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La guerre des mondes n'aura pas lieu

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destination icaria

— C’est de la folie ! Herbert, tu n’es pas sérieux ? Tu es malade ? Tu as de la fièvre ? — Moins fort, je t’en prie, tante Mary rôde dans les parages… — Mieux vaut en effet que mère ne t’entende pas énoncer de telles inepties ! Mon Dieu, ça doit être de ma faute, tu as perdu la raison après cette nuit ! Herbert eut l’impression que la terre s’ouvrait devant lui, prête à l’engloutir dans ses profondeurs. Il tenta de masquer son désespoir en adoptant une expression neutre. — J’y ai bien réfléchi, insista-t-il. Ma décision est prise. — Tu ne peux pas tout abandonner sur un coup de tête ! — Je sais ce que tu crois, mais la lettre d’Harris n’a rien à voir là-dedans. Enfin, s’il avait eu une réaction positive, je ne dis pas… Mais ce n’est pas le cas. Isabel prit le temps d’avaler une gorgée de thé. Herbert ne la quitta pas des yeux. Elle avait des gestes d’une grâce exquise. Et un tempérament de feu, à l’exact opposé. — Herbert George Wells, je vous interdis formellement de plier bagages ! lâcha-t-elle en reposant sa tasse sur la soucoupe. Et plus encore de quitter l’Angleterre. De me quitter, moi. Tu n’en as pas le droit ! — Qui n’a pas le droit de quoi ? demanda tante Mary. 15

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La vieille dame venait d’apparaître avec une assiette de biscuits et un bol de lait. Elle déposa ce dernier sur le plancher, puis s’assit à la table du petit déjeuner avec ses friandises. Édouard, le chat de la maison, surgit de sous un meuble et se précipita sur l’offrande de sa maîtresse. Il portait le prénom du prince de Galles, fils de Victoria, qui régnait sur l’Empire britannique. Comme le digne rejeton de Sa Majesté, Édouard était gourmand et avait tendance à s’empâter. — On dirait que tu as mal dormi, mon petit Herbert, souligna tante Mary. Tu as une mine affreuse. Isabel esquissa un sourire par-dessus sa tasse de thé. L’attention de la vieille dame papillonnait d’un sujet à l’autre avec une délicieuse inconséquence. — La fièvre, sans doute, se justifia Herbert, sans vraiment mentir, car la passion avait bel et bien embrasé ses sens. — Tu ne devrais pas être déjà en route pour l’école ? Tante Mary semblait inquiète de son retard. Herbert ne lui avait pas avoué la vérité : il n’avait pas obtenu son passage en seconde année, conséquence de son échec à l’examen de géologie. Mais le temps des mensonges était révolu. Il rassembla tout son courage et, plantant son regard dans celui de la vieille dame, se lança : — J’en ai terminé avec les études. Ou plutôt, elles en ont terminé avec moi. — Oh, fit tante Mary. Mais c’est une merveilleuse nouvelle ! Isabel et Herbert échangèrent un regard interloqué. — Tu vas pouvoir te mettre au travail, mon garçon. Et enfin entrer dans l’âge adulte. À vingt et un ans, il est plus 16

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que temps. Qu’est-ce que tu as décidé ? Quelle carrière envisages-tu ? La question prit le jeune homme au dépourvu. Mais pas Isabel. Elle adopta un ton sarcastique pour déclarer : — Figurez-vous que notre Herbert se sent l’âme d’un voyageur. Il a entendu l’appel du large et des grands espaces, rien de moins ! Il s’est mis en tête de partir pour l’Amérique. La réaction de sa mère ne fut sans doute pas celle escomptée par la jeune fille. — Ne préférerais-tu pas les Indes, mon garçon ? Au moins, tu ne serais pas obligé de quitter l’Empire1. — Mère ! s’indigna Isabel. Vous ne pouvez tout de même pas souscrire à pareille folie ! — Et pourquoi pas, ma petite ? — Parce que vous ignorez encore la destination choisie par votre neveu. — C’est vrai, ma foi. Et quelle est-elle, Herbert, dis-moi ? Le jeune homme lâcha du bout des lèvres : — Icaria, ma tante. — Comment ? Parle plus fort, je n’ai plus l’ouïe aussi fine que quand j’avais soixante ans… — Icaria, répéta Herbert, haut et clair cette fois. Tante Mary fronça les sourcils. Elle piocha un biscuit et le grignota tout en réfléchissant.

1 Outre l’Angleterre, l’Empire britannique était alors constitué de nombreuses

colonies à travers le monde entier, dont les Indes, l’Australie, la NouvelleZélande, l’Afrique du Sud et de l’Est, le Canada…

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— Je n’ai jamais entendu parler de cette ville, finit-elle par admettre. Est-ce la capitale d’un nouvel État ? — Vous n’y êtes pas du tout, dit Isabel. Icaria est une chimère, elle n’existe que dans l’imagination d’une poignée d’exaltés… — C’est faux ! s’insurgea Herbert. Icaria existe bel et bien. Elle est située en Californie. Les colons qui l’habitent n’ont rien d’exaltés. Ils vivent tous égaux et parfaitement libres. Qu’y a-t-il de mal à cela ? — Rien, si ce n’est que tu t’es convaincu que ta place était là-bas, mon cousin, et non ici. Si tu n’avais pas découvert les ouvrages de certains penseurs révolutionnaires, comme cet Étienne Cabet dont tu me rebats sans cesse les oreilles, tu aurais conservé un peu de bon sens et tu te rendrais compte de la peine que tu m’infliges ! — Je veux vivre dans un endroit interdit aux Morlocks, insista Herbert. Tu peux comprendre cela, ma chère cousine. J’étouffe à Londres. Ici, tout n’est qu’hypocrisie et faux-semblants. Les idées novatrices sont tuées dans l’œuf. Partout, je ne vois que misère et ignorance. Et personne n’a vraiment envie que cela change, car de trop gros intérêts sont en jeu… — Tu crois vraiment que les choses seront différentes à Icaria ? — Fais-moi confiance, je t’en prie. Je sais qu’une autre vie est possible là-bas. Mais je n’aurai pas le courage de partir seul. — Te rends-tu vraiment compte de ce que tu me demandes ? Te suivre au bout du monde, à courir après le rêve d’un Français idéaliste…

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La volonté de la jeune femme commençait à fléchir. Mais elle ne donnait aucun signe de capitulation. Herbert ne savait plus quel argument avancer. Il reçut alors une aide inattendue de la part de tante Mary. — Allons, mes enfants, temporisa la vieille dame. Inutile de tant discuter. Je ne vois pas où est le problème. À nouveau, les deux jeunes gens échangèrent un regard où se lisait l’incompréhension. — Vous n’avez peut-être pas saisi, mère, hasarda Isabel. — Au contraire, ma chérie, je n’ai que trop bien compris ce qui te tourmentait. La surprise figea Isabel. Un sourire s’épanouit sur les lèvres de la vieille dame quand elle reprit : — Croyez-vous, tous les deux, que l’âge m’a rendue aveugle et sourde ? Ou que je n’ai jamais éprouvé les doux emportements de la passion quand mon pauvre cœur était encore en état de battre à l’unisson d’un autre ? Je sais le lien qui vous unit. Je sais le déchirement que tu ressens, Isabel, en croyant perdre ton cousin. Et je sais quel genre d’idées agite l’esprit de notre Herbert. Il n’y renoncera pas. Son oncle, ton père, Isabel, était comme ça, lui aussi… Enfin, il me semble que vous n’avez pas le choix, l’un et l’autre : puisque vous séparer serait trop dur à supporter, partez ensemble pour l’Amérique ! — Je crois rêver, fit Isabel. — Ma chérie, écoute ta pauvre mère : j’ai toujours refusé de suivre ton père jusqu’aux Indes, où il désirait s’établir et faire fortune, parce que je n’avais pas suffisamment foi dans sa vision, je suppose. Par amour, il a accepté de demeurer à Londres et 19

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d’abandonner ses ambitions. Oh, il ne me l’a jamais reproché, mais je savais qu’il souffrait en secret d’avoir dû renoncer à ses projets. Aujourd’hui, je le regrette. Et je ne veux pas que tu connaisses à ton tour le remords qui me ronge. Alors, je te le répète : pars avec celui que tu aimes. Je vous donne ma bénédiction, mes enfants. Et je me fais fort de rallier les parents d’Herbert à mon point de vue. Je leur écrirai pour les prévenir de votre départ. — Merci, ma tante ! Herbert bondit de sa chaise pour venir embrasser la vieille dame. — Si vous saviez comme je suis heureux… — Ainsi, je n’aurais pas mon mot à dire ? demanda Isabel. L’enthousiasme du jeune homme retomba d’un coup. — Bien sûr que si, dit-il en se rasseyant. — Bon. Parce que s’il me faut traverser la moitié du globe au bras d’un idéaliste aussi généreux qu’inconscient des dures réalités de ce monde, j’entends prendre les précautions qui s’imposent. À commencer par celle-ci : je veux savoir où je mets les pieds, à quoi ressemblent la Californie et surtout Icaria. — Je te prêterai mes livres, promit Herbert. Le Voyage en Icarie du Français Étienne Cabet existe heureusement dans une version traduite en anglais. — Fort bien. Mais il y a plus important. Même en voyageant dans l’entrepont d’un transatlantique, le prix d’un billet pour New York reste au-dessus de nos moyens, je le crains. Et il faudra encore rejoindre la côte Ouest une fois sur place.

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— Laissez-moi régler ce détail, interrompit tante Mary. Avec ton pauvre père, Isabel, nous avons économisé de quoi te constituer un petit pécule, en prévision de tes noces. — Mais je ne veux pas me marier ! se récria la jeune fille, avant de se raviser en voyant la mine déconfite de son cousin. Enfin, pas maintenant, pas aussi vite, et pas dans ces conditions. — Je ne te conduirai pas de force devant l’autel, la rassura sa mère. Bien qu’il vous faille songer à régulariser votre union devant Dieu, mes enfants… le moment venu. Je suppose que vous trouverez un pasteur qui acceptera de vous marier chrétiennement quelque part en Californie. Mais dans l’immédiat, je préfère que vous utilisiez cet argent pour vous rendre là-bas. Je suis sûre que ton père est d’accord avec moi et que, depuis l’endroit où il se trouve, il vous donne lui aussi sa bénédiction. Édouard choisit cet instant pour manifester sa présence d’un miaulement – il avait terminé son bol de lait et réclamait un supplément. — Tu vois, ma chérie, notre Édouard partage le même avis. Allons, filez à présent, il faut vous atteler aux préparatifs du voyage et je ne veux pas que vous me voyiez pleurer !

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