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Kenya tome 1

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RODOLPHE

Une aventure de

Kathy Austin

RODOLPHE

Une aventure de

Kathy Austin

TOME 1

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Kenya, 1947. Une légende ancienne prétend que dans les contreforts du Kilimandjaro, le plus haut sommet d’Afrique, sont enfouies des choses vieilles comme le monde, des choses terribles qu’il ne faut pas réveiller… La belle et intrépide Kathy Austin va tenter d’en percer le mystère pour le compte des services secrets anglais.

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15 € TTC prix France

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© Illustration de couverture : LEO.

Critique, journaliste , auteur , Rodolphe a signé plus de 150 albums de bandes dessinées, dont la série Kenya avec L eo (Dargaud, 5 volumes).

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Kenya, South Western, avril 1947 Le ciel, rempli d’étoiles, était immense. Perdus dans la brousse à des dizaines de kilomètres de tout lieu habité, une poignée d’hommes et de femmes, installés dans des sièges en toile, buvaient et devisaient. C’étaient les membres d’un safari, le safari Remington, appelé ainsi en raison de son organisateur, commanditaire et chef, l’écrivain John Remington. Étaient présents l’écrivain luimême et sa femme, Daisy, un couple d’amis, Roy et Judith, ainsi que Balmer, ex-lord anglais et aventurier désargenté qui louait ses services de guide et de chasseur. À leurs côtés, une poignée d’indigènes s’occupaient de l’intendance. En tout, ils disposaient de quatre véhicules de brousse et de cinq tentes. Remington s’en était réservé une pour lui tout seul, en guise de bureau. Il ne se déplaçait jamais 7

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sans sa machine à écrire et, chaque jour, s’isolait pour écrire quelques pages. Peut-être s’agissait-il d’un nouveau roman ? Il n’en parlait guère… D’une façon générale, c’était un homme difficile. Séduisant, drôle, intelligent, certes, mais aussi violent, colérique, provocateur et fortement imbu de lui-même et de ses mérites, d’écrivain comme de chasseur ! Dans l’immédiat, tous les cinq étaient assis près de la tente principale. Remington se servait de larges rasades de whisky. — Le monde est si étrange, si mystérieux… expliquait Judith, la femme de Roy. Il se passe tant de choses autour de nous qu’on ne comprend pas, et dont on n’a parfois même pas idée… Daisy leva vers son amie un regard interrogatif. Judith tenta de s’expliquer : — Je veux dire, on cherche toujours à se persuader que les choses sont simples, que le monde est transparent, facile à comprendre… Mais c’est une vision plutôt enfantine, vous ne croyez pas ? Comme personne ne répondait, elle poursuivit : — Quand on lève la tête et qu’on voit au-dessus de nous un ciel comme celui-là, on comprend qu’on est tout petits et que le monde autour de nous est immense, plein de choses inconnues… Daisy s’empara à son tour de la bouteille sur la caisse faisant office de table basse et se servit généreusement. 8

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— Où veux-tu en venir ? Aux autres mondes habités ? À la création de l’univers ? À Dieu ? Judith ferma un instant les yeux : — Quand je pense à tout cela, j’ai comme le vertige… Bien sûr, comprendre comment le monde s’est créé… Et aussi savoir pourquoi… Et s’interroger : existe-t-il un être suprême, un principe divin ? Et comment comprendre ce qu’est notre rôle là-dedans ? Et que devient-on après la mort ? Remington émit un bref sifflement, puis se leva. Il s’éloigna de quelques pas, tourna le dos à la compagnie et défit sa braguette. Nous y voilà, pensa-t-il, ces bonnes femmes sont bien toutes pareilles. Même des petites mignonnes comme Judith : la tête pleine de stupidités et de fariboles… Je le sens, bientôt on va parler soucoupes volantes et petits bonshommes verts ! Son urine projetée sur la terre sèche et fissurée faisait grand bruit, mais il n’avait cure qu’on l’entende. Une certaine grossièreté n’était pas pour lui déplaire. Elle pouvait rappeler à ceux qui l’auraient oublié qu’il était le chef de ce groupe d’humains. Le mâle dominant. Que représentaient face à lui ce pauvre Roy, cet Anglais lamentable, cette poignée d’indigènes et ces deux femmes névrosées parties dans leurs théories de bazar ? Il aurait suffi qu’il leur dise de se taire, de changer de laïus ou d’aller se coucher, et tout le monde aurait obéi… 9

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Certes il ne le disait pas, mais il savourait ce pouvoir, celui de se savoir au-dessus de ces gens, fussent-ils sa femme ou ses amis… Remington n’aimait pas les personnes dociles ; pourtant, il n’avait de cesse d’écraser, de briser les indociles. Il croyait faire partie des forts — et peut-être cela était-il vrai —, mais il n’avait pas de pitié et encore moins de tendresse pour les faibles. Pour lui, toutes les formes de vie n’étaient que des déclinaisons de la toute première d’entre elles, celle de la jungle, dont la loi était : manger ou être mangé, tuer ou être tué… Comme il retrouvait sa place dans son fauteuil de toile, Judith reprit : — C’est la même chose pour les soucoupes volantes et les ovnis… Un grand rire l’interrompit. — Nous y voilà ! — Pourquoi dites-vous cela ? s’étonna Judith Remington reprit du whisky. — Eh bien… parce qu’un catalogue de conneries comme celui que vous nous servez ne serait pas complet s’il n’y avait pas une petite place pour deux ou trois Martiens ! — Ooh ! s’exclama la malheureuse. — Allons, ma chérie, ne le prenez pas mal ! Vous êtes une ravissante jeune personne, ce qui n’empêche pas, très honnêtement, que vous nous sortiez depuis deux heures une jolie collection de clichés ringards pour journaux féminins ! 10

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— Quel grossier personnage ! s’écria Daisy. Tu pourrais peut-être éviter les insultes sexistes à l’encontre de tes invités ! — Quelles insultes ? Daisy se tourna vers Roy, qui n’avait pas ouvert la bouche depuis une bonne heure, hormis pour demander à un indigène d’aller lui chercher une eau minérale. — Et vous, tolérez-vous qu’on insulte ainsi votre femme ? Remington répondit pour lui : — Je n’ai insulté personne, et si Roy a deux sous de jugeote, il a très bien pigé ce que je voulais dire. N’est-ce pas, Roy ? Mal à l’aise, l’intéressé hocha doucement la tête, un mouvement pouvant signifier tout aussi bien qu’il acquiesçait que le contraire. La force de caractère n’avait jamais été sa qualité première ! Judith, qui sentait poindre l’affrontement entre Remington et sa femme, tenta de reprendre le fil de la discussion : — Vous avez tort de rire ainsi des soucoupes volantes, John. Je vous assure : des observations extrêmement sérieuses ont été faites, et des comptes rendus tout aussi sérieux ont été publiés. Et pas seulement dans les magazines féminins… Remington balaya l’argument d’un revers de main. — Blablablaba… J’ai lu suffisamment de choses sur ces histoires-là… Truquages lamentables, photos troubles 11

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et témoins douteux ! Il y en a même un qui a lancé et photographié au vol des enjoliveurs de voiture ! Ça faisait des soucoupes volantes épatantes ! — Oui, sans doute y a-t-il eu des truquages, mais pas seulement ! À la fin de l’année dernière, plusieurs dizaines de cas ont été recensés, seulement pour les États-Unis ! Et à travers le monde… Le boy de Remington avait apporté une nouvelle bouteille. L’écrivain se saisit du verre de Judith. — Merci, John. Je… j’ai assez bu pour ce soir. — Moi, non, répliqua-t-il en se resservant largement. Ma chérie, un bon conseil : oubliez toutes ces stupidités. Plutôt que de jouer à l’intellectuelle, occupez-vous d’être une jolie petite pouliche ! Pomponnez-vous, apprenez à faire des tartes, occupez-vous de Roy et, s’il vous reste encore du temps, prenez un amant. Cette tirade fit bondir Daisy : — Toi, par exemple ? — Moi ? Comment ça ? — Pour le rôle de l’amant, pardi ! Ah, je comprends maintenant pourquoi tu es si agressif avec Judith ! Tu lui as fait du gringue et elle refuse de marcher, c’est ça ? Elle a envoyé paître John Remington, le grand, le fameux, le génial, le célébrissime John Remington ! Ce dernier s’était assis et buvait une gorgée. — Ferme-la, veux-tu ? Mais sa femme était lancée et rien ne semblait pouvoir l’arrêter : 12

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— Pauvre John Remington ! Une femme s’est refusée à lui ! Quel drame ! Oh, il va sûrement nous en pondre un roman ! Quatre cents pages sur le drame de la solitude du fauve et la virilité du chasseur ! Passionnant ! Des prix littéraires en pagaille ! Tirages et retirages ! Prépublications, interviews, projets d’adaptation… Daisy, qui à l’instar de son mari avait beaucoup bu, se tourna vers Judith en titubant légèrement. — Se refuser au grand homme ? Tsss ! Tu ne sais pas ce que tu rates, ma chère ! Moi, ça fait cinq ans que je le pratique, le grand homme, matin et soir, et même la nuit ! Et j’en aurais des choses à raconter, je t’assure ! Oh oui… Remington s’était levé. Lui ne titubait pas. Il se tenait très droit, la mâchoire crispée. Il fit un pas vers sa femme : — Arrête ! Mais Daisy continua : — Vous voulez quelques histoires drôles ? Des histoires à raconter à vos amis ? La gifle s’abattit. Un coup violent, asséné en pleine figure et qui envoya la jeune femme au sol. La main de Remington se leva à nouveau, menaçante : — Si tu continues comme ça… C’est alors qu’une voix s’éleva : — Ça suffit. Avec stupeur, tous virent Balmer quitter son siège et s’approcher du couple. Il ne laissait paraître aucune 13

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agitation. Il était impassible mais résolu, comme seuls les Britanniques savent l’être. Ignorant ostensiblement Remington, il se baissa vers Daisy. — Ça va ? Elle marmonna quelques mots indistincts. — Accrochez-vous à mon bras. Je vais vous aider à vous relever… Tous s’écartèrent pour les laisser passer lorsqu’il conduisit la jeune femme, encore groggy, vers sa tente. Remington, que la stupeur avait rendu muet, réagit enfin : — Dites donc, lord Machin, je ne vous ai pas sonné ! Personne ne vous a demandé de vous occuper de ma femme ! Je vous paye, moi ! Je vous paye pour obéir, souvenez-vous-en ! Sans même se tourner vers l’Américain, Balmer répondit d’une voix glaciale mais suffisamment forte pour que tout le monde l’entende : — Et vous, souvenez-vous que vos pouilleux d’ancêtres nettoyaient les écuries et les chiottes des miens avant de s’expatrier vers l’Amérique pour amasser une fortune douteuse ! Installés à l’ombre du camion et des jeeps, les indigènes, qui suivaient toute la scène avec grand intérêt, se retinrent de pouffer. Même s’ils ne comprenaient pas tout, ils avaient réalisé que le patron venait de se faire moucher et, visiblement, ils trouvaient la chose tout à fait réjouissante ! 14

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Remington, pour sa part, se contenta de rire, puis il réalisa que les sièges de toile autour de lui étaient tous vides. Judith avait accompagné Daisy et Balmer, et l’autre grand dépendeur d’andouilles, Roy, était semblait-il parti se coucher. Il ramassa la bouteille aux trois quarts vide et se dirigea vers sa tente. Dans celle d’à côté, Judith avait récupéré de l’alcool et de l’arnica dans la boîte à pharmacie. Elle entreprit de nettoyer l’arcade sourcilière de Daisy. — Ne bougez pas… Ça va piquer un peu… Légèrement en retrait, Balmer observait les deux femmes en silence. — Vous avez tort, poursuivit Judith à l’attention de Daisy. — Tort ? — De le provoquer comme ça. Vous connaissez son caractère impétueux et ses colères… — C’est une brute, un salaud… Il me le paiera ! — Ne bougez pas. Je vais vous mettre un peu d’arnica… — Merci. À quelques pas de là, Remington s’était installé à sa table de travail, sous l’auvent de sa tente. Les touches de la machine à écrire crépitaient sous ses doigts. L’altercation avec sa femme puis avec Balmer ne l’avait pas 15

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perturbé longtemps. Il était déjà reparti dans son monde à lui, un univers peuplé comme toujours de forts et de faibles, de maîtres et d’esclaves… Pourtant, la réaction de Balmer l’avait surpris. Il n’aurait jamais imaginé l’ancien lord capable de lui tenir tête, aussi ce dernier était-il incidemment remonté dans son estime. Remington se jura néanmoins de tout faire pour l’abaisser en public et pour lui rappeler à tout moment son statut de larbin. Il empoigna la bouteille, restée à côté de lui, et but une grande rasade au goulot. De nouveau, ses doigts dansèrent sur le clavier, et le bruit des touches retentit dans la nuit… Jugeant que l’essentiel du spectacle était terminé, les indigènes s’étaient endormis contre les flancs des véhicules. La tente de Roy et de Judith était éteinte. Remington s’était assoupi sous l’auvent, le nez sur le clavier de la machine, et il ronflait vigoureusement. Un faible halo jaune dans la tente de Balmer indiquait que celui-ci devait encore lire, ou bien qu’il étudiait les cartes pour préparer la route du lendemain. Soudain, une silhouette furtive longea les tentes dans la pénombre pour se glisser contre celle de l’Anglais. Rapidement, elle ouvrit le panneau de toile faisant office de porte. Balmer se redressa brusquement sur son lit de camp. Face à lui venait de surgir Daisy. 16

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— Vous ? ! En guise de réponse, elle se contenta de refermer la toile puis, d’un geste rapide, elle dégrafa sa veste. L’instant d’après, elle se coulait contre l’Anglais. Il voulut dire quelque chose, mais elle colla ses lèvres contre les siennes : — Chut… Dehors, la nuit africaine grouillait de mille petits bruits, crissements d’insectes, trottinements de petits rongeurs partis à l’aventure, légers souffles de vent dans les hautes herbes, avec tout au-dessus, dans le ciel criblé d’étoiles, une lune grosse, ronde comme un œil… • Le lendemain, ils levèrent le camp de bonne heure et reprirent la route. Ils s’étaient fixé une nouvelle étape, une vingtaine de kilomètres plus loin, vers l’ouest, en direction du lac Nakuru. Le paysage était toujours aride et la température, élevée. L’ombre se faisant rare, les voitures étaient si brûlantes qu’on aurait sans difficulté pu faire cuire des œufs sur leur capot. Aux alentours de midi, ils abandonnèrent les véhicules à l’ombre très relative d’un bosquet d’arbustes et s’engagèrent sur une piste. Le guide indigène avait découvert des empreintes de lions. Celles-ci semblaient très fraîches. Les animaux pouvaient encore être dans les parages. La 17

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prudence s’imposait, aussi cheminaient-ils en file indienne dans le plus grand silence, le doigt sur la détente des fusils. Plus l’heure avançait, plus la température s’élevait. La sueur gouttait de leur nez et de leur menton, traçant sur le devant des chemises, sous les aisselles et dans le dos, de vastes auréoles. Le guide indigène était en tête, puis venait Remington et, derrière lui, Balmer et Daisy. Enfin, Roy et Judith fermaient la marche, avec deux Noirs. Logiquement, c’est Balmer, en tant que « premier fusil blanc », qui aurait dû être derrière le guide de façon à intervenir aussitôt en cas de danger, mais Remington avait bien sûr, une fois encore, tenu à être le premier. Derrière lui, Daisy et l’Anglais échangeaient des regards à la dérobée, regards qui cependant n’échappaient pas à l’écrivain… Ainsi cheminèrent-ils plus de deux heures durant, suivant en parallèle, à quelques kilomètres, la crête d’un ancien massif raboté par les millénaires… Tout se passa très vite. D’abord, un son étrange. Comme un grondement, un grognement bref. Puis, le cri du guide. Daisy hurla : une masse surgit des grandes herbes, à peu près à son niveau, et bondit vers elle. C’était un lion adulte, énorme. Balmer, à côté de la jeune femme, épaula aussitôt son fusil, mais le geste de recul que fit Daisy heurta son bras et le déséquilibra. Le coup partit, ratant le fauve qui déjà était sur eux. 18

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Aussitôt, un second coup claqua et la balle saisit l’animal en plein bond. Foudroyée, la bête s’effondra contre Balmer et Daisy, projetés au sol. Ceux-ci se redressèrent lentement, fixant l’animal tout contre eux. À quelques pas, Remington, le fusil encore fumant, tournait la tête, comme indifférent, et s’allumait une cigarette. Judith se jeta dans les bras de Daisy : — Mon Dieu ! J’ai eu si peur ! — Et moi donc ! L’Anglais ramassa son arme, que le choc avait envoyée choir, et Roy s’approcha de la bête avec prudence. — Quel monstre ! Il doit bien faire ses quatre cents livres ! — Au bas mot ! Tous fixaient à présent l’animal. Remington les rejoignit d’un pas désinvolte. Balmer chuchota à l’oreille de Daisy : — Je… je devrais peut-être le remercier, tu ne crois pas ? Elle jaugea son mari d’un regard noir. — Je le connais ! Ce salaud a attendu la dernière seconde pour tirer ! Pour qu’on ait bien le temps d’avoir peur ! L’Anglais observait son employeur d’un air dubitatif. — Peut-être… mais il nous a quand même sauvé la vie ! 19

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Les indigènes s’étaient emparés du cadavre du lion, qu’ils traînèrent à l’écart. Remington fit signe à quatre d’entre eux d’aller chercher les véhicules, puis il s’accroupit près de l’animal, enfouissant ses doigts dans la formidable crinière. Quel magnifique trophée il ferait ! Ses doigts s’attardèrent sur la gueule, énorme, tandis qu’un singulier mélange d’émotions le saisissait : à la fierté d’avoir vaincu un roi se mêlait la tristesse de voir mort un être qui, à sa façon, devait lui ressembler… • Ils avaient récupéré les voitures et repris leur route. Laissant derrière eux la haute silhouette du mont Kenya, au sommet encore blanchi de neige, ils avançaient vers l’ouest. Les pistes étaient difficiles, creusées de profondes ornières et tapissées d’une terre poudreuse qui s’envolait sous les roues. Les rivières étaient de sacrés obstacles. La profondeur des gués n’étant bien sûr pas indiquée, c’était à leurs risques et périls qu’ils engageaient les véhicules dans l’eau. Plus d’une fois les moteurs faillirent être noyés, et plus d’une fois les véhicules se trouvèrent à deux doigts d’être renversés. Pourtant, ils passèrent. À plusieurs reprises, ils remarquèrent que des groupes d’indigènes, en grands conciliabules, semblaient surveiller pistes et rivières. Alors qu’ils cherchaient le meilleur passage pour franchir un affluent du Monké, ils aperçurent de nouveau un 20

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groupe de Noirs observant les bords sablonneux de la rivière. — Des Massaïs ? s’étonna Remington. Que font-ils si loin de leur territoire ? — C’est curieux, en effet, reconnut Balmer en ouvrant la portière de la jeep. Attendez une minute, je vais aller leur parler. Les trois autres véhicules s’arrêtèrent les uns derrière les autres tandis que l’Anglais s’éloignait en direction du groupe d’indigènes. — Qu’est-ce qu’ils font ? — Ils discutent. Ils lui expliquent quelque chose… Je me demande bien quoi ! fit Roy. — Bon. On ne va pas rester là des heures à poireauter en attendant le retour de Sa Majesté ! J’y vais ! conclut Remington. En fait, tous sortirent simultanément des véhicules pour rejoindre Balmer et ses interlocuteurs. Les Massaïs étaient une petite douzaine. Les grands guerriers à la coiffure savante étaient drapés de rouge et armés de longues lances à la pointe métallique effilée. — Que se passe-t-il ? s’enquit Remington. — Un des leurs a été dévoré pendant la nuit. — Ah ? Un fauve ? — Ils disent que c’est Batoo, une créature maléfique qui fait partie de leur mythologie… — Tiens donc ! 21

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— En-Kai, leur dieu principal, s’est réfugié sur le Kirinyaga. Le Kilimandjaro. Ils l’appellent le ngage ngai, la « maison de Dieu ». — Mais dites-moi, voilà que vous parlez nègre, maintenant ? — Je parle en effet un peu le maa, la langue des Massaïs, répondit Balmer d’un ton glacial. — Bon, quoi qu’il en soit, leurs histoires de dieux et de Batoo ne me concernent que médiocrement ! Leur gars a été bouffé par un fauve, et ce n’est ni le premier ni le dernier à qui la chose arrivera ! D’ailleurs, vous-même ce matin, hé, hé… L’Anglais ne releva pas. Il s’écarta un peu et désigna deux empreintes fortement marquées dans le sol rouge et glaiseux. — Regardez ça ! Je serais curieux de savoir quel fauve est susceptible de laisser des traces pareilles ! — Eh bien, ce n’est pas un fauve, mais un gorille. Qu’est-ce que cela change ? Mais Balmer n’avait pas dit son dernier mot : — Un gorille ? C’est absurde ! Les gorilles ne s’aventurent pas dans des endroits comme celui-ci. Et puis, ils ne sont pas agressifs, et encore moins carnivores. Ce n’est quand même pas à quelqu’un comme vous que je vais l’apprendre ! Non, tout cela est bien étrange… Remington, que cette conversation fatiguait, lui tourna le dos et repartit vers la jeep de tête. 22

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— Venez, Balmer. Laissez-les à leurs histoires. Ne me dites pas que vous allez vous aussi vous mettre à croire à Batoo… — Je n’ai jamais dit ça. — Un lord anglais ne saurait avoir peur de quelque Batoo que ce soit. Pensez à vos ancêtres, mon cher ! Vos glorieux ancêtres ! L’Anglais se mordit la lèvre pour ne pas répondre et reprit place dans la voiture, à côté de l’écrivain. Les Massaïs les regardèrent traverser lentement le gué, puis ils se penchèrent de nouveau sur les empreintes et leur conversation reprit, encore plus animée… • Plus tard, la procession de véhicules s’arrêta, à l’abri de grands arbres. La température à cette heure était redevenue supportable. Les indigènes dressèrent les tentes et commencèrent à préparer le dîner. Remington se lavait, Balmer nettoyait et graissait son fusil, Roy avait accroché son hamac et lisait une revue sur l’aéromodélisme. La construction de maquettes d’avions était son dada. Judith avait suivi Daisy jusqu’à sa tente. — Je… je peux te parler deux minutes ? — Bien sûr ! 23

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— C’est au sujet de ces indigènes qui se regroupent et des leurs qui sont tués, mangés par cette espèce de démon, ce Batoo… — Tu as peur ? — Un peu, oui… Daisy entra dans sa tente et se mit à farfouiller sous son lit de camp. Judith continua : — Tu me trouves idiote ? — Non. — Ces histoires ne sont pas normales. Et puis, on ne peut pas dire que les indigènes inventent tout ! Ces empreintes, ce n’est pas eux qui les avaient faites, quand même ! Et tu as entendu Balmer : elles ne correspondent à rien, aucun animal connu ! Je sais que John va encore se moquer de moi, mais je crois que j’aimerais mieux rentrer… Daisy ressortit de sous le lit en brandissant victorieusement un rouleau de papier hygiénique. — Tu veux abandonner le safari ? — Je crois, oui… — Et Roy ? Qu’est-ce qu’il en pense ? — Je ne lui en ai pas parlé. Pas encore. Je voulais d’abord te le dire à toi. Mais si je le lui demande, il sera sûrement d’accord… Sais-tu s’il existe un moyen de rentrer rapidement à Mombasa ? — Je l’ignore… Il faut demander à Mbombo, notre guide. Ma chérie, tu m’excuses, mais… 24

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Daisy s’esquiva rapidement dans le bois, son rouleau de papier à la main. Était-ce la nourriture épicée que préparaient les indigènes ou la violente émotion ressentie ce midi avec le surgissement du lion ? Une chose était sûre, Daisy était tenaillée par un besoin des plus urgents, un besoin si pressant qu’elle n’eut pas le loisir d’aller très loin. À quelques dizaines de mètres des tentes, les derniers arbres du bois s’espaçaient brusquement pour laisser place à la savane. Elle dégrafa rapidement son short et s’accroupit derrière un bosquet. Elle eut soudain une désagréable impression. Comme si elle n’était pas seule, comme si quelqu’un l’épiait, la regardait. Elle leva brusquement la tête et… Grand Dieu ! Ce qu’elle vit au-dessus d’elle lui causa à l’évidence le plus grand choc de sa vie. Malgré le poing qu’elle se mordait, elle s’entendit hurler… Aussitôt, Remington, Balmer, Mbombo et les autres se précipitèrent. Certains avaient des fusils, d’autres non ; Remington avait encore du savon sur la figure, et Balmer de la graisse sur les mains. Le hurlement ininterrompu de Daisy les guidait. Lorsqu’ils surgirent, à l’orée du bois, elle se tenait tremblante, les vêtements en désordre. Elle ne réussit pas à parler. Elle se contenta de lever le bras vers le ciel. Devant eux, en partie dissimulées par les frondaisons d’un arbre gigantesque, se tenaient deux girafes. Mais ce n’était bien sûr pas ces paisibles herbivores que désignait 25

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Daisy. À leurs côtés se dressait le plus grand animal qu’ils aient jamais vu. Une cathédrale ! Une montagne ! Les girafes semblaient petites à côté de lui. Couvert d’un pelage sombre, le quadrupède aux pattes épaisses et au large poitrail avait lui aussi un long cou mobile qui se terminait par une tête massive. Ses yeux, minuscules, étaient à peine visibles. Tout comme ses narines. Même sa mâchoire semblait petite. Pourtant, elle était en pleine activité. Tout là-haut, au-dessus d’eux, elle arrachait et broyait les plus hautes branches de l’arbre. — Bon Dieu ! D’où sort cette… Judith, qui les avait rejoints, se mit à trembler comme une feuille. — Qu’est-ce que c’est ? — Comment le saurais-je ? Remington se tourna vers Balmer : — Dites donc, vous qui savez tout, vous la connaissez, cette bête-là ? L’Anglais n’arrivait pas à détacher son regard du monstre. — My God ! Cette bête-là, je… elle n’existe pas !

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