescendre vers le Lignon, la rivière qui donnait son nom au village.

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Qu’importe, elles ne pouvaient pas se perdre. Chacune connaissait la forêt des Lombes comme sa poche. Elles se retrouveraient à l’orée du bois. Depuis quatre années qu’elles fréquentaient le collège, il ne se passait pas une semaine sans qu’elles ne se donnent rendez-vous pour trotter ensemble, le mercredi ou le samedi matin, dans ce coin de forêt. Alexandra prétendait que la pierre Saint-Germain, plantée comme un menhir de granit au cœur d’une clairière, diffusait des ondes bénéfiques, et que chaque fois qu’elle posait sa main sur la pierre rugueuse, elle y puisait une énergie nouvelle. Lucky, sa jument, rabattait même ses petites oreilles, comme si des voix secrètes montaient des racines rocheuses du menhir. Émeline sourit en pensant à sa copine romantique, qui croyait à mille légendes farfelues. Par exemple, que l’âme des pendus flottait dans l’air comme des feux follets après l’orage, ou que l’on entendait pleurer les fiancés en mal d’amour dans le vent, ou encore qu’une dame blanche apparaissait ou disparaissait au crépuscule selon son humeur de fantôme ! Sacrée Alexandra, avec son air hautain et sa façon de fuir le monde réel ! Comme si les mystères étaient plus vrais que la logique ! Absorbée par ses pensées, Émeline relâcha insensiblement la pression rassurante de ses jambes sur les flancs de son cheval. 100


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Un vieil arbre brisé net par la dernière tempête, le tronc déchiqueté au bord du chemin, fit sursauter Lampo. L’écart de sa monture surprit la jeune fille. Déséquilibrée, elle se cramponna à la selle, qui appuya fortement sur le garrot. Aussitôt, comme piquée par une guêpe, Lampo rua, secoua violemment la tête de bas en haut, et partit au galop droit devant elle, quittant l’allée pour un sentier mal défini. Secouée comme une poupée de chiffon, Émeline réussit à maintenir quelques instants son assise. D’un poignet ferme, elle ramena vivement les rênes, essayant de sa main gauche de rassurer l’animal emballé. Mais rien n’y fit. Comme happée par un trou noir, Lampo fonçait à travers les branches qui la fouettaient, sautant les souches qui barraient son chemin, forçant le passage. La liane d’un roncier griffa méchamment son encolure. D’un fantastique bond, digne de ses lointains ancêtres pur-sang, elle franchit les derniers buissons qui faisaient haies avec la prairie. La branche basse d’un gros chêne frappa la tête d’Émeline à la base de sa bombe, juste au-dessus de la visière. Désarçonnée, elle partit en roulé-boulé arrière, rebondit sur l’épaisseur de la haie, et termina sa chute dans le fossé du pré. Un couple de perdrix rouges réfugié dans l’herbe s’envola bruyamment. Mais Émeline ne l’entendit pas. 101


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Elle gisait, inanimée, les yeux sagement clos dans le soleil du matin. Après avoir laissé Émeline la devancer, Alexandra avait rejoint la pierre Saint-Germain. De sa main, elle avait goûté la fraîcheur du granit, et dans un élan spontané avait posé ses lèvres contre le menhir, pour y murmurer quelques invocations : – Esprit de la forêt, aide-moi à gagner le concours ! Elle aurait pu ajouter « et à surpasser Émeline », car son amie était bien la plus dangereuse participante du concours équestre de fin d’année, prévu dans quinze jours. La compétition consistait en une suite de sauts d’obstacles et de parcours codés avec, au final, un rien d’exercices de style, devant tout le collège réuni : profs, parents, élèves. Et ça, c’était le plus délicat. Au bas mot, quatre cents paires d’yeux rivés sur les cavalières. Et, noyé dans cette foule, le regard clair d’Alexis, « Al » comme l’appelaient ceux de sa classe, le meilleur basketteur du collège, une sorte de géant avec au moins deux fois plus de dents que les autres gars, tellement son sourire était ravageur ! Oui, elle aurait aimé surpasser Émeline ; mais, Émeline était la meilleure… Aujourd’hui encore, Alexandra l’avait bien remarqué. Lampo et sa cavalière formaient un couple parfait. Soudés l’un à l’autre avec grâce, le 102


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selle français1 d’une belle robe grise prêtant sa force à la légèreté blonde d’Émeline. Un espoir lui traversa l’esprit, comme si le menhir, au creux de l’oreille, lui avait soufflé une solution. Si Émeline ne participait pas au concours ? Si elle déclarait forfait ? Elle se redressa vivement, inquiète et honteuse que l’on puisse deviner ses pensées. Mais seul son confident de granit au cœur de pierre veillait. Muet pour l’éternité. Elle frissonna. Lucky en profita pour tailler l’herbe tendre à grands coups de dents. D’un geste du poignet sans appel, elle lui fit comprendre que la récréation était finie. La jument dilata imperceptiblement ses naseaux et partit au petit trot. Alexandra s’appliqua à redresser son dos et à bien placer son bassin pour amortir les chocs de l’allure. Il fallait qu’elle gagne ce concours à tout prix. Vraiment à n’importe quel prix !

Avant même qu’elle n’atteigne le large portail de bois de la pension Barrot, Alexandra comprit qu’un drame se passait. Dans la cour, des hurlements

1. Le selle français est une race de chevaux bien adaptée au saut d’obstacles.

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bousculaient le calme des vieux murs de la pension familiale, rachetée par les parents d’Émeline. D’un coup d’œil, elle saisit la situation. Pietr, le père de son amie, s’accrochait désespérément aux rênes de Lampo, rentrée au bercail sans sa maîtresse. Dressée sur ses pattes postérieures, la jument en furie faisait face, projetant alentour de grosses bulles de bave. L’homme était fort, taillé bas, mais les sabots de Lampo s’agitaient dangereusement au-dessus de sa tête. Émeline, qu’était-il advenu d’Émeline ? Une bouffée d’angoisse et de remords submergea Alexandra. Elle réagit aussitôt. Ses éperons effleurèrent Lucky qui comprit le danger. Par petits pas de côté, elle se plaqua contre 104


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le flanc gauche de Lampo, l’obligeant à se pousser vers le mur de l’écurie. – Là, là ! Tout doux ma belle, tout doux, lançat-elle en continuant de lui parler d’une voix posée. Peu à peu, Lampo se calma et, plantant fermement ses quatre sabots dans les graviers de la cour, accepta que la main d’Alexandra saisisse les rênes. Pietr n’avait pas reculé, mais son bras tremblait. Puis, les questions se bousculèrent à ses lèvres : – Je ne l’ai jamais vue comme ça, qu’est-ce qui s’est passé ? Émeline, où est-elle ? Alexandra n’en savait rien, bien sûr. Au même instant, d’autres cris résonnèrent au loin. – Elle est là, avec nous ! Groggy, simplement groggy ! L’inquiétude s’effaça des visages de l’homme et de la jeune fille. Sauvée, Émeline était sauvée ! D’ailleurs, elle arrivait sur le chemin de terre, claudiquant entre deux hommes qui la soutenaient. Ses cheveux soyeux flottaient au vent, laissant voir sur son front une énorme bosse qui virait déjà au violet. Alexandra se précipita à sa rencontre. Mais au moment de se jeter dans ses bras, une sombre mélodie résonna dans sa tête : « Pour devancer Émeline au concours, tu as failli la tuer, la tuer… » 105


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Cette voix intérieure s’imposa avec une telle force, qu’elle retint son élan. Émeline, qui avait du mal à reprendre ses esprits, ne prêta pas attention au geste en suspens de son amie, et continua à avancer vers la pension, aidée par le couple de chercheurs de champignons qui avait assisté de loin à sa chute. Ils l’avaient récupérée, sonnée, au fond du fossé tapissé de feuilles mortes. Troublée, bouleversée, Alexandra se mit en selle sans un mot, laissant Pietr s’occuper de sa fille à présent hors de danger. Le visage en feu, elle s’éloigna au grand galop, comme pour laisser derrière elle une partie de sa mauvaise conscience. Avait-elle vraiment voulu éliminer Émeline ? – Comment as-tu pu laisser cette blessure s’infecter ? C’est grave, regarde. Pietr serrait les dents, rouge de colère. Émeline secouait ses longs cheveux, essayant de comprendre. Comment, la veille, avait-elle sellé Lampo avec cette vilaine plaie à la base de l’encolure ? – Tu sais bien qu’il n’y a pas que moi qui monte Lampo. – Ce n’est pas une raison. Depuis le temps que tu la montes, tu sais qu’elle est fragile de peau. – Bien sûr, elle est grise et près du sang, c’est même toi qui me l’as appris. – Et alors ? 106


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– Je t’assure papa, je n’ai rien vu. – Une blessure pareille, ça ne se fait pas en un jour ! C’est visible tout de même ! Émeline ne répondit pas. Elle était pourtant certaine de n’avoir rien remarqué lorsqu’elle avait placé le tapis de selle sur le dos de sa jument. L’animal restait nerveux. Pietr l’avait soigné et ça ne lui avait pas plu. La jeune fille sortit une pomme de sa poche. Lampo fit semblant de se désintéresser de la friandise, mais très vite d’un grand coup de babines, elle happa le fruit, laissant s’illuminer son bel œil sombre. Émeline cala sa tête contre celle de son cheval, mêlant un court instant ses cheveux à sa crinière. Elle retrouvait sa Lampo. Maintenant, elle comprenait pourquoi elle s’était emballée. Au cours d’un saut, la selle avait dû écraser la blessure au garrot. N’importe quel autre cheval aurait réagi comme elle. Pourtant, le lendemain, au milieu de la matinée, le doute la saisit. Pendant le cours de math très exactement. Son esprit gambadait dans la forêt, loin du tableau noir et des équations à résoudre. À l’autre bout de la classe, Alexandra rêvassait, elle aussi. Depuis l’incident de la veille, elle était fuyante. Avant le cours, lorsque Émeline lui avait parlé de la plaie de Lampo, son amie avait aussitôt coupé court à la discussion. 107


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– Ça ou autre chose, va savoir qui est responsable, avait-elle lâché. Qu’avait-elle voulu dire ? Avait-elle quelque chose à se reprocher ? La récré confirma ses doutes. Le bruit courait déjà qu’Émeline ne participerait pas au concours parce que son cheval s’était blessé. Une petite bombe dans le monde clos et cancanier du collège. Qui d’autre qu’elle aurait pu colporter la nouvelle ? Al la salua même d’un : – Alors, on a pris l’option voltige ? « Grand imbécile, pensa-t-elle, va t’écraser dans ton panier de basket. » Mais elle garda sa réplique pour elle ; il ne fallait pas qu’elle montre son désarroi. Surtout pas à Al. À midi, à la cantine, elle prétexta un mal de tête et retourna à la pension Barrot.

Cette ancienne ferme se composait de deux longs bâtiments en granit délimitant une grande cour pavée, close des deux autres côtés par un mur de la même pierre austère. Elle avait été transformée par le fils du propriétaire, un certain Barrot, en pension de famille. Ce coin des Cévennes était magnifique. Un haut plateau rehaussé de forêts profondes, balayé l’hiver par la tourmente de neige, égayé au printemps par une invraisemblable poussée de narcisses jaunes, et offrant l’été journées chaudes et nuits douces. 108


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Le paradis, pour ceux qui cherchaient un coin de campagne encore authentique. Et ils étaient nombreux à frapper à la porte. Pietr, un Bulgare installé depuis une dizaine d’années en France, l’avait rachetée au fils Barrot, et y avait fait venir sa famille. La pension avait gardé son ancienne appellation ; mais, très vite, les clients avaient vu la différence. Du ski de fond au VTT, de l’équitation au tennis, ils pouvaient à présent pratiquer tous les sports de plein air. Chacun était libre de passer ses vacances les fesses bien gentiment posées sur le transat à admirer les monts du Massif central, ou au contraire de partir au petit matin pour des balades à pied, à cheval, ou à vélo. Il y avait trois juments à la pension. Si Lampo était le cheval attitré d’Émeline, certains clients confirmés pouvaient très bien la monter. Bernard, un homme d’entretien, un grand gaillard du Lignon, rougeaud et fort en gueule, veillait à la santé des bêtes. Depuis le début de l’année, il était aidé dans les écuries par un compatriote de Pietr, un certain Yvan, nouvellement arrivé de la province de Sofia. Il échangeait quelques rares mots de bulgare avec Émeline, mais un grave accident lui avait laissé des séquelles, et elle ne comprenait pas toujours ce qu’il lui énonçait. De la fenêtre de sa chambre, ruminant la mésaventure qui la privait du concours d’équitation, elle 109


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