Langelot Vladimir Volkoff alias LieutenantX et le commando perdu





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Roman
Illustrations de Marie-Marthe Collin
– Deuxième classePichenet, à vos ordres, mon colonel.
Le colonel Lorrain, assis derrière son bureau, leva les yeux. Mais il les leva trop haut.
Il s’attendait à trouver la tête de ce nouveau soldat du BING à la hauteur habituelle, c’est-à-dire aux alentours de deux mètres. Celui-ci ne devait pas faire 1,70 m.
En outre, avec ses traits durs mais menus et la mèche blonde qui barrait son front, il ressemblait à un lycéen qui aurait devancé l’appel plutôt qu’à un guerrier endurci appartenant à un corps d’élite. Pourtant, les papiers étalés devant le colonel Lorrain étaient formels: Auguste Pichenet avait satisfait à toutes les épreuves qui rendaient l’entrée du BING particulièrement difficile. Le béret orange qu’il tenait à la main, il y avait droit!
– De quel corps venez-vous?
– Du 317e RCPRAS, mon colonel.
– Jamais entendu parler,
Pas étonnant: le 317e RCPRASn’existait pas. Mais si le colonel voulait prendre des renseignements, sa lettre aboutirait à la section P (Protection) du Service National d’Information Fonctionnelle (SNIF pour les intimes), et un certain colonel Martin (qui n’existait pas plus que le RCPRASqu’il était censé commander) certifierait que le deuxième classe Pichenet Auguste avait bien fait ses
classes dans cette unité et qu’il avait montré toutes les qualités physiques et morales qu’on attend généralement d’un soldat appartenant à l’armée de métier.
Le colonel Lorrain avait un profil d’aigle et des yeux qui vous traversaient de part en part.
– On vous verra à l’œuvre, dit-il d’un ton peu encourageant. Vous savez que le BING n’accepte jamais un gars définitivement avant de l’avoir mis à l’essai. Un essai qui comprend trois mois d’entraînement, le plus dur du monde, probablement, et une opération réelle. Les opérations réelles, ce n’est pas nous qui les déclenchons. Si vous n’avez pas de chance, vous serez peut-être obligé d’attendre un an ou deux que des zigotos quelconques détournent un avion, ou prennent des otages, ou fassent un coup d’État. Vous avez compris ça?
– Oui, mon colonel.
– Bien. Vous savez que le BING n’est pas un bataillon ordinaire. D’abord il est commandé par un général. Ensuite il est divisé en trois éléments d’assaut au lieu de quatre compagnies. Chacun de ces éléments est commandé par un colonel. Mes camarades et moi, nous pourrions avoir un régiment demain si nous voulions, mais nous préférons commander un simple élément d’assaut au BING.Pas seulement parce que c’est une unité d’élite: aussi parce qu’on y a plus souvent l’occasion de se dérouiller bras et jambes.
– J’y compte bien, mon colonel.
– Vous avez été affecté à l’élément d’assaut Numéro 2, le mien. Vos camarades vous diront que je ne leur donne pas souvent le temps de s’ennuyer. Vous trouverez probablement la discipline passablement plus dure que dans votre RASXYZnatal. Vous vous y ferez. Ou alors vous
quitterez le BING.À propos, vous savez ce que ça veut dire, BING?
– Oui, mon colonel. Bataillon d’Intervention Générale.
– Bien. Vous pouvez disposer. Les gars sont au parcours du combattant: mon planton vous conduira.
Le soldat Pichenet se recoiffa posément de son béret orange, claqua les talons, fit un demi-tour réglementaire et marcha au pas cadencé vers la porte.
– Pichenet!
– Mon colonel?
– Deux choses. D’abord faites-vous couper les cheveux décemment. Au BING, nous n’aimons pas les chignons ni les queues de cheval. Et ensuite, quand vous vous présentez, ne dites pas «Deuxième classe». Au BING, tout est de première classe!
– Que dois-je dire, mon colonel?
– Dites simplement «soldat». Vous le saurez peut-être un jour: c’est le plus beau mot de la langue française.
Le «soldat» Pichenet passa du bureau souterrain dans le couloir souterrain.
«Le colonel exagère un peu, pensait-il, mais il n’a pas l’air du mauvais cheval. “Soldat”, le plus beau mot de la langue française? Il y a tout de même d’autres manières de servir les hommes que celle-là. Et quant à l’entraînement “le plus dur du monde”, on ne devrait pas en parler, tant qu’on n’est pas passé par l’école du SNIF.»
Le planton du colonel faisait 1,93 m.
– Arrive, moustique, et plus vite que ça! fit-il en prenant le pas gymnastique.
Pichenet le suivit à la même allure.
– Dis donc, tout est souterrain, dans votre BING?
– Pas le parcours du combattant. Pas le terrain de manœuvre.
– Mais le reste?
– Le reste, oui. Et pas seulement souterrain: antiatomique.
– Pourquoi?
– Parce que la seule manière de réussir un sale coup quelque part dans le monde, c’est de mettre le BING hors d’état de nuire. Alors on se méfie.
– Tu veux dire qu’avant de détourner un avion en Afrique du Sud, des terroristes quelconques viendraient balancer une bombe atomique sur le BING?
– Non, pas en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud, ça ne nous regarde pas. Mais en France, ou dans une possession française, ce serait bien possible.
– Vous ne vous prenez pas pour rien, au BING, si je comprends bien?
Le planton s’arrêta, stupéfait:
– Ce serait malheureux! On est les plus forts au monde!
Le parcours du combattant du BING était situé en pleine forêt et toutes ses installations étaient peintes en vert et en marron. Aucune photo aérienne ne pouvait en révéler l’existence et un observateur circulant en avion devrait voler au niveau de la cime des arbres pour le déceler.
Pichenet, les cheveux dûment coupés en brosse, se présenta à un capitaine qui venait de faire le parcours luimême et qui le faisait faire à ses hommes.
– Soldat Pichenet, à vos ordres, mon capitaine.
Gigantesque gaillard aux deux poings fermement plantés sur ses hanches – des poings à assommer des bœufs –, l’officier dissimula encore moins sa surprise que ne l’avait fait le colonel Lorrain.
– D’accord, dit-il d’un ton jovial, mais où est l’autre moitié?
– L’autre moitié de quoi, mon capitaine?
– L’autre moitié de Pichenet!
Un concert de rires accueillit la plaisanterie du capitaine. Plusieurs BING s’étaient massés autour de lui et considéraient, médusés, leur nouveau camarade.
– Bon, ne te vexe pas, reprit l’officier, bon enfant. Moi aussi, j’aurais peut-être été petit si je n’avais pas été si grand. Mes gars se moquent de toi, mais tu vas leur montrer ce que tu sais faire, pas vrai? Donnez-lui un clairon, les munitions réglementaires, et on va le chronométrer.
Le FAMAS, surnommé «le clairon» à cause de sa forme, est une arme légère et son petit calibre rend ses munitions très faciles à porter. Néanmoins, Pichenet se trouva alourdi de quelques kilos au moment d’entreprendre le parcours.
– C’est le plus difficile du monde, lui confia un des BING.
Pichenet se plaça sur la ligne de départ.
– Marques! Prêt? Tez ! commanda le capitaine, et il enfonça le bouton du chronomètre.
Les premiers obstacles se révélèrent d’une facilité déconcertante: sauter par-dessus des barres d’un mètre de haut, ramper sous des barres posées à cinquante centimètres du sol, grimper à la corde, se hisser sur une plateforme, se laisser glisser par une autre corde. Il ne s’agissait que de mettre le candidat en condition... et d’entamer un peu son souffle.
Pichenet mesurait le sien et il arriva en bonne forme au premier mur, qu’il franchit sans difficulté: les murs, c’est facile, il n’y a qu’à courir dessus verticalement, comme une mouche.
Le capitaine, un sergent-chef d’assez petite taille et quelques BING accompagnaient Pichenet et échangeaient des commentaires:
– Pas mal, le bleu, dit l’officier.
– Oui, mais attendez qu’il arrive à la poutre, fit le sous-off.
Il fallut ensuite ramper sous des barbelés, le fusil tenu au creux des coudes, puis se faufiler à quatre pattes dans des buses de ciment. Ensuite venait la poutre d’équilibre au-dessus de sa fosse à sable. Longueur: 10 mètres; hauteur: 3 mètres au-dessus du sol; largeur: 10 centimètres. Pichenet, ayant gravi l’échelle, se lança. Il y a deux façons de parcourir la poutre: lentement, en faisant attention à chaque pas, ou vite, en comptant sur son élan pour ne pas tomber. Pichenet choisit la deuxième méthode, atteignit l’autre bout en quelques bonds et sauta à terre en souplesse.
– Je commence à croire qu’on fera quelque chose de lui, dit le capitaine.
– On le verra à la fenêtre, répliqua le sergent-chef.
La fenêtre était un cadre de métal placé à 1,50 m environ du sol. Il s’agissait d’arriver en courant, de sauter dedans la tête la première et de se recueillir sur les mains avant de faire un roulé-boulé. Pour cela, on avait le droit de déposer son arme.
Pichenet prit de l’élan une fois de plus, parvint à la bonne distance, donna un grand coup de pied et parut prendre son vol. Il traversa la fenêtre sans toucher les montants du cadre, et atterrit en souplesse.
Il y eut quelques coups de sifflet approbateurs.
– La fenêtre, ce n’est rien, dit le sergent-chef. Le câble, c’est une autre histoire.
Après avoir franchi deux murs de plus, simplement pour se maintenir en forme, Pichenet dut grimper dans un arbre au sommet duquel était attaché un câble, qui le reliait à un autre arbre. Sur le câble, qui descendait en diagonale, coulissait une pièce de métal équipée de deux poignées. Il fallait saisir les poignées et se jeter dans le vide. Si on ne lâchait pas les poignées à temps, on s’écrasait contre le deuxième arbre; si on les lâchait trop tôt, on s’abattait dans un massif de ronces. À en juger par la manière dont ce massif était tassé par endroits, il était clair que pas mal de BING avaient choisi les ronces...
Pichenet grimpa à l’arbre. Le capitaine, le sergent-chef et les autres BING, si grands qu’ils fussent, lui parurent petits, tout petits, là-bas... Il saisit les poignées.
De plus en plus, il constata que ce parcours n’avait pas été prévu pour les garçons de sa taille: la hauteur de la fenêtre, l’écartement des poignées le prouvaient.
Il assura bien sa prise sur les tubes de métal recouverts de caoutchouc.
– Tiens bon le guidon, Pichenet! cria le sergent-chef.
«Celui-là, se dit Pichenet, il commence à m’agacer.»
Il se lança dans le vide.
D’abord le mouvement fut assez lent, mais, au bout de deux secondes, il s’accéléra notablement. L’autre arbre approchait, mais les ronces étaient toujours là, en dessous...
Au dernier moment, Pichenet lâcha les poignées et, après une chute libre de trois mètres, se retrouva au sol, les jambes pliées, les muscles des jarrets servant d’amortisseurs.
– Pas une égratignure, constata le capitaine.
– Ce câble-ci, ce n’est rien du tout, c’est comme le métro, dit le sergent-chef. On le verra sur l’autre.
Pichenet se demanda ce que c’était que l’autre.
Avant d’y arriver, il fallait circuler dans une fosse, sous un tir réel, c’est-à-dire que le capitaine lâcha trois rafales de mitraillette au ras du postérieur de Pichenet, qui se releva le plus tranquillement du monde lorsque ce fut terminé.
– Tu t’es déjà fait tirer dessus, Pichenet? demanda le capitaine par plaisanterie.
Le nouveau BING ne jugea pas utile de répondre.
Une rivière encaissée traversait la forêt. Elle cascadait gaiement entre de gros rochers extrêmement pointus. Un chêne croissait d’un côté; un châtaignier de l’autre. Entre les deux, un câble – «l’autre câble» – avait été tendu, à hauteur d’homme.
– Tu sais comment faire, quart-de-portion? demanda le sergent-chef.
– Je parie qu’il va se suspendre avec les deux mains, dit un BING.
– Est-ce que je peux laisser mon fusil ici? questionna Pichenet.
– Pas question, dit le capitaine. Un soldat sans arme, c’est comme une voiture sans moteur.
Pichenet mit son fusil en bandoulière, se hissa sur le câble et se coucha dessus. Il maintenait le câble avec les deux mains et il pesait dessus avec sa poitrine et son ventre. La jambe gauche, recroquevillée, le maintenait à l’autre bout avec le cou-de-pied. La jambe droite pendait, faisant balancier.
Main par-dessus main, Pichenet rampa sur le câble.
Une fois – il se trouvait précisément au-dessus de la petite cascade –, le câble se mit à se balancer très fort, de droite à gauche, et la jambe droite eut fort à faire pour le rendre de nouveau immobile, mais elle y parvint.
Décimètre après décimètre, le petit BING franchit la rivière. D’un bond, il sauta légèrement au sol.
– Bien joué! cria le capitaine. Je ne sais pas de quelle unité tu viens, mais tu n’y as pas perdu ton temps.
– Oui, mais maintenant il s’agit de revenir de ce côté, dit le sergent-chef.
– Par le même chemin, chef?
– Ah! non, ce serait trop simple. Continue un peu sur ta gauche et tu verras ce que tu verras!
Pichenet descendit le cours de la rivière sur une cinquantaine de mètres, au pas de course, naturellement: il ne s’agissait pas de perdre une seconde.
Ici, la rivière s’élargissait et formait un petit étang. Une buse de métal formait un tunnel: elle s’ouvrait d’un côté de l’étang, dans lequel elle plongeait et elle débouchait de l’autre.
Pichenet s’arrêta et regarda dans le trou noir, circulaire, qui béait devant lui. Il allait falloir ramper dans ce tuyau, avec des mètres d’eau au-dessus.
– Je préfère nager, cria-t-il.
Tout le monde éclata de rire, sauf le capitaine qui paraissait un peu nerveux.
– N’aie pas peur, petit. S’il arrive quelque chose, on te tirera de là.
Pichenet n’hésita qu’un instant. Il se mit à quatre pattes et s’introduisit dans la buse. De temps en temps le bout du canon grattait contre la paroi, mais, pour le reste, la progression était facile.
La pente s’amorçait.
Pichenet continua, dans le noir total, la respiration rendue un peu difficile par l’air confiné.
Soudain ses mains rencontrèrent de l’eau.
De l’eau?
Oui, et une eau de plus en plus profonde.
Alors il comprit: la buse ne passait pas sous l’eau; elle passait dans l’eau. Il allait falloir ramper sans respirer, enfermé dans ce tube, pas nager, ramper, avoir de l’eau tout autour de soi et savoir que la seule chance d’en réchapper était de continuer jusqu’au bout...
«Et si je flanche... Mais je n’ai pas le droit de flancher.»
Oh! bien sûr, si Pichenet perdait sa maîtrise de soi, s’il aspirait de l’eau, s’il perdait connaissance, d’autres BING
viendraient le rechercher, et il se réveillerait à l’infirmerie, il n’en doutait pas.
Mais, à son réveil, le colonel Lorrain lui dirait:
– Désolé, mon gars, vous ne faites pas l’affaire. Les BING sont les plus forts au monde. Retournez dans votre RASXYZ...
Et cela même ne serait pas une solution, puisque le RCPRAS.n’existait pas.
Le soldat Pichenet aspira beaucoup d’air et continua la progression. Bientôt il fut entièrement environné d’eau.
– Ilestun peu vert, mais il a tenu le coup, dit le capitaine, en donnant une grande tape dans le dos de Pichenet qui émergeait de sa buse.
– La buse, ce n’est rien du tout, répliqua le chef. On le verra à la tour.
Mais les gros rires enthousiastes des BING couvrirent la voix du sous-officier.
– La tour, c’est pour rire, chef!
– Enfin, vous le savez bien, chef. On fait la tour pour son plaisir quand on s’ennuie de ne pas avoir sauté depuis longtemps...
– C’est un vrai champion, Pichenet!
– C’est un gars comme ça!
Et finalement le compliment suprême retentit, prononcé, il est vrai, d’une voix un peu timide:
– Il est presque digne d’être au BING!
Pichenet sourit, mais, à partir de cet instant, une transformation sembla s’être faite en lui. Il eut du mal à escalader le mur suivant, il demeura trente secondes sans pouvoir faire un rétablissement sur la planchette irlandaise, et montra même quelque hésitation avant de sauter dans la fosse dite «aux ours». Une fois dans la fosse, il ne fut plus capable d’en ressortir.
Il sautait en l’air, il s’accrochait aux parois, mais il retombait aussitôt. Le sergent-chef le considérait d’un œil moqueur.
– Continue à danser, mon gars. On reviendra te chercher demain matin.
Le capitaine paraissait plus compatissant. Mais le règlement, c’est le règlement: les obstacles doivent être franchis individuellement.
Les BING s’éloignèrent: eux aussi, ils devaient sauter de la tour, ce qu’ils n’avaient pas encore fait ce jour-là. Pichenet resta seul.
«Heureusement que je me suis repris à temps, se dit-il. J’ai bien failli me trahir.»
Soudain une grosse main noire se plaqua sur le rebord de la fosse aux ours. Elle fut suivie par un bras noir, et puis par une tête toute noire sous le béret orange:
– Vite, mon gars!
Pichenet s’accrocha à ce bras qui le souleva de terre. Une seconde plus tard, le nouveau BING se tenait à côté de son ancien, un Noir pas très grand, mais qui paraissait doué d’une force impressionnante.
– Rejoins les autres, pendant qu’Hervé regarde ailleurs, dit le Noir.
– Hervé, c’est le ’pitaine?
– Non, c’est le chef. Mais si le chef nous dénonce, le capitaine va être obligé de nous punir.
Les yeux marron du Noir pétillaient d’intelligence.
– Merci, dit Pichenet. Ce n’est pas qu’elle soit difficile, cette fosse, mais je suis vraiment fatigué. À bout, quoi.
– Ne t’inquiète pas. Il n’y a plus que la tour. Et ça, pour un gars comme toi, c’est une plaisanterie.
Pichenet rattrapa les autres BING au pas de course. – Tiens, il est sorti de son trou, celui-là? dit Hervé.
– Je vous disais bien qu’il y arriverait, répondit le capitaine.
La tour de saut a terrorisé des générations de parachutistes. Beaucoup préféraient sauter de l’avion que de cette construction, et maintenant la plupart des centres d’instruction de troupes aéroportées y ont renoncé: les parachutes ont été perfectionnés et on pense que la tour n’est pas bonne pour le moral. Mais, au BING, où on aimait faire les choses de la manière la plus difficile qui soit, on avait gardé la tour, d’autant plus qu’on faisait sauter tous les hommes, officiers compris, une fois par jour, et que cela aurait coûté inutilement cher de les promener en avion, sans compter le temps perdu au «lovage» des parachutes...
Et puis, pour agrémenter, au lieu de monter à la tour au moyen d’une échelle, les BING utilisaient une corde à nœuds, simplement pour entretenir leurs biceps.
– Plus vite, plus vite! criait le capitaine. Plus vite, ou je fais couper la corde en haut!
Pichenet arriva péniblement à la plate-forme supérieure. Le BING qui, ce jour-là, faisait office de largueur, lui passa son harnais. Il n’y avait plus qu’à sauter.
Pichet hésita.
– Il faut te pousser? demanda le largueur, mi-compatissant, mi-ironique.
Pichenet secoua la tête.
Il sauta.
Un vacarme joyeux l’accueillit, lorsque les câbles qui étaient accrochés à son harnais se tendirent et le déposèrent, plus ou moins en douceur, au sol.
– Trois minutes cinquante-deux. Pour une première fois, ça passe, mais il faudra m’améliorer ça! dit le capitaine. Rassemblez-moi tous ces gars, Hervé, et emmenez-les déjeuner au pas de course. S’ils arrivent après l’heure, ils feront ceinture.
– Rassemblement! hurla Hervé. Pas de derniers!
Le déjeuner avait lieu sous des guitounes camouflées. Les officiers et les sous-officiers mangeaient aux mêmes tables que leurs hommes.
Pichenet dut répondre à un feu roulant de questions concernant son entraînement, sa vie, son enfance, ses parents, sa petite amie... Il répondait gaiement, et, s’il mentait, cela ne se voyait pas.
Le Noir qui l’avait délivré de la fosse aux ours était assis à la même table que lui, de même que le sergent-chef Hervé.
– Je n’ai toujours pas compris comment tu étais sorti de cette fosse, dit Hervé. Tu n’avais pourtant pas l’air très malin quand tu sautillais à l’intérieur. Ce n’est pas Bambara qui t’a tiré de là, au moins?
– Oh! non, chef, dit le Noir. J’ai bien assez de mal à m’en tirer tout seul. Alors je ne vais pas aider les autres. Vous, par exemple, vous pourriez crever dedans, que je ne vous tendrais pas la main.
L’explosion de rires fut générale. Hervé, tout en étant plus grand que Pichenet, n’avait tout de même pas la taille ordinaire du BING, et, quels que fussent son courage et ses aptitudes, il ne devait pas lui être aussi facile qu’à un Bambara de sortir de la fosse.
Après le déjeuner, les BING s’égaillèrent. Certains allèrent faire une petite sieste ou écrire à leur fiancée. D’autres se rendirent au foyer souterrain, auquel attenait une grande salle de jeux: on pouvait y jouer au ping-pong, y soulever des haltères, y faire un tir à air comprimé ou même un assaut d’escrime.
– Comme je suis nouveau, j’offre la tournée, dit Pichenet.
Ses nouveaux camarades commandèrent qui une bière, qui une limonade – les alcools forts étaient interdits au BING – et même le capitaine passa prendre un verre avec ses hommes. Après quoi il offrit une deuxième tournée qu’il appela «la rince». Hervé ne participa pas à ces festivités: il était allé faire un tir électronique.
L’après-midi commença par un cours de topographie enseigné par le colonel Lorrain. Pichenet montra qu’il savait lire une carte, mais il s’embrouilla quelque peu dans les courbes de niveau, ce qui lui valut la sympathie de ses camarades: on lui en aurait voulu d’être trop brillant.
Ensuite il y eut un tir. Au posé, d’abord, c’est-à-dire en prenant tout son temps pour viser une cible. Ce tir-là, les BING ne le prenaient pas trop au sérieux – sauf ceux d’entre eux qui étaient classés tireurs d’élite – car, au combat, on a rarement le temps d’ajuster son adversaire, de respirer deux fois après avoir pressé la queue de détente jusqu’à la première bossette et ensuite de faire feu. Mais ces exercices sont bons pour la concentration, et 21
Pichenet s’en tira à son honneur, bien que les résultats obtenus par plusieurs de ses camarades fussent supérieurs aux siens.
Après cela, il y eut le tir instinctif. On se déplaçait entre les arbres et, soudain, une silhouette manœuvrée électroniquement jaillissait du sol, devant, sur l’un des côtés ou même derrière. Il fallait l’abattre avant qu’elle n’eût elle-même eu le temps de tirer. Pichenet abattit sept silhouettes sur douze au premier parcours. Au second il n’en abattit que trois – il est vrai que les silhouettes s’étaient mises à se dresser à cadence accélérée. Peut-être était-ce parce que le sergent-chef Hervé manœuvrait le pupitre de commande et que, pour sa part, il en abattait douze sur douze quelle que fût la cadence?...
On termina la journée par une séance de combat rapproché. Le terme «close combat», traditionnel dans l’armée, avait été interdit par le général de Rougeroc commandant le BING, et cette interdiction avait été répercutée par les colonels commandant les éléments d’assaut et par les capitaines chefs des sous-éléments. «Ici, c’est l’armée française et on parle français, pas engliche! » avait proclamé Rougeroc.
Pour le close combat – pardon, pour le combat rapproché –, le bleu n’était visiblement pas très fort: il avait beau prétendre posséder une ceinture marron de judo, le sergent-chef Hervé, instructeur, n’eut aucun mal à l’immobiliser dans une clef imparable, puis à le projeter trois fois en l’air. Il est vrai que Pichenet ne semblait pas se faire grand mal en retombant, mais une chose demeurait claire: il lui restait beaucoup à apprendre.
Le dîner eut lieu dans le réfectoire souterrain, grande pièce peinte de couleurs gaies pour compenser l’absence de fenêtres.
– Alors, petit, ça t’a plu, ta première journée au BING? demanda Bambara en s’asseyant à côté de Pichenet.
– Ça m’aurait plus plu si Hervé n’avait pas passé son temps à me houspiller.
– Il est toujours comme ça avec les bleus. Il prétend qu’il faut les dresser. Tu peux t’attendre à ce qu’il te cherche des poux dans la paille pendant tes trois mois d’essai. Après, si tu tiens le coup, tu seras adopté.
– C’était pareil pour toi?
– À peu près. En plus, je suis noir. Alors tu penses!... C’était des Boule-de-Neige par-ci, des il-ne-faut-pasrester-au-soleil-tu-t’abîmerais-le-teint par-là...
– Tu aurais pu te plaindre. C’est un délit de faire des remarques racistes.
– J’aurais pu, mais ce n’est pas mon style. Moi, un jour, je lui ai dit: Chef, ça suffit, ôte tes galons, qu’on s’explique un peu.
– Et alors?
– Il les a ôtés et, comme il est très fort, il m’a flanqué une raclée. Mais depuis ce jour-là, il me respecte. Il est comme ça!
Pichenet considéra son camarade noir avec étonnement. Pour «flanquer une raclée» à cet athlète, il fallait vraiment que le chef Hervé fût très fort!
– Tu as déjà participé à des opérations? demanda Pichenet.
– Oui, deux fois: j’ai eu de la chance. J’ai été dans le coup de l’avion détourné à Nouméa, et dans celui des terroristes de Monte-Carlo: tu as dû voir ça dans les
journaux. On a mis tous ces gars-là à la raison sans perdre une vie humaine.
– Chapeau! dit Pichenet en levant son verre de vin à la santé du BING.
Le Noir trinqua gaiement, mais son verre était plein d’eau.
«Trinquer avec de l’eau?» s’étonna Pichenet.
– Il faut m’excuser, dit calmement Bambara. Je suis musulman et je ne bois aucun alcool.
– Tu bois de la bière, tout de même?
– Non, pas de bière non plus.
Après le dîner, Pichenet se rendit directement dans sa chambrée. Il y avait déposé ses affaires le matin et il la retrouva sans trop de mal dans le dédale souterrain des lieux d’habitation du BING.Élément 2, sous-élément 2, chambre 5: les indications étaient claires et les couloirs commodément fléchés.
Les BING dormaient à cinq par chambre. Chacun avait un lit et un placard.
Pichenet était fatigué.
«Je rangerai mes affaires demain, se dit-il. Pour le moment, au dodo! »
Quatre lits étaient faits; sur le cinquième, le sergent fourrier avait jeté en vrac un oreiller, une taie, deux draps, deux couvertures.
«Ça doit être le mien! »
Pichenet le fit à la va-vite et, après une douche rapide, se coula entre les draps. Il s’endormit immédiatement: la journée avait été épuisante pour lui, et pas seulement pour
des raisons évidentes, en rapport avec les efforts physiques qu’il avait fournis.
Son réveil fut brutal.
Brutal pas seulement pour le réveillé, mais aussi pour le «réveilleur».
Quelqu’un avait brusquement saisi la cheville de Pichenet à travers la couverture en hurlant:
Manifestement, l’indiscret ne savait pas à qui il avait affaire. Car il n’avait pas plus tôt posé la main sur le dormeur, que le dormeur roulait sur le côté, libérait sa cheville, et rejetait ses draps d’une ruade qui aboutit en fin de course sur le nez de l’impudent personnage qui osait troubler son sommeil. Une demi-seconde plus tard, Pichenet était dans la ruelle du lit, debout, et dans la pose classique du karatéka en garde, ce qui ne laissait pas que d’être surprenant pour une ceinture marron de judo.
Quant à l’impudent personnage – qui n’était autre que le sergent-chef Hervé –, il avait été rejeté à trois mètres de là et était en train de se frotter l’appendice nasal.
Les autres BING qui occupaient la chambrée regardaient le spectacle.
– Tu as les réflexes rapides, petit, prononça le sergentchef d’un ton calme, très calme, trop calme.
– Merci du compliment, chef: je fais de mon mieux, répondit Pichenet toujours en garde.
– Mais je vois que tu n’as pas rangé tes affaires. Pourquoi?
– Je voulais le faire demain.
– C’est contraire au règlement. Tu vas me faire quinze pompes.
– Bien, chef.
Pichenet se mit en position dans la ruelle du lit et exécuta quinze tractions au sol. Puis il se releva et s’apprêta à se recoucher.
– Je vois aussi, reprit Hervé, que tu n’as pas fait ton lit au carré. Pourquoi?
– Je n’y ai pas pensé, chef. D’ailleurs au RCPRASon ne faisait pas son lit au carré.
– C’est possible, mais au BING, c’est le règlement. Quinze pompes.
– Bien, chef.
Pichenet se remit en position et fit quinze tractions, mais sur le bras droit seulement.
L’un des BING poussa un sifflement:
– Dites donc, chef, il est costaud, le petit!
Pichenet se releva modestement.
Hervé commençait à s’énerver.
– Ah! bon. Tu fais les pompes du bras droit, toi. C’est ton style! Pourquoi?
Pichenet prit l’air naïf.
– Ben... pour reposer le gauche, chef.
– Au BING, dit Hervé, l’insolence, c’est contraire au règlement. Quinze pompes.
La porte s’ouvrit et plusieurs autres BING se montrèrent: ils voulaient voir ce qui se passait.
– Qu’est-ce qu’il y a?
– Ce n’est rien, répondit un des occupants de la chambrée. C’est le chef qui dresse un bleu.
La nouvelle se répandit à travers tout le sous-élément, et une bonne vingtaine de gars en pyjama accoururent pour profiter eux aussi du spectacle.
Cependant Pichenet s’était remis en position et faisait ses tractions... sur le bras gauche!
Le dressage ne se déroulait pas tout à fait comme à l’ordinaire, et Hervé, qui était fier de sa réputation de dur, décida de redresser la situation.
Lorsque Pichenet se fut relevé, il le toisa ironiquement. Les petits yeux du sergent-chef lançaient des éclairs et ses lèvres minces se serraient l’une contre l’autre.
– Je suis content de voir, prononça-t-il très bas, que tu sais faire l’acrobate, mais nous, au BING, on n’a pas besoin de clowns. Des pompes, c’est des pompes: ça se fait avec les deux bras, conformément au règlement. Quinze pompes, Pichenet.
Des rires fusèrent. Le bleu était un costaud, oui, mais aussi un imbécile: au lieu de quinze pompes, il allait finir par en faire soixante: mauvais calcul!
– Ah! tu n’es pas aidé, moustique, cria le planton du colonel qui était venu voir, lui aussi, ce qui se passait.
Pichenet se remit en position.
– Un! compta Hervé.
Pichenet fit sa traction au sol, mais, en se relevant, il claqua dans ses mains avant de retomber en position pour la deuxième traction. Jusque-là, il n’y avait guère, au 2e sous-élément du 2e élément, que le Noir Bambara qui se livrait parfois à ce genre de sport, et encore ne le faisait-il
jamais quand il était puni, mais seulement quand il s’exerçait.
– Deux! fit Hervé, mais cette fois-ci plusieurs voix se joignirent à la sienne.
– Trois!
Tous les BING présents se mirent à compter. On n’entendait plus dans la chambrée que deux bruits: le claquement sonore des mains de Pichenet et, après chaque claquement, les chiffres qui défilaient prononcés sourdement par une quarantaine de voix, car, dans le couloir, on comptait aussi.
Clac. «Treize.» Clac... «Quatorze.» Clac...
– Quinze! Bravo! Hourra! Youpi! Vive le bleu!
Pichenet s’était relevé posément. Le silence se fit.
– Je peux aller me coucher, maintenant, chef?
Quelques rires étouffés.
Hervé dit:
– Ah! on veut faire son malin. Ah! on arrive de sa cambrousse et on veut faire la loi au BING! Eh bien, on verra. Oui, pour le moment, tu peux te coucher, mais je te jure une chose, Pichenet: avec la vie que je vais te faire, tu ne dureras pas plus de trois jours ici. Je te donne soixante-douze heures pour aller trouver le colon et lui dire: «Je retourne chez ma môman.» Et je te signale que tout ce que je te ferai faire sera conforme au règlement.
Pichenet soupira profondément. Sa mission s’annonçait très mal. D’après les ordres qu’il avait reçus, il devait s’entendre avec tous ses supérieurs aussi bien qu’avec tous ses camarades. Et maintenant, si Hervé tenait parole, quelle que fût la capacité de résistance du jeune agent secret, sa mission deviendrait non plus difficile mais impossible.
Il allait falloir changer de méthode, et essayer celle de Bambara.
– D’accord, chef, dit-il. On va jouer le règlement. Et vous allez commencer par cesser de me tutoyer.
– Tu... je... quoi... moi...
Le chef s’étouffait de colère. Personne ne lui avait jamais parlé sur ce ton.
– Le vouvoiement est obligatoire dans l’armée française, reprit le soldat Pichenet. Vous avez peut-être remarqué, chef, que le capitaine et le colonel nous disent «vous». Maintenant, si c’est une forme grammaticale trop compliquée pour vous, on peut s’entendre. Vous continuez à me dire «tu», mais moi, Hervé, je te dis «tu» aussi.
Dans la chambrée, on aurait entendu voler une mouche.
Hervé, parfaitement maître de lui, eut un sourire en lame de couteau.
– C’est de la provocation? demanda-t-il. Très bien. Mais je vous préviens: à partir de maintenant jusqu’à la fin de votre vie, vous ne circulerez plus qu’en fauteuil à roulettes.
Tranquillement, il enleva ses triples galons de sergentchef.
Les BING poussèrent les lits pour faire de la place, et les deux adversaires se placèrent au milieu d’un cercle de curieux.
– Il va en faire de la chair à pâté, de notre bleu, murmura le planton.
– Non, il n’est pas si méchant que ça, répliqua Bambara, qui était venu lui aussi assister à la rencontre. Une quinzaine de jours d’infirmerie, et le bleu sera réparé.
– Vous êtes prêt, môssieu Pichenet? demanda poliment Hervé, en pliant et dépliant ses bras et ses jambes pour les assouplir.
– Je suis prêt, môssieu Hervé.
Les BING s’attendaient à une exécution en règle, mais à une exécution qui prendrait du temps. Le bleu avait beau n’être pas entraîné au combat rapproché, il faisait ses tractions d’un seul bras, et il donnerait du fil à retordre au chef. Un tout petit peu de fil...
Ce qui se passa fut tout différent.
Après avoir, d’un coup d’œil, mesuré la hauteur du plafond, Pichenet, qui avait pris la garde du karatéka, décolla du sol comme s’il avait eu un moteur à réaction caché dans son pyjama, modifia sa position dans l’espace, parut se coucher dans l’air, au passage frôla le crâne de son adversaire avec le talon gauche, puis avec le talon droit, et retomba en souplesse à l’autre bout de la chambrée.
Les BING s’y connaissaient en arts martiaux, et c’était là la plus formidable démonstration de kung-fu qu’ils eussent jamais vue.
Le chef Hervé ne s’y trompa pas. À moitié assommé, il s’était appuyé au mur pour ne pas glisser à terre.
– Il aurait pu me tuer s’il l’avait voulu. Moi, sergentchef du BING! Lui, un bleu!
Chose incroyable, inouïe, des larmes brillèrent dans les petits yeux durs du sous-officier. Pas de souffrance, non, mais de dépit.


À cet instant, un cri se fit entendre dans le couloir:
«À VOS RRRRRRANGS... FIXE! » Comme pétrifiés par la foudre, les BING s’immobilisèrent sur place. Le colonel Lorrain fit son entrée.
D’un coup d’œil, il jugea la situation.
– Une bagarre, dit-il froidement. Hervé, aux arrêts dans votre chambre. Pichenet, prenez une couverture et direction la salle de police. Vous commencez bien votre séjour au BING, mon garçon.
Vladimir Volkoff, alias Lieutenant X !
L’auteur de cette série est désormais identifié ! L’identité de l’auteur de cette série, forte d’une quarantaine de titres, est désormais connue !
Ecrivain hors du commun par la diversité de son œuvre, Grand prix du roman de l’Académie française et Prix international de la Paix, Vladimir Volkoff a travaillé pour la Défense nationale et les Services secrets...
La situation politique est critique aux îles Marquises. Des rebelles veulent le pouvoir et terrorisent la population.
Langelot est envoyé en mission secrète avec un commando du BING, l’unité d’élite apte à rétablir la situation.
Mais où est donc passé ce fameux commando ?



Obligation est faite à toutes les autorités civiles et militaires de faciliter l’exécution des missions du titulaire.

Le chef du S.N.I.F.