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Apprentie de Merlin - Tome 2

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Chapitre 3

Le sang royal

— Tu dis que je peux retirer Excalibur de son rocher ? — L’épée t’obéira. Tu lui es lié par le sang des Pendragon qui coule dans tes veines. Ana pressait le pas vers Camlaan. Elle avait hâte que tout soit terminé. La vocation religieuse de Bleïz, le départ de Merlin, la réticence de l’héritier, la fuite du temps : rien de tout cela ne lui plaisait. Le fils d’Uther reprendrait l’arme, se ferait couronner, et la mission de l’apprentie s’achèverait. Ensuite, elle pourrait s’asseoir et réfléchir à tout ce qui lui était arrivé. Arthur devait courir à moitié pour la suivre. Il ne savait pas trouver d’instinct le chemin qui serpentait entre les rochers et les arbres. Ses jambes ne cessaient de se prendre dans des racines, des rameaux ou des cailloux. — Attends-moi, magicienne ! Elle ne prêta pas l’oreille à ses appels. Il ne réclama plus rien. Sa respiration devint plus régulière. Peu à peu, le jeune garçon prit le rythme et progressa avec une aisance accrue entre les troncs de Brocéliande. Il se coula souplement sous

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les branches, évita les trous dans le sol, les souches saillantes, Parfois, l’adolescente l’entendait ralentir pour admirer la forêt majestueuse avant de repartir d’une foulée rapide. Soudain, elle s’arrêta. — Tu sais qui est Bleïz ? Son compagnon la rattrapa. — L’ermite ? haleta-t-il. Bien sûr, tout le monde le connaît. Et l’apprécie. Il est toujours en train d’apporter son aide, de donner un peu de nourriture. C’est un homme bon. Ana se sentit légèrement rassurée. Le fils d’Uther lui sembla moins hautain. Sans attendre, elle reprit son chemin à la même allure. Après quelques milles, elle entendit de nouveau sa voix. — Cela suffit ! La jeune fille se retourna. Il la défiait, bras croisés, tentant de contenir son essoufflement. — Je n’avancerai plus à cette vitesse. Nous ne sommes pas si pressés, et tu as besoin de moi, magicienne. Ils se toisèrent tous deux pendant un long moment. Ce fut Ana qui baissa les yeux en prenant conscience qu’elle lui faisait subir la même épreuve que celle que Merlin lui avait imposée jadis. Elle reprit sa marche, plus lentement cette fois. Arthur fut bientôt à sa hauteur. — Pourquoi es-tu aussi en colère ? demanda-t-il à brûlepourpoint. C’est moi qui devrais être fâché. Après tout, je viens d’apprendre que mes parents n’étaient pas les personnes qui m’élevaient depuis ma naissance. Tu m’annonces brutalement que mon véritable père est mort et que mon destin me commande de devenir le prochain roi de Britannia. Est-ce que tu penses vraiment que c’est une situation facile ?

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Elle continuait d’avancer, refusant de lui répondre. Sans comprendre pourquoi, ces mots lui faisaient mal. — Regarde-moi. S’il te plaît. Ana planta enfin ses prunelles dans celles du prince. Il l’observa en silence et, la retenant doucement par le bras, l’obligea à effectuer une nouvelle halte. — Toi aussi, tu as connu des épreuves douloureuses. Ton absence a duré quinze ans, et pourtant tu n’as pas vécu autant de printemps. Des larmes perlaient à ses cils. Elle voulait éviter les yeux du prince, qui paraissaient capables de fouiller dans les profondeurs de son cœur. Cela s’avéra impossible. — Tu es la petite voleuse dont mon père nous parlait tout le temps, n’est-ce pas ? Celle qui vivait dans la villa ? La sœur de Bleïz ? Tu ne l’avais pas revu depuis toutes ces années… — Comment le sais-tu ? Le garçon prit un air modeste. — C’était plutôt simple à deviner. Antor semblait bien te connaître, et tu as demandé des nouvelles de l’ermite. L’apprentie ravala ses larmes. Elle retrouvait dans les paroles du fils la sagacité du père. — Faisons un pacte, magicienne. Tu me raconteras tout ce que tu sais sur mes parents, et moi, de mon côté, ­j’essaierai de devenir le roi que tu désires. Mais je ne suis pas encore sûr de vouloir monter sur le trône de Britannia. Il faudra me convaincre… Elle inspira et sourit. Par le passé, elle avait dû persuader Uther de s’emparer de la couronne. Tel père, tel fils, une fois encore. — D’accord, mais à une condition. — Laquelle ? — Appelle-moi Ana.

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Arthur acquiesça. — C’est un joli nom… Ils repartirent enfin, plus légers. Le voyage dura longtemps. Sans le secours de la magie, ils se traînaient misérablement. Pourtant, la compagnie de ­l’héritier ne pesait plus à la jeune fille. Ils durent dormir dans la forêt. Arthur, habitué à ce genre de bivouac, forma un lit de feuilles et de mousses sur lequel ils se couchèrent. Il alluma ensuite un petit feu de broussailles pour éloigner les bêtes sauvages. Ana s’endormit en regardant les étoiles briller à travers la voûte sombre des arbres.

*** Le cavalier descendait la colline. Sa silhouette tremblait étrangement, comme si l’air bouillonnait sous l’effet d’un brasier invisible. Tout au long de son parcours, l’inconnu ne quitta pas des yeux la campagne qui s’étendait devant lui. Les pierres du sentier empêchaient son cheval de dévaler la pente à toute allure. Ses sabots heurtaient les cailloux, qui s’éboulaient en soulevant une poussière brune. L’homme, courbé sur l’encolure, paraissait inquiet.

*** Elle s’éveilla en sursaut, la bouche sèche, et secoua la tête pour mieux oublier les images angoissantes qui la poursuivaient. Encore ce rêve ! Est-ce que Merlin était lui aussi hanté par des cauchemars incessants ? — Debout ! ordonna l’apprentie en se levant.

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Ils repartirent sans avoir mangé. Peu après le milieu du jour, l’immense étendue de Camlaan s’ouvrit enfin dans les épaisseurs de Brocéliande. Ana demeura bouche bée devant le spectacle qui s’offrait à eux. Elle se souvenait de l’immense rocher plat qui trônait au milieu de la plaine. Celui-ci avait presque entièrement disparu derrière un rideau d’arbres, qui tous portaient les mêmes fleurs blanc et rose que le pommier de l’esplumeor. La jeune fille n’osait comprendre ce qui s’était passé. Était-il possible que les pépins des trognons laissés par Urien aient germé pour donner ce superbe verger ? C’était aussi l’un de ces fruits qui avait roulé sur le sol de la chaumière. — Belle pommeraie, fit une voix à côté d’eux. Il faut croire que le sang royal est un bon engrais. Les deux jeunes gens se retournèrent brusquement. Ils n’avaient pas remarqué l’homme qui se tenait assis, le dos contre un chêne. Après examen, l’apprentie jugea qu’il ne devait guère être plus âgé qu’eux, même si ses cheveux ras et ses traits rudes lui donnaient un air plus mûr. Apparemment, il s’agissait d’un chevalier. Une tente conique et multicolore se dressait un peu en retrait par rapport à la lisière de la forêt. Une cotte de mailles, un casque et des armes de toutes sortes reposaient autour de lui. Son destrier broutait paisiblement non loin de là. — Vous surveillez l’épée ? demanda Arthur. — Non. — Mais elle est toujours là ? — Oui. Le guerrier parlait avec un léger accent qui trahissait son origine étrangère. Il venait sans doute du sud du royaume.

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Peu loquace, il se contentait d’observer le paysage de ses yeux gris clair, d’une froideur absolue. Consciente qu’ils n’en tireraient pas davantage, Ana fit signe à son compagnon de poursuivre leur route. Ils s’approchèrent du rocher, dont dépassaient seulement quelques pans sombres. Le reste était dissimulé par une couche de lichen et les frondaisons en fleur. L’adolescente se faufila entre les troncs, s’émerveillant de la beauté des lieux. Les pommiers étaient si resserrés qu’ils formaient un îlot presque impénétrable autour de la pierre. Certains avaient poussé à même le granite et leurs grosses racines s’enfonçaient dans une épaisse mousse. À ce moment, l’épée leur apparut. Un rayon de soleil tomba sur le pommeau, formé d’une pierre précieuse aux reflets bleus, puis descendit le long de la garde torsadée qui évoquait des branches noueuses, avant de glisser sur la lame, ondulant telle une flamme. — Excalibur ! murmura le prince, fasciné. Au même instant, comme appelés par ce simple mot, des cavaliers émergèrent d’entre les arbres. Ana en compta cinq. L’un d’eux était gigantesque. Leurs armes de métal prenaient une allure incongrue au milieu des pétales blanc et rose que soulevait la brise. — Au nom du roi Ambrosius, nous vous interdisons d’approcher ! dit celui qui semblait être leur chef. Malgré leur air bravache, ces chevaliers n’étaient que des adolescents. Tous les hommes adultes avaient dû partir faire la guerre aux Francs. — Je te connais, affirma soudain la magicienne. Tu es le fils de Rivalen de Loonois. Elle se rappelait cet homme qui avait pris d’assaut le rocher à ses côtés. Il était l’un des premiers chevaliers

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nommés par le roi Uther. Plus que leurs visages, la voix du fils et celle du père se ressemblaient étrangement. Le garçon, surpris, se troubla un instant. — Tu dis vrai. Je m’appelle Tristan. Et toi, qui es-tu ? — Je suis envoyée par Merlin. Et voici l’héritier des Pendragon ! Il y eut un mouvement d’incrédulité parmi les gardiens de l’épée. Ils se dévisagèrent, indécis. — Qui que tu sois, tu devras le prouver. Nos ordres sont de protéger Excalibur de toute atteinte. Au prix de nos vies si cela est nécessaire. Comme à chaque fois qu’elle était contrariée, Ana sentit les runes crépiter sur sa peau. Un chatouillement lui parcourut les épaules et le dos. Elle allait diriger ses paumes vers les cinq guerriers quand Arthur lui fit baisser les bras. — Je ne suis pas venu pour batailler, mais pour me recueillir, lança-t-il haut et fort. On m’a dit que le tombeau d’Uther se trouvait ici. — Prends ce petit chemin sur la droite et tu le trouveras, répondit Tristan. — Je te remercie, chevalier, et je te salue. Nous reviendrons… Il entraîna l’apprentie sur le sentier minuscule qui contournait le rocher. Une fois sous le couvert des arbres, elle se dégagea de son étreinte. — Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas laissée faire ? — J’ai dit que je n’étais pas là pour me battre. Ce sont des chevaliers, nombreux et armés. Je n’aurais eu aucune chance. — Tu n’avais pas besoin d’intervenir. Je les aurais mis hors d’état de nuire. Arthur secoua la tête.

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— Non. On combat le fer par le fer, et la magie par la magie. Sinon, ce n’est pas juste. Si je dois régner un jour, ce ne sera pas en trichant. Ana soupira. Vortimer avait voulu jouer selon les règles, et aujourd’hui il était mort. Pourtant, elle ne protesta pas. Il fallait commencer par convaincre le fils d’Uther de devenir roi. Si seulement Merlin était là ! Ils débouchèrent devant une petite caverne aménagée sous le rocher gigantesque. Arthur entra le premier en ­baissant le front. À l’intérieur, ils trouvèrent un flambeau qui jetait une lueur chaude sur les entrailles de la grotte. La torche éclairait un bloc de pierre taillé à angle droit, de la taille d’un homme. Un sculpteur avait gravé sur le dessus la silhouette d’un guerrier allongé. La jeune fille regarda l’héritier des Pendragon toucher la surface polie avec émotion. — Ce sont donc les cendres de mon père qui reposent ici. Je savais qu’on avait creusé une tombe pour le roi défunt, mais je n’aurais pas cru… Il se tut, la gorge serrée. Ana lui raconta le dernier combat d’Uther, son duel désespéré contre Vortigern, et comment Antor, Lot, Urien et Léodagan avaient porté son corps sur leurs épaules pour qu’il ne tombe pas aux mains des cavaliers noirs. Pour elle, tout cela s’était passé la veille. Les cris des combattants résonnaient encore à ses oreilles. Arthur écoutait attentivement, caressant le granite froid avec tendresse, comme pour lui communiquer sa chaleur. Des larmes coulaient sur ses joues. Le récit s’achevait à peine qu’un bruit les fit sursauter.

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Chapitre 4

Sur la route de Carlion Ana sentit les runes de ses mains crépiter violemment. Elle fit volte-face et se retrouva nez à nez avec une vieille femme décrépite en robe noire. Son visage était horriblement ridé, comme desséché de l’intérieur. Des cheveux blancs sales s’échappaient de sa large capuche sombre. Seuls ses yeux couleur d’automne avaient échappé aux ravages du temps. Ils brillaient d’une inépuisable énergie. Arthur fut le premier à réagir. Il s’avança d’un pas rapide et s’interposa. — Tu n’as rien à faire ici. Va-t’en ! La femme et le garçon s’affrontèrent du regard pendant un moment. Le silence devint pesant. Finalement, l’inconnue recula et quitta les lieux en grommelant une malédiction. Avant de partir, elle lança un coup d’œil aigu à l’apprentie. Son regard s’attarda sur la mèche blanche et le poignard d’Ana. Les deux jeunes gens restèrent seuls dans la petite caverne. Le prince n’avait pas pensé à essuyer ses larmes. — Qui était-ce ?

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Il haussa les épaules. — Une sorcière, à en croire les gens du pays. Ils en ont très peur, mais pas moi. Ce n’est qu’une folle qui rôde dans les cimetières pour voler des cendres ou des ossements. Elle s’en sert ensuite dans des potions et des philtres. Décidément, Ana commençait à croire que Bleïz avait raison : la région était infestée de créatures dangereuses. Si ses tatouages s’étaient animés, cela signifiait que la vieillarde possédait de véritables pouvoirs. Par réflexe, elle tendit la main pour nettoyer les deux coulées qui demeuraient sur les joues d’Arthur. Il se laissa faire, quoique surpris. — Allons-y, fit la magicienne, prise d’un soudain frisson. Il fait froid à l’ombre. Ils sortirent sous le soleil qui filtrait entre les branches des pommiers. — Quinze ans plus tôt, il n’y avait pas un seul arbre autour de ce rocher… — Que t’est-il arrivé pour que tu disparaisses tout ce temps ? — J’ai dormi, éluda Ana. Les jours ont passé comme dans un rêve. Hier encore, tu étais un nourrisson dans mes bras. L’adolescent la fixa un instant. — Tu as connu ma mère ? La magicienne se rappelait le château au bord de la mer et la plus haute tour, où Ygerne était enfermée. Et puis Gorlois… Fallait-il raconter tout cela ? — Tu as connu ma mère, répéta Arthur. Cette fois, ce n’était plus une question. — Elle est morte, je peux le lire dans tes yeux. Emmène-moi voir son tombeau. — À Tintagel ? Mais c’est à l’autre bout du royaume !

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Sur la route de Carlion

Il soupira. — J’ai besoin de voir ces lieux oubliés. Là où mes parents ont vécu. Et j’ai l’impression que tu devrais y retourner, toi aussi. Nous avons tous les deux des deuils à mener. Il voulait renouer avec son passé avant d’en revendiquer l’héritage. Pour la première fois, la jeune fille se demanda ce qu’était devenue sa propre famille. Elle n’en avait même pas parlé avec Bleïz. Sans doute ce clan de malfrats avait-il fui dans la nature, à la recherche de nouvelles victimes à dépouiller. Peut-être crevaient-ils la misère dans quelque village, épuisés par l’âge. Le temps passait toujours plus vite pour les pauvres. — D’accord, accepta-t-elle. Nous irons à Tintagel. De toute façon, tu n’es pas prêt à devenir roi. Tu n’as ni compagnons, ni armes, ni chevaux pour défaire les gardiens d’Excalibur et assurer ton pouvoir sur Britannia. — Je t’ai, toi, répliqua-t-il en souriant. Sans attendre sa réaction, il partit d’un bon pas à travers la plaine. Ana dut forcer l’allure pour le suivre. Ce jeune Arthur, capable de passer du rire aux larmes en quelques secondes avec la même sincérité, était décidément surprenant. Le voyage vers la mer prendrait près d’une semaine à pied. Il faudrait passer par Carlion. Ensuite, le trajet était plus brumeux dans l’esprit de l’apprentie. Elle n’avait jamais effectué le parcours autrement que par les cairns. Sans doute la position des étoiles lui serait-elle d’un certain secours. Un large chemin de terre s’ouvrait à travers bois et semblait se diriger dans la bonne direction. Les deux jeunes gens l’empruntèrent aussitôt.

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Vers la fin de l’après-midi, ils furent dépassés par une troupe de fantassins aux mines patibulaires. — Alors, les amoureux, on se promène ? Ils sentaient le cuir, le fer et la transpiration. Leurs visages mal rasés les faisaient ressembler à des brigands. Des rires gras éclatèrent. — Allez, poussez-vous, les petits. On a un royaume à défendre, nous ! Le capitaine bouscula Arthur d’un coup d’épaule. Les soldats lancèrent encore des regards moqueurs aux jeunes gens, et se permirent quelques plaisanteries douteuses à destination d’Ana. — Pour combattre les Francs, ils vont dans le mauvais sens, remarqua-t-elle. — Mais ils ont des armes, eux… Arthur et Ana marchèrent sans faiblir jusqu’à la tombée de la nuit. — Nous allons bientôt devoir nous arrêter, avertit la magicienne en observant le soleil qui s’enfonçait derrière la cime des arbres. Son compagnon se figea. — Que se passe-t-il ? Arthur désigna une forme étendue en plein milieu de la route. L’obscurité naissante empêchait de distinguer correctement de quoi il s’agissait. Ana serra les dents : jamais elle n’avait vu les sentiers de Brocéliande aussi fréquentés ! — C’est une femme ! s’exclama le garçon. J’espère que ce ne sont pas les soldats de tout à l’heure qui… Sans achever sa phrase, il avança rapidement vers la personne allongée, dont les courbes étaient indéniablement féminines.

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— Fais attention, s’écria soudain Ana. C’est peut-être la sorcière ! — Tu vois bien qu’elle est beaucoup plus jeune ! Le garçon se pencha sur la victime évanouie. — Damoiselle, vous allez bien ? Le prince la redressa doucement et lâcha soudain un cri de frayeur. Il essaya de repousser la femme qui s’agrippait à lui. L’apprentie ne distinguait pas son visage, seulement ses longs cheveux dorés. Effarée, elle ne sut que faire en voyant les deux corps lutter. Brusquement, l’inconnue, qui possédait une force peu commune, plaqua Arthur au sol et tourna la tête vers Ana. Cette dernière ouvrit des yeux terrifiés. En fait de visage, la créature affichait une gueule ignoble qui laissait à peine la place à deux petits yeux injectés de sang. Elle poussa un grondement de fauve. Il fallait réagir, mais la puissance refusait d’affluer dans les runes. Comprenant que la magicienne ne constituait pas une menace, le monstre se prépara à déchirer la gorge du fils d’Uther. Ses mâchoires s’ouvrirent en un trou hérissé de crocs d’où dégouttait une bave phosphorescente. Soudain, un homme trapu jaillit des fourrés, levant un énorme marteau de forgeron. Preste, il en assena un coup extrêmement brutal sur la tempe du phénomène. Le crâne craqua et les dents claquèrent dans le vide. Projetée à terre par la violence du choc, la créature roula sur le bas-côté de la route et disparut dans les ombres. — Arthur, on s’en va ! Ana reconnut le timbre guttural de Keu. Ce dernier attrapa son frère de lait par la main et l’aida à se relever. Tous trois s’enfuirent, sans regarder si le monstre était toujours

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vivant, s’il les suivait. Il était sûrement trop mal en point pour constituer encore un danger. — Qu’est-ce que c’était que cette chose ? — Je ne sais pas ! répondit la magicienne. — Attention ! Une silhouette venait d’apparaître devant eux. — C’est bon, il est avec moi ! avertit le fils d’Antor. — C’est Yvain ! se réjouit Arthur, qui retrouvait la voix. Je suis vraiment content de vous voir ! — On n’allait pas te laisser partir comme ça… Venez, j’ai préparé un feu pour la nuit. Ils s’éloignèrent du chemin et Ana, étourdie, leur emboîta le pas. Ils s’installèrent autour d’un foyer dont la lueur était invisible depuis le sentier. La flambée leur apporta une lumière chaude, appréciable maintenant qu’il faisait nuit noire. La jeune fille observa les trois visages qui émergeaient de l’ombre. D’abord, Arthur. Il ne semblait pas blessé. Son teint était simplement plus pâle que d’ordinaire. Ensuite, Keu. Celui-ci couvait son frère d’un regard jaloux et lançait des coups d’œil incendiaires à l’adolescente. Il soupesait son gros marteau, sans doute emprunté à son père. Yvain, enfin. Un garçon du même âge que les deux autres, aux traits poupins et amicaux. Rien en lui ne rappelait le visage maigre d’Urien. Pourtant, son air doux ne laissait pas de doute sur l’identité de son père. Pendant un moment, l’apprentie n’entendit que le crépitement des flammes. Des étincelles chuintaient et s’envolaient dans la fumée avant de retomber et de s’éteindre. Ana sentit qu’elle se réchauffait. Restant en retrait, elle écouta les villageois discuter entre eux.

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— Comment se fait-il que vous soyez là ? demanda Arthur. — Je t’ai pisté, répondit son frère. Je refusais que tu partes tout seul. À la sortie de Carduel, j’ai croisé Yvain, qui a bien voulu m’accompagner. On voulait aussi emmener les jumeaux Gauvain et Agravain, mais ils étaient déjà en voyage. J’ai comme l’impression que nous avons bien fait de te suivre… Keu cracha dans les flammes, qui grésillèrent. Il dévisagea la magicienne sans aménité. — En tout cas, ta garde du corps n’a pas été très efficace… — Je ne suis qu’une apprentie, répliqua-t-elle. — Tu crois que j’avais combattu beaucoup de monstres avant aujourd’hui ? L’adolescente se tut, mortifiée. Quoique désagréable, le fils d’Antor avait raison. Elle aurait dû savoir défendre l’héritier des Pendragon. Mais Merlin ne lui avait jamais vraiment appris à déclencher le pouvoir de ses runes. Où était-il maintenant ? — Bon, tout est bien qui finit bien ! intervint Yvain pour détendre l’atmosphère. Nous sommes en vie et la créature doit être en mauvais état. Tu l’as frappée dans les dents : à mon avis, elle ne va pas pouvoir mâcher grand-chose avant un moment ! Cette remarque fit naître des sourires sur leurs visages fatigués. Ana sentit que ses tatouages la démangeaient. En effet, une lueur bleue pulsait sur sa peau. Elle ne fut pas assez rapide pour les dissimuler dans sa manche. Keu avait remarqué le scintillement. — C’est tout à l’heure qu’il fallait nous faire tes tours de magie, marmonna-t-il.

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Après cela, ils se couchèrent. Personne n’en parla, mais chacun repensait à cette femme à la gueule démesurée. L’apprentie n’avait jamais rencontré pareil monstre. En tout cas, il n’attaquerait plus de sitôt. Keu insista néanmoins pour qu’on établisse des tours de veille.

*** Le cavalier ne s’était pas résigné à descendre la colline blanche aussi lentement. Sans cesse, il harcelait son cheval pour lui faire sauter des obstacles. Une fois parvenu à un surplomb, il l’obligea à avancer jusqu’au bord déchiqueté. Effrayée, la monture renâcla. Les éperons s’enfoncèrent dans ses flancs. Alors, obéissant à son maître, elle sauta dans le vide.

*** — Réveille-toi, tu fais un cauchemar. Ana ouvrit les yeux, soulagée, et reconnut Arthur. — Tu vas bien ? — Oui, je te remercie. Plus loin, Keu renifla de mépris. D’un coup de pied, il éteignit les dernières braises qui rougeoyaient encore au milieu des cendres. — Où est-ce qu’on va maintenant ? — Tu nous accompagnes ? s’étonna le prince. — Tu ne croyais quand même pas que j’allais te laisser avec cette fille ! Alors ? — On prend la direction de Tintagel. Le fils d’Antor grogna et, sans faire de commentaire sur leur destination, se mit en route. Arthur courut pour le rattraper.

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Yvain demeura en arrière et sourit à Ana. — Il ne faut pas le prendre mal. Keu est comme cela avec tout le monde. — Je te remercie de me rassurer. Ils rejoignirent la route et marchèrent sans s’arrêter pendant une bonne partie de la journée. — Mon père me parlait d’une magicienne qui les avait sauvés lors de la bataille de Camlaan. Peut-être la connaistu ? Une ancienne voleuse… La gorge de l’apprentie se serra. — C’était moi. Comment va ton père ? — Il est mort, dit simplement Yvain. — Je suis désolée… — Je l’ai à peine connu. Il a été emporté par l’épidémie de peste jaune qui a suivi la guerre contre les Pictes et les Saxons. Il était esclave mais, avec Ambrosius qui prenait le pouvoir, nul n’a fait attention à moi. Depuis, je suis considéré comme libre. Ana se tut, craignant de commettre d’autres maladresses. Vers la fin de l’après-midi, les voyageurs furent en vue de Carlion. Les étables à pans de bois et les maisons de torchis étaient les mêmes que partout ailleurs. La jeune fille repéra un homme avec de très longs cheveux en bataille et une grande barbe qui patientait, appuyé sur une énorme hache, chaussé de bottes et vêtu d’une courte tunique en loques. En les apercevant, le bûcheron saisit son outil et se dirigea vers l’auberge qui se dressait au bord de la route. Avant de soulever le rideau faisant office de porte, il se retourna et leur adressa un clin d’œil. Seul son regard bleu-vert permit à la magicienne de reconnaître Merlin sous ce déguisement.

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