Vladimir Volkoff alias Lieutenant
X
Langelot et la danseuse
















Vladimir Volkoff
alias Lieutenant X
Langelot et la danseuse
Roman
Illustrations de Laurent Bidot
Editions du Triomphe
Chapitre 1
Vendredi.
À l’aéroport de Dorval, qui dessert la ville de Montréal, une longue queue s’était formée devant le contrôle de police.
« Pourquoi ai-je laissé passer devant moi tous ces vieux messieurs et toutes ces vieilles dames ? se demanda Langelot. Je me retrouve en bout de queue, et je vais en avoir pour deux heures avant d’être admis en territoire canadien !»
Une porte marquée Private – Privé s’ouvrit à trois mètres de lui, et un homme jeune, long et maigre, aux membres osseux, aux cheveux noirs, à la bouche mince, comme fendue au couteau, apparut sur le seuil.
Langelot reconnut immédiatement le regard perçant des petits yeux bleus profondément enfoncés dans leurs orbites, et pensa avec joie :
« Phil Laframboise !»
Une amitié solide, née d’une terrible aventure courue ensemble, liait le jeune agent secret français au capitaine Laframboise, de la Police montée canadienne. Mais, en vrai professionnel qu’il était, Langelot ne laissa paraître aucune émotion en apercevant son ami : peut-être Phil ne tenait-il pas à être reconnu.
Cependant le policier, souriant amicalement, faisait signe à Langelot d’approcher.
– Arrive ici, vieux frère ! prononça-t-il, en roulant les r comme un Berrichon.
Le jeune Français ne se le fit pas dire deux fois. Une seconde plus tard, la porte marquée Privé se refermait sur lui au grand mécontentement des autres voyageurs, et sa main, petite et nerveuse, disparaissait dans la poigne noueuse et velue du Canadien.
– Phil ! Quelle chance que tu te sois trouvé là !
– Ce n’est pas une chance du tout : je suis venu pour te voir.
– Sais-tu que j’ai un message pour la Police montée ?
– Naturellement : c’est moi qui suis chargé de l’affaire.
– Voilà ce que j’appelle une heureuse coïncidence.
– Tu as tort. Il n’y a pas plus de coïncidence que de beurre en broche. Nous avons fait du si bon travail la fois précédente, que j’ai été nommé officier de liaison avec le service national d’information fonctionnelle, et puisque tu fais justement partie du SNIF, il est normal que nous travaillions ensemble.
– Je dois me faire reconnaître de toi en te disant : Sancerre 41.
– Et moi de toi, en te disant : Saskatchewan 14.
– Notre mission commune s’appelle : « Pas de...
–... deux. » Je me demande d’ailleurs où tes patrons sont allés chercher un nom pareil. À moins qu’ils ne l’aient inventé parce que nous sommes deux, toi et moi.
– Non, Phil. Ce n’est pas pour ça. Veux-tu que je t’explique tout maintenant ?
Phil et Langelot venaient de sortir des bâtiments de l’aéroport. Une voiture de police, blanche et noire, surmontée d’un phare rouge qui tournait sur lui-même
en lançant des éclairs dans toutes les directions, les attendait.
– Plus tard, dit Phil. Dans mon bureau.
– C’est plutôt urgent, tu sais.
– Je me hâte toujours lentement. Vous, ajouta le capitaine en s’adressant au chauffeur, actionnez la sirène.
Dix minutes après, ayant, avec leur sirène et leur phare rouge, assourdi et aveuglé tous les Montréalais, le Français et le Canadien arrivaient au siège de la Police montée. Laframboise s’installa à son bureau, sous une carte du monde qui occupait un mur entier. Langelot s’assit en face de lui.
– Maintenant qu’il n’y a plus de chauffeur pour nous entendre, déballe ton sac, dit Phil.
– Mes ordres, commença Langelot, consistent à te transmettre un message que j’ai appris par cœur : mes patrons considèrent qu’il est si important qu’ils ne voulaient pas le passer par la voie ordinaire. Ensuite, je dois me mettre à tes ordres. Selon toute probabilité d’ailleurs, tu me renverras en France par le prochain avion, car l’affaire ne concerne en réalité que ton pays.
– Nous verrons ça. Je te garderai bien le temps de faire un bon dîner ensemble Chez son père ou Au pied de cochon.
Langelot se leva, s’approcha de la carte et indiqua un petit pays européen coincé entre plusieurs gros.
– Dans ce pays, dit-il, dont le nom de code est 4584 et qui, malgré sa taille, entretient des réseaux d’espionnage dans le monde entier...
– Pas au Canada, à ma connaissance, interrompit Phil.
– Laisse-moi continuer : je te récite mon message. Si je l’oublie, tu seras bien avancé. Je recommence : Dans ce pays, dont le nom de code est 4584 et qui, malgré sa taille, entretient des réseaux d’espionnage dans le monde entier, le SNIF possède une antenne-doc (1) dont les renseignements ont toujours été, jusqu’à présent, dignes de foi. Deux renseignements pouvant intéresser le gouvernement canadien ont été récemment transmis par cette antenne.
Premier renseignement, coté B/1 (2) . 4584 a décidé de combler sa lacune canadienne et de créer un réseau d’espionnage industriel, économique, politique et militaire au Canada. Un plan général de ce réseau sera transmis à des contacts canadiens, à l’occasion de la venue, à Montréal, des Grands Ballets Stella, composés entièrement de citoyens de 4584 et organisés pour cette occasion.
– Ils donnent ce soir leur première représentation, remarqua Phil sombrement. Évidemment, nous pouvons les surveiller, mais comme nous ne savons pas si c’est le directeur de la troupe ou le dernier des machinistes qui est chargé du contact...
– Nous le savons, ou nous croyons le savoir, répliqua Langelot. Tu ne veux pas écouter mon deuxième renseignement ?
– Mais si. Vas-y.
1. Antenne-doc (documentation) : organisation chargée de recueillir des renseignements, principalement en utilisant des informateurs.
2. B/1 : renseignement vraisemblable provenant d’un informateur inspirant la confiance.
3. B/6 : renseignement incertain d’un informateur inspirant la confiance.
4. Recoupement : confirmation, en termes de métier.
– Deuxième renseignement, coté B/6 (3) , émanant d’un autre informateur, et constituant par conséquent un recoupement (4) . Le plan général du réseau se présente sous la forme d’une feuille de papier dactylographiée. Le texte n’en est pas codé, car aucun code n’a encore été mis au point par 4584 et ses contacts canadiens. La feuille se trouve en possession du producteur des Ballets Stella, un certain Rudolf Kanar. Après la première représentation, une réception aura lieu en l’honneur de la troupe...
– Je sais. Au foyer de la Place des Arts.
– Au cours de la réception, à 0h35, Rudolf Kanar se rendra aux toilettes. Il ôtera son smoking pour se laver les mains et le pendra à une patère. Son contact canadien fera de même. Ils échangeront leurs smokings sans prononcer un mot, et repartiront chacun de son côté, le plan du réseau se trouvant maintenant en possession du contact. Stop et fin.
Philippe Laframboise demeura silencieux quelques instants, le menton dans la main, le regard perdu, le sourcil froncé.
Enfin il sonna. Une secrétaire âgée parut.
– Rudolf Kanar, dit-il simplement.
La secrétaire sortit et revint bientôt apportant une fiche, avec une photo agrafée dans un coin.
– Viens voir , dit Phil lorsque la secrétaire fut ressortie.
Langelot contourna le bureau. La photographie d’identité représentait un homme de cinquante ans environ, au visage rabougri comme un coing desséché, portant un nœud papillon. La fiche donnait le nom, le prénom, la nationalité, la date et le lieu de naissance de Rudolf Kanar ; on y lisait en outre sa qualité de producteur des Ballets Stella, une brève biographie sans
intérêt, la date de son entrée au Canada (l’avant-veille), et un signalement succinct :
« Yeux noirs, cheveux gris, corpulence mince, taille 5’ 4”, poids 124. »
– Qu’est-ce que ça veut dire : taille 5 minutes 4 secondes ? demanda Langelot.
– 5 pieds, 4 pouces, corrigea distraitement Philippe.
Langelot fit un rapide calcul mental :
– Moins de 163 centimètres. Et avec ça, il pèse 124 kilos ? Eh bien, dis donc, il n’est pas à plaindre, ton Rudolf Kanar. Je ne sais pas pourquoi on raconte qu’il y a la famine dans son pays.
– 124 livres, rectifia Phil. Et comme nous travaillons souvent avec les Américains, il s’agit de livres américaines, qui valent 450 grammes. Kanar pèse donc – le policier prit un crayon et fit la multiplication – 55 kilos 800.
– J’aime mieux ça. Mais dis donc, c’est très important, le poids de M. Kanar ?
– Pour toi, ça risque de l’être. Attends-moi un instant.
Laframboise ne fut pas absent plus de cinq minutes.
– Vive les calculatrices, dit-il en revenant. Dis donc, Langelot, tes patrons t’ont bien dit que tu devais te mettre à mes ordres ?
– Tu m’as trouvé quelque chose à faire ?
– Je crains bien que oui. Évidemment j’aurais préféré qu’une affaire aussi importante reste à l’intérieur de mon service, mais la mission avant tout. Or, tu ne seras peut-être pas étonné d’apprendre, mon vieux, qu’il n’y
a pas un seul membre de la Police montée à être bâti comme un gringalet : nous n’acceptons que les beaux hommes, nous, et aujourd’hui je m’en mords les doigts.
– Phil, pardonne-moi, mais je ne comprends rien à ce que tu racontes.
– Ce n’est pourtant pas compliqué. Naturellement, je pourrais faire arrêter Kanar et son contact. Mais suppose que ton renseignement soit faux, que Kanar ne porte pas le moindre plan d’espionnage dans ses poches. J’aurais bonne mine ! Je ne suis tout de même pas payé pour créer des incidents diplomatiques entre le Canada et les dictatures du genre de 4584. Donc, mon plan consiste à envoyer un autre contact à la place du vrai, que je ferai cravater à l’entrée des toilettes. Tu me suis jusque-là ?
– Je te suis.
– Mais ce contact, il faut qu’il ait approximativement les mesures de Rudolf Kanar, pour ne pas lui mettre la puce à l’oreille et faire craquer son smoking du même coup. Tu me suis toujours ?
– Cette fois, je te précède. Comme contact, il te faut ce que tu appelles aimablement un gringalet.
– C’est correct.
– Or, nous avons tout lieu de croire que M. Kanar n’a jamais rencontré son contact, et que, par conséquent, tout gringalet entrant à 0 h 35 dans les toilettes de la place des Arts et enlevant son smoking ferait l’affaire ?
– C’est correct.
– Et par conséquent, puisque tu n’as pas d’autre gringalet sous tes ordres, c’est à moi que tu vas demander de jouer les contacts ?
C’est correct.
– Mon vieux Phil, dit Langelot en se levant, c’est d’accord, ou plutôt, comme tu dirais toi-même : c’est correct.
Chapitre 2
Depuis le dernier séjour de Langelot, Montréal n’avait guère changé : c’était la même ville géométrique, austère, hérissée de gratte-ciel, et recouverte non pas de neige mais d’une boue jaune et glacée appelée sloche, que les voitures faisaient gicler sur les trottoirs et les passants.
– Place des Arts, dit l’agent secret à son chauffeur de taxi.
Les quelques heures qui s’étaient écoulées depuis son arrivée avaient été bien employées. Langelot avait eu le temps de devenir – temporairement – un journaliste canadien appelé Marie-Joseph Lafleur, pourvu de tous les papiers nécessaires, obligeamment fournis par la Police montée ; il était descendu à l’hôtel Holiday-Inn, sur l’avenue Sherbrooke, il y avait rapidement dîné, après avoir loué un smoking dans un établissement spécialisé, et maintenant, à moitié étouffé par sa cravate de soirée et quelque peu désorienté par une journée qui aurait trente heures au lieu de vingt-quatre à cause du décalage horaire, il roulait vers un rendez-vous dont il ignorait, trois heures plus tôt, que ce serait le sien.
Au bout d’une rue, la haute silhouette noire du gratteciel Prospérité apparut un instant, et Langelot songea non sans nostalgie à la nuit éprouvante qu’il y avait passée, et à la gentille Grisélidis Vadebontrain qui avait partagé ses périls.
« Je vais essayer de retrouver son numéro de téléphone, pensa Langelot, et je l’inviterai à dîner. »
La Place des Arts était brillamment éclairée. Ce bâtiment ultra-moderne contient trois théâtres, et c’était vers le plus grand des trois que se dirigeait aujourd’hui une foule brillante et nombreuse. Tenues sombres, smokings, habits à plastron, pyjamas de soirée éblouissants de paillettes, robes longues éclaboussées de sloche, formaient un flux continu. Langelot acheta un « programme-souvenir », reçut gratuitement, des mains d’une jolie ouvreuse, un programme ordinaire, et s’installa confortablement dans son fauteuil d’orchestre. Les spectateurs qui l’entouraient parlaient anglais pour la plupart ; d’autres s’exprimaient en français canadien, et ce fut avec quelque émotion que Langelot reconnut les expressions pittoresques et l’accent vigoureux de ce dialecte surnommé « jouale » (prononciation canadienne de cheval).
La première partie du programme, constituée d’extraits de ballets célèbres – Gisèle, Namouna, Le Lac des cygnes – n’intéressa Langelot que modérément.
« Les danseurs font des bonds de deux mètres : je sauterais bien aussi haut qu’eux, moi. Les danseuses ont de la grâce, c’est entendu, mais aussi des jambes de coureurs cyclistes... »
À l’entracte, il se promena un peu pour repérer le foyer. Puis le rideau se leva de nouveau, et alors tout fut métamorphosé.
La seconde partie du programme était consacrée à un grand ballet intitulé La Belle et la Bête, et dès que la Belle parut, Langelot se découvrit un cœur de balletomane ! Grande, mince, elle portait une longue robe blanche, vaporeuse, romantique. Une chevelure d’un roux vénitien lui descendait plus bas que la taille. Avec quelle noblesse elle s’avança vers son père pour lui déclarer en dansant qu’elle acceptait d’aller séjourner
chez la Bête ! Lorsque la Bête parut, terrible et repoussante, comme la Belle mima bien son épouvante ! Langelot avait envie de bondir sur la scène et de tuer la méchante Bête qui osait terroriser la pauvre jeune fille. Enfin, lorsque la Bête eut rejeté son masque et sa peau de fauve pour apparaître en Prince charmant, et que, à cheval sur un hippogriffe noir et or, crachant des flammes rouges, la Belle et le Prince s’envolèrent vers le pays des fées, le pauvre Langelot ne put retenir un mouvement de jalousie qu’il fut le premier à trouver ridicule :
– Quelle face à claques, ce Prince charmant ! grognat-il.
Après sept rappels – le public entier applaudissait avec presque autant d’enthousiasme que Langelot –, le rideau tomba enfin définitivement, et les heureux élus (personnalités montréalaises, journalistes, etc.) se précipitèrent au foyer où ils auraient l’occasion de rencontrer les danseurs personnellement.
À l’entrée, un huissier vérifiait les invitations. Langelot présenta la sienne, établie au nom de MarieJoseph Lafleur, et s’amusa même à se donner un petit accent canadien pour répondre « Marrci » à l’huissier qui lui rendait son carton.
– Bienvenu ! répondit l’homme. Il était onze heures et demie. Langelot avait encore une heure avant de penser aux choses sérieuses, et, pour le moment, il était bien décidé à aller exprimer son admiration à Mlle Dorothée Thyrst, qui avait dansé la Belle.
Après une demi-heure d’attente, que la plupart des invités passèrent au bar, il y eut un remous dans la foule, et la troupe fit son entrée. Danseurs et danseuses
s’étaient changés et arrivaient en tenue de soirée. Au milieu d’eux marchait un petit homme au visage rabougri comme un coing, que Langelot reconnut immédiatement : M. Rudolf Kanar.
Mais il s’agissait bien de M. Rudolf Kanar ! À sa droite s’avançait Mlle Thyrst elle-même, qui n’avait pas enlevé sa perruque, et qui, à la ville, paraissait encore plus belle qu’à la scène, et, chose curieuse, tout aussi terrorisée.
Les journalistes entourèrent les artistes, les flashes brillèrent de tous côtés, les applaudissements crépitèrent, et les questions fusèrent, en anglais, en français, et dans d’autres langues.
– Mademoiselle Thyrst, aimez-vous votre rôle dans le ballet que vous venez de danser ?
– C’est le rôle préféré de Mlle Thyrst, répondit M. Kanar gravement, tandis que la danseuse elle-même baissait les yeux.
– Mademoiselle Thyrst, est-ce que Montréal vous plaît ?
– Mlle Thyrst adore Montréal.
– Mademoiselle Thyrst, utilisez-vous des parfums français ?
– Mlle Thyrst n’utilise que des parfums nationaux.
– Mademoiselle Thyrst, est-ce que vous avez déjà dansé devant des publics étrangers ?
– Jusqu’à présent, Mlle Thyrst n’a jamais accepté de voyager hors de son pays : elle sentait qu’elle se devait à lui d’abord.
– Mademoiselle Thyrst, quelles sont vos opinions politiques ?
La danseuse, qui s’était contentée de sourire timidement jusque-là, jeta un regard apeuré à M. Kanar. Le producteur toisa sévèrement la petite journaliste boulotte qui avait posé la dernière question.
– Mlle Thyrst, déclara-t-il, est une loyale citoyenne de notre nation.
– Mademoiselle Thyrst, pourquoi ne répondez-vous pas quand on vous parle ? demanda un gros reporter jovial.
Alors la danseuse parla d’une voix grave et chantante, en un français presque parfait :
– M. Rudolf Kanar exprime ce que je pense, mieux que je ne saurais le faire.
Puis elle glissa au producteur un regard du coin de l’œil, comme pour lui demander si elle avait bien répondu.
Découragés, les journalistes se tournèrent vers le premier danseur, celui qui avait interprété le rôle de la Bête :
– Monsieur Zilok, que pensez-vous du public canadien ?
– Monsieur Zilok, combien d’heures par jour répétez-vous ?
– Monsieur Zilok...
Mais ce fut, une fois de plus, Rudolf Kanar qui entreprit de répondre à toutes les questions. Zilok se tenait dans une pose avantageuse et opinait du bonnet.
« Tant pis pour lui, pensa Langelot. Je ne vais pas me mettre à avoir pitié d’une face à claques pareille. »
Profitant de ce que l’attention du producteur et de la foule était maintenant tournée vers le danseur, Langelot se glissa vers la Belle.
– Mademoiselle, bredouilla-t-il en regardant de bas en haut la grande jeune femme, devant laquelle il se sentait très petit garçon, vous êtes une danseuse... euh... c’est-à-dire que... une danseuse... qui danse très bien ! acheva-t-il platement.
« Jamais, pensait-il, je n’ai été aussi embarrassé. Je me demande ce qui m’arrive. »
Mlle Thyrst tourna vers lui ses grands yeux verts, et le regarda en silence. Dans son regard, il crut lire autant de détresse que lorsqu’elle fuyait la Bête. Enfin elle prononça :
– Merci, Monsieur.
Peut-être se préparait-elle à ajouter quelque chose. Du moins Langelot eut-il l’impression qu’elle allait céder à un mouvement intérieur et lui parler, parce qu’elle ne le quittait pas de ses yeux expressifs ; mais à ce moment, deux gaillards, qui semblaient sortir de terre, se trouvèrent plantés de chaque côté de la danseuse. Langelot se retourna et vit que deux autres avaient pareillement jailli derrière lui. Tous les quatre vêtus de smokings, tous les quatre bâtis comme des boxeurs professionnels, ils se déplaçaient insensiblement, de façon à forcer Langelot et la danseuse à se séparer.
– Tiens ! Qui sont ces messieurs ? s’écria Langelot. Encore des danseurs ? S’il y avait quatre bêtes au lieu d’une, dans ce ballet, je suis sûr qu’ils ne manqueraient pas d’emploi.
Les quatre personnages s’entre-regardèrent sans cacher leur surprise, puis considérèrent avec dédain le petit Langelot qui leur arrivait à peine à l’épaule, échangèrent encore un coup d’œil...
« Comment ce moucheron ose-t-il se moquer de nous ? » pensaient-ils. Enfin l’un d’eux posa sa main sur l’épaule de Langelot :
– Nous sommes les interprètes officiels de la troupe.
– Ah ! Et quels rôles interprétez-vous ? demanda Langelot, l’air naïf.
Mais les quatre boxeurs ne daignèrent pas lui répondre. Ils avaient formé un mur entre la Belle et lui, et lui tournèrent simplement le dos. Un instant, pardessus l’épaule de l’un d’eux, il aperçut le regard apeuré de la danseuse ; puis elle disparut.
« Messieurs les Quatre As, pensa Langelot en serrant les dents, je donnerais cher pour vous jouer un petit tour à l’occasion. Mais... la mission avant tout. »
Il regarda les quatre hommes s’éloigner dans la foule : deux blonds, deux bruns ; un massif, un anguleux ; un filiforme, un ventripotent ; ils ressemblaient à l’as de cœur, l’as de carreau, l’as de trèfle et l’as de pique.
– Et moi, se dit Langelot, je suis le Jolly Joker !
Il consulta la montre de gousset que Phil lui avait procurée pour porter avec son smoking. Il était minuit trente. D’un pas dégagé, Langelot se dirigea vers les toilettes.
Près de la porte marquée MESSIEURS –GENTLEMEN, il vit deux hommes qui paraissaient discuter avec animation ; l’un portait un œillet blanc,
l’autre un œillet rouge, à la boutonnière. C’étaient des adjoints de Phil. Un peu plus loin, adossé au mur et apparemment plongé dans son programme-souvenir, se tenait le capitaine Laframboise lui-même. Le dispositif était donc en place. Langelot poussa la porte et entra.
Deux hommes se lavaient les mains : un vieux beau en habit, et un jeune homme à l’air soupçonneux, avec un œillet rose à la boutonnière. Le vieillard était là en toute innocence, mais le jeune homme faisait partie de l’équipe de Phil et avait pour mission de protéger Langelot le cas échéant.
Langelot s’approcha de l’un des lavabos, et se regarda dans le miroir. Un visage de dix-huit ans, les traits durs mais menus, le front barré d’une mèche blonde renaissante, il ne se trouva pas l’air d’un « contact » vraisemblable. Peut-être M. Kanar douteraitil de sa qualité ? D’un autre côté, quelle vraisemblance y avait-il qu’un homme ayant les dimensions de Kanar, vînt ôter son smoking aux toilettes de la place des Arts, à la minute exacte où le contact devait se faire, tout cela par coïncidence ? « Ce sont les mesures de Kanar qui servent de mot de passe. Je trouve ça plutôt astucieux », pensa Langelot. Un coup d’œil à la montre : minuit trente-deux.
Langelot ôta posément son smoking, et alla le pendre à un portemanteau, puis il revint au lavabo.
Le vieux monsieur rectifia son nœud blanc immaculé et sortit.
Le policier à l’œillet rose alla se placer devant les séchoirs automatiques et commença à se frotter les mains.
Minuit trente-trois.

Langelot fit couler l’eau chaude, puis l’eau froide, les mélangea à la température idéale, fit goutter du savon liquide dans ses paumes, et en fit de la mousse, un petit nuage de mousse, un gros nuage de mousse, un immense nuage de mousse...
Minuit trente-quatre.
Langelot commença à se rincer les mains. Le policier à l’œillet rose, ayant séché les siennes, revint au lavabo et les mouilla de nouveau.
La porte s’ouvrit. Un gros homme au teint fleuri entra en fredonnant une petite chanson.
Minuit trente-cinq.
La porte s’ouvrit encore une fois. Rudolf Kanar, plus rabougri que jamais, apparut sur le seuil, jeta un bref regard circulaire, repéra les deux hommes, le garçon en manches de chemise, le smoking accroché au portemanteau. Il marcha d’un pas décidé vers la rangée de patères, enleva son propre smoking et le suspendit d’un air parfaitement naturel à côté de celui de Langelot. Puis il choisit un lavabo éloigné, et on ne vit plus que son dos, tandis qu’il remontait ses manches et faisait couler l’eau.
Langelot ferma les robinets et, les mains trempées, se dirigea vers les séchoirs automatiques. Il appuya sur la pédale qui déclenchait le courant d’air chaud, et se frotta longuement les mains l’une contre l’autre.
Il était parfaitement calme. Il pensait cependant :
« Je suis peut-être en train de réussir – ou de faire manquer – un des plus grands coups d’espionnage de notre époque... »
L’homme au teint fleuri sortit. Rudolf Kanar devait être occupé, à son tour, à faire des nuages de mousse.
Langelot s’approcha des portemanteaux, et tendit la main vers les smokings :
« Ce n’est pas le moment de se tromper », se dit-il.
Mais il avait repéré celui de Kanar et le passa sans se presser, lui laissant le sien. Dans la poche intérieure, il sentit une feuille de papier. Sans précipitation, il se dirigea vers la sortie, tandis que le policier se rendait pour la sixième fois ce soir-là aux séchoirs.
Langelot poussa la porte et passa dans le couloir qui menait au foyer. Ça y était : il avait réussi son coup.
Dans le couloir, il vit un petit homme de sa propre taille, qui venait à sa rencontre, suivi de Phil, et des deux policiers à œillets rouge et blanc.
C’était le véritable contact de Kanar, celui que Langelot avait remplacé.
– Monsieur ! appela Phil. Avez-vous du feu ?
Le petit homme se retourna et mit la main à la poche.
Avec une précaution digne des Grands Ballets Stella eux-mêmes, le policier à l’œillet blanc lui fourra sous le nez sa carte officielle, tandis que le policier à l’œillet rouge lui chatouillait les côtes avec le canon de son pistolet. Et, d’un même mouvement, les deux hommes lui empoignaient chacun un bras, tandis que Phil lui soufflait à l’oreille :
– Ne criez pas, ne résistez pas : c’est dans votre intérêt.
Langelot s’avançait. Il avait retiré de la poche intérieure de son nouveau smoking une feuille de papier dactylographiée, pliée en quatre.
– Eh bien ? lui demanda Phil.
– Voilà, patron.
Phil lui arracha la feuille.
– Emmenez le prisonnier ! commanda-t-il à ses deux adjoints.
Les deux œillets entraînèrent le petit homme vers une sortie de secours.
Phil déplia la feuille.
– C’est le plan ? lui demanda Langelot, en essayant de voir ce qui était écrit dessus.
– Oui, oui, dit Phil, en mettant la feuille dans sa poche.
– Je peux voir ce que c’est ?
– Pas maintenant. Filons, tant que Kanar n’est pas ressorti.
L’allure dégagée, Phil et Langelot repassèrent dans le foyer.
– Alors, tu me montres le plan ? demanda Langelot.
– Pas ici, mon vieux.
– Allons dans ton bureau.
– Écoute, tu dois comprendre... C’est une affaire canadienne. Tu connais aussi bien que moi les règlements de sécurité. Puisqu’il n’est pas indispensable que tu voies ce plan, il vaut mieux que tu ne le voies pas.
Phil avait raison. Amateur, Langelot aurait pu trouver vexant qu’on refusât de lui montrer un document qu’il venait lui-même d’enlever à l’ennemi, mais il était professionnel et se reprocha seulement de
n’avoir pas pris connaissance du document avant de le remettre à Phil.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il sourit :
– C’est correct, Phil ! déclara-t-il, en roulant les r pour imiter l’accent canadien.
– Langelot, tu n’es pas fou avec moi ?
– Non, Phil. Je ne suis pas fou avec toi. En fait, je ne suis pas fou du tout. Je sais ce que c’est que le secret. Que dois-je faire maintenant ?
– Reste encore un peu, pour ne pas attirer l’attention. Puis rentre à l’hôtel. Je te rappellerai. Merci, vieux.
– Bienvenu ! répondit Langelot.
En ce qui le concernait, la mission Pas de deux était terminée. Il se sentait en vacances. Il se mêla à la foule, but une boisson glacée, s’amusa des étranges toilettes de certaines dames, circula de côté et d’autre. Il aurait pu partir maintenant, mais il restait. Si c’était dans l’espoir de revoir la belle danseuse à l’expression effrayée, il ne se l’avoua pas.
Mais déjà les invités commençaient à quitter la réception. Les danseurs se regroupaient autour de leur berger, Rudolf Kanar, sous la surveillance de leurs chiens, les Quatre As. Langelot soupira et s’apprêta à regagner le vestiaire où il avait laissé son pardessus, lorsque soudain il se trouva nez à nez avec Mlle Thyrst elle-même.
Sachant par expérience ce qui lui arrivait quand il essayait de dire une belle phrase à la danseuse, il se contenta de la saluer en silence, mais elle, après un bref regard aux Quatre As, dirigea ses grands yeux vers lui et lui tendit la main.
Langelot s’inclina encore une fois et saisit la main tendue, qui se retira aussitôt, non sans avoir laissé dans la sienne une boulette de papier.
Croyant à peine à son bonheur, Langelot retourna aux toilettes pour défaire la boulette et en lire le contenu. D’une écriture tremblante, de la pointe d’un crayon à maquillage, Dorothée Thyrst avait tracé ces mots :
J’ai confiance en vous. Aidez-moi à me sauver.
Il n’y avait pas de signature.
Vladimir Volkoff, alias Lieutenant X !
L’identité de l’auteur de cette série est enfin dévoilée ! Ecrivain hors du commun par la diversité de son œuvre, Vladimir Volkoff a travaillé pour la Défense Nationale et connaît bien le monde des Services Secrets...
Au cours d’une nouvelle mission au Québec, Langelot est amené à aider une danseuse de ballet à fuir son pays d’origine.
Une fuite à rebondissements en smoking dans la neige avec l’aide de Canadiens toujours accueillants ! Mais les poursuivants sont vraiment difficiles à semer...

du titulaire


Obligation est faite à toutes les autorités civiles et militaires de faciliter l’exécution des missions du titulaire. Le chef du S.N.I.F.
