Sois toi-même, ça ira !
par François Eygun
Le 1er octobre 2007, en France, l’avenir se dessine, ouvert et enthousiasmant. J’ai 17 ans, je suis en terminale, Sarkozy est élu et il nous propose de travailler plus pour gagner plus. Et moi, pourtant, je veux changer le monde.
« Changer le monde ? Quelle drôle d’idée ! Il est très bien comme cela le monde, pourquoi le changer ? » (OSS 117, dans Rio ne répond plus).
Depuis ce jour d’octobre 2007 où une voiture renverse Louis, mon petit frère de 11 ans qui rentre du collège, je veux le changer, ce monde que je trouve si injuste. Le changer parce que le lourd handicap de Louis me vole un frère, lui vole sa vie, vole à ma famille sa légèreté. Je suis l’aîné de huit et Louis est mon premier frère, mon premier petit frère, très attendu !
L’accident l’enferme dans une dépendance totale. La seule manifestation de sa présence agissante dans un corps inerte tiendra pour moi à un fil : un regard intense et un éclat de rire de temps à autre. Cette épreuve a ouvert en moi une faille et une quête : comment rendre le monde de Louis moins injuste ? Que faire pour qu’il ait le droit à une vie bonne ? Comment faire pour que cela ne se reproduise jamais ? Ce drame familial a sans doute renforcé en moi ce besoin presque vital d’être utile, d’agir, d’apporter quelque chose. Avec le recul, je comprends combien ce désir d’action portait un cri intérieur puissant, un appel confus à réparer, à soulager. Je n’en avais pas encore conscience clairement, mais c’est là que Dieu a commencé à me travailler. Pour changer le monde, j’avais alors imaginé qu’il fallait du pouvoir, et j’avais donc construit mon projet d’études pour passer les concours de la haute fonction publique et ainsi pouvoir servir l’État et lutter contre les injustices. J’avais orienté à l’ESSEC mes
choix de majeures et de mineures en fonction de cette ambition. Après un échec en L3 de droit, et la prise de conscience du formatage supplémentaire (après la prépa et l’école) qu’impliqueraient le passage et la réussite d’un concours administratif, j’ai commencé à douter de ce projet. Quelque chose sourdait en moi, plus profond.
C’est alors que j’ai réorienté mes études vers l’entrepreneuriat et le secteur associatif/philanthropique. J’y voyais là peut-être encore une manière de changer le monde, de corriger ses imperfections, de donner une incarnation à ma soif de justice. C’est dans le cadre de cette réorientation et de mes études en économie urbaine que le désir grandit en moi de comprendre la réalité de ces quartiers prioritaires de la ville dont on parle tant. Je ne m’explique pas vraiment ce qui m’y a poussé, tant j’ai grandi dans un environnement géographique et social aux antipodes de celui des cités HLM qui composent ces quartiers.
En 2013, je décide donc de consacrer quelques jours de mes congés de consultant junior en alternance chez Capgemini Consulting comme bénévole dans les quartiers nord de Marseille. Je me mets au service de l’association Massabielle, née il y a vingt-cinq ans, qui assure quotidiennement une présence et des services aux habitants, comme du soutien scolaire et des activités extrascolaires pour les enfants. J’y vais avec le sentiment d’avoir quelque chose à apporter : mon bagage professionnel naissant, mes études, mon esprit critique, une certaine intelligence des situations. J’imagine que les gens là-bas ont besoin de moi, de ce que je sais faire. Je suis animé par mon désir de « changer le monde », de combattre l’injustice, de me sentir utile surtout.
J’arrive donc à Marseille le 15 août 2013. Une certaine ironie m’étreint quand je repense que, trois ans plus tôt, j’avais craint cette ville qui m’avait semblé sale et chaotique. Je suis inquiet, mais je suis attendu. Je rejoins une bande de jeunes qui œuvre depuis des années au cœur d’une cité emblématique des quartiers nord. Dans cette cité, l’accent marseillais se mêle aux into-
nations comoriennes, algériennes. L’accent est souvent chantant mais l’ambiance est parfois tragique, quand le trafic règle ses comptes, fait hurler les armes et les mères. Le décor est brutal mais il me touche par sa beauté singulière et contrastée : une barre blanche, un fond de collines pagnolesques, des bancs refuges à l’ombre des mûriers platanes, un ciel éclatant, un arcen-ciel de déchets. Et ce soleil, écrasant et vivifiant à la fois.
Seulement quelques heures après mon arrivée, et comme tous les jours de l’été pour ces catholiques engagés qui travaillent à Massabielle, nous partons en « activités de rue » au pied des immeubles voisins : quelques jeux dans un sac, une tenue qui ne craint rien, et nous voilà en route pour rencontrer les enfants et les jeunes du quartier. Avant de partir, je demande au responsable de la Maison Bernadette (établissement de l’association Massabielle), comment je dois m’y prendre, comment je dois me comporter : « Quels sont les do’s and don’ts ? » Sa réponse est brutale par sa simplicité : « Sois toi-même, ça ira. » Cette parole marque le début d’une conversion toujours en cours et sûrement jamais accomplie.
Être moi-même ? Mais cela veut dire quoi, concrètement, quand j’ai peur de ces jeunes que je ne connais qu’à travers les stéréotypes médiatiques ? Être moi-même, avec ma susceptibilité, mon orgueil de mauvais perdant ? Que pourrait-il se passer si je perdais ? Ou si je montre trop de joie à gagner ? Que choisir : être moi-même et prendre le risque de l’insécurité, ou jouer un rôle, m’effacer, simuler une neutralité bienveillante, en espérant me faire accepter ?
Je choisis une certaine prudence. Je m’assois avec Yassine, Djenna, Lamine et d’autres. On joue au palet, à la bataille corse. Je perds, un peu volontairement. Et tout le monde s’ennuie. Moi y compris. Par grâce, je tente une partie de plus, assumant cette fois mon côté compétitif. Nous jouons, la tension monte, les esprits sont concentrés, échauffés. Et à la fin, je gagne, et ne peux réprimer une réelle satisfaction de l’avoir remporté.
J’attends alors craintivement leurs réactions. Et, à ma plus grande surprise, ils veulent recommencer, ils veulent réessayer, tenter de gagner, et surtout passer du temps avec ce « moi » que j’ai accepté de laisser rencontrer. Progressivement, je découvre donc que ce qui me rend vraiment heureux, ce sont ces moments où j’ose être moi-même, offrir humblement ce que je suis : mon esprit compétitif, ma vivacité, mon humour parfois piquant. En réalité, ces moments de présence simple, sans masque, sont pour moi les plus féconds. Ils m’ont surpris par la joie qu’ils procurent. Ce n’est pas naturel : je viens de loin, avec ce réflexe d’agir, de faire, de prouver. Apprendre à être là, avec ce que je suis, sans me retrancher derrière l’action, reste un chemin exigeant. Mais c’est là, dans cette présence simple, que la rencontre devient possible et la relation vraie. C’est ainsi que les regards peuvent changer, le mien d’abord. C’est ainsi que Kader, Robert, Yassine deviennent des amis. Non plus des problèmes à comprendre et à résoudre, mais des personnes à aimer. Et c’est là que le monde change.
Quand je repars dix jours plus tard, quelque chose en moi a bougé. En apparence, je reprends mes études comme prévu. Mais je ne suis plus le même. Quelque chose de profond s’est déplacé en moi. Ce qui sourdait s’est fait jaillissant. Mon intériorité est irriguée d’une paix et d’une joie nouvelles. Alors que je cherchais le pouvoir, l’influence, pour changer le monde, je découvre grâce aux habitants du quartier que ma vocation, ma manière propre de changer le monde, serait de le faire un cœur à la fois.
Si Louis, par son accident et sa vie, a sûrement fait naître en moi un désir irrépressible de justice et de réparation, si mes premiers jours à la Maison Bernadette m’ont fait comprendre que changer le monde, pour moi, ne se ferait qu’un cœur à la fois, c’est ensuite mon passage au Québec, la préparation de mon mariage avec Flore, puis le patient travail de Dieu en moi, qui m’ont permis d’accueillir une sagesse à rappeler chaque matin :
ma vocation est bien de changer le monde un cœur à la fois, oui, mais en commençant par le mien.
Changer le monde, pour moi, c’est me laisser changer par ce monde. Me laisser émouvoir, surprendre, interroger, bousculer. Et l’interroger, dialoguer, cheminer avec lui. Je rends grâce parce que je peux témoigner de la fidélité du Seigneur qui ne m’a jamais abandonné, de l’accident de Louis à aujourd’hui en passant par mes choix d’études, mes discernements vocationnels et professionnels, la rencontre de Flore, notre mariage et la fondation de notre famille, la mort de Louis en 2017. J’ai encore tant à faire pour changer mon cœur, pour le laisser grandir, se dilater, aimer. Un peu plus simplement chaque jour.
Cette Maison Bernadette où j’ai passé dix jours « transformants » est devenue petit à petit l’un des lieux les plus importants de ma vie. C’est aussi au sein de cette maison qu’est née la première aventure entrepreneuriale à laquelle j’ai participé : la fondation de l’association Massajobs, en 2015, que j’ai dirigée pendant près de dix ans.
Le jour où j’ai rencontré Jésus
par Karine Forêt
J’ai grandi dans une famille cosmopolite riche de traditions multiples. Avec une mère protestante presbytérienne, un père catholique, une grand-mère juive, j’ai compris très tôt que, aux yeux de Dieu, l’amour mutuel primait les théories doctrinales.
Bien que leur héritage spirituel fût assez faible, mes parents m’ont inscrite au catéchisme alors qu’ils n’allaient eux-mêmes ni au culte, ni à la messe, ni à la synagogue, et ne « pratiquaient » pas, au sens courant. Adolescente, j’ai découvert l’Évangile sans trop chercher à en comprendre la profondeur. J’ai entendu des enseignements sur la résurrection de Jésus, le pardon des péchés, le salut par la foi, mais toutes ces notions restaient très intellectuelles. J’ai reçu le sacrement de la communion, je me suis mariée à l’Église avec un catholique dont la foi ressemblait à la mienne : conceptuelle et individuelle. J’étais ce que l’on peut appeler une « croyante », mais comme Jésus l’explique dans la parabole du Semeur : la Parole en moi était étouffée car tombée dans des ronces (Lc 8, 4-21).
Et les ronces prenaient une place de plus en plus grande dans ma vie. J’étais en effet une jeune femme hyperactive : école, sport, musique, études supérieures, famille, amitiés, engagements multiples, voyages, mariage, carrière, ambition… Une vie très remplie dans laquelle tout me réussissait, au point d’avoir l’arrogance de croire bien plus en moi qu’en Dieu, et de délaisser l’Église, la prière ou toute activité spirituelle. On le dit bien, et je peux le confirmer : « Lorsque le malin ne vous tue pas, il vous rend occupé. » C’est dans cet état que le Seigneur Jésus est venu me chercher, un jour de novembre 1997.
Tout me réussissait sauf une chose : mon mari et moi étions stériles. Après avoir tout tenté durant sept années de consulta-
tions et de traitements médicaux, nous sommes tristes et désespérés. NON, malgré toute la science du monde, nous ne pouvons pas maîtriser le fait de donner vie. Quelle perte de sens, pour une femme de 30 ans, que de ne pas pouvoir porter la vie, alors que toutes ses sœurs, amies, cousines tombent enceintes autour d’elle !
Je crie à Dieu de me permettre de comprendre. La réponse ne se fait pas attendre : peu de temps après ce cri, des amis chrétiens de confession protestante évangélique qui nous portaient dans la prière depuis longtemps nous invitent à une soirée de guérison. Nous y allons très sceptiques, mon mari et moi, en nous disant que nous n’avons plus rien à perdre. Le frère qui anime cette soirée a, nous dit-on, « un don de l’Esprit »… Qu’est-ce que c’est que ça ?! On nous explique que ce frère a « des paroles de connaissance », c’est-à-dire qu’il reçoit des informations concernant des personnes et prie ensuite Jésus en leur imposant les mains. Oh là là… dans quoi sommes-nous embarqués ?
Au milieu de la soirée, le frère dit haut et fort : « Il y a dans cette assemblée un couple en désir d’enfant, que Jésus veut rencontrer. Si vous ressentez cet appel dans votre cœur, vous êtes invités à vous avancer afin que l’on prie pour vous. » Sans nous concerter, mon mari et moi nous sommes levés d’un seul coup, et, le temps de nous avancer vers l’estrade, nos vies ont basculé. Nous avons tout à coup accepté que nous n’aurions sans doute jamais d’enfant mais que la priorité pour donner du sens à nos vies était de rencontrer Jésus. On m’avait dit depuis mon enfance : « Jésus est vivant », mais cette vérité était restée conceptuelle. Voici qu’à cet instant je pouvais parfaitement ressentir sa présence, son appel, son amour pour nous, sa compassion dans notre détresse, et mon péché de l’avoir tenu si éloigné de moi durant toutes ces années.
Le frère nous accueille, prend du temps pour nous questionner, et nous dit : « Que souhaitez-vous demander à Jésus ? » Nous lui
répondons, il prie, nous bénit, et nous repartons le cœur léger, comme libérés de notre détresse.
Le premier don de l’Esprit que nous avons reçu après cette journée fut une grande soif de lire la parole de Dieu, de la comprendre en profondeur. On nous a offert une bible, et nos amis nous ont accompagnés pendant plusieurs mois pour nous aider à redécouvrir notre catéchisme et répondre à toutes nos questions.
Mais le plus beau cadeau que Jésus nous fit cette année-là, c’est que, neuf mois après le jour de notre rencontre, naquit notre fils Théo. Un prénom choisi pour que chaque jour nous rappelle que Dieu est vivant en Jésus, qu’il souhaite une relation personnelle avec chacun de nous, et que c’est lui qui donne la vie.
Je me rappelle très bien qui j’étais avant de rencontrer Jésus : une jeune femme très occupée qui remplissait sa vie de choses plus chronophages les unes que les autres, sans autre but que de les réussir.
À partir du jour où j’ai laissé entrer Jésus dans ma vie, il en a changé le sens : je me suis littéralement convertie. J’ai progressivement compris qu’il se tenait à chaque instant à mes côtés pour m’aider à débroussailler les ronces, à discerner mes priorités et à canaliser mon énergie vers ce qui porterait du fruit pour son Royaume. J’ai compris qu’il était celui qui donne la Vie, une vie en abondance, par la relation avec lui, source de paix, de joie et d’espérance véritable. Une vie pas uniquement définie par les circonstances terrestres mais par la présence vivifiante du Christ, conduite par son Esprit saint dans la liberté profonde que donne le pardon de mes péchés.
Durant les années qui ont suivi notre conversion et la naissance de notre fils, mon mari et moi n’avons cessé de rendre grâce à Dieu… et de prier ardemment pour qu’il nous accorde un autre enfant ! Trois, puis quatre années se passent. Théo grandit. Nous sommes un peu tristes de ne pouvoir donner la vie à nouveau, et nous doutons.
Force est de constater que Dieu n’est pas un distributeur automatique. Mais son plan est parfait. « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co 12, 9).
Le Seigneur saisit chaque opportunité de notre relation avec lui pour nous enseigner et nous faire grandir. Car, dans cette longue quête d’un second enfant, Jésus nous a enseigné à travers sa parole que la foi se vit dans la fraternité de l’Église.
C’est pourquoi nous décidons, mon mari et moi, de rejoindre une assemblée évangélique. Un dimanche, notre pasteur nous invite à venir témoigner de notre fragilité devant toute l’assemblée, afin que nos frères et sœurs portent notre fardeau avec nous et prient pour nous. Nous recevons une onction d’huile, sommes bénis par toute l’assemblée, et… neuf mois plus tard naît notre fils Tom – prénom choisi pour nous rappeler que, même lorsque le doute existe en nous, le Seigneur ne cesse de nous porter et de prouver son amour.
Dieu a utilisé ma plus grande fragilité pour me faire ressentir son amour au plus profond de mon cœur. Aujourd’hui, rien ne pourra plus jamais me faire douter de cet amour. Oui, Jésus nous appelle par notre nom, il est bien vivant et c’est lui qui donne la vie !
Sur la terre comme au ciel
par François Vigne
Deux événements ont été très structurants dans ma vie de foi : la mort de mon père, d’une part, alors que j’avais 17 ans ; mon entrée aux EDC puis la vie d’équipe dont je bénéficie depuis d’autre part.
Je bénéficiais certes d’un terreau très favorable. J’ai été élevé par deux parents profondément croyants, animés d’une foi aussi heureuse que généreuse et qui témoignaient d’une grande cohérence de vie quotidienne et spirituelle, au sein d’une famille nombreuse ayant l’exemple d’une lignée de chrétiens engagés. De surcroît, j’ai reçu à l’école primaire, puis chez les jésuites dans le secondaire, et enfin au sein des scouts, le témoignage fertile d’hommes et de femmes engagés, à la foi rayonnante. Je restais cependant, pour reprendre la formule de mon ami Yann Bucaille, un « catholique d’élevage ». Il manquait à ma foi une rencontre plus personnelle avec le Seigneur et un engagement plus fort.
La mort de mon père, lorsque j’avais 17 ans, fut un événement fondateur. Je l’avais quitté une semaine plus tôt à la fin d’un chemin de croix ensoleillé, sur le parvis de la cathédrale de Blois, pour partir naviguer à la voile en Bretagne, avec ma sœur et quelques amis. Alors que nous venions de rentrer à Paris vers 23 h 30, le vendredi suivant, le téléphone a retenti. Une sœur de notre père venait prendre de ses nouvelles, nous apprenant qu’il avait subi un grave accident cardiaque quelques heures auparavant.
Appelant à la campagne, où il se trouvait, j’ai tout de suite compris, à la voix blanche de mes interlocuteurs, qu’il était mort, bien qu’aucun d’entre eux n’ait souhaité nous annoncer la triste nouvelle. Je me suis alors plongé dans la Bible. L’évangile du jour,
d’abord, puis le récit de la résurrection, avant de m’endormir paisiblement.
Les trois jours qui ont suivi, jusqu’à son enterrement le lundi à 15 heures, furent trois jours de lumière, de cette clarté aveuglante de Pâques que je n’avais encore jamais vue. Je sais, depuis ce moment, que la résurrection est une réalité et que nous y sommes tous appelés. J’ai bien conscience que cette certitude est de l’ordre de la foi, mais je n’ai aucun doute que cette dernière est fondée. Et je peux témoigner que Papa ne m’a jamais quitté.
Cette certitude est une force aussi. Elle donne un rapport au temps très différent. Je sais d’expérience que la vie terrestre peut être courte, que nous ne devons pas la gaspiller, mais aussi que nous avons devant nous la perspective de la vie éternelle, ce qui procure une grande sérénité. De qui et de quoi aurais-je crainte, alors que le Christ est un ami qui marche tous les jours à mes côtés, un ami sur lequel je peux compter à tout moment et qui m’accueillera auprès de lui le jour venu ? Comment ne pas voir la vie du bon côté dans ces conditions et ne pas se réveiller chaque matin en se disant que chaque nouveau jour est une chance ?
Cette situation confère aussi des obligations. Il y a une continuité entre notre vie d’ici-bas et celle qui nous attend dans l’au-delà. Nous pouvons et devons œuvrer dès maintenant à la construction du Royaume… Ce que bien des dirigeants s’efforcent de faire, comme en témoignent les récits de ce livre !
Ma cicatrice
par Erwan Touchain
Les gens me demandent souvent l’origine de ma cicatrice, au-dessus de l’œil, qui part de la paupière. Ah, c’est vrai qu’elle se voit comme le nez au milieu de la figure. Alors, je raconte. Car oui, elle est là pour m’inviter à témoigner, cette cicatrice !
C’était en décembre 1989, quelques jours avant Noël, j’avais 8 ans. Nous étions tous serrés comme des sardines dans une petite R5 qui nous emmenait à l’aéroport de Nantes, où nous devions déposer la fille d’un ami de Maman. À un carrefour, le feu venait de passer au vert, et une Renault Espace nous a percutés en pleine course, comme un bulldozer écrasant un pot de yaourt. Notre petite voiture a fini en accordéon, et moi j’ai reçu le parebrise en plein visage. L’enquête révélera que le chauffeur était fortement alcoolisé.
Comme tant d’autres personnes qui ont vécu des expériences de mort imminente, je me vois dans un long tunnel. Et au bout, j’aperçois la lumière. Une jeune femme apparaît, debout, souriante, lumineuse. Je ne vois qu’elle, et pourtant je pressens qu’elle n’est pas toute seule, comme si quelqu’un se tenait derrière elle.
À cette époque, j’avais eu l’occasion d’aller à la messe avec mes grands-parents. J’avais entendu le Notre Père, le Je vous salue Marie, mais je n’avais pas baigné dans un univers où la foi faisait quotidiennement partie de la vie du foyer. On m’avait baptisé à l’âge de 8 mois et mes parents avaient divorcé trois ans plus tard. Alors même si, de loin, j’avais entendu parler de Marie, de Jésus, ils ne faisaient pas partie de mon petit monde intérieur.
Pourtant, c’était bien la Sainte Vierge qui se tenait devant moi, et qui me regardait. Elle ne m’obligeait pas du tout à venir vers
elle, mais j’étais attiré par sa présence, qui irradiait. Elle ne disait rien, elle me souriait. Je me sentais tellement bien !
J’ai senti de sa part une invitation, qui se passait de mots.
Elle s’est alors retournée vers quelqu’un qui était derrière elle. Aucune parole n’a été échangée. Juste ce regard vers lui, comme pour le consulter. Puis, à nouveau, vers moi.
Je sentais que cet échange de regards m’invitait de façon concertée à faire un choix. Soit je m’avançais vers elle et elle m’accueillait à bras ouverts, de tout son cœur – quel repos, quel confort, quelle paix s’offraient à moi, ici et maintenant ! –, soit je faisais demi-tour et revenais sur mes pas pour retrouver ma vie d’enfant, auprès de ma mère. Ce choix était laissé à mon entière liberté car la décision m’appartenait.
Quelle pensée traversa mon esprit ? Tout de même, me disaisje, je n’avais que 8 ans, j’avais peut-être des choses à faire… Le confort, le repos, la paix éternelle, c’était pour plus tard, non ? Il me fallait vivre ma vie, en commençant par témoigner de ce que je vivais en ce moment même !
Ni une, ni deux, retour sur les lieux du terrible accident. Bruits de tôles, sirènes de pompiers, cris de détresse. J’étais en sang dans les bras de Maman : « Ne t’endors pas, ne t’endors pas, ne t’endors pas », répétait-elle. J’ai entendu les pompiers qui m’ont rapidement pris en charge : je savais que je pouvais m’abandonner au sommeil et que je me réveillerais apaisé, enrichi par cette merveilleuse apparition.
Depuis, je n’ai jamais douté de la réalité de cette rencontre ni de la présence constante de Marie et de Jésus à mes côtés : ils sont là tous les deux, aussi sûrement que l’herbe est verte, que le ciel est bleu. Tout au long de ma vie, ils se sont manifestés à moi : par des miracles, par la relation que nous avons, Marie et moi, par la place de Dieu dans ma vie personnelle, familiale, sociale, professionnelle. Comme si, depuis cette rencontre extraordinaire, la liberté qui m’avait été donnée de reprendre le cours de ma vie terrestre avait ouvert un chemin où je serais toujours soutenu,
encouragé, fortifié. De fait, depuis ce mois de décembre 1989, chaque journée vécue, bénie et accompagnée par Marie, ne fait que valider ce choix qui a été le mien.
Il m’a fallu plusieurs mois, après l’accident, pour poser des mots sur cette « vision ». Comment raconter un moment aussi indicible, aussi hors du temps ? La première personne à qui j’ai pu en parler fut Maman. J’ai eu ensuite l’occasion de la raconter à bien d’autres personnes, au fil des années, et jusqu’à aujourd’hui. Je sais qu’en témoignant, quand on me le demande ou lorsque je ressens le besoin de le faire, elle suscite la curiosité, le dialogue, et peut aider à raffermir la foi de ceux qui doutent. Chaque chrétien doit pouvoir mener son apostolat : ma cicatrice est une grâce !
À l’époque de l’accident, je n’étais pas encore allé au catéchisme, et je ne connaissais pas les Écritures. C’est donc des années plus tard que les évangiles, dans ce qu’ils rapportent de la relation entre Marie et Jésus, m’ont permis d’éclairer et d’approfondir ce que j’avais perçu, moi, en pleine lumière, du haut de mes 8 ans. J’avais vu Marie se retourner vers son Fils, comme pour lui demander son approbation. J’avais ressenti aussi tout le respect de Jésus envers sa mère. Comme c’était beau, et fort, ce lien entre eux !
Quand j’ai pris connaissance du récit des noces de Cana, j’ai donc trouvé la confirmation, et comme le prolongement, de ce que j’avais vu de mes yeux. « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5). J’ai été bouleversé. Quel émerveillement de découvrir d’un côté, dans les évangiles, la verbalisation la plus aboutie d’une expérience surnaturelle, où aucun mot n’avait été prononcé, et, de l’autre, de pouvoir lire les évangiles en y mettant le vécu d’un souvenir d’enfance ! C’est dans cette résonance réciproque qu’il m’a été donné, personnellement, d’entrer dans ma foi d’adulte et d’en approfondir le mystère.
En faisant le choix de poursuivre ma route ici-bas, je reconnais aujourd’hui, très humblement, que malgré cette rencontre
extraordinaire, je ne suis pas un chrétien « Sky priority », et que je n’ai pas pour autant changé la face du monde !
Lorsque je relis mon histoire, je me dis que, à partir d’une rencontre extraordinaire, j’essaie, au quotidien, de faire des choses ordinaires, à ma portée, en tant qu’époux, père de famille, dirigeant d’entreprise. Serait-ce là ce qui est attendu de nous en tant que chrétiens : œuvrer ensemble, chacun à son niveau, et savoir parfois, dans le cadre de cette grande liberté qui nous est donnée, s’en remettre à la grâce de Dieu ?
Depuis ce jour, je sais que Dieu est là
par Jean-Marc Semoulin
J’avais 9 ans.
Élevés dans la foi chrétienne en famille, il était naturel, chaque soir, avant de nous coucher, de dire une prière. Comme enfants, nous nous adressions à ce Dieu de nos parents dont nous apprenions les miracles à travers les histoires de la Bible qu’on nous racontait à la veillée. C’était un rituel simple, réconfortant.
Mais cette semaine-là fut bouleversante. Ma maman venait de mourir, subitement. Dans le chaos de cette perte incompréhensible, mon cousin était venu passer quelques jours à la maison. Pour moi, c’était un répit, une échappée. Dans mon déni, je voulais vivre pleinement cette parenthèse inattendue, comme si c’était juste une semaine de vacances improvisées avec mon cousin préféré.
Il avait plu ce jour-là, mais qu’importe : nous étions sortis dans les champs, avec nos bottes. Nous avions ramassé des escargots, les avions déposés dans une boîte métallique, l’imagination déjà en ébullition. Très vite, l’idée germait : et si on lançait un élevage ? On vendrait notre récolte à la fin de la semaine. Une entreprise d’enfants, naïve et grandiose.
Le soir venu, fidèles au rituel du coucher, nous nous sommes agenouillés au pied du lit. Ce soir-là, nous étions seuls. Mais les habitudes sont tenaces, alors, naturellement, nous avons joint les mains. C’est alors qu’une idée nous a traversé l’esprit : et si Dieu, ce Grand Créateur dont on nous parlait chaque jour, pouvait nous aider ? S’il faisait en sorte que nos escargots aient des petits pendant la nuit ?
Évidemment, à cet âge, nous ignorons tout de la reproduction, encore plus celle des escargots, avec leurs besoins si spéci-
fiques : humidité, sable fin, conditions précises pour assurer la ponte. Mais, à deux voix, nous prions. Sincèrement. De tout notre cœur d’enfant.
Sitôt la prière terminée, nous éclatons de rire. Quelle idée ! Prier Dieu pour des escargots ! Lui qui gouverne l’univers, qui s’occupe des guerres, des douleurs du monde adulte... Et nous, deux enfants, qui venons l’interrompre pour une histoire d’escargots… Nous rions de notre audace, et sans doute de cette bêtise — puis, soudain, le rire se fige. Ce n’était peut-être pas très respectueux. Prier, puis rire ? Et si nous avions offensé Dieu ?
Sans un mot, honteux, nous remontons dans nos lits, sous les draps. Le silence s’installe, et nous nous endormons, un peu troublés.
Au réveil, une seule chose occupe nos pensées : la prière, le rire, notre faute. Que va-t-on trouver dans cette boîte en fer ? Dieu, ce Dieu des évangiles, aurait-il répondu malgré tout ? Mais après avoir ri, le mériterions-nous vraiment ? L’angoisse monte. Et si rien ne s’était passé ? Ou pire, et si un miracle avait eu lieu et que nous ne le méritions pas ?
Alors, nous prenons une décision : ne pas savoir. Nous allons jeter la boîte, sans l’ouvrir. Ainsi, nous ne saurons jamais. Ni déception, ni culpabilité.
Après le petit déjeuner, boîte sous le bras, nous partons, déterminés à nous en débarrasser. Mais au moment de la lancer dans le fossé, un autre débat s’engage. Nous avons déjà prié Dieu pour une chose aussi banale que des escargots. Puis nous avons ri. Et maintenant, nous allons les jeter, sans même leur laisser une chance de vivre ? Ce serait les condamner, ce qui serait sans doute encore pire que ce que nous venons de faire.
On se regarde. On ne peut pas faire ça.
Alors, on décide : on jettera la boîte, mais en l’ouvrant, pour qu’ils puissent s’échapper. Sans regarder à l’intérieur. Pour ne rien savoir, ne rien voir.
Au moment où l’un de nous s’exécute, la boîte lui échappe des mains. Elle tombe au sol, s’ouvre… et se déverse… plein d’escargots. Et d’œufs.
Des œufs, partout.
Nous restons figés, ébahis. Un miracle. À notre échelle d’enfant, cela ne faisait aucun doute. Ce Dieu immense, invisible, avait écouté deux enfants prier pour une poignée d’escargots, et il avait répondu.
Depuis ce jour, je sais. Je sais que Dieu est là. Qu’il écoute, qu’il voit, qu’il comprend même les prières les plus petites, les plus improbables. Rien n’est trop insignifiant pour lui. Et souvent, lorsque la vie m’amène à des carrefours impossibles, à des situations qui me dépassent, une pensée me revient : « Il était là pour les escargots. »
Alors, je lui fais confiance.
Encore.
Deuxième partie
La dignité dans l’entreprise est une question de travail , par Nicolas Masson
« Que veux-tu que je fasse pour toi ? » ou comment restaurer la dignité par le travail , par François Eygun
Servir le bien commun, par Nicolas Masson
Architectes au service du bien commun, par Randa Gebrayel
L’argent au service du bien commun, par Pierre Deschamps
La subsidiarité, clé de voûte pour mettre en œuvre la pensée sociale chrétienne, par Pierre Arnaud
La subsidiarité à l’épreuve d’un grand groupe, par Claire de Franclieu
La subsidiarité, autrement !, par Benoît Rengade 143
Participer, ce n’est pas donner son avis !, par Nicolas Masson 146
La participation, trop mal connue, n’est pas facultative !, par Anne Duthilleul 148
Destination universelle des biens : le principe qui rend heureux , par Nicolas Masson 152
Destination universelle des biens : quel appel pour les EDC ?, par Anne Duthilleul
Finance intégrale et destination universelle des biens, par Julien Lachèze et Louis Renaudin
La solidarité : une réponse vitale à notre temps, par Guillaume Douet
La solidarité en temps de crise, par Joe Hatem
De qui mon entreprise peut-elle être le prochain ?, par Karine Forêt
Un langage universel, oui, mais encore…, par Nicolas Masson
Convertir la pensée sociale chrétienne en valeurs de l’entreprise, par François-Xavier Gouyé
La pensée sociale chrétienne pour tous les hommes de bonne volonté, par Dominique Gardy
De l’opportunité à l’engagement : à la découverte de Madagascar, par Bernard Euverte
Le dialogue comme espace de conversion, par le pasteur Rudi Popp
Pour une nouvelle Pentecôte dans le monde de l’entreprise, par le père Charles-Thierry Ndjandjo
I. Contribuer à une société plus juste et plus fraternelle
La fraternité commence dans les équipes…, par Nicolas Masson
Le principe de gratuité, par Pierre Arnaud
La découverte de l’autisme : une belle leçon de fraternité !, par Armelle Chapalain
Agir pour un monde plus juste : les écoles de production, par Dominique Gardy
Notre cœur était tout brûlant…, par Claire de Franclieu
Jésus de Poissy, par Pierre Guillet
Leaders-serviteurs : les EDC comme partenaire social possible au cœur de notre société, par Didier Fenu
II. Participer à la conversion écologique
La sagesse du Vivant , par Jean-Marc Semoulin
« Tout est lié », par Maxime Pawlak
Économie circulaire : foi, entreprise et écologie intégrale, par Emmanuel Morel
III. Participer à la mission de nos Églises
Cheminer ensemble : la synodalité comme lieu de conversion ecclésial , par François Eygun 236
Dirigeants et pasteurs : un partage d’expériences autour du leadership !, par Karine Forêt
L’œcuménisme : un chemin vers de nouveaux horizons, par la pasteure Caroline Schrumpf 243
En marche !, par Jean-Marc Semoulin 246 « Voici que je vous envoie… », par le pasteur Luc-Olivier Bosset 250
Témoins jusqu’aux extrémités de la terre, par Karine Forêt
Achevé d’imprimer en janvier 2026 en France par Sepec Numérique, Z.A. des Bruyères, 01960 Péronnas
Numéro d’édition : 26L0304
Dépôt légal : mars 2026