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L'apprentie de Merlin

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Chapitre 5

Le cavalier noir

La lune décrivit encore un cycle complet dans le ciel. Les journées se déroulaient toujours de la même façon. Au matin, après le petit déjeuner et le départ de Merlin, Ana prenait le temps de tout nettoyer et ranger. Lorsque la maison était en ordre, elle s’essayait à déchiffrer les épais grimoires. Certains renfermaient des lettres incompréhensibles, ni latines, ni runiques. Ils représentaient des gravures d’épées de toutes sortes. Le sujet devait passionner le mage, car plus du tiers de ses ouvrages y était consacré. Pour le reste, la jeune fille apprit en désordre des histoires de batailles vieilles de mille ans, des aventures de dieux disparus, les mœurs des Romains partis depuis longtemps, les réflexions d’antiques philosophes grecs… L’après-midi, elle rejoignait Morgue et achevait sa formation. Lecture, écriture, calcul représentaient l’essentiel du travail, mais elle s’initiait aussi à la découverte de la faune et de la flore. Pourtant, l’apprentissage ne suffisait plus à sa curiosité. Elle posait sans cesse des questions, traitant de tout et de rien, depuis la signification de la mort jusqu’au lien qui

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unissait la fée et le mage. La nature énigmatique de l’enchanteur lui occupait constamment l’esprit. Un jour, elle n’y tint plus. Ils venaient d’achever une soupe agrémentée de champignons séchés. — Seigneur, venez-vous réellement de l’Autre Monde ? Le maître des lieux la fixa brusquement, ses yeux bleuvert brillant d’une lueur indéfinissable. Un éclair d’amusement passa finalement dans ses pupilles. — Qu’en penses-tu ? La jeune fille ne se démonta pas. — Je crois que vous êtes un humain comme les autres. Simplement, vous connaissez la magie des runes. Vous êtes un sorcier, en fait. Encouragée par l’air attentif de son interlocuteur, elle poursuivit : — Certains disent que vous enlevez les petites filles. Mais ce n’est pas vrai. Merlin éclata tout à coup d’un grand rire qui prit Ana par surprise. Son hilarité était belle à voir, superbe à entendre. C’était un son enfantin, entraînant. On y percevait le vent dans les arbres, le ruisseau entre les cailloux. Un bout de printemps déferlait un instant au milieu de l’hiver. Une douce chaleur monta dans la poitrine de la jeune fille. — Voilà une théorie intéressante, dit-il finalement. Explique-moi ton idée… — Eh bien, vous ne les enlevez pas, vous les recueillez, comme vous l’avez fait pour moi. Une fois qu’elles sont instruites, vous les rendez à leurs parents pour qu’elles puissent faire un bon mariage, qu’elles deviennent respectables. Était-ce à ce dernier mot ? Le mage redevint sérieux tout à coup.

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— Tu te trompes, fit-il. Il n’y en a moi rien de respectable. Pas plus que chez ceux qui m’approchent. Il replongea dans son mutisme habituel et le repas s’acheva dans un silence plus pesant que d’ordinaire.

*** Ana se mit en route à l’heure habituelle. Depuis que le loup l’avait attaquée, elle veillait à rester discrète tout au long du chemin. Ainsi, marchant sans bruit, elle avait pu surprendre de nombreux animaux errant dans les bois de Brocéliande. Leurs marques dans la neige lui étaient devenues familières. Chevreuils, sangliers et renards suivaient d’invisibles sentiers dans la forêt. Certains laissaient occasionnellement entrevoir un pan de fourrure, l’extrémité d’un museau. Cela devenait une sorte de jeu de cache-cache entre la jeune fille et les bêtes. Ces présences la rassuraient. Elle en venait à imaginer que Merlin avait envoyé toute cette faune pour la surveiller et la protéger le long du parcours. Ce jour-là, c’était un ours qui l’accompagnait. Elle avait reconnu ses larges empreintes. Son dos brun apparaissait de temps à autre derrière une congère ou un rocher, tantôt à droite, tantôt à gauche, et son pas pesant faisait parfois tomber un peu de la neige accrochée aux branches dépouillées. L’adolescente marchait tranquillement, perdue dans ses pensées, le regard vague et n’écoutant plus rien. Merlin avait décidément le don de créer le mystère autour de lui. Qu’avait-il voulu dire en affirmant qu’il n’était pas respectable ? En outre, il avait ajouté que personne dans son entourage ne l’était. Ana elle-même était-elle concernée ? Voulait-il parler de Morgue ? Cela n’avait guère de sens.

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Un bruit sourd la tira de ses considérations. Elle releva la tête. L’ours n’était plus là. Du fond de la forêt, un galop monta dans l’air puis disparut. La jeune fille, inquiète, pressa le pas vers sa destination. Sans doute avait-elle rêvé et n’était-ce que son gardien qui batifolait gaiement entre les arbres enneigés. Sa paume tatouée l’élança douloureusement alors que la plaie avait cicatrisé depuis plusieurs semaines. Elle força encore l’allure, courant presque. Du coin de l’œil, il lui sembla percevoir une masse obscure qui se déplaçait rapidement. Mais quand elle se retourna, elle ne put discerner que les ombres des troncs noirs aux branches décharnées. Tout le reste demeurait immensément blanc. Peut-être était-ce une illusion ? Ana ralentit sa marche. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Pourtant, elle peinait à retrouver une respiration normale. Plus loin, un nouveau détail l’arrêta. Le sentier était coupé par une piste toute fraîche où l’on pouvait distinguer de profondes traces de sabots. Un cheval venait de traverser la route. La voleuse embrassa le paysage d’un regard circulaire, plissant les paupières dans la clarté éblouissante de ce début d’après-midi. Au même moment, le bruit de course reprit sans qu’il fût possible d’en repérer l’origine. Ana s’élança vivement. Un air glacé lui emplit la poitrine. Rigomer n’était pas loin, on devinait déjà les colonnes brisées de l’ancien temple. Les tronçons de marbre se dressaient sur un podium envahi de racines tourmentées. Si elle réussissait à atteindre les marches des ruines, elle pourrait appeler à l’aide. Soudain, une masse colossale se mit en travers de son chemin. C’était brun, dense. C’était l’ours.

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La gueule ouverte, il semblait extrêmement contrarié d’avoir été réveillé au milieu de son hibernation. Dans un mouvement aussi souple que puissant, l’animal se dressa sur ses membres postérieurs. Il mesurait plus de deux fois la hauteur de la jeune fille qui, emportée par son élan et glissant sur le sol givré, ne parvint à s’arrêter qu’à quelques pas du plantigrade et de ses griffes tranchantes. Dans son dos, elle entendait toujours le martèlement rapide du cheval qui approchait. Elle était perdue. Un cri de terreur résonna dans sa gorge. Alors, d’une patte large comme un rondin de bois, l’ours la repoussa, l’envoyant rouler sur le côté, presque avec douceur. Lorsqu’elle se releva, titubante, Ana aperçut pour la première fois le cavalier noir. D’abord, elle remarqua sa monture, énorme destrier à la robe couleur aile de corbeau, presque entièrement cuirassé d’écailles. Celui qui la chevauchait portait une longue cotte de mailles, un casque et une lance si démesurée qu’il devait la tenir à deux mains. Mais ce qui frappa le plus la jeune fille, c’était son visage absolument impassible, dur comme le métal. Malgré la peur, malgré la vitesse, tous ces détails se gravèrent dans son esprit. L’homme, voyant que sa cible était hors d’atteinte, corrigea l’orientation de son arme et chargea l’ours. Mais la bête détourna l’assaut en abattant ses terribles griffes sur le cheval. Les ongles acérés froissèrent la cuirasse sans blesser l’animal qui, étourdi, poursuivit sa route. Le cavalier noir dut parcourir une longue distance pour ralentir et faire demi-tour. Ana mit ce répit à profit et, rampant à demi, se réfugia sur les premiers degrés du temple.

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L’assaillant attaquait de nouveau. Des mottes de terre gelée giclaient à chaque foulée sous les sabots. Le piétinement en était assourdissant. Cette fois, la lance visa juste et son fer se planta dans le poitrail de l’ours. Celui-ci tomba en arrière sous le choc. Avec un grondement sourd, il brisa la hampe. Un sang écarlate gicla aussitôt sur son pelage et ruissela en jets écumants sur la neige. La bête grogna, regardant sans comprendre l’entaille d’où dépassait encore un morceau de manche. Elle se tourna vers Ana et ses yeux exprimaient un regret douloureux qui serra le cœur de la jeune fille. Le gigantesque corps s’effondra. L’ours était mort en la défendant. Déjà, le guerrier revenait. Sa lance était rompue, mais il avait dégainé une lourde épée. À présent, sa main gauche était libre pour mieux tenir les rênes. Prenant son temps, il ajusta sa trajectoire et se dirigea vers le temple. Le cheval avança, d’abord au pas, comme au ralenti, puis il trotta majestueusement. Enfin, il passa au galop, les muscles de ses jambes contractés sous le poil luisant. L’adolescente, presque paralysée par la terreur, eut le réflexe de s’abriter derrière une colonne. Le destrier escalada les marches sans effort. L’épée siffla dans l’air. Cavalier et monture passèrent au ras de son visage. Le temps s’arrêta. Puis le pilier contre lequel Ana était blottie frémit et sa partie supérieure se détacha, tranchée net. Il n’y avait plus d’endroit où se cacher. Le guerrier noir effectuait un nouveau passage, la lame levée. La jeune fille se protégea derrière ses bras. Elle sentit qu’elle avait été touchée à la paume. On entendit un hennissement, suivi d’une lourde chute. Lorsqu’elle redressa la tête, elle vit que le cheval s’était renversé et avait fait vider les étriers à son cavalier. Un large

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trou rouge béait dans le réseau d’écailles qui couvrait sa robe sombre. Toujours impassible, l’homme se releva et marcha droit vers elle. Déjà, il pointait la lame sur sa gorge. Soudain, l’inconnu fut secoué d’un hoquet inattendu. Il parut hésiter, comme surpris, et s’écroula dans un cliquetis de fer, tandis que la silhouette de Merlin se dessinait derrière lui, une grimace chagrine sur la face. L’odeur métallique du sang montait dans l’air, écœurante. La jeune fille éprouva aussitôt une terrible nausée. — Que s’est-il passé ? Morgue venait d’apparaître à son tour, essoufflée, et ses cheveux ondulants lui faisaient un manteau d’or et d’argent. — Tu arrives trop tard, dit Merlin d’un ton glacial. Laisse-nous. La fée ouvrit la bouche, interloquée. Quoique furieuse, elle ravala sa colère et partit sans une protestation. Bientôt, il n’y eut plus, séparés par le guerrier défunt, qu’Ana et le mage. Sans s’intéresser à elle, ce dernier alla s’accroupir auprès de l’ours mort. À ses mâchoires serrées, on devinait la douleur qui l’étreignait. — Je viens de perdre un ami, dit-il à voix basse, comme pour lui-même. Son regard erra sur le champ de neige souillé de terre et de sanie. Il se redressa, examina minutieusement la carcasse du cheval, puis le corps du cavalier. Il récupéra le poignard fiché entre ses omoplates. — C’est étrange… On dirait un guerrier sarmate que les Romains d’Orient employaient dans leur cavalerie. Tout y est : la cotte de mailles, les protections en lamelles de bronze, l’épée longue, la lance… Approche, tu ne veux pas voir ce qu’il y a sous ce casque ?

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En état de choc, Ana tremblait de tous ses membres, incapable de bouger. Sans ménagement, Merlin lui prit le bras et la força à regarder le cadavre. — Il ne présente plus aucun danger maintenant. Et puis, il faudra t’y habituer. Manifestement, quelqu’un en a après toi… D’un geste, il arracha le visage du défunt. Effarée, la jeune fille comprit enfin qu’il s’agissait d’un masque d’argent. Le dessin des traits était si fin qu’on pouvait aisément les confondre avec une figure humaine. En dessous, c’était une face livide, une physionomie hâve, creusée, semblable à celle des cadavres momifiés que l’on rencontrait parfois sur le bord des routes, fauchés par la faim. — Il y a de la magie derrière tout cela… En tout cas, tu t’es bien sortie de cette aventure. Son cheval n’a pas résisté au feu d’Eoh. Comme Ana le considérait sans comprendre, il désigna sa main gauche au creux de laquelle le tatouage luisait faiblement. — C’est moi qui ai… ? commença-t-elle. — Qui d’autre ? Merlin se releva. — Tu n’iras pas voir Morgue aujourd’hui. Il est temps de rentrer. S’appuyant sur son bâton, il se mit en route vers la chaumière, suivi d’une Ana grelottante et épuisée. Comment pouvait-il passer si vite de la peine la plus profonde à cette indifférence glacée ? Cela dépassait l’entendement. — J’ai déjà trop attendu. Demain, ajouta-t-il, nous verrons si tu peux enfin te rendre utile…

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